vernacoliere
 

Verve vernaculaire

Le Vernacoliere (littéralement quelque chose comme le Vernaculaire) est une publication satirique mensuelle, où domine largement le toscan de Livourne. Depuis 25 ans, le journal, fondé par son actuel directeur et rédacteur en chef Mario Cardinali, brocarde avec une insolence rare la classe politique, l’Église (dont on ne dira jamais assez le rôle qu’elle continue à jouer dans le pays) et la société italienne, avec un esprit anarchisant, mais à partir d’une assise locale ultra-affirmée, voire d’un campanilisme parodique jouant, sans animosité aucune, avec une ironie de bon aloi, sur les stéréotypes invétérés (les pisans, tout près, faisant généralement les frais des mots d’esprit les plus sanglants[1]). De plus, le Vernacoliere accueille de très bonnes bd, comparables en qualité et méchanceté à ce que peut offrir en France Fluide glacial et autres du même type.

Bien que largement rédigé en « vernaculaire » livournais, le Vernacoliere est tout sauf une publication confidentielle : il est présent dans tous les kiosques, bien servi par des affichettes où les manchettes, chefs d’œuvres de Mario Cardinali, apparaissent en grosses lettres, à égalité avec les titres racoleurs de la Nazione, grand quotidien local. Ses ventes, excusez du peu, sont de trente à trente-cinq mille copies par mois, sans aucune espèce d’aide publicitaire.

 

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Le Vernacoliere tire le meilleur profit, si l’on peut dire, d’une diglossie, entièrement acceptée. Par exemple, le journal s’ouvre par une sorte d’éditorial « sérieux » sur un sujet d’actualité, en parfait italien, le toscan étant réservé à la satire, toujours outrée et outrancière. Mais précisément, le choix du « vernaculaire » est inséparable de la liberté de propos et permet de faire passer des choses qui, formulées en italien, feraient sans doute immédiatement l’objet de poursuites judiciaires (et d’abord, plus probablement, d’une auto-censure de n’importe quel organe de publication), car en la matière, le Canard enchaîné et même Charlie Hebdo font pâle figure. Le journal, du reste, a bien eu des démêlés juridiques, mais il a pu se défendre, précisément en jouant sur le sens des mots en toscan. Par exemple, pour dénoncer une taxe, en 1984, le titre fut poursuivi pour « atteinte à la pudeur », parce que son directeur avait utilisé dans la manchette le mot « topa » (la souris, mais le sexe féminin en livournais), mais il y eut relaxe après que le même Mario Cardinali ait pendant une heure durant disserté doctement sur le terme incriminé, omniprésent en « vernaculaire », puisque les grand-mères même appellent leurs petites filles « bella topina » !

Dans un entretien paru dans la Repubblica, Cardinali a répété il y a quelques mois que le vernaculaire « allège chaque parole qui peut sembler offensante, mais qu’il faut immerger dans l’esprit livournais, dans la langue d’un peuple au fort caractère. La langue n’est pas un choix casuel, le vernaculaire s’oppose à l’italien de bonimenteur qui te ferait avaler n’importe quoi »[2].

 

Il n’empêche, qu’il est intéressant de traduire, en italien ou en français « standard » un ou l’autre de ces articles satiriques pour mesurer justement l’audace et la virulence du propos, masquées en fait plutôt qu’atténuées par l’usage du vernaculaire. J’ai choisi un petit texte de Mario Cardinali, publié dans le numéro d’avril dernier et qui traite sur un mode pour le moins sarcastique des élections, imaginant une réforme pour alléger les souffrance des électeurs bernés par les politique : l’usage d’un peu de vaseline ! Il permet de montrer à nu le fonctionnement satirique du discours, entièrement fondé sur les expressions colloquiales relatives à la sodomie passive comme humiliation, transposées à l’actualité du vote. A mes yeux de la belle ouvrage (surtout quand on connaît le résultat des élections en question) n’en déplaise à tous ceux qui ne manqueront pas d’être choqués par sa vulgarité, son obscénité etc. ; pour moi, plutôt un vrai modèle de libre parole que pourrait s’approprier opportunément les journaux en langues régionales, chez nous, s’ils avaient le cran de le faire.

J. P. C.

prete

 

13 aprile

Grande novità!

Si vota con la vasellina

Così si piglia ’nculo meglio!

 

Quante vorte, dop’avé votato, ti sei sentito frizzà ’r culo? Quante vorte, passate l’elezzioni, t’è parso d’esse’ stato preso per ir culo? Quante vorte, dop’avé dato retta a tutte le promesse elettorali, poi hai capito d’avello preso piuccheartro ’nculo?

 E ’nzomma sempre questo culo di mezzo, poverino! Sempre lui, a soffrì! Sempre lui, a urlà ma io la demograzzia mi credevo fusse un’artra ’osa!

 Di modo e maniera che questa vorta la Commissione Elettorale Generale Allargata a Tutti i Partiti ha detto basta, ’r culo dell’elettori ’un si pole sempre adoperà senza arcun riguardo, bisogna cambià!

 Dici vai, lo metteranno ’nculo a quarcun artro!

 E ’nvece no, ’r culo è sempre ’r nostro, maperò ora la Commissione ce lo tutela colla vasellina! E ’un te la devi nemmeno portà te, te la danno loro! Te basta ti metti a buoritto, ci penza ’r presidente der seggio elettorale a sparmattela cor dito! E comm’entri ’n gabina a votà, la rinculata ti fa dimeno male!

 Questo sulla carta! Poi, sur culo, bisogna vedé come funziona! Anche perché ’r presidente di sezzione ci pol’avé ’r dito un po’ troppo grosso, e se putàso lui è di sinistra e te di destra, ner culo ti ce lo rigira benebene!

 Tantevvero Berlusconi n’ha detto a’ sua d’aprì bene l’occhi e di stringe’ ’r buo, perché quest’infamati comunisti ’un sono specializzati sortanto nell’imbroglià le schede, loro ti fregano anche colle dita! Che magari ti fanno vedé l’indice piccino, e come té acchini ti rivogano un medio esagerato!

 Ar che Vertroni ha risposto siete voi seddercaso che ortre ar programma ci ’opiate anche ’r dito, che poi sottosotto ’r vostro è un manganello!

 E ’nvece ’r manganello si pole adoperà sortanto noi, s’è messa a sbraità la Santanchè colla pottadura, ner mentre Bertinotti brontolava quarcosa anche lui mapperò colla favamoscia.

 E dar dito ar manganello alla potta alla fava si sono rimessi a ridissi un’artra vorta ladro e farabutto e anche mafioso senti chi parla hai sempre rubato più di me ma te t’hanno anch ‘ondannato e te ‘nvece thé sarvato la prescrizzione che ti ci sei fatto perfino una legge perapposta, e nzomma anche quella che sembrava un’idea bona per trattà un po’ meglio l’elettori colla vasellina, rischia d’ess’ la solita rinculata!

Mario Cardinali

 

Traduction (J. P. C.)

Grande nouveauté !

On vote avec de la vaseline

C’est plus facile de l’avoir dans le cul !

 

Combien de fois, après avoir voté, n’as-tu pas senti que le cul te démangeait ? Combien de fois, les élections passées, ne t’a-t-il pas semblé t’être fait enculer ? Combien de fois, après avoir cru à toutes les promesses électorales, as-tu compris ensuite qu’on te l’avait mis surtout dans le cul ?

 En somme, toujours ce pauvre cul à prendre, le pauvre ! Toujours lui qui souffre ! Toujours lui à hurler : « Mais moi je croyais que la démocratie, c’était bien différent ! ».

 De sorte que cette fois la Commission Électorale Générale Élargie à Tous les Partis a dit « ça suffit, le cul des électeurs ne peut être ainsi utilisé sans aucun égard, il faut que ça change ! »

 Tu te dis, « Allez, ils enculeront quelqu’un d’autre ! 

 Et pourtant non, c’est toujours notre cul, mais attention, maintenant la Commission nous le soigne avec de la vaseline ! Et tu ne dois même pas l’amener avec toi, ils te la donnent eux ! Il suffit que tu te mettes en position, et c’est le président du siège électoral qui s’en occupe, à bien te la passer avec le doigt ! Et quant tu entres dans la cabine pour voter, l’enculage te fait moins mal !

 Ça c’est sur le papier ! Parce que sur le cul, faut voir comment ça marche ! Entre autres parce que si le président de section peut avoir le doigt un peu trop gros, et si par pur hasard il est de gauche et toi de droite, il te le tourne et retourne comme il faut dans le cul !

 Tellement que Berlusconi a demandé aux siens de bien ouvrir les yeux et de serrer les fesses, parce que ces infâmes communistes non seulement ne savent faire rien d’autre que de frauder les fiches électorales, mais en plus ils te baisent même avec les doigts ! Parce qu’ils te font voir par exemple le petit doigt, et quand tu te penches, ils t’enfoncent un majeur outrancier !

 Ce à quoi Veltroni[3] a répondu « C’est plutôt vous qui en plus du programme nous copiez même le doigt, lequel d’ailleurs en réalité chez vous est une matraque ! »

 «  La matraque, plutôt, y a que nous qui sachions nous en servir », s’est mise à brailler la Santanchè[4] le con dur, pendant que Bertinotti[5] lui aussi grommelait quelque chose, mais le gland mou.

 Et du doigt à la matraque au con au gland il se sont une fois de plus remis à se traiter de voleurs, de bandits et même de mafieux « Comment peux-tu oser, tu as toujours volé plus que moi, et en plus, toi, ils t’ont même condamné », «  et à toi par contre, c’est la prescription qui t’as sauvé et tu es même allé jusqu’à te faire pour toi une loi spéciale ». Et en somme, même ce qui semblait une bonne idée pour traiter un peu mieux les électeurs avec de la vaseline, risque de devenir l’enculage l’habituel !

 

 

[1] Par exemple lors de l’accident de Chernobyl, le journal titra : « Nuvola atomica, primi spaventosi effetti : E’ nato un Pisano furbo ! Stupore nel mondo, sgomento in Toscana » : « Nuage nucléaire, les premiers effets terrifiants : Il est né un pisan malin ! Stupeur dans le monde, effroi en Toscane ».

[2] « alleggerisce ogni parola che può sembrare irriguardosa ma che va immersa nello spirito livornese, nella lingua di un popolo dal carattere forte. La lingua non è una scelta casuale, il vernacolo si oppone all’italiano da Azzeccagarbugli che la mette in tasca alla gente », Article de Laura Montanari. La Repubblica, dimanche 2 décembre 2007. Azzecca Garbugli est un personnage des Promessi Sposi, avocat prétentieux, pédantesque et timoré.

[3] Walter Veltroni, candidat du Partito Democratico.

[4] Daniela Santanchè, leader du mouvement d'extrême droite "La Destra"

[5] Sandro Bertinotti, ex leader de Rifondazione Communista, pour ces élections chef de file de la Sinistra Arcobaleno. 

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