Castex

 

 

Brève excursion automnale entre Lèze et Arize (Ariège)

 

 L’association « Autour de Pierre Bayle » organisait en Ariège au Carla-Bayle, entre les vallées de la Lèze et de l’Arize, les 16-18 octobre dernier, un colloque international (« Pierre Bayle, héritier et médiateur de la liberté de conscience à l’âge classique ») sur l’auteur du Dictionnaire historique et critique, théoricien de la liberté de conscience et de la tolérance né au village protestant du Carla (depuis rebaptisé à son nom),  contraint de fuir la France toute catholique dans les années de la Révocation de l’Édit de Nantes pour la Hollande.

 J’y fus convié es qualité (bien que médiocre connaisseur de Bayle) et en profitais pour écouter et regarder autour de moi, afin d’apprendre quelque chose, selon mon habitude, de l’état de la pratique de la langue, de sa reconnaissance et de sa visibilité. Je ne prétends pas donner ici autre chose qu’un aperçu tout à fait lacunaire et sans doute erroné sur plus d’un point. A la fois, l’« étranger », c’est bien connu, note des choses trop évidentes pour être remarquées, ou du moins pour être jugées remarquables, par les autochtones.

 

La langue visible/invisible

 

La situation est évidemment très différente de celle que j’ai pu observer en Val Maira, cet été, en Italie. On peut d’abord dire que la visibilité volontaire de l’occitan en Ariège est extrêmement réduite, au sens où je n’ai vu aucune signalisation bilingue, aucune affiche (à part une affichette égarée à Montesquieu Volvestre appelant à la manifestation de Carcassonne) et que les nombreux prospectus et livrets distribués aux touristes font exactement comme si rien d’autre que le français n’existait – et n’a jamais existé – dans la région. Un beau livre de photographies sur les estivages en haute montagne (Leah Bosquet, Estivage, Bruxelles, Husson, 2009), offert aux intervenants du colloque (l’accueil, je tiens à le dire, fut de très grande qualité, sur tous les plans), contenait un reportage sonore de 52 mn en CD, non dénué d’ailleurs d’intérêt, d’où la langue cependant est absente, sinon, tout à fait en contrebande, à travers l’accent de quelques uns. En m’arrêtant au syndicat d’initiative de Montesquieu Volvestre je vis cependant en vente quelques ouvrages de littérature  occitane produite en Ariège (bilingues pour la plupart) ; j’y ai aussi feuilleté un livret grand public sur la bataille de Muret, bilingue aussi, mais… français / castillan (pourtant, Dieu sait quelles bonnes raisons il y aurait d’y faire paraître de l’occitan !). Je me suis également arrêté sur la route devant un panneau qui proposait des chambres d’hôte, où l’on pouvait lire, dans une graphie presque correcte : « Pla vengut ». Alléché, je pris le chemin de la colline, jusqu’à un très beau corps de ferme rénové, mais ne trouvais personne, hormis un chasseur qui arpentait les labours voisins en galante compagnie (voilà une nouveauté intéressante dans les pratiques cynégétiques[1]), paysan dans le coin de longue date, mais belge de nationalité et fier de l’être (capable en outre, me dit-il, de comprendre le « patois »), qui m’expliqua que la maison était propriété d’ « anglais ». Que la langue soit valorisée par des britanniques est évidemment digne d’intérêt et ne semble pas un cas si isolé.

 Évidemment, par ailleurs, la langue est bien visible et lisible, comme partout en Occitannie, mais de manière tout à fait clandestine : par les noms de famille bien sûr, par une infinité de toponymes, graphiés à la va comme je te pousse et plus ou moins francisés, par des mentions de recettes, de festivités, d’objets dans les livrets touristiques aussi, mais il s’agit bien d’une présence clandestine, puisqu’elle n’est jamais signalée et que l’on n’y trouve qu’exceptionnellement le souci d’une correction linguistique. La livraison 2009 de 09 le Mag (« tourisme Ariège Pyrénées »), évoque à la même page un refuge gastronomique appelé « Les Estagnous » et vante l’excellence de « la mounjetado », dont la recette est donnée sans même dire que le nom évoque le haricot (monjetada, de monjeta), base du plat en question… Ici, dans le fascicule Vallées de l’Arize et de la Lèze, une publicité pour l’hôtel-restaurant « Le jardin de Cadettou », au Mas d’Azil, etc. etc. Qui imaginerait en Ariège, en effet, que l’évocation de la langue, comme on l’a par contre compris dans les vallées occitanes d’Italie, puisse être un argument touristique? Nous sommes tellement habitués à cet état d’effacement, de relégation, de recouvrement, de francisation systématique, que nous n’y faisons plus que très rarement attention. C’est plutôt le contraire qui se passe : rendez la langue visible et audible (comme actuellement dans le métro toulousain) et vous pouvez être certain de provoquer un tollé, sur le thème : « On est en France, et en France on parle (écrit, boit, mange, chie) en français ! ».

 

Intermède baylien

 

 J’ai noté quelques unes des graphies approximatives de toponymes et de choses, associées à l’absence en fait de toute identification de la présence d’une altérité linguistique ; tout au plus s’agirait-il de quelque altération… Ce constat, par delà les siècles, me ramène à Bayle, qui comme tant d’autres fit d’immenses efforts pour se « dégasconner » et, depuis Sedan, s’échinait à corriger son jeune frère Joseph, resté au pays[2]. Quand Bayle parle des « langues » à connaître et à parfaire, c’est toujours pour invoquer, outre le français, le latin et le grec. Certes, depuis longtemps déjà, l’occitan avait cessé d’être une langue de culture reconnue malgré l’importante renaissance de la littérature, surtout versifiée, entre XVIe et XVIIe siècle. Cependant Bayle se plaignait amèrement d’être « sorti de [son] pays sans le connaître »[3], et il ne rechignait pas à utiliser, avec ses correspondants restés au Carla, des locutions et des proverbes en occitan, et disait au passage le plus grand bien de tel ou tel poète rimant en « gascon »[4]. On dispose désormais d’une excellente édition critique de la correspondance de Bayle, citée en note (6 volumes parus). Or dans cette édition impeccable sur le plan philologique et historique, le traitement des occurrences occitanes nous ramène d’une certaine façon au traitement encore usuel de la langue. Ces occurrences – locutions, proverbes et vers –, sont donnés dans la graphie originale, jamais normalisée en note, comme on s’y attendrait pourtant dans un ouvrage de ce type, et surtout traduite de manière tout à fait approximative à partir des informations d’un occitanophone d’aujourd’hui vivant dans la région du Carla (M. Robert Pons de Bordes-sur-Arize, ponctuellement cité en chacune des notes concernées) alors que les sources littéraires et érudites ne manquent pas (à commencer par le Catonet Gascon de Guillaume Ader, recueil de proverbes du tout début du XVIIe siècle). Certes, dans cet ouvrage savant, la langue est nommée (« occitan ») et c’est déjà beaucoup, mais elle est saisie comme une référence relevant entièrement de l’oralité, pour la traduction de laquelle on va questionner un locuteur d'aujourd'hui sans penser que les sources lettrées nous en apprendraient évidemment plus (je ne dis certes pas que la consultation d’un locuteur soit inutile, mais elle est bien sûr, pour un texte du XVIIe siècle, insuffisante). Cela est parfaitement révélateur du statut de la langue, exempt de toute dignité grammaticale et littéraire, y compris dans un ouvrage d’érudition qui est pourtant un modèle du genre.

 

La langue audible

 

 Si, entre les vallées de la Lèze et de l’Arize, la langue n’est guère visible, elle est cependant audible, à condition d’être attentif et de la susciter. Je l’ai d’abord entendue au banquet du colloque, dans la bouche de l’un des participants ariégeois du colloque qui avait entonné « Arièja mon país », profitant d’une coupure d’électricité, largement repris par les nombreux convives locaux. J’ai pu aussi la parler avec quelques membres de l’organisation, dont un en particulier, qui s’est montré très attaché à sa pratique. Mais surtout, surtout, grâce au logement des participants en gîte rural (celui où j’ai logé était aussi tenu par des britanniques), j’ai pu rapidement me lier avec les paysans les plus proches, un couple de retraités – bon pied, bon œil et bonne oreille – qui ne demandaient qu’à parler « patois », y compris avec un petit jeune (!) et surtout un étranger comme moi. D’une gentillesse et d’un accueil délicieux, Mme et Mr S… furent ainsi durant ces quelques jours mes « informateurs » favoris, parlant un admirable languedocien, agrémentés de quelques touches gasconnes, en tout cas limpide pour l’albigeois égaré que j’étais, m’apprenant plein de choses et acceptant gracieusement que je les enregistre (rien n’est plus agréable que le collectage sauvage !). Selon eux, la langue est encore très parlée à la campagne, par les gens qui travaillent la terre ; ils m’ont mentionné, entre autres, une jeune fille de 25 ans particulièrement « dòtada » en la matière, évoquant aussi une anglaise de leurs voisines qui s’était mise en devoir d’apprendre à le parler, avec quelques succès, au moins pour la compréhension.

 A leurs yeux (et à leurs oreilles) cet intérêt pour la culture (et donc la langue) ariégeoise et la participation à la vie locale, serait par contre bien mal partagée par beaucoup de ceux qu’ils nomment « hippies » ou « marginals » (en occitan dans le texte !) ; très nombreux dans la région. Je suis allé en effet visiter le marché sous la très belle halle de Montbrun-Bocage, le dimanche matin : lieu étonnant, très largement animé par divers groupes de « néos » (autre vocable, plus neutre, que tout le monde utilise ici), qui tiennent la grande majorité des étals. Là, on serait bien à peine de trouver la moindre référence à une quelconque occitanité ou ariégeoisité… La plupart des signes, des symboles, des couleurs, des produits même regardent loin vers l’orient, l’Inde et le Tibet en particulier.

 Mais qu’est-ce qui fait donc que les vapeurs d’orient, pour des gens qui ont pourtant choisi de vivre là, plutôt qu’en Inde, sont plus attractives que la mémoire et la langue des lieux ? Cela tient sans aucun doute aux référents culturels (et cultuels) d’un mouvement aujourd’hui quarantenaire, qui se sont fortement diffusés en Europe, d’ailleurs depuis l’Amérique et non directement depuis l’orient lui-même. Les sages de l’Inde, comme les « Indiens » d’Amérique, font très profondément partie désormais de la mythologie contemporaine, alternative ou pas. Décidément, nos mohicans et nos sages goguenards, au fond de leurs bordes, font moins recette. Remarquez que je n’ai pas osé poser de question à ce sujet aux marchands de patchouli et d’encens, je n’ai pas osé non plus leur demander s’ils connaissaient Pierre Bayle et ce qu’ils pensaient de la Révocation de l’Édit de Nantes… J’avais trop peur de passer pour un martien.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

 

 

 

 

LeCarla


 

[1] Sa compagne d’ailleurs savait que Bayle était un « philosophe de 1600 et quelques », et je lui tirai bien sûr mon chapeau.

[2] « Pour cette facon de parler, je n’y avois plus été, parlant des Salenques, elle est fort en usage dans le pays, mais elle ne vaut rien. Je voudrois de bon cœur avoir eté averti de tous les gasconismes, car je me serois observé pour n’en pas contracter l’habitude, au lieu que ne m’en defiant pas, je croiois bien faire que de les bien mettre en usage. Asture est un mot qui ne se doit pas ecrire, et dans le discours familier on doit à tout le moins prononcer ast’heure. Les Gascons doivent eviter sur tout 2 meschantes prononciations, pour lesquelles ils sont toujours tournez en ridicule dans les comedies, et qui rendent les predicateurs desagreables, c’est celle d’u pour eu, et de l’e muette pour l’e fermée, car nous prononcons le feu, comme s’il y avoit lé fu. Pour celle de l’v pour le b qui est horrible ; les gens d’etude n’y sont pas si sujets… », Pierre Bayle à Joseph Bayle, le 12 septembre 1676, in Correspondance Pierre Bayle, éd. Labrousse, McKenna, etc., Oxford, Voltaire Foundation, t. III, 2001, p. 363.

[3] « On me prend tous les jours sans verd quand on me demande qu’est devenue la posterité de quantité de Gascons dont le nom a eté celebre comme un Du bartas, un Pybrac », à Joseph, 30 janvier 1675, ibid., p. 46-47.

[4] Cf. ce qu’il dit des vers gascons de Cassé de Pradals, dans la lettre à Joseph du 12 septembre 1676, ibid., p. 364.