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Livre sur les langues régionales et « potentiel commercial »

Les éditions parisiennes du Cavalier Bleu, créées en 2000, se sont faites connaître pour une collection de vulgarisation en sciences humaines intitulée Les idées reçues, riche aujourd’hui de plus de 200 titres sur les sujets les plus variés, souvent écrits par de bons spécialistes des questions traitées. Pour donner une idée de la diversité des thèmes traités dans ces petits livres de 128 pages, généralement bien faits, il suffit de citer les derniers titres parus : L’Assemblée nationale (Bernard Accoyer), Les Gitans (Marc Bordigoni), Le Jazz (Julien Delli Fiori), Le Liban (Daniel Meyer), Mythologie de la peopolisation (Jamil Dakhlia). Sont annoncés L’Anarchisme, Le Maghreb, Le Maroc

Le principe de cette collection me paraît très judicieux : ce sont les énoncés des plus courantes idées reçues sur le sujet traité, regroupée sous des rubriques générales, qui structurent chacun des ouvrages et servent de titres aux différents chapitres, de sorte que le savoir est transmis à travers l’analyse et la déconstruction des préjugés, poncifs, idées toutes faites. Cette manière de procéder me semble particulièrement attractive et pédagogique, et conduit à proposer une vision de la connaissance à la fois combative et dialogique, qui conduit d’abord le lecteur à se défier de ce qu’il croit savoir parce qu’il le trouve répété partout.

Ainsi à titre d’exemple, l’ouvrage sur Les Corses est organisé par son auteur, Philippe Franchini, de la façon suivante : Caractère et tradition : « Ils sont machos et vénèrent leur mère. » ; « Ils sont individualistes. » ; « Ils forment une vraie mafia. » ; « En Corse, la loi du silence est sacrée. » ; « Ils sont susceptibles et manquent d'humour. » ; « La culture corse se résume au chant polyphonique. » Société et Economie : « Les Corses n’aiment guère le travail. » ; « Ils sont douaniers, adjudants ou gardiens de prison. » ; « Quand ils ne sont pas fonctionnaires, ils sont gangsters ou patrons de casino. » ; « Le tourisme est la seule richesse de l’île de beauté. » ; « La Corse coûte cher à la France. » Politique et Actualité : « Les Corses ne respectent pas la loi, ne paient pas leurs impôts et font voter les morts. » ; « Les nationalistes sont tous des terroristes. » ; « Ils sont xénophobes et racistes. » ; « Si les Corses veulent l’indépendance, qu’ils la prennent. ».

Je venais de lire l’excellent volume d’Antony Pecqueux sur Le Rap, et outre ceux consacrés aux Corses et aux Gitans, j’avais repéré divers titres qui touchaient aux thématiques de ce blog : La Bretagne, de François de Beaulieu ; La Francophonie, de Claire Tréran ; La Colonisation, de Christelle Tarraud ; La Nation, de Gil Delannoi ; Les Français, de Nelly Mauchamp ; La Laïcité, de Pierre Khan et aussi un ouvrage promotionnel composé de chapitres empruntés aux livres déjà parus (une sorte de best of thématique), intitulé La France : une idée reçue ?

C’est ainsi que l’idée me vint de proposer à l’éditeur d’ajouter à la série Les Langues Régionales, presque étonné de ne le pas trouver dans la liste. Les énoncés des idées reçues sur la question se pressaient déjà en foule à mon esprit : « Les langues régionales sont des patois » ; « Les langues régionales enseignées aujourd’hui sont artificielles » ; « Les langues régionales sont des langues mortes » ; « Les enfants qui parlent les langues régionales parlent mal le français » ; « Les Langues régionales sont imperméables à la modernité » ; « Les langues régionales menacent l’intégrité de la République » ; « Les défenseurs des langues régionales sont passéistes et réactionnaires » ; « Ils se sont compromis avec le régime de Vichy » ; « Ils sont hostiles à la laïcité », « ils sont communautaristes », etc. etc.

          Je fis donc ma proposition en ligne, comme le site de l’éditeur en donne la possibilité. Voici la réponse qui m’a été faite (au moins sais-je gré à la maison de m’avoir répondu) : « Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à notre collection "idées reçues" et pour votre proposition d’un ouvrage sur les « langues régionales ». Malheureusement, le potentiel commercial d’un tel titre nous apparaît trop limité et les ventes donc insuffisantes pour rentabiliser la publication d’un tel ouvrage. Aussi, ne pouvons-nous pas donner une suite favorable à votre proposition. Bien à vous. »

          Cette réponse, je dois dire, ne m’a pas peu surpris, au vu des ouvrages déjà publiés dans la collection en question, consacrés à maints sujets dont rien ne me semble indiquer qu’ils puissent représenter un « potentiel commercial » supérieur à celui que je proposais, comme par exemple, en vrac, L’Australie, L’Allemagne, Les Belges, La Chasse, Les Croisades, L’Épilepsie, Les Harkis, La Graphologie, etc. etc.

          De deux choses l’une, soit cette réponse vise à éconduire poliment un sujet qui gêne, un sujet dont la légitimité n’est pas acquise, ce qui n’est pas exclu (mais je n’y crois guère) ; soit effectivement l’éditrice est convaincue que le titre n’est pas « porteur » et ne se vendra pas (un autre message, suite à une réaction agacée de ma part, évoque un « plantage assuré »). Elle trahit ainsi, à mon avis, sa méconnaissance totale de l’intérêt suscité par le sujet, dont témoigne entre autres choses et outre les statistiques de lecture du présent blog, le nombre d’interventions sur les forums des journaux dès que (c’est-à-dire en effet assez rarement) le sujet est discuté et cette ignorance, à mon sens, n’est pas étrangère au lieu d’implantation de la maison d’édition (Paris, comme je l'ai dit). Mais cette ignorance est révélatrice du fait que, en effet, vu de Paris, dans les milieux universitaires et « lettrés », ce sujet n’intéresse personne et n’est donc pas considéré comme susceptible d’intéresser qui ce soit dans le vaste public francophone. Voilà des idées reçues à rajouter aux autres sur le sujet : « les langues régionales n’intéressent personne », « les langues régionales ne représentent aucun potentiel commercial »…

          C’est la situation objective que je rencontre tous les jours dans la capitale : d’une part, en effet, l’absence de légitimité académique du sujet, de l’autre son caractère incongru et futile. Il en sera ainsi tant que nous ne parviendrons pas à faire naître une discussion publique sur ces questions au niveau national, c’est-à-dire, bien sûr, relayée par les médias parisiens. Lorsque ce jour viendra, s’il vient, ce sont les éditeurs qui nous écrirons pour nous proposer de plancher sur le sujet, mais en attendant, nous continuerons à passer au mieux pour de ridicules fantoches.

Jean-Pierre Cavaillé

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