24 juin 2007
La langue marâtre. La lenga mairastra
Veni de tornar trobar per talastre dins la memoria en rambalh de mon ordinador aquelas linhòtas en frances, de julhet de 2002, qu’aviaí completament doblidadas (deja !). Me pensi que son mas primièras soscadissas sus aquel afar de las lengas. Dison pas grand causa d’original mas balhan plan l’idea, çò me sembla, de la tòca d’aquel blòg, qu’es fin finala pas tant de militar, de far conéisser de libres, de musica ò de films e de fiular la conariás que se dison e legisson cada jorn sul sicut, mas puslèu d’ensajar ièu d’i comprene quicòm. An aquel moment, eri dins las Polhas en Italia e, se me soveni plan, d’aver vista e enregistrada una pèça de teatre en salentin, sus la plaça d’un vilatge blanc, amb tot lo monde assemblats jos lo cel traucat de las gridas dels faucilhs, es pas per res dins aquela decision.

E mo... fazza Diu !!!!
La langue
marâtre
C’est pour essayer d’y voir plus clair dans cette affaire des langues mal dites régionales et de leur contentieux avec le français que j’ai décidé d’ouvrir ce document sur mon traitement de texte, pour y jeter mes souscadisses comme elles viendront. Elles auront sans doute un fort caractère introspectif parce que cette préoccupation est inséparable d’un souci d’analyser ce qui est en train de m’arriver, depuis que j’ai recommencé, il y a maintenant un peu plus de deux ans, à m’intéresser de près à l’occitan, lorsque j’ai pris la décision de me donner les moyens de sauter le pas, c’est-à-dire, de parler enfin la langue et, dans la foulée, de l’écrire, après l’avoir fréquentée toute mon enfance, à Caussade et à Albi, entouré de gens qui la parlaient – mes grands-parents, mon père, des voisins… mais qui ne me l’ont pas réellement apprise, parce que j’étais un enfant, et qu’il fut décidé de manière tacite, confuse, mais irrévocable, que l’on épargnerait désormais cette honte aux générations futures. Autrement dit, cette réflexion est aussi, peut-être d’abord, un exercice de mémoire, qui est celui-là même par lequel il m’a été possible de me mettre à parler, tant bien que mal et – hélas – plutôt mal que bien, en me réappropriant, en remaniant et en transformant radicalement les bribes de langue qui me restaient, avec l’aide des livres, des cassettes de collectage, de Radio occitania (au niveau de langue trop souvent calamiteux), et surtout de la fréquentation de quelques cours à l’université.
Mais pourquoi le faire en français ? La question se pose, et c’est une question toute nouvelle pour moi. Pourquoi est-ce que j’entreprends d’écrire en français sur l’occitan et non l’inverse ? Je ne sais trop comment les choses iront de l’avant, ni d’ailleurs si elles iront tout court, mais la réponse provisoire paraît simple : la conviction de ne pouvoir prétendre à une sûreté d’expression suffisante en òc. Il y a peut-être aussi une autre raison : s’il arrive que ces lignes finissent par devenir publiables, je voudrais qu’elles contribuent à susciter le trouble et le malaise dans l’usage même de la langue maîtresse.
Enfin, cette décision d’écrire est sans doute précipitée, parce que je suis encore très ignorant sur le sujet, mais c’est aussi que j’ai peur de devenir trop vite savant : le savoir universitaire me paraît à la fois susceptible d’escamoter le problème de la langue comme problème personnel et d’affaiblir la critique politique. Je voudrais plutôt me donner les moyens d’une appropriation critique de savoirs, dont je sais par avance qu’ils sont presque toujours au service d’idéologies que je récuse, où dans lesquelles je ne me reconnais que par tactique.
***
Daissatz nos crebar
L’expérience la plus dure, commune sans doute à tous ceux qui cherchent à renouer le fil rompu d’une pratique familiale, intergénérationnelle de la langue, est de se heurter au refus narquois, agacé ou amer de ses propres parents. Dans l’effort d’apprentissage et de transmission, ils voient quelque chose comme une sorte de snobisme citadin, d’impudeur aussi envers eux et finalement de mépris. Car il est bien clair, à leurs yeux, que c’est « leur » patois et non le nôtre, et qu’à cet égard nous n’avons rien en commun. Elle est la langue de leur monde qui doit disparaître avec eux et ils voudraient bien qu’on les laisse crever tranquilles. Ils se plaignent bien sûr de la désertification et du silence qui croît, à mesure que meurent un à un leurs interlocuteurs... Mais comment pourrions-nous imaginer que notre bavardage déplacé et maladroit puisse compenser une telle perte ? Il ne fait que leur en donner un sentiment plus aigu et plus désespéré. Aussi se montrent-ils volontiers blessants, soulignant la qualité déplorable de notre accent ou de notre scansion, l’incongruité de notre vocabulaire appris dans les livres, etc.
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Monsieur Dont-dont
« … dans aucune des langues dont il est question n’existe le vocabulaire des sciences et des techniques dont je suis en charge dans l’enseignement professionnel »[1]. J’ai vu sur le stand d’une librairie occitane au forum des langues de Decazeville un glossaire occitan des années 70, entièrement consacré au vocabulaire technique du nucléaire : il m’a paru saugrenu et dérisoire. Aujourd’hui, je regrette de ne pas l’avoir acheté. Je l’aurais envoyé à monsieur le ministre avec un petite lettre où j’aurais tenté de lui expliquer que sa haine des patois n’a aucune raison d’être, qu’il fantasme des ennemis politiques là où il pourrait trouver tout aussi bien des alliés, s’il faisait preuve d’un peu de tolérance et d’abord de simple bon sens. Mais à la fois, je pense exactement le contraire, et il ne fait aucun doute que cette haine est symptomatique d’une conception foncièrement autoritaire et en fait crypto-totalitaire en matière de politique linguistique et culturelle. Cette conception et ces pratiques politiques ne sauraient être évidemment assumées comme telle, parce qu’elles sont en contradiction flagrante avec les principes dont elles se réclament. On peut et on doit mettre cette contradiction en évidence et la dénoncer, appeler à plus de bon sens, de logique et de cohérence, mais cela ne suffit pas ; la haine du patois est toujours là.
Dans ces affaires de langue, j’ai souvent l’impression naïve que la seule invocation du bon sens et des valeurs démocratiques devrait suffire à convaincre les plus récalcitrants et, à la fois, je constate que même les arguments les plus évidents et consensuels ne peuvent faire changer d’avis ceux-là mêmes qui sont prêts à reconnaître la faiblesse logique de leur position (le fait qu’elle soit en contradiction avec leurs propres principes éthiques et politiques). Le cœur du problème est peut-être à chercher dans ce nœud de passions négatives, de préjugés identificatoires et d’habitudes invétérées qui constituent la paranoïa française de la langue supérieure, unique, exclusive, cernée de toute part, menacée au dehors et au dedans, par le haut et par le bas, par l’anglais et l’arabe, le corse et le breton, les créoles et les argots.
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Négationnisme
linguistique
On entend souvent, on lit souvent que les discussions autour des langues « régionales » n’ont aucun sens, parce que ces « langues » ne seraient plus parlées par personne. On leur reconnaît donc le statut de « langues », mais uniquement à titre posthume… Bien sûr des vivants tentent de se faire entendre pour dire qu’ils les parlent encore, ou à nouveau. Mais les arguments du négationnisme linguistique sont imparables : enlevez les vieux qui vont crever bientôt, les enfants des écoles par immersion, contraints à une pratique absurde, et quelques extrémistes à la fois vichistes et soixante-huitards attardés (çò ditz Mélanchon), heureusement en nombre dérisoire, et il ne reste personne. Et il n’y a aucun sens évidemment à dépenser les deniers publics pour entretenir artificiellement des langues qui ne sont en fait plus parlées par personne. Mais il est une forme de négationnisme plus violent encore, plus exaspérant et terrible : c’est celui qui consiste à faire un silence absolu sur la question linguistique. Par exemple on entend sur France Culture (Pays d’ici) des heures d’émission sur la vie dans les Cévennes sans que ne soit une seule fois évoquée, d’aucune façon, la présence de la langue, ou sous une forme plus populaire, on édite des dictionnaires de prénoms « traditionnels » « régionaux » tous français. C’est évidemment la même chose pour les livres de contes des veillées basques ou bretonnes, pour les livres de cuisine, etc. Les exemples sont légion. Ainsi, le négationnisme linguistique, qui fait du français la langue éternelle et unique du territoire national, porte-t-il aussi bien sur le passé que sur le présent. Aux revendications régionalistes actuelles, on oppose encore, sans aucun scrupule, peut-être même sans se rendre compte de la contradiction, les morts de quatorze dix huit, dont une majorité sans doute n’avaient pas le Français comme langue maternelle.
J.-P. C.

Piccolo Teatro Scorranese
Li cumprumessi sposi
[1] Déclaration de Jean-Luc
Mélenchon, à l’occasion d’une question parlementaire sur la création d’un
centre de préparation au Capes d’occitan à Nice, cité par la Setmana, n° 364.
23 juin 2007
Sempre vivu ! 100 % Corse

Sempre vivu ! Robin Renucci a pris un titre corse pour un film très largement tourné en langue corse, dans le village d’Olmi Capella dans le territoire du Giunssani. « Toujours vivant », « totjorn viu », comme on dirait nous ; toujours vivant, le maire de ce village de montagne que tout le monde croit mort, quiproquo servant de moteur à une belle comédie à l’italienne, « toujours vivant » aussi, sempre vivu, le corse, la langue corse et bien vivants, toujours vifs les corses eux-mêmes, malgré leur exode sans fin, leurs luttes fratricides, les difficultés de tous ordres et, surtout peut-être, leur folklorisation. A tout cela, ils ont pourtant survécu. Comme le dit le sous-titre : « Qui a dit que nous étions morts ? ». Le film, dans l’ensemble très roboratif, est à la fois une satire sans concession de la société corse et une preuve par la langue et les actes de sa vigueur. Renucci n’évite aucun des sujets qui fâchent, comme la corruption des élus ou le combat nationaliste, et les traite sur le mode de la farce sans sombrer pour autant dans les poncifs éculés et humiliants des Astérix en Corse et autres Enquête corse. C’est que le regard vient de l’intérieur, et porté justement par la langue, le jeu diglossique du français et du corse, qui donne poids et sens à des personnages servis pour la plupart par des acteurs du cru, improvisés et néanmoins excellents. Angèle Massei, en particulier, alias Lelle, femme du maire Pantaleone, octogénaire truculente, crève l’écran. Le personnage inattendu de la bonne venue des Indes lointaines est aussi une belle trouvaille, tout à fait à sa place dans un film où l’illustration de l’identité locale se fait dans l’ouverture au vaste monde, et pas seulement au continent, d’où reviennent les enfants prodigues accompagnés de blondes évaporées et dont on espère les subsides salutaires. La relation au pouvoir central, pour le moins ambiguë, est bien illustrée par la réception de cet improbable ministre descendu du ciel dans son hélicoptère, le temps de signer un contrat pour la création d’un théâtre dans ce village de 150 habitants et d’assister à un spectacle nocturne.
Le théâtre, omniprésent
dans le film – une mémé ne cesse de parler d’Antigone – est en fait la grande
affaire de Renucci. Non content d’être l’acteur que tout le monde connaît, il organise
les Rencontres Internationales de Théâtre en Corse et a fondé l’ARIA (Association
des Rencontres Internationales Artistiques), structure qui s’inscrit dans la
tradition de l’Éducation Populaire, dont l’acteur-réalisateur est lui-même issu
et qui, depuis 1998, a produit de nombreux spectacles dans l’île, dont une
bonne dizaine en langue corse. Du reste, le film est né d’un atelier
d’écriture, que le réalisateur a animé en Corse avec l’écrivain Ricardo
Montserrat et peaufiné avec plusieurs scénaristes dont, in fine, le non moins fameux Jean-Bernard Pouy, auteur de la série du
Poulpe. De cet atelier était sorti, comme le raconte le réalisateur,
« l’idée de la frénésie d’un village qui découvre le théâtre puis celle de
la mort d’un homme. ‘Avà hè mortu’,
disaient-ils, ce qui signifie ‘Maintenant il est mort’ ». Avà hè mortu est du reste le titre d’un
précédent spectacle et d’un précédent film de Renucci : « l’atelier
d’écriture avait débouché sur une pièce de théâtre noire, sombre, autour des
rituels de la mort, j’ai voulu que le film soit
baroque car la Corse est théâtrale et baroque,
mêlant profane et sacré, dorures, fastes, maquis épineux et bouses de vache...
».
Dès le début, un partie des rôles majeurs étaient destinées à des voisines
du village et des gens des environs, tenus au secret de leur élection :
« Pendant toutes ces années où j’étais en train d’élaborer le scénario, je
n’ai rien dit aux quatre mémés du village pour qui j’avais écrit des rôles,
dont le personnage principal de Léllé pour Angèle Massei, quatre-vingt-trois
ans. Je suis allé leur faire part de cette proposition quatre semaines avant le
tournage en croisant les doigts pour qu’elles acceptent […] J’ai fait
appel à d’autres villageois, comme Jacques Luiggi, un vieux monsieur qui tient
un snack en haut de Pioggiola. Il n’avait jamais joué et n’a eu aucune
hésitation quand je lui ai proposé le rôle de Bernabeu, pourtant lourd en
texte.»[1] Ces
présences sont essentielles, elles donnent au film, proprement sa consistance,
sa densité humaine et langagière.
Renucci raconte aussi volontiers les mille difficultés financières qu’il a rencontrées pour mener à bien son projet ; ce qui glaçait le plus les éventuels soutiens étant la décision de tourner en corse et cela bien sûr en dit long sur la force des préjugés. On produit pourtant en France des films iraniens ou taïwanais, souvent d’ailleurs en effet excellents voire admirables, dans lesquels les cinéphiles français veulent entendre, à juste tire, la langue orignale. Il semble bien qu’il n’en aille pas de même pour des films français tournés dans les langues de France, censées depuis longtemps, depuis au moins que le cinéma existe, et en fait bien avant, ne plus exister. « J’ai fait un film, déclare-t-il dans l’Huma, pour toucher le grand public avec des moyens de résistant, sans acteurs connus, en situant l’histoire en Corse, en langue corse... Je me suis heurté à toutes les difficultés possibles et inimaginables pour sa production, sa diffusion, sa distribution ». Pourtant, Renucci n’a rien d’un dangereux révolutionnaire, à moins que le seul fait de tourner en langue corse avec des acteurs inconnus, soit de fait révolutionnaire, même si le message n’a rien de nationaliste et pas même de régionaliste : « Je ne suis ni régionaliste ni adepte d’aucun nationalisme. Je souhaite que l’on reconnaisse ce qui existe, notamment cette langue corse qui, tout comme le français, vient du latin ancien. Il me paraissait intéressant de l’entendre, dès le titre et au-delà, de saisir sa capacité à véhiculer du sens. La Corse souffre d’une absence de représentation et des images sinistres qui lui furent appliquées par Maupassant ou Mérimée. J’ai voulu rapporter ces clichés et les brosser d’un grand coup de couleur […] j’ai choisi l’autodérision, avec quelque chose de très italien qui, en Corse, colore notre identité commune. […] Pas de querelles entre les Anciens et les Modernes mais des jeunes, des vieux, le continental et le local. Dans la réalité de ces villages corses très autarciques existent des gens, leurs voix, leurs pensées, leurs cheminements. Plus on est proche d’une réalité humaine, plus on est dans l’universel. Plus l’individu est édulcoré, plus on est dans la soupe du lieu commun.» Et il ajoute : « Bien sûr, ajoute-t-il, en Corse la langue est minorée et la situation géographique ajoute à l’isolement, mais le film est aussi un peu un cri, un appel à une réflexion qui vaut tout autant pour la Creuse ».
Cela est fort bien dit, et cette pensée pour la Creuse toute voisine, où la langue est infiniment plus minorée encore, me va droit au cœur, mais mon regret de spectateur est cependant que la force corrosive de la comédie reste bridée par l’objectif explicite de trouver, malgré tout, un arrangement, un compromis, sinon un consensus, qui rassemble toute la communauté villageoise et, autour d’elle, dans le rire et surtout l’émotion partagée, suscite l’adhésion du spectateur bienveillant. Cette proposition, en soi tout à fait respectable, affaiblit le film qui manque, à mon sens, à la fois de méchanceté et d’audace dans la manipulation des lieux communs et dans l’invention. Le corse y apparaît comme une langue presque « convenable », là où sans doute aurait pu être exploité, plus encore, son potentiel burlesque, voire grotesque, dans la rupture – ou la continuité parodique – avec le français. Car la liberté que nous laisse la diglossie est, au moins, de mal nous tenir. Du reste, on saisit des différences très importantes dans la maîtrise de la langue, et surtout dans son accentuation… La jeune actrice qui joue la petite fille du patriarche, en particulier, n’est guère crédible, et l’on sent bien à ce genre de signes que le problème de la transmission est, dans les faits, crucial, même si le film cherche à montrer que, vaille que vaille, la langue passe et l’héritage est accepté.
Une dernière chose : dans aucun des papiers consacrés au film je n’ai trouvé l’expression de « patois corse », présent par ailleurs sur la toile (sur Google, 171 pages signalées contre 77100 pour « langue corse »). Voilà la preuve, selon moi, que les corses sont en train de parvenir à faire reconnaître leur dignité linguistique, ce dont nous sommes encore très loin… Sur une vidéo de tf1 montrant les réactions après la première projection au village, l’une des mémés dit simplement : « Je suis très contente d’être corse, d’être une femme de ce pays ».
Pour conclure, voici un petit résumé du film en corse, signalant une avant première au festival Arte Mare de Bastia, glané sur le site de culture corse ACEDEC : « Robin Renucci hà presentatu u so secondu filmu « Sempre vivu » à u festivale Arte Mare di Bastia. Un'opera rializata in u so paese d'Olmi Cappella, in u Ghjunsani, induve Robin Renucci amenta a so terra nativa, i so difetti, e so speranze, cuntradizzioni è brame. L'azzione si passa in un paisucciu muntagnolu chì decide di custruì un teatru pè luttà contr'à a desertificazione ».
J.-P. C.
[1] Ces informations et citations sont tirées du site
des éditions Attribut
22 juin 2007
Mal à la langue
Le n° 144 de la revue Le Débat présente un dossier autour des Conversations
sur la langue française de Pierre Encrevé et Michel Braudeau, livre auquel
j’ai déjà consacré un petit compte rendu. Il est constitué de quatre lectures
critiques du livre, respectivement dues à Alain Bentolila, Jean-Marie Borzeix (j’y
ai déjà fait référence), Jean-Claude Chevalier et Erik Orsenna, suivies des réponses des auteurs, auxquelles
s’ajoutent deux longs articles ; l’un de Henriette Walter sur les
« langues régionales », l’autre de Paul Bogaards intitulé « Le
château de cartes de la défense de la langue française ».
Le français, malade imaginaire
Cet article, écrit par un
universitaire néerlandais, passe en revue une petite partie seulement des deux
à trois cents organismes consacrés à la défense du français recensés par Hagège.
Bogaards commence sa revue par l’Office de la langue française, créé en 1937 et
poursuit par l’Office du vocabulaire français, le Comité d’étude des termes
techniques français, l’association Défense de la langue française, la
Fédération du français universel, le Haut comité pour la défense et l’expansion
de la langue française, le Conseil international de la langue française, etc. etc.
« Aucune autre langue que le français n’est entourée d’autant de comités,
de conseils, de directions, de fédérations ou de délégations ayant pour but de
surveiller et de protéger l’état de santé de la langue nationale ». La
métaphore médicale s’impose, quand on constate que la langue française, malgré
la santé tout à fait florissante dont elle jouit (ce que montre justement le
livre d’Encrevé et Braudeau), apparaît bien, dans la conscience des élites
hexagonales qui la parlent, comme « un grand corps malade », et le
slam à les en croire ne serait que le moindre de ses maux. Elle est en fait un
grand malade imaginaire ; ce fantasme de la maladie de la langue, cette
obsession de sa mort imminente de la langue sont évidemment des symptômes
d’autres maux dont souffrent ceux qui ne cessent de geindre qu’ils ont mal à la
langue. Blessure narcissique d’une France qui n’en revient toujours pas d’avoir
perdu son empire colonial ? D'une nation arrachée aux rêves de l’universel par un
rappel brutal à la dure réalité du particulier ? Maladie politique d’un
pays qui conçoit toute différence culturelle et linguistique en son sein
comme une menace à la sainte unité nationale ? Maladie sociale d’une élite
menacée qui s’accroche au pouvoir culturel avec l’énergie du désespoir ?
Les maux de l’imagination, on le sait, sont les plus difficiles à diagnostiquer
et à traiter.
Boogards établit une
importante distinction, en matière de politique linguistique, entre « des
mesures qui concernent le statut ou les conditions d’emploi d’une langue et des
dispositions qui touchent à la qualité ou à la pureté de son usage ». Or,
en France, les deux plans sont sans cesse mêlés et confondus, comme le montrent
les tentatives récurrentes pour exclure les anglicismes, dont la loi Toubon, en
partie retoquée par le Conseil Constitutionnel en 1994, est un bon exemple, qui,
entre autres choses, a donné lieu à cette étrange réalisation du Dictionnaire des termes officiels,
autrement appelé « le Toubon », qui recense 3500 mots adoubés et
présente un index ubuesque et très lacunaire des anglicismes proscrits. Autant
les mesures concernant le statut et les conditions d’emploi d’une langue
peuvent être efficaces (par exemple l’ostracisme de toute autre langue que le
français sur le territoire national, inscrit dans la loi, ne s’est que trop
traduite dans les faits), autant celles qui visent la correction de la langue
sont vouées à l’échec : il est « aussi difficile de mener une
politique concernant la qualité et l’emploi de la langue que d’essayer
d’améliorer la politesse des citoyens en adoptant de nouvelles lois ».
Cette comparaison montre bien quel type d’ingérence dans la vie des citoyens
est visée, en pure perte, par ce type de loi. Du reste les citoyens eux-mêmes,
quand on les interroge à ce sujet, sont assez défavorables à cet
interventionnisme et ne considèrent pas que leur langue est une citadelle
assiégée par l’anglais, même s’ils partagent le constat erroné (ou est-ce un
présupposé des sondages eux-mêmes ?) d’une langue malade (sondage SOFRES,
1994). La question de fond, que pose Boggards à la fin de son article, est de
« savoir pourquoi en France la langue est devenue un sujet qui est débattu
au Parlement et traité dans des lois ».
On ferait bien en tout cas de méditer ces mots de
Samuel Johnson, cités opportunément : « Les sons sont trop versatiles
et trop subtils pour des restrictions légales ; enchaîner des syllabes et
fouetter le vent sont des entreprises qui relèvent de la même façon d’un
orgueil qui refuse d’adapter ses désirs à ses forces ».
Daumier, Le Malade imaginaire
Indigènes morigénés, vaines
écrivaines et bloc-notes électroniques
Trois des papiers qui
discutent le livre d’Encrevé sont de parfaites manifestations de l’étrange
pathologie de ces français qui ont mal à la langue. On trouve même dans celui
d’Érik Orsenna (signataire du manifeste Pour
une littérature monde), un début de réponse aux questions que j’ai esquissées
plus haut, et qui n’est pas non plus étrangère à celle de Boggards. La langue y
est appréhendée comme le dernier refuge du sentiment national : « Toutes
les définitions de la nation volant en éclats (la monnaie, la propriété de la
terre, le pouvoir de l’État, la possibilité d’action militaire autonome…), la
langue française ne serait-elle pas en train de devenir ma première référence,
ma solidarité principale, mon pays ? Un pays débordant largement le
mien et se nourrissant de tous les autres… » Mais comment pourrait-il se
nourrir de tous les autres, alors même que le culte du monolinguisme semble au
contraire en exclure la plus grande partie ?
L’affection dont souffre Borzeix est
particulièrement grave s’il est vrai qu’il voit le mal partout :
« Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur notre langue – comme sur toutes
les langues, y compris l’anglais – sont en effet sans précédent ». Le ton,
on le voit, est apocalyptique… Menaces sur notre langue, sur toutes les langues…
Sur le langage même. Comment ? Pourquoi ? Cela a directement à voir
avec la mondialisation et surtout avec l’expansion de l’anglais par le biais
des techniques de communication. Au beau temps où le français régnait sur
l’Europe, explique le directeur des Francophonies de Limoges, « il
n’atteignait pas le fameux cocher de Frédéric II, relégué dans l’infra-monde
d’une culture germanique vernaculaire ». Un cocher du XVIIIe
siècle qui ne connaissait pas le français était donc condamné à vivre dans un
infra-monde ! Les préjugés de
classe n’ont guère évolué, comme on peut le constater, depuis l’époque des Lumières. Mais
passons… Aujourd’hui, poursuit notre francophoniste, « la famille du
chauffeur d’Angela Merkel, comme les membres de toutes les familles européennes
[…] est atteinte dans son intimité par la télévision, la radio, le téléphone
portable, Internet… […] Ces médias modernes servent et illustrent des langues
disposant de moyens de diffusion et de promotion fort inégaux ». Si je
comprends bien, ce qui aurait été une bénédiction pour le cocher de Frédéric II
(sortir de son infra-monde en parlant le français) est une malédiction pour le
chauffeur de Merkel… on aura du mal à ne pas en déduire que cela n’a rien à voir
avec le fait que cette langue censée pénétrer dans l’intimité de tous n’est plus
le français, mais l’anglais. Je dis censée, parce qu’en vérité, sa présence
dans la vie de l’immense majorité des français et des allemands, reste on ne peut
plus marginale. Du reste, jusqu’à preuve du contraire, il est possible de faire
parler une radio, une télévision ou un téléphone portable en n’importe quelle
langue du monde. Quant à l’Internet, Encrevé, dans sa réponse, rappelle que si
en 1992, 100 % de son contenu était en anglais, il est tombé à 35 % en 2006 et
ne va cesser inexorablement de chuter… De toute manière l’invocation de cette
invasion technologique supposée anglophone ne suffit raisonnablement pas à
expliquer pourquoi toute langue est aujourd’hui menacée en son essence. On
songe, en lisant ces lignes, à ces prophètes de l’Ancien Régime qui percevaient
la diffusion du livre imprimé dans des couches de plus en plus nombreuses de la
population comme un péril pour la religion et l’ordre social.
Alain Bentolila, quant à
lui, identifie le foyer du mal : la banlieue, la « cité » dont
il dresse un tableau linguistique tout autant apocalyptique et, qu’il le
veuille ou non, proprement infamant. La communication des jeunes des cités
serait, selon lui, marquée au fer rouge de la pénurie et de l’imprécision. Il
parle de « populations » en pleine déshérence, qui savent de moins en
moins « qui » elles sont, « d’où » elles viennent et « où »
elles vont (mais leur a-t-il demandé ?) souffrant de déficiences
linguistiques gravissimes qui les avoisinent de la barbarie… le tableau est
effrayant, absolument fantasmatique et ne repose sur aucune espèce de données
objectives, en dehors des difficultés scolaires avérées dont on peut donner de
toutes autres raisons sociales et psychologiques. De la part d’un linguiste ou
prétendu tel cela est tout de même pour le moins étonnant, mais dans ce domaine
il ne faut s’étonner de rien. Encrevé rappelle dans sa réponse que conclure de
l’échec scolaire et de l’inégalité linguistique (au sens d’une inégalité
sociale des variétés de langue, égales par ailleurs pour le linguiste qui les
étudie) à l’inégalité cognitive ne fait que rajeunir la « vieille théorie,
aujourd’hui abandonnée par tous les spécialistes, du ‘handicap linguistique’
des locuteurs socialement les plus défavorisés ». William Labov et ses
collaborateurs ont depuis longtemps mis à mal cette théorie défendue dans les
années 60 par le psychosociologue Basil Bernstein, en établissant que
« l’échec linguistique dans la situation scolaire est un indicateur très
insuffisant des capacités linguistiques et cognitives des enfants vivant dans
un milieu culturel sans rapport avec la culture scolaire ». Il renvoie
Bentolila à la lecture des ouvrages importants de Labov lui-même, Logic of Non-Standard English (1970) et Language in the Inner City (1974) et de
Herbert Ginzburg, The Myth of the
Deprived Child (1972). Mais le mythe a la peau dure, surtout lorsqu’il
sert, en contre partie, à flatter des convictions de classe. Car, sous couvert
de s’insurger contre les conditions faites aux plus pauvres, Bentolila impose
sans pudeur ni retenue aucune, de grossières convictions de classe :
« Certains enfants ont eu la chance qu’on leur ait donné le goût de
l’exigence, l’appétit de la précision ; d’autres ont dû se réfugier dans
le flou et le banal pour ne pas s’exposer, pour ne pas se dévoiler au monde
qu’ils pensaient hostile et dangereux. L’imprécision des mots lorsqu’elle est
systématique va de pair avec l’insécurité linguistique et sociale ». Le
lien est ainsi établi entre une prétendue déficience linguistique et
l’insécurité, donc la criminalité. La stigmatisation culturelle et sociale ne
saurait être plus lourde et surtout plus gratuite, car Bentolila avance de
manière obsessionnelle le critère de l’imprécision du vocabulaire, mais justement
avec une totale imprécision ! Car il ne fournit aucune donnée, aucun argument
permettant de montrer que le langage des jeunes des « cités » est
effectivement affecté de cette imprécision et pauvreté viscérales qu’il déplore
avec tant de véhémence. Imprécision,
dit-il, de leur vocabulaire, du mot « bouffon » par exemple, de
« cool », de « niquer » (tels sont quelques-uns des
mots retenus comme significatifs)... Dans leurs contextes d’énonciation, il est
pourtant facile de montrer que ces termes sont d’une précision redoutable ;
et personne ne s’y trompe, aucun des locuteurs ne se demande ce qu’ils veulent
vraiment dire en les entendant ou les disant… Si l’un d’entre eux (à Dieu ne
plaise), traitait Bentolila de « bouffon » en l’entendant disserter
sur sa manière de parler, cela aurait pour lui et ses amis un sens très précis, n’en
doutons pas ! Évidemment une injure ne tient pas lieu de critique
argumentée, mais cela est une autre question, et celle-ci est tout autant
effective, mais avec des mots et tournures qui ne sont bien sûr pas ceuxque
Bentolila reconnaît comme pertinentes… Pour le coup, c’est lui qui montre une
incapacité radicale à sortir de sa propre variété linguistique et de son
microcosme social pour appréhender la différence autrement que de manière
négative. Un exemple d’ailleurs m’a frappé. Pour montrer que « plus la
fréquence d’utilisation d’un mot est grande, moins son pouvoir d’information
est élevé » (axiome à mon sens absurde, parce qu’un mot n’a de toute façon
de signification, plus ou moins précise, que dans le contexte des énoncés, et
la fréquence d’utilisation n’entre nullement en compte), il prend le mot
« morigéner », par opposition à « gronder ». Du plus loin
qu'il m'en souvienne, voilà un mot que je ne me rappelle pas avoir jamais
entendu autour de moi, ni dans ma famille, ni même dans la bouche de mes amis
ou collègues de travail ; je l’ai lu, certainement, en n’étant jamais sûr
de ce qu’il signifie exactement et l’usage que je pourrais en faire ne
manquerait pas d’être en effet imprécis. Même si j’ouvrais d’abord le
dictionnaire, mes interlocuteurs seraient étonnés (à mon tour de passer pour un
« bouffon » !) et il y aurait de fortes chances pour qu’ils
trouvent le terme nébuleux. Il ne me semble donc pas que je perde quoi que ce
soit à ne pas l’employer dans ma conversation, ou bien, tout au plus, comme
marqueur, pour faire le malin ou ironiser.
Bentolila défend donc les mots rares –
morigéner plutôt que gronder – et stigmatise le parler des banlieues pour
sa pauvreté et son imprécision ; Orsenna décrète la « laideur »
du mot « écrivaine » ; Borzeix parle des « vulgarités et
complaisances » charriées dans les « blocs-notes électroniques »
(sic), certes pour y voir la renaissance possible d’une « nouvelle
conversation à la française » (encore un mythe auquel il faudra torde le
cou !)… Ces signes épars sont éloquents : ils montrent à quel point
ces trois auteurs se tiennent dans un tout petit monde, avec ses critères
propres de distinction sociale (esthétiques, culturels, politiques..), dont
nous sommes nombreux, très nombreux à être exclus. Nous qui n’utilisons jamais
le mot « morigéner », qui ne comprenons pas, mais alors pas du tout
en quoi il est laid de dire « écrivaine » et qui ne voyons pas en
quoi le blog, pardon « le bloc-note électronique », est plus vulgaire
ou complaisant que tout autre forme d’expression, nous sommes décidément
ailleurs, à la fois dans l’infra-monde des particularismes vernaculaires et dans
le macrocosme des échanges plurilingues. Pour nous libérer du poids symbolique
que continuent à faire peser sur notre parole et nos textes les arbitres des
élégances parisiennes et les Caton du vocabulaire, maîtres de morale
linguistique, pour nous passer d’eux et de leurs livres, il suffit de regarder
ailleurs, plus loin et plus près de nous, rien n’est plus simple, et surtout –
plus difficile, il est vrai – d’affûter nos armes critiques.

Où l'on morigène le monde...
emprunté au blog Sa vicomterie
Langues régionales ou patois de
France ?
La présence d’un papier sur les « langues
régionales » dans le cadre d’une discussion autour de la situation de la
langue française aujourd’hui est bien sûr intéressante, d’autant plus que
l’auteur n’est nullement hostile à leur enseignement. Cependant, l’approche de
Henriette Walter est presque exclusivement descriptive : elle présente
« quelques éléments de l’histoire et de la géographie des langues qui ont
fait la France : une image de la diversité linguistique du pays qui reste
vivante malgré des siècles de tentatives d’uniformisation », passant en
revue la plupart d’entre elles, en linguiste, mais en évitant toute approche
juridique, sociale, politique, bref tout ce qui fait justement débat. Le
lecteur un peu averti a la forte sensation que cet article est mis à la place
d’une discussion qui devrait avoir lieu dans une revue dont le débat est
justement la vocation. Certes celui-ci porte sur le livre d’Encrevé et Braudeau
consacré au français ; mais pourquoi les langues dites régionales sont
abordées si rarement et, lorsqu’elle le sont, uniquement à l’occasion du français ?
Les questions « pressantes », selon le
mot même de Henriette Walter, ne sont
posées que dans les toutes dernières lignes : « faut-il les
abandonner à leur destin, ou plutôt tenter de sauver des parcelles de cette
autre vision du monde que peut offrir chaque langue, qu’elle soit minoritaire
ou de grande diffusion ? Faut-il favoriser l’enseignement de ces langues,
pour la plupart désormais confidentielles, alors qu’il serait si utile
d’apprendre des langues largement répandues ? » (p. 176) En guise de
réponse, la linguiste fait l’éloge du bilinguisme précoce et écrit que
l’ « avantage de commencer par une des langues régionales qui […]
entourent [l’enfant], c’est justement qu’elle lui est très proche, physiquement et affectivement – c’est le
plus souvent la langue des grands-parents –, et qu’elle peut l’aider à mieux comprendre
sa propre identité et, paradoxalement, à mieux connaître la langue
française », la preuve étant faite que les élèves bilingues ont de
meilleurs résultats en français (et même en mathématique) que les unilingues
(l’auteure se réfère à une étude menée entre 1989 et 1993 au Pays Basque, mais
il y en a bien d’autres). En dehors du rappel des avantages incontestables de
l’apprentissage bilingue, il s’agit là de rapides et faibles réponses à de
rapides et faibles questions, car posées en quelque sorte in abstracto, sans référence aux contextes politiques et juridiques
qui, précisément, scellent le destin des langues minorées en France. L’offre
d’enseignement public de ces langues est extrêmement faible ; là où il
existe, il n’est tout au plus qu’une réponse minimale à une réelle demande
sociale et n’oublions pas que le bilinguisme effectif, c’est-à-dire immersif,
est déclaré anticonstitutionnel. L’auteure, autrement dit, formule des vœux
pieux, sans aborder un seul instant la question des moyens de leur réalisation.
Mais les arguments à peine esquissés en faveur de
cet enseignement par les liens familiaux à la langue sont aussi insuffisants parce
que, précisément, de nombreux enfants des écoles bilingues n’ont pas de grands
parents locuteurs ; l’attache identitaire manifestée par le choix de la
langue, de la part des parents, n’est pas toujours, et de moins en moins, un
lien familial et émotionnel, mais culturel et historique, pour ne pas dire le
mot qui convient, mais qui est devenu inconvenant et qui choquerait beaucoup
d’entre eux, c’est-à-dire « politique », au sens de la revendication
d’une démocratie culturelle effective exercée au niveau local (niveau qui ne se
confond pas avec la région ; le lieu de la revendication culturelle peut-être
extérieur à la zone géographique de la pratique linguistique), impliquant le
droit, obstinément refusé par le centralisme jacobin, à une pratique publique des
langues et des cultures minorées.
De plus les outils et les nomenclatures utilisés
dans la partie descriptive de l’article sont souvent flous et contestables, à
commencer par la notion même de langue régionale, étroitement territorialisée :
l’absence complète du rom, non assignable à un territoire déterminé et
cependant langue historique de la France, qu’on le veuille ou non, montre par
exemple ses étroites limites.
En outre, Henriette Walter s’obstine à parler de
« patois » en affirmant qu’il est désormais un terme blanchi par la
linguistique. Cela est faux, de nombreux linguistes refusent de l’utiliser pour
éviter toute ambiguïté, bien conscients des connotations péjoratives attachées
au mot ; s’il s’agit de désigner une identité linguistique
infra-dialectale, on le dira plutôt ainsi, sans s’embarrasser d’un mot aussi
chargé négativement et, qui plus est, si difficile à traduire. L’auteure
écrit, de manière peu rigoureuse : « on les nomme dialectes
lorsqu’ils [les parlers] couvrent un territoire assez vaste, ou patois lorsque
le territoire est plus restreint », de sorte que lorsque je parle le languedocien
de chez moi, je parle patois, dialecte ou occitan, ou les trois à la
fois ? J’ai lu, dans un entretien donné par la linguiste sur le blog du
journaliste Christian Le Meut que, selon elle, il fallait renverser le sens du terme
patois : « Parler un patois, ce n’est pas mal, au contraire, c’est
intéressant car dans les patois se sont maintenues d’anciennes distinctions,
d’anciens mots, qui ont disparu dans la langue commune. Au contraire, il faut
rappeler aux gens que c’est une honneur de parler patois. Il faut en être fier.
C’est ce que disent les linguistes, il ne faut pas écouter les autres ».
Si l’intérêt de parler patois se limite à y trouver des archaïsmes oubliés par
la langue commune (forcément le français, car en ce qui nous concerne, précisément,
nous n’avons pas une langue « commune » au sens où Walter l’entend,
c’est-à-dire uniformisée), il est, convenons-en, assez réduit. Mais il est
difficile d’être fier parce que les linguistes (il serait plus honnête de
dire « quelques-uns d’entre eux ») nous disent de l’être, alors que
les autres personnes continuent à employer le terme de manière dépréciative, et
même si on ne les écoute pas, selon le sage conseil de la femme de science, il
est difficile de ne pas les entendre ! En général, dans ces situations,
les intéressés adoptent de nouveaux termes. On ne dit plus « nègre »
(sauf comme insulte) ; pourquoi devrait-on continuer à dire
« patois » ?
Une fois cette réflexion faite, on s’étonne moins
de ne pas trouver le terme « occitan » dans le texte, jugé sans doute
trop revendicatif, en opposition trop frontale avec ce que colporte l’usage du
terme « patois ». Du reste Walter hésite en permanence entre le
singulier et le pluriel : parlant volontiers de « langues d’oc »
et de « parlers d’oc », là où il nous semble si important de faire
reconnaître, pour des questions d’abord linguistiques et non idéologiques (le
nationalisme n’y est pour rien), l’existence d’ « une » langue,
certes entièrement dialectalisée et plurielle, mais qui n’en est pas pour
autant une collection d’idiomes différents. En dehors de la trop évidente
crispation campaniliste de certains (le gascon, l’auvergnat, le provençal,
« une » langue différente – pourquoi « une » au fait ?
Car ce qui fait l’unité des différents parlers provençaux, ou gascons, est ce
qui fait précisément l’unité de tous les parlers occitans), je n’ai pas encore entendu
le début d’un argument scientifique probant à ce sujet.
Jean-Pierre Cavaillé

La langue française
emprunté au blog Comme une image
13 juin 2007
Jean des Pierres / Joan dei Peiras
Voici le compte rendu par Baptiste Chrétien (dit Tiston) de la soirée Roger Pasturel et Renat Sette à Glanges, que j'ai ratée et qui méritait pourtant le déplacement.
J.-P. C.
Jean des Pierres / Joan
dei Peiras
Dans le cadre du festival
Coquelicontes 2007, festival de contes qui se déroule en Limousin sur une
dizaine de jours et en plusieurs endroits de la région, est venu à nous cette
année un beau spectacle de 1h10 environ qui mérite que l’on en parle. Roger
Pasturel, conteur de près de 70 ans, natif de Vaurias dans le Vaucluse où il
réside toujours, dit le conte. Renat Sette, chanteur de tradition originaire du
pays niçois mais dont le répertoire s’étend à toute la Provence et même au
Piémont, chante le conte.
Pasturel et Sette donnaient
cinq représentations de leur spectacle à
l’occasion de Coquelicontes. Je suis allé à celle de Glanges, petite commune au
sud de Limoges. Certains auraient dit qu’il y avait peu de monde, je dirais
qu’il y avait suffisamment de monde, une quarantaine de personnes peut-être, ce
qui a suffi à remplir aux 3/4 la salle, car à Glanges, comme dans beaucoup de
villages limousins, on y vient, on fait l’effort d’y venir, on n’y passe pas
par hasard. Dans l’assistance il y avait des occitanistes, ou disons des artistes
occitans, comme Jan dau Melhau ou encore Monica Sarrasin. Il y avait aussi
quelques personnes qui avaient fait le déplacement depuis Limoges ou ailleurs
comme moi et surtout, en majorité, les gens du village et alentours. A l’entrée
Renat Sette salue les gens qui arrivent, tout sourire.
Le spectacle est gratuit.
D’ailleurs, parlons-en du spectacle. Il s’agit de Jean des Pierres ou Joan dei
Peiras en provençal. C’est en fait l’adaptation à la Haute-Provence d’un
conte que Pierre-Jacques Hélias (Per-Jakez
Helias) a recueilli en breton il y a plus de cinquante ans et réécrit dans L’homme qui parlait aux pierres.
L’adaptation est signée Jean-Yves Royer.
Sur la scène un fond noir, une
petite table, deux chaises autour de celle-ci, et dessus une bouteille de rouge
et deux verres vides. La lumière est tamisée, genre bistrot à l’ancienne.
Roger Pasturel rentre en scène,
s’approche de la table, la pointe du doigt, regarde le public d’un air sévère
et lance : « Aquò es mon beure
aqui ? » (c’est ma boisson ça ici ?). Puis il s’énerve que
nous ayons pu nous imaginer une seconde qu’il oserait s’asseoir à cette place
qu’il désigne….car cette place, cette chaise, est sacrée. Nous sommes au
bistrot de la place du Bourguet à Forcalquier, dans les Alpes-de-Haute-Provence.
Et cette chaise que nous montre Pasturel, maintenant assis sur la chaise d’en
face, elle a toujours été réservée aux ‘phénomènes’, aux légendes, aux sages,
comme il y en a dans chaque village ou bourg. C’est la place de ceux qui ont
marqué leur temps, ceux que l’on écoutait, dotés d’un savoir-faire particulier ou d’une façon de
dire les choses et de les sentir qui imposaient le respect de tous les
villageois. Voici donc que Pasturel commence à nous décrire, en français, en
occitan et en francitan, quelques-uns de ces personnages hors du commun. Il
nous parle par exemple de Giuseppe le maçon, dont le grand-père était arrivé
d’Italie portant sur son dos une lausa[1] de marbre de trois quintaux. Il nous raconte aussi un vieux du village,
Amadieu, qui avait inculqué aux copains du bistrot la théorie du cause à effet,
ou plutôt de la coïncidence pas si fortuite que ça. Par exemple le jour où la
source du vieux s’était tarie pour la toute première fois, on annonçait au même
moment dans le poste une grande vague de sécheresse et de famines en Afrique.
Un autre jour, alors que le vieux libérait ses oiseaux appelants[2], au
moment où son dernier pinçon s’est envolé pour gagner la liberté, on annonçait au
transistor la libération de Nelson Mandela. Pasturel nous raconte aussi celui
qui descendait parfois de sa montagne, les jours de grand vent, alors qu’il
entendait son toit crier, grincer. Il descendait au bistrot, s’asseyait à la
fameuse place, sur cette fameuse chaise, et annonçait qu’il allait se produire
un grand malheur. L’homme est descendu en 1914, en 1939…
Entre ces magnifiques
portraits, Renat Sette sort d’un coin de la scène où il reste debout et vient
chanter a capella en provençal des petites chansons. Ces chants, écrits sur des
airs traditionnels du répertoire occitan, reprennent les paroles du conteur,
les remanient, les résument, les condensent.
Puis vint pour nous le moment
d’entendre l’histoire de la légende des légendes de Forcalquier : Joan dei
Peiras, le modeste berger qui avait un don : celui de parler aux pierres,
de les entendre, de dialoguer avec elles. Ce qui en fit le meilleur monteur de
murets et de restanques[3] de la
région. Joan avait en effet ce don d’entendre le chant des pierres quand le
vent les caresse ou s’engouffre entre elles. Joan savait aussi entendre leurs
cris, sentir leur douleur quand elles sont mal disposées, mal taillées, mal
manipulées.
Pendant le portrait de Joan dei
Peiras, qui occupe deux bons tiers du spectacle, les interventions de Renat
Sette se font plus fréquentes. Toujours sur ce principe de résumer, reformuler
en chanson (et en occitan) les dires de Pasturel sur des mélodies
traditionnelles (l’un des derniers chants est par exemple adapté à l’air de Lo
boièr), Sette marque le rythme en frappant ses mains de différentes manières,
en tapant du pied, en choquant deux cailloux l’un contre l’autre ou encore en percutant une grosse pierre avec un marteau et
un burin. Il faut savoir que Renat Sette, avant d’être chanteur, est maçon et
tailleur de pierres, passionné par le patrimoine bâti et les techniques de
construction. Sette est très discret, souvent dans un coin de la scène quand le
conteur parle, mais quand il se met à vue de tout le public et commence à
chanter, il occupe l’espace d’une manière impressionnante, ou disons plutôt que
c’est sa voix, son chant, qui remplit tout l’espace, captive, capte l’attention
de chacun et surtout semble ne laisser aucun espace libre dans la salle de
spectacle, semble vous encercler, vous capturer, vous écraser. C’est une
merveilleuse sensation que peu de chanteurs savent procurer et que, selon moi,
seul le chant a capella en milieu clos peut faire naître.
L’histoire de Joan je ne vous
la raconterai pas ici dans le détail, je vous laisse l’immense bonheur de
l’entendre à l’occasion. Simplement pour ceux qui ont lu le conte de Helias, je
leur signale que l’adaptation de Royer offre une fin différente… De plus
parfois ici l’on déborde, on fait référence par la métaphore aux guerres du
Moyen-Orient, en nous parlant par exemple, sans le citer, de ce pays où des
hommes rendus fous par leurs croyances ont détruit de superbes et séculaires
statues[4].
Il s’agit en tout cas d’un
magnifique spectacle, d’une sublime histoire bretonne merveilleusement adaptée
à la Haute-Provence et que l’on pourrait très facilement transposer au Limousin
ou aux Cévennes, à différentes régions de bocage où les murets de pierres
tiennent, ou tenaient, une place prépondérante dans le paysage et où les
paysans possédaient des savoirs rares, des valeurs précieuses, une langue
ancrée dans la terre, en un mot un biais
de viure[5]
qui en faisait des personnages souvent passionnants et hautement poétiques.
Par ailleurs la façon de donner
vie aux pierres, de leur prêter des sentiments, de les humaniser que nous livre
ce conte m’a fait beaucoup penser à Marcela Delpastre, elle qui a tant écrit de
poèmes magnifiques sur les pierres, sur leurs cris, sur leur sang, sur leurs
joies et leurs douleurs…
Au début du spectacle Renat
Sette prévenait l’assistance: « Les chansons et certains passages du
texte sont en provençal, c’est de l’occitan comme chez vous mais c’est un peu
différent, mais je pense que vous comprendrez sans trop de difficulté. Pour
ceux qui ne parlent pas occitan du tout, ce n’est pas grave, les chants
reprennent grosso modo le conte que va dire Roger, et le plus important c’est
la musique du chant, pas les paroles. ». Pendant le pot qui clôturait de façon
très conviviale la soirée, j’ai été amusé en tendant l’oreille d’entendre des
réactions très diverses par rapport au parler du chanteur provençal :
« c’est pas du tout comme chez nous, j’ai pas bien compris… » ou
« c’est pas exactement le même patois que nous mais j’ai bien tout
compris, à part quelques mots » ou « moi je ne parle pas patois mais
quand j’étais petit je le comprenais bien, ce qui fait que j’ai compris
quelques mots… » ou encore «j’ai réappris l’occitan que j’avais oublié, ce
qui fait que maintenant je sais que c’est la même langue que vous, donc je
tends l’oreille et j’arrive à bien vous comprendre… ». ça vaudrait le coup d’enregistrer tout ça et de
faire une étude. Tant de perceptions différentes, ceux qui font l’effort de
compréhension, ceux qui le font moins, ce qui sentent une proximité entre leur
parler et le provençal mais ne comprennent pas, ceux qui appuient sur le fait
que c’est très différent, que c’est pas le même patois, mais qui comprennent
parfaitement…
Renat Sette joue ce spectacle
accompagné de différents conteurs: Roger Pasturel, Eric Leconte, Jean Marotta
ou d’autres encore. Ce spectacle semble beaucoup voyager, s’il passe près de
chez vous, ne le ratez pas !
Pour connaître l’agenda de
Renat Sette, allez sur son site : http://rene.sette.mageos.com/
Baptiste Chrétien

René des Pierres
Sette chanteur et maçon
[1] dalle de pierre, en occitan.
[2] Appelants : oiseaux apprivoisés
dont on se sert à la chasse pour attirer les gibiers de la même espèce.
[3] Restanque (en provençal restanca) : mur de retenue en pierres sèches construit
dans le lit d'un torrent intermittent pour provoquer un atterrissement en amont
(tout en laissant passer l'eau) et créer ainsi une terrasse de culture.
[4] Le texte fait ici référence à la
destruction par les islamistes talibans en 2001 de deux célèbres statues de Bouddha (dont
l’une mesurait 55 mètres) dans la province de la Bâmiyân en Afghanistan.
[5] Expression occitane pour dire la manière
de vivre, d’être, de faire et de penser.
07 juin 2007
Pour en finir avec la francophonie
L’émission « Répliques » de France
Culture, animée par Alain Finkielkraut, recevait le 26 mai dernier Jean-Marie
Borzeix et Michel Le Bris autour du thème « Littérature-Monde et
francophonie ». J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer les Carnets d’un francophone de Borzeix, pressé d’enterrer son cher
« patois limousin » avec force larmes de rapiettes (on a les
crocodiles qu’on peut !), et par ailleurs de critiquer dans Libération le récent manifeste intitulé Pour une littérature monde, dont Le Bris
est l’un des signataires, qui me semble reproduire ce qu’il dénonce, à savoir
l’idéologie franco-centrée de la francophonie.
J’aurais presque (je dis bien presque) envie de
faire un mea culpa à ce sujet, tant
les arguments des deux autres compères contre le texte et, maintenant,
l’ouvrage collectif de Le Bris et de ses amis, dénotaient une étroitesse
d’esprit, une crispation nationaliste tout à fait révélatrice de ce qu’est et
reste foncièrement la francophonie (on n’oublie pas que Borzeix est directeur
des francophonies limousines), et l’écrivain breton, créateur d’Étonnants Voyageurs, fit souffler un
peu le vent du large dans l’atmosphère confinée du studio pavoisé aux couleurs
de la France éternelle.
Prière de déposer ses bagages avant
d’entrer
Sommé de se justifier sur
le thème « pourquoi tant de haine de la francophonie, et donc de la France ? », Le Bris insista justement sur le clivage
entre écrivains français et la sous-catégories des « écrivains
francophones », priés de « déposer leurs bagages avant
d’entrer » dans le temple de la littérature nationale. Bref il soutint
l’idée bien connue selon laquelle la francophonie est le « dernier avatar
du colonialisme ». Borzeix s’en montra fort fâché, affirmant haut et fort
que la francophonie telle qu’elle est pensée aujourd’hui fut élaborée par des
intellectuels « décolonisés » (Senghor, Césaire, etc.), alors que ces
premières formulations historiques, aux temps du colonialisme (Onésime Reclus…)
n’avaient eu aucun succès. Il faut concéder que la question de la francophonie,
pris au sens le plus large, est plus complexe que sa simple réduction au
colonialisme. A la fois, il est clair que la francophonie n’est pas, n’a jamais
été un mouvement culturel autonome, et n’existe qu’à travers son institutionnalisation
et sa promotion, depuis la France, à des fins trop évidentes de propagande
nationale. Les intérêts français avancent ainsi de par le monde drapés dans
l’universel des droits de l’homme et de la francophonie confondus. Car la
spécificité de l’idéologie linguistique nationale française réside dans cette
double opération de prestidigitation, qui consiste d’abord à établir une
relation consubstantielle entre la nation et la langue – en complète
contradiction avec la réalité plurilingue de l’histoire de la France – et à
créditer cette langue de l’universel, du fait de son identification d’une part
avec une littérature (la « grande » littérature française) et d’autre
part avec les « valeurs » des droits de l’homme et de la démocratie –
autre tour de passe-passe consistant à confondre la langue avec la culture
littéraire (une certaine littérature, bien entendue, « classique »,
etc.) et avec les valeurs dont elle a pu être porteuse de manière en vérité
purement accidentelle (voir à ce sujet le compte rendu du livre de Pierre
Encrevé et Michel Braudeau).
C’est justement avec cette
conception nationaliste et cryptocolonialiste de la littérature française et de
la francophonie, que les signataires du manifeste Pour une littérature monde entendent rompre, appelant à délier le
pacte entre la littérature de langue française et la nation française. Voilà de
quoi en effet attirer le juste courroux des vaillants petits soldats de la
nation française.
Colonisés, payez votre dette !
Finkielkraut, fidèle à lui-même, s’est empressé,
bien sûr, d’asséner, comme s’il s’agissait d’une vérité éternelle,
le poncif de l’identité nation/ langue/ littérature. Cet homme fait un
usage spécial de la philosophie ; elle ne lui sert pas à s’interroger, à
poser des questions, mais à appuyer et conforter des réponses toutes faites,
toutes prêtes, et qui, dans le discours des autres, se passent très bien de la
philosophie, reproduisant les lieux communs les plus éculés de l’idéologie
réactionnaire mise au goût du jour (car même un réactionnaire n’échappe pas
à la mode !). Comme chez beaucoup d’autres, la philosophie lui sert de
bouche-trous, lui permettant de parler, toujours avec véhémence, de ce qu’il
connaît mal ou ne connaît pas et surtout de ce qu’il ne veut pas
connaître, ayant trop peur d’entamer ses belles certitudes. D’ailleurs, les
savoirs qui lui permettraient de parler de manière censée de ses objets – la
linguistique, la sociologie, la sociolinguistique, l’histoire sociale, etc. –
sont pour lui du côté de l’ennemi ;
les ennemis du beau, du vrai et du bon, valeurs qui, chez lui, se trouvent coïncider avec
le vade mecum des nouveaux réacs. La connaissance est inutile, un vernis
philosophique plaqué sur une rhétorique de l’indignation supplée à tout, ornées
de citations. Ah les citations ! Quel que soit le sujet du débat,
Finkielkraut a toujours dans son sac une citation bien sentie, définitive,
qu’il assène avec emphase, comme une formule magique, fin mot et mot de la fin
de toute discussion possible. Ce jour là, il se contenta de Ernst Curtius, de Roland
Barthes et de Gustave Flaubert. Excusez du peu… Curtius d’abord, le
« grand » (voilà un adjectif dont il a plein la bouche, notre
« grand » Finkielkraut) philologue, qui remarquait en 1925 :
« La littérature joue un rôle capital dans la conscience que la France
prend d’elle-même et de sa civilisation. Il n’y a qu’en France où la nation
entière considère la littérature comme l’expression représentative de ses
destinées »[1].
Franchement, on m’excusera cette grossièreté, mais
mon père, mon grand père, mon arrière grand-père, dans leurs champs de fèves,
n’en avaient pas grand chose à fiche de « La » Littérature ; c’est sans doute pourquoi, ils étaient de si
tièdes patriotes, pressentant seulement, à chaque fois qu’il entendaient parler
de « nation » avec trop d’insistance, que l’on n’allait pas tarder à
les envoyer se faire trouer la paillasse.
Mais écoutons encore Finkielkraut, ajoutant, à
l’adresse de Le Bris : « C’était la langue, et c’était la langue par
la littérature. Et au moment où vous dites : « il faut que la langue
se délie de la nation », qu’est-ce qu’on constate en France ? On constate
que c’est la nation qui est en train de s’affranchir de la langue ». C’est
le moment de sortir du sac Barthes citant Flaubert, les deux « grands » auteurs ayant assumé la possibilité
que la langue cesse de vivre, c’est-à-dire, traduit-il abusivement,
« cesse d’être inspirée par la littérature, se rétrécisse, se rabougrisse
avec des tas de mots étrangers ». La langue est menacée ; le français
risque demain de disparaître englouti par les langues étrangères. Il suffit de
lire le dernier livre de Pierre Encrevé et de Braudeau pour savoir que ces
terreurs de l’an (deux) mille sont de pures idioties.
Mais justement, Finkielkraut attaque Encrevé, au
passage, qui a commis le crime d’avoir parlé de la vitalité et de la
richesse de la « langue des banlieues ». Ce qui le révulse, c’est, il le dit, la
perspective égalitaire, égalitariste adopté par le linguiste, dont il faut
pourtant rappeler ici à notre idéologue de la nation que s’il ne l’adoptait
pas, il ne serait plus un linguiste : « on ne fait pas de hiérarchie, on
ne dit pas qu’une langue peut être plus belle que telle ou telle autre ». Évidemment,
ce qu’il veut dire, c’est que sa langue d’abord (le français) et son idiolecte
à lui ensuite, le français compassé du bourgeois lettré producteur sur France
culture (c’est-à-dire grosso modo, à quelques négligences près, tout aussi bien
le mien) sont les plus beaux du monde ! Comme l'on dit dans les Pouilles « Ogne cciuccciu se vanta de lu raju sou », c'est-à-dire « Il n'est point d'âne qui ne se vante de son braiement ». Quant à « la langue des jeunes
des cités », ses caractéristiques, ses spécificités, ses liens étroits
avec le multilinguisme sur lequel elle est adossée, il n’en connaît rien et ne
veut bien sûr rien en connaître ; d’ailleurs elle n’est, pour lui, même
pas audible, redisant à l’occasion, pour la nième fois, que les émeutes de 2005
avaient été « aphasiques » et pleine de « vacarme
silencieux ». Il n’est de pire sourd que qui ne veut entendre.
C’est peu dire que cette façon de considérer un groupe humain, à travers ses manières de parler et sa culture, réduite ainsi à l’indigence, à l’insignifiance, voire même au néant de sens, est la pire des injures que l’on puisse lui faire, une injure d’une violence redoutable, à mon sens autrement plus grave que la destruction physique d’automobiles ou mêmes d’écoles (partant du principe qu’il est moins grave de casser des choses, même à fort potentiel symboliques, que de détruire ainsi la dignité des gens). Cette violence n’est pas étrangère à la manière, elle aussi extrêmement brutale, de rappeler aux écrivains francophones en mal d’émancipation leur dette à l'égard de ce contre quoi ils s’insurgent, c’est-à-dire, leur dette envers la colonisation. Le philosophe en appelle à un fait, indiscutable : « Il y a une antériorité, une durée, on ne peut pas éviter cette réalité que la littérature française est très ancienne et a produit d’immenses chef-d’oeuvres et que ces chef-d’oeuvres sont en danger, comme dit Barthes ». Inutile de rappeler ici que l’ancienneté de la littérature française est très relative, inutile de suggérer que ses « chef-d’œuvres » continuent à être lus et traduits dans le monde entier et ne sont guère en danger de ce côté là ; inutile, cela ne servirait à rien. Allez donc raisonner les prêcheurs d'apocalypse ; c'est à peu près impossible, tant ils désirent en fait eux-mêmes la destruction purificatrice de toute chose. Pour notre Savonarole, la corruption et le péril sont partout, et ici bien sûr, dans la prétention de délier le bien suprême, « La » littérature, de son « pacte avec la nation », comme le voudrait Le Bris et ses amis de toutes les couleurs. De la part d’auteurs francophones issus des ex-colonies, cela revient à une « non reconnaissance de dette » ! Qu'ils sont ingrats ces enfants envers la République coloniale qui leur a fait « le don » de la langue, et de quelle langue ! La question de l’ancienneté et de la valeur culturelle des langues minorées par la colonisation ne se pose évidemment pas : Finkielkraut veut bien reconnaître que « la colonisation, ça été l’oppression, la domination, l’exploitation, le racisme, mais ça été aussi le rayonnement de la langue française, et dire en français, comme le font Chamoiseau et d’autres, que cette présence a seulement été négative, c’est presque contradictoire dans les termes, parce que cette langue a permis que Chamoiseau écrive de grands livres ». Parce que sans la colonisation Chamoiseau n’aurait pas eu de langue, il serait sans doute resté dans un coin d’Afrique à ânonner un patois aussi indigent que celui des cités, le genre d’idiome dans lequel on n’a jamais écrit le moindre « grand » livre. Même si cela n’est pas dit, c'est là une conséquence obligée, nécessaire de l’argument selon lequel la langue de la colonisation « a permis » (comme si le véritable acteur de l’écriture était la langue même et non l’écrivain : Finkielkraut est très irrité de ce que Mayse Condé puisse affirmer « j’écris en Maryse Condé ») à l’ex-colonisé d’écrire de « grands » livres et de lui avoir même permis finalement, du fait de l’union substantielle de cette langue avec les principes républicains, de s’affranchir de la colonisation elle-même. L’affranchissement par la littérature méritait bien le sacrifice d’un peu d’esclavage, non ? Ah ingrats, ingrats enfants des colonies !

« La langue française, c’est la
France »
Jean-Marie Borzeix interpella
Le Bris en adoptant une position tout aussi nationaliste, et une conception de
la nation qui semble même (j’en fus très étonné) assumer un caractère racial
alors qu’il faut reconnaître que sur la question de la langue, sa position est
plus libérale que celle du « philosophe » : « La langue est
un élément fondateur de la nation, avec la race peut-être, le territoire, avec
la mémoire… Souvenez-vous de ce que Braudel disait jusqu’à sa mort : la langue française, c’est la France ;
la France c’est la langue française »[2]. On
entendit alors Le Bris, dont la voix était couverte par ce cocorico assourdissant,
manifester son désaccord en marmonnant : « c’est peut-être que je
suis Breton... ». J’eusse aimé qu’il eût parlé plus fort, cela aurait pu
être – qui sait ? – l’occasion
d’évoquer au moins une fois au cours de l’émission les langues régionales. Tant
pis… Borzeix n’entendit pas et poursuivit, reconnaissant qu’il « peut y
avoir plusieurs langues. Je suis très frappé, ajouta-t-il, par ce que dit
Boualem Sansal : il dit « mon pays est fait de plusieurs langues qui sont
les miennes ! », il dit
« notre langue française ». Je ne vois pas ce que serait un pays dont
le rapport n’existerait pas entre langue et nation. Que serait le Québec sans
la langue française ? que serait la Wallonie sans la langue française ? Je ne
vois pas. C’est une abstraction ».
Ces déclarations sont très intéressantes :
1- parce que, ce qui est reconnu légitime pour un
écrivain algérien (avoir plusieurs langues, dont il peut dire qu’elles sont les
siennes) est exclu pour un écrivain français de France. Borzeix ne dirait sûrement
pas, lui qui se vante de ses racines limousines, « mon pays est fait de
plusieurs langues toujours vivantes qui sont les miennes ! », sinon il
aurait depuis longtemps intégré les langues régionales aux francophonies de
Limoges. Il a certes volontiers reconnu, au cours de l’émission, que bien des
jeunes immigrés, en France même, sont des bilingues, qui s’ignorent (« dans
les banlieues il y a des jeunes qui sont francophones sans le savoir, ils ont
hérité d’autres langues, maternelles ou d’usage »), et qu’il faudrait que
l’école valorise cette richesse. Formidable. Mais comment ? hé bien en
leur enseignant « la littérature francophone ». Nous voilà rassurés,
il ne s’agit certes pas de reconnaître ces autres langues en elles-mêmes,
certes pas, surtout pas (il n’a jamais évoqué l’enseignement des langues de
l’immigration), mais seulement à travers le prisme de la francophonie. De la
même façon, lors de sa discussion du livre d’Encrevé et Braudeau, parue
récemment dans Le Débat, Borzeix se
fait l’apôtre du multilinguisme, contre l’enseignement systématique de
l’anglais (qu’Encrevé considère comme nécessaire, mais non certes comme devant
être exclusif)[3]. Il déplore que
« dans nos lycées, l’allemand, l’italien, l’arabe, le chinois, le russe..
soient désormais ravalés au rang de langues rares à cause de l’hégémonie de
l’anglo-américain » (p. 149). « Rares » est un euphémisme
(rares, à part les deux premières, elles l’ont toujours été dans nos écoles) ; force est
de constater qu’elles disparaissent purement et simplement et que l’offre scolaire se rétrécit comme
une peau de chagrin… et l’anglais a bon dos ! Mais surtout, il est
significatif que les langues prises en compte soient les langues considérées
comme les plus nobles dans le palmarès des valeurs culturelles, et qu’elles
sont appréhendées indépendamment de la présence effective des langues de
l’immigration véritablement parlées (par exemple « arabe » veut dire
ici, j’en suis sûr, arabe classique, « chinois », chinois mandarin…),
qui est cette richesse dont il ne propose l’exploitation que par le biais de la
francophonie. Évidemment, il n’a pas le moindre mot pour les langues
régionales, et fait exactement comme si elles n’existaient pas, malgré
l’existence des (trop rares certes) structures d’enseignement bilingues dans le
public et dans le privé. Là encore, il est manifeste que francophonie, hélas ne
rime guère avec polyphonie, c’est-à-dire avec une reconnaissance effective de
la diversité linguiste. J’admets que par
rapport à la position de type Finkielkraut – levée des couleurs, adoration
des classiques et prosternation devant la langue unique – il y a un léger
progrès… mais enfin, on est encore loin du compte…
2- parce qu’il reconnaît la légitimité pour le
Québec et la Wallonie de se définir comme des nations (langue française
oblige !), et donc en principe, il ne saurait s’opposer à ce que la
Bretagne, la Corse, l’Occitanie, le Pays Basque en fassent de même, au nom de
leurs langues respectives et respectables. On ne peut pas être nationaliste
pour soi tout seul ! Mieux, dans l’article en réponse au livre d’Encrevé
et Braudeau, il va jusqu’à écrire : « N’est-il pas légitime pour un
État de vouloir protéger l’usage d’une langue nationale, l’usage d’une ou plusieurs
langues minoritaires, de maintenir des accès libres et égalitaires à sa propre
culture ? » Ne croirait-on pas qu’il prend ici fait et cause pour les
langues minoritaires partout, et donc aussi en France ? On se tromperait,
il ne veut par là qu’affirmer la légitimité des langues minoritaires reconnues
comme des langues nationales et en fait la légitimité des mesures prises en
faveur du français en France (évidemment contre l’anglais, mais aussi contre
les langues minoritaires) et dans les pays où le français est présent comme
langue minoritaire : « Sans la loi 101, le Québec n’aurait pas
sauvegardé sa langue et Montréal serait une ville de plus en plus anglaise
parlant français en cachette » (p. 148). Hé oui ! Jean-Marie Borzeix
a bien raison ; sans loi en notre faveur, mais au contraire avec un article
constitutionnel utilisé contre toute velléité d’affirmation publique des
langues régionales, nous en sommes effectivement réduits à parler occitan et
breton en cachette, c’est-à-dire sans aucune reconnaissance, légitimité et aide
publiques.
Le français langue africaine
Quant au marin Le Bris, ardent promoteur et
défenseur de la catégorie de « littérature monde » d’expression
française, rejetant la notion de francophonie et les épousailles de la langue
avec la nation, il fut fortement balloté et fit face à gros grain. C’est peut-être la raison pour
laquelle il concéda, hélas, l’essentiel à ses objecteurs. Le problème avec
cette expression de littérature-monde, dont il reconnaît ce qu’elle a de vague, c’est qu’elle est
contradictoire : elle me semble en effet nécessairement polyglotte et non
française, le monde se dit dans la pluralité des langues, et s’il est tout à
fait louable de défendre la littérature d’expression française des ex-pays
colonisés encore sous-estimée, il me paraît par contre très discutable de le
faire si l’on ne prend pas de manière claire nette et précise fait et cause en
même temps pour les autres langues de ces pays et bien sûr de la France
elle-même, comme langues de culture tout aussi capables de porter une
littérature que le français. Or dans son propos, il n’en fut pas question…
Surtout, lorsque Finkielkraut affirma qu’il fallait « prendre acte de la
crise, du désamour de la langue, de la violence faite à la langue » en
renvoyant aux pages clicheteuses des Carnets
d’un francophone, il jura (« nom d’une pipe ! ») qu’il était
« d’accord avec ça ». « ça » : le mythe du
déclin, de la décadence du français… seulement, ajouta-t-il, les responsables de
cette situation ne sont pas les jeunes des banlieues, mais les écrivains français,
dont il trouve la littérature d’une pauvreté extrême… Je ne suis pas en mesure
de discuter le constat, tout en ayant la certitude qu’il pourrait l’être ;
par contre l’idée que la mauvaise qualité de la littérature puisse avoir pour
effet une détérioration de la qualité de la langue parlée elle-même, non
seulement me paraît reposer sur des présupposés que l’on devrait commencer par
interroger (quels sont les critères de la qualité, aussi bien pour la langue
littéraire que parlée, et quelles sont les preuves de la perte ou détérioration de
la qualité ?[4]), mais me semble revenir à
octroyer aux écrivains un pouvoir sur la langue qu’ils n’ont pas et, grâce au
ciel, n’ont jamais eu et n’auront jamais.
Tout à la fois, je sais gré à Le Bris de m’avoir
fait découvrir l’article d’Achille Mbembé, « Francophonie et politique du
monde », paru, en réaction au fameux manifeste, sur le blog d’Alain
Mabanckou, auquel il renvoya pour défendre l’idée que le français est devenu
aussi – et à plein titre – une langue africaine.
Les analyses de l’auteur
de l’ouvrage intitulé De la Postcolonie,
professeur d’histoire et de sciences politiques à Joanesburg sont tout à fait
pertinentes, qui visent à montrer que l’idéologie linguistique dominante chez
les élites françaises, dont Finkielkraut et Borzeix représentent deux versions
complémentaires, est sur certains points étrangement proche des positions
nationalistes panafricaines.
Selon le discours panafricain (Mbembé cite les
noms de Paulin Hountondji et de Ngugi wa Thiong’o) « les langues
européennes parlées en Afrique seraient des langues étrangères imposées par la
force à des populations défaites et soumises. Elles représenteraient de
puissants facteurs d’aliénation et de division ». De sorte que
« l’émancipation culturelle ne serait guère possible sans identification
totale entre langues africaines, nation africaine et pensée africaine ».
Certes « on ne saurait nier les pouvoirs de la langue, notamment lorsque
ces pouvoirs s’exercent dans un contexte de rencontre imposée, d’expropriation
et de dépossession, comme ce fut le cas sous la colonisation. De fait, il y a
toujours, dans ce genre de situations, un équivalent linguistique du « pouvoir
du sabre » (razzias et destructions, tortures, mutilations, épurations et
profanations) ». Mais il n’en demeure pas moins que le français, comme
ailleurs l’anglais, ont fait l’objet d’une appropriation pleine et
entière : il est devenu une « une langue africaine à part
entière ». Plus encore, Mbembé affirme que « loin d’entraver le
pouvoir de figuration des langues autochtones ou de le piéger, ces dernières ont tiré profit du procès d’indigénisation du français. De cet entremêlement
est en train de naître une culture baroque caractéristique des grandes
métropoles africaines ». Ce n’est pas à mes yeux, la partie la plus claire
ni la plus convaincante de l’exposé : « baroque » est un concept
fourre-tout dont Pierre Charpentrat nous a appris depuis longtemps à nous
méfier[5],
d’autant plus que l’auteur ajoute que, sur le plan linguistique, le baroque ici
est défini comme « un processus de transformation figurative impliquant,
de nécessité, une relative déperdition, une dissipation, voire un
obscurcissement de la langue originaire ». Si baroque veut dire, que les
langues autochtones disparaissent assimilées par un français qui lui-même
s’« africanise », la perte de ces langues me semble fort dommageable,
et je serai le dernier à m’en réjouir au nom d’une prétendue esthétique
baroque, mais sans doute l’auteur a-t-il voulu dire autre chose, qui
ajoute : « Cette dissipation a cependant lieu au sein d’un
foisonnement des objets, des formes et des choses. Voilà pourquoi, sur un plan
culturel, le baroque rime, non pas avec la production mimétique et l’aliénation
comme tend à le faire croire le discours du nationalisme culturel, mais avec
vraisemblance, véri-similitude, onomatopée et métaphore ». La seule
juxtaposition de ces concepts a elle-même, en effet, quelque chose de
« baroque »...
Là où Mbembé m’a
convaincu, par contre, c’est en montrant que « le discours officiel
français sur la langue française présente des similarités avec celui des
nationalismes panafricains ». En effet, la France, mal décolonisée,
« continue de promouvoir une conception centrifuge de l’universel
largement décalée par rapport aux évolutions réelles du monde de notre temps.
Elle fait, aujourd’hui, l’expérience d’un blocage culturel. L’une des raisons
de ce blocage est que le français en France a toujours été pensé en relation à
une géographie imaginaire qui donnait à ce pays l’illusion d’être le « centre
du monde ». Au cœur de cette géographie imaginaire, la langue française était supposée véhiculer, par
nature et par essence, des valeurs universelles (les Lumières, la raison et les
droits de l’homme, une certaine sensibilité esthétique, un certain esprit de la
méthode) ». Or, « dans ce mouvement, ni l’Autre, ni le Monde
n’existent point ». L’autre raison du blocage « c’est la totale
identification de la langue française et de la république française. Les noces
de la république et de la langue sont telles que l’on pourrait dire : la langue
n’a pas seulement créé la république (l’État). La langue s’est elle-même créée
au travers de la république. Dans un acte de transsubstantiation, la république
s’est déléguée elle-même dans un substitut, la langue française, qui la
représente et la prolonge. Du coup, parler ou écrire le français dans sa
pureté, c’est, essentiellement, dire non point le Monde, mais sa nationalité,
sa race et son ethnie. D’où la difficulté pour le Français moyen de prendre au
sérieux le français des non-Français, voire les institutions telles que la
Francophonie ; ou encore de penser que la littérature de langue française
écrite par des non-Français fait partie de son patrimoine culturel. »
Enfin, ajoute-t-il « ce rapport métaphysique à la langue s’explique
lui-même par la double contradiction sur laquelle repose
On m’excusera d’avoir cité
ci longuement cet article, qui mérite d’être lu en entier et in situ, mais il me semble produire la
critique la plus efficace qui soit des adversaires de Le Bris, mais aussi de Le
Bris, lui-même, avec cette idée de Littérature monde française, dans laquelle
se rejoue le paradoxe et la tension d’un universalisme qui se dit en une langue
particulière, centrée sur Paris, s’il est vrai que l’on attend de Paris même
qu’il reconnaisse, par des prix et des récompenses, la littérature d’expression
française produite aux quatre coins du monde. Si la culture francophone (sans
notion de francophonie) est structurée et fonctionne dans des réseaux multiples
qui ne font que traverser la France sans s’y arrêter, qu’a-t-elle besoin de
Paris ? Francophones, encore un effort, foutez-vous de Paris ; de
toute façon, quand Paris s’apercevra que les choses importantes, y compris en
français, se passent ailleurs, il sera trop tard pour la ville lumière,
c’est-à-dire que son avis n’intéressera plus personne, et qu’elle aura perdu sa
domination symbolique sur la langue. Mais ne rêvons pas, nous n’y sommes pas
encore !
Jean-Pierre Cavaillé

Superdupont de Godlieb, encore (on ne s'en lasse pas)
[1] Ernst Robert Curtius Essai sur la France, traduit de l'allemand par
J. Benoist-Méchin, avant-propos de François Ewald, éd. de l'Aube Éd. de l’Aube,
1990.
[2] C’est cette seconde version
qui est la véritable expression utilisée par Braudel dans un entretien avec
Michel Kajman paru dans le Monde les
24-25 maris 1985, où l’historien défend cette conception de l’union mystique
entre la nation française et sa langue unique et une vision politique
ultra-centralisatrice.
[3] « Pour prolonger la
conversation », Le Débat, n°
144, mars-avril, 2007.
[4] Voir en particulier
l’ouvrage collectif intitulé La qualité de la langue ? le cas du français,
Paris, H. Champion, 1995 et en
particulier la postface problématique de Jean-Michel Eloy.
[5] Pierre Charpentrat, Le Mirage baroque, Paris, Éditions de Minuit, 1967.
