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Le Patois des linguistes

 

« Détruisez, si vous pouvez, les ignobles patois des Limousins, des Périgourdins et des Auvergnats, forcez-les par tous les moyens possibles à l’unité de la langue française comme à l’uniformité des poids et mesures, nous vous approuverons de grand cœur, vous rendrez service à ses populations barbares et au reste de la France qui n’a jamais pu les comprendre », Le Messager, 24 septembre 1840. 

 

Parmi les mots-clés qui conduisent à ce blog, les plus souvent demandés par les internautes sont : « patois limousin ». Il arrive même qu’à la suite de l’un de mes textes où, invariablement, je m’évertue à affirmer que ce patois n’est rien d’autre que la langue limousine, c’est-à-dire que les parlers de la région, tous tels qu’ils sont (à l’exception du bas–marchois), constituent le dialecte occitan dénommé ainsi, un lecteur pressé (au point de ne pas avoir lu, sans doute) me demande de lui indiquer une bibliographie sur le « patois » et se trouve fort déçu, sinon indigné par mes réponses, assez peu courtoises je l’avoue.

J’ai deux raisons au moins de revenir sur une question que je croyais facile à classer, en ce sens qu’il me semblait suffisant de souligner combien le terme est impropre et dommageable pour désigner la langue parlée en limousin, avec toutes ses variantes phonétiques, lexicales et (à un très moindre degré) syntaxiques : d’abord parce que l’immense majorité des locuteurs « naturels » de la langue (les personnes, âgées pour la plupart, qui l’ont apprise dans leur enfance et l’ont eu souvent comme première langue) continuent à l’employer et, avec eux, nombre de personnes qui ne la parlent pas, mais sont profondément liés, affectivement, à ces locuteurs et au monde qui est en train de disparaître avec eux, et ensuite parce que certains linguistes, français pour la plupart (le terme de patois se traduit mal et la notion, me semble-t-il, est difficilement exportable[1]) persistent à l’utiliser et en défendre la pertinence non seulement sociolinguistique (car il n’y a pas de doute que la sociolinguistique ait à se soucier de la manière dont les locuteurs désignent et perçoivent la langue qu’ils parlent) mais proprement linguistique.

C’est cet usage technique du terme que je voudrais examiner ici, suite à une fertile discussion privée avec Pierre Encrevé, suite à sa publication dans le blog d’un commentaire sur la critique que j’avais faite d’un article d’Henriette Walter, qui maintient elle-même le terme et défend la notion.

 

Dignité du patois

Il doit être bien clair qu’il ne s’agit nullement pour moi d’intenter un procès à tous ceux qui utilisent le terme de patois, ni à ceux qui s’emploient dans leurs écrits à défendre et illustrer « leurs » patois respectifs. D’abord parce que les mots appartiennent à tous, et l’on peut du reste leur donner bien des sens, et les plus contradictoires. Ensuite parce qu’il est indéniable que de nombreuses générations se sont succédées qui ont reconnu dans ce mot ce qui peut-être leur était le plus cher, y compris d’ailleurs la dernière d’entre elles, qui a renoncé à en assurer la transmission. Car on ne peut douter que tous ont appréhendé et perçu leur langue, bien souvent maternelle, comme un « patois » sans en avoir le plus souvent aucunement honte, dès lors qu’ils la parlaient « entre eux », tout en étant convaincus de son infériorité sociale et culturelle. La honte a bien existé, mais en des lieux et circonstances sociales bien spécifiques : bien sûr, particulièrement à l’école, qui l’a très souvent sciemment produite pour éradiquer le « patois » des classes et des cours, mais aussi dans les relations avec les administrations, les gens « importants », etc. par la difficulté à maîtriser le français et non par le fait de parler « patois » par ailleurs. L’identification en effet fréquente chez les promoteurs des langues régionales (dont je suis, bien évidemment) du patois comme « langue de la honte » (lenga de la vergonha) me paraît en effet discutable sur bien des points, car on peut fort bien (c’est presque toujours le cas) être fier de son patois, tout en affirmant l’infériorité de celui-ci, voire son infirmité, par rapport au français. Même l’idée, très souvent ancrée dans l’esprit de ceux qui utilisent le mot, selon laquelle le patois n’est pas une vraie langue, ou pas vraiment une langue, mais un parler corrompu (souvent, entend-on dire, et parfois lit-on même, du français dégénéré), n’interdit pas cette fierté. On peut bien sûr être fier de ce que l’on est, y compris lorsque on est convaincu que les qualités que l’on a en propre sont, par rapport à d’autres, des insuffisances, des infirmités.

D’autant plus que tous les locuteurs accompagnent ces qualifications négatives d’autres tout à fait positives dans leur esprit : ils vous diront tous qu’il y a bien des choses que le patois dit mieux que le français, voire que lui seul peut dire. Cela est tout particulièrement vrai, non pas seulement, comme on l’entend toujours toujours, de tout ce qui concerne le travail des champs et la relation aux animaux (le patois serait un « jargon » de campagne, idée misérable dont la linguistique elle-même ne s’est pas complètement débarrassée, comme on le verra), que de tout ce qui concerne ce qui fait le sel de la vie, la rondeur et la verdeur des relations sociales, et en particulier de tout ce qui fait rire et sourire (le patois, pour ceux qui le parlent, est très rarement réduit aux seules « grossièretés » : d’ailleurs ils vous diront que des choses qui paraissent, une fois traduites en français, triviales et grossières sont au contraire, en patois, souvent fines et subtiles). Lorsque mes (in)formateurs sur le quartier des Ponts à Limoges où dans les campagnes que je fréquente (Limousin, Albigeois…) parlent de leur « patois », je n’ai donc aucune gêne, et mon but n’est certes pas de leur imposer « occitan » comme terme de substitution ; ce dont on accuse régulièrement les occitanistes. Pour que fût le cas, de toute façon, encore faudrait-il que le discours occitaniste (qui du reste n’est pas un mais multiple) fasse autorité et soit en position de force ; or c’est le contraire qui se passe ; c’est l’idéologie dominante, au contraire, distillée par les médias, avec l’appui des dictionnaires, de la littérature dite régionaliste et d’ouvrages prétendument savants qui s’emploie à les maintenir dans leurs convictions : que ce qu’ils parlent est « du patois ». Évidemment, je leur dis ce que je pense au sujet des idées attachées au terme de patois : qu’il est une sous langue ou du français corrompu ; qu’il y a (ou y avait) autant de patois que de villages ; qu’il se sait mais ne s’apprend pas, qu’il ne s’écrit pas, qu’il est différent de l’occitan ; libres à eux de me suivre ou pas.

Non pas que l’occitanisme, dans sa lutte pour la reconnaissance linguistique – qui passe nécessairement (c’est pour moi le fond de la question) par la critique de la notion de patois dans la plupart, sinon dans toutes ses acceptions –, ne mérite pas à son tour quelque critique dans son traitement de la culture écrite, appartenant désormais presque toute au passé, qui se disait et se pensait comme patoisante : il oscille en effet entre un mépris me semble-t-il injustifié, à l’encontre des histoires pour rire, de l’art de la nhòrla, etc., perçus comme des manifestations culturelles dégradées, et une volonté d’appropriation, qui – à mon sens – ne se justifie que dans le respect des graphies originales et des textes que les auteurs ont laissé sur leur pratique linguistique et culturelle. En effet les choix de graphie, en particulier, ne sont pas insignifiants ; l’entreprise consistant à faire parler patois au français, avec tous les jeux graphiques qui participent de l’humour et de l’ironie des textes ; d’où l’importance de conserver la graphie originale (principe philologique valable du reste pour tout texte, quelle que soit la langue), accompagnée certes, le cas échéant, d’une transcription en graphie normalisée. Mais je ne crois pas que l’on puisse occitaniser un texte se voulant patois par la seule baguette magique de la graphie, même si je ne doute nullement qu’il s’agisse de la même langue, c’est-à-dire, s’il va de soi que les textes patois de nos régions appartiennent pleinement au patrimoine littéraire occitan.

Le patois des linguistes

Mais ce qui précède ne justifie d’aucune façon l’usage du terme en linguistique, qui est sensé élaborer des notions visant à l’objectivité et à la neutralité analytique. Certes les définitions du patois dans les ouvrages qui maintiennent le terme se veulent bien différentes de ce que les locuteurs et ceux qui les stigmatisent comme patoisants entendent par là (n’étant nullement acquis que les uns et les autres entendent la même chose). Mais toute la question est là : les linguistes qui ont recours au terme ne le font bien sûr pas par hasard ; c’est parce qu’ils retrouvent dans l’usage commun du terme des éléments qui conviennent à ce qu’ils veulent signifier. On veut bien leur reconnaître, puisqu’ils ne cessent de le répéter, qu’ils n’entendent nullement conférer au mot les sens dépréciatifs qu’il possède spontanément : aux yeux des linguistes, nous dit Henriette Walter, « il n’y a aucune hiérarchie de valeur à établir entre langue, dialecte et patois. » (Le français dans tous les sens). Mais le tout est d’examiner s’ils n’importent pas ainsi dans leurs propres définitions des idées fausses ou du moins contestables contenues dans les usages communs, lesquelles me semblent irrémédiablement attachées à ce que le terme a d’éminemment dépréciatif, au moins depuis le XVIIe siècle, lorsque, comme l’ont remarqué Boltanski et Bourdieu,[2] de « langage incompréhensible » en vient à désigner un « langage corrompu et grossier, tel que celui du menu peuple », pour citer le Dictionnaire de Furetière (1690), ou comme le dira l’Encyclopédie de Diderot et d’Alambert, le patois est le « langage corrompu tel qu’il se parle presque dans toutes les provinces […] On ne parle la langue que dans la capitale... » Cette idée de corruption est associée, comme on le sait, à celle de l’infériorité sociale et culturelle des locuteurs, presque systématiquement désignés comme appartenant à une communauté rurale ou plus spécifiquement paysanne. Ce double défaut implique également que le patois ne puisse par principe donner lieu à une littérature digne de ce nom (le patois d’ailleurs dit-on souvent, ne s’écrit pas, ce qui est bien sûr faux), et qu’il échappe à toute codification et normativité. A ces caractéristiques négatives s’en ajoutent d’autres, et en particulier, deux éléments très importants : les idées de morcellement, d’émiettement et de clôture, d’enfermement : on ne comprend pas le patois voisin, comme le prétendent en effet souvent les locuteurs, qui ne cessent d’ailleurs de se démentir …

Or le premier critère d’identification du patois, pour les linguistes qui utilisent encore le terme, est, me semble-t-il, celui de l’exiguïté du territoire sur lequel il est parlé, et qui le distingue à la fois du « dialecte », en usage dans un territoire plus vaste, qui le recouvre et de la langue (entendue comme le système linguistique autonome intégrateur de ses patois et dialectes, ce qui implique bien sûr que patois et dialecte soient tout autant « langue » que la langue ; il n’y a, sur ce point, nulle ambiguïté). Henriette Walter, par exemple, dans la même phrase déjà citée, écrit que « le latin parlé en Gaule […] s’est diversifié au cours des siècles en parlers différents. […] Lorsque cette diversification a été telle que le parler d’un village ne s’est plus confondu avec celui du village voisin, les linguistes parlent plus précisément de patois ». Cette manière de considérer les choses tend à supposer que la diversification dans un territoire donné, se fait, dans le temps, à partir d’une unicité : là où il y avait d’abord une langue commune, le latin, il y eut, par succession de temps, des « patois ». Ce type de reconstruction reconduit, me semble-t-il, le mythe d’une langue originelle, ici un latin unifié et normalisé, couvrant d’immenses territoires et se diversifiant par succession du temps en langues et dialectes jusqu’à devenir des « patois ». Il y a existé sans aucun doute une langue écrite, normée et officielle relativement unifiée dans l’empire romain, mais on nous ne fera pas croire que les gens, partout, parlaient comme Cicéron écrivait ; ce qu’ils parlaient vraiment, en chacun des lieux de l’Empire où se développeront les langues romanes, devaient bien plutôt ressembler à ce qui est nommé ici « patois ». C’est-à-dire que, si l’on définit le patois, comme un microdialecte (pourquoi d’ailleurs s’obstiner à pas utiliser un mot technique comme celui-ci, ainsi que le font du reste aujourd’hui la plupart des linguistes ?), il devient une réalité linguistique extrêmement commune et même la seule pour des langues qui ne sont justement pas normées et unifiées comme nos langues régionales. La manière dont est pensée la dérivation à travers le mot de patois est en effet discutable, qui semble supposer qu’un « dialecte » régional et au-delà une langue, ont été effectivement parlés par le passé de manière unifiée là où l’on parle aujourd’hui « patois », ou bien sont parlés simultanément en d’autres lieux. Or l’occitan, pour prendre l’exemple que je connais le mieux (même si la plupart des linguistes qui ont recours à la notion de « patois » n’utilisent pas le terme d’occitan, préférant parler de « langues d’oc », usant du pluriel), tel qu’il est encore parlé « naturellement », je veux dire en étant exempt du recentrage en dialectes plus ou moins unifiés actuellement en cours (pour ne rien dire des tentatives de constitution d’un occitan global), est bien sûr, de ce point de vue, l’agrégation d’une multitudes de « patois » voisins, les termes de dialecte et de langue n’étant que des abstractions nécessaires pour décrire ce que ces parlers ont tous en commun et la manière dont ils peuvent être regroupés en famille, selon leurs traits lexicaux, phonétiques et syntaxiques. Je veux dire par là que l’occitan transmis directement par les familles, en dehors de la standardisation inévitable d’un système scolaire (même le plus respectueux que l’on puisse imaginer des différences dialectales et sous-dialectales) n’est donc jamais autre chose que du « patois » (selon cette définition) et cela n’est pas quelque chose de nouveau, un signe de sa dégénérescence ou de sa sénescence, le stade ultime avant sa disparition, mais son mode d’être multiséculaire, qui ne l’a pas empêché bien sûr de continuer à varier et à se diversifier, du moins jusqu’à une époque assez proche, mais non, me semble-t-il, dans le sens d’un morcellement toujours majeur et d’une clôture de plus en plus drastique des communautés linguistiques sur elles-mêmes. Cette fragmentation ou, pour parler de manière plus positive, cette multiplicité, n’empêchait pas une très large intercompréhension, dont témoignent en fait tous ceux qui ont voyagé à travers ce vaste territoire, ou qui ont été amenés à fréquenter des locuteurs d’autres zones occitanes, au service militaire ou dans d’autres circonstances. Je ne serai sur ces points disposé à changer d’avis que lorsqu’on m’aura démontré par des études empiriques, qu’il y a eu dans le passé une véritable unité linguistique, supra-dialectale (un occitan roman commun parlé par tous), ou dialectales dans les territoires de langue d’oc. On pourrait évidemment prendre d’autres exemples, visant à montrer que, dans la conception même qu’ils se font du patois par rapport au dialecte et à la langue comme stade ultime d’un processus de diversification, les linguistes cèdent aux connotations négatives que le terme possède dans ces usages les plus familiers.

 

Un dialecte social

Un autre sens donné par les linguistes au terme de patois, souvent expressément distingué du premier, est celui d’une forme de « dialecte social ». Selon le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage (1994 réédité en 2002), il s’agit d’un « système de signes et de règles syntaxiques utilisé par un groupe social donné ou par référence à ce groupe ». Soit sa spécificité est réduite aux seules unités lexicales, ce qui est le cas de l’argot, ou à un ensemble de termes « désignant des notions ou des objets pour lesquels la langue commune n’a pas de signes ou de signes suffisamment précis », comme c’est le cas dans les jargons de métier ; soit sa spécificité est celle « d’un ensemble de signes et de règles syntaxiques ». Le dialecte social est alors « désigné plus couramment par les termes de patois (ou parler patois), langue courante, langue cultivée, langue populaire ; ces dialectes sont propres chacun à une certaine couche sociale et leur emploi révèle l’origine ou la référence de son utilisateur ». Donc le patois est ici une forme de dialecte social inséparable du statut socialement inférieur de ses locuteurs. Soit la définition donnée à l’entrée « patois » dans le même dictionnaire : « On appelle patois ou parler patois un dialecte social réduit à certains signes (faits phonétiques ou règles de combinaisons) utilisés seulement sur une aire réduite et dans une communauté déterminée, rurale généralement. Les patois dérivent d’un dialecte régional ou de changements subis par la langue officielle ; ils sont contaminés par cette dernière au point de ne conserver que des systèmes partiels qu’on emploie dans un contexte socioculturel déterminé (paysan parlant à des paysans de la vie rurale, par exemple) ». Cette définition, clairement, est entièrement pétrie de préjugés et d’éléments de description démentis par l’expérience. Elle suppose une raréfaction des signes (« certains signes », est-il dit, sans faire référence, étrangement, à une quelconque originalité lexicale), reprend l’idée de l’exiguïté du territoire et finit, fût-ce entre parenthèses, par identifier la communauté des locuteurs comme rurale et plus spécifiquement paysanne. Nous y re-voilà : le patois est une langue de paysans. Ainsi l’occitan si longtemps parlé dans les villes, dans certaines très abondamment jusqu’au lendemain de la deuxième guerre mondiale, ne serait donc pas un patois, mais autre chose, un « dialecte » sans doute… Qu’on le veuille ou non, le linguiste intègre ici à sa définition la hiérarchie des classes sociales et la supériorité de la ville sur la campagne et cela n’est guère rigoureux. En outre bien sûr le monde rural, n’est pas seulement celui des paysans : et les locuteurs « naturels »[3] des langues régionales ont toujours été, jusqu’à une date très récente, de diverses conditions sociales : paysans, mais aussi artisans, commerçants, propriétaires, voire urbains placés en nourrice à la campagne[4], membres du clergé, etc. Autrement dit, l’affirmation selon laquelle le « patois » est l’affaire d’une seule classe sociale, celle des agriculteurs, est une pure fiction, hélas trop souvent acceptée par les défenseurs des langues régionales qui identifient celles-ci à une civilisation paysanne en voie de disparition. Ce n’est que depuis deux générations que l’usage des langues régionales, du moins de certaines d’entre elles, a tendu toujours plus à se réduire aux seuls habitants des campagnes. Enfin la vision selon laquelle les patois sont contaminés par la langue dominante « au point de ne conserver que des systèmes partiels qu’on emploie dans un contexte socioculturel déterminé (paysan parlant à des paysans de la vie rurale, par exemple) » est, selon ma propre expérience, entièrement fausse. N’importe qui peut, comme je le fais, se rendre sur un marché ou une foire et écouter ce que se racontent les derniers locuteurs « naturels », désormais tous âgés : hé bien leur système n’est pas fragmentaire mais complet (même si une partie du lexique est directement empruntée au français, et même si la faiblesse de l’innovation lexicale est évidente, et donc de ce point de vue, si la contamination du français est bien sûr une réalité) et si le contexte socioculturel est en effet déterminé (en l’occurrence la rencontre de foire), la langue sert à aborder tous les sujets, absolument tous les sujets possibles. C’est-à-dire que les locuteurs ne passent pas au français lorsqu’ils veulent parler d’autre chose que de la « vie rurale ». Du reste, ce syntagme de « vie rurale » ne signifie rien d’autre que le préjugé que l’on peut en avoir : sur le champ de foire on parle d’agriculture, bien sûr, mais aussi de la télévision, de politique, de la vie, de la maladie, de la mort… Le « patois » comme langue ne servant plus qu’à des paysans parlant avec d’autres paysans des choses des paysans n’est, tel qu’il est clairement entendu dans ce type de définition, qu’une pure fiction dégradante, à moins de comprendre, comme je le fais, qu’une vie de paysan intègre aussi toutes les préoccupations des autres catégories sociales, autrement dit, et j’y insiste, le tout de l’humanité.

 

Le patois comme langue en voie d’extinction

Pour ces raisons je ne saurais non plus accepter la définition proposée par Pierre Encrevé dans l’Encylopediae Universalis (entrée « Dialecte » de 1975, repris dans les éditions ultérieures), qui reprend les même traits en lui en ajoutant un, extrêmement restrictif : le patois serait le dernier stade l’une langue avant sa disparition. « On appelle patois des parlers pratiqués dans les localités rurales, principalement dans le cadre des activités agricoles traditionnelles. Ces idiomes, systèmes distincts de la forme régionale de la langue nationale, ne présentent aucune sorte de norme, n’ont pas de forme écrite, et, par suite, pas de presse ni de littérature. Ce sont les survivances d’anciens dialectes – qui ont pu connaître autrefois une vie littéraire, par exemple – déchus de leur statut de langue régionale par la pénétration de la langue nationale. Pour ces parlers, le statut de patois est le stade précédant immédiatement la disparition totale. Ne servant plus à la communication entre les habitants de la région, ne se pratiquant qu’à l’intérieur de la communauté rurale locale, ces idiomes ont tendance à diverger au point qu’à quelques kilomètres de distance la communication s’établit plus aisément au moyen de la langue nationale qu’au moyen des patois. Tel est le cas des patois français, vestiges précaires de dialectes puissants. Dans ce cadre même des communautés rurales, seuls les locuteurs situés au bas de l’échelle sociale (petits paysans, ouvriers agricoles) utilisent couramment le patois, tandis que la bourgeoisie locale s’efforce d’être unilingue, le reste des habitants pratiquant essentiellement des mélanges, patois francisé ou français patoisé selon les occupations et les interlocuteurs. Le bilinguisme, obligatoire pour tous les patoisants, implique ces mélanges qui sont souvent, chez les plus jeunes, les seules formes des patois. Car, s’ils conservent une structure syntaxique et une phonologie nettement distinctes de la langue commune, les patois n’ont aucune productivité lexicale : leurs vocabulaires propres, inadaptés au monde moderne, s’amenuisent chaque jour, et ils doivent, pour survivre, emprunter sans cesse davantage à la langue nationale : aussi leur indépendance est-elle de plus en plus menacée ». J’ai cité longuement pour montrer la spécificité de cette définition qui en effet recouvre une réalité linguistique qu’il est important de décrire : celui de la situation d’une langue dominée, en sa dernière phase, avant son extinction pure et simple, c’est-à-dire, élément absolument décisif qui n’est pas ici souligné, lorsqu’elle a cessé de se transmettre. Mais pourquoi appeler cette réalité « patois » ? Imagine-t-on pouvoir utiliser ce terme pour des langues allophones ou autochtones en voie de disparition sur un territoire donné, en une communauté donnée ? Et pourtant leur situation semble en tous points comparables avec ce qui est ici appelé « patois ». En outre, la description de ces patois est elle aussi fort discutable : je ne reprendrai pas ce que j’ai déjà dit quant à la restriction de ces langues à leurs usages agricoles ; j’ajouterai cependant mon étonnement devant l’affirmation que le patois, par définition, ne possède « pas de forme écrite, et, par suite, pas de presse ni de littérature ». Cela n’est vrai que dans fort peu de cas : les langues qui s’auto-désignent comme « patois », surtout depuis la diffusion de l’imprimerie et plus encore depuis la généralisation de l’alphabétisation, ne laissent pas pour la plupart de s’écrire, certes sans graphie normée et presque toujours à partir du système graphique français, mais les livrets, plaquettes, articles, poésies existent dans presque toutes les régions où ils sont parlés. Enfin l’amenuisement du vocabulaire, la difficulté à renouveler le lexique est une réalité, mais notons que, jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au dernier souffle du dernier locuteur, tous les éléments de la distinction linguistique et la plasticité qui leur est inhérente sont présents. Une langue meurt « debout » si l’on peut dire, en pleine possession de tous ses moyens, non au terme d’un étiolement qui verrait ses capacités expressives et communicationnelles se réduire comme une peau de chagrin. Du reste, les enfants de ces derniers locuteurs, qui comprennent mais n’utilisent plus la langue, ou seulement par bribes, dans des expressions et à travers un vocabulaire généralement francisé, disent eux-mêmes qu’ils ne « savent » plus le patois ; à leur yeux la langue est morte, et morte « vive » si l’on peut dire, avec leurs parents, qui la parlaient selon eux parfaitement bien : c’est la mort biologique des locuteurs qui met fin à la langue, et pas la langue qui s’est éteinte d’elle-même dans leur bouche. La chose proprement sidérante pour le profane que je suis, est bien plutôt la vitesse, la brutalité, la violence de la disparition d’une langue, d’une génération à l’autre, lorsque n’intervient pas le processus de réapprentissage que nous essayons avec tant de difficultés, malgré l’indifférence ou l’hostilité à peu près générale, à mettre en œuvre. 

C’est pourquoi du reste je m’oppose aussi à la manière dont certains occitanistes élaborent leur critique du terme de patois, en concédant l’essentiel, c’est-à-dire en reconnaissant une pertinence aux descriptions que je conteste. Soit par exemple, ce qu’écrivent Philippe Gardy et Robert Lafont dans un article important, déjà ancien, à savoir que le mot de patois « sanctionne la situation de non-pouvoir dans laquelle se trouve une langue dominée (puisqu’il signale implicitement que la langue dominée ainsi désignée n’existe pas en tant que langue, socialement reconnue comme pouvant remplir toutes les fonctions dévolues à la langue dominante) ; cette dépossession s’accompagne d’une extrême différenciation territoriale, de telle sorte que la langue dominée, pour ainsi dire dévertébrée, n’a plus de position géographique, mais une simple position socioculturelle : elle est un vernaculaire réservé à certaines situations, en un lieu donné généralement très réduit, en marge de la langue dominante, qui l’englobe et la dépasse de tous côtés » (« La diglossie comme conflit : l’exemple occitan », Langages, n° 61, 1981, p. 83-84). Il ne suffit pas de dénoncer la situation d’impuissance, réelle, de langue réduite au statut de patois par rapport à la langue dominante, faut-il encore s’assurer que les éléments d’analyse -« l’extrême différenciation territoriale » et l’extrême réduction de l’usage de la langue « à certaines situations » (alors qu’il faudrait dire à certains locuteurs, ce qui est très différent) – sont pertinents, en tout cas dans la majeure partie des cas, où l’on utilise le mot de patois, soit spontanément, soit dans la littérature scientifique.

Pour résumer les choses, je persiste à ne voir aucune utilité au maintien du terme de patois en linguistique, parce qu’il est un mot chargé de trop d’équivoques et de connotations négatives, qui d’une façon ou d’une autre finissent toujours par contaminer l’effort de scientificité. Du reste et c’est l’essentiel, cette notion franco-française, inséparable à mon avis de l’histoire de la nation et des idéologies qui s’y sont succédées depuis l’ancien régime (certes elle possède des équivalents ailleurs et je renverrai ici à l’analyse proposée par Amedeo Messina de la notion de « dialetto » outre Alpes), est de moins en moins utilisée aujourd’hui. Ainsi, par exemple, Michel Launay,  lorsqu’il écrit : « le terme de patois est parfois encore utilisé comme synonyme de parler. Toutefois la notion de patois n’est plus guère utilisée en linguistique » (« Quelques notions sur les langues », in Bernard Cerquiglini, dir., Les langues de France, PUF, 2003, p. 13), ou Jean Sibille, qui après avoir défini les dialectes comme des « variétés géographiques d’un ensemble englobant plus étendu dénommé langue (par exemple, les dialectes qui constituent le grec ancien sont l’ionien, l’attique, le dorien, l’éolien, l’arcado-chypriote) », ajoute que « chaque dialecte peut à son tour être subdivisé en sous-dialectes, chaque sous-dialecte en « micro-dialectes » ou parlers locaux (dénommés également de façon quelque peu péjorative « patois ») » (Les langues régionales, Dominos, Flammarion, 2000). On peut enfin renvoyer à l’article « Patois » de Wikipedia, du moins dans son état actuel, qui dit : « En linguistique (et notamment en sociolinguistique), le terme « patois » n’est pas usité par les linguistes qui préfèrent user d’appellations plus précises, car le terme « patois » a pris en France, au fil des siècles, une connotation péjorative dans le cadre d’une hiérarchie entre d’une part les langues (sous-entendu dignes d’être nommées ainsi) et d’autre part les « parlers locaux et limités » ne pouvant recevoir la noble appellation de « langue ». Les linguistes préfèrent parler de « langues » et de leurs variétés locales que sont les « dialectes », les « sous-dialectes » et, à très petite échelle, les « parlers », et d’une manière générale d’idiomes ». L’article reconnaît « néanmoins, qu’il existe des linguistes, souvent spécialisés [en] dialectologie, qui utilisent le terme « patois » pour désigner un parler local », et les travaux d’Henriette Walter sont dûment cités. Bref, on le voit, le débat autour de l’usage du terme « patois » excède de très loin ce qui pourrait être interprété comme un conflit entre les militants en faveur des langues régionales et les linguistes qui n’obéiraient qu’aux impératifs de l’objectivité scientifique.

Jean-Pierre Cavaillé

 


[1] Dans la littérature anglo-saxone le terme est très peu présent, et le plus souvent donné comme synonyme de « dialect ». Voir par exemple cette entrée dans l’Encyclopedia Britannica ; d’ailleurs, significativement, le terme est absent de la notice actuellement en ligne. En italien, L’Encliclopedia (Biblioteca di Republica), issu en 1975 et réactualisé en 2003, ne donne aucune signification linguistique au terme (voici la définition : « In Francia Patois è riferito al parlare popolare ; in Italia indica il dialetto usato nelle valli occidentali del Piemonte e della Valle d’Aosta », t. XV. Là où l'italien oppose et articule « linga » et « dialetto », l'espagnol « lenga » et « dialecto » et l'allemand « Sprache » et « Mundart », le français ajoute quant à lui la catégorie spécifique de « patois ». Cette simple constatation suffit à indiquer que la notion, telle qu'elle est maintenue par certains linguistes francophones, est inséparable de cette exception française.

[2] Pierre Bourdieu et Luc Boltansky, « Le fétichisme de la langue », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 4, 1975.

[3] Encore une fois je me sers de cet adjectif malheureux pour mettre de côté la manière dont ces langues sont enseignées et parlées en tant que langue, par des locuteur qui ne l’ont pas apprises d’abord ou uniquement au berceau ou par contact avec une communauté de locuteurs natifs. Mais je reconnais parfaitement que cette séparation est très discutable sur bien des points : ne serait-ce que, dans les faits, il y a souvent continuité entre les deux types d’apprentissage.

[4] C’était par exemple le cas des enfants des bouchers de Limoges avant guerre.

 

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