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carte pubbliée sur le site du Partito Democratico durant la campagne

 

« Si può fare » : La langue comme gadget électoral

 

Dans la campagne électorale qui est en train de s’achever en Italie, le parti de centre gauche dirigé par Veltroni, il Partito Democratico, a choisi pour slogan, une adaptation italienne du « Yes we can » du candidat aux primaires du Democratic Party américain Obama : « Si può fare », que l’on traduirait en français par « On peut y arriver », ou « C’est possible ». La formule, on le voit, est plus mesurée, plus modeste, moins affirmative que celle de Obama. Peut-être parce que trop, y compris dans les rangs des militants de ce nouveau parti, qui a pourtant entièrement transformé le jeu électoral italien, jugent le retour de Berlusconi inévitable. « Si vedrà », on verra, et très vite…

 La chose étonnante pour un observateur français est que ce slogan a été traduit dans un nombre important de langues régionales italiennes. Ainsi les tee-shirts imprimés en soutien de la campagne arborent-ils fièrement ce qui est bien une partie du multilinguisme italien. Sur le site du PD, on trouve aussi, entre autres matériaux de propagande, une carte d’Italie tricolore, découpée comme un puzzle dont les pièces correspondent aux régions. Dans chacune des pièces peuvent se lire une ou deux manières spécifiques de dire « Si può fare » : depuis le « Ci si fa » des toscans jusqu’au « Wir schaffen das » du Süd-Tyrol ; du « Se peu fä » ligure au « ’U putemu fari » des siciliens. Ainsi Walter Veltroni, leader du PD, qui accomplit un voyage électoral autour de l’Italie en quarante-cinq étapes rencontre-t-il quotidiènement des militants qui arborent le slogan dans leur propre « dialecte », comme à Rimini par exemple, où il a tenu à s’afficher avec des jeunes qui arboraient des tee-shirts avec l’inscription « us po’ fe ».

 

 

         Aucun parti en France, pas même ceux qui soutiennent officiellement les langues régionales (principalement les Verts donc), n’imaginerait sans doute (hélas, combien hélas) faire une chose semblable. Cela reviendrait à briser la fiction de l’unité nationale monolingue, à prêter le flanc à toutes les accusations de séparatisme… Les condamnations fuseraient de partout et de toutes les orientations politiques, depuis l’extrême droite jusqu’à l’extrême gauche.

 Mais si une telle chose, par contre, ne soulève en Italie à peu près aucune controverse, en tout cas sur le fond[1], c’est que précisément, les multiples langues régionales, neutralisées en « dialetti », « dialectes » (seul terme utilisé durant cette campagne), ne représentent aucun enjeu politique en eux-mêmes (quels que soient les partis, y compris me semble-t-il la Lega del Nord), ni aucun véritable enjeu culturel, comme on peut le constater (hélas, combien hélas) en lisant la maigre littérature consacrée à cette intéressante initiative.

 Les raisons données par le parti lui-même pour la justifier se limitent à peu près aux seuls propos, partout repris, le plus souvent sans commentaires, d’Ermete Realacci, en charge de la communication du PD pour la campagne électorale : « Nous voulons transmettre le message d’une Italie qui parle d’une seule voix mais qui pense avec les divers esprits de ses territoires »[2][2]. Formule étrange d’ailleurs, parce que justement l’initiative vise à faire dire la même chose, et donc participer d’un seul et même esprit, ) à des voix multiples. Que veut dire ici la formule « divers esprits » ? Diverses spécificités culturelles, peut-être ? Cela en tout cas n’est pas dit clairement, l’invocation de la « voix » et des « esprits » permet de ne parler ni de « cultures », ni de « langues ».

 Comme le dit un autre texte glané sur le web, il s’agit par la multiplicité des idiomes locaux, d’arriver « aux cœurs » de tous ; le but, exclusivement communicationnel et propagandiste, étant de produire l’illusion que personne n’est oublié, que le moindre recoin de la botte est pris en considération, à travers une spécificité qui ne va pas au-delà de la seule expression dialectale. Le fait que dans la représentation géographique proposée, les formules baignent toutes dans les couleurs du drapeaux italien qui recouvrent entièrement le pays, et sans aucune indication qui marquât par des noms les identités régionales ou les unités linguistiques, est je crois hautement significatif.

 La carte proposée du reste est complètement fictive et il s’en faut de beaucoup pour que toutes les communautés linguistiques y soient représentées. Elle est entièrement fictive parce qu’elle induit l’idée qu’il existe un – ou deux au maximum – "dialecte" par région administrative, s’arrêtant à ses frontières, la trouvaille du puzzle n’induisant guère d’ailleurs à penser la porosité des limites. Or la géographie italiennes des langues régionales est autrement complexe. On est quand même étonné de trouver une seule version pour l’ensemble de la Sardaigne, où coexistent deux grandes zones linguistiques et une enclave catalane. Cela est la même chose pour la Campanie, les Pouilles, la Calabre, la Sicile… les minorités arbëresh (albanaise), griko (grecque), croate etc. sont absolument absentes… comme l’occitan des vallées alpines (sans parler de celui de Guardia en Calabre)… Les pendre en compte aurait impliqué aller au-delà des découpages administratifs, s’engager dans la dense réalité de la multiplicité linguistique et culturelle du pays. Mais cela n’était nullement le propos, ni l’intérêt des communicateurs de Veltroni. Manifestement, ils n’ont pas même eu recours aux conseils du moindre linguiste (on peut dire tout le mal que l’on veut des dialectologues italiens, mais aucun ne souscrirait je crois à une telle simplification/falsification).

             On reste songeur par exemple, quand on lit comment s’est opéré le choix de la traduction du slogan en Molise. C’est du moins ce que rapporte l’agence de journalisme Aise, « leader », dit-on sur le site molisan Nuvole in Rete, pour les informations concernant les italiens dans le monde. Selon cette source, le dialecte molisan serait « l'un des plus complexes et surtout méconnus ». On s’est alors retourné vers une association, Forche Caudine (Fourches Caudines), « cercle historique de molisans à Rome » (cela veut-il dire que les molisans de Molise, eux, en sauraient moins que les érudits de la capitale politique du pays ? il semblerait), lequel a pris l’initiative de « concerter » la décision, en ayant recours « aux nouvelles technologies » afin de solliciter l’avis des molisans dispersés dans le monde entier par le biais de presque trois mille e-mail. Le critère de sélection étalbi est tout simplement celui de la « majorité » : c'est ainsi que « Zë pò fà » écrit avec le « ë » pour indiquer un « e » muet, l’a emporté  et figure maintenant sur les tee-shirts et la carte d’Italie. Mais, lit-on dans le même article, la consultation a eu le mérite de faire « émerger les propositions les plus disparates », avec la traduction du slogan en croate, albanais et serbe, minorités linguistiques présentes en Molise... En outre de nombreuses variantes territoriales furent évoquées, comme « Cë pò fà » ou « Se po feaje ». Le fait qu’elles aient été écartées ne pose apparemment aucun problème : il est juste et parfaitement démocratique, puisque… elles n’ont pas eu la majorité dans l’échantillon des molisans du monde entier (la Molise, encore une fois, apparemment non comprise). Il revient à la majorité des internautes (la question de la représentativité de ces derniers n’est bien sûr pas posée, il est suggéré en tout cas qu’elle est supérieure à celle des à celle des idiots – entendu bien sûr au sens étymologique qui n’utilisent pas encore ce mirifique outil de communication) de décider quelle est l’expression molisane la plus « authentique » ! On ne peut imaginer d’expression plus aberrante de la démocratie d’une part, puisque les minorités sont réduites à la non représentativité parce que non-majoritaires et de la linguistique d’autre part, dès lors que les faits de langage sont traités comme des opinions. Que dirait-on si pour attester des vérités physiques ou médicales, les chercheurs se basaient sur les enquêtes d’opinion ? Cet exemple révèle en tout cas le manque total de sérieux de l’entreprise, où la langue n’est vraiment rien d’autre qu’un gadget électoral.

                L’établissement précipité et confus de cette carte des slogans dialectaux ne fait bien sûr pas l’unanimité. Des bourdes sont signalées sur le web : ainsi à Trieste, le slogan est-il devenu « Xe pol far ». Sur à peine trois mots, signale Corrado Premuda sur le site de Bora.la, on trouve une erreur grossière. La version correcte en effet serait « Se pol far », car le pronom impersonnel « si » italien devient en triestin « se » et non « xe », qui est le verbe être à la troisième personne du présent de l’indicatif. Mais il pourrait s’agir de la version vénitienne, qui en effet, s’écrirait ainsi. C’est ce que laisse penser la carte. Mais alors l’idiome de Trieste, ville importante s’il en fut, passe carrément à la trappe… De même, les napolitains de l'Istituto Linguistico Campano (article Veltoni e noi), consultés, se disent-ils mécontents de la graphie choisie, différente de celle qu'ils avaient préconisé.

                   Une autre chose fort intéressante : la rencontre par Veltroni, lors de son tour d’Italie, des modes d'expression  l’expression « dialectaux », quand ils deviennent le véhicule de la confrontation sociale. On trouve ainsi sur le site A Sangue freddo le récit d’un incident édifiant survenu au début du meeting du leader à Padoue, où un homme âgé s’en est pris vertement à l’orateur, en lui demandant « dans un pur dialecte padouan » comment il est possible de vivre avec moins de 500 euros par mois, selon ce qu’a entendu le témoin, et d’autres propos embarrassants. L’homme fut bien vite accosté par la police et sommé de se taire et de donner ses papiers, puis emporté au dehors. Voilà le type de manifestations dialectales dont le PD se passerait aisément (sachant qu’il est constitué largement des membres du gouvernement précédent)

Or le parti ne présente aucun immigré sur ses listes, pas un… et cela est très, très inquiétant, car c’est une façon de s’aligner par la passivité sur la xénophobie désormais tonitruante, quasi officielle du parti berlusconien après intégration de l’extrême droite. C’est ce que relève l’écrivain et anthropologue algérien Amara Lakhous, qui déplore aussi l’absence de tout droit de vote : « Les italiens de l’étranger, qui ne vivent pas en Italie, peuvent voter. Les enfants des immigrés, qui supportent l’équipe de foot nationale, qui parlent les dialectes locaux et souvent ont toujours vécus ici, ne le peuvent pas ». A ceux-là, effet, ça leur fait une belle jambe de pouvoir lire en italien, napolitain ou toscan, que c’est possible, qu’on peut y arriver… C’est bien ce qu’ils tentent de faire eux-mêmes, dans leurs stratégie de survie quotidienne, en tant de langues, que la petite carte de la propagande veltronienne n’y suffirait pas.

 Enfin, il faut tout de même remarquer que bien d’autres langues sont présentes sur le territoire italien que celles mal nommées « dialectes ». Elles sont évidemment tout à fait occultées et même peut-on dire délibérément occultées par cette Italie des dialectes typiques. Mais plus encore, ces immigrés de toute origine, en Italie, parlent très souvent les « dialectes » des régions où ils élisent domicile, et par ce truchement aussi devraient recevoir une attention particulièrement du parti de centre-gauche soi-disant démocratique. 

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

[1] La seule objection que j’ai trouvée, très significative, sur le blog dextrême droite : destra di popolo.net, est le reproche de faire passer les italiens pour des « provinciali », des « provinciaux »….

[2] “vogliamo trasmettere il messaggio di un’Italia che parli con una sola voce ma che pensi con le diverse menti dei suoi territori”.