EXTRAIT DE L’INTERVENTION DE PATRICE ROQUES, enseignant d’occitan en SEINE-SAINT DENIS, Président du CREO-TALVERA, membre du Comité National de l’APLV ( Association des Professeurs de Langues vivantes ) lors de la conférence-débat «  la transmission de la langue d’Oc aujourd’hui » à Sceaux, le 10 Juin 2006.

LA LANGUE CHOISIE : APPRENTISSAGE DE L’OCCITAN DANS LA «  TALVERA » ( = hors régions occitanes) SANS PREDESTINATION PARTICULIERE. 

I) UN CONTEXTE APPAREMMENT SURPRENANT : UN COURS D’OCCITAN AU LYCEE FLORA TRISTAN, A NOISY-LE-GRAND, EN SEINE-SAINT-DENIS.

Les remarques qui vont suivre, évidemment sans aucune prétention d’ordre scientifique, proviennent du dépouillement d’un questionnaire proposé en début d’année aux «  primo-arrivants »du cours, avec les précautions d’usage.

Je me limiterai à une cohorte fondée sur deux années : 50 élèves en 2004-2005, 33 en 2005-2006 (variations d’effectifs habituelle, mais plus marquée la seconde année par suite de mouvements «  lycéens » accentués dans le «  93 ») Au total 61 élèves sans doubles comptes.

Quelques grandes tendances confirment les résultats recueillis les années précédentes :

- AUCUN élève n’est né dans une région occitane ; 6 ont des attaches au 2ème ou au 3ème degré dans le «  Sud ». Pour TOUS, au moins un des parents ou grands –parents a une autre langue d’origine que le français : c’est Babel !

- Quelles sont les cultures d’origine mentionnées explicitement ?

8 se revendiquent d’origine portugaise ( de très nombreux Portugais se sont installés à Noisy-le-Grand dans les années 70), 8 Chinoise ( en général eux-mêmes polyglottes Mandarin/Cantonais + un dialecte) 9 se réclament du Maghreb ( 6 Arabes, 3 Berbérophones/Kabyles très conscients de leur originalité) 5 se rattachent à l’Afrique sub-saharienne : 2 Sénégalais sachant le peul et le wolof, 1 Malien parlant le Soninké, 2 Malgaches, 3 sont Antillais créolophones, 3 viennent du Sud-Est asiatique : 1 Cambodgienne, 1 Laotienne, 1 Vietnamienne.

Pour donner une touche européenne, 2 ont des attaches catalanes, et 3 se disent Polonaises (sans cacher leur confession juive).

II ) QUELLES SONT LES MOTIVATIONS DE CE PUBLIC ASSEZ REPRESENTATIF DE LA POPULATION DE SEINE-SAINT-DENIS ?

Aux origines lointaines du cours (des années 1976 à 1985, année de la «  démocratisation » massive de l’enseignement en lycée), effectifs modestes, une quinzaine d’élèves en moyenne, souvent d’origine occitane affichée. Beaucoup avaient encore un contact personnel avec des locuteurs natifs occitans.

Depuis, deux constantes se dégagent.

La plupart des élèves attendent certes le bénéfice des points supplémentaires liés au statut d’option supplémentaire au Bac. Il faut cependant relativiser cet aspect utilitariste, car ce petit lycée de 850 élèves propose également deux autres options autrement gratifiantes : éducation physique et sportive, et cinéma- audio-visuel : la concurrence est donc rude pour l’occitan !

Beaucoup de mes élèves me semblent sensibles à la notion de « différence culturelle ». A une curiosité évidente s’ajoute la recherche de la valorisation de leur propre identité personnelle par l’intermédiaire de l’approche de l’occitan.

Un public nouveau et disponible pour l’enseignement de l’occitan :

- enfants du 21ème siècle, urbains, ils se projettent dans l’avenir. L’idée de «  maintenance » leur est étrangère : ils ne sont pas sensibles à une « tradition » occitane. De ce fait le complexe du patois n’existe pas chez eux, même si plusieurs sont très conscients des conflits linguistiques - en particulier les Maghrébins berbérophones. Tombés dans la marmite du melting-pot à leur naissance, ils n’ont aucune inhibition idéologique face à la diversité culturelle : elle est pour eux une évidence.

Je suis émerveillé – je pèse mes mots – devant la grande ouverture d’esprit de ces jeunes, et leur disponibilité culturelle. Ils sont souvent individualistes comme toute leur génération, mais en aucun cas repliés dans un quelconque communautarisme. Quelle richesse pour qui sait la voir ! Quelle différence avec la cécité intellectuelle de nos prétendues élites inaccessibles à la diversité culturelle, stérilisées par un nombrilisme qui s’accommode fort bien du jacobinisme dominant !

III ) UNE RICHESSE IGNOREE

L’attitude de ces jeunes est révélatrice : le problème central de la société française en ce début du 21ème siècle est la question de l’identité dans une France plurielle où le plurilinguisme est un fait indéniable.

Pour mes élèves, l’occitan est pleinement une langue de France, élément de la culture française, et facteur d’intégration culturelle parmi d’autres.

En banlieue parisienne comme en Occitanie, l’étude et la pratique de la langue occitane sont et seront de plus en plus un CHOIX. Il doit être rendu possible partout où une demande, même potentielle, existe. Ce choix de l’occitan par de jeunes immigrés ou enfants d’immigrés est la preuve de l’universalité de la culture occitane, au-delà du seul cadre étatique français.

Montrons aux responsables politiques et culturels français que le plurilinguisme de cette jeunesse n’est pas un enfermement réducteur et communautariste. Ignorer cette ouverture sur le monde serait de plus un handicap économique pour la France, la richesse linguistique favorisant les communications donc les échanges – encore une évidence oubliée par nos «  décideurs ».

Tous les champs du possible sont ouverts pour vivre d’une façon résolument nouvelle une occitanité CHOISIE , facteur d’intégration sociale et ouverture sur le monde, en particulier méditerranéen, mais bien au-delà…

J’achèverai mon propos sur une phrase paradoxale d’un philosophe roumain, Emil CIORAN. Il avait choisi, lui, la langue française et l’on sait qu’il a illustré avec d’autres la fécondité du plurilinguisme. Que ce paradoxe soit donc une incitation à poursuivre la réflexion ici engagée :

 ON N’HABITE PAS UN PAYS, ON HABITE UNE LANGUE.