Las boinas lo long de la via se boteren en marcha[1]


eschantitsM

 

 

 

Bernard Combi est une présence phénoménale, une voix énorme, une force qui avance.

 

Son cd, Eschantits, réalisé avec Olivier Peirat, que nous étions au moins quelques dizaines à attendre impatiemment, est enfin paru ; il est beau à voir, à lire et plus beau, bien plus beau à écouter. Qui ne connaît pas encore Combi est tout de suite saisi – c’est le mot – par la puissance et la chaleur du timbre, la générosité, la tendresse, la sensualité de la voix, la force, le rythme de la diction ; toute la sorcellerie vocale du grand chamane limousindien. La musique de Peirat fine, raffinée même, pourtant simple, évidente et efficace creuse son propre espace quelque part entre les airs traditionnels du limousin, l’orient, du luth arabe et de la darbouka, l’art des troubadours, une pointe de blues, mais pourtant sans mélange, sans juxtaposition, le contraire de la world soup music, seulement de l’essentiel, presque de l’art minimal, qui ménage de longues plages méditatives et de grands moments de lyrisme où se dépense l’énergie accumulée du désespoir, qui est le sort du limousindien d’aujourd’hui et de toujours. Disons que dans sa version contemporaine ce désespoir se vit, presque fatalement, dans le destin de la langue, dont on ne dira pas qu’il est scellé, parce que justement on ne veut pas donner raison, on ne donnera pas, jamais, raison à nos fossoyeurs : de dedans la tombe encore, le chant du chamane empoisonnera l’atmosphère des maisons de caractère à charrettes encombrées de pots de fleurs, des villas clinquantes aux portails télécommandés et des lotissements blêmes à barbecue et portique. Les eschantits sont voués à réapparaître, tant qu’il y en aura un, ou une, pour détourner sa tête du lampadaire et plonger ses yeux dans la nuit. Les eschantits, ce sont les ardents, « sorte de météores ignés, formés des exhalaisons sulfureuses qui s’élèvent dans les lieux marécageux » dit le dictionnaire. « Feux follets » est le terme commun en français, mais il correspond mal à cette idée d’incandescence évanescente, de reviviscence née du bourbier. Combi, lors d’un concert, a dit un jour (j’y étais) que l’on ne devrait pas lever les yeux pour parler des morts, mais regarder plutôt vers le bas : « et si tout venait d’en bas, du magma ? ». C’est sur cette terre chargée d’eau et de vieux chagrins, de sueurs perdues, d’humeurs sombres, de foutre et de mauvais vin, de toutes les vieilles misères des vieux morts, de toutes les misères nouvelles des nouveaux morts, c’est sur elle que Combi pose son oreille, c’est de ce magma qu’il tire l’énergie et les éclats de sa voix erratique.

 

Les textes, bien sûr en limousin (on trouvera la traduction en français et en anglais), sont tous d’une grande beauté et forment un ensemble parfaitement cohérent. A qui veut « achever d’entrer », le cd ouvre une à une les portes de la langue et de la culture populaire et/ou savante de l’aire limousine. Le fond est constitué des chants traditionnels revisités avec l’intensité dont Combi est capable, et ce pas de côté, qui fait saisir toute l’amertume du cocu (L’autre jorn me maridei), toute la difficile sérénité de Piti Piare sur lequel s’acharnent les avanies domestiques (Me vòle pas faschar), toute la rudesse (et l’esprit) du sexual intercourse d'un moissonneur et d'une bergère (De medre me’m tornava), toute la fantaisie, la poésie des improbables épousailles du coucou et de l’hirondelle (Lo cocut e l’irondela) et de la belle, surréelle chanson énumérative qui est peut-être le sommet de l’album (Que donarai-ieu a ma mia ?). Comme les cailloux du poucet dans le grand bois, le cd est ponctué de perles de dau Melhau, déclamées par Combi à claire voix : « Faguet talament freg, ’quela annada, que ’lumeren lo fuec per Sent-Jan » (« Il fit si froid cette année-là, qu’on alluma le feu pour Saint-Jean »), « Queu buòu, amoros coma era, auria fach portar las banas a tot un tropeu de vachas » (« Ce taureau, amoureux comme il était, aurait fait porter les cornes à tout un troupeau de vaches »)[2].

 

Combi fait aussi sa place à l’un de ses propres Chants de bada-luna[3] et à un poème de Paul-Louis Grenier. Pau-Lois Granier (1879-1954) est un poète majeur, fréquenté régulièrement par Combi et dau Melhau, qui l’a publié, et il vaut la peine de donner ici le texte mis en musique par Peirat et Combi : « Escotas, a pè de la còla,/ un trin que redòla ;/ aqueste trin que fai/ lo bruch de mar/ e que sembla prés/ de passar/ e corre coma/ un estindòla/ ambe daus marmus/ umans,/ pòdes l’aspitar cent ans ;/ es una esclusa/ que reviscòla tos jorns malastrats,/ es una esclusa que redòla/ tos espers nejats »[4].

 

Le cd contient enfin un extrait du grand petit livre de Gisèle Chrétien, Un paisan lemosin dins las annadas 50, texte de mémoire apparemment modeste sur le grand-père des monts de Blond, où le récit prend tout à coup une épaisseur lyrique et même proprement métaphysique (si l’on veut utiliser un gros mot), à dix mille lieux de la déploration complaisante des paradis perdus de l'agriculture. Et dire que Melhau donnait, oui, offrait gratuitement aux visiteurs ce livre mal vendu pour la réception des vingt ans de sa maison d’édition ! Jugez pourtant de la qualité du texte choisi et lu par Combi, servi par une improvisation musicale de Peirat : « Saber, quela espessor que l’i via dins l’aer, quand la sopa fumava, quelas ombras dins lo brun, sus, denaut la clardat redonda de la lampa, quitament la « lumiera », pendilhada aus traus mai son pès coma un cuer de ganhon, a meitat chamin de la taula, quelas votz que sautavan de’n pertot, de l’estelon que purava, dau topin que siblava, de la teulada que crasenava, quo era los signes de na preséncia, que menet dau breç a la tomba, sens que zo sauguessan, tant de generacions de paisans, que lor balhava la man d’un biais, e la miseria de l’autre, e que se’n es nada, creiriatz, coma la miseria de dins lo temps, per laissar la plaça a n’autra miseria, e a la television, saver s’avem ben fach de la tuar ? Saber si l’avem tuada ? »[5]

 

 

 

Mais l’homme n’est jamais content de ce qu’il a ; ce cd à peine écouté le voilà qu'il se prend à désirer, à réclamer, à exiger au plus vite la parution d’un autre : celui de Tras, où Combi, déchaîné, se mesure à la magnifique contrebasse, libre, virtuose, inventive de Dominique Bénété. Une chose inoubliable. Ceux qui ont assisté aux concerts peuvent en témoigner.

 

 

 

JP C

 

Voir les vidéos "pirates" de Combi et Peirat de Gilbert Brun et Franck Galmiche sur You Tube

 

 

 

[1] « Les bornes le long de la route se mirent en marche », Jan dau Melhau, extrait dit dans le cd, de Òbras completas, edicions dau Chamin de Sent Jaume.  Le cd peut-être commandé directement à l'Institut d'Etudes Occitanes du Limousin ieo.lemosin@free.fr

 

 

 

[2] Dans les mêmes Òbras completas.

 

 

 

[3] Ces poèmes sont très intéressants, ils sont aussi publiés aux éditions dau Chamin de Sent Jaume : ils ont pour moi une saveur beat generation, version limousine, évidemment.

 

 

 

[4] « Tu écoutes au pied de la colline, un train qui roule ; ce train qui fait le bruit de la mer et qui semble près de passer et courir comme une étincelle avec des murmures humains, tu peux l’attendre cent ans ; c’est une écluse qui ressuscite tes jours malheureux, c’est une écluse qui roule tes espoirs noyés »

 

 

 

[5] « Savoir, cette épaisseur qu’i y avait dans l’air, quand la soupe fumait, ces ombres dans le sombre, là-haut au-dessus de la clarté ronde de la lampe, la lampe même, la lumière, pendue aux poutres avec son contrepoids comme un cœur de cochon, à mi chemin de la table, ces voix qui sortaient de partout, de la bûche qui pleurait, de la marmite qui sifflait, du toit qui craquait, c’était les signes d’une présence invisible, qui venait peut-être du commencement des temps. Savoir, cette présence qui mena du berceau à la tombe, sans qu’elles le sussent, tant de générations de paysans, qui leur donnait la main d’un côté, et la misère de l’autre, et qui s’en est allée, croirait-on, comme la misère d’autrefois, pour laisser la place à une autre misère, et à la télévision, savoir si nous avons bien fait de la tuer ? savoir si nous l’avons tuée ? », Un paisan lemosin dins las annadas 50, Meuzac, edicions dau Chamin de Sent Jaume, 1984, p. 24-25.