arton1890-8b80e

 

Luc Ferry : le républicanisme postcolonial contre l’enseignement des langues des migrants

 

Luc Ferry me donne l’occasion d’ajouter un codicille à mon post consacré au rejet massif du rapport sur l’intégration, accusé de promouvoir les « borborygmes des patois africains », c’est-à-dire, – crime suprême contre l’honneur et l’unité de la République – de proposer les langues de l’immigration. Le 16 janvier dernier sur France Culture à l’émission La Grande table notre ex-ministre de l’éducation déclarait en effet : « le débat a eu lieu […] de savoir si, lorsqu’on a des primo-arrivants, des jeunes qui viennent d’un pays étranger et qui ne parlent pas le français – on en a des milliers chaque année –, hé bien est-ce qu’on doit les enseigner dans leur langue ou est-ce qu’on doit les intégrer dans le français ? Voilà la question qui s’est posée très concrètement. Il y avait à l’intérieur de l’éducation nationale, un certain nombre de syndicats notamment qui étaient favorable à ce que l’on enseignât dans la langue des étrangers, pour respecter leur culture, le droit à la différence etc. puis au contraire les républicains qu’ils fussent de gauche ou de droite qui étaient favorable à l’intégration dans le français ».

Ferry semble faire ici référence à des « débats » ayant eu lieu durant son ministère, donc entre mai 2002 et mars 2004 ; j’aimerais bien savoir exactement lesquels et de quels « syndicats » il veut parler (ceci est un appel à témoins !), car son compte rendu, de toute évidence est faux ou du moins on ne peut plus tendancieux. Car, au sujet des primo-arrivants, jamais aucun débat n’a opposé des tenants de l’apprentissage des langues d’origine contre ceux de l’apprentissage du français ; mais la discussion met plutôt aux prises ceux qui envisagent un apprentissage bilingue, exploitant les compétences des enfants dans leurs langues d’origine et ceux que toute idée d’enseigner aux migrants les langues avec lesquelles ils sont, de fait, en contact en même temps que le français, hérissent et révulsent, soi disant au nom de la république une et indivisible. Ce refus, notons-le au passage, contredit les engagements de la France en la matière ; ainsi lit-on dans la littérature de la commission européenne, par exemple dans le document d’Eurydice de 2004 intitulé l’Intégration scolaire des enfants d’immigrés, que la « maîtrise de leur langue d’origine » en milieu scolaire facilite « l’apprentissage de la langue d’instruction et par-delà [stimule] leur développement dans tous ses aspects. De plus, la manière dont leur langue maternelle est considérée dans la société d’accueil joue un rôle dans l’estime de soi et dans l’identité des élèves immigrants et de leurs familles ». Et la France apparaît dans ce document comme l’un des pays qui a adopté des « dispositifs scolaires permettant aux élèves immigrants d’apprendre leur langue maternelle ». C’est tellement vrai que le ministre français, aujourd’hui encore, se vante de s’être opposé à ce qu’il jugeait et juge encore n’être qu’une dangereuse dérive communautariste ; et l’on voit le scandale soulevé par un rapport sur l’intégration qui, finalement, ne dit pas autre chose que la documentation européenne à ce sujet (sauf que celle-ci nourrit la fiction selon laquelle la France jouerait le jeu de l’apprentissage des langues maternelles, ce qui est une fausseté, voire un mensonge).

Ce refus « républicain », il faut le souligner, ne concerne d’ailleurs pas toutes les langues de tous les migrants, mais seulement celles des migrants pauvres et en particuliers les ressortissants d’Afrique et d’Asie. La poursuite du bilinguisme par les nombreux anglophones qui s’installent en France ne fait, elle, aucun problème. A travers l’invocation de la République, on trouve bien toujours les mêmes réflexes coloniaux. Si tel n’était pas le cas, comment pourrait-on justifier le fait que l’on ne juge pas l’anglophonie ou la germanophonie comme un obstacle à l’intégration, alors que l’on continue de considérer le bilinguisme des Maghrébins et des ressortissants d’Afrique noire comme un ferment de division sociale et politique et même souvent, sans rime ni raison, d’échec scolaire ?

La question de « l’intégration » à la française (il s’agit en fait d’« assimilation culturelle » et non simplement d’intégration), sous prétexte de lutte contre le communautarisme, cache fort mal la perpétuation des préjugés coloniaux et la reconduction des hiérarchies entre les peuples et les cultures. Du reste, si Luc Ferry, ce jour-là, a évoqué la question de l’enseignement dans les langues d’origine, c’était pour fournir un exemple des erreurs et des errances du « multiculturalisme », qu’il identifia tout au long de l’entretien au « communautarisme », les deux mots étant pour lui interchangeables et connotés de manière exclusivement négativement.

Ferry cita les noms du canadien Charles Taylor et de l’américain Michael Walzer (dont les positions sont d’ailleurs bien différentes), « qui, dit-il, détestent la tradition républicaine française […] pour eux c’est Vichy ; ils s’imaginent que c’est l’extermination des minorités, que c’est le système métrique imposé par la Révolution française et donc ils pensent qu’il y a quelque chose de totalitaire dans l’idée républicaine à la française ». On voit ici combien la parole du ministre est nuancée ! C’est qu’il a très mal encaissé les critiques que lui ont adressé les théoriciens du multiculturalisme au sujet de sa loi contre les signes religieux ostentatoires à l’école (l’ironie de l’histoire, c’est qu’une loi similaire est en ce moment en projet au Canada, à laquelle s’est opposée d’ailleurs Taylor, dans un rapport récent sur la laïcité, où l’on trouve ces mots : « La laïcité, au Québec, permet aux citoyens d’exprimer leurs convictions religieuses dans la mesure où cette expression n’entrave pas les droits et libertés d’autrui. C’est un aménagement institutionnel qui vise à protéger les droits et libertés, et non, comme en France, un principe constitutionnel et un marqueur identitaire à défendre. »).

Ferry, en réponse, diabolisait à l’antenne le modèle anglo-saxon, des « communautés séparées », disant que « sous l’apparence de la tolérance – ça a l’air très tolérant, chacun garde sa langue, sa cuisine… –, c’est une absence totale de respublica, de culture commune et de coexistence commune ». Allez donc dire aux américains, y compris aux plus communautaristes d’entre eux, qu’ils n’ont aucun sens de la chose publique ! Ce manque de nuance et de pertinence de la critique, associé à une pratique de l’amalgame qui laissa ce jour là les journalistes pantois (« mais vraiment pour vous le multiculturalisme et le communautarisme, c’est la même chose ? »), paraît assez indigne d’un philosophe.

Il ne s’agit pas ici de défendre le modèle anglosaxon, qui tend à l’institutionnalisation de communautés en effet séparées tout en introduisant des dispositifs correctifs visant à une intégration transcommunautaire. Mais je veux juste rappeler que le mot de multiculturalisme est descriptif avant d’être normatif ; le multiculturalisme est une donnée, qu’il serait absurde de nier, et l’adoption de politiques visant à le détruire par l’assimilation forcée – et tel est bien le modèle français – n’a rien de réaliste (des groupes résisteront toujours à l’assimilation ; les Rroms en donnent un parfait exemple) et ne saurait être considéré comme une démonstration de démocratie (c’est bien le moins que l’on puisse constater !). Ensuite, il faut souligner qu’il n’y a pas une seule idéologie normative multiculturaliste, qui serait le « communautarisme », comme l’affirme Ferry, mais qu’il y en a plusieurs et qu’elles divergent. Ferry aurait par exemple pu citer par exemple les travaux de Will Kymlicka (lui aussi canadien) qui présente une théorie du multiculturalisme dans le cadre d’une pensée politique très fermement libérale (voir en particulier la distinction essentielle qu’il établit entre les groupes d’immigrants ou polyethniques et les minorités nationales). On désigne en effet comme « multiculturaliste », en fin de compte, toute idéologie promouvant la diversité culturelle ; cette idéologie peut évidemment aller aussi bien dans le sens d’une essentialisation et d’une séparation des « communautés distinctes » que dans celui du contact, du mixage et des hybridations culturelles.

Un concept d’ailleurs était parfaitement absent de la parole ex-ministérielle, celui d’interculturalisme, qui semble pourtant être né en France et simultanément au Canada, dans les années 70, et ne cesse d’être proposé comme une alternative au multiculturalisme conçu comme la simple coexistence des communautés cloisonnées. Comme son nom l’indique l’interculturalisme s’intéresse d’abord au contact et aux échanges culturels ; à ce titre il a aussi et d’abord une valeur descriptive. Dans un dossier de l’Institut national de recherche pédagogique de 2007 (Approches interculturelles en éducation rédigé par Olivier Meunier), je lis que « L’interculturel est une manière d’analyser la diversité culturelle, mais à partir des processus et des dynamiques selon une logique relevant de la variation et de la complexité. C’est donc avant tout une démarche, une analyse, un regard et un mode d’interrogation sur les interactions culturelles. L’interculturel peut être compris comme une construction ouvrant à la compréhension des problèmes sociaux et éducatifs dans leur rapport avec la diversité culturelle. Il présente alors une visée éducative, ce qui n’est pas d’emblée le cas du multiculturel. Celui-ci se contente généralement de reconnaître la pluralité des groupes avec pour objectif d’éviter l’éclatement de l’unité collective. » Ainsi, le Conseil de l’Europe préconise-t-il le passage du multiculturalisme, comme « état naturel de la société, qui ne peut qu’être diverse » à l’interculturalisme , « qui se caractérise par des relations réciproques et la capacité des entités à bâtir des projets communs, assumer des responsabilités partagées et forger des identité s communes » (Cezar Bîrzea, Learning Democracy. Education Policies within the Council of Europe, 2003).

L’approche est intéressante et même, épistémologiquement nécessaire, mais notons, qu’en soi, au-delà de l’observation et de l’étude des processus d’interactions culturelles, elle n’implique aucune comportement normatif déterminé en matière de mesures positives et volontaires de promotion de la diversité ; elle est même susceptible de produire des méthodes éducatives visant à piloter les interactions de manière à réduire le multiple à l’unité et à œuvrer dans le sens d’une assimilation moins violente mais tout autant, voire plus efficace encore. Il faut bien sûr poser le principe selon lequel la diversité culturelle est, en soi, une bonne chose, à exploiter et à enrichir par le biais des institutions (et d’abord de l’école) pour que l’interculturalité puisse tout naturellement conduire à l’enseignement des cultures d’origine, mais le fait qu’elle s’émancipe d’une logique multiculturaliste séparatiste devrait surtout conduire à l’adoption de dispositifs permettant aussi à tous ceux qui le souhaitent de se confronter par le savoir et l’apprentissage des pratiques (y compris et d’abord linguistiques), aux cultures des migrants. De cela, on est bien sûr au plus loin, mais il faut au moins avoir le courage, par les temps qui courent, de le penser.

 

Jean-Pierre Cavaillé