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Parlez-vous warlpiri ? Samson & Delilah, film aborigène

 

 Il est rare qu’un film parvienne à nous communiquer une vision du monde radicalement différente de celle dans laquelle nous baignons quotidiennement, c’est-à-dire à nous arracher à notre fausse spontanéité, et à nous faire apparaître comme étrangement familière la vision de l’autre. C’est le pari magistralement et magnifiquement tenu par Warwick Thornton dans Samson & Delilah qui nous plonge sans médiation dans l’univers visuel et sonore d’une petite communauté aborigène, au ras de la terre rouge et en plein ciel, dans la chaleur et le dépouillement du bush australien quelque part au centre de cette île continent. On entend toujours dire que lorsque les Anglais entreprirent la colonisation, voyant que ces peuples ne cultivaient pas, mais vivaient de cueillettes et de chasse, ne demeuraient pas, ne traçaient pas de jardins, ni de chemins, ils décrétèrent leur terre Terra nullius, terre de personne. Ce film porte à la fois sur ce rapport très particulier des aborigènes avec le sol, et sur cette dépossession aussi, bien sûr, fatalement. Ce film en effet   adhère de manière proprement matérielle, perceptive à ce qu’il donne à voir : le quotidien d’une sorte de bidonville du désert où une poignée de familles vivent dans le plus grand dénuement ; les jeunes y sont confrontés à un ennui et à un désoeuvrement infinis ; l’existence, dans la quasi immobilité des êtres et des choses, y paraît entièrement vouée à une compulsion lente de répétition : trois jeunes musiciens répètent un éternel bout du même morceau de reggae, un téléphone, auquel personne ne répond jamais, sonne dans une improbable cabine… Deux adolescents sont au centre de l’attention du réalisateur : un garçon et un fille, Samson et Delilah. Samson sniffe de l’essence et cherche à s’incruster dans la vie de Delilah, sans un mot, en  traînant  son matelas jusque dans la cour de l'élue.   Delilah assiste sa grand-mère malade et l’aide à réaliser de grandes peintures à points (dot painting) pour un galeriste de la ville ; elle regarde plutôt de travers ce garçon qui la suit partout, jusqu’à ce que, depuis la voiture où elle se retire le soir pour écouter des cassettes de romances mexicaines, elle l’aperçoit dansant seul dans la nuit… L’idylle réjouit la grand mère qui invite sa petite fille à partir avec ce garçon dont le « nom de peau » convient ; quand aux noms bibliques, évidemment ils font signes aussi à leur façon...

 Puis tout bascule ; rejetés par la communauté, violemment battus l’un et l’autre pour des raisons tout à fait différentes a priori (inconduite du garçon, mort de la grand-mère pour l’autre dont elle est tenue responsable, sans motif), Samson et Delilah s’enfuient vers la ville d’Alice-Spring, où la fugue se change en un véritable cauchemar, au long duquel Thornton dresse un réquisitoire sans appel sur le sort réservé aux aborigènes dans les villes des blancs. Réduits à n’être que des ombres affamées sous un pont d’autoroute, abandonnés de tous, agressés, violentés, ce voyage au bout de l’horreur se révèle pourtant une sorte de rédemption par l’amour… Ce qui n’est d’ailleurs pas selon moi l’aspect le plus envoûtant du film, bien qu’il soit aussi traité avec une grande retenue et économie de moyens. L'ensemble donne en tout cas un film à la fois d’une grande dureté, d’une grande force de protestation et d’une grande beauté. Thornton cite Terence Malick comme l’un de ses maîtres, et en effet il lui doit une partie de son esthétique.

Le sentiment d’étrangeté salutaire que suscite ce film, l’impression d’être projeté dans un mode de perception qui n’est pas le nôtre, a évidemment à voir avec l’identité du réalisateurs et de ses acteurs. Cela n’empêche d’ailleurs nullement, bien au contraire, le piège de l’identification de fonctionner  parfaitement ; la trajectoire de ces deux adolescents pourrait être transposée partout ou presque ailleurs dans le monde. Thornton a du reste expliqué que son histoire pourrait aussi se passer à Paris[1] et, je ne sais pourquoi, sans doute à cause du pont d’autoroute et à cause de l’absolue invisibilité sociale, j’ai tout de suite pensé (trop vite sans doute) à une transposition possible, directe, avec des Roms par exemple…

 Autant de raisons qui devraient assurer le succès de ce film, d’autant plus qu’il nous arrive bardé de reconnaissances, dont la camera d’or à Cannes 2009… Excusez du peu ! Or, si vous ne l’avez déjà vu comme moi à Paris, il y a peu de chances pour que puissiez désormais le visionner en salle. En tout cas, comme d’habitude, cela semble foutu pour Limoges, où le cinéma d’art et d’essai nous arrive au compte-goutte. Malgré son prix prestigieux, les distributeurs ont apparemment décidé qu’il ne passerait qu’en de rares salles, à Paris et en quelques villes choisies (une quinzaine de salles en tout et pour tout). Sans doute, ont-ils pensé et ainsi décidé que les aborigènes ne feraient pas recette en France… Ce déni cinglant de distribution pour un film ovationné et couronné pourrait bien avoir des motifs inavouables… Les aborigènes en effet ne seraient pas assez « sexy » pour les goûts occidentaux… C'est lae genre de crétinerie que l'on finit par trouver sur le net, fort révélatrice du fonctionnement imperturbable de la machine raciste[2].

 De ce film, qui possède une magnifique bande son, on lit partout qu’il est mutique, à l’enseigne du personnage de Samson, qui en effet ne parle jamais, et c’est sans doute une autre élément fait pour décourager le public... En réalité, même s’ils ne sont pas très nombreux, des échanges verbaux sont bien présents, en anglais, mais aussi et surtout en warlpiri, l’une des langues aborigènes parlées dans le désert central. Sur les centaines de langues existantes au moment de la colonisation, il en reste aujourd’hui moins d’une trentaine, dont le warlpiri, qui fait l’objet d’un enseignement bilingue[3].

 On trouve cette information, avec beaucoup d’autres dans le dossier de presse de la maison de production (Why not production) qui contient en particulier un entretien avec Barbara Glowczewski, l’une des meilleures spécialistes en France des aborigènes australiens, avec lesquels elle a travaillé plus de trente ans. Ces quelques pages apportent des clés précieuses, concernant par exemple la déréliction sociale des personnages, l’immense problème du chômage (80 % des aborigènes n’ont pas de travail) et des paradis artificiels (alcool, cannabis, essence), la violence à l’intérieur de la communauté, les rituels de deuil que l’on aperçoit dans le film, le rôle de la peinture, l’importance du nom de peau dans la formation des couples, le rôle des échanges entre groupes et des déplacements entre les sites sur d’immenses distances, et plus généralement sur l’importance du « dreaming », le « rêve », catégorie anthropologique aborigène fondamentale[4] à laquelle Barbara Glowczewski a consacré de nombreux travaux.

 C’est dans le livre de Glowczewski paru en 2004 dans la collection prestigieuse Terre Humaine, chez Plon, Rêves en colère avec les Aborigènes australiens que je me suis plongé, pour en apprendre un peu plus, et je suis entré dans ce livre  labyrinthique avec une véritable fascination… Une foule de phrases venant comme à point nommé faire échos au film et à la fois illustrer parfaitement les problèmes dans lesquels nous nous débattons ici : une série d’étranges courts-circuits entre l’Australie, où je ne suis jamais allé, et le Limousin...

 J’ai retenu quelques uns de ces passages et d’abord celui-ci, lorsque l’ethnologue déplore que le discours des autochtones « subit une nouvelle censure de la part de certains ethnologues et transmetteurs de culture qui, pour défendre les frontières de leur spécialité et celles un peu plus vastes de leur champ d’interdisciplinarité, refusent le statut de sujet analysant à ceux qu’ils souhaitent préserver comme objets d’études »[5]. Cette phrase m’a frappée parce que, justement, j’avais eu l’impression que ce que Thornton montrait, personne n’aurait pu le montrer à sa place, du moins pas « ainsi », et je me suis souvenu des remarques acerbes et amères toutes similaires que Marcelle Delpastre adressaient à ceux qui auraient tant voulues qu’elle restât une bonne et sage « informatrice » ne se mêlant pas, surtout pas, d’interprétation et d’ethnographie…

 Et puis ce constat de la spécialiste des peuples autochtones, sur lequel nous ne cessons de buter nous aussi, bien que nous n’ayons pour autant nulle prétention à l’autochtonie (il ne s’agirait pas, évidemment, d’effacer les différences les plus évidentes…) : « Chaque fois que le droit à la différence se propulse à l’avant-scène, la réaction resserre les coudes. Intellectuels de gauche ou de droite se retrouvent souvent sur ce front pour dénoncer, par exemple, toute revendication identitaire ethnique comme signe prétendu de fascisme. Or c’est précisément parce que la diversité ethnique est sans cesse décalée de ses repères territoriaux – pour des raisons politiques ou économiques – que les ghettos et les « purifications » ethniques détruisent les espaces d’échange et de cohabitation de cette diversité. Prendre l’effet vide et mortifère du syndrome racial pour le fondement de la diversité ethnique est une vieille tradition nourrie de préjugés, autrefois véhiculés par l’Église et les institutions de l’ordre mondial, qui ont créé des frontières artificielles sectionnant des sociétés et séparant des familles unies depuis des siècles par une organisation sociale commune »[6]. Voilà une fort bonne analyse, que j’opposerai volontiers à tous nos faiseurs de frontières nationales et régionales, à tous nos artistes de l’identité et de l’identitaire, à ceux qui nous verraient bien tous distribués dans nos clapiers respectifs, ou fusionnés de main de maître par la magie républicaine, avec l’aide de quelques lois d’assimilation minute…

 Une toute petite dernière citation enfin, pour la route : « Ce n’est pas en isolant et en interdisant les échanges qu’on préserve les différences, c’est au contraire en instituant des modes de circulation de gens et d’idées. Bien que peu d’anthropologues aient fait le lien entre la diversité linguistique et l’étendue des réseaux de solidarité et d’équivalences symboliques qui existent entre les différents groupes aborigènes, je suis convaincue que le leur force actuelle tient à cette équation »[7]. L’idée est extrêmement audacieuse ; il y aurait un lien fort entre la diversité linguistique et l’extension des réseaux de solidarité entre groupes d’aborigènes sur l’immense territoire australien, là où la vulgate consiste à répéter que la diversité linguistique naît et s’entretient du confinement des groupes. Sa transposition à d’autres situations, et donc bien sûr à la nôtre, n’est pas sans intérêt…

Jean-Pierre Cavaillé

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[1] Entretien avec Réjane Ereau du 19 Novembre 2009, pour Respect.mag.

[2] Je n’ai rien inventé; l’idée est exprimée par prétérition sur un forum ; un internaute, qui répond au doux pseudonyme de « Successful superfucker », y écrit texto : « ce n’est pas parce que les Aborigènes sont moches comme des poux et ne savent pas se fringuer qu’il ne faut pas aller voir leurs films » (je corrige évidemment le pluriel de « poux »). Remarque d’une bêtise consternante, qui montre comment le racisme rampe fort bien jusque dans les rangs des cinéphiles, à plus forte raison le peut-on penser des distributeurs, qui n’ont même pas besoin d’être cinéphiles. L’image du poux, évidemment, appartient à la phraséologie des nazies sur les juifs. Comme on le voit, elle est toujours active et complètement banalisée, s’il est vrai qu’elle peut-être utilisée en toute candeur par un spectateur qui voudrait pourtant en convaincre d’autres d’aller voir un film sur les aborigènes ! L’image du poux, du coup je l’ai cherchée sur google… J’aurais dû m’abstenir… Je suis tout de suite tombé sur le site et le forum vraiment immondes François Desouche, prisé par la mouvance nationaliste et identitaire, où les habitués s’en donnent à cœur joie, sans aucune censure ni auto-censure : un gars dont l’avatar est une croix occitane (hé oui !), du nom de Greg, y écrit que le peuple somalien mérite « la première marche du peuple le plus con et laid de la terre a égalité parfaite avec les comoriens » ; Clovis1 (sic !) renchérit : « y a encore plus vilains, les papous » et enfin un troisième Fiefienix : « y a encore plus vilains, un métis sri lankais-aborigene ». Retour donc aux aborigènes, comme champions toute catégorie de la laideur, où ne concourrent évidemment que les peuples de couleurs ! A une belle âme, qui s’indigne contre ce déversement de haine raciste, il est répondu froidement et simplement « à la fois tu es sur F. Desouche ». Je suis là à me demander si je vais gerber le réveillon sur mon écran, et je vois (si ce n’est pas de l’intox) que nous sommes plus de 600 en ligne à profiter des bonnes saillies de Greg, Clovis et Fiefenix sur les poux aborigènes et autres cloportes somaliennes. Les obsessions racialistes, on le voit, ne changent pas, leur abjection est sans fin, les « héros » du film de Thornton en font d’ailleurs les frais, et tout ce qu’on peut opposer à la bêtise absolue du racisme, des images ou des mots, est d’une extrême fragilité et précarité.

[3] voir l'article récent en anglais, très informé de Lo. Bianco J., Rhydwen M., « Is the extinction of Australia's indigenous languages inevitable ? », in J. Fishman ed., Can Threatened Languages be Saved? Clevedon, Buffalo, Toronto, Sydney, Multilingual Matters, 2001, p. 391–422.

[4] « Le terme anglais Dreaming désigne chez les aborigènes à la fois les êtres éternels, les récits mythiques dont ils sont les acteurs, leurs itinéraires et les points d’arrêt géographiques devenus des sites sacrés, ainsi que la matrice créative qui les génère », Rêves en colère avec les Aborigènes australiens , Plon, 2003, p. 43.

[5] Rêves en colère..., p. 22.

[6] Rêves en colère..., p. 24.

[7] Rêves en colère..., p. 38.