Autour de Joan-Glaudi Rolet, Auseus, illustracions Jan-Marc Simeonin, Las edicions dau Chamin de Sent-Jaume, 2006.

 

Simeonin

Il y a presque vingt ans (en 1987 pour être précis), J.-Cl. Roulet faisait paraître aux toutes nouvelles éditions dau Chamin de Sent-Jaume, un recueil de courtes proses, modeste par sa facture, magnifique par son contenu : Flors (Fleurs). Il faut dire en deux mots, pour aborder le nouveau recueil, ce qu’étaient, ce que sont restées (car les mots ne fanent pas) ces fleurs : moins des champs, et moins encore des fleuristes, que des douleurs, passions, rêves et sensations humaines, et parmi ces impressions, parmi ces rêveries, ces cauchemars, ceux que suscitent en nous le contact et l’imagination des fleurs. La  flor de pena, la fleur de peine, qui fait son nid en plein cœur, là où il fait chaud (« fai son niu a mieg dau còr, ente quo es chaud ») ; la flor de colera, fleur de colère, qui plonge ses racines au fond de la gorge (« planta sas raiç au fons de la gòrja ») ; la flor ontosa, la timide, qui crèvera comme une pauvre malheureuse sans avoir vécu (« crebarà coma ’na paubra malaürosa sens ’ver viscut ») ; la flor delicada, que de seulement la voir, ton cœur s’emplit d’une douceur nouvelle (« ton còr se ufla d’una doçor novela ») ; la flor de miseria ; la flor carnaissiera ; la flor d’oblit ; la flor de paciencia… fleurs personnages dont chacune joue, incarne un trait de l’expérience humaine, une forme d’esprit, un caractère, une affection, une affliction, simplement une impression fugace, ou la rencontre d’un mot ; d’ailleurs tout semble commencer par le mot et tout ce qu’il suscite dans l’imaginaire, la mémoire et les sens : minjaquina, gingarela, paradis, paraplueia... Le recueil, qui mériterait cent fois d’être réédité, était déjà illustré par des dessins de Jean-Marc Siméonin pleins de fantaisie et de leur poésie propre.

On retrouve la même inspiration, le même dispositif littéraire, porté peut-être à un plus haut degré de maturité, dans ce nouveau recueil, une splendide réalisation cette fois, de grand format, avec traduction des textes en français, et de grandes plages constituées de figures dessinées et découpées d’un Siméonin en verve de grotesque comme jamais. Le style de l’illustrateur a en effet considérablement changé durant ces années : il s’est éloigné du symbolisme au profit de la caricature, du burlesque, une façon bien à lui de prendre les mots au pied de la lettre, en les intégrant à l’image et en les traduisant dans l’image, tout en construisant un univers personnel, parallèle au texte, peuplé d’objets fétiches (pantoufles, talons hauts, bas résilles, mitres, etc.).

Le texte est une merveille d’oisellerie humaine. Voici l’Auseu Chapeu, l’Oiseau Chapeau qui se promène sur son âne abrité par son parapluie : « Coneis los endrechs secrets, las contradas luenhdas. A sa nautor, pòt vesitar lo monde dins lor apartament, dins la cosina a taula, dins lo liech a durmir o far fincana » (« Il connaît les endroits secrets, les contrées lointaines. A sa hauteur, il peut visiter les gens dans leur appartement, dans la cuisine à table, dans le lit à dormir ou faire l’amour »). Voici l’Auseu Cosinier, l’Oiseau Cuisinier, qui veut voir ses convives « sadols, tundis, aüros » (« repus, rassasiés, heureux ») : « te convidariá la quita reina daux Anglés, màs que aja lo gost de far plaser a sos budeus » (« il inviterait jusqu’à la reine des Anglais, eût-elle le goût de faire plaisir à ses boyaux »). Voici l’Auseu Dolor, l’Oiseau Douleur : les larmes lui brouillent la vue, mais personne ne le sait et tous le tourmentent : « dins son monde barrat, jos peu que crema, l’auseu dolor pura sas lagremas » (« dans son univers clos, sous sa peau qui brûle, l’oiseau douleur pleure ses larmes »). Voici l’Auseu Estabiat, l’Oiseau Badaud, avec sa face de pleine lune, tant qu’il a l’air d’en être tombé : « Es ’plantat coma un cabas, lo còu remueda a penas, los uelhs fijats. Es a badar lo bec de jorn coma de nuech » (« Il est planté comme un cabas, le cou remue à peine, les yeux figés. Il a la bouche ouverte de jour comme de nuit »). Voici l’Auseu Femelaire, l’Oiseau Libertin (franchement j’aurais plutôt traduit Oiseau à Femmes) : « sap se far brave, sap far auvir sa musica, fincar la demaisela. S’estorrissa, fai la ròda, la gorgossa, los quilha-bordons » (« Il sait se faire beau, il sait faire entendre sa musique, caresser la demoiselle. Il s’ébroue, fait la roue, le cocon, la culbute »). Voici l’Auseu de Malaür, l’Oiseau de Malheur, qui vous tombe dessus : « tot d’un còp, vei-lo-quí emb sas plumas negras e son rundir d’infern. Alaidonc, la terra que te ten, ente pausas los pès, la terra que te pòrta banleva » (Tout d’un coup il est là, avec ses plumes noires et son ronflement d’enfer. Alors, la terre qui te tient, où tu poses les pieds, la terre qui te porte bascule ». Voici encore l’Auseu Pacient (l’Oiseau Patient), l’Auseu malastruc (l’Oiseau Funeste), l’Auseu Pluma, (l’Oiseau Plume qui pèse le poids d’une plume d’oiseau), l’Auseu Chucat (l’Oiseau Vexé), l’Auseu Dentista (le terrifiant Oiseau Dentiste), l’Auseu Enigmatic (l’énigmatique Oiseau Énigmatique), l’Auseu Fricaud (l’Oiseau Fringant)… L’énumération est déjà poème.

Je finirai par l’évocation de l'un des plus étranges volatiles du recueil : Siméonin le représente vêtu de la lourde blouse du chercheur, des bandes de sparadrap collées sur la bouche, une loupe rivée sur le crâne. Devant lui, un oiseau tout en plume au cou transpercé par une aiguille, le bec grand ouvert ; il est en train d'étudier sa langue, elle aussi à forme d'oiseau. C’est le terrible Auseu Pòst-Diglossic (Post-diglossique) : « Parla pas sa lenga. Jamai. As pas dangier. […] mas l’estudia. Sap. Crei saber » (« il ne parle pas sa langue. Jamais. Tu ne risques rien. […] mais il l’étudie. Il sait. Il croit savoir »). Étrange oiseau en vérité, que pour ma part je n’ai jamais rencontré, et pourtant Roulet affirme qu’il pullule dans les parages. L’oiseau post-diglossique que je connais est d’une autre espèce : non seulement il ne parle pas, mais il n’étudie pas sa langue, parfois il s’adonne à l’histoire, à l’anthropologie rurale, à la géographie ou au folklore… et encore… tout ce qui peut lui rappeler la langue qu'il a avalée à tout jamais lui donne mal à la tête… Il me semble à moi, mais mes connaissances en ornithologie limousine sont limitées, que les oiseaux qui étudient la langue du pays, sont ceux qui s'en servent ; ceux qui la parlent, ou tentent encore de la parler, et qui l’écrivent (signe des temps, terrible en vérité : il est devenu plus facile d’écrire que de parler). D’ailleurs Roulet, qui enseigne le limousin, est de ces oiseaux là. Il ne faut pas, je crois, se tromper d’ennemi.

JP C

 

 

pla_on

"Jean-Claude Roulet, dont je vis passer la voiture alors que je cueillais, par là-haut en plein hiver dans la fumure un grand panier de pissenlits. Je le trouvai dans la cuisine, assis à moitié, à moitié debout. Un tout jeune garçon. Comme d'autres, il me confia la lecture de ses oeuvres. J'y trouvai quelque chose, d'encore fragile, peut-être, mais dont la saveur et la consistance ne trompent pas - le suc, le fil, l'impondérable de la poésie", Marcelle Delpastre, Les Lourdes Chaînes de la liberté, Mémoires, Lo Chamin de Sent Jaume & Plein Chant, 2004, p. 224.