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Les oubliés de Tarnac (et des alentours) : les derniers diseurs de l’eau

 

Pascal Boudy, Jean-Marie Caunet, Jean-François Vignaud, Memòria de l’aiga. Enquête ethnolinguistique sur l’eau en montagne limousine, Institut D’Estudis Occitans dau Lemosin, Uzerche, 2009.

 

Ses quí. Netias la font. Curas la levada

As dubrit la peschiera e l’aiga davala, coma d’un riu.

Siaja en son bornat priond, siaja a flor de la terra,

entre los juncs e l’ensalada, veses rebulhir l’aiga, lo nais de la font.

L’as netiada, que lai demòre limon ni marna,

E la bardalha l’as tirada.

Es quí la font sus lo sable, la grava blancha,

Pus lusenta qu’argent a la clardat.[1] 

 

C’est un beau livre, qui se présente comme un « carnet de mission », un cahier de croquis à spirales. Il est très bellement illustré, coloré, diversifié, associe la photographie et le dessin, l’imprimé et la graphie manuscrite, le français et l’occitan. Ce jeu entre les deux langues est très réussi, parce que toutes les informations y sont lisibles, y compris par qui ne connaît pas l’occitan, sans que pour autant les déclarations rapportées ou les courtes notices manuscrites en occitan qui parsèment l’ouvrage ne soient traduites mot à mot, de sorte que la curiosité du lecteur non occitanophone est à la fois titillée et guidée. L’ouvrage est le résultat d’une belle enquête menée en occitan entre 2007 et 2008, dans les communautés de communes de « Bugeat-Sornac-Millevaches au cœur » et « Plateau de Gentioux » sur tout ce qui concerne les activités traditionnelles autour de l’eau dans un pays où l’eau est partout et où prennent d’ailleurs leur source, comme le montre une jolie carte à l’aquarelle, toutes les rivières de la région. Sont ainsi passés en revue et richement illustrés l’art de creuser et entretenir les rigoles de drainage et d’irrigation (las levadas), le travail de la tourbe, en particulier pour le chauffage (le plateau autrefois était dénué d’arbres), les abreuvoirs, les puits, les ponts, les lavoirs et le travail de la lessive, la fréquentation dévotionnelle et thérapeutique des bonnes fontaines (bonas fonts), la pratique de la recherche des sources, la pêche, et enfin l’univers des petits moulins de montagne. De ces moulins, au milieu du XIXe siècle, il y en avait plus de 800 sur le plateau, parfois minuscules (moins de 10 m2), souvent collectifs et sans meunier : chaque paysan venait lui-même y moudre son grain. Ces moulins sont actionnés par un rodet, petite roue horizontale qui entraîne la meule appelée tournante ; « grâce à son système de levier, la « banlève » embraye le mécanisme du moulin ». Le bruit régulier, caractéristique du mécanisme se fait entendre ainsi en occitan : « tacan, tancan, tacan… ».

Presque toutes ces activités et presque tous les moulins ont disparu. Surtout, les derniers de ceux qui possédaient ces savoir-faire et ces savoir-dire, les locuteurs du parler occitan du Plateau, sont en train de disparaître eux aussi, dans l’indifférence générale et le désintérêt à peu près universel des élus et administrateurs locaux et régionaux qui ont pourtant intégré le vocabulaire, aujourd’hui inévitable, du tout « développement durable » et de l’éloge de la diversité.

Car, à le lire d’un peu près, ce livre qui pourrait paraître éloigné de préoccupations politiques, se limitant à instruire le lecteur de la manière la plus agréable qui soit sur des métiers, des activités et une culture en voie d’extinction, tente de tirer une sonnette d’alarme. Il fait entendre aussi une certaine amertume, j’y sens même bouillir une  certaine colère, devant cette démission du plus grand nombre des élus et des « décideurs » culturels présents sur le territoire face à leur patrimoine humain ; car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la question humaine, qui n’est pas celle de la muséographie : si l’on ne crée d’aucune façon des conditions pour une transmission des savoir-faire et des savoir-dire, ceux-ci ne peuvent que disparaître définitivement avec les hommes.

Cela est particulièrement frappant pour la langue : « Sur ce territoire dépeuplé, avec une population âgée, l’occitan est en danger de disparition. On l’aura compris, le travail est à mener d’urgence, et pas que sur la montagne… » (p. 4). « Les mairies nous ont souvent aidés à trouver des locuteurs qui pratiquent encore l’occitan. Le bouche à oreille et notre connaissance intime du territoire ont fait le reste. Malgré cela dans deux communes il nous fut difficile d’en trouver. Le temps du dernier des Mohicans arrive ? « C’est bien que vous veniez lui parler, parce que des fois le Pépé, il nous parle patois mais on lui répond pas parce qu’on le comprend pas… » Voilà une citation qui n’est pas de circonstance mais que nous avons entendue lors d’une après-midi où nous peinions à trouver des informateurs… pas de quoi se remonter le moral » (p. 8). Le pépé en question est sans doute un voisin (ce n’est pas son fils ou son petit fils qui parle), mais la situation est bien celle d’un isolement toujours plus grand des locuteurs, des derniers locuteurs « naturels » comme on les appelle de manière étrange (et abusive). Aussi le ton de la fin du livre, intitulé « extensions du projet », est pour le moins mitigé : « Nous aurions, bien sûr, souhaité annoncer qu’enfin une prise de conscience collective concernant la gestion durable de l’eau était en train de naître […] et que ce pays n’oublierait plus sa langue ». Malgré le travail accompli, cependant, et l’intérêt – mesuré – qu’il a suscité, force est de conclure que « nous sommes encore loin du vague espoir qui verrait les Limousins d’aujourd’hui se réapproprier la culture et les savoir-faire traditionnels du pays. Mas a saber, si la montagne limousine fut autrefois la région d’où l’on partait pour aller gagner sa vie ailleurs, ils sont désormais de plus en plus nombreux à vouloir construire quelque chose ici. Une nouvelle existence au pays est à imaginer… et elle ne peut pas se bâtir en ignorant tout de l’identité et de la memòria de ce territoire » (p. 48). Il s’agit là, bien sûr d’une injonction adressée aux nouveaux habitants du plateau, toujours plus nombreux, et auxquels les médias ne se sont intéressés que pour en faire de dangereux terroristes, puis des victimes de la répression sarkozienne. Le fait est, en tout cas, que, à quelques exceptions près, leur indifférence pour cette mémoire linguistique et sociale est étonnante ; le rapport au passé n’est pas absent, mais il semble idéologiquement canalisé et restreint au monument de Gentioux ("Maudite soit la guerre !") et à la Résistance (projets liés à la résidence d’Armand Gatti) ; mais les voix occitanes des pacifistes de l’après 14-18 et des résistants paysans du plateau semblent bien tombées aux oubliettes de l’histoire de la gauche et de l’extrême gauche.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

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[1] « Tu es là. Tu nettoies la fontaine. Tu cures la rigole.

Tu as ouvert la pêcherie. Et l’eau descend, comme un fleuve.

Que ce soit dans le creux du tronc d’arbre profond,

que ce soit à fleur de terre, entre les joncs et la salade,

tu vois l’eau bouillonner, la source même.

Tu l’as nettoyée, il n’y reste limon ni vase, et la brindille tu l’as ôtée.

Elle est là, la fontaine, sur le sable, le gravier blanc,

plus luisante qu’argent à la lumière »,

Marcela Delpastre, Sega de segre per un paísan, in idem, D’una lenga l’autra, Edicions dau chamin de Sent Jaume.