publié in Revue Du Tarn, n° 196, 2004

Immersion dans l’immersion

Un ouvrage collectif récent sur la méthode pédagogique d'apprentissage des langues, dite immersive, s’ouvre par un article du psycholinguiste Jean Petit, le dernier écrit avant sa mort cette même année 2003 (« De la stimulation à l’amputation corticale », L’enfant en immersion linguistique précoce. Actes du colloque organisé en la Mairie de Perpignan les 14 et 15 mars 2003, Institut Supérieur des Langues de la République Française, 2003). Celui-ci a consacré une grande partie de son œuvre à l’étude du bilinguisme précoce et laisse des ouvrages décisifs sur la question[1]. D’abord, il nous rappelle que la découverte de l’efficacité de l’immersion précoce s’apparente à celle de l’eau chaude : « Les familles patriciennes latines savaient déjà que la maîtrise poussée ne s’acquiert que dans le jeune âge. Celles qui voulaient élever leurs enfants dans le bilinguisme gréco-latin les confiaient dès le berceau à une nourrice grecque qui ne s’entretenait avec qu’en langue grecque. Ce know how se perpétua dans les milieux aristocratiques européens des 16e, 17e et 18e siècles (Russie, Allemagne, Pologne, Roumanie, Bulgarie) ». Les observations et descriptions rendues possibles par les progrès de la neurologie et de la psychologie expérimentale sont venus confirmer et expliquer en partie l’évidence empirique. L’historique de ces recherches est retracée dans l’article, qui fait ensuite le point sur les avantages du bilinguisme précoce : « lorsque leur bilinguisme est installé, les enfants bilingues obtiennent aux tests verbaux et non verbaux de mesure de Q. I. des résultats significativement supérieur à ceux d’enfants monolingues de niveau socio-économique et socioculturel équivalent (…). Le gain de Q. I. ainsi réalisé entre 10 et 14 ans par un bilingue précoce oscille autour d’une moyenne de 14 points ». De manière un peu provoquante (et ironique), on pourrait résumer les choses ainsi : le bilinguisme précoce rend les enfants plus intelligents !

Une autre contribution présente une étude de cas fort intéressante, portant sur l’éducation bilingue chez les Inuits du Nord du Québec[2]. Dans une population réputée rétive aux études, au point d’induire des convictions proches du racisme chez plus d’un pédagogue et une forte autodépréciation des élèves, l’introduction de la langue autochtone (Inuktitut) comme langue première d’enseignement, associée à l’anglais et au français, semble avoir produit des résultats surprenants. Le test choisi fut le « Coloured Progressive Matrices » de Raven : test normalisé tenu comme mesure valide de l’intelligence analystique (…) choisi car il semble être le test le plus impartial culturellement de tous les tests standardisés d’intelligence ». « Les résultats sur plusieurs années de test présagent de nets avantages sur le plan scolaire et linguistique pour les enfants scolarisés en inuktitut », par rapport à ceux scolarisés directement en anglais ou en français (l’article est complété de tableaux très détaillés). Ce qui est déterminant dans cette situation est certainement « l’estime de soi » acquis par les enfants et, avec eux, l’ensemble de la communauté à travers la valorisation scolaire de leur langue traditionnelle.

Evidemment, la situation n’est pas comparable à celle des enfants des écoles bilingues chez nous, où la langue apprise en immersion a cessé le plus souvent d’être une langue de communication familière dans l’entourage immédiat de l’enfant, hors de l’école. C’est d’ailleurs la vocation de ces écoles, que de transmettre la langue malgré la situation de raréfaction, en faisant des enfants des locuteurs parfaitement compétents. Le succès pédagogique est indiscutable. Reste à savoir si, à partir de cette situation d’immersion scolaire, une nouvelle chance peut être donnée à la langue. Si l’immersion était généralisée, cela ne ferait aucun doute, mais dans la situation de marginalité et de précarité actuelle, rien n’est gagné, c’est le moins que l’on puisse dire… Mais, on le voit, de toute façon les enfants en sortent enrichis culturellement et – au moins cela est-il certain – pas plus bêtes que les autres.

En outre, ce sur quoi il faut insister, comme le fait Jean Petit dans son article, c’est que les compétences des enfants dans leur langue maternelle, lorsque celle-ci n’est pas la langue d’immersion scolaire, deviennent après quelques années, égales et mêmes meilleures que celles des enfants monolingues : « Les performances des élèves des classes immersives dans leur langue maternelle sont au début inférieures à celles des groupes de comparaison monolingues. Mais ce retard est rattrapé à l’âge de 10 ans et se transforme en avance significative à l’âge de 11-12 ans. Il se révèle donc que, contrairement aux idées reçues, l’acquisition précoce et intensive d’une deuxième langue aboutit à une plus grande maîtrise de la langue maternelle » (p. 42). Autrement dit : faites faire de l’occitan à vos enfants et ils deviendront meilleurs en français !

 On le voit, la psycholinguistique est le plus précieux des alliés dans cette lutte culturelle et politique (politique par la force des choses puisque nous évoluons de fait dans un cadre idéologique global qui promeut le monolinguisme) pour le maintien et le développement des pratiques immersives, qui seules sont susceptibles d’assurer un avenir à nos langues.

Jean-Pierre Cavaillé 

[1] Entre autres, Francophonie et don des Langues, Publications du Centre Interdiscipinaire de Recherche en Linguistique et Psychologie Cognitive, Presses Universitaires de Reims, 1998 et surtout L’Immersion, une révolution, Colmar, Jérôme Do Bentzinger Editeur, 2001.

[2] D. M. Taylor et S. C. Wright, « L’éducation bilingue chez les inuits du Nord-du-Québec (Nunavik) : protéger une langue minoritaire ». L’article rappelle que le Canada compte « au moins 83 groupes autochtones distincts ayant chacun sa langue propre. Déjà 80 de ces langues ont disparu ou sont menacées d’extinction. Les trois langues jugées «’florissantes’ sont le cri, l’ojibway et l’inktitut », p. 92.