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Revue du Tarn, n° 200, 2006

 

Domeni Occitan : rubrique sinistrée de la Revue du Tarn

La très respectable Revue du Tarn a le mérite de présenter de nombreux comptes rendus d’ouvrages en occitan ou ayant trait à la culture et à la langue, rédigés cependant exclusivement en français, le plus souvent signés J. R. (notre bien aimé et très vénéré Jean Roques). Elle possède également une section intitulée Domeni occitan, qui fut jusque à la fin des années quatre-vingt-dix, du temps de la direction du même Jean Roques, plutôt fournie et diversifiée, servie par les plumes de Christian Laux, de Sergi Viaule, etc. Or cette rubrique régulière, la seule où la revue s’autorise de publier un minimum de textes en langue occitane, est désormais réduite à sa plus simple expression, lorsqu’elle est encore présente. Du reste, son contenu n’est plus même indiqué dans la table des matières, se contentant d’un renvoi générique à Domeni occitan.

Il s’agit pour l’essentiel de très courts articles signés par Patrick Millet, consacrés à des écrivains d’expression occitane de toutes les époques ayant quelque rapport avec le Tarn : invariablement constitués d’une très brève notice et de quelques extraits de textes traduits, sans notes, sans bibliographie, que l’on s’étonne de trouver dans une revue savante (par exemple « Un troubadour albigeois : Azemar lo Negre » n° 183, 2001 ; « Un troubadour presque albigeois : Raymond de Miraval », n° 186, 2002 ; « Auger Gaillard, poète de la paix au temps des guerres de religion », n° 187, 2002 ; « Quand un poète de l’Albigeois écrit au roi » [sur le poème de Gaillard : Al rey de Navarro, quan fec son intrado a Montalba], n° 192, 2003)….

On y trouve également de très décevants articles sur des sujets de folklore, mal informés et privés de références  : « Las supersticions d’un còp èra » (n° 201, printemps 2006) ; « Una tradicion mentenguda : joanada ò los fuòcs de la Sant-Joan » (n° 202, été 2006). La légèreté de ces notules apparaît d’autant plus criante lorsqu’on les confronte aux actes du colloque organisé par Cordae-La Talvera à Gaillac en décembre 2005 : Espaces thérapeutiques, saints guérisseurs et autres intercesseurs, très opportunément publiés dans le n° 204 (hiver 2006 ; d’ailleurs un fort belle livraison. Voir entre autres l’article de Daniel Loddo : « Médiateurs et conditions de l’intercession en Albigeois, Quercy, Rouergue )».

On ne rencontre par ailleurs aucune expression littéraire directe en langue d’òc, à l’exception de la publication d’un très court récit de Joan Bodon, Linairòla, tiré des Contes del Dràc, en pas moins de trois épisodes ! (n° 194, 195, 196). Le lecteur à la forte impression que deux pages sont dorénavant la concession maximale accordée à la présence de la langue, conditionnée par la traduction systématique et fastidieuse de la moindre ligne d’occitan en français. Autrement dit, la qualité des textes n’est pas seule en cause, mais manifestement la politique de la revue.

Le plus grave est peut-être la déconnexion presque totale de cette rubrique par rapport aux activités, initiatives, publications des associations culturelles qui font vivre l’occitan dans le département (Grifol, IEO, Radio Albigès, la Talvera, calandreta, éditions Vent Terral, etc…). Les seules rares références à l’actualité des initiatives en faveur de la langue concernent exclusivement l’enseignement. Ainsi trouve-t-on un coup de colère fort légitime à propos de l’effondrement des postes au concours de professeur d’occitan (n° 193, n° 2004) et une demi page tout à fait insuffisante sur l’enseignement de l’occitan aujourd’hui dans le Tarn (n° 200, hiver 2005), où l’on apprend tout de même que 2500 élèves de primaire suivent une sensibilisation et que 338 sont en section bilingue, la même notice évoquant, mais de manière tout à fait vague, des expériences pédagogiques intéressantes en collège (« los enfants an los corses d’istòria, de geografia e d’educacion civica en occitan »). Mais la présence de l’occitan ne se limite bien sûr pas à l’enseignement, et une telle pratique autiste et lacunaire de son expression dans les pages de la revue ne saurait satisfaire personne. On souhaiterait plus de sérieux, plus d’érudition et à la fois plus d’air, plus d’ouverture sur la création contemporaine en matière d’écriture et bien sûr de musique (la grande absente). L’occitan fait pleinement partie de la vie culturelle du département, d’ailleurs de très nombreux tarnais étaient présents à la manifestation de Béziers ce 17 mars, et à ce titre il mérite plus et mieux que cette misérable portion congrue, qui me semble plutôt étouffer que stimuler le désir de la langue.

Jean-Pierre Cavaillé