Plaidoyer pour notre “fratrimoine” linguistique
Cet article, commandé il y a un an et demi, pour un numéro de la revue Patrimoine Midi-Pyrénées consacré au patrimoine linguistique et culturel, est en fait inédit, car le numéro, finalement, fut suspendu. Je le publie ici, car il me paraît à nouveau d’actualité, après l’introduction par nos députés d’une mention dans la constitution française (art. 1) sur les « langues régionales » comme « patrimoine » de la nation.

Plaidoyer pour notre "fratrimoine"
linguistique
« Mon paire [ma maire, mon fraire…]
pecaire, n’aviá qu’una dent
E mai trantolava quand fasiá de vent »[1]
Il convient d’abord de
faire le point. La grande innovation est sans nul doute l’expression, sinon
l’idée de « patrimoine immatériel », mis à l’honneur par l’Unesco. « Désignant
d’abord les vestiges les plus monumentaux des cultures, la notion de patrimoine
s’est progressivement enrichie de nouvelles catégories comme le patrimoine
immatériel » ; celui-ci étant ainsi défini dans la déclaration adoptée à
Istanbul en septembre 2002, où la France était donc présente : « le patrimoine
culturel immatériel constitue un ensemble vivant et en perpétuelle recréation
de pratiques, de savoirs et de représentations, qui permet aux individus et aux
communautés, à tous les échelons de la société, d’exprimer des manières de
concevoir le monde à travers des systèmes de valeurs et des repères éthiques ».
Il comprend « les traditions orales, les coutumes, les langues, la
musique, la danse, les rituels, les festivités, la médecine et la pharmacopée
traditionnelles, les arts de la table et les savoirs faire ». Les langues font
donc pleinement partie ce cette notion qui veut, est-il dit, refléter « autant
la culture vivante qu’une image du passé ». La notion de patrimoine ainsi revisitée,
même s’il serait facile de discuter sur un plan philosophique cette prétendue «
immatérialité » de la culture humaine[2],
est certes très intéressante pour les langues minoritaires. Encore faudrait-il
passer des discours à la pratique et d’Istanbul à Toulouse et d’abord – à tout
seigneur tout honneur –, à Paris.
Formellement, et c’est
déjà quelque chose, le lien avec « nos » langues, est au moins reconnu, s’il
est vrai que le très officiel site de la Documentation
française est amené – oh certes pas de gaieté de cœur ! – à constater que «
la mention des langues comme patrimoine immatériel conduit à reconnaître la
possibilité d’une coexistence des langues régionales avec la langue française
». On notera quand même l’extrême circonspection, qui conduit à une expression
fort discutable, car tout de même cette coexistence n’est pas une possibilité
mais, de fait, une réalité multiséculaire. On aura cependant comprit qu’il
s’agit bien sûr de la possibilité institutionnelle, voire constitutionnelle, de
reconnaître pleinement cette coexistence. Là les choses se compliquent
singulièrement et il faut rappeler très brièvement les déboires de la Charte
européenne des langues régionales et minoritaires (1992), signée mais
non ratifiée par la France (suite à l’arrêt défavorable du Conseil
Constitutionnel en 1999), qui présente elle aussi une conception ambitieuse du
« patrimoine linguistique et culturel européen » résolument tournée vers
l’avenir, s’il est vrai qu’elle se propose comme but non seulement la
reconnaissance de l’existence et du rôle historique de ces langues (préalables
qui ne sont même pas acquis chez nous), mais encore leur emploi dans
l’enseignement et les médias ainsi que leur usage dans
le monde judiciaire et administratif, dans la vie économique et sociale, comme
dans les activités culturelles. C’en était trop, beaucoup trop, pour la vision
centraliste invétérée, qui sous un égalitarisme formel, met en fait tout le
territoire au diapason de la capitale et de sa langue, le français qui prétend
symboliser, pire incarner, elle seule et unique, la République, au mépris de la
réalité historique (que parlait les conscrits de l’an VIII ? que parlait-on
dans les tranchées de Verdun ? etc. etc.). Une telle conception exclut a priori
tout autre patrimoine linguistique national que celui du français ; les autres
langues, invariablement, et encore aujourd’hui, dégradées en patois, doivent
légalement rester confinées au domaine privé : grave confusion consistant à
assimiler les langues à des religions ou des convictions philosophiques. Cette
regrettable confusion est fort révélatrice d’une conception religieuse
de la langue française dont l’esprit laïque devrait avoir honte. Plusieurs
rapports, pourtant, avaient recommandé la ratification : Bernard Poignan (rapport
au premier ministre 1998), maire de Quimper, de manière très ferme,
affirmant que « Notre pays aime protéger ses monuments et ses œuvres
artistiques. […] Il doit porter la même attention à son patrimoine linguistique
et à sa diversité culturelle. Cela relève de son devoir. Il est comptable de la
vie de ces langues sur son territoire. Pourtant, la France a pris beaucoup de
retard. Il a la responsabilité de les sauvegarder, de les
transmettre, de les développer. Ne rien faire serait choisir leur disparition,
au moins leur effacement ». Le linguiste Bernard Cerquiglini également (rapport
remis au ministre de l’éducation nationale en avril 1999), qui introduit
une critique intéressante de l’insistance trop grande de la charte à la
territorialisation, et se vantant de ce que la France « reconnaît cinq langues
dépourvues de territoire », effectivement parlées par ses ressortissants, et
qui enrichissent son patrimoine : outre le berbère et l'arabe dialectal, le
yiddish, le romani chib et l'arménien occidental ». Dans son immense générosité
en effet, la France reconnaît formellement une liste impressionnante de langue
territorialisées et non territorialisée, que la Délégation Générales à la
Langue Française et aux Langues de France est censée promouvoir. En réalité, les
moyens de la DGLFLF sont dérisoires, pour ne pas dire inexistants, alors que
par ailleurs la politique du ministère de l’éducation nationale consiste à
réduire et supprimer partout l’enseignement de ces langues, qu’elles soient
territorialisées ou non. Même le constitutionnaliste Guy Carcassonne (rapport
au premier ministre, 1998) recommandait la ratification, moyennant une interprétation
qui vidait largement la charte de son sens et surtout de sa possible
efficacité, en concluant que des « prescriptions assez nombreuses de la Charte
correspondent à des pratiques déjà courantes », ce qu’il est pourtant bien
difficile à admettre. Le fait est que, d’ailleurs sans aucune mention de la
question patrimoniale revisitée, le Conseil Constitutionnel, en 1999 a déclaré
la Charte contraire à la Constitution, aux motifs qu’elle reconnaît à chaque «
un droit imprescriptible » de « pratiquer une langue régionale ou minoritaire dans
la vie privée et publique », ce qui est en contradiction, selon le Conseil,
avec l’article 2 de la Constitution (« la langue de la République est le
français »).
Dans ces conditions, il ne reste guère ouverte qu’une
interprétation tout à fait restrictive de la notion de patrimoine linguistique,
comprise à partir et sur le modèle du patrimoine « matériel », comme
conservation muséographique. C’est du reste très largement l’acception
dominante de l’expression : lorsqu’on parle de patrimoine linguistique, c’est
généralement pour se limiter au travail de collectage, à l’onomastique, à
l’histoire des langues et des cultures régionales. L’Université
de Grenoble propose par exemple un master en « Sciences du langage
spécialité Patrimoine linguistique et culturel des Alpes », dont les débouchés
spécifiés se limitent aux « métiers du patrimoine », déclinés ainsi : «
inventaire, conservation territoriale, animateur – musées, espaces naturels »,
« métiers du tourisme ». On voit bien comment il est ainsi facile, à travers la
notion de patrimoine, de tourner le dos à toute pratique linguistique
réellement vivante, au profit d’une pure et simple « conservation » de ce qui n’est
plus, c’est-à-dire que l’on considère comme n’étant plus alors qu’il existe
encore : terrible sentiment de dénégation de réalité pour les locuteurs que de
voir momifier la langue qu’ils parlent, remisée finalement avec le fléau, le
rouet et la batteuse dans les collections des musées des arts et traditions
populaires. Bien sûr ce travail d’histoire, de collectage et de conservation
est essentiel, et d’ailleurs il est réalisé bien souvent de manière privée ou
associative (pensons par exemple à l’admirable travail conduit par la Talvera à
Cordes, et à bien d’autres), bien souvent dans l’indifférence complète des
institutions de recherche, ce qui prouve que cette conception du « patrimoine
linguistique », même ainsi réduite, est loin d’être entrée dans les mœurs.
Par cette forte attraction du patrimoine de conservation, et dans les
conditions actuelles d’une crispation identitaire des institutions de la
République sur exclusivité du français (et il faudrait bien sûr aussi se
demander quel français ? parlé ou écrit ? écrit par qui et comment ?
etc.), c’est la notion de patrimoine elle-même, appliquées aux langues, qui
s’avère bien équivoque et, à vrai dire piégée, car elle permet aisément de se
détourner de toute espèce d’adoption d’une réelle politique linguistique en
faveur des langues et des cultures minoritaires, territorialisées ou non.
Et puis, le patrimoine, étymologiquement, signifie l’héritage du père, là où
les langues héritées sont dites maternelles... La notion de « matrimoine »,
parfois utilisée, n’est pas meilleure, dans quel sens qu’on la prenne : nous
n’avons jamais qu’une mère et, dans nos contrées, la monogamie matrimoniale est
de rigueur ! Je proposerai volontiers le néologisme de « fratrimoine », oui, de
« fratrimoine linguistique », sous le signe de la fratrie, c’est-à-dire de la
pluralité des égaux (qui plus est, le mot est assez drôle, avec ce soupçon de
parodie redondante du religieux – frère/moine ! – et ce frottement insistant
des consonnes). Et certes les langues sont l’héritage de nos soeurs et de nos
frères humains. Voilà une notion étrangère à l’idée de nation et pourtant
foncièrement républicaine et citoyenne. De quoi faire tourner en bourrique les
souverainistes de la langue française qui, au nom même des valeurs
républicaine, ne veulent entendre en fait de patrimoine linguistique que
celui-là seul de la francophonie, religion nationale à vocation universelle,
avec ses temples, ses livres sacrés, ses prêtres et ses vestales. Oui,
l’occitan a vocation à figurer au fratrimoine mondial de l’humanité, comme
langue vive et vivante, aux côtés et non au-dessous ou derrière le français.
JP Cavaillé
[1] « Mon père [ma mère, mon frère]
n’avait qu’une dent/ Et encore elle tremblait quand il faisait du vent »,
ritournelle occitane.
[2] En effet la distinction entre
patrimoine matériel et patrimoine immatériel me paraît sur le fond, intenable,
quelle que soit d’ailleurs les positions philosophiques que l’on veuille
défendre. Une chanson, une musique, un rituel n’est ni plus ni moins « matériel
» qu’un bâtiment ou qu’une œuvre d’art « en dur » (sculpture, tableau), le
corps en mouvement, le son, etc. n’ont bien sûr en eux-mêmes rien d’immatériel,
et si l’on considère qu’est immatériel l’esprit humain qui les anime et leur
donne sens (ce qui revient à adopter cette position foncièrement idéaliste qui
reste la marque indélébile de l’humanisme contemporain), alors bien sûr il faut
en dire autant des œuvres du patrimoine dit « matériel » : un monument, une
statue, un tableau de ce point de vue ne sont ni plus ni moins « spirituels »
qu’une musique, un rituel, le fait de parler une langue, ou de mettre en œuvre
un savoir faire. Peut-être faudrait-il plutôt parler de patrimoine vivant,
comme l’on parle de spectacle vivant, c’est-à-dire d’un patrimoine qui ne se
maintient que par la présence vivante de ceux qui en réalisent les œuvres. En
effet ce patrimoine comprend toutes les réalisations humaines performatives,
tous les objets qui s’épuisent dans leur mise en œuvre et qui ont besoin à
chaque fois, pour être à nouveau, de la mobilisation du même savoir et des
mêmes compétences. Ainsi ces œuvres sont-elles vouées à la disparition lorsque
disparaissent ceux qui savaient les réaliser, lorsque la transmission n’est pas
assurée, et le fait de les saisir par l’image ou d’en capter le son ne saurait
en aucune façon tenir lieu d’apprentissage ; ces procédures permettent d’en
conserver une trace, un reflet, une trace, mais les œuvres ainsi capturées sont
littéralement mortes, parce que ce qui leur donne vie est l’action présente de
ceux qui les réalisent. Ainsi bien sûr des langues : il ne suffit pas de les
enregistrer et de les capter par le livre pour en assurer d’aucune façon la
pérennité ; elles ne vivent que si on les parle.
Pour une conception résolument matérialiste de la culture,
voir les œuvres des Raymond Williams, en particulier Marxism and Literature,
Oxford University Press, Oxford, 1977. Un livre important en son temps,
évidemment non traduit en français, que l’on ferait mieux de lire ou relire
pour contrer l’avalanche actuelle de pseudo-immatérialité.













