Claude Sicre, outre notre échange présent sur son entretien tout récent pour Lo Diari, s’avise de discuter divers papiers que je lui avais consacrés sur ce blog dans le passé proche ou déjà assez lointain, et je m’en réjouis. Sa mise au point au sujet de déclarations qu’il désavoue (et ne reconnaît pas comme sienne comme vous pouvez voir) publiées en 2008 dans Midi-Pyrénées Patrimoine, est sans aucun doute importante. Mais je trouve surtout intéressante sa réponse publiée en commentaire à la discussion que je lui avais proposée en 2004 (publiée ici en 2006) de son libreton de 1983, Identité et Civilité, 42 thèses sur le jeu de l’Occitanie. J’insiste sur le fait que cette lecture critique était une commande de la revue La Linha Imaginot, à laquelle je l’avais dument envoyée et qui ne l’avait pas publiée et qui n’avait pas répondu à mes questions à ce sujet. C’est l’une des raisons – la non-publication de ce texte et d’autres par divers journaux et revues – de ma décision de créer ce blog en 2006. Claude d’ailleurs, apparemment n’avait pas eu connaissance de ce texte, ni dans sa version originale, ni dans sa version publiée en ligne. Mais comme il vient de le dire en s’apercevant qu’il était une fois déjà intervenu en 2007 dans une ligne de discussion autour de ma critique de la revue Hérodote, « tout est toujours d’actualité ». Voici donc sa réponse dont l’intérêt en effet n’est pas seulement ni d’abord historique. Une dernière précision : lorsque dans ce texte de 2004, je me présentais comme « un néophyte, mal informé sur l’occitanisme », ce n’étais pas une clause de style mais la pure réalité et c’est pourquoi je ne pouvais lire ce texte de Claude qu’avec ma bonne volonté et sans une véritable connaissance du contexte.

Je republie le texte de Claude, Identité et Civilité, avec son accord, dans le post immédiatement postérieur à celui-ci (c'est-à-dire, ici !).

JP C

201301020754

 

 Claude Sicre revient sur Identité et Civilité, 42 thèses sur le jeu de l’Occitanie

 

Bien, j’ai enfin lu cette critique de mon livre Identité et Civilité. Livre qui date de 1983 (décembre pour la publication, septembre pour la fin de son écriture). Critique qui date de mars 2006. Donc 23 ans après. Et ma réponse arrive 9 ans après la critique, nous sommes donc 32 ans après la sortie du livre. Installés dans le temps long, comme si les aléas de l’actualité n’avaient aucune prise sur nous, et c’est bien le cas. Intéressante et peu banale situation, n’est-ce pas ?

Ce livre, tiré à 500 exemplaires, édité par l’IEO musica ( c’est-à-dire par moi ), n’a pas fait beaucoup de bruit à sa sortie : aucun revue n’a daigné en dire un mot, aucun intellectuel occitaniste ne s’en est préoccupé ; pourtant certains l’ont eu dans les mains : je l’ai envoyé à pas mal d’entre eux et, pendant quelques années, il a été sur les stands de boutiques présentes lors de manifestations culturelles ou politiques occitanistes importantes, je veux dire où il y avait du monde : les essences majuscules agitées dans le texte n’ont pas compensé la modestie voulue du nombre restreint de pages (20, je crois) et de la présentation. Ceux qui l’ont feuilleté dans les stands n’ont pas été frappés par cette disproportion entre l’ambition des concepts et la pauvreté de l’emballage, qui dit pourtant le projet. J’ai vu les sourires de commisération et les haussements d’épaules, j’en ai été ravi, car c’est tout-à fait ce à quoi je m’attendais. Mais je me disais que peut-être je serais victime d’une bonne surprise. Je l’ai été, finalement : Jean-Marie Auzias a compris en partie l’importance du propos, m’a fait un mot et en a parlé à ses étudiants à l’université occitane de Nîmes : il a vu Hegel, le travail de l’anti-négatif et l’humour. Pas assez pour en faire un papier, il semblait très impressionné, en fait, et quand je le croisai , il se montra très timide ( des années plus tard , il m’envoya un petit mot à propos du forom des langues, laudateur). Castan a écrit quelques lignes intéressantes je ne sais plus où et s’est dépêché de publier le Manifeste. Je crois que Serge Viaules en a dit trois mots quelque part, mais c’est flou dans ma mémoire.

L’humour, Cavaillé l’a vu , et c’est l’essentiel . Je peux en dire quelques mots : en fait, quand je relis ce livreton, tous les5 ou 10 ans, je me marre autant que quand je l’ai écrit, je me régale de ma prose. Il y a l’humour de la satire aimable et celui de l’ironie, jamais bien méchant. Je me moque des notions inertes de l’occitanisme traditionnel, du messianisme hégéliano-marxiste qui était le fort des situationnistes à cette époque, et du messianisme castanien tout à la fois, en les singeant. Mais pour mener un propos on-ne-peut -plus-sérieux, pas pour faire œuvre parodique, c’est là la clef du projet. Ceci dit c’est l’humour en soi, complètement gratuit, qui me fait le plus rire, comme il me fait rire chez Debord , surgissant au détour d’affirmations théoriques grandiloquentes. Mais aussi comme il me fait rire chez Alphonse Allais.

Cavaillé, tout en voyant l’humour, prend au sérieux le propos , et il a bien raison , et il le fait bien , excellemment même . Mais bien sûr comme il arrive tard, sans pouvoir donc tout situer (il n’a pas connu le situationnisme triomphant du début des années 70 et son folklore, il ne peut avoir que les textes ; il n’a pas connu le folklore des propos castaniens en live, dont les textes ne rendent pas tout ; etc.) certaines allusions lui échappent, et à qui n’échappent-elles pas ? . À la limite , pour tout saisir , il faut être un enfant d’ouvrier de Toulouse grandi dans l’après-guerre en lisant Blek le Roc , Sélection du Reader Digest et Vaillant le journal le plus captivant et être allé à la même colonie de vacances CGT que les enfants de la république espagnole et avoir joué au foot dans les terrains vagues jusqu’à un âge avancé tout en fréquentant le lycée bourge de la ville et avoir découvert Socrate en même temps que Socrates le brésilien et avoir tout lu de la série noire et donc avoir mélangé des le plus jeune âge ce qui venait de l’Americke et ce qui venait de l’URSS et s’être moqué de Sartre en classe de philosophie déjà et avoir abordé le gauchisme arrivant avec l’esprit qui présidait dans les réunions tardives des halls d’immeuble de la cité quand tu lâches la mobs et que plus aucune fille ne passant par là tu fais rire tes copains avec des vannes piquées dans Courteline, Chester Himes (je racontais l’histoire du camion portant des tôles tranchantes qui décapite le motard qui se souvient de ça? ) et il fallait bien , là , que je parle de Socrate comme d’un Zembla de la critique etc. etc. c’est donc une autobiographie, aussi. Comme tout le temps.

Et Cavaillé , ce annonce-t-il illico , prend le truc en main exactement comme il le faut, au sérieux du premier degré, comme un gosse de la cité regarde Il était une fois dans l’ouest, sans ce recours au dit second degré que croient pouvoir atteindre les compassés de France-Culture ou autre parce qu’ils ne pigent rien à rien , ou à cette dite herméneutique qui ressemble aux jeux d’enfants quand il faut chercher le personnage caché dans les contours d’un dessin, la prétention en plus . Pauvre Onfray ! Son copain Camus aurait été à la hauteur, lui , parce qu’il a joué au foot à Belcourt et qu’il est né d’une femme de ménage , ils ont beau dire, les autres, ça fait la différence , en dernière instance.

Donc il va « pinailler », bravo, c’est exactement la définition du philologue chez Meschonnic, celui qui aime discutailler en croupes les positions de son interlocuteur.

Donc il tombe d’accord avec moi d’emblée sur tout un tas d’idées majeures et il attaque par une mineure : pourquoi ce livre n’est-il pas écrit en occitan ? La réponse : parce que je l’ai pensé en français. J’aurais pu y mettre un peu d’occitan ici et là, à titre décoratif, comme d’autres le font : c’eût été ruiner mon propos : la langue d’oc n’a pas pour moi vocation à « décorer », même si je parle plus loin dans le texte des ateliers de peinture , et l’émaillage d’expressions en occitan dans un texte français n’est intéressante que quand elle jaillit spontanément. Ça m’arrive, aujourd’hui, parce que j’entends du patois tous les jours, de ressortir des trucs machinalement, à l’oral ou à l’écrit, mais quand c’est à l’écrit j’ai à juger si c’est de la transcription spontanée du parlé ou une posture dont il faut jauger la légitimité au regard d’une stratégie.

Second point, « le projet ...rendre plus humaine etc. ». Cavaillé a bien raison de dire que c’est du « verbiage ». Mais ce n’est pas le verbiage auquel je pensais quand, venant de lire Heidegger et L’Etre et le Néant de Sartre, j’ai eu l’idée de monter des spectacles de « verbiage artistique ». C’était une excellente idée, qui m’a servi plus tard (joutes poétiques chantées), d’ailleurs. Non, là, c’était une critique de Sartre et de Heidegger dont je n’ai vraiment compris ce qu’elle intuitait que lorsque j’ai découvert l’article de Benveniste sur le verbe « être » dans son Introduction... (je me demande aujourd’hui qu’elle est l’actualité du « pratico-inerte », je n’en entends plus parler, même par les philosophes). C’est un autre « verbiage », celui de la création, qui joue aux quilles avec les essences pour réaliser un strike et introduire l’occitanisme dans la partie, dans la cour des plus grands donc, puisque la vie de mon voisin vaut bien celles de tous les autres (« philosophe » ne peut être pour moi qu’un adjectif, qu’il faut prendre dans son sens courant en montrant sa richesse).

Deuxième point, « l’esthétique » : je ne dirais plus comme ça aujourd’hui, après avoir lu Meschonnic : je dirais : « poétique ». Je renvoie donc à Mesho, sur ce point.
Point trois : la volonté. Il faut là, pour tout ce passage, repartir des Stoïciens : il y a les causes (des événements qui arrivent) par rapport auxquelles on ne peut rien , et celles par rapport auxquelles on peut agir . Le sage est celui qui « veut ce qui arrive », éventuellement après avoir tout fait pour que cela n’arrive pas.