Cros

Linogravure de Roland Cros

 

fragments d'une histoire souverainiste de la langue française

          L’évocation de notre seule, unique, universelle, divine langue nationale, comme on a déjà eu maintes fois l’occasion de le constater, autorise toutes les inexactitudes historiques, toutes les absurdités linguistiques, tous les délires idéologiques nationalistes[1]. Nous en avons eu un nouvel exemple le 9 octobre, dans l’émission de Patrice Gélinet, 2000 ans d’Histoire. Il faut dire que l’invité était le député souverainiste Paul-Marie Coûteaux venu présenter son dernier opus : Être et parler français, Perrin, 2006. Evidemment, connaissant les positions idéologiques du monsieur, député européen sur la liste du Mouvement Pour la France de Philippe de Villiers, on pouvait s’attendre à une totale absence de rigueur historique. Il est plus étonnant que Gélinet, censé tout de même faire une émission d’histoire n’ait, à aucun moment, esquissé la moindre critique ; il s’est plu, au contraire, à renchérir sur les élucubrations de son invité.

      Coûteaux ne fait en effet nullement oeuvre d’historien, ni – encore moins – de linguiste, mais défend une thèse idéologique selon laquelle l’unicité de la langue fait la nation décrétée par la loi, dans l’optique de renforcer encore l’appareil législatif en faveur du français et contre l’usage de toutes les autres langues sur le territoire national. Gélinet est manifestement sur la même longueur d’onde, puisqu’il déclare, au cours de l’émission, comme s’il s’agissait d’une évidence, d’un point de départ, que « toutes les nations du monde se font autour d’une langue » : ineptie qu’il est nul besoin de chercher ici à réfuter (il suffirait d’énumérer les nations plurilingues).

           Certes, quand notre député dit que la question linguistique est politique et que le sort d’une langue est lié à la volonté politique, on ne saurait lui donner entièrement tort, quoique l’affirmation selon laquelle « une langue est très malléable par la politique et très accessible par la loi » préjuge beaucoup des capacités d’intervention des pouvoirs politiques sur les langues. Il serait trop long de recenser, en France comme ailleurs, les réformes linguistiques décrétées par les pouvoirs établis et ayant lamentablement échouées, à commencer, en France, par l’écrasement des « patois », qui ont résisté tout de même à deux bons siècles de persécution culturelle. Ne fut-il pas longtemps interdit de parler publiquement le catalan en Catalogne ? Les exemples sont myriades : on ne s’étendra pas…

           Mais quand Coûteaux nous explique que les rois ont lutté contre le latin (ce qui en soi mérite bien des bémols, l’édit de Villers-Cotterêts ne concernait que le seul domaine du droit et de l’administration, et les rois n’ont jamais, pour autant que je sache, empêché l’enseignement, la pratique et la publication du latin) par souci de la « démocratie », il est bien difficile de ne pas rire. En effet, affirme-t-il sans sourciller, le « bilinguisme est une atteinte à la démocratie ». Certes, le peuple ne parlait pas latin, mais on pourrait faire remarquer qu’une réelle démocratie, en pareil cas, consisterait à donner accès au bilinguisme à tout un chacun, ce qui n’était certainement pas à l’ordre du jour sous l’Ancien Régime ! Ce qui n’était pas à l’ordre du jour, évidemment, c’était d’abord la « démocratie », dont on ne nous fera jamais croire qu’elle était un objectif politique de la monarchie, et affirmer que les rois en choisissant le français ont choisi « la langue du peuple » est une imbécillité, pour la simple raison qu’une grande partie du « peuple » ne parlait ni latin ni français. Le français fut d’abord la langue de l’hégémonie politique et culturelle des élites du régime monarchique sur l’ensemble du territoire national, et non pas certes la langue du peuple promue par de bons rois contre le latin, langue de l’Eglise, qui selon Coûteaux – il ne s’embarrasse pas de détails –, était perçu par nos monarques comme la langue d’« une puissance étrangère » (n’aurait-il jamais entendu parler de quelque chose comme d’une « Eglise gallicane », anti-romaine et pourtant très attachée à son latin ?). Il évoque bien, au passage, une résistance du « patois » à l’expansion de la langue française, mais que la royauté, selon lui, avait largement brisée, s’il est vrai qu’il fait de la diffusion du français sur tout le territoire (Gelinet appelle cela « unification des patois », car le français unifie les patois en les supprimant, comme chacun sait) la condition même de possibilité de la Révolution. Ce n’est pas entièrement faux, mais il faudrait immédiatement corriger et ajouter que la Révolution, pour beaucoup de ses acteurs, s’est faite aussi dans ce que Coûteaux appelle justement les « patois ». On peut d’ailleurs noter qu’en utilisant uniquement le terme méprisant et méprisable de « patois » les deux interlocuteurs n’ont évidemment pas à prendre en considération une situation de trilinguisme (latin/français/« patois »), car « patois » n’est bien sûr pas « langue » et la notion de bilinguisme peut ainsi être réservée au seul rapport latin/français. Dans cette épopée de la marche conquérante et glorieuse du français, le « patois », à aucun moment, n’apparaît positivement comme une langue, un vecteur de culture, mais seulement comme une « résistance » (selon le mot de Gélinet) transitoire à l’avènement du français.

           Il y aurait bien d’autres choses à relever dans cette contribution à deux voix au monument linguistique national. Je me contenterai seulement d’une merveilleuse comparaison avec l’anglo-américain à propos de la « codification ». Il s’agit d’un hymne à l’Académie française, garante de la fixité et par là (selon Coûteaux) de la pérennité du français : « Il y a, nous explique-t-il, un énorme avantage à la codification : la langue ne bougeant pas, elle se transmet […] à la différence de l’anglais. Je vous signale que l'anglais et l'américain plus encore, et c'est une énorme faiblesse de l'anglais, qui me fait dire que l’américain finira très mal le XXIe siècle : la langue anglaise ne cesse pas d'évoluer. Les textes écrits en Angleterre en 1910, des romans, doivent aujourd'hui être traduits en anglais contemporain, parce que la langue est beaucoup plus malléable, elle n'a pas eu l'Académie française. Le résultat c’est qu’elle subit une scissiparité, il y a plusieurs américains et que cette langue est encore plus en danger que le français… » Là aussi, il n’est guère besoin d’un réfutation ; affirmer qu’une langue est amenée à disparaître plus vite qu’une autre parce qu’elle évolue plus, plus vite et produit des variantes, ne repose sur aucune donnée scientifique. Il est de la nature des langues d’évoluer, de se transformer et donc en effet, si l'on veut, de mourir (mais évidemment, ce n’est pas la même chose de mourir comme le latin qui meurt en devenant autre chose, et de mourir par décret politique, comme Coûteaux sans aucun doute désire le voir pour tous les « patois » indésirables et toutes les langues d’ailleurs qui font obstacle à la marche royale du français), et ce n’est pas l’Académie française qui pourra empêcher les transformations inéluctables du français. Muséifier la langue, l’embaumer, la sanctuariser n’est pas en assurer la pérennité ; déjà dehors, dans les rues et mêmes dans les écoles (voir Entre les murs, de François Bégaudeau) on parle de toute façon autre chose, depuis longtemps !

            Ce qu’il faut dire enfin et surtout, c’est que Coûteaux, comme tous les souverainistes de droite, de gauche ou républicains ont surtout une position politique absolument contradictoire en matière de langue, une contradiction aveugle à elle-même tant elle est prise dans l’idéologie nationalitiste. Ils s’insurgent contre toute mesure en faveur des langues minoritaires, au nom de l’indivisibilité républicaine, dont ils sont si peu sûrs, qu’ils estiment foncièrement nécessaire qu’elle soit garantie par l’unité et l’unicité linguistique. Ainsi Coûteaux et ses petits camarades se sont-ils élevés avec la plus grande véhémence contre la charte européenne des langues minoritaires « menace contre la République » selon le titre du texte qu’ils ont signé et qui dit notamment : « Ils [les signataires] estiment que la Charte est en complète contradiction avec la tradition républicaine parce qu’elle méconnaît l’unité du peuple et du territoire français et qu’elle est contraire au principe d’égalité entre les citoyens »[2]. C’est-à-dire que, selon cette conception de la République, la reconnaissance de toute spécificité, particularité culturelle et linguistique sur le territoire national est une mise en cause de l’unité territoriale et de l’égalité entre les citoyens et doit comme telle être proscrite. Même si ces différences existent, il faut faire comme si elles n’existaient pas, voire s'acharner à les supprimer, ou du moins en interdire entièrement toute expression publique, afin que tous les citoyens français, ne parlent, n’écrivent et finissent par ne plus penser qu’en français, afin de communier dans une seule et même idéologie nationalitaire. On a là affaire, me semble-t-il, à une dérive radicalement anti-démocratique et de fait totalitaire (contrôle linguistique et culturel total de la société civile par l’État centralisé). Cela est assez effrayant, si l’on y songe, mais on n’y songe guère, car ce projet, depuis la Révolution française, a acquis une sorte de légitimité idéologique, qu’il est très difficile de remettre en cause, tant elle est ancrée désormais dans les esprits. Par contre les mêmes considèrent absolument légitime, au nom sans doute de « l’exception française », que les minorités francophones à l’étranger bénéficient d’un statut public d’égalité avec la langue dominante des pays concernés, c’est-à-dire un statut de « langue officielle », d’enseignement, etc. etc. Plus, ils encouragent vivement les séparatismes. On se souvient du « vive le Québec libre ! » de De Gaulle, hé bien notre Paul-Marie Coûteaux a fait parler de lui, pas plus tard qu’en 1999, en déclarant en Belgique, lors d’un rassemblement de « rattachistes » wallons : « la Wallonie manque à la France ! ».[3]

           Voilà à quelles grossières contradictions conduit le nationalisme exacerbé, voilà de quel cortège de mensonges, de faussetés historiques et d’arguments de mauvaise foi il s’entoure. La foi nationale l’exige : credo quia absurdum est (« je crois parce que c’est absurde ») disait Tertullien.

 

 

 

JP C


 

[1] Voir sur ce blog :  Quand l’Académie refait l’histoire.

[2] http://notre.republique.free.fr/languespet.htm

[3] Voir le texte très intéressant de Philippe A. Steinmetz.