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Depardon : profils paysans et mort de la langue

 

 Si l’on est attaché au métier de paysan, si l’on est aussi attaché à la langue d’oc, il est impossible de ne pas être ému, bouleversé même par La Vie moderne de Raymond Depardon, tournée pour une grande part dans les Cévennes. Comme dans les deux autres volets de ses Profils paysans, le cinéaste scrute, au plus près, avec un regard d’une intensité et d’une douceur presque insoutenables, le visage et la voix de ceux qui vivent au fond des mas perdus, au bout du chemin, dans les champs gagnés par la broussaille, entre les murets éboulés, contre les étables et les bergeries tièdes où palpite encore la vie animale domestique, vaches et brebis, menacées par la décision irrévocable de la vente, quand l’âge vient, à la fin, et la fin vient, pour les étables, les granges, les troupeaux et les hommes. Depardon montre cette fin, sans complaisance, dans la beauté du paysage qui s’ensauvage, le long du chemin qui descend vers la ferme, montre l’inscription du paysan, de son corps d’homme, dans ce paysage, au ras du col, au moment de partir, avant de basculer, à la fin du film, de l’autre côté. L’autre côté... « Vous allez voir Raymond », dit la voix off du cinéaste, Raymond Privat, et on l’aperçoit en effet, debout dans son champ, alors que l’œil s’éloigne, avant que le regard ne bascule[1].

 Il est vrai que se produit parfois le miracle d’un sang neuf, le regain de vie dans le hameau, ou le passage du témoin, la « reprise » de l’exploitation, et Depardon filme aussi cela. Mais l’homme change, tout de l’homme change, d’une génération l’autre, d’un type d’agriculture l’autre, sa manière d’être, sa façon de se tenir et de marcher, sa relation à l’animal, sa manière de parler, son accent et sa langue, et même, même la façon qu’il a de se taire. Le propos n’est pourtant pas de montrer que les hommes qui meurent, en emportant avec eux tout ce qui fait qu’ils sont ce qu’ils sont, leurs gestes et leurs mots, appartiendraient à une « autre » humanité, plus haute et plus vraie, plus authentique, plus essentielle. Pas du tout. Ceux qui voient cela dans la Vie moderne, projettent sur ces images leur propre nostalgie citadine, leur propre folklore intime. C’est sans doute inévitable, mais ce n’est pas le propos. D’ailleurs en se mettant à la place où il se met, de face ou de trois-quarts, en usant du plan fixe, en prenant son temps, en posant des questions graves ou anodines, Depardon, parvient à saisir, à travers les traits singuliers des visages d’un âge et d’un lieu donnés, jeunes et vieux, souriants ou murés dans le mutisme, quelque chose de plus fondamental et de plus universel, où se joue le (non)sens premier de toute vie humaine.

 Il n’empêche que, ce faisant, il capte aussi, mieux que tout autre, les traits proprement uniques des modes d’être et de parler qui disparaissent  irrémédiablement avec les derniers paysans à l’ancienne ; cela va des gestes les plus simples – la manière de porter la casquette et de tenir le bâton, de passer un seuil, de boire le café –, jusqu’à la façon de parler des bêtes et aux bêtes. Elles, sont proprement au centre de l’existence, objets de tous les soins et de tous les soucis : lorsque sa vache crève d’une mammite, Raymond Privat se laisse submerger par la colère et la tristesse, il donnerait, dit-il, le double de sa valeur, et plus encore, pour la sauver.

Même si son projet n’est pas de délivrer de l’information, rien n’échappe au regard, de Depardon : les difficultés du métier, chaque jour plus précaire et plus menacé, les conflits de génération, pas même l’épineuse question des partages à faire. Ces figures âpres et taciturnes, même s’il s’attache à les filmer pour en saisir la quintessence d’humanité, Depardon ne les mythifie pas ; lorsqu’il tire les vers du nez des deux vieux célibataires au sujet de la femme du neveu surgie du Pas-de-Calais, il nous offre par exemple une véritable scène de comédie. Il fait aussi parler ceux qui doivent les supporter. Et ils n’ont pas l’air facile ! L’enfant, venue du Nord avec sa mère, ne les aime pas et elle a ses raisons : elle ne supporte pas la façon dont ils traitent son beau père, dont ils lui crient dessus... Cela ne change rien, n’enlève rien à l’intensité du visage, à la justesse de la parole sur la vie qui s’en va. Même l’exaspération que suscite parfois le questionneur sur ces hôtes (pour qui connaît un tant soit peu – ce qui est d’ailleurs son cas – les règles des échanges verbaux en ces contrées, il lui arrive d’être trop insistant et même carrément déplacé) est riche de sens, qui montre les limites dans ces sociétés rurales de ce qu’il est décent ou non de demander et révèle la profonde sagesse du refus obstiné de se répandre en paroles inutiles sur les liens affectifs, la solitude, la maladie et la mort.

 Au premier rang de ce qui meurt avec les vieux paysans des Cévennes, il y a bien sûr la langue. Depardon, qui ne la pratique pas, qui vient d’un tout autre pays, n’est certes pas le mieux placé pour en rendre compte. Il en parle pourtant, lorsqu’il dit par exemple que la chienne Mirette « ne comprend que l’occitan », ou lorsqu’il demande aux deux célibataires durs à cuire, si leurs « réserves » (pour user d’une litote qui correspond exactement à leur propos devant la caméra) à l’égard de la nouvelle arrivée, vient de ce qu’elle ne parle pas « occitan ». Ils répondent d’ailleurs fermement que cela n’a aucun rapport, tant il est vrai que certains de leurs plus proches relation ne l’ont jamais parlé. On lui fait quelque part, sur un forum que je retrouve pas, le reproche d’employer une terminologie inadéquate : il aurait dû dire « patois », conformément aux usages locaux. C’est sans doute ce que j’aurais fait moi-même, mais c’est Depardon qui a raison, car il parle autant à ses spectateurs qu’à ses interlocuteurs, qui de toute façon comprennent parfaitement de quoi il s’agit. Il a raison de ne pas chercher à se fondre dans les manières de parler et d’être de ceux qu’il filme, de les interroger et de créer avec eux des liens à partir de ce qu’il est, sans simuler une empathie qui ne saurait être que fausse et ridicule, pour ses interlocuteurs et pour les spectateurs aussi d’ailleurs. En tout cas fait-il passer le message essentiel, auprès d’un très large public, que ces gens ont une langue qui a un nom. Il n’avait d’ailleurs pas hésité à enregistrer dans le premier volet de sa trilogie, l’Approche, le dialogue entre Marcelle Brès et Raymond Privat, disant que c’était bien d’occitan qu’il s’agit. Entre temps, Marcelle est décédée et Raymond a perdu l’une de ses dernières partenaires dans la langue. Depardon surtout, présente actuellement à la fondation Cartier (à Paris donc, évidemment) une série d’entretiens filmés avec des femmes  et des hommes de tous les continents qui parlent de leurs langues menacées. Cela a pour titre Donner la parole. Dans la présentation vidéo, sous-titrée en anglais, on entend et voit Raymond Privat parler de l’occitan (il dit évidemment patoès) en occitan, juste après et avant des indiens d’Amazonie et autres locuteurs de langues minorées. Cette simple association, le fait de traiter l’occitan au même rang que les parlers natifs d’Amazonie est le signe évident, qu’à force de clamer dans le désert, quelqu’un au moins nous a entendu. Il faudra évidemment y aller voir…

 Donc surtout pas de faux, pas de mauvais procès, mais un regret, un regret immense. C’est de ne pas avoir un Depardon occitanophone, un cinéaste (« documentariste » n’est certes pas ici le mot qui convient) capable d’arriver avec l’occitan à une telle force à la fois esthétique et – j’ose le mot – métaphysique, aux antipodes du film ethnographique ou support de collectage, que je critique d’ailleurs absolument pas. Car, bien sûr, plan segur, une partie importante de la Vie moderne aurait pu être tourné en occitan, et l’on y aurait gagné immensément, certes, là où la langue ne peut ici qu’être évoquée, invoquée comme cette réalité inséparable de l’accent des locuteurs et qui va disparaître avec eux, par défaut de transmission, par épuisement de leur microsociété rurale. Il faut en tout cas remercier Depardon de nommer la langue, mais il est significatif, on ne peut plus significatif, que pour entendre de l’occitan dans un film capable de toucher un (relativement) large public, il faille aujourd’hui se tourner vers un cinéaste italien (Giorgio Diritti, L’aura fa son vir, 2007).

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

 


 

[1] Voir le très bel article d’Olivier Beuvelet, « Vous allez voir Raymond ».