26 novembre 2011

Objectif 2012 : réduire l’enseignement des langues régionales

 

iskatolasousleau

 

Objectif 2012 : réduire l’enseignement des langues régionales

 

If you think education is expensive try ignorance

Se trobatz que l’educacion còsta car ensajatz l’ignoráncia

 

        Mauvais temps pour nous... Et pourtant Dieu sait (s’il sait quelque chose) que nous sommes habitués à en prendre plein la gueule et à courber l’échine (ce « nous », rassurez-vous, n’est pas de majesté, il désigne le collectif de ceux qui œuvrent en faveur des langues minorées de notre douce France). En effet, la déploration, en ces temps de crise, du coût prétendument exorbitant d’un enseignement déclaré à la fois (et contradictoirement) inutile et dangereux est à peu près la seule manière dont sont évoquées ces jours-ci les langues dites régionales. Bien sûr, cette hostilité est assortie – c’est désormais la règle – de formules creuses sur l’inestimable richesse patrimoniale que représentent celles-ci et que nul ne saurait mettre en cause. S’il s’agissait d’autre chose que de formules creuses, il est évident que des propositions seraient faites pour leur valorisation ou promotion. Ce n’est jamais le cas. Ceux qui affirment qu’il est grand temps de mettre un frein à un enseignement jugé à la fois pléthorique (ce qui est consternant, et tout particulièrement pour nous, en Limousin, où l’offre d’enseignement est voisine du néant) et inutile, n’ont jamais aucune idée sur la question de la valorisation et de la transmission, car la seule chose qui les intéresse c’est évidemment de travailler à l’effacement des « patois » (un terme qui revient d’ailleurs dans le débat, voir ici La grande régression) de l’espace public (et souvent privé) : réduction drastique – voire suppression – de l’enseignement, suppression des panneaux bilingues, etc.

        En témoignent récemment la publication d’une motion du Parti Gauche et d’un article dans le Figaro qui, sous des formes bien différentes, sont parfaitement consonants. Pour nous, rien d’étonnant, nous sommes habitués à cette alliance sans faille de la droite et de la gauche souverainistes, non seulement sur les questions des langues régionales, mais aussi sur la représentation de l’identité nationale, l’euroscepticisme, l’hostilité viscérale à toute forme conséquente d’autonomie locale et de démocratie culturelle (marqué du sceau d’infamie par le gros mot de multiculturalisme) et donc l’affirmation d’un hypercentralisme monolingue et monoculturel.

         Nous connaissons Mélenchon de longue date, ses sorties contre l’enseignement des « patois », déjà lorsqu’il était au gouvernement, son opposition farouche à la Charte Européenne des Langues Régionales et Minoritaires, sa Fronde triomphale au sénat menée contre l’inscription des langues régionales dans la constitution (voir ses déclarations au Figaro en 2008, et ici même : Langues régionales : le sursaut républicain !)… A la lecture de son bouquin de campagne, Qu’ils s’en aillent tous, nous avons été nombreux à trouver ahurissantes ses déclarations rattachistes sur la Wallonie, sa germanophobie décomplexée et sa franchouillardise de coq de village (voir les passages en question et leurs commentaires sur Médiapart ou sur le blog du vert Bernard Jomier). Je pensais d’ailleurs qu’avec ses pages ridicules et un tantinet inquiétantes sur la Belgique, l’Allemagne et les ambitions d’une France belliqueuse, je possédais un argument massue pour dissuader certains de mes amis de voter pour lui. Ils ne virent pas où était le problème : Mélanchon a raison. Les Wallons parlent français, ils sont maltraités par les méchants Flamands (un ramassis de ploucs fascistes), la France leur tend les bras ! Depuis, je me tais, mais évidemment je n’en pense pas moins, assez interloqué de voir jusqu’à de vaillants occitanistes rouler pour celui qui a toujours été l’un de leurs pires ennemis.

        Il est vrai qu’un parti ne saurait être identifié à son leader, que divers courants d’opinion peuvent coexister en son sein... Mais enfin le fait est : cette motion du parti, datée du mois d’octobre, existe bel et bien et circule largement, même si je n'ai pu la trouver sur le site officiel du parti (pourquoi, d'ailleurs ?).

        On y retrouve tous les poncifs sur la question et de typiques imprécisions, qui montrent à quel point les gens qui ont pondu ce texte ignorent – ou font semblant d’ignorer – tout de ce dont ils parlent,

        La France aurait soi-disant un « cadre législatif protecteur pour les langues régionales » depuis les années Cinquante. S’il y a là une référence à la loi Deixonne, rappelons quand même que cette loi n’avait aucune vocation protectrice, mais autorisait seulement l’enseignement optionnel de quelques langues sans aucune contrainte d’offre. Cette loi est d’ailleurs abrogée et remplacée par une réglementation du Code de l’éducation. Nous sommes donc dans un vide et non dans une protection législative.

        Par contre la motion ne fait aucune référence à l’introduction, pourtant purement symbolique, des langues régionales dans la constitution mentionnées comme « patrimoine » de la nation. C’est évidemment parce que Mélenchon était contre, comme on l’a dit.

        Ensuite, un argument ridicule, grotesque même : la promotion de l’enseignement des langues régionales relèverait de « l’offensive libérale » généralisée, au sens évidemment du libéralisme économique (le seul qui puisse exister désormais dans notre vocabulaire politique). L’enseignement des langues régionales serait une pièce dans la stratégie eurocratique et capitaliste visant à « transformer la France en une juxtaposition de provinces et de grandes métropoles en compétition les unes avec les autres dans le cadre du grand marché transnational de la concurrence libre et non faussée ». C’est sûr, ça tombe sous le sens : soutenir l’enseignement public des langues régionales moribondes, c’est participer activement à la marchandisation du monde, c'est favoriser la libre concurrence et graisser les rouages du grand capital. Ne riez pas, c’est le Parti de Gauche qui vous le dit !

        J’ouvre ici une petite parenthèse pour signaler que c’est par des arguments similaires, entre autres, qu’un groupe de parents d’élèves de l’école primaire publique de Landouge à Limoges combat la présence de la Calandreta dans les mêmes locaux, dénonçant tout à la fois l’invasion du privé (rappelons tout de même que la Calandreta lemosina, laïque et gratuite, est la seule école en Limousin offrant un apprentissage de l’occitan en primaire) un enseignement à deux vitesses, et le coût soi-disant exorbitant de cette école aidée par la région (je n'évoquerai pas ici d’autres arguments indécents qui relèvent de la théorie du complot et avoisinent la difamation). Ces parents, apparemment membres de la FCPE (quoi que jusqu’à ce jour non soutenus par la fédération départementale de leur association), devraient trouver à leur goût la motion du Parti de Gauche.

        Pour en revenir à cette dernière, elle rallume en sus une lanterne encore  plus vieille : l’argument selon lequel l’enseignement de ces langues reviendrait à accorder des «  droits particuliers à une catégorie de la population au nom des différences », ce qui est une atteinte manifeste à « l’égalité républicaine ». Combien de fois faudra-t-il le répéter ? Les droits que nous revendiquons sont individuels et non communautaires : le droit pour tout citoyen, quel que soit son origine, son statut social etc. de pouvoir pratiquer des langues qui n’existent évidemment que si on les parle et surtout que si on les transmet dans les territoires où elles sont historiquement pratiquées, et bien sûr partout où la demande en serait exprimée par un groupe conséquent. S’oppose-t-on au développement des écoles de rugby dans le Sud-ouest, au motif que c’est là accorder un droit indu à une catégorie de la population et porter atteinte à l’égalité républicaine ?

        L’argument est assorti de l’affirmation idiote et, en réalité de pure mauvaise foi, selon laquelle développer l’apprentissage des langues régionales conduit tout droit au rejet du français : « Dispenser un enseignement public uniquement dans la langue de son choix, y compris en immersion, au détriment de l'apprentissage de la langue commune, le français, signifierait que des groupes entiers de locuteurs ne se verraient enseigner durant toute leur scolarité qu'une langue compréhensible uniquement par une fraction de la population de notre pays ». Rien de cela n’existe ni n’est revendiqué par personne. La pédagogie par immersion, ici visée, consiste à mettre les apprenants en situation de la pratique orale effective de la langue seconde ; cette méthode est appliquée dans des écoles laïques, associatives sous contrat de l’État, et les enfants y reçoivent aussi, évidemment, un enseignement en français ; les enquêtes montrent que leur maîtrise du français est égale, voire supérieure à celle des élèves monolingues, comme c’est le cas d’ailleurs de tous les apprentissages bilingues précoces. Tout cela, les auteurs de cette motion ont bien dû au moins en entendre parler, mais ils préfèrent présenter une image caricaturale et mensongère des écoles immersives, comme lieux où l'on rejette le français.

        Ces quelques propos empreints de lassitude (toujours les mêmes bêtises, toujours) suffiront à régler son compte à ce texte faible à tous égard. Voyez aussi, à son sujet, les réactions de Jean-Paul Damaggio, de Réalville dans le Tarn-et-Garonne, militant syndical et blogueur de la mouvance altermondialiste, et surtout la réponse exaspérée des Alternatifs, proches du Parti de Gauche et même associés, d'après ce que j'ai compris, à la candidature de Mélanchon. On peut lire encore la déclaration de Jacques Blin, membre du PCF (et donc du Front de Gauche) porte parole du Réseau Langues et Culture de France). Comme quoi, ça grince bien un peu dans les rouages, et c’est tout de même le moins que l’on puisse attendre.

        Pour ajouter mon grain de sel, je me contenterai de renvoyer aux déclarations de Marine le Pen s’opposant aux panneaux bilingues et au développement de l’enseignement, qui datent de 2007 (entre temps il ne semble pas qu’elle se soit publiquement exprimée sur la question), mais sont sans doute toujours d’actualité. La phraséologie est toute différente, qui a cependant le mérite à mes yeux de faire apparaître le nationalisme forcené qui se cache derrière la façade universaliste de tant de militants de la gauche souverainiste : « La tendresse que nous avons tous pour les cultures régionales ne doit pas nous faire perdre de vue les exigences du rétablissement de la Nation française et donc du maintien absolu du français comme seule langue officielle de l’Etat. […] ne nous y trompons pas. Ce ne sont pas tant les langues vernaculaires ou les cultures régionales que défendent les internationalistes de tout poil, ce sont les langues et les cultures minoritaires. Cette situation nouvelle, issue du contexte de la mondialisation, nous sépare d’ailleurs fondamentalement des aspirations au régionalisme qui ont pu, dans un passé déjà lointain, s’exprimer dans notre famille de pensée. A l’évidence, ce serait faire preuve d’un angélisme coupable que d’oublier l’objectif de nos adversaires de détruire les nations pour asseoir la victoire du projet mondialiste. Le bilinguisme régional dans les provinces justifiera demain la signalétique en arabe en Seine-St-Denis et dans les quartiers pour mieux légitimer et installer demain une France en peau de léopard. »

           Du fond de sa paranoïa, et au-delà du cynisme machiavélique délirant qu’elle nous prête (nous ne défendons les langues régionales aujourd’hui que pour imposer demain les langues de l’immigration, et notre activité est une couverture sans doute payée et soutenue par les Frères musulmans), le Front National a très bien compris à qui il avait affaire avec la grande majorité des « militants » qui se battent aujourd’hui pour les langues régionales : une racaille internationaliste investie dans le combat en faveur des minorités. Il me semble que c’est quand même sur ce point que vous devriez vous accorder avec le Front, chers amis de gauche (ou prétendus tels) qui craignez tant que les « régionalistes » ne détruisent la France : la revitalisation (le Front parle de « restauration ») de la nation, de l’esprit national, de la culture nationale, comme excluant par définition tout élément de culture échappant au monolinguisme. Et c’est évidemment cela que nous autres exécrons et subissons (car votre connerie est hélas indubitablement dominante) : une conception de la nation monocolore, monocorde et monomaniaque, qui combat les aspirations plurielles d’une société plurielle, c’est-à-dire récuse ce que nous appelons, nous autres, démocratie.

        Les auteurs de la motion du Parti de Gauche devraient donc prendre bouche avec Marine, ils trouveraient de notables points d’accord ; ils devraient aussi lire plus assidument le Figaro, qui leur fournirait de nouveaux arguments, s’ils en avaient besoin. Un article du 30 octobre, L’Enseignement des langues régionales en question, à travers des bouts d’information glanés surtout en Bretagne, en Languedoc et en Alsace, mis bout à bout, sans la moindre analyse un tant soit peu approfondie, met en scène par petites touches, insidieusement, sans déclaration péremptoire (pour éviter sans doute d’être accusé de parti-pris) l’inutilité, la qualité douteuse et enfin, surtout, le coût de cet enseignement. Les jeunes parlent mal, ne comprennent pas les vieux, et qui plus est dénigrent cet enseignement qui ne sert à rien, et tout ça, en plus, coûte cher !

        Loin de moi de faire comme s’il n’y avait aucun problème concernant la qualité des langues enseignées, la difficulté de communication entre les générations, la motivation des jeunes apprenants, certes non. Mais, dans cet article, la rhétorique marche à sens unique, sans en avoir l’air et en se payant le luxe de citer, contre leur pensée mais apparemment sans déformer leurs propos, des intellectuels engagés pour la cause du breton, comme Franch Broudic, ou de l’occitan, comme Marie-Jeanne Verny. Mais tout converge vers la question du jour, soumise au vote des lecteurs : « Faut-il réduire l'enseignement des langues régionales à l'école ? », question insidieuse, qui contient dans sa formulation l’assertion d’une présence déjà importantes de l’offre d’enseignement (ce qui est faux et archi-faux et tout particulièrement dans nos contrées déshéritées où cette offre, de fait, n’existe tout simplement pas). Résultat : 60 % pour le oui, 38 pour le non. Bravo le Figaro, les rois du questionnaire neutre !

        Cet article et la question dont il prépare la réponse ont été décortiqués et fort bien critiqués par Gwennadenn sur le site Agoravox et sur son blog, qui intéressera sans doute plus d’un lecteur de celui-ci.

        La conclusion s’impose d’elle-même, sur la question des langues régionales, que l’on peut estimer un révélateur idéologique d’autant plus puissant qu’il méconnaît les clivages droite / gauche, extrême droite / extrême gauche. Hé bien, il apparaît assez clairement que, sur ce sujet mais qui en implique bien d'autres, le Parti de Gauche, le Figaro et Marine le Pen mènent le même combat. Quant à nous, nous poursuivons celui de la démocratie culturelle effective, que le centralisme exacerbé et le nationalisme revanchard excluent par principe, quelle que soit leur couleur.

 

Jean-Pierre Cavaillé

escola

 

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18 novembre 2011

La pause du 202e post

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La pause du 202e post

 

            Je m’étais promis de faire un petit bilan des activités de ce blog à l’occasion du 200e posts (le blog a été créé en mars 2006) ; j'ai laissé passer le 201e et il est donc temps de dire quelques mots, en évitant, si possible, les satisfécits et les jérémiades.

 

Quelques données

            D’abord quelques données de bases. Ce blog, consacré aux langues minorées et tout particulièrement à l’occitan, est trilingue (français, occitan, italien), mais très largement rédigé en français, avec un peu moins d’une trentaine de textes en occitan et une dizaine en italien. De l’occitan, je croyais qu’il y en avait plus, et il faudra que j’y veille, car la présence et la promotion de la langue sont tout de même parmi les enjeux majeurs de l’entreprise : se pòt pas trabalhar a la far viure sens l’escriure.

            Certains de ces textes occitans ou italiens sont traduits en français mais non tous. Je ne trouve d’ailleurs pas intéressant de tout traduire, soit parce que les publics visés peuvent l’être très fortement dans une langue et pas dans une autre (il est des questions internes au mitan occitaniste qui méritent d’être abordées en oc), soit parce que la présence d’une langue romane non traduite me semble incitative, au sens où si l’on veut bien se donner la peine, n’importe quel francophone (Òc ben ! Voir la documentation réalisée par la DGLFLF à ce sujet : 1, 2, 3) peut lire et comprendre l’essentiel et j’oserai même dire, une bonne partie du détail.

            Bien m’en a pris, au tout début, d’appeler le blog « Mescladis » (si c’était à refaire, limousin oblige, ce serait plutôt « Boiradis »), car on y trouve des choses très différentes, et je ne vais pas essayer ici d’ordonner ou de hiérarchiser ce qui s'y présente dans l’anarchie la plus totale : des réactions à des entretiens radiophoniques et à des articles de journaux, des analyses de débats parlementaires autour des langues régionales, des tentatives de critique interne de l’occitanisme, des impressions de voyage, des compte rendus de lecture, des critiques de films, de pièces de théâtre, des articles à caractère historique, de petites recherches sur la littérature orale en Toscane, il y a même une oeuvre littéraire occitane que j'ai  traduite de l'occitan (Rai la mòrt, de J. M. Pieyre)… Le seul dénominateur commun, j’espère suffisamment apparent, est la question de la langue minorée (qu’on l’appelle « patois », « dialecte », « régionales », « vernaculaire », « indigène » ou autre), abordée de tous les points de vue qui me sont possibles.

            J’éprouve la plus grande difficulté à interpréter les chiffres que me donnent les statistiques de canalblog, car je sais qu’une visite de moins d’une minute ne signifie rien ou pas grand chose et il y en a bien sûr beaucoup. Je vous livre donc quelques uns de ces chiffres qui me paraissent importants sans trop savoir ce qu’ils veulent dire réellement. D’abord en matière de fréquentation : le blog reçoit une centaine de visiteurs par jour en moyenne (disons entre 80 et 120) pour un peu plus de 160 pages visitées. Selon les périodes, entre 10 et 20-25 visiteurs sur 100 sont « déjà connus ». La fréquentation tend à croître mais sans commune mesure avec la quantité de documents disponibles (je croyais à un effet cumulatif, or celui-ci n’est pas du tout évident).

            Les visiteurs, ce n’est guère étonnant, à plus de 80-85 %, se connectent en France. Les 15 % restants le font surtout dans les autres pays francophones, en Espagne et en Italie.

            Les textes en occitan sont peu fréquentés et, en général, moins commentés. C’est pour moi la source d’une grande inquiétude. Cela est peut-être dû au fait que la masse critique de textes occitans est trop faible (30 sur 200, c’est très peu). J’ose l’espérer.

            Les textes en italien (et plus généralement parlant ceux qui sont consacrés aux langues et cultures de la Péninsule) ont bien quelques lecteurs (les visiteurs d’outre-Alpes sont en moyenne 4 ou 5 par jour) mais, par contre, ils ne sont jamais ou presque directement commentés (sauf exception) en ligne. Cela montre d’abord, me semble-t-il, que ce blog, avec ses problématiques spécifiques, très éloignées de ce qu’on lit généralement sur les « dialetti » en Italie, est perçu comme trop étranger, trop décalé par rapport aux discussions sur ces sujets dans la Péninsule et ses îles, ce qui pour moi est, certes, un échec, mais atteste d’abord du fait que l’on écrit toujours de quelque part, d’un lieu géographique, social et culturel spécifique et les lecteurs ne s’y trompent pas.

            De toute façon, il est très difficile de se faire une idée de la lecture effective des textes les plus visités, non seulement parce qu’un visiteur n’est pas forcément un lecteur, mais aussi parce que les lecteurs reviennent sur les pages pour participer aux fils de discussion. Il doit y avoir des moyens de débrouiller tout ça à partir des informations statistiques du blog, mais il me vient mal à la tête rien que de penser aux calculs qu’il faudrait faire.

            Les mots clés les plus récurrents conduisant au blog sont « patois limousin » (aussi le post le plus lu, toute catégorie confondue, est-il celui que j’ai consacré au troisième tome de Vive le patois limousin, de Fernand Mourguet), « patois », « occitan limousin », « langues régionales », mais aussi, des mots comme Family Village et Auchan Périgueux ! Je me demande bien d’ailleurs comment réagit un(e) internaute en quête de l’adresse de l’hypermarché et tombant sur un post consacré aux questions de déontologie du Label òc. Sans doute, s’échappe-t-il aussitôt, surtout si sa femme ou son mari l’attend déjà dans la voiture. Mais c’est aussi ça le net ! On cherche Auchan Périgueux et on tombe sur le Parc Naturel Régional Périgord-Limousin, on y cherche du patois et on y trouve de l’occitan, on y cherche une réponse à sa question, et on en trouve deux contradictoires, voire – au mieux – une autre question…

 

Fils de discussion

            Ce blog, dans sa conception et sa réalisation, est un blog personnel, même si je publie volontiers des posts écrits par d’autres, des amis ou des relations occitanistes qui me proposent des textes ou que je sollicite. Mais justement, c’est moi qui publie et en général j’explique pourquoi je le fais.

            Ce blog possède pourtant indéniablement une dimension collective : elle est celle du groupe de discutants qui interviennent régulièrement dans les fils de commentaire. Ce collectif n’est bien sûr et heureusement pas arrêté et toujours identique à lui-même, mais je constate qu’il a une base limousine, ce dont je suis très heureux, parce que le Limousin est aussi ma propre base géographique ; c’est là où je vis, et l’on intervient toujours depuis un lieu déterminé, même sur la toile, évidemment. Ce collectif comprend des intervenants liés ou non (mais de fait surtout) à la langue occitane. Certains interviennent pour marquer leur hostilité à la dénomination « langue » (au singulier) occitane et à l’occitanisme sous toutes ses formes et il s’ensuit, parfois de longues et parfois assez véhémentes discussions. Sans vouloir me vanter, ce blog est à ma conaissance l'un des seuls lieux où de tels échanges sont possibles.

            Pour ma part, j’interviens peu, afin de laisser une place maximale aux autres voix, préférant me concentrer sur mes posts. Cela me permet de dire que les discussions, qu’elles soient à caractère strictement linguistique ou plus larges (sur les questions de politiques linguistiques en particulier, mais aussi d’histoire, etc.) me paraissent souvent de très bonne tenue ; elles m’apprennent beaucoup, nourrissent ma réflexion et je suis sûr qu’elles confèrent au blog une grande partie de sa (très) modeste notoriété. Évidemment, on y trouve aussi des commentaires déplacés ou très faibles, exceptionnellement à la limite de  l’injure, et je n’ai pu éviter parfois que tel ou tel intervenant ne pratique la reductio ad Hitlerum. Certains de mes lecteurs me disent que ces « scories » parasitent et dévaluent le propos général. J’essaie de faire en sorte que la limite de l’injure ne soit pas dépassée et je censure sans vergogne les mails qui me paraissent l’avoir franchie (mais l’appréciation est bien sûr assez subjective et je l’assume complètement, d’autant plus volontiers que cela arrive rarement).

            Mon problème majeur est de n’opérer la modération qu’a posteriori, pour laisser libre cours aux échanges et au dialogue, dans la continuité (car je ne suis pas toujours derrière mon écran !) ; or la discussion a souvent déjà rebondi lorsque je lis un message que j’aurais volontiers supprimé ; je suis donc tenté de le laisser, pour la cohérence du fil, et en me disant que c’est bien sûr à l’internaute de se faire une opinion. En outre – vice professionnel – il me semble que ces discussions, même lorsqu’elles dérapent, méritent l’archivage, car elles témoignent d’un état des échanges à un moment donné sur des sujets qui, par ailleurs, ne sont le plus souvent pas considérés par les autres médias comme dignes d’attention. Surtout, ces discussions me paraissent valoir la peine d’être conservées, parce que, dans l’ensemble, je les trouve autrement plus argumentées et enrichissantes que les fils de commentaire apparaissant de-ci de-là, sur les sites des médias nationaux à propos de sujets similaires, où la part d’argumentation (et d’information) est des plus réduite (voir par exemple la discussion récente sur la question tendancieuse du Figaro soumise au vote de ses lecteurs : faut-il réduire l’enseignement des langues régionales à l’école ?). Enfin, les rares fois où je supprime des commentaires, voire exclus un intervenant, je le signale et j’explique pourquoi.

            Ce que j’aime le plus, dans les fils de discussion, c’est d’y trouver des styles d’écriture et de pensée complètement différents du mien ; le pédagogisme humoristique d’un tel, la prose heurtée et toute mesclée de languedocien de tel autre, les limousinismes (et l’humour qui va avec) de tels autres, les sorties volontiers provocantes de tel accro des pseudonymes, les remarques aigues et ramassées d’un autre encore… J’apprécie aussi le passage et le va et vient entre l’oc (quelle que soit sa graphie et son appellation) et le français, qui confèrent de fait au blog, plus que mes posts, sa spécificité de naviguer entre deux langues, sans que la discussion n’exclut d’aucune manière – me semble-t-il – les internautes non occitanophones…

            Évidemment, chacun défend ses idées et on ne saurait être d’accord avec tout le monde. Je voudrais surtout dire, au passage, à toutes celles et à tous ceux qui sont des lectrices/lecteurs habitué(e)s, mais ne laissent jamais le moindre signe de leur présence (phénomène que connaissent tous les blogs), qu’évidemment ils ont tort, car le renouvellement ou non, l’ouverture du propos ou sa clôture, son évolution ou son involution dépendront de leurs (non)interventions.

            En partie pour cette raison, des discussions que j’avais essayé d’impulser n’ont jamais eu lieu : autour de Calandreta en particulier, dont je suis pourtant membre ; avec les élus et responsables des collectivités locales du Limousin ; avec les responsables ou simplement habitués des Francophonies en Limousin et autres personnes engagées dans le monde de la culture de la région où j’habite (sans doute, tout simplement, parce que les questions que j’agite, ne les intéressent aucunement, ce qui est bien leur droit) ; avec les journalistes locaux, ici en Limousin, qui se gargarisent de diversité culturelle sans jamais imaginer possible de publier un seul mot en oc ; avec les partisans (italiens ou autres) de la « dialectologie » ; et bien sûr avec mes collègues non occitanistes de l’enseignement supérieur et du CNRS, qui n’ont pour la plupart, comme ils me le disent à l’occasion, nullement l’intention de souiller leur plume dans la fange du net.

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Le nez dans le guidon

            Ce blog – faut-il le dire ? – n’est pas un blog d’information (au sens usuel du terme), mais de réflexion. Mes posts en fait, pour la plupart, n’en sont pas vraiment. Ce sont plutôt des articles, de longueur très variable, mais généralement longs, voire très, sans doute trop longs pour le format blog. C’est que je ne crois pouvoir faire œuvre utile pour le lecteur et intéressante pour moi-même, qu’à condition :

1- de donner de l’information, de communiquer du savoir, sur la base généralement d’un petit (ou gros) travail documentaire, avec liens et références (le problème des notes est à peu près insoluble, il faut être sur la page isolée d’un seul post pour que les renvois fonctionnent : visiblement le format blog n’est pas fait pour ça) ;

2- de prendre le temps d’argumenter les critiques et d’instruire les questions.

En outre, il me semble que l’on met plus de temps à (se) poser des questions et à produire de la critique (et de l’autocritique) que d’asséner ses propres convictions et des vérités toutes faites. Même lorsque la critique se veut virulente, j’essaie en effet d’en énoncer et d’en examiner les raisons.

            En tout cas, sur le plan des apports documentaires comme sur celui de l’argumentation, tout ce que je présente relève de l’auto-formation car, sur les sujets que j’aborde, je n’ai par rapport à mes textes aucune longueur d’avance, je ne dispose pas d’un savoir préconstitué et d’opinions définitivement arrêtées. Je suis entièrement engagé dans l’apprentissage et l’interrogation. J’ai le nez dans le guidon. Du coup, alors même que j’essaie d’aborder les sujets les plus divers, parmi tout ce qui me tombe entre les mains ou que je vais chercher ; à l’occasion aussi de déplacements et de rencontres, chaque texte est l’équivalent d’une page de journal, une réflexion au jour le jour.

             Par rapport à mes premiers posts, les enjeux ne se sont guère modifiés : il s’agit d’abord pour moi d’examiner, de l’intérieur, et avec toute la matière et la documentation qui me tombent entre les mains, une position militante dans sa confrontation avec les réalités de terrain, telles bien sûr qu’elles m’apparaissent, directement ou par la médiation de livres, d’émissions de radio, de films, etc.

 

Vous avez dit militant ?

            Au départ, j’ai créé ce blog pour y publier les papiers que me refusaient de plus en plus souvent les quotidiens et les revues nationales, mais aussi locales, voire (plus rarement), des publications à vocation occitanistes (voir à ce sujet mes posts de 2006-2007). Ces textes n’étaient pourtant pas excessifs dans le ton, comme on peut en juger en parcourant les archives du blog, mais ils n’étaient pas recevables parce qu’immédiatement perçus comme militants, là où la seule attitude admise est l’objectivité prétendue des positions hostiles aux langues régionales (en effet, le discours dominant peut prétendre à l’objectivité du seul fait qu’il est dominant, c’est une chose bien connue) ou en tout cas des positions strictement non participantes (j’ai compris que le premier réquisit pour être autorisé à traiter publiquement des langues régionales, c’est de ne pas les parler !).

            Pourtant cette position militante était, et est restée, en ce qui me concerne, minimale. Il n’en demeure pas moins que ce qu’elle met en branle, pour moi, dans ma vie quotidienne, dans ma vie sociale, est considérable. Ce militantisme tient en peu de mots. Il naît de la constatation que l’on ne peut s’approprier ou se réapproprier une langue et culture minorée, menacée d’extinction, et même, disons-le, en ce qui nous concerne, à l’agonie, que dans le combat pour qu’elle vive quand même dans notre bouche et dans nos productions culturelles. Ce combat – c’est cela le militantisme –, n’est même pas un choix, il s’impose de lui-même. Il nous est imposé. En effet, le seul fait de consacrer du temps et de l’énergie à cette réalité, d’en devenir d’une façon ou d’une autre le porteur conscient et soucieux, nous place ipso facto dans une position militante. En effet, en parlant occitan (je prends mon propre exemple, mais on pourrait en prendre bien d’autres, le cas n’est certes pas isolé) et en parlant de l’occitan, en prononçant même le mot pour désigner ce que l’on parle et ce dont on parle (cela, pour le coup, constitue une spécificité, sans être une situation unique), nous voici assignés, sans que nous ayons eu à le choisir, à une position militante.

            Ceux qui pensent échapper à cette assignation en faisant de l’occitan leur métier, en passant les concours d’enseignement, en devenant chercheurs, animateurs culturels ou autre, se jettent dans la gueule du loup, car l’institution elle-même les (mal)traitera au mieux comme des militants d’une cause perdue, au pire comme de doux rêveurs inutiles et encombrants auxquels on s’efforcera par tous les moyens de faire enseigner autre chose ou de faire faire autre chose que la promotion de la langue vivante (par exemple de la patrimonialisation, de l’événementiel, etc.).

            C’est d’ailleurs parce que cette position de militant est imposée, que l’on est amené si vite à s’interroger, à se demander ce qui passe, et ce que l’on a fait pour se retrouver dans cette situation d’inconfort, de décalage. C’est parce qu’on ne peut pas s’intéresser de manière participative, active à une langue réellement menacée (parce qu’évidemment une langue parlée par l’énorme majorité de la population, voire toute sa population, comme le français, n’est dite menacée que par pure paranoïa propagandiste), sans être taxé au pire de doux rêveur passéiste, au mieux (ou l’inverse ?) de militant fanatique, doctrinaire et sectaire.

            Cette oscillation entre l’insignifiance et la diabolisation est peut-être d’ailleurs une condition universelle de tous les phénomènes minoritaires, dès lors qu’ils assument une certaine visibilité sociale. Même lorsque, avant toute articulation d’une idéologie déterminée, on s’en tient à la revendication ou seulement à l’aveu, même à demi mot (je veux dire par là qu’il n’y a nul besoin d’ostentation), d’une pratique ou d’une conduite… Mais c’est justement la revendication ou l’aveu, même le plus discret, qui est soit perçu comme une extravagance inoffensive, soit interprété comme prosélytisme, dogmatisme, sectarisme, communautarisme (ou tout autre mot pour affirmer une sécession délétère d’avec le reste du corps social) et traité comme tel.

            Dans la situation qui est la nôtre (là nous sommes dans le spécifique), nous payons cette assignation militante non d’une répression brutale et frontale (un peu parce que nous bénéficions des garanties formelles de la liberté d’expression, beaucoup parce nous somme jugés politiquement inoffensifs), mais d’un indéniable ostracisme social, sous ce rapport là (il est clair que nous bénéficions aussi d’une situation où sont reconnues de fait, socialement – mais non certes idéologiquement – les identités multiples et nous ne sommes donc pas réduits à notre seule étiquette militante). Cette gêne amusée des collègues de travail, des voisins de paliers, des membres de sa propre famille sur cette question là, conduit forcément, me semble-t-il, à se poser une foule de questions sur cette situation dont on ne pouvait pas s’imaginer, lorsque comme moi l’on s’est prononcé tard, qu’elle pouvait être aussi inconfortable, aussi délicate, et pour tout dire, un peu honteuse.

            Il faut bien prendre acte du fait que, sans même le vouloir, par ce seul geste d’intéressement actif, de souci (au sens du prendre soin de ce qui compte pour nous) déclaré ou avoué, nous nous retrouvons à contre-courant, à contremarche, à contretemps. Ainsi représente-t-on au moins une petite gêne, pour dérisoire qu’elle soit, une petit caillou dans la chaussure du monde pressé, un léger trouble au cours normal des choses, à la fluidité de l’information et à la transparence de la communication. Voilà évidemment ce qu’il en coûte de ramer à contre sens de ce que le main stream affirme être l’histoire, de s’approprier ce dont la plupart cherchent à se défaire, de se souvenir de ce que tout le monde oublie, de trouver de la dignité dans ce qui est presque unanimement voué au mépris et au ridicule. C’est-à-dire non seulement d’être assigné à une position de militant, mais aussi de militant d’une cause passéiste, réactive, réactionnaire, alors que – là aussi – nous pouvons avoir mille bonnes raisons de penser que c’est nous qui allons de l’avant en affrontant les vieilles lunes d’une conception autoritariste du vivre ensemble rigoureusement unificatrice et centralisatrice, tellement invétérée qu’elle n’est plus même ressentie, et nous le faisons évidemment au nom d’un autre monde possible, pluriel, riche de ses différences, démocratique enfin, au sens du respect, non des communautés (nationales ou autres, ça c’est la pire des conneries qui nous guette), mais des aspirations culturelles et linguistiques individuelles, pour minoritaires qu’elles soient, qui s’inscrivent dans des collectifs d’égaux.

            C’est ce possible, cette possibilité là, qui donne un avenir à la pratique des langues minorées et un sens à la proposition d’engager la réflexion la plus ouverte et à la fois la plus exigeante à leur sujet. Le fait même, qu’ici, en France, elles représentent une réalité vivante, encore, malgré tout, alors qu’on les déclare mortes ou moribondes depuis deux bons siècles, ce défi d’une résistance, d’une persistance, que les esprits prétendument éclairés, depuis tant de temps, jugent néfaste, impossible ou utopique (voir à ce sujet le post sur le projet de conservatoire des patois en 1910), suffit à justifier la présente entreprise, en vérité bien modeste.

 

Jean-Pierre Cavaillé

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10 novembre 2011

Les voix occitanes dans les tranchées de 14-18

occitan

 Un bout de la 4e de couverture du livre d'Ives Rauzier, Los Occitans dins las trencadas.

On y lit un extrait des vers cités dans le message : Qu'un tristé 14 juillet

 

Les voix occitanes dans les tranchées de 14-18

 

Une grande partie des soldats qui ont combattu « pour la France » au cours de la première Guerre Mondiale n’avaient pas le français comme première langue. Dans nos régions ce fut sans aucun doute le cas de l’immense majorité de ceux dont les noms figurent sur les listes impressionnantes, terribles et sinistres des monuments aux morts. On n’insistera jamais trop sur ce fait historique indéniable, bien que le plus souvent passé sous silence, ou minimisé.

Ce fait est gênant à tous égards pour la propagande « anti-patois », hélas toujours aussi vive, car il suffit à détruire l’argument stupide selon lequel le monolinguisme français des citoyens serait une condition  essentielle de leur sentiment d’appartenance identitaire nationale et de leur patriotisme. Rien n’indique en effet – mais on ne dispose il est vrai à ce sujet d’aucune étude sérieuse – que les soldats dont l’idiome premier n’était pas le français furent moins patriotes, ou qu’ils étaient d’ailleurs moins critiques que les autres eu égard aux états majors qui les sacrifiaient (plutôt qu’ils ne se sacrifiaient eux-mêmes, malgré les notions répandues de « culture du sacrifice », ou de « sacrifice consenti », en tous points discutables). Rien ne permet en tout cas de montrer que, comparativement, la fibre patriotique se soit renforcée dans les dernières générations, pourtant strictement monolingues. Chacun sait que c’est le contraire qui s’est passé. Alors ?

J’avais rendu compte dans un précédent post de l’excellent roman de Roland Berland, Los Jorns Telhòu, en occitan limousin, qui raconte les péripéties d’un soldat limousin plongé comme tant d’autres dans l’enfer de la guerre. Une carte postale m’était aussi passée entre les mains, sur laquelle un conscrit de 1913 avait apposé une annotation humoristique en limousin. Depuis, j’ai acquis le livret d’Ives Rauzier, L’Occitan dins las trencadas, L’occitan dans les tranchées (2001)[1], qui n’a nullement l’ambition d’être une étude historique, mais présente une série de témoignages et d’illustrations sur l’usage de la langue dans la guerre et donne des exemples d’écritures occitanes de soldats du front.

            La première chose à dire est cependant, comme l’on bien établi Gérard Braconnier et André Minet dans leur ouvrage consacré aux correspondances des soldats du midi (La Fleur au Fusil, Toulouse, Privat, 1985), que les productions écrites ne rendent compte que de manière indirecte de l’usage massif de la langue à l’oral (les témoignages à cet égard son innombrables), car elles sont dans leur immense majorité en français, la langue de l’écrit acquise à l’école, souvent très hésitante et bourrée d’occitanismes (Rauzier en donne de nombreux exemples). Il existe cependant des messages écrits partiellement ou totalement en occitan et il faut les apprécier à l’aune de leur rareté.

            Il s’agit souvent de lettres destinées à des amis, où le passage à l’occitan, écrit dans une phonétique approximative, est souvent motivé, m’a-t-il semblé, par l’adoption du ton de la confidence plutôt que de la plaisanterie. S’il s’agit parfois de dire effectivement les choses plaisamment, comme le caporal Talonat (si le déchiffrage est bon), qui écrit au facteur de Saint-Sulpice la Pointe (Tarn) : « Ai recrutat qualque brabe Pézous n ay pas pla mai soun grossés »[2] (« j’ai recruté quelques braves poux, je n’en ai pas beaucoup mais ils sont gros »), l’occitan (le « patois » pour la plupart de ceux qui l’emploient) permet de dire des choses que l’on n’oserait peut-être pas dire en français. Par exemple cette lettre signée Charagrel, envoyée à un soldat ami d’un autre régiment : « Mè vequi din lou petrïn per quinze diours cresé pas di menescapa aquesté cop acquo caoufa du du, maï couquin dé diou acquo voou pas Touloun. Toudiour ben ami t’embrassi fort, a Ben leou ce n’avin la pena »[3] (« Me voici dans le pétrin pour quinze jours. Je ne crois pas m’en échapper cette fois. Cela chauffe très dur, mais coquin de Dieu ça ne vaut pas Toulon. Toujours bien ami, je t’embrasse fort, à très bientôt si on y arrive ») ; ou encore, en post scriptum, l’expression d’un fort désir de retrouver des proches : « Adiou Fisine mé tarde de bène bous bèse a touts n’ey faim aquos trop loung queste séparatioun Adiou a touts » (« Bonjour Fisine, il me tarde de venir tous vous voir. J’en ai très envie. Cette séparation est trop longue. Bonjour à tous »)[4].

            L’occitan sert aussi, comme la situation diglossique conduit naturellement à le faire, à exprimer les choses du sexe et en l’occurrence la continence forcée du soldat : « Se cresioy trouba uno maynado me plegayoy lou dit tabe Parcéque sey comou lou cure ney un panari tabe y a lonten ques madu e vus assuri que aourio bien besoun de parça. Naourio memo pas besoun de yé de moura 10 minutos » (Si je pensais trouver une fille, elle me plierait aussi le doigt. Parce que je suis comme le curé, j’ai aussi un panaris qui est mûr depuis longtemps et je vous assure que j’aurais besoin de percer. Je n’aurais même pas besoin d’y rester dix minutes) [5].

            Il faut aussi tenir compte du fait que le passage à l’occitan, permet éventuellement de passer plus facilement la censure, par exemple pour donner des indications sur la localisation du soldat (qu’il est interdit de révéler) : « Je tâcherai moyen de vous faire comprendre où nous sommes […] Qu’abèt hèt dé Boulougne ? », écrit le gascon Célestin à ses parents.

            Ainsi, ces trouées exceptionnelles de l’occitan, montre comment, par dessous le français, entre les lignes en quelque sorte, et surtout à travers même les occitanismes dont est farci un français souvent besogneux, la langue maintient le contact avec la famille et les proches restés à l’arrière, comme il entretient à l’oral (et à l’écrit) des liens d’amitié et de compréhension avec les camarades originaires du même coin de France.

            Mais il existe aussi des productions écrites en occitan au front lui-même, surtout poétiques, et Rauzier en donne quelques exemples, comme ces vers célébrant le « triste 14 juillet » 1915 : Qu’un triste 14 juillet/ Quaben passat sans abé frét/ Al mitan dé la tranchado/ E qu’un esclafurado/ Dé tèrro, dé marmotozé, dé mitraillo/ A té fa rendré la tripaillo/ A peï dè fusados, dè crapouillots/ Tout nous pétabo sus pots (« Quel triste 14 juillet que nous avons passé sans avoir froid au milieu de la tranchée, et quelle échauffourée de terre, de marmitage et de mitraille à te faire rendre la tripaille et puis des fusées, des crapouillots tout nous pétait aux lèvres »).

            Il faudrait ajouter l’existence de journaux de tranchée entièrement rédigés dans la langue, comme l’extraordinaire Echo d’ou Bosquetoun, illustré, composé par des félibres, ou Lou boulet rouge doù liotenent Tessier. Ces journaux mériteraient d’être étudiés de près, car ils sont très riches de contenu, et là encore on pourra sans doute y voir ce qui se disait par le truchement de l’occitan et ne pouvait se dire autrement (j’espère pouvoir y consacrer un post prochain).

            Enfin Rauzier n’oublie pas de rappeler que certains monuments aux morts porteront des inscriptions en occitan, dont certaines expriment le pacifisme, comme celui d’Aniane, dans l’Hérault (voir illustration), où celui de Lavercantière dans le Lot, le plus saisissant peut-être, avec ces simples mots : Paoures Droles au-dessus de la liste interminable des morts de ce tout petit village.

            Surtout, à la lecture de ce petit livre, il apparaît que tout reste à faire, en matière de recherche. Il existe certes des travaux sur la, ou plutôt les langues des tranchées (avec un débat nourri autour de l’existence ou non d’un « argot » spécifique aux tranchées), mais presque tous sont consacrés à l’importance nouvelle et aux limites de l’acculturation scolaire en français, à l’écrit comme à l’oral, c’est-à-dire que le point de vue adopté est presque toujours strictement francophone, les « patois » (le plus souvent ainsi nommés, encore aujourd’hui, jusque dans les ouvrages des historiens les plus sérieux) n’étant envisagés, à quelques exceptions près, que comme cela qui fait obstacle et limite l’usage du français, une résistance résiduelle du passé. Tout reste à faire concernant le détail des usages effectifs de l’occitan au front, et surtout sur les contacts de langue dans l’armée, les échanges interdialectaux entre les occitans et la relation avec les autres minorités linguistiques : breton, basque, etc. On trouve par exemple souvent cité ce passage de l’édition en français de l’Écho du Boqueteau de juin 1918 : « nous sommes au 19e. C'est un fait. Et nous n'avons pas à discuter si nous préférerions être tombés dans un régiment de Marseillais, de Limousins ou de « Chetits gars ». Quelle que soit notre préférence personnelle, nous sommes devenus Bretons… vivons donc en bonne harmonie avec les Bretons qui sont de braves gens et qui nous ressemblent par plus d’un point (…) Mais les Bretons parlent une langue à laquelle nous n’entendons rien ?… Est-ce à nous de les en blâmer ? (…) Tout comme le provençal, le breton est une langue vénérable qui mérite d'être sauvée ». Il y aurait beaucoup à tirer de textes comme celui-ci, aussi bien concernant la place des langues dans les tensions et affinités entre les régiments que dans l’existence d’une conscience linguistique, sans doute minoritaire mais néanmoins indéniable, parmi les soldats français.

Jean-Pierre Cavaillé

Aniane

Monument aux morts d'Aniane :

La Guerra qu'an vougut

Es la guerra a la guerra

Son morts per nostra terra

E per touta la terra


[1] Commander à Ives RAUZIER, BP6 33450 St Sulpice et Cameyrac (11 euros frais de port compris).

[2] « Ai recrutat qualques braves pesols, n’ai pas plan, mai son gròsses ».

[3] « Me veiquí dins lo petrin per quinze jorns, crese pas de me’n escapar aqueste còp, aquò caufa dur dur, mai coquin de Dieu aquò vau pas Tolon. Totjorn ben amic, t’embrassi fòrt, a ben lèu se n’avèm la pèna ».

[4] « Adieu Fisine me tarde de vene vos véser a tots. N’ai fam, aquò es tròp long aquesta separacion. Adieu a tots »

[5] « Se cresiái trobar una mainada me plegariái lo det tanben. Parceque sei coma lo curé n’ai un panari tanben i a longtemps qu’es madur e vos assuri que auriái ben besonh de parçar. N’auriái mema pas besonh de i demorar detz minutas ».

 

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06 novembre 2011

Hypermarché, label oc et culture paysanne

En réaction à un débat récent organisé par l'Institut d'Etudes Occitanes, dont le but était d’engager des initiatives concrètes pour développer (sic) la présence de l’occitan dans le Parc Naturel Régional Périgord-Limousin, (j’en fus l’immodéré modérateur), Jean-Christophe Dourdet m’a communiqué le texte qui suit. Personnellement, je ne suis pas d’accord avec certains points de son analyse et en particulier j'ai sans doute beaucoup moins de réticences quant au principe de la labellisation « òc » d’un hypermarché, s’il remplit effectivement les critères (sans qu’il soit question de label, voir ici, Family Village Limoges et Auchan Périgueux : supermarchés et couleur linguistique). On peut évidemment s’interroger sur tous les aspects de cette labellisation et la façon même dont elle est poursuivie, parfois – ce qui pour moi est proprement scandaleux –, par des chargés de mission qui ne connaissent pas la langue. Le modèle breton de l’Office pour la Langue Bretonne (label "Ya d'ar brezhoneg"), semble montrer que ce type d’initiative joue un rôle positif dans l’image de la langue et devient un argument important pour les associations cherchant à développer la pratique de la langue, à l’école et ailleurs, voire même dans les hypermarchés ! (ici, le magasin Auchan de Périgueux offre une formation en oc aux salariés intéressés). Évidemment l’instrumentalisation commerciale de la langue est à double tranchant et l’on peut aussi remarquer que la présence massive de l’anglais dans les boutiques n’a guère fait progresser sa maîtrise linguistique ! Bref, les questions sont nombreuses autour de ces efforts pour réintroduire la langue dans la vie économique et le texte de Dourdet est un excellent moyen d’ouvrir la discussion.

J.-P. C.

 

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Hypermarché, label oc et culture paysanne

 

            Vendredi 4 novembre dernier se déroulaient « Las rencontras de l’occitan en Peiregòrd-Lemosin[1] » à Saint-Matthieu (87), organisées par l'IEO dans le cadre du parc naturel régional Périgord-Limousin. A l’issue de la première présentation du début d’après-midi portant sur « la linga dins l’economia e l’agricultura », un débat s’est engagé consécutivement à l’intervention d’un participant[2], conteur limousin et cultivateur de pommes bio, membre de l’association « Les croqueurs de pommes », au sujet de la labellisation « òc per l’occitan[3] » d’un grand supermarché de Périgueux qui affiche la langue dans ses rayons. Le participant à cette occasion a fait connaître ses doutes quant à la labellisation du supermarché en question[4] précisant « qu’avec la langue, il y a aussi la culture et qu’il ne faudrait pas l’oublier », qu’à ce titre, la labellisation « òc per l’occitan » du supermarché de Périgueux ne lui plaisait pas beaucoup dans la mesure où la grande distribution, est tout de même ce qui a largement contribué à tuer l’agriculture paysanne, ce à quoi plusieurs participants des rencontres ont rétorqué que le label « òc per l’occitan » n’avait pas vocation à se soucier de culturel mais seulement de linguistique, parmi lesquels Erwan Le Cloadic de l’Office de la Langue Bretonne qui a promu le même genre de label pour le breton.

            Alors que j’assistais au débat, cela a suscité chez moi une vive interrogation sur la manière de s’engager pour notre langue ; à savoir si oui ou non il est possible voire souhaitable de distinguer radicalement, dans le cadre de l’engagement en faveur d’une langue minorisée, revendication linguistique et culture vernaculaire, revendication linguistique et lutte sociale, revendication linguistique et préoccupation écologique.

            A mon sens, bien que la langue d’oc ne soit pas inféodée, au sens des sciences naturelles, à la culture vernaculaire paysanne, et qu’il semble bienvenu qu’elle conquière ou reconquière de nouveaux espaces socioculturels, il serait tout de même particulièrement exagéré de nier les rapports étroits que la langue a entretenu au cours des siècles passés, et ce jusqu’à aujourd’hui, avec le monde paysan, et par conséquent avec l’agriculture familiale et une certaine « manière de vivre » (un biais de viure diraient d’autres). Jan dau Melhau, artiste limousin, a coutume de dire que ce qu’il nomme la civilisation paysanne est morte le jour où sa grand-mère a lié les vaches pour la dernière fois (déclaration qui a d’ailleurs été évoquée et critiquée lors du débat). Pour la langue, on pourrait sans doute ajouter que ce fut alors le début de la fin. On peut ne pas être d’accord avec cette déclaration dans la mesure où une langue, grâce à ses locuteurs, est capable de se renouveler et de s’adapter, et qu’elle n’est évidemment réductible en rien à une dimension socioculturelle et une seule, mais on ne peut pas non plus faire abstraction des siècles de culture paysanne qui ont laissé leur empreinte sur la langue tant dans le domaine lexical que dans le domaine idiomatique par exemple. En ce sens, séparer radicalement aujourd’hui la langue de la culture vernaculaire et paysanne me semble regrettable.

L’état dans lequel nous est parvenu l’occitan est à l’évidence étroitement corrélé avec la vie paysanne, avec les ancêtres mêmes, ces ancêtres dont Delpastre a érigé en livre le tombeau (cf. Le tombeau des ancêtres chez Payot et Rivages). De cette manière, c’est la langue de mémé, mémé la paysanne, qui a subsisté et en faire abstraction me semble relever en quelque sorte d'un raisonnement biaisé. On peut bien entendu vouloir défendre la langue en tant que telle séparément de tout aspect culturel mais il s’agira alors à mon sens d’inventer un nouvel espace social, l’ancien ayant disparu, dans lequel la langue aura sa place car sinon, je m’interroge : à quoi bon vouloir substituer une langue à une autre, en l’occurrence l’occitan au français, si celle-ci doit jouer exactement le même rôle sans faire entendre sa voix dans ce qu’elle a de particulier (id est la culture dont elle est vecteur) ?

La langue n’est certes pas « limitée » (c’est déjà énorme pourtant) à la civilisation paysanne, elle procède aussi de la lyrique courtoise des troubadours, des littératures renaissantistes du XVIe et XVIIe siècle, ou patoisantes, ou encore plus récemment des littératures d’obédience félibréenne ou bien occitaniste, de la création artistique contemporaine également, et cela, il ne faut pas l’oublier lorsqu’on prétend à donner une image assez complète de la langue, mais tirer un trait net sur la paysannerie, alors que c’est grâce à ces paysans que la langue n’est toujours pas morte, quand bien même la transmission a fini par s’interrompre au XXe siècle, c’est aller vite en besogne, c’est même particulièrement ingrat vis-à-vis de pépé et mémé. Vous me direz, pépé et mémé n’ont rien demandé, ils sont morts et enterrés, et que désormais la langue appartient aux « nouvelles générations ». Sans doute, mais je trouve tout de même dommage de faire table rase du passé, d’ailleurs de la même manière que les détracteurs des langues minorisées le font qui renvoient exclusivement ces langues à une caricature de passé considéré essentiellement comme un âge obscur à oublier au plus vite. La querelle des Anciens et des Modernes ne se résoudra évidemment pas aujourd’hui, entre ceux qui veulent absolument sauver la langue pour la langue faisant totale  abstraction de la culture qui nous l’a transmise et ceux qui ne jurent que par la glorieuse civilisation paysanne « d’un còp era ».

En ce qui me concerne, je vois mal comment on peut réussir à extraire radicalement, et j’insiste sur cet adverbe, la langue du milieu qui l’a porté pendant ces derniers siècles et même si je suis en faveur d’un renouvellement des formes et des lieux d’expression de la langue, je préfère ne pas couper les ponts au moins avec une part de la culture des ancêtres, même si je ne peux bien entendu pas accepter tout de l’héritage de mes propres grands-parents tant leurs conditions de vie étaient rudes (pourquoi néanmoins jeter le bébé avec toute l’eau du bain ?) . Ce biais de viure des ancêtres, je préfère le réactualiser en un mouvement qu’on pourrait qualifier d’humainement et écologiquement responsable, en privilégiant une agriculture à taille humaine respectueuse de l’environnement, en rejetant donc tout consumérisme et productivisme, en soutenant un mode de vie plus ou moins alternatif, en tous cas conscientisé.

Mais que trouver à redire du point de vue linguistique au fait qu’un supermarché affiche la langue dans ses allées ? A priori rien, au contraire, cela prouve que la langue est capable de s’approprier de nouveaux espaces et c’est une bonne chose. On peut néanmoins aussi remettre en question la politique consumériste des supermarchés qui ont tué le petit commerce et les petits agriculteurs en refusant de voir associer sa langue à l’industrie agroalimentaire. Le label « òc per l’occitan » tel qu’il a été conçu n’a manifestement pas cette préoccupation. C’est là qu’on peut s’interroger : peut-on faire abstraction de la situation sociolinguistique de l’occitan en séparant engagement linguistique en faveur d’une langue en situation minorisée et engagement pour une société plus juste ? La question mérite débat. Je n’ai pas de réponse arrêtée en ce qui me concerne.

Le supermarché en question mérite-t-il pour autant un label « òc per l’occitan » ? A nouveau, de la manière dont le label est conçu, pur produit marketing finalement, il n’y aucune raison de refuser le label à un organisme qui en fait la demande. La question culturelle et affective ne fait pas partie de la problématique. On peut alors peut-être regretter que la conception du label n’ait pas en amont intégré une part d’écoresponsabilité eu égard à la situation sociolinguistique particulière qui est celle de la langue dans cet État hyper centralisé qu’est la France. La réflexion a bien entendu été toute différente dans d’autres États, en Catalogne par exemple où la langue a constitué un véritable emblème de fierté nationale marqueur d’une situation sociolinguistique particulièrement favorable.

On peut aussi se demander si le salut de la langue passe nécessairement par l’affichage dans des lieux jusqu’à présent réservés au seul français encore que l’anglais tend à faire son apparition depuis quelques années ? Certains le penseront et peut-être auront-ils raison, considérant les expériences qui se sont déroulées dans d’autres pays d’Europe et du monde, moyennant le fait néanmoins qu’on s’intéresse exclusivement à la langue, et à la culture en arrière plan seulement voire pas du tout. Je ne crois pas pour ma part que d’afficher la langue dans un temple du consumérisme sera d’un quelconque effet, ou alors à la marge, pour la reconquête linguistique ou mieux la restauration de l’usage.

Lutter pour cette langue, la revendiquer, est en soi un acte éminemment politique et cela s’accompagne à mes yeux nécessairement d’une revendication du droit à l’altérité et certainement pas à l’indifférenciation. On peut bien sûr légitimement aspirer à une égalité absolue entre le français et l’occitan, mais c’est tout de même ignorer la situation catastrophique actuelle.

Alors, pourquoi ne pas afficher la langue dans les supermarchés qui le voudront dans la mesure du possible, je ne vois aucune objection, je m’interroge seulement sur l’intérêt réel que cela présente pour la langue. Je vois davantage d’intérêt à redonner sa place à la langue dans le local, dans l’économie locale, dans le cadre d’une société réinventée, où elle pourra retrouver un sens qu’elle ne peut manifestement pas avoir en jouant dans la cour du français en France, français omniprésent depuis plusieurs générations désormais, sur toutes les lèvres, sur tous les panneaux, dans toutes les oreilles. La lutte n’est à l’évidence en rien équitable et ce ne sont pas les quelques concessions des politiciens et autres décideurs qui rééquilibreront les parties.

La langue ne peut guère désormais exister, sauf à vouloir un état indépendant (mais pour qui, pour quoi ?), qu’en complément au français, jamais en substitution. Je poursuivrai à cet égard par quelques questions volontairement provocatrices mais néanmoins fondamentales : quel besoin auraient les gens de l’occitan dans les actes de leur vie de tous les jours alors qu’ils ont déjà cette langue qu’est le français qui remplit bien cette fonction ? On pourra mettre en avant l’aspect identitaire, certes, mais qui se sentira concerné par ce marqueur identitaire qu’est la langue quand tout le monde se sent évidemment avant tout français parlant français ? Qui aujourd’hui se sentira limousin ou périgourdin avant d’être français ? Comment alors susciter l’envie de s’identifier à cette langue ? Cela est-il même souhaitable et si oui pourquoi ? Ne vaut-il pas mieux que la langue meure plutôt que de sauver quelques modalités linguistiques romanes sans préoccupation culturelle aucune d’aucun ordre que ce soit (culture paysanne, mode de vie alternatif ou néo-paysan etc.) ?

Attention, n’allez pas croire que je soutienne l’une ou l’autre de ces thèses, je relaye simplement ce que j’ai déjà pu lire ou entendre et qui suscite l’interrogation. Je ne suis pour ma part en rien hostile à l’innovation, au contraire, même si je préfère qu’elle soit porteuse de sens. Je serais content aux alentours de chez nous de trouver de l’occitan au supermarché, je me pose juste la question de l’intérêt que cela présente réellement, bien que je préfère trouver de l’oc chez un petit producteur qui vend des fruits et légumes en agriculture sinon bio en tous cas raisonnée, produits de qualité auxquels la langue pourra apporter une valeur ajoutée.

Par ailleurs, je sais bien que certains occitanistes rêvent de Catalogne, Generalitat d’Espagne où la langue catalane est omniprésente avant même le castillan… mais force est pourtant de reconnaître que la situation sociolinguistique est là-bas radicalement différente de celle d’ici. Cela me ferait plaisir de voir afficher la langue de mémé partout, sans aucun doute (galvaudée chez Mc Do, par contre ça me ferait mal, mais passons, je n’ai sans doute pas le monopole de la langue), mais c’est oublier que la langue n’assure pas ou plus en France de fonction véhiculaire, et n’aura probablement plus l’occasion de le faire car le français joue déjà ce rôle, à moins de vouloir faire reculer l’usage du français chez nous ce qui est raisonnablement compliqué pour ne pas dire impossible.

Enfin, je sais aussi qu’il y a bien des petits qui apprennent la langue sans qu’ils n’aient aucun lien affectif avec elle, mais combien ? Et combien de petits seraient susceptibles d’apprendre l’occitan sans avoir aucun rapport de près ou de loin avec cette langue et selon quelle motivation alors ? La littérature, la musique, les spectacles ? Ce sont en effet des motivations qui peuvent venir combler des manques, cependant on a du mal à trouver la matière pour motiver les troupes, en particulier quand on sait qu’une émission de radio d’une heure par semaine n’est pas en mesure de tourner avec des artistes occitans seulement, car il n’y a tout simplement pas suffisamment de création. La situation est véritablement à mille lieues de la situation catalane ou même bretonne. On manque pour ainsi dire de tout en Occitanie en matière linguistique.

Vous l’aurez compris, pour moi, la revendication linguistique est étroitement liée à la fois à l’affectif et à la revendication culturelle. Elle est revendication d’un certain « biais de viure » réinventé, réactualisé, ou en tous cas qui reste à l’être d’une manière plus ou moins alternative. Je comprends bien que d’autres n’auront pas les mêmes préoccupations que les miennes et que le projet de ceux qui rêvent d’une réhabilitation de l’occitan à grande échelle diffèrent du mien mais je reste ouvert à tous les avis. Les questions que je pose plus haut peuvent servir de point de départ à une discussion si besoin.

Jean-Christophe Dourdet


[1] Voir la présentation de cette manifestation.

[2] Le participant en question est Jean-Claude Jarry, conteur limousin, que chacun pourra découvrir dans un documentaire publié en dvd par l’Institut d’Estudis Occitans dau Lemosin intitulé Conterra dans lequel on rencontre également trois autres conteurs occitans : Paul Bony, Fernand Desaguiller et Alberte Forestier.

[3] Le « label òc per l’occitan » consiste en un label valorisant l’implication en faveur de la langue occitane de la part d’un organisme signataire et qui comporte un cahier des charges auquel se conformer selon trois niveaux d’engagement.

[4] Il s’agit du supermarché Auchan de Périgueux-Marsac.

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