Mescladis e còps de gula

blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique.

24 juin 2007

La langue marâtre. La lenga mairastra

Veni de tornar trobar per talastre dins la memoria en rambalh de mon ordinador aquelas linhòtas en frances, de julhet de 2002, qu’aviaí completament doblidadas (deja !). Me pensi que son mas primièras soscadissas sus aquel afar de las lengas. Dison pas grand causa d’original mas balhan plan l’idea, çò me sembla, de la tòca d’aquel blòg, qu’es fin finala pas tant de militar, de far conéisser de libres, de musica ò de films e de fiular la conariás que se dison e legisson cada jorn sul sicut, mas puslèu d’ensajar ièu d’i comprene quicòm. An aquel moment, eri dins las Polhas en Italia e, se me soveni plan, d’aver vista e enregistrada una pèça de teatre en salentin, sus la plaça d’un vilatge blanc, amb tot lo monde assemblats jos lo cel traucat de las gridas dels faucilhs, es pas per res dins aquela decision.

teatroscorrano

Piccolo Teatro Scorranese

E mo... fazza Diu !!!!


La langue marâtre

C’est pour essayer d’y voir plus clair dans cette affaire des langues mal dites régionales et de leur contentieux avec le français que j’ai décidé d’ouvrir ce document sur mon traitement de texte, pour y jeter mes souscadisses comme elles viendront. Elles auront sans doute un fort caractère introspectif parce que cette préoccupation est inséparable d’un souci d’analyser ce qui est en train de m’arriver, depuis que j’ai recommencé, il y a maintenant un peu plus de deux ans, à m’intéresser de près à l’occitan, lorsque j’ai pris la décision de me donner les moyens de sauter le pas, c’est-à-dire, de parler enfin la langue et, dans la foulée, de l’écrire, après l’avoir fréquentée toute mon enfance, à Caussade et à Albi, entouré de gens qui la parlaient – mes grands-parents, mon père, des voisins… mais qui ne me l’ont pas réellement apprise, parce que j’étais un enfant, et qu’il fut décidé de manière tacite, confuse, mais irrévocable, que l’on épargnerait désormais cette honte aux générations futures. Autrement dit, cette réflexion est aussi, peut-être d’abord, un exercice de mémoire, qui est celui-là même par lequel il m’a été possible de me mettre à parler, tant bien que mal et – hélas – plutôt mal que bien, en me réappropriant, en remaniant et en transformant radicalement les bribes de langue qui me restaient, avec l’aide des livres, des cassettes de collectage, de Radio occitania (au niveau de langue trop souvent calamiteux), et surtout de la fréquentation de quelques cours à l’université.

 

Mais pourquoi le faire en français ? La question se pose, et c’est une question toute nouvelle pour moi. Pourquoi est-ce que j’entreprends d’écrire en français sur l’occitan et non l’inverse ? Je ne sais trop comment les choses iront de l’avant, ni d’ailleurs si elles iront tout court, mais la réponse provisoire paraît simple : la conviction de ne pouvoir prétendre à une sûreté d’expression suffisante en òc. Il y a peut-être aussi une autre raison : s’il arrive que ces lignes finissent par devenir publiables, je voudrais qu’elles contribuent à susciter le trouble et le malaise dans l’usage même de la langue maîtresse.

 

 Enfin, cette décision d’écrire est sans doute précipitée, parce que je suis encore très ignorant sur le sujet, mais c’est aussi que j’ai peur de devenir trop vite savant : le savoir universitaire me paraît à la fois susceptible d’escamoter le problème de la langue comme problème personnel et d’affaiblir la critique politique. Je voudrais plutôt me donner les moyens d’une appropriation critique de savoirs, dont je sais par avance qu’ils sont presque toujours au service d’idéologies que je récuse, où dans lesquelles je ne me reconnais que par tactique. 

***

 

Daissatz nos crebar

 

L’expérience la plus dure, commune sans doute à tous ceux qui cherchent à renouer le fil rompu d’une pratique familiale, intergénérationnelle de la langue, est de se heurter au refus narquois, agacé ou amer de ses propres parents. Dans l’effort d’apprentissage et de transmission, ils voient quelque chose comme une sorte de snobisme citadin, d’impudeur aussi envers eux et finalement de mépris. Car il est bien clair, à leurs yeux, que c’est « leur » patois et non le nôtre, et qu’à cet égard nous n’avons rien en commun. Elle est la langue de leur monde qui doit disparaître avec eux et ils voudraient bien qu’on les laisse crever tranquilles. Ils se plaignent bien sûr de la désertification et du silence qui croît, à mesure que meurent un à un leurs interlocuteurs... Mais comment pourrions-nous imaginer que notre bavardage déplacé et maladroit puisse compenser une telle perte ? Il ne fait que leur en donner un sentiment plus aigu et plus désespéré. Aussi se montrent-ils volontiers blessants, soulignant la qualité déplorable de notre accent ou de notre scansion, l’incongruité de notre vocabulaire appris dans les livres, etc.

 

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Monsieur Dont-dont

 

« … dans aucune des langues dont il est question n’existe le vocabulaire des sciences et des techniques dont je suis en charge dans l’enseignement professionnel »[1]. J’ai vu sur le stand d’une librairie occitane au forum des langues de Decazeville un glossaire occitan des années 70, entièrement consacré au vocabulaire technique du nucléaire : il m’a paru saugrenu et dérisoire. Aujourd’hui, je regrette de ne pas l’avoir acheté. Je l’aurais envoyé à monsieur le ministre avec un petite lettre où j’aurais tenté de lui expliquer que sa haine des patois n’a aucune raison d’être, qu’il fantasme des ennemis politiques là où il pourrait trouver tout aussi bien des alliés, s’il faisait preuve d’un peu de tolérance et d’abord de simple bon sens. Mais à la fois, je pense exactement le contraire, et il ne fait aucun doute que cette haine est symptomatique d’une conception foncièrement autoritaire et en fait crypto-totalitaire en matière de politique linguistique et culturelle. Cette conception et ces pratiques politiques ne sauraient être évidemment assumées comme telle, parce qu’elles sont en contradiction flagrante avec les principes dont elles se réclament. On peut et on doit mettre cette contradiction en évidence et la dénoncer, appeler à plus de bon sens, de logique et de cohérence, mais cela ne suffit pas ; la haine du patois est toujours là.

Dans ces affaires de langue, j’ai souvent l’impression naïve que la seule invocation du bon sens et des valeurs démocratiques devrait suffire à convaincre les plus récalcitrants et, à la fois, je constate que même les arguments les plus évidents et consensuels ne peuvent faire changer d’avis ceux-là mêmes qui sont prêts à reconnaître la faiblesse logique de leur position (le fait qu’elle soit en contradiction avec leurs propres principes éthiques et politiques). Le cœur du problème est peut-être à chercher dans ce nœud de passions négatives, de préjugés identificatoires et d’habitudes invétérées qui constituent la paranoïa française de la langue supérieure, unique, exclusive, cernée de toute part, menacée au dehors et au dedans, par le haut et par le bas, par l’anglais et l’arabe, le corse et le breton, les créoles et les argots.

 

*** 

Négationnisme linguistique

 

On entend souvent, on lit souvent que les discussions autour des langues « régionales » n’ont aucun sens, parce que ces « langues » ne seraient plus parlées par personne. On leur reconnaît donc le statut de « langues », mais uniquement à titre posthume… Bien sûr des vivants tentent de se faire entendre pour dire qu’ils les parlent encore, ou à nouveau. Mais les arguments du négationnisme linguistique sont imparables : enlevez les vieux qui vont crever bientôt, les enfants des écoles par immersion, contraints à une pratique absurde, et quelques extrémistes à la fois vichistes et soixante-huitards attardés (çò ditz Mélanchon), heureusement en nombre dérisoire, et il ne reste personne. Et il n’y a aucun sens évidemment à dépenser les deniers publics pour entretenir artificiellement des langues qui ne sont en fait plus parlées par personne. Mais il est une forme de négationnisme plus violent encore, plus exaspérant et terrible : c’est celui qui consiste à faire un silence absolu sur la question linguistique. Par exemple on entend sur France Culture (Pays d’ici) des heures d’émission sur la vie dans les Cévennes sans que ne soit une seule fois évoquée, d’aucune façon, la présence de la langue, ou sous une forme plus populaire, on édite des dictionnaires de prénoms « traditionnels » « régionaux » tous français. C’est évidemment la même chose pour les livres de contes des veillées basques ou bretonnes, pour les livres de cuisine, etc. Les exemples sont légion. Ainsi, le négationnisme linguistique, qui fait du français la langue éternelle et unique du territoire national, porte-t-il aussi bien sur le passé que sur le présent. Aux revendications régionalistes actuelles, on oppose encore, sans aucun scrupule, peut-être même sans se rendre compte de la contradiction, les morts de quatorze dix huit, dont une majorité sans doute n’avaient pas le Français comme langue maternelle.

J.-P. C.


teatro

Piccolo Teatro Scorranese

Li cumprumessi sposi


 

 

[1] Déclaration de Jean-Luc Mélenchon, à l’occasion d’une question parlementaire sur la création d’un centre de préparation au Capes d’occitan à Nice, cité par la Setmana, n° 364.

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23 juin 2007

Sempre vivu ! 100 % Corse

 

semprevivu

 Sempre vivu ! Robin Renucci a pris un titre corse pour un film très largement tourné en langue corse, dans le village d’Olmi Capella dans le territoire du Giunssani. « Toujours vivant », « totjorn viu », comme on dirait nous ; toujours vivant, le maire de ce village de montagne que tout le monde croit mort, quiproquo servant de moteur à une belle comédie à l’italienne, « toujours vivant » aussi, sempre vivu, le corse, la langue corse et bien vivants, toujours vifs les corses eux-mêmes, malgré leur exode sans fin, leurs luttes fratricides, les difficultés de tous ordres et, surtout peut-être, leur folklorisation. A tout cela, ils ont pourtant survécu. Comme le dit le sous-titre : « Qui a dit que nous étions morts ? ». Le film, dans l’ensemble très roboratif, est à la fois une satire sans concession de la société corse et une preuve par la langue et les actes de sa vigueur. Renucci n’évite aucun des sujets qui fâchent, comme la corruption des élus ou le combat nationaliste, et les traite sur le mode de la farce sans sombrer pour autant dans les poncifs éculés et humiliants des Astérix en Corse et autres Enquête corse. C’est que le regard vient de l’intérieur, et porté justement par la langue, le jeu diglossique du français et du corse, qui donne poids et sens à des personnages servis pour la plupart par des acteurs du cru, improvisés et néanmoins excellents. Angèle Massei, en particulier, alias Lelle, femme du maire Pantaleone, octogénaire truculente, crève l’écran. Le personnage inattendu de la bonne venue des Indes lointaines est aussi une belle trouvaille, tout à fait à sa place dans un film où l’illustration de l’identité locale se fait dans l’ouverture au vaste monde, et pas seulement au continent, d’où reviennent les enfants prodigues accompagnés de blondes évaporées et dont on espère les subsides salutaires. La relation au pouvoir central, pour le moins ambiguë, est bien illustrée par la réception de cet improbable ministre descendu du ciel dans son hélicoptère, le temps de signer un contrat pour la création d’un théâtre dans ce village de 150 habitants et d’assister à un spectacle nocturne.

 Le théâtre, omniprésent dans le film – une mémé ne cesse de parler d’Antigone – est en fait la grande affaire de Renucci. Non content d’être l’acteur que tout le monde connaît, il organise les Rencontres Internationales de Théâtre en Corse et a fondé l’ARIA (Association des Rencontres Internationales Artistiques), structure qui s’inscrit dans la tradition de l’Éducation Populaire, dont l’acteur-réalisateur est lui-même issu et qui, depuis 1998, a produit de nombreux spectacles dans l’île, dont une bonne dizaine en langue corse. Du reste, le film est né d’un atelier d’écriture, que le réalisateur a animé en Corse avec l’écrivain Ricardo Montserrat et peaufiné avec plusieurs scénaristes dont, in fine, le non moins fameux Jean-Bernard Pouy, auteur de la série du Poulpe. De cet atelier était sorti, comme le raconte le réalisateur, « l’idée de la frénésie d’un village qui découvre le théâtre puis celle de la mort d’un homme. ‘Avà hè mortu’, disaient-ils, ce qui signifie ‘Maintenant il est mort’ ». Avà hè mortu est du reste le titre d’un précédent spectacle et d’un précédent film de Renucci : « l’atelier d’écriture avait débouché sur une pièce de théâtre noire, sombre, autour des rituels de la mort, j’ai voulu que le film soit baroque car la Corse est théâtrale  et baroque, mêlant profane et sacré, dorures, fastes, maquis épineux et bouses de vache... ».

            Dès le début, un partie des rôles majeurs étaient destinées à des voisines du village et des gens des environs, tenus au secret de leur élection : « Pendant toutes ces années où j’étais en train d’élaborer le scénario, je n’ai rien dit aux quatre mémés du village pour qui j’avais écrit des rôles, dont le personnage principal de Léllé pour Angèle Massei, quatre-vingt-trois ans. Je suis allé leur faire part de cette proposition quatre semaines avant le tournage en croisant les doigts pour qu’elles acceptent […] J’ai fait appel à d’autres villageois, comme Jacques Luiggi, un vieux monsieur qui tient un snack en haut de Pioggiola. Il n’avait jamais joué et n’a eu aucune hésitation quand je lui ai proposé le rôle de Bernabeu, pourtant lourd en texte.»[1] Ces présences sont essentielles, elles donnent au film, proprement sa consistance, sa densité humaine et langagière.

 Renucci raconte aussi volontiers les mille difficultés financières qu’il a rencontrées pour mener à bien son projet ; ce qui glaçait le plus les éventuels soutiens étant la décision de tourner en corse et cela bien sûr en dit long sur la force des préjugés. On produit pourtant en France des films iraniens ou taïwanais, souvent d’ailleurs en effet excellents voire admirables, dans lesquels les cinéphiles français veulent entendre, à juste tire, la langue orignale. Il semble bien qu’il n’en aille pas de même pour des films français tournés dans les langues de France, censées depuis longtemps, depuis au moins que le cinéma existe, et en fait bien avant, ne plus exister. « J’ai fait un film, déclare-t-il dans l’Huma, pour toucher le grand public avec des moyens de résistant, sans acteurs connus, en situant l’histoire en Corse, en langue corse... Je me suis heurté à toutes les difficultés possibles et inimaginables pour sa production, sa diffusion, sa distribution ». Pourtant, Renucci n’a rien d’un dangereux révolutionnaire, à moins que le seul fait de tourner en langue corse avec des acteurs inconnus, soit de fait révolutionnaire, même si le message n’a rien de nationaliste et pas même de régionaliste : « Je ne suis ni régionaliste ni adepte d’aucun nationalisme. Je souhaite que l’on reconnaisse ce qui existe, notamment cette langue corse qui, tout comme le français, vient du latin ancien. Il me paraissait intéressant de l’entendre, dès le titre et au-delà, de saisir sa capacité à véhiculer du sens. La Corse souffre d’une absence de représentation et des images sinistres qui lui furent appliquées par Maupassant ou Mérimée. J’ai voulu rapporter ces clichés et les brosser d’un grand coup de couleur […] j’ai choisi l’autodérision, avec quelque chose de très italien qui, en Corse, colore notre identité commune. […] Pas de querelles entre les Anciens et les Modernes mais des jeunes, des vieux, le continental et le local. Dans la réalité de ces villages corses très autarciques existent des gens, leurs voix, leurs pensées, leurs cheminements. Plus on est proche d’une réalité humaine, plus on est dans l’universel. Plus l’individu est édulcoré, plus on est dans la soupe du lieu commun.» Et il ajoute : « Bien sûr, ajoute-t-il, en Corse la langue est minorée et la situation géographique ajoute à l’isolement, mais le film est aussi un peu un cri, un appel à une réflexion qui vaut tout autant pour la Creuse ».

 Cela est fort bien dit, et cette pensée pour la Creuse toute voisine, où la langue est infiniment plus minorée encore, me va droit au cœur, mais mon regret de spectateur est cependant que la force corrosive de la comédie reste bridée par l’objectif explicite de trouver, malgré tout, un arrangement, un compromis, sinon un consensus, qui rassemble toute la communauté villageoise et, autour d’elle, dans le rire et surtout l’émotion partagée, suscite l’adhésion du spectateur bienveillant. Cette proposition, en soi tout à fait respectable, affaiblit le film qui manque, à mon sens, à la fois de méchanceté et d’audace dans la manipulation des lieux communs et dans l’invention. Le corse y apparaît comme une langue presque « convenable », là où sans doute aurait pu être exploité, plus encore, son potentiel burlesque, voire grotesque, dans la rupture – ou la continuité parodique – avec le français. Car la liberté que nous laisse la diglossie est, au moins, de mal nous tenir. Du reste, on saisit des différences très importantes dans la maîtrise de la langue, et surtout dans son accentuation… La jeune actrice qui joue la petite fille du patriarche, en particulier, n’est guère crédible, et l’on sent bien à ce genre de signes que le problème de la transmission est, dans les faits, crucial, même si le film cherche à montrer que, vaille que vaille, la langue passe et l’héritage est accepté.

 Une dernière chose : dans aucun des papiers consacrés au film je n’ai trouvé l’expression de « patois corse », présent par ailleurs sur la toile (sur Google, 171 pages signalées contre 77100 pour « langue corse »). Voilà la preuve, selon moi, que les corses sont en train de parvenir à faire reconnaître leur dignité linguistique, ce dont nous sommes encore très loin… Sur une vidéo de tf1 montrant les réactions après la première projection au village, l’une des mémés dit simplement : « Je suis très contente d’être corse, d’être une femme de ce pays ».

 Pour conclure, voici un petit résumé du film en corse, signalant une avant première au festival Arte Mare de Bastia, glané sur le site de culture corse ACEDEC : « Robin Renucci hà presentatu u so secondu filmu « Sempre vivu » à u festivale Arte Mare di Bastia. Un'opera rializata in u so paese d'Olmi Cappella, in u Ghjunsani, induve Robin Renucci amenta a so terra nativa, i so difetti, e so speranze, cuntradizzioni è brame. L'azzione si passa in un paisucciu muntagnolu chì decide di custruì un teatru pè luttà contr'à a desertificazione ».

J.-P. C.


 

[1] Ces informations et citations sont tirées du site des éditions Attribut


 

 

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22 juin 2007

Mal à la langue

Le n° 144 de la revue Le Débat présente un dossier autour des Conversations sur la langue française de Pierre Encrevé et Michel Braudeau, livre auquel j’ai déjà consacré un petit compte rendu. Il est constitué de quatre lectures critiques du livre, respectivement dues à Alain Bentolila, Jean-Marie Borzeix (j’y ai déjà fait référence), Jean-Claude Chevalier et Erik Orsenna, suivies des réponses des auteurs, auxquelles s’ajoutent deux longs articles ; l’un de Henriette Walter sur les « langues régionales », l’autre de Paul Bogaards intitulé « Le château de cartes de la défense de la langue française ».

 

Le français, malade imaginaire

 

 Cet article, écrit par un universitaire néerlandais, passe en revue une petite partie seulement des deux à trois cents organismes consacrés à la défense du français recensés par Hagège. Bogaards commence sa revue par l’Office de la langue française, créé en 1937 et poursuit par l’Office du vocabulaire français, le Comité d’étude des termes techniques français, l’association Défense de la langue française, la Fédération du français universel, le Haut comité pour la défense et l’expansion de la langue française, le Conseil international de la langue française, etc. etc. « Aucune autre langue que le français n’est entourée d’autant de comités, de conseils, de directions, de fédérations ou de délégations ayant pour but de surveiller et de protéger l’état de santé de la langue nationale ». La métaphore médicale s’impose, quand on constate que la langue française, malgré la santé tout à fait florissante dont elle jouit (ce que montre justement le livre d’Encrevé et Braudeau), apparaît bien, dans la conscience des élites hexagonales qui la parlent, comme « un grand corps malade », et le slam à les en croire ne serait que le moindre de ses maux. Elle est en fait un grand malade imaginaire ; ce fantasme de la maladie de la langue, cette obsession de sa mort imminente de la langue sont évidemment des symptômes d’autres maux dont souffrent ceux qui ne cessent de geindre qu’ils ont mal à la langue. Blessure narcissique d’une France qui n’en revient toujours pas d’avoir perdu son empire colonial ? D'une nation arrachée aux rêves de l’universel par un rappel brutal à la dure réalité du particulier ? Maladie politique d’un pays qui conçoit toute différence culturelle et linguistique en son sein comme une menace à la sainte unité nationale ? Maladie sociale d’une élite menacée qui s’accroche au pouvoir culturel avec l’énergie du désespoir ? Les maux de l’imagination, on le sait, sont les plus difficiles à diagnostiquer et à traiter.

 Boogards établit une importante distinction, en matière de politique linguistique, entre « des mesures qui concernent le statut ou les conditions d’emploi d’une langue et des dispositions qui touchent à la qualité ou à la pureté de son usage ». Or, en France, les deux plans sont sans cesse mêlés et confondus, comme le montrent les tentatives récurrentes pour exclure les anglicismes, dont la loi Toubon, en partie retoquée par le Conseil Constitutionnel en 1994, est un bon exemple, qui, entre autres choses, a donné lieu à cette étrange réalisation du Dictionnaire des termes officiels, autrement appelé « le Toubon », qui recense 3500 mots adoubés et présente un index ubuesque et très lacunaire des anglicismes proscrits. Autant les mesures concernant le statut et les conditions d’emploi d’une langue peuvent être efficaces (par exemple l’ostracisme de toute autre langue que le français sur le territoire national, inscrit dans la loi, ne s’est que trop traduite dans les faits), autant celles qui visent la correction de la langue sont vouées à l’échec : il est « aussi difficile de mener une politique concernant la qualité et l’emploi de la langue que d’essayer d’améliorer la politesse des citoyens en adoptant de nouvelles lois ». Cette comparaison montre bien quel type d’ingérence dans la vie des citoyens est visée, en pure perte, par ce type de loi. Du reste les citoyens eux-mêmes, quand on les interroge à ce sujet, sont assez défavorables à cet interventionnisme et ne considèrent pas que leur langue est une citadelle assiégée par l’anglais, même s’ils partagent le constat erroné (ou est-ce un présupposé des sondages eux-mêmes ?) d’une langue malade (sondage SOFRES, 1994). La question de fond, que pose Boggards à la fin de son article, est de « savoir pourquoi en France la langue est devenue un sujet qui est débattu au Parlement et traité dans des lois ».

On ferait bien en tout cas de méditer ces mots de Samuel Johnson, cités opportunément : « Les sons sont trop versatiles et trop subtils pour des restrictions légales ; enchaîner des syllabes et fouetter le vent sont des entreprises qui relèvent de la même façon d’un orgueil qui refuse d’adapter ses désirs à ses forces ».

 

malade

Daumier, Le Malade imaginaire


 

Indigènes morigénés, vaines écrivaines et bloc-notes électroniques

 

 Trois des papiers qui discutent le livre d’Encrevé sont de parfaites manifestations de l’étrange pathologie de ces français qui ont mal à la langue. On trouve même dans celui d’Érik Orsenna (signataire du manifeste Pour une littérature monde), un début de réponse aux questions que j’ai esquissées plus haut, et qui n’est pas non plus étrangère à celle de Boggards. La langue y est appréhendée comme le dernier refuge du sentiment national : « Toutes les définitions de la nation volant en éclats (la monnaie, la propriété de la terre, le pouvoir de l’État, la possibilité d’action militaire autonome…), la langue française ne serait-elle pas en train de devenir ma première référence, ma solidarité principale, mon pays ? Un pays débordant largement le mien et se nourrissant de tous les autres… » Mais comment pourrait-il se nourrir de tous les autres, alors même que le culte du monolinguisme semble au contraire en exclure la plus grande partie ?

L’affection dont souffre Borzeix est particulièrement grave s’il est vrai qu’il voit le mal partout : « Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur notre langue – comme sur toutes les langues, y compris l’anglais – sont en effet sans précédent ». Le ton, on le voit, est apocalyptique… Menaces sur notre langue, sur toutes les langues… Sur le langage même. Comment ? Pourquoi ? Cela a directement à voir avec la mondialisation et surtout avec l’expansion de l’anglais par le biais des techniques de communication. Au beau temps où le français régnait sur l’Europe, explique le directeur des Francophonies de Limoges, « il n’atteignait pas le fameux cocher de Frédéric II, relégué dans l’infra-monde d’une culture germanique vernaculaire ». Un cocher du XVIIIe siècle qui ne connaissait pas le français était donc condamné à vivre dans un infra-monde !  Les préjugés de classe n’ont guère évolué, comme on peut le constater, depuis l’époque des Lumières. Mais passons… Aujourd’hui, poursuit notre francophoniste, « la famille du chauffeur d’Angela Merkel, comme les membres de toutes les familles européennes […] est atteinte dans son intimité par la télévision, la radio, le téléphone portable, Internet… […] Ces médias modernes servent et illustrent des langues disposant de moyens de diffusion et de promotion fort inégaux ». Si je comprends bien, ce qui aurait été une bénédiction pour le cocher de Frédéric II (sortir de son infra-monde en parlant le français) est une malédiction pour le chauffeur de Merkel… on aura du mal à ne pas en déduire que cela n’a rien à voir avec le fait que cette langue censée pénétrer dans l’intimité de tous n’est plus le français, mais l’anglais. Je dis censée, parce qu’en vérité, sa présence dans la vie de l’immense majorité des français et des allemands, reste on ne peut plus marginale. Du reste, jusqu’à preuve du contraire, il est possible de faire parler une radio, une télévision ou un téléphone portable en n’importe quelle langue du monde. Quant à l’Internet, Encrevé, dans sa réponse, rappelle que si en 1992, 100 % de son contenu était en anglais, il est tombé à 35 % en 2006 et ne va cesser inexorablement de chuter… De toute manière l’invocation de cette invasion technologique supposée anglophone ne suffit raisonnablement pas à expliquer pourquoi toute langue est aujourd’hui menacée en son essence. On songe, en lisant ces lignes, à ces prophètes de l’Ancien Régime qui percevaient la diffusion du livre imprimé dans des couches de plus en plus nombreuses de la population comme un péril pour la religion et l’ordre social.

 Alain Bentolila, quant à lui, identifie le foyer du mal : la banlieue, la « cité » dont il dresse un tableau linguistique tout autant apocalyptique et, qu’il le veuille ou non, proprement infamant. La communication des jeunes des cités serait, selon lui, marquée au fer rouge de la pénurie et de l’imprécision. Il parle de « populations » en pleine déshérence, qui savent de moins en moins « qui » elles sont, « d’où » elles viennent et « où » elles vont (mais leur a-t-il demandé ?) souffrant de déficiences linguistiques gravissimes qui les avoisinent de la barbarie… le tableau est effrayant, absolument fantasmatique et ne repose sur aucune espèce de données objectives, en dehors des difficultés scolaires avérées dont on peut donner de toutes autres raisons sociales et psychologiques. De la part d’un linguiste ou prétendu tel cela est tout de même pour le moins étonnant, mais dans ce domaine il ne faut s’étonner de rien. Encrevé rappelle dans sa réponse que conclure de l’échec scolaire et de l’inégalité linguistique (au sens d’une inégalité sociale des variétés de langue, égales par ailleurs pour le linguiste qui les étudie) à l’inégalité cognitive ne fait que rajeunir la « vieille théorie, aujourd’hui abandonnée par tous les spécialistes, du ‘handicap linguistique’ des locuteurs socialement les plus défavorisés ». William Labov et ses collaborateurs ont depuis longtemps mis à mal cette théorie défendue dans les années 60 par le psychosociologue Basil Bernstein, en établissant que « l’échec linguistique dans la situation scolaire est un indicateur très insuffisant des capacités linguistiques et cognitives des enfants vivant dans un milieu culturel sans rapport avec la culture scolaire ». Il renvoie Bentolila à la lecture des ouvrages importants de Labov lui-même, Logic of Non-Standard English (1970) et Language in the Inner City (1974) et de Herbert Ginzburg, The Myth of the Deprived Child (1972). Mais le mythe a la peau dure, surtout lorsqu’il sert, en contre partie, à flatter des convictions de classe. Car, sous couvert de s’insurger contre les conditions faites aux plus pauvres, Bentolila impose sans pudeur ni retenue aucune, de grossières convictions de classe : « Certains enfants ont eu la chance qu’on leur ait donné le goût de l’exigence, l’appétit de la précision ; d’autres ont dû se réfugier dans le flou et le banal pour ne pas s’exposer, pour ne pas se dévoiler au monde qu’ils pensaient hostile et dangereux. L’imprécision des mots lorsqu’elle est systématique va de pair avec l’insécurité linguistique et sociale ». Le lien est ainsi établi entre une prétendue déficience linguistique et l’insécurité, donc la criminalité. La stigmatisation culturelle et sociale ne saurait être plus lourde et surtout plus gratuite, car Bentolila avance de manière obsessionnelle le critère de l’imprécision du vocabulaire, mais justement avec une totale imprécision ! Car il ne fournit aucune donnée, aucun argument permettant de montrer que le langage des jeunes des « cités » est effectivement affecté de cette imprécision et pauvreté viscérales qu’il déplore avec tant de véhémence. Imprécision, dit-il, de leur vocabulaire, du mot « bouffon » par exemple, de « cool », de « niquer » (tels sont quelques-uns des mots retenus comme significatifs)... Dans leurs contextes d’énonciation, il est pourtant facile de montrer que ces termes sont d’une précision redoutable ; et personne ne s’y trompe, aucun des locuteurs ne se demande ce qu’ils veulent vraiment dire en les entendant ou les disant… Si l’un d’entre eux (à Dieu ne plaise), traitait Bentolila de « bouffon » en l’entendant disserter sur sa manière de parler, cela aurait pour lui et ses amis un sens très précis, n’en doutons pas ! Évidemment une injure ne tient pas lieu de critique argumentée, mais cela est une autre question, et celle-ci est tout autant effective, mais avec des mots et tournures qui ne sont bien sûr pas ceuxque Bentolila reconnaît comme pertinentes… Pour le coup, c’est lui qui montre une incapacité radicale à sortir de sa propre variété linguistique et de son microcosme social pour appréhender la différence autrement que de manière négative. Un exemple d’ailleurs m’a frappé. Pour montrer que « plus la fréquence d’utilisation d’un mot est grande, moins son pouvoir d’information est élevé » (axiome à mon sens absurde, parce qu’un mot n’a de toute façon de signification, plus ou moins précise, que dans le contexte des énoncés, et la fréquence d’utilisation n’entre nullement en compte), il prend le mot « morigéner », par opposition à « gronder ». Du plus loin qu'il m'en souvienne, voilà un mot que je ne me rappelle pas avoir jamais entendu autour de moi, ni dans ma famille, ni même dans la bouche de mes amis ou collègues de travail ; je l’ai lu, certainement, en n’étant jamais sûr de ce qu’il signifie exactement et l’usage que je pourrais en faire ne manquerait pas d’être en effet imprécis. Même si j’ouvrais d’abord le dictionnaire, mes interlocuteurs seraient étonnés (à mon tour de passer pour un « bouffon » !) et il y aurait de fortes chances pour qu’ils trouvent le terme nébuleux. Il ne me semble donc pas que je perde quoi que ce soit à ne pas l’employer dans ma conversation, ou bien, tout au plus, comme marqueur, pour faire le malin ou ironiser.

Bentolila défend donc les mots rares – morigéner plutôt que gronder – et stigmatise le parler des banlieues pour sa pauvreté et son imprécision ; Orsenna décrète la « laideur » du mot « écrivaine » ; Borzeix parle des « vulgarités et complaisances » charriées dans les « blocs-notes électroniques » (sic), certes pour y voir la renaissance possible d’une « nouvelle conversation à la française » (encore un mythe auquel il faudra torde le cou !)… Ces signes épars sont éloquents : ils montrent à quel point ces trois auteurs se tiennent dans un tout petit monde, avec ses critères propres de distinction sociale (esthétiques, culturels, politiques..), dont nous sommes nombreux, très nombreux à être exclus. Nous qui n’utilisons jamais le mot « morigéner », qui ne comprenons pas, mais alors pas du tout en quoi il est laid de dire « écrivaine » et qui ne voyons pas en quoi le blog, pardon « le bloc-note électronique », est plus vulgaire ou complaisant que tout autre forme d’expression, nous sommes décidément ailleurs, à la fois dans l’infra-monde des particularismes vernaculaires et dans le macrocosme des échanges plurilingues. Pour nous libérer du poids symbolique que continuent à faire peser sur notre parole et nos textes les arbitres des élégances parisiennes et les Caton du vocabulaire, maîtres de morale linguistique, pour nous passer d’eux et de leurs livres, il suffit de regarder ailleurs, plus loin et plus près de nous, rien n’est plus simple, et surtout – plus difficile, il est vrai – d’affûter nos armes critiques.

 

piotr

Où l'on morigène le monde...

emprunté au blog Sa vicomterie
 

Langues régionales ou patois de France ?

 

La présence d’un papier sur les « langues régionales » dans le cadre d’une discussion autour de la situation de la langue française aujourd’hui est bien sûr intéressante, d’autant plus que l’auteur n’est nullement hostile à leur enseignement. Cependant, l’approche de Henriette Walter est presque exclusivement descriptive : elle présente « quelques éléments de l’histoire et de la géographie des langues qui ont fait la France : une image de la diversité linguistique du pays qui reste vivante malgré des siècles de tentatives d’uniformisation », passant en revue la plupart d’entre elles, en linguiste, mais en évitant toute approche juridique, sociale, politique, bref tout ce qui fait justement débat. Le lecteur un peu averti a la forte sensation que cet article est mis à la place d’une discussion qui devrait avoir lieu dans une revue dont le débat est justement la vocation. Certes celui-ci porte sur le livre d’Encrevé et Braudeau consacré au français ; mais pourquoi les langues dites régionales sont abordées si rarement et, lorsqu’elle le sont, uniquement à l’occasion du français ?

Les questions « pressantes », selon le mot même de Henriette Walter,  ne sont posées que  dans les toutes dernières lignes : « faut-il les abandonner à leur destin, ou plutôt tenter de sauver des parcelles de cette autre vision du monde que peut offrir chaque langue, qu’elle soit minoritaire ou de grande diffusion ? Faut-il favoriser l’enseignement de ces langues, pour la plupart désormais confidentielles, alors qu’il serait si utile d’apprendre des langues largement répandues ? » (p. 176) En guise de réponse, la linguiste fait l’éloge du bilinguisme précoce et écrit que l’ « avantage de commencer par une des langues régionales qui […] entourent [l’enfant], c’est justement qu’elle lui est très proche, physiquement et affectivement – c’est le plus souvent la langue des grands-parents –, et qu’elle peut l’aider à mieux comprendre sa propre identité et, paradoxalement, à mieux connaître la langue française », la preuve étant faite que les élèves bilingues ont de meilleurs résultats en français (et même en mathématique) que les unilingues (l’auteure se réfère à une étude menée entre 1989 et 1993 au Pays Basque, mais il y en a bien d’autres). En dehors du rappel des avantages incontestables de l’apprentissage bilingue, il s’agit là de rapides et faibles réponses à de rapides et faibles questions, car posées en quelque sorte in abstracto, sans référence aux contextes politiques et juridiques qui, précisément, scellent le destin des langues minorées en France. L’offre d’enseignement public de ces langues est extrêmement faible ; là où il existe, il n’est tout au plus qu’une réponse minimale à une réelle demande sociale et n’oublions pas que le bilinguisme effectif, c’est-à-dire immersif, est déclaré anticonstitutionnel. L’auteure, autrement dit, formule des vœux pieux, sans aborder un seul instant la question des moyens de leur réalisation.

Mais les arguments à peine esquissés en faveur de cet enseignement par les liens familiaux à la langue sont aussi insuffisants parce que, précisément, de nombreux enfants des écoles bilingues n’ont pas de grands parents locuteurs ; l’attache identitaire manifestée par le choix de la langue, de la part des parents, n’est pas toujours, et de moins en moins, un lien familial et émotionnel, mais culturel et historique, pour ne pas dire le mot qui convient, mais qui est devenu inconvenant et qui choquerait beaucoup d’entre eux, c’est-à-dire « politique », au sens de la revendication d’une démocratie culturelle effective exercée au niveau local (niveau qui ne se confond pas avec la région ; le lieu de la revendication culturelle peut-être extérieur à la zone géographique de la pratique linguistique), impliquant le droit, obstinément refusé par le centralisme jacobin, à une pratique publique des langues et des cultures minorées.

De plus les outils et les nomenclatures utilisés dans la partie descriptive de l’article sont souvent flous et contestables, à commencer par la notion même de langue régionale, étroitement territorialisée : l’absence complète du rom, non assignable à un territoire déterminé et cependant langue historique de la France, qu’on le veuille ou non, montre par exemple ses étroites limites.

En outre, Henriette Walter s’obstine à parler de « patois » en affirmant qu’il est désormais un terme blanchi par la linguistique. Cela est faux, de nombreux linguistes refusent de l’utiliser pour éviter toute ambiguïté, bien conscients des connotations péjoratives attachées au mot ; s’il s’agit de désigner une identité linguistique infra-dialectale, on le dira plutôt ainsi, sans s’embarrasser d’un mot aussi chargé négativement et, qui plus est, si difficile à traduire. L’auteure écrit, de manière peu rigoureuse : « on les nomme dialectes lorsqu’ils [les parlers] couvrent un territoire assez vaste, ou patois lorsque le territoire est plus restreint », de sorte que lorsque je parle le languedocien de chez moi, je parle patois, dialecte ou occitan, ou les trois à la fois ? J’ai lu, dans un entretien donné par la linguiste sur le blog du journaliste Christian Le Meut que, selon elle, il  fallait renverser le sens du terme patois : « Parler un patois, ce n’est pas mal, au contraire, c’est intéressant car dans les patois se sont maintenues d’anciennes distinctions, d’anciens mots, qui ont disparu dans la langue commune. Au contraire, il faut rappeler aux gens que c’est une honneur de parler patois. Il faut en être fier. C’est ce que disent les linguistes, il ne faut pas écouter les autres ». Si l’intérêt de parler patois se limite à y trouver des archaïsmes oubliés par la langue commune (forcément le français, car en ce qui nous concerne, précisément, nous n’avons pas une langue « commune » au sens où Walter l’entend, c’est-à-dire uniformisée), il est, convenons-en, assez réduit. Mais il est difficile d’être fier parce que les linguistes (il serait plus honnête de dire « quelques-uns d’entre eux ») nous disent de l’être, alors que les autres personnes continuent à employer le terme de manière dépréciative, et même si on ne les écoute pas, selon le sage conseil de la femme de science, il est difficile de ne pas les entendre ! En général, dans ces situations, les intéressés adoptent de nouveaux termes. On ne dit plus « nègre » (sauf comme insulte) ; pourquoi devrait-on continuer à dire « patois » ?

Une fois cette réflexion faite, on s’étonne moins de ne pas trouver le terme « occitan » dans le texte, jugé sans doute trop revendicatif, en opposition trop frontale avec ce que colporte l’usage du terme « patois ». Du reste Walter hésite en permanence entre le singulier et le pluriel : parlant volontiers de « langues d’oc » et de « parlers d’oc », là où il nous semble si important de faire reconnaître, pour des questions d’abord linguistiques et non idéologiques (le nationalisme n’y est pour rien), l’existence d’ « une » langue, certes entièrement dialectalisée et plurielle, mais qui n’en est pas pour autant une collection d’idiomes différents. En dehors de la trop évidente crispation campaniliste de certains (le gascon, l’auvergnat, le provençal, « une » langue différente – pourquoi « une » au fait ? Car ce qui fait l’unité des différents parlers provençaux, ou gascons, est ce qui fait précisément l’unité de tous les parlers occitans), je n’ai pas encore entendu le début d’un argument scientifique probant à ce sujet.

 

Jean-Pierre Cavaillé

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La langue française
emprunté au blog Comme une image

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13 juin 2007

Jean des Pierres / Joan dei Peiras

Voici le compte rendu par Baptiste Chrétien (dit Tiston) de la soirée Roger Pasturel et Renat Sette à Glanges, que j'ai ratée et qui méritait pourtant le déplacement.

J.-P. C.

Jean des Pierres / Joan dei Peiras

 

Dans le cadre du festival Coquelicontes 2007, festival de contes qui se déroule en Limousin sur une dizaine de jours et en plusieurs endroits de la région, est venu à nous cette année un beau spectacle de 1h10 environ qui mérite que l’on en parle. Roger Pasturel, conteur de près de 70 ans, natif de Vaurias dans le Vaucluse où il réside toujours, dit le conte. Renat Sette, chanteur de tradition originaire du pays niçois mais dont le répertoire s’étend à toute la Provence et même au Piémont, chante le conte.

Pasturel et Sette donnaient cinq représentations de leur spectacle à l’occasion de Coquelicontes. Je suis allé à celle de Glanges, petite commune au sud de Limoges. Certains auraient dit qu’il y avait peu de monde, je dirais qu’il y avait suffisamment de monde, une quarantaine de personnes peut-être, ce qui a suffi à remplir aux 3/4 la salle, car à Glanges, comme dans beaucoup de villages limousins, on y vient, on fait l’effort d’y venir, on n’y passe pas par hasard. Dans l’assistance il y avait des occitanistes, ou disons des artistes occitans, comme Jan dau Melhau ou encore Monica Sarrasin. Il y avait aussi quelques personnes qui avaient fait le déplacement depuis Limoges ou ailleurs comme moi et surtout, en majorité, les gens du village et alentours. A l’entrée Renat Sette salue les gens qui arrivent, tout sourire.

Le spectacle est gratuit. D’ailleurs, parlons-en du spectacle. Il s’agit de Jean des Pierres ou Joan dei Peiras en provençal. C’est en fait l’adaptation à la Haute-Provence d’un conte que Pierre-Jacques Hélias (Per-Jakez Helias) a recueilli en breton il y a plus de cinquante ans et réécrit dans L’homme qui parlait aux pierres. L’adaptation est signée Jean-Yves Royer.

Sur la scène un fond noir, une petite table, deux chaises autour de celle-ci, et dessus une bouteille de rouge et deux verres vides. La lumière est tamisée, genre bistrot à l’ancienne.

Roger Pasturel rentre en scène, s’approche de la table, la pointe du doigt, regarde le public d’un air sévère et lance : « Aquò es mon beure aqui ? » (c’est ma boisson ça ici ?). Puis il s’énerve que nous ayons pu nous imaginer une seconde qu’il oserait s’asseoir à cette place qu’il désigne….car cette place, cette chaise, est sacrée. Nous sommes au bistrot de la place du Bourguet à Forcalquier, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Et cette chaise que nous montre Pasturel, maintenant assis sur la chaise d’en face, elle a toujours été réservée aux ‘phénomènes’, aux légendes, aux sages, comme il y en a dans chaque village ou bourg. C’est la place de ceux qui ont marqué leur temps, ceux que l’on écoutait, dotés d’un savoir-faire particulier ou d’une façon de dire les choses et de les sentir qui imposaient le respect de tous les villageois. Voici donc que Pasturel commence à nous décrire, en français, en occitan et en francitan, quelques-uns de ces personnages hors du commun. Il nous parle par exemple de Giuseppe le maçon, dont le grand-père était arrivé d’Italie portant sur son dos une lausa[1] de marbre de trois quintaux. Il nous raconte aussi un vieux du village, Amadieu, qui avait inculqué aux copains du bistrot la théorie du cause à effet, ou plutôt de la coïncidence pas si fortuite que ça. Par exemple le jour où la source du vieux s’était tarie pour la toute première fois, on annonçait au même moment dans le poste une grande vague de sécheresse et de famines en Afrique. Un autre jour, alors que le vieux libérait ses oiseaux appelants[2], au moment où son dernier pinçon s’est envolé pour gagner la liberté, on annonçait au transistor la libération de Nelson Mandela. Pasturel nous raconte aussi celui qui descendait parfois de sa montagne, les jours de grand vent, alors qu’il entendait son toit crier, grincer. Il descendait au bistrot, s’asseyait à la fameuse place, sur cette fameuse chaise, et annonçait qu’il allait se produire un grand malheur. L’homme est descendu en 1914, en 1939…

Entre ces magnifiques portraits, Renat Sette sort d’un coin de la scène où il reste debout et vient chanter a capella en provençal des petites chansons. Ces chants, écrits sur des airs traditionnels du répertoire occitan, reprennent les paroles du conteur, les remanient, les résument, les condensent.

Puis vint pour nous le moment d’entendre l’histoire de la légende des légendes de Forcalquier : Joan dei Peiras, le modeste berger qui avait un don : celui de parler aux pierres, de les entendre, de dialoguer avec elles. Ce qui en fit le meilleur monteur de murets et de restanques[3] de la région. Joan avait en effet ce don d’entendre le chant des pierres quand le vent les caresse ou s’engouffre entre elles. Joan savait aussi entendre leurs cris, sentir leur douleur quand elles sont mal disposées, mal taillées, mal manipulées.

Pendant le portrait de Joan dei Peiras, qui occupe deux bons tiers du spectacle, les interventions de Renat Sette se font plus fréquentes. Toujours sur ce principe de résumer, reformuler en chanson (et en occitan) les dires de Pasturel sur des mélodies traditionnelles (l’un des derniers chants est par exemple adapté à l’air de Lo boièr), Sette marque le rythme en frappant ses mains de différentes manières, en tapant du pied, en choquant deux cailloux l’un contre l’autre ou encore en  percutant une grosse pierre avec un marteau et un burin. Il faut savoir que Renat Sette, avant d’être chanteur, est maçon et tailleur de pierres, passionné par le patrimoine bâti et les techniques de construction. Sette est très discret, souvent dans un coin de la scène quand le conteur parle, mais quand il se met à vue de tout le public et commence à chanter, il occupe l’espace d’une manière impressionnante, ou disons plutôt que c’est sa voix, son chant, qui remplit tout l’espace, captive, capte l’attention de chacun et surtout semble ne laisser aucun espace libre dans la salle de spectacle, semble vous encercler, vous capturer, vous écraser. C’est une merveilleuse sensation que peu de chanteurs savent procurer et que, selon moi, seul le chant a capella en milieu clos peut faire naître.

L’histoire de Joan je ne vous la raconterai pas ici dans le détail, je vous laisse l’immense bonheur de l’entendre à l’occasion. Simplement pour ceux qui ont lu le conte de Helias, je leur signale que l’adaptation de Royer offre une fin différente… De plus parfois ici l’on déborde, on fait référence par la métaphore aux guerres du Moyen-Orient, en nous parlant par exemple, sans le citer, de ce pays où des hommes rendus fous par leurs croyances ont détruit de superbes et séculaires statues[4].

Il s’agit en tout cas d’un magnifique spectacle, d’une sublime histoire bretonne merveilleusement adaptée à la Haute-Provence et que l’on pourrait très facilement transposer au Limousin ou aux Cévennes, à différentes régions de bocage où les murets de pierres tiennent, ou tenaient, une place prépondérante dans le paysage et où les paysans possédaient des savoirs rares, des valeurs précieuses, une langue ancrée dans la terre, en un mot un biais de viure[5] qui en faisait des personnages souvent passionnants et hautement poétiques.

Par ailleurs la façon de donner vie aux pierres, de leur prêter des sentiments, de les humaniser que nous livre ce conte m’a fait beaucoup penser à Marcela Delpastre, elle qui a tant écrit de poèmes magnifiques sur les pierres, sur leurs cris, sur leur sang, sur leurs joies et leurs douleurs…

Au début du spectacle Renat Sette prévenait l’assistance: « Les chansons et certains passages du texte sont en provençal, c’est de l’occitan comme chez vous mais c’est un peu différent, mais je pense que vous comprendrez sans trop de difficulté. Pour ceux qui ne parlent pas occitan du tout, ce n’est pas grave, les chants reprennent grosso modo le conte que va dire Roger, et le plus important c’est la musique du chant, pas les paroles. ». Pendant le pot qui clôturait de façon très conviviale la soirée, j’ai été amusé en tendant l’oreille d’entendre des réactions très diverses par rapport au parler du chanteur provençal : « c’est pas du tout comme chez nous, j’ai pas bien compris… » ou « c’est pas exactement le même patois que nous mais j’ai bien tout compris, à part quelques mots » ou « moi je ne parle pas patois mais quand j’étais petit je le comprenais bien, ce qui fait que j’ai compris quelques mots… » ou encore «j’ai réappris l’occitan que j’avais oublié, ce qui fait que maintenant je sais que c’est la même langue que vous, donc je tends l’oreille et j’arrive à bien vous comprendre… ». ça  vaudrait le coup d’enregistrer tout ça et de faire une étude. Tant de perceptions différentes, ceux qui font l’effort de compréhension, ceux qui le font moins, ce qui sentent une proximité entre leur parler et le provençal mais ne comprennent pas, ceux qui appuient sur le fait que c’est très différent, que c’est pas le même patois, mais qui comprennent parfaitement…

Renat Sette joue ce spectacle accompagné de différents conteurs: Roger Pasturel, Eric Leconte, Jean Marotta ou d’autres encore. Ce spectacle semble beaucoup voyager, s’il passe près de chez vous, ne le ratez pas !

Pour connaître l’agenda de Renat Sette, allez sur son site : http://rene.sette.mageos.com/

 

  Baptiste Chrétien


Sette

 

René des Pierres

Sette chanteur et maçon


[1] dalle de pierre,  en occitan.

[2] Appelants : oiseaux apprivoisés dont on se sert à la chasse pour attirer les gibiers de la même espèce.

[3] Restanque (en provençal restanca) : mur de retenue en pierres sèches construit dans le lit d'un torrent intermittent pour provoquer un atterrissement en amont (tout en laissant passer l'eau) et créer ainsi une terrasse de culture.

[4] Le texte fait ici référence à la destruction par les islamistes talibans en 2001  de deux célèbres statues de Bouddha (dont l’une mesurait 55 mètres) dans la province de la Bâmiyân en Afghanistan.

[5] Expression occitane pour dire la manière de vivre, d’être, de faire et de penser.

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07 juin 2007

Pour en finir avec la francophonie

L’émission « Répliques » de France Culture, animée par Alain Finkielkraut, recevait le 26 mai dernier Jean-Marie Borzeix et Michel Le Bris autour du thème « Littérature-Monde et francophonie ». J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer les Carnets d’un francophone de Borzeix, pressé d’enterrer son cher « patois limousin » avec force larmes de rapiettes (on a les crocodiles qu’on peut !), et par ailleurs de critiquer dans Libération le récent manifeste intitulé Pour une littérature monde, dont Le Bris est l’un des signataires, qui me semble reproduire ce qu’il dénonce, à savoir l’idéologie franco-centrée de la francophonie.

J’aurais presque (je dis bien presque) envie de faire un mea culpa à ce sujet, tant les arguments des deux autres compères contre le texte et, maintenant, l’ouvrage collectif de Le Bris et de ses amis, dénotaient une étroitesse d’esprit, une crispation nationaliste tout à fait révélatrice de ce qu’est et reste foncièrement la francophonie (on n’oublie pas que Borzeix est directeur des francophonies limousines), et l’écrivain breton, créateur d’Étonnants Voyageurs, fit souffler un peu le vent du large dans l’atmosphère confinée du studio pavoisé aux couleurs de la France éternelle.

 

Prière de déposer ses bagages avant d’entrer

 Sommé de se justifier sur le thème « pourquoi tant de haine de la francophonie, et donc de la France ? », Le Bris insista justement sur le clivage entre écrivains français et la sous-catégories des « écrivains francophones », priés de « déposer leurs bagages avant d’entrer » dans le temple de la littérature nationale. Bref il soutint l’idée bien connue selon laquelle la francophonie est le « dernier avatar du colonialisme ». Borzeix s’en montra fort fâché, affirmant haut et fort que la francophonie telle qu’elle est pensée aujourd’hui fut élaborée par des intellectuels « décolonisés » (Senghor, Césaire, etc.), alors que ces premières formulations historiques, aux temps du colonialisme (Onésime Reclus…) n’avaient eu aucun succès. Il faut concéder que la question de la francophonie, pris au sens le plus large, est plus complexe que sa simple réduction au colonialisme. A la fois, il est clair que la francophonie n’est pas, n’a jamais été un mouvement culturel autonome, et n’existe qu’à travers son institutionnalisation et sa promotion, depuis la France, à des fins trop évidentes de propagande nationale. Les intérêts français avancent ainsi de par le monde drapés dans l’universel des droits de l’homme et de la francophonie confondus. Car la spécificité de l’idéologie linguistique nationale française réside dans cette double opération de prestidigitation, qui consiste d’abord à établir une relation consubstantielle entre la nation et la langue – en complète contradiction avec la réalité plurilingue de l’histoire de la France – et à créditer cette langue de l’universel, du fait de son identification d’une part avec une littérature (la « grande » littérature française) et d’autre part avec les « valeurs » des droits de l’homme et de la démocratie – autre tour de passe-passe consistant à confondre la langue avec la culture littéraire (une certaine littérature, bien entendue, « classique », etc.) et avec les valeurs dont elle a pu être porteuse de manière en vérité purement accidentelle (voir à ce sujet le compte rendu du livre de Pierre Encrevé et Michel Braudeau).

 C’est justement avec cette conception nationaliste et cryptocolonialiste de la littérature française et de la francophonie, que les signataires du manifeste Pour une littérature monde entendent rompre, appelant à délier le pacte entre la littérature de langue française et la nation française. Voilà de quoi en effet attirer le juste courroux des vaillants petits soldats de la nation française.

 

Colonisés, payez votre dette !

Finkielkraut, fidèle à lui-même, s’est empressé, bien sûr, d’asséner, comme s’il s’agissait d’une vérité éternelle, le poncif de l’identité nation/ langue/ littérature. Cet homme fait un usage spécial de la philosophie ; elle ne lui sert pas à s’interroger, à poser des questions, mais à appuyer et conforter des réponses toutes faites, toutes prêtes, et qui, dans le discours des autres, se passent très bien de la philosophie, reproduisant les lieux communs les plus éculés de l’idéologie réactionnaire mise au goût du jour (car même un réactionnaire n’échappe pas à la mode !). Comme chez beaucoup d’autres, la philosophie lui sert de bouche-trous, lui permettant de parler, toujours avec véhémence, de ce qu’il connaît mal ou ne connaît pas et surtout de ce qu’il ne veut pas connaître, ayant trop peur d’entamer ses belles certitudes. D’ailleurs, les savoirs qui lui permettraient de parler de manière censée de ses objets – la linguistique, la sociologie, la sociolinguistique, l’histoire sociale, etc. – sont pour lui du côté de l’ennemi ; les ennemis du beau, du vrai et du bon, valeurs qui, chez lui, se trouvent coïncider avec le vade mecum des nouveaux réacs. La connaissance est inutile, un vernis philosophique plaqué sur une rhétorique de l’indignation supplée à tout, ornées de citations. Ah les citations ! Quel que soit le sujet du débat, Finkielkraut a toujours dans son sac une citation bien sentie, définitive, qu’il assène avec emphase, comme une formule magique, fin mot et mot de la fin de toute discussion possible. Ce jour là, il se contenta de Ernst Curtius, de Roland Barthes et de Gustave Flaubert. Excusez du peu… Curtius d’abord, le « grand » (voilà un adjectif dont il a plein la bouche, notre « grand » Finkielkraut) philologue, qui remarquait en 1925 : « La littérature joue un rôle capital dans la conscience que la France prend d’elle-même et de sa civilisation. Il n’y a qu’en France où la nation entière considère la littérature comme l’expression représentative de ses destinées »[1].

Franchement, on m’excusera cette grossièreté, mais mon père, mon grand père, mon arrière grand-père, dans leurs champs de fèves, n’en avaient pas grand chose à fiche de « La » Littérature ; c’est sans doute pourquoi, ils étaient de si tièdes patriotes, pressentant seulement, à chaque fois qu’il entendaient parler de « nation » avec trop d’insistance, que l’on n’allait pas tarder à les envoyer se faire trouer la paillasse.

Mais écoutons encore Finkielkraut, ajoutant, à l’adresse de Le Bris : « C’était la langue, et c’était la langue par la littérature. Et au moment où vous dites : « il faut que la langue se délie de la nation », qu’est-ce qu’on constate en France ? On constate que c’est la nation qui est en train de s’affranchir de la langue ». C’est le moment de sortir du sac Barthes citant Flaubert, les deux « grands » auteurs ayant assumé la possibilité que la langue cesse de vivre, c’est-à-dire, traduit-il abusivement, « cesse d’être inspirée par la littérature, se rétrécisse, se rabougrisse avec des tas de mots étrangers ». La langue est menacée ; le français risque demain de disparaître englouti par les langues étrangères. Il suffit de lire le dernier livre de Pierre Encrevé et de Braudeau pour savoir que ces terreurs de l’an (deux) mille sont de pures idioties.

Mais justement, Finkielkraut attaque Encrevé, au passage, qui a commis le crime d’avoir parlé de la vitalité et de la richesse de la « langue des banlieues ». Ce qui le révulse, c’est, il le dit, la perspective égalitaire, égalitariste adopté par le linguiste, dont il faut pourtant rappeler ici à notre idéologue de la nation que s’il ne l’adoptait pas, il ne serait plus un linguiste : « on ne fait pas de hiérarchie, on ne dit pas qu’une langue peut être plus belle que telle ou telle autre ». Évidemment, ce qu’il veut dire, c’est que sa langue d’abord (le français) et son idiolecte à lui ensuite, le français compassé du bourgeois lettré producteur sur France culture (c’est-à-dire grosso modo, à quelques négligences près, tout aussi bien le mien) sont les plus beaux du monde ! Comme l'on dit dans les Pouilles « Ogne cciuccciu se vanta de lu raju sou », c'est-à-dire « Il n'est point d'âne qui ne se vante de son braiement ». Quant à « la langue des jeunes des cités », ses caractéristiques, ses spécificités, ses liens étroits avec le multilinguisme sur lequel elle est adossée, il n’en connaît rien et ne veut bien sûr rien en connaître ; d’ailleurs elle n’est, pour lui, même pas audible, redisant à l’occasion, pour la nième fois, que les émeutes de 2005 avaient été « aphasiques » et pleine de « vacarme silencieux ». Il n’est de pire sourd que qui ne veut entendre.

C’est peu dire que cette façon de considérer un groupe humain, à travers ses manières de parler et sa culture, réduite ainsi à l’indigence, à l’insignifiance, voire même au néant de sens, est la pire des injures que l’on puisse lui faire, une injure d’une violence redoutable, à mon sens autrement plus grave que la destruction physique d’automobiles ou mêmes d’écoles (partant du principe qu’il est moins grave de casser des choses, même à fort potentiel symboliques, que de détruire ainsi la dignité des gens). Cette violence n’est pas étrangère à la manière, elle aussi extrêmement brutale, de rappeler aux écrivains francophones en mal d’émancipation leur dette à l'égard de ce contre quoi ils s’insurgent, c’est-à-dire, leur dette envers la colonisation. Le philosophe en appelle à un fait, indiscutable : « Il y a une antériorité, une durée, on ne peut pas éviter cette réalité que la littérature française est très ancienne et a produit d’immenses chef-d’oeuvres et que ces chef-d’oeuvres sont en danger, comme dit Barthes ». Inutile de rappeler ici que l’ancienneté de la littérature française est très relative, inutile de suggérer que ses « chef-d’œuvres » continuent à être lus et traduits dans le monde entier et ne sont guère en danger de ce côté là ; inutile, cela ne servirait à rien. Allez donc raisonner les prêcheurs d'apocalypse ; c'est à peu près impossible, tant ils désirent en fait eux-mêmes la destruction  purificatrice de toute chose. Pour notre Savonarole, la corruption et le péril sont partout, et ici bien sûr, dans la prétention de délier le bien suprême, « La » littérature, de son « pacte avec la nation », comme le voudrait Le Bris et ses amis de toutes les couleurs. De la part d’auteurs francophones issus des ex-colonies, cela revient à une « non reconnaissance de dette » ! Qu'ils sont ingrats ces enfants envers la République coloniale qui leur a fait « le don » de la langue, et de quelle langue ! La question de l’ancienneté et de la valeur culturelle des langues minorées par la colonisation ne se pose évidemment pas : Finkielkraut veut bien reconnaître que « la colonisation, ça été l’oppression, la domination, l’exploitation, le racisme, mais ça été aussi le rayonnement de la langue française, et dire en français, comme le font Chamoiseau et d’autres, que cette présence a seulement été négative, c’est presque contradictoire dans les termes, parce que cette langue a permis que Chamoiseau écrive de grands livres ». Parce que sans la colonisation Chamoiseau n’aurait pas eu de langue, il serait sans doute resté dans un coin d’Afrique à ânonner un patois aussi indigent que celui des cités, le genre d’idiome dans lequel on n’a jamais écrit le moindre « grand » livre. Même si cela n’est pas dit, c'est là une conséquence obligée, nécessaire de l’argument selon lequel la langue de la colonisation « a permis » (comme si le véritable acteur de l’écriture était la langue même et non l’écrivain : Finkielkraut est très irrité de ce que Mayse Condé puisse affirmer « j’écris en Maryse Condé ») à l’ex-colonisé d’écrire de « grands » livres et de lui avoir même permis finalement, du fait de l’union substantielle de cette langue avec les principes républicains, de s’affranchir de la colonisation elle-même. L’affranchissement par la littérature méritait bien le sacrifice d’un peu d’esclavage, non ? Ah ingrats, ingrats enfants des colonies !

 

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« La langue française, c’est la France »

 Jean-Marie Borzeix interpella Le Bris en adoptant une position tout aussi nationaliste, et une conception de la nation qui semble même (j’en fus très étonné) assumer un caractère racial alors qu’il faut reconnaître que sur la question de la langue, sa position est plus libérale que celle du « philosophe » : « La langue est un élément fondateur de la nation, avec la race peut-être, le territoire, avec la mémoire… Souvenez-vous de ce que Braudel disait jusqu’à sa mort : la langue française, c’est la France ; la France c’est la langue française »[2]. On entendit alors Le Bris, dont la voix était couverte par ce cocorico assourdissant, manifester son désaccord en marmonnant : « c’est peut-être que je suis Breton... ». J’eusse aimé qu’il eût parlé plus fort, cela aurait pu être – qui sait ? – l’occasion d’évoquer au moins une fois au cours de l’émission les langues régionales. Tant pis… Borzeix n’entendit pas et poursuivit, reconnaissant qu’il « peut y avoir plusieurs langues. Je suis très frappé, ajouta-t-il, par ce que dit Boualem Sansal : il dit « mon pays est fait de plusieurs langues qui sont les miennes ! », il dit « notre langue française ». Je ne vois pas ce que serait un pays dont le rapport n’existerait pas entre langue et nation. Que serait le Québec sans la langue française ? que serait la Wallonie sans la langue française ? Je ne vois pas. C’est une abstraction ».

Ces déclarations sont très intéressantes :

1- parce que, ce qui est reconnu légitime pour un écrivain algérien (avoir plusieurs langues, dont il peut dire qu’elles sont les siennes) est exclu pour un écrivain français de France. Borzeix ne dirait sûrement pas, lui qui se vante de ses racines limousines, « mon pays est fait de plusieurs langues toujours vivantes qui sont les miennes ! », sinon il aurait depuis longtemps intégré les langues régionales aux francophonies de Limoges. Il a certes volontiers reconnu, au cours de l’émission, que bien des jeunes immigrés, en France même, sont des bilingues, qui s’ignorent (« dans les banlieues il y a des jeunes qui sont francophones sans le savoir, ils ont hérité d’autres langues, maternelles ou d’usage »), et qu’il faudrait que l’école valorise cette richesse. Formidable. Mais comment ? hé bien en leur enseignant « la littérature francophone ». Nous voilà rassurés, il ne s’agit certes pas de reconnaître ces autres langues en elles-mêmes, certes pas, surtout pas (il n’a jamais évoqué l’enseignement des langues de l’immigration), mais seulement à travers le prisme de la francophonie. De la même façon, lors de sa discussion du livre d’Encrevé et Braudeau, parue récemment dans Le Débat, Borzeix se fait l’apôtre du multilinguisme, contre l’enseignement systématique de l’anglais (qu’Encrevé considère comme nécessaire, mais non certes comme devant être exclusif)[3]. Il déplore que « dans nos lycées, l’allemand, l’italien, l’arabe, le chinois, le russe.. soient désormais ravalés au rang de langues rares à cause de l’hégémonie de l’anglo-américain » (p. 149). « Rares » est un euphémisme (rares, à part les deux premières, elles l’ont toujours été dans nos écoles) ; force est de constater qu’elles disparaissent purement et simplement et que l’offre scolaire se rétrécit comme une peau de chagrin… et l’anglais a bon dos ! Mais surtout, il est significatif que les langues prises en compte soient les langues considérées comme les plus nobles dans le palmarès des valeurs culturelles, et qu’elles sont appréhendées indépendamment de la présence effective des langues de l’immigration véritablement parlées (par exemple « arabe » veut dire ici, j’en suis sûr, arabe classique, « chinois », chinois mandarin…), qui est cette richesse dont il ne propose l’exploitation que par le biais de la francophonie. Évidemment, il n’a pas le moindre mot pour les langues régionales, et fait exactement comme si elles n’existaient pas, malgré l’existence des (trop rares certes) structures d’enseignement bilingues dans le public et dans le privé. Là encore, il est manifeste que francophonie, hélas ne rime guère avec polyphonie, c’est-à-dire avec une reconnaissance effective de la diversité linguiste. J’admets que par rapport à la position de type Finkielkraut levée des couleurs, adoration des classiques et prosternation devant la langue unique il y a un léger progrès… mais enfin, on est encore loin du compte…

2- parce qu’il reconnaît la légitimité pour le Québec et la Wallonie de se définir comme des nations (langue française oblige !), et donc en principe, il ne saurait s’opposer à ce que la Bretagne, la Corse, l’Occitanie, le Pays Basque en fassent de même, au nom de leurs langues respectives et respectables. On ne peut pas être nationaliste pour soi tout seul ! Mieux, dans l’article en réponse au livre d’Encrevé et Braudeau, il va jusqu’à écrire : « N’est-il pas légitime pour un État de vouloir protéger l’usage d’une langue nationale, l’usage d’une ou plusieurs langues minoritaires, de maintenir des accès libres et égalitaires à sa propre culture ? » Ne croirait-on pas qu’il prend ici fait et cause pour les langues minoritaires partout, et donc aussi en France ? On se tromperait, il ne veut par là qu’affirmer la légitimité des langues minoritaires reconnues comme des langues nationales et en fait la légitimité des mesures prises en faveur du français en France (évidemment contre l’anglais, mais aussi contre les langues minoritaires) et dans les pays où le français est présent comme langue minoritaire : « Sans la loi 101, le Québec n’aurait pas sauvegardé sa langue et Montréal serait une ville de plus en plus anglaise parlant français en cachette » (p. 148). Hé oui ! Jean-Marie Borzeix a bien raison ; sans loi en notre faveur, mais au contraire avec un article constitutionnel utilisé contre toute velléité d’affirmation publique des langues régionales, nous en sommes effectivement réduits à parler occitan et breton en cachette, c’est-à-dire sans aucune reconnaissance, légitimité et aide publiques.

 

Le français langue africaine

Quant au marin Le Bris, ardent promoteur et défenseur de la catégorie de « littérature monde » d’expression française, rejetant la notion de francophonie et les épousailles de la langue avec la nation, il fut fortement balloté et fit face à gros grain. C’est peut-être la raison pour laquelle il concéda, hélas, l’essentiel à ses objecteurs. Le problème avec cette expression de littérature-monde, dont il reconnaît ce qu’elle a de vague, c’est qu’elle est contradictoire : elle me semble en effet nécessairement polyglotte et non française, le monde se dit dans la pluralité des langues, et s’il est tout à fait louable de défendre la littérature d’expression française des ex-pays colonisés encore sous-estimée, il me paraît par contre très discutable de le faire si l’on ne prend pas de manière claire nette et précise fait et cause en même temps pour les autres langues de ces pays et bien sûr de la France elle-même, comme langues de culture tout aussi capables de porter une littérature que le français. Or dans son propos, il n’en fut pas question… Surtout, lorsque Finkielkraut affirma qu’il fallait « prendre acte de la crise, du désamour de la langue, de la violence faite à la langue » en renvoyant aux pages clicheteuses des Carnets d’un francophone, il jura (« nom d’une pipe ! ») qu’il était « d’accord avec ça ». « ça »  : le mythe du déclin, de la décadence du français… seulement, ajouta-t-il, les responsables de cette situation ne sont pas les jeunes des banlieues, mais les écrivains français, dont il trouve la littérature d’une pauvreté extrême… Je ne suis pas en mesure de discuter le constat, tout en ayant la certitude qu’il pourrait l’être ; par contre l’idée que la mauvaise qualité de la littérature puisse avoir pour effet une détérioration de la qualité de la langue parlée elle-même, non seulement me paraît reposer sur des présupposés que l’on devrait commencer par interroger (quels sont les critères de la qualité, aussi bien pour la langue littéraire que parlée, et quelles sont les preuves de la perte ou détérioration de la qualité ?[4]), mais me semble revenir à octroyer aux écrivains un pouvoir sur la langue qu’ils n’ont pas et, grâce au ciel, n’ont jamais eu et n’auront jamais.

Tout à la fois, je sais gré à Le Bris de m’avoir fait découvrir l’article d’Achille Mbembé, « Francophonie et politique du monde », paru, en réaction au fameux manifeste, sur le blog d’Alain Mabanckou, auquel il renvoya pour défendre l’idée que le français est devenu aussi – et à plein titre – une langue africaine.

Les analyses de l’auteur de l’ouvrage intitulé De la Postcolonie, professeur d’histoire et de sciences politiques à Joanesburg sont tout à fait pertinentes, qui visent à montrer que l’idéologie linguistique dominante chez les élites françaises, dont Finkielkraut et Borzeix représentent deux versions complémentaires, est sur certains points étrangement proche des positions nationalistes panafricaines.

          Selon le discours panafricain (Mbembé cite les noms de Paulin Hountondji et de Ngugi wa Thiong’o) « les langues européennes parlées en Afrique seraient des langues étrangères imposées par la force à des populations défaites et soumises. Elles représenteraient de puissants facteurs d’aliénation et de division ». De sorte que « l’émancipation culturelle ne serait guère possible sans identification totale entre langues africaines, nation africaine et pensée africaine ». Certes « on ne saurait nier les pouvoirs de la langue, notamment lorsque ces pouvoirs s’exercent dans un contexte de rencontre imposée, d’expropriation et de dépossession, comme ce fut le cas sous la colonisation. De fait, il y a toujours, dans ce genre de situations, un équivalent linguistique du « pouvoir du sabre » (razzias et destructions, tortures, mutilations, épurations et profanations) ». Mais il n’en demeure pas moins que le français, comme ailleurs l’anglais, ont fait l’objet d’une appropriation pleine et entière : il est devenu une « une langue africaine à part entière ». Plus encore, Mbembé affirme que « loin d’entraver le pouvoir de figuration des langues autochtones ou de le piéger, ces dernières ont tiré profit du procès d’indigénisation du français. De cet entremêlement est en train de naître une culture baroque caractéristique des grandes métropoles africaines ». Ce n’est pas à mes yeux, la partie la plus claire ni la plus convaincante de l’exposé : « baroque » est un concept fourre-tout dont Pierre Charpentrat nous a appris depuis longtemps à nous méfier[5], d’autant plus que l’auteur ajoute que, sur le plan linguistique, le baroque ici est défini comme « un processus de transformation figurative impliquant, de nécessité, une relative déperdition, une dissipation, voire un obscurcissement de la langue originaire ». Si baroque veut dire, que les langues autochtones disparaissent assimilées par un français qui lui-même s’« africanise », la perte de ces langues me semble fort dommageable, et je serai le dernier à m’en réjouir au nom d’une prétendue esthétique baroque, mais sans doute l’auteur a-t-il voulu dire autre chose, qui ajoute : « Cette dissipation a cependant lieu au sein d’un foisonnement des objets, des formes et des choses. Voilà pourquoi, sur un plan culturel, le baroque rime, non pas avec la production mimétique et l’aliénation comme tend à le faire croire le discours du nationalisme culturel, mais avec vraisemblance, véri-similitude, onomatopée et métaphore ». La seule juxtaposition de ces concepts a elle-même, en effet, quelque chose de « baroque »...

        Là où Mbembé m’a convaincu, par contre, c’est en montrant que « le discours officiel français sur la langue française présente des similarités avec celui des nationalismes panafricains ». En effet, la France, mal décolonisée, « continue de promouvoir une conception centrifuge de l’universel largement décalée par rapport aux évolutions réelles du monde de notre temps. Elle fait, aujourd’hui, l’expérience d’un blocage culturel. L’une des raisons de ce blocage est que le français en France a toujours été pensé en relation à une géographie imaginaire qui donnait à ce pays l’illusion d’être le « centre du monde ». Au cœur de cette géographie imaginaire, la langue française était supposée véhiculer, par nature et par essence, des valeurs universelles (les Lumières, la raison et les droits de l’homme, une certaine sensibilité esthétique, un certain esprit de la méthode) ». Or, « dans ce mouvement, ni l’Autre, ni le Monde n’existent point ». L’autre raison du blocage « c’est la totale identification de la langue française et de la république française. Les noces de la république et de la langue sont telles que l’on pourrait dire : la langue n’a pas seulement créé la république (l’État). La langue s’est elle-même créée au travers de la république. Dans un acte de transsubstantiation, la république s’est déléguée elle-même dans un substitut, la langue française, qui la représente et la prolonge. Du coup, parler ou écrire le français dans sa pureté, c’est, essentiellement, dire non point le Monde, mais sa nationalité, sa race et son ethnie. D’où la difficulté pour le Français moyen de prendre au sérieux le français des non-Français, voire les institutions telles que la Francophonie ; ou encore de penser que la littérature de langue française écrite par des non-Français fait partie de son patrimoine culturel. » Enfin, ajoute-t-il « ce rapport métaphysique à la langue s’explique lui-même par la double contradiction sur laquelle repose l’État-nation français. D’une part, les noces de la langue et de l’État trouvent une partie de leur origine dans la Terreur (1793-1794) durant la Révolution. C’est de cette époque que date le réflexe du monolinguisme – cette idée typiquement française selon laquelle la langue française étant une, indivisible, et centrée sur une norme unique, tout le reste n’est que patois. Il s’agit, d’autre part, de la tension, elle aussi héritée, du moins en partie, de la révolution de 1789, entre le cosmopolitisme et l’universalisme. Cette tension est au fondement de l’identité française. L’universalisme à la française n’est, en effet, pas l’équivalent du cosmopolitisme même s’il signifie, quelque part, une certaine manière de lecture du monde et de relation au monde. Dans une large mesure, la phraséologie de l’universalisme a toujours servi de paravent à l’idéologie du nationalisme français et à son modèle culturel centralisateur - le parisianisme ».

        On m’excusera d’avoir cité ci longuement cet article, qui mérite d’être lu en entier et in situ, mais il me semble produire la critique la plus efficace qui soit des adversaires de Le Bris, mais aussi de Le Bris, lui-même, avec cette idée de Littérature monde française, dans laquelle se rejoue le paradoxe et la tension d’un universalisme qui se dit en une langue particulière, centrée sur Paris, s’il est vrai que l’on attend de Paris même qu’il reconnaisse, par des prix et des récompenses, la littérature d’expression française produite aux quatre coins du monde. Si la culture francophone (sans notion de francophonie) est structurée et fonctionne dans des réseaux multiples qui ne font que traverser la France sans s’y arrêter, qu’a-t-elle besoin de Paris ? Francophones, encore un effort, foutez-vous de Paris ; de toute façon, quand Paris s’apercevra que les choses importantes, y compris en français, se passent ailleurs, il sera trop tard pour la ville lumière, c’est-à-dire que son avis n’intéressera plus personne, et qu’elle aura perdu sa domination symbolique sur la langue. Mais ne rêvons pas, nous n’y sommes pas encore !

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

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Superdupont de Godlieb, encore (on ne s'en lasse pas)
 


[1] Ernst Robert Curtius Essai sur la France, traduit de l'allemand par J. Benoist-Méchin, avant-propos de François Ewald, éd. de l'Aube Éd. de l’Aube, 1990.

[2] C’est cette seconde version qui est la véritable expression utilisée par Braudel dans un entretien avec Michel Kajman paru dans le Monde les 24-25 maris 1985, où l’historien défend cette conception de l’union mystique entre la nation française et sa langue unique et une vision politique ultra-centralisatrice.

[3] « Pour prolonger la conversation », Le Débat, n° 144, mars-avril, 2007.

[4] Voir en particulier l’ouvrage collectif intitulé La qualité de la langue ? le cas du français, Paris, H. Champion, 1995 et en particulier la postface problématique de Jean-Michel Eloy.

[5] Pierre Charpentrat, Le Mirage baroque, Paris, Éditions de Minuit, 1967.

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