Charlies-Country-5

Je suis Charlie, Soi Charlie, Houm Charlie

Le vendredi 9 de ce mois j’étais au Lido de Limoges, et juste au-dessus de la caissière était aposée l’affichette « Je suis Charlie », sur laquelle je n’épiloguerai pas sur ce blog, sinon pour dire que la formule a été traduite par le Réseau Langues & Cultures de France dans les diverses langues de France, sans doute pour rappeler combien Charlie Hebdo était sensible aux revendications linguistiques et culturelles (cette remarque ironique et amère n’enlève rien à l’opportunité de ces traductions et d’ailleurs de l’ensemble des manifestations de ces derniers jours, à la hauteur de la sidération produite par ces immondes tueries – pardonnez le pléonasme). Mais c’était Charlie’s Country : Le pays de Charlie que je venais voir, film du réalisateur australien Rolf de Heer, avec dans le rôle du dénommé Charlie, David Gulpilil, un acteur aborigène très connu dans son pays. Il joua en effet dès sa jeunesse, dans les années 70, en maints films, le rôle de l’aborigène de service. Pour ce film, il a reçu le prix du meilleur acteur dans la sélection Un Certain Regard au festival de Canne 2014.

          Les deux précédents films de Rolf de Heer, que je n’ai pas vus, Dix canoës, cent cinquante lances et trois épouses (2006) et The Tracker (2002) étaient consacrés l’un à la vie des aborigène avant l’arrivée des européens et l’autre aux relations entre colons et « noirs » (blacks est le terme très significativement utilisé pour désigner les aborigènes en Australie) au XIXe siècle. Gulpilil y était déjà présent par l’image (The Tracker) et par la voix (Dix canoës).  Ce dernier film porte sur la condition contemporaine des aborigènes, à travers la figure de Charlie, une sorte d’alter ego de Gulpilil qui a d’ailleurs coécrit le film. Comme Gulpilil, Charlie fut chasseur et danseur de cérémonie, comme lui, il rencontre sur son parcours l’alcoolisme, la prison et l’errance. Sous bien des aspects ce très beau film traite de thématiques que l’on trouvait déjà dans l’admirable Samson and Delilah (2010) de Warwick Thornton dont j’ai rendu compte en son temps ici (Parlez vous warlpiri ?). Il en retrouve en effet bien des thématiques : la déshérence des aborigènes d'aujourd'hui, leur statut de parias, la misère du bush et celle, pire encore, de la ville, mais aussi la résistance à la contrainte coloniale, par la peinture dans le premier film, ici par la danse, et dans les deux films, par la langue, même si Thornton avait tourné en d’autres lieux et en une autre langue. Car ce nouveau film est presque entièrement tourné dans un dialecte non précisé de l’ensemble linguistique rassemblé sous le nom de yolngu matha (langue yolngu) parlé au Nord du pays en terre d’Arnhem[1]. Cette information, dont je regrette qu’elle soit incomplète, est absente de tout ce que l’on peut trouver sur ce film en français où il n’est d’ailleurs jamais dit (il doit bien y avoir quelques exceptions mais je ne les ai pas trouvées) qu’il n’est pas dans langue de son titre. La question ne semble en effet pas avoir effleuré la grande majorité des critiques francophones, qui ne voient pas combien elle est centrale, car le rapport de domination et la résistance à celle-ci passent entièrement dans le film par la diglossie anglais / yolngu. Ainsi, pour savoir quelle langue parlait Charlie et les siens ai-je dû chercher sur le web du côté de l’Australie. Dans cette cécité ou indifférence, évidemment, se rejoue chez les journalistes francophones ou anglophones, la relation coloniale.

            Charlie, la soixantaine athlétique, vit une vie de semi-clochard, subsistant grâces aux maigres subsides publics dans un abri de fortune, à la lisière d’un village aborigène surveillé de près par un poste de police flambant neuf. Il a quitté sa famille et il n’est pas question pour l’État de lui octroyer un nouvel appartement ; ainsi passe-t-il son temps à fumer de l’herbe et, le cas échéant, à braconner avec l’un de ses vieux amis. Mais la police veille, confisque leurs armes et le buffle qu’ils ont illégalement abattu, puis jusqu’à la lance que Charlie s’est confectionnée pour repartir à la chasse. Ainsi lui faut-il, comme les autres, faire la queue dans une supérette miteuse qui vend aux autochtones la pire des nourritures (« pire qu’en prison », dit Charlie après une longue incarcération), alors que, comme lui dit son ami, la forêt est pourtant un fantastique supermarché où tous les produits sont gratuits. Toute l’histoire de Charlie, dans les relations imposées par les autorités blanches, est faite d’humiliation incessante, de mépris et de condescendance, contre lesquels l’ironie aiguë de son personnage est réduite à l’impuissance. De guerre lasse et sur un coup de tête (après avoir piqué une voiture de police pour se venger des confiscations répétées), Charlie décide de partir vivre dans la forêt, où il sait encore se mouvoir et trouver sa subsistance (ces choses là ne s'oublient pas), mais tous les lieux de vie ancestraux ont disparu, il est désormais le plus seul des hommes et surtout, la malbouffe et les excès divers ont trop altéré sa santé… Voilà comment démarre un périple qui le ramènera au village qu’il fuyait, après avoir connu l’hôpital aseptisé de Darwin, une errance alcoolique urbaine et enfin la prison. Une photographie énigmatique le suit partout, qui représente un groupe de danseurs aborigènes inaugurant le célèbre opéra de Sydney en 1973. Cette image est la clé d’une rédemption culturelle possible et d’une dignité retrouvée.

            Par delà la situation spécifique des aborigènes australiens, je n’ai pu m’empêcher de penser à d’autres groupes, ici en Europe, qui présentent évidemment des différences radicales, mais aussi des similitudes troublantes. D’abord, je voyais à travers Charlie certains membres de la communauté manouche que je fréquente : le statut de paria, de justiciable désigné, la dépendance envers les maigres subsides de l’État, une connaissance incroyable de la nature (des traces d’animaux, des techniques de chasse et de pêche, de cueillettes, l'art du feu, etc.) mais une alimentation à laquelle les pauvres sont, de fait, astreints, certaines maladies récurrentes, secrétées par ces conditions de vie imposées, le mépris et la condescendance affichés à leur égard par les flics, les surveillants des grandes-surfaces et (souvent) les caissières mêmes, mais aussi un sentiment d’identité et même de fierté très fort qui passe par (ce qu’il reste) de la langue. Mais j’ai pensé aussi, dans une similitude plus lointaine, à tous nos vieux ruraux qui, surtout lorsqu’ils ne peuvent plus tenir leur terre et leur potager, sont eux-mêmes astreints à la fréquentation assidue des supermarchés discounts de la ville la plus proche, où bien sûr ils passent pour de pauvres ploucs, et pis encore lorsqu’ils laissent glisser quelques mots de patois ou un accent trop fort, puis vont finir dans ces hospices et hôpitaux qui sont la négation, l’anéantissement de tout ce qu’ils ont été. Mais aussi, oui, j’ai pensé que chacun de nous, engagé dans une lutte impossible, perdue d’avance, contre la culture et la langue dominantes, était aussi Charlie à sa façon. Bref les raisons de s’identifier à Charlie, me semblent-ils, sont multiples.

       D’ailleurs pour finir je vais citer Charlie, l’autre, Charlie Hebdo, le numéro du 7 octobre 1998, une époque où le gouvernemetn Jospin s'était engagé à signer la Charte Européenne des langues régionales ou minoritaires ; elle fut signée (le 7 mai 1999) mais on ne la ratifia jamais, grâce au courant d’opinion dominant sur ces question dont le journal était la fidèle expression. Quel rapport ? Ben, vous allez voir, comment dans la citation qui suit, rigoureusement fidèle de l'oncle Bernard, le grand saut des aborigènes aux ploucs d’ici est déjà accompli et nous n’avons donc plus qu’à en inverser le sens. « Les aborigènes vont pouvoir parler leur patois, pardon, leur langue, sans se faire rire au nez. Et peut-être même garder leur accent c'est-à-dire leur béret et leurs sabots. [...] Lou Jospinou a raison. Maintenant que le bulldozer jacobin a laminé et éradiqué les pagnolades et les bécassinades, on peut élever les trois douzaines de couillons qui parlent encore leur pataquès (pardon : langue) au rang de patrimoine national et leur apposer un label fermier. » Bon, cela n’empêche pas d’acheter bien sûr le numéro de Charlie publié ce jour même, certes pas, mais il est aussi urgent, tant qu’il passe, car il ne restera guère, d’aller voir Charlie’s country.

Jean-Pierre Cavaillé

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[1] Les notices wikipedia en français et en anglais étant squelettiques, voir Robert M. W. Dixon, Australian Languages: Their Nature and Development, Cambridge University Press, 2002  (partiellement accessible sur google.books).