occitan

 Un bout de la 4e de couverture du livre d'Ives Rauzier, Los Occitans dins las trencadas.

On y lit un extrait des vers cités dans le message : Qu'un tristé 14 juillet

 

Les voix occitanes dans les tranchées de 14-18

 

Une grande partie des soldats qui ont combattu « pour la France » au cours de la première Guerre Mondiale n’avaient pas le français comme première langue. Dans nos régions ce fut sans aucun doute le cas de l’immense majorité de ceux dont les noms figurent sur les listes impressionnantes, terribles et sinistres des monuments aux morts. On n’insistera jamais trop sur ce fait historique indéniable, bien que le plus souvent passé sous silence, ou minimisé.

Ce fait est gênant à tous égards pour la propagande « anti-patois », hélas toujours aussi vive, car il suffit à détruire l’argument stupide selon lequel le monolinguisme français des citoyens serait une condition  essentielle de leur sentiment d’appartenance identitaire nationale et de leur patriotisme. Rien n’indique en effet – mais on ne dispose il est vrai à ce sujet d’aucune étude sérieuse – que les soldats dont l’idiome premier n’était pas le français furent moins patriotes, ou qu’ils étaient d’ailleurs moins critiques que les autres eu égard aux états majors qui les sacrifiaient (plutôt qu’ils ne se sacrifiaient eux-mêmes, malgré les notions répandues de « culture du sacrifice », ou de « sacrifice consenti », en tous points discutables). Rien ne permet en tout cas de montrer que, comparativement, la fibre patriotique se soit renforcée dans les dernières générations, pourtant strictement monolingues. Chacun sait que c’est le contraire qui s’est passé. Alors ?

J’avais rendu compte dans un précédent post de l’excellent roman de Roland Berland, Los Jorns Telhòu, en occitan limousin, qui raconte les péripéties d’un soldat limousin plongé comme tant d’autres dans l’enfer de la guerre. Une carte postale m’était aussi passée entre les mains, sur laquelle un conscrit de 1913 avait apposé une annotation humoristique en limousin. Depuis, j’ai acquis le livret d’Ives Rauzier, L’Occitan dins las trencadas, L’occitan dans les tranchées (2001)[1], qui n’a nullement l’ambition d’être une étude historique, mais présente une série de témoignages et d’illustrations sur l’usage de la langue dans la guerre et donne des exemples d’écritures occitanes de soldats du front.

            La première chose à dire est cependant, comme l’on bien établi Gérard Braconnier et André Minet dans leur ouvrage consacré aux correspondances des soldats du midi (La Fleur au Fusil, Toulouse, Privat, 1985), que les productions écrites ne rendent compte que de manière indirecte de l’usage massif de la langue à l’oral (les témoignages à cet égard son innombrables), car elles sont dans leur immense majorité en français, la langue de l’écrit acquise à l’école, souvent très hésitante et bourrée d’occitanismes (Rauzier en donne de nombreux exemples). Il existe cependant des messages écrits partiellement ou totalement en occitan et il faut les apprécier à l’aune de leur rareté.

            Il s’agit souvent de lettres destinées à des amis, où le passage à l’occitan, écrit dans une phonétique approximative, est souvent motivé, m’a-t-il semblé, par l’adoption du ton de la confidence plutôt que de la plaisanterie. S’il s’agit parfois de dire effectivement les choses plaisamment, comme le caporal Talonat (si le déchiffrage est bon), qui écrit au facteur de Saint-Sulpice la Pointe (Tarn) : « Ai recrutat qualque brabe Pézous n ay pas pla mai soun grossés »[2] (« j’ai recruté quelques braves poux, je n’en ai pas beaucoup mais ils sont gros »), l’occitan (le « patois » pour la plupart de ceux qui l’emploient) permet de dire des choses que l’on n’oserait peut-être pas dire en français. Par exemple cette lettre signée Charagrel, envoyée à un soldat ami d’un autre régiment : « Mè vequi din lou petrïn per quinze diours cresé pas di menescapa aquesté cop acquo caoufa du du, maï couquin dé diou acquo voou pas Touloun. Toudiour ben ami t’embrassi fort, a Ben leou ce n’avin la pena »[3] (« Me voici dans le pétrin pour quinze jours. Je ne crois pas m’en échapper cette fois. Cela chauffe très dur, mais coquin de Dieu ça ne vaut pas Toulon. Toujours bien ami, je t’embrasse fort, à très bientôt si on y arrive ») ; ou encore, en post scriptum, l’expression d’un fort désir de retrouver des proches : « Adiou Fisine mé tarde de bène bous bèse a touts n’ey faim aquos trop loung queste séparatioun Adiou a touts » (« Bonjour Fisine, il me tarde de venir tous vous voir. J’en ai très envie. Cette séparation est trop longue. Bonjour à tous »)[4].

            L’occitan sert aussi, comme la situation diglossique conduit naturellement à le faire, à exprimer les choses du sexe et en l’occurrence la continence forcée du soldat : « Se cresioy trouba uno maynado me plegayoy lou dit tabe Parcéque sey comou lou cure ney un panari tabe y a lonten ques madu e vus assuri que aourio bien besoun de parça. Naourio memo pas besoun de yé de moura 10 minutos » (Si je pensais trouver une fille, elle me plierait aussi le doigt. Parce que je suis comme le curé, j’ai aussi un panaris qui est mûr depuis longtemps et je vous assure que j’aurais besoin de percer. Je n’aurais même pas besoin d’y rester dix minutes) [5].

            Il faut aussi tenir compte du fait que le passage à l’occitan, permet éventuellement de passer plus facilement la censure, par exemple pour donner des indications sur la localisation du soldat (qu’il est interdit de révéler) : « Je tâcherai moyen de vous faire comprendre où nous sommes […] Qu’abèt hèt dé Boulougne ? », écrit le gascon Célestin à ses parents.

            Ainsi, ces trouées exceptionnelles de l’occitan, montre comment, par dessous le français, entre les lignes en quelque sorte, et surtout à travers même les occitanismes dont est farci un français souvent besogneux, la langue maintient le contact avec la famille et les proches restés à l’arrière, comme il entretient à l’oral (et à l’écrit) des liens d’amitié et de compréhension avec les camarades originaires du même coin de France.

            Mais il existe aussi des productions écrites en occitan au front lui-même, surtout poétiques, et Rauzier en donne quelques exemples, comme ces vers célébrant le « triste 14 juillet » 1915 : Qu’un triste 14 juillet/ Quaben passat sans abé frét/ Al mitan dé la tranchado/ E qu’un esclafurado/ Dé tèrro, dé marmotozé, dé mitraillo/ A té fa rendré la tripaillo/ A peï dè fusados, dè crapouillots/ Tout nous pétabo sus pots (« Quel triste 14 juillet que nous avons passé sans avoir froid au milieu de la tranchée, et quelle échauffourée de terre, de marmitage et de mitraille à te faire rendre la tripaille et puis des fusées, des crapouillots tout nous pétait aux lèvres »).

            Il faudrait ajouter l’existence de journaux de tranchée entièrement rédigés dans la langue, comme l’extraordinaire Echo d’ou Bosquetoun, illustré, composé par des félibres, ou Lou boulet rouge doù liotenent Tessier. Ces journaux mériteraient d’être étudiés de près, car ils sont très riches de contenu, et là encore on pourra sans doute y voir ce qui se disait par le truchement de l’occitan et ne pouvait se dire autrement (j’espère pouvoir y consacrer un post prochain).

            Enfin Rauzier n’oublie pas de rappeler que certains monuments aux morts porteront des inscriptions en occitan, dont certaines expriment le pacifisme, comme celui d’Aniane, dans l’Hérault (voir illustration), où celui de Lavercantière dans le Lot, le plus saisissant peut-être, avec ces simples mots : Paoures Droles au-dessus de la liste interminable des morts de ce tout petit village.

            Surtout, à la lecture de ce petit livre, il apparaît que tout reste à faire, en matière de recherche. Il existe certes des travaux sur la, ou plutôt les langues des tranchées (avec un débat nourri autour de l’existence ou non d’un « argot » spécifique aux tranchées), mais presque tous sont consacrés à l’importance nouvelle et aux limites de l’acculturation scolaire en français, à l’écrit comme à l’oral, c’est-à-dire que le point de vue adopté est presque toujours strictement francophone, les « patois » (le plus souvent ainsi nommés, encore aujourd’hui, jusque dans les ouvrages des historiens les plus sérieux) n’étant envisagés, à quelques exceptions près, que comme cela qui fait obstacle et limite l’usage du français, une résistance résiduelle du passé. Tout reste à faire concernant le détail des usages effectifs de l’occitan au front, et surtout sur les contacts de langue dans l’armée, les échanges interdialectaux entre les occitans et la relation avec les autres minorités linguistiques : breton, basque, etc. On trouve par exemple souvent cité ce passage de l’édition en français de l’Écho du Boqueteau de juin 1918 : « nous sommes au 19e. C'est un fait. Et nous n'avons pas à discuter si nous préférerions être tombés dans un régiment de Marseillais, de Limousins ou de « Chetits gars ». Quelle que soit notre préférence personnelle, nous sommes devenus Bretons… vivons donc en bonne harmonie avec les Bretons qui sont de braves gens et qui nous ressemblent par plus d’un point (…) Mais les Bretons parlent une langue à laquelle nous n’entendons rien ?… Est-ce à nous de les en blâmer ? (…) Tout comme le provençal, le breton est une langue vénérable qui mérite d'être sauvée ». Il y aurait beaucoup à tirer de textes comme celui-ci, aussi bien concernant la place des langues dans les tensions et affinités entre les régiments que dans l’existence d’une conscience linguistique, sans doute minoritaire mais néanmoins indéniable, parmi les soldats français.

Jean-Pierre Cavaillé

Aniane

Monument aux morts d'Aniane :

La Guerra qu'an vougut

Es la guerra a la guerra

Son morts per nostra terra

E per touta la terra


[1] Commander à Ives RAUZIER, BP6 33450 St Sulpice et Cameyrac (11 euros frais de port compris).

[2] « Ai recrutat qualques braves pesols, n’ai pas plan, mai son gròsses ».

[3] « Me veiquí dins lo petrin per quinze jorns, crese pas de me’n escapar aqueste còp, aquò caufa dur dur, mai coquin de Dieu aquò vau pas Tolon. Totjorn ben amic, t’embrassi fòrt, a ben lèu se n’avèm la pèna ».

[4] « Adieu Fisine me tarde de vene vos véser a tots. N’ai fam, aquò es tròp long aquesta separacion. Adieu a tots »

[5] « Se cresiái trobar una mainada me plegariái lo det tanben. Parceque sei coma lo curé n’ai un panari tanben i a longtemps qu’es madur e vos assuri que auriái ben besonh de parçar. N’auriái mema pas besonh de i demorar detz minutas ».