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Maison d'Elva (photographie de Patrizio Tamburrini)

 

 

 

 

 

 

Brève incursion estivale en Val Maira

 

 

J’ai fait cet été une brève escapade dans la Val Maira, l’une des vallées occitanes d’Italie, une incursion si brève (à peine deux journées), qu’il serait bien prétentieux de ma part de prétendre écrire quoi que ce fût d’un tant soit peu approfondi sur ces lieux magnifiques, que j’avais découvert, comme bien d’autres (au moins en Italie), grâce au film Il vento fa il suo giro (L’aura fai son vir ; Le vent fait son tour, pour une courte critique, voir sur ce blog). De Dronero, j’ai remonté la vallée le long du torrent, pris la route minuscule et un peu effrayante avec ses tunnels creusés sous la roche brute et ses à-pics, qui monte en serpentant jusqu’à Elva, espace alpin de toute beauté, archipel de hameaux aux grandes maisons de pierre, couvertes de larges lauses et bardées de coursives et de claies de bois sur deux ou trois niveaux. Là encore, on se fera une idée en visionnant cet excellent film très largement tourné en occitan qui, après avoir connu une diffusion difficile mais un succès retentissant en Italie, n’est toujours pas projeté en France. On peut aussi, très facilement, acheter le cd sur place, dans la plupart des boutiques de la vallée.

Cette présence in situ du film de Giorgio Diritti, comme de bien d’autres marques de la vie et de la présence culturelle de la langue occitane dans les villages de la vallée, est en fait la raison qui m’a poussé à consacrer ce post à ces lieux que je connais si mal.

L’usage de la langue y est d’abord d’une vitalité étonnante et ce n’est pas sans un grand plaisir mêlé d’un pincement au cœur que l’on arrive en ces lieux après une petite journée de voiture du Limousin où le reniement est quasi général et où les lieux de paroles se raréfient tous les jours un peu plus, dans l’indifférence de la plupart et même, a-t-on souvent l’impression, avec la satisfaction d’une partie importante de la population, soulagée de s’être enfin décrottée de son patois et même de son accent. Aller dans les Valadas c’est d’abord retrouver une densité d’usage de l’occitan que je n’ai connue pour ma part, chez moi, dans le Tarn et le Tarn-et-Garonne, que dans mon enfance, à la fin des années soixante ; sans doute est-elle même supérieure aujourd’hui encore à ce qu’elle était en Midi-pyrénées dans ces décennies d’après-guerre. On entend en effet la langue partout, dans les conversations devant les maisons, sur les places mais aussi dans les boutiques, et son emploi n’est pas réservé aux seules générations vieillissantes. Sur la place d’Elva, si haut dans la montagne, une affiche attestait de la représentation récente d’une comédie en langue…

J’ai demandé à une épicière de la vallée, la trentaine environ, que j’entendais parler avec sa mère et ses clients, si les enfants aussi connaissaient l’occitan. Elle m’a répondu que ceux auxquels on le parlait en famille oui, les autres non. J’ai demandé s’ils l’apprenaient aussi à l’école. Elle me dit que non, et qu’elle était tout à fait contre car, selon elle, si les enfants, du moins certains d’entre eux, commençaient leur apprentissage scolaire en occitan, ils auraient ensuite de sérieuses difficultés à acquérir l’italien. Son ton péremptoire m’ôta l’envie de lui vanter les mérites du bilinguisme précoce…

Quoi qu’il en soit, c’est bien de langue occitane que l’on s’entretenait et non de patois ; j’ai d’ailleurs pu noter que les gens parlent moins de « dialetto », selon le terme attitré partout en Italie pour les langues vernaculaires, que d’occitan, ce qui atteste d’une conscience linguistique inconnue ou plutôt récusée dans nos régions, même si l’échange que je viens de rapporter montre bien qu’on ne se libère pas de la diglossie d’un tour de main. Mais le fait que le terme d’occitan, les expressions italiennes de lingua occitana ou de lingua d’oc, ait pu prendre dans une population encore aujourd’hui largement occitanophone est tout à fait notable, d’autant plus que, relevant dialectalement du provençal (en fait plutôt le vivaro-alpin, mais provençal reste le terme le plus employé), la région aurait pu glisser dans un provençalisme transalpin fermé, voire hostile au reste du monde occitan. L’exemple des Vallate devrait donc suffire (mais il en faut beaucoup plus) à nous libérer de ce préjugé français qui voudrait que les locuteurs ne parlent que de (et le) patois, l’occitan étant réservé aux militants de la langue, qui seraient censés ne pas le parler ou parler autre chose. Or, dans les vallées occitanes de Piémont, l’influence en profondeur du travail militant est manifeste et constitue un exemple qui me semble aussi réfuter l’idée que les militants doivent nécessairement échouer dans leur travail de revalorisation parce qu’il remettrait en cause ce qui permettrait de maintenir la langue : le fait diglossique et la séparation fonctionnelle des deux registres français/patois ou italien/dialetto (voir Wüest et Kristol). Ma brève discussion avec l’épicière de Val Maira montre que, certes, le militantisme occitaniste ne suffit pas à renverser le fait diglossique, mais peut effectivement participer à une valorisation de la langue seconde, à une affirmation de sa dignité linguistique, inconcevable sans ce long et difficile travail de conscientisation, forcément en butte aux idéologies nationales, qu’elles soient italiennes ou françaises ; ce qu’il faut expliquer – bien sûr – étant le fait irrécusable que la défense et l’illustration de la langue seconde, en Italie, ne soient pas immédiatement perçues comme un dangereux ferment sécessionniste.

Pour ce qui est de la Val Maira et des vallées occitanes italiennes en général, l’importance qu’a pu avoir pour la revalorisation du parler comme langue auprès de la population la plus large, et son identification comme occitan, la présence de François Fontan (qui habitait dans la Valle Varaita, Val Varacha en oc), de ses amis et disciples, est évidente, ce qui ne veut pas dire pour autant que les idées de Fontan sur la décolonisation et la promotion d’une nation occitane aient réellement influencé les idées et les pratiques politiques des habitants des Vallées. Je m’avance ici sans doute au-delà de ce que j’ai pu constater, mais une discussion avec Ines Cavalcanti et Dario Anghilante, qui habitent à l’orée de la vallée, à Roccabruna (La Ròcha), qui ont eu la gentillesse de m’accueillir, et qui font sans nul doute partie des personnes les plus impliquées et les plus actives dans la vie de la langue et de la culture des Valadas – outre d’avoir tourné dans l’Aura fai son vir –, m’a convaincu du travail énorme réalisé en relation parfois ténue, parfois étroite, avec les idées anthropologiques et politiques de Fontan, sans que celles-ci, pour autant, se soient réellement imposées dans la société (le but n’étant pas ici de discuter ces idées).

J’avais rencontré Ines Cavalcanti à l’Estivada de Rodez, où elle tenait un stand, et j’avais noté cette présence forte des Vallées dans toutes les manifestations occitanes importante. Cette année encore Cavalcanti et Anghilante, dans le cadre de l’association Chambra d’òc, ont contribué à l’organisation de la longue marche de traversées de toutes les Alpes occitanes italiennes d’Olivetta San Michele jusqu’à Exilles, c’est-à-dire quasiment de la mer jusqu’au dessus de Turin (voir le parcours qui peut vous donnez une belle idée de randonnée au long cour), pour demander l’inscription de la langue occitane au patrimoine mondial immatériel à risque d’extinction, comme ils l’avaient déjà fait en 2008 avec l’initiative Occitània a pè, qui avait conduit des marcheurs des vallées italiennes jusqu’au Val d’Aran en Catalogne (1300 km). Chambra d’òc (on se reportera au site) est une association très dynamique, à vocation transversale (elle concerne toutes les vallées), pour la promotion de la langue et de la culture, y compris culinaire. Il faut aussi mentionner l’association d’organismes publics Espaci Occitan, sise à Dronero, et son musée multimédia Sòn de lenga, que je n’ai pu visiter, dont l’esprit, à en juger le site, est aussi manifestement influencé par l’approche fontanienne des minorités linguistiques.

En outre, il est important de dire l’occitan bénéficie dans les Vallées d’un soutien institutionnel encore impensable chez nous. La loi n° 482 du 15 décembre 1999 reconnaît un ensemble de « minorités linguistiques » (notion, comme on le sait, bannie en France), au rang desquelles figure l’occitan (ce faisant la loi en question introduit d'ailleurs une très contestable séparation entre ce qui seraient de vrais langues et de simples "dialectes" non pris en compte, mais cela est une autre affaire). Cette loi prévoit que les communes qui en font la demande peuvent bénéficier de cette reconnaissance et la plupart des communes intéressées ont effectivement effectué la démarche, ce qui est sans doute très important d’un point de vue symbolique, mais n’apporte que fort peu de moyens publics pour développer les initiatives aussi bien dans le domaine de la culture que dans celui de l’éducation (sur laquelle la loi n'intervient d'ailleurs pas directement, voir infra le commentaire de Philippe Martel).

En tout cas, le fait est que non seulement la langue s’entend partout, mais elle se voit – si je puis dire – partout aussi et cette visibilité est indissociable de cette reconnaissance permise par le cadre légal. Le touriste qui arrive à Cuneo (c’est de cette ville que l’on rejoint la plupart des vallées concernées) et va prendre quelques informations à l’office de tourisme ne peut pas ne pas apprendre qu’il va se rendre dans des zones occitanophones, car tous les dépliants et tous les guides (du moins les plus récents), les affiches mêmes en parlent et le montrent abondamment (pour mesurer la différence, allez faire un tour au Syndicat d’initiative de Limoges, ou même de Toulouse d’ailleurs !). On y trouve d’ailleurs des plaquettes distribuées gratuitement consacrées essentiellement au sujet. On m’a par exemple donné un livret bilingue italien/occitan sur la Valle Varaita, intitulé Òc : Terra e Lenga, où l’on trouve un texte sur l’identité occitane de Dino Matteodo, maire de Frassino, où vivait Fontan, et lui-même fontanien (membre du Movimento Autonomista Occitano) et des informations sur la géographie et l’histoire de la langue, assorties de développements très précis sur les deux graphies utilisées dans les Valadas : celle de l’École du Po, d’inspiration mistralienne (selon la plaquette, mais voir infra le commentaire de Philippe Martel), et la graphie classique. On distribue aussi gratuitement en français et en italien un Guide des Vallées occitanes de la province de Cuneo, très utile et très riche (il rend presque superfétatoire l’achat d’un guide en librairie), où les digressions sur la langue et sur les auteurs qui l’ont utilisées ou l’utilisent encore sont très nombreuses (on peut d’ailleurs se le faire envoyer).

On y trouve entre autres une très belle poésie d’Antonio Bodrero (Barba Tòni Baudrier), qui me semble dire beaucoup de ce que l’on peut ressentir en arrivant dans l’un de ces hameaux de montagne. Je vais le rapporter en conclusion, dans les deux graphies et avec une traduction, en espérant donner envie au lecteur de faire le voyage, comme j’ai moi-même grande envie d’y retourner dès que possible.

(graphie école du Pò)

Quë dë quiar

Quë dë quiar, bëneit i ouei, couro n’ero un për meiro

e la nouech i vitoun triàven a fâ ’stele ;

dìen ëncâ i ëstele couro grinour i boouco :

« Bafarà, me pas trô; qui cre’ pa vene a veire : nous sen i quiar di meire nove, di vosti reire ».

 

(graphie classique)

Que de clars

Que de clars, beneits lhi uelhs, quora n’era un per meira

e la nuech lhi vitons trelhaven a far estelas ;

dien enca’ lhi estelas quora grinor lhi bòuca :

« Bafaratz, mas pas tròp ; qui cre pas vene a veire : nos sem lhi clars di meiras, nòvas, di vòstri reires ».


(traduction)

Combien de lumières

Combien de lumières, bénis les yeux, quand il y en avait une par chalet

et la nuit les montagnards jouaient à faire des étoiles ;

les étoiles disent encore quand tendresse les regarde :

« Riez fort, mais pas trop ; qui n’y croit pas vienne voir :

nous sommes les lumières des chalets, les nouvelles de vos ancêtres »

 

J.-P. Cavaillé