28 octobre 2009
Brève excursion automnale entre Lèze et Arize (Ariège)

Brève excursion automnale entre Lèze et Arize (Ariège)
L’association « Autour de Pierre
Bayle » organisait en Ariège au Carla-Bayle, entre les vallées de la Lèze
et de l’Arize, les 16-18 octobre dernier, un colloque international (« Pierre Bayle, héritier et médiateur de la liberté de
conscience à l’âge classique ») sur l’auteur du Dictionnaire historique et critique,
théoricien de la liberté de conscience et de la tolérance né au village protestant du Carla (depuis
rebaptisé à son nom), contraint de fuir la France toute
catholique dans les années de la Révocation de l’Édit de Nantes pour la
Hollande.
J’y fus convié es qualité (bien que médiocre
connaisseur de Bayle) et en profitais pour écouter et regarder autour de moi,
afin d’apprendre quelque chose, selon mon habitude, de l’état de la pratique de
la langue, de sa reconnaissance et de sa visibilité. Je ne prétends pas donner
ici autre chose qu’un aperçu tout à fait lacunaire et sans doute erroné sur
plus d’un point. A la fois, l’« étranger », c’est bien connu, note
des choses trop évidentes pour être remarquées, ou du moins pour être jugées
remarquables, par les autochtones.
La langue visible/invisible
La situation est évidemment très différente de celle
que j’ai pu observer en Val Maira,
cet été, en Italie. On peut d’abord dire que la visibilité volontaire de
l’occitan en Ariège est extrêmement réduite, au sens où je n’ai vu aucune
signalisation bilingue, aucune affiche (à part une affichette égarée à
Montesquieu Volvestre appelant à la manifestation de Carcassonne) et que les
nombreux prospectus et livrets distribués aux touristes font exactement comme
si rien d’autre que le français n’existait – et n’a jamais existé – dans la
région. Un beau livre de photographies sur les estivages en haute montagne
(Leah Bosquet, Estivage, Bruxelles,
Husson, 2009), offert aux intervenants du colloque (l’accueil, je
tiens à le dire, fut de très grande qualité, sur tous les plans), contenait un
reportage sonore de 52 mn en CD, non dénué d’ailleurs d’intérêt, d’où la langue
cependant est absente, sinon, tout à fait en contrebande, à travers l’accent de quelques
uns. En m’arrêtant au syndicat d’initiative de Montesquieu Volvestre je vis
cependant en vente quelques ouvrages de littérature occitane produite en Ariège (bilingues pour la plupart) ; j’y ai aussi feuilleté un
livret grand public sur la bataille de Muret, bilingue aussi, mais… français / castillan
(pourtant, Dieu sait quelles bonnes raisons il y aurait d’y faire paraître de
l’occitan !). Je me suis également arrêté sur la route devant un panneau qui
proposait des chambres d’hôte, où l’on pouvait lire, dans une graphie presque
correcte : « Pla vengut ».
Alléché, je pris le chemin de la colline, jusqu’à un très beau corps de ferme rénové,
mais ne trouvais personne, hormis un chasseur qui arpentait les labours voisins
en galante compagnie (voilà une nouveauté intéressante dans les pratiques
cynégétiques[1]), paysan dans le coin de
longue date, mais belge de nationalité et fier de l’être (capable en outre, me
dit-il, de comprendre le « patois »), qui m’expliqua que la maison
était propriété d’ « anglais ». Que la langue soit
valorisée par des britanniques est évidemment digne d’intérêt et ne semble pas un
cas si isolé.
Évidemment, par ailleurs, la langue est
bien visible et lisible, comme partout en Occitannie, mais de manière tout à
fait clandestine : par les noms de famille bien sûr, par une infinité de toponymes, graphiés à la va comme je
te pousse et plus ou moins francisés, par des mentions de recettes, de festivités,
d’objets dans les livrets touristiques aussi, mais il s’agit bien d’une
présence clandestine, puisqu’elle n’est jamais signalée et que l’on n’y trouve
qu’exceptionnellement le souci d’une correction linguistique. La livraison 2009
de 09 le Mag (« tourisme Ariège
Pyrénées »), évoque à la même page un refuge gastronomique appelé
« Les Estagnous » et vante l’excellence de « la
mounjetado », dont la recette est donnée sans même dire que le nom évoque
le haricot (monjetada, de monjeta), base du plat en question… Ici,
dans le fascicule Vallées de l’Arize et
de la Lèze, une publicité pour l’hôtel-restaurant « Le jardin de Cadettou », au Mas d’Azil, etc. etc. Qui imaginerait en
Ariège, en effet, que l’évocation de la langue, comme on l’a par contre compris dans les vallées occitanes d’Italie, puisse être un argument
touristique? Nous sommes tellement habitués à cet état d’effacement, de relégation, de recouvrement, de
francisation systématique, que nous n’y faisons plus que très rarement attention.
C’est plutôt le contraire qui se passe : rendez la langue visible et
audible (comme actuellement dans le métro toulousain) et vous pouvez être
certain de provoquer un tollé, sur le thème : « On est en France, et
en France on parle (écrit, boit, mange, chie) en français ! ».
Intermède baylien
J’ai noté quelques unes des graphies
approximatives de toponymes et de choses, associées à l’absence en fait de toute
identification de la présence d’une altérité linguistique ; tout au plus
s’agirait-il de quelque altération… Ce constat, par delà les siècles, me ramène à Bayle,
qui comme tant d’autres fit d’immenses efforts pour se
« dégasconner » et, depuis Sedan, s’échinait à corriger son jeune
frère Joseph, resté au pays[2]. Quand Bayle parle des
« langues » à connaître et à parfaire, c’est toujours pour invoquer,
outre le français, le latin et le grec. Certes, depuis longtemps déjà, l’occitan
avait cessé d’être une langue de culture reconnue malgré l’importante
renaissance de la littérature, surtout versifiée, entre XVIe et XVIIe
siècle. Cependant Bayle se plaignait amèrement d’être « sorti de [son]
pays sans le connaître »[3], et
il ne rechignait pas à utiliser, avec ses correspondants restés au Carla, des
locutions et des proverbes en occitan, et disait au passage le plus grand bien
de tel ou tel poète rimant en « gascon »[4]. On
dispose désormais d’une excellente édition critique de la correspondance de
Bayle, citée en note (6 volumes parus). Or dans cette édition
impeccable sur le plan philologique et historique, le traitement des
occurrences occitanes nous ramène d’une certaine façon au traitement encore usuel de
la langue. Ces occurrences – locutions, proverbes et vers –, sont donnés dans la
graphie originale, jamais normalisée en note, comme on s’y attendrait pourtant dans un ouvrage de ce type, et
surtout traduite de manière tout à fait approximative à partir des informations
d’un occitanophone d’aujourd’hui vivant dans la région du Carla (M. Robert Pons
de Bordes-sur-Arize, ponctuellement cité en chacune des notes concernées) alors
que les sources littéraires et érudites ne manquent pas (à commencer par le
Catonet Gascon de Guillaume Ader, recueil de proverbes du tout début du XVIIe
siècle). Certes, dans cet ouvrage savant, la langue est nommée
(« occitan ») et c’est déjà beaucoup, mais elle est saisie comme une
référence relevant entièrement de l’oralité, pour la traduction de laquelle on
va questionner un locuteur d'aujourd'hui sans penser que les sources lettrées
nous en apprendraient évidemment plus (je ne dis certes pas que la
consultation d’un locuteur soit inutile, mais elle est bien sûr, pour un texte
du XVIIe siècle, insuffisante). Cela est parfaitement révélateur du
statut de la langue, exempt de toute dignité grammaticale et littéraire, y
compris dans un ouvrage d’érudition qui est pourtant un modèle du genre.
La langue audible
Si, entre les vallées de la Lèze et de
l’Arize, la langue n’est guère visible, elle est cependant audible, à condition
d’être attentif et de la susciter. Je l’ai d’abord entendue au banquet du
colloque, dans la bouche de l’un des participants ariégeois du colloque qui
avait entonné « Arièja mon país »,
profitant d’une coupure d’électricité, largement repris par les nombreux
convives locaux. J’ai pu aussi la parler avec quelques membres de
l’organisation, dont un en particulier, qui s’est montré très attaché à sa
pratique. Mais surtout, surtout, grâce au logement des participants en gîte rural (celui où j’ai logé était aussi tenu par des britanniques), j’ai pu
rapidement me lier avec les paysans les plus proches, un couple de retraités –
bon pied, bon œil et bonne oreille – qui ne demandaient qu’à parler
« patois », y compris avec un petit jeune (!) et surtout un étranger
comme moi. D’une gentillesse et d’un accueil délicieux, Mme et Mr
S… furent ainsi durant ces quelques jours mes « informateurs »
favoris, parlant un admirable languedocien, agrémentés de quelques touches gasconnes, en tout cas limpide pour l’albigeois égaré que
j’étais, m’apprenant plein de choses et acceptant gracieusement que je les
enregistre (rien n’est plus agréable que le collectage sauvage !). Selon eux,
la langue est encore très parlée à la campagne, par les gens qui travaillent la
terre ; ils m’ont mentionné, entre autres, une jeune fille de 25 ans
particulièrement « dòtada »
en la matière, évoquant aussi une anglaise de leurs voisines qui s’était mise
en devoir d’apprendre à le parler, avec quelques succès, au moins pour la
compréhension.
A leurs yeux (et à leurs oreilles) cet
intérêt pour la culture (et donc la langue) ariégeoise et la participation à la
vie locale, serait par contre bien mal partagée par beaucoup de ceux qu’ils nomment
« hippies » ou « marginals » (en occitan dans le
texte !) ; très nombreux dans la région. Je suis allé en effet
visiter le marché sous la très belle halle de Montbrun-Bocage, le dimanche matin :
lieu étonnant, très largement animé par divers groupes de « néos »
(autre vocable, plus neutre, que tout le monde utilise ici), qui tiennent la
grande majorité des étals. Là, on serait bien à peine de trouver la moindre
référence à une quelconque occitanité ou ariégeoisité… La plupart des signes,
des symboles, des couleurs, des produits même regardent loin vers l’orient, l’Inde
et le Tibet en particulier.
Mais qu’est-ce qui fait donc que les
vapeurs d’orient, pour des gens qui ont pourtant choisi de vivre là, plutôt
qu’en Inde, sont plus attractives que la mémoire et la langue des lieux ?
Cela tient sans aucun doute aux référents culturels (et cultuels) d’un
mouvement aujourd’hui quarantenaire, qui se sont fortement diffusés en Europe, d’ailleurs
depuis l’Amérique et non directement depuis l’orient lui-même. Les sages de
l’Inde, comme les « Indiens » d’Amérique, font très profondément
partie désormais de la mythologie contemporaine, alternative ou pas. Décidément,
nos mohicans et nos sages goguenards, au fond de leurs bordes, font moins
recette. Remarquez que je n’ai pas osé poser de question à ce sujet aux
marchands de patchouli et d’encens, je n’ai pas osé non plus leur demander
s’ils connaissaient Pierre Bayle et ce qu’ils pensaient de la Révocation
de l’Édit de Nantes… J’avais trop peur de passer pour un martien.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Sa compagne d’ailleurs savait que Bayle était un
« philosophe de 1600 et quelques », et je lui tirai bien sûr mon
chapeau.
[2] « Pour cette facon de parler, je n’y avois plus été, parlant des
Salenques, elle est fort en usage dans le pays, mais elle ne vaut rien. Je
voudrois de bon cœur avoir eté averti de tous les gasconismes, car je me serois
observé pour n’en pas contracter l’habitude, au lieu que ne m’en defiant pas,
je croiois bien faire que de les bien mettre en usage. Asture est un mot qui ne
se doit pas ecrire, et dans le discours familier on doit à tout le moins
prononcer ast’heure. Les Gascons doivent eviter sur tout 2 meschantes
prononciations, pour lesquelles ils sont toujours tournez en ridicule dans les
comedies, et qui rendent les predicateurs desagreables, c’est celle d’u pour
eu, et de l’e muette pour l’e fermée, car nous prononcons le feu, comme s’il y
avoit lé fu. Pour celle de l’v pour le b qui est horrible ; les gens
d’etude n’y sont pas si sujets… », Pierre Bayle à Joseph Bayle, le 12
septembre 1676, in Correspondance Pierre
Bayle, éd. Labrousse, McKenna, etc., Oxford, Voltaire Foundation, t. III,
2001, p. 363.
[3] « On me prend tous les jours sans verd quand on
me demande qu’est devenue la posterité de quantité de Gascons dont le nom a eté
celebre comme un Du bartas, un Pybrac », à Joseph, 30 janvier 1675, ibid., p. 46-47.
[4] Cf. ce qu’il dit des vers gascons de Cassé de
Pradals, dans la lettre à Joseph du 12 septembre 1676, ibid., p. 364.
20 octobre 2009
Michel Charasse vole au secours des langues régionales ou : comment dit-on "se faire avoir" en auvergnat ?

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Michel Charasse
vole au secours des langues régionale
ou : comment
dit-on "se faire avoir" en auvergnat ?
Les langues
régionales ont trouvé un nouveau défenseur, un militant inconditionnel prêt à
tout pour que ces langues soient enfin reconnues par l’État français. Il se
nomme... Michel Charasse et occupe le siège éminent de sénateur du Puy-de-Dôme
(PS). On sait qu’hier encore il jetait sur elles tous les anathèmes du
jacobinisme le plus zélé, s’emportant au sénat contre la terrible menace de
leur citation dans la constitution française, au titre pourtant purement
symbolique du « patrimoine ». On peut relire son intervention au sénat, lors de
ce qui restera comme l’appel du 18 juin (2008)[1], qui aurait sauvé la France de l’occupation des
patois, sans le vote subséquent de tous ces députés gagnés à la cause de tous
ces ennemis de l’intérieur. Il n’avait pourtant hésité ce jour là devant aucune
infamie, aucune pitrerie, allant jusqu’à exiger la reconnaissance dans la
constitution de la « potée auvergnate » (voir sur ce blog Langues « régionales » : le sursaut républicain !)
au même titre patrimonial que les patois. Que s’est-il donc passé pour que le
persécuteur d’hier devienne l’apôtre d’aujourd’hui ? Est-il tombé de cheval,
comme saint Paul, sur le chemin de Damas ? A-t-il fait une chute de bicyclette
sur la route de Clermont-Ferrand ?
L’Auvergnat contre l’occitan
Si vous prenez la peine de lire la question
adressée au premier ministre du 6 août dernier (toujours en attente de réponse)
et surtout le petit article complice que lui a consacré l’Express le 2
octobre dernier, la rigolade risque de tourner court, ou du moins
trouverez-vous de bonnes raisons de rire jaune, et quand on dit jaune, les
cornes ne sont pas loin...
Lisons :
« Monsieur Michel Charasse signale à M. le Premier
ministre les vives inquiétudes qui se manifestent actuellement au sud de la
Loire en ce qui concerne les privilèges exorbitants reconnus à l'occitan que
beaucoup ne connaissent ni ne parlent tandis que des langues très employées et
encore très vivantes, parlées dans les régions de Nice, du Béarn, de la
Gascogne, de l'Auvergne, du Limousin et de la Provence, continuent d'être
ignorées par les pouvoirs publics qui tentent d'imposer par la force l'occitan
qui, pour la plupart des amateurs et des connaisseurs des langues locales, est
une pure création intellectuelle parfois accompagnée d'arrière-pensées
politiques. Les personnes originaires des régions précitées où se parlent
encore des langues bien vivantes et très appréciées, comme les langues
bretonne, alsacienne, basque, catalane, picarde ou corse... ne demandent rien
d'autre que d'être reconnues avec le même statut. Il lui rappelle en outre que
trois langues pratiquées en France sur les huit parlées par les Croisés puis
ensuite au sein de l'Ordre de Malte, sont le français, l'auvergnat et le
provençal et qu'il n'y a pas d'occitan dans la liste. Il lui demande donc de
bien vouloir lui faire connaître quelles mesures il compte prendre pour faire
cesser l'injuste traitement discriminatoire établi entre langues locales
reconnues ou non reconnues et pour mettre un terme aux pressions visant à
imposer contre toute Histoire et toutes traditions populaires l'occitan inconnu
à la place d'autres langues encore couramment parlées. »
La question, on le voit, est en fait entièrement
dirigée contre « l’occitan », considéré comme une « pure création
intellectuelle », n’ayant rien à voir avec les langues « véritablement parlées
», distinctes les unes des autres, qui, on le notera, n’ont pas de nom mais
sont mentionnées par les zones où elles sont sensées être en usage : Nice,
Béarn, Gascogne (je note au passage qu’il y aurait donc là deux langues
distinctes, le béarnais et le gascon…), Auvergne, Limousin et Provence. On
constate évidemment la disparition du languedocien, mais c’est que celui-ci est
justement incriminé comme base de l’occitan artificiel, « inconnu » et
néanmoins impérialiste, à travers la complicité des «pouvoirs publics».
On explique (une fois encore)
On ne va pas ici, une fois de plus, s’appesantir
sur la faiblesse et surtout sur la mauvaise foi de ce raisonnement, sinon pour
rappeler que dans toutes les revendications en faveur de la langue occitane,
les dialectes qui constituent celle-ci sont mentionnés : l’auvergnat, le
gascon, le languedocien, le limousin, le provençal et le vivaro-alpin. Pour
l’immense majorité des occitanistes (je mets donc de côté ceux qui prétendent à
la constitution d’un standard unificateur, fort minoritaires et auxquels en effet
on peut reprocher un artefact sur base languedocienne), l’occitan n’existe pas
en dehors de ces dialectes, il n’est pas plus, ni autre chose, que cet ensemble
de parlers qui partagent un ensemble de traits structurels communs et pour
lequel il est possible d’adopter une graphie commune. Mais tout le monde peut
et doit comprendre que l’adoption d’un code graphique commun, adaptable aux
particularités dialectales, n’est évidemment pas l’imposition d’une langue,
d’un standard unique et « totalitaire » (un gros mot qui ne cesse de revenir
dans les discours des anti-occitans). Autrement dit, il n’y a aucune espèce de
discrimination entre les « langues » nommées ci-dessus et l’occitan; puisque
l’occitan n’est rien d’autres que ces « langues » là; c’est bien, par exemple,
le limousin et non le languedocien qui est enseigné comme occitan limousin à
Limoges. La notion de discrimination ici n’a aucun sens. Ce n’est donc pas pour
autre chose que pour ces mêmes « langues » que nous manifesterons à Carcassonne
le 24 octobre.
Tout le conflit objectif (je mets de côté les
aspects idéologiques, qui de part et d’autre tiennent très souvent du fantasme)
porte en réalité sur la graphie, question importante certes (et nous sommes
nombreux à penser que la graphie commune, dite « classique » a encore des
progrès à faire pour une meilleure adaptation notamment au limousin et à
l’auvergnat) mais tout à fait secondaire (il existe aussi une graphie
mistralienne, reconnue dans l’enseignement et auprès des occitanistes, et les
graphies alternatives ne sont certes pas vouées au pilori) et sur la
dénomination « langue » ou « dialecte » qui, j’ose le dire, est elle aussi loin
d’être fondamentale, car ce qui est primordial est de reconnaître que nous
parlons la même chose et de la même chose – car le drame est bien qu’un
auvergnat occitaniste et un auvergnat anti-occitaniste parlent la même
langue – et que nous sommes a priori d’accord pour faire tout ce qui est en
notre pouvoir pour assurer un futur à ces idiomes (je prends à dessein un terme
insatisfaisant mais hors conflit) dont la pratique nous apportent et importent
tant.
Je sais que ce constat de l’identité du référent
(c’est bien la même langue que parle un provençal sécessionniste et un
provençal occitaniste), est généralement nié par les sécessionnistes (je
désigne par là, sans porter le moindre jugement, ceux qui affirment que leur
parler est une langue à part entière et refusent l’idée de langue occitane),
qui invariablement invoque la graphie, mais l’argument est absolument fallacieux
et insoutenable : même s’il était graphié à l’aide des idéogrammes chinois, le
français, comme langue parlée, resterait le même ! En tout cas, il faut qu’ils
sachent, même s’ils refusent de l’admettre, que l’immense majorité des
occitanistes est infiniment plus proche de leur position de sauvegarde et de
promotion de la langue parlée que des quelques fabricateurs de langues unique
standardisée (type Pannocitan). Le fait qu’ils choisissent de s’allier, contre
les occitanistes, avec le pire ennemi de nos langues qui se puisse trouver est
une chose en vérité consternante et pitoyable, étrangère à toute forme de bon
sens : voilà à quoi conduit la dynamique des oppositions factices quand on les
laisse s’enkyster et se réifier, au lieu de travailler à les dissoudre par une
démarche réflexive et dialectique.
Les croisés à la rescousse des jacobins
Dans l’argumentaire de Charasse, que je fais
semblant de prendre au sérieux, même s’il ne l’est pas du tout (on verra qu’il
est un pur instrument en fait contre les langues régionales, toutes, et quels
noms qu’on leur donne), les détails amusants ne manquent pas.
Ce texte bref présente surtout une grossière
contradiction, puisqu’il réclame le même statut pour l’auvergnat, le limousin,
etc. que pour le breton, le basque, le catalan ou le corse : or, il s’agit
justement, là aussi, exactement comme pour l’occitan, de langues recouvrant un
ensemble dialectal ; ce sont donc des sécessionnistes locaux qu’il devrait en
bonne logique invoquer, et non des langues qui intègrent une pluralité de
formes dialectales et sont ainsi, sur le plan linguistique, dans la même
situation que l’occitan, justement. L’unique différence est qu’en
effet, ces langues ont acquise une légitimité historique que l’occitan n’est
encore pas parvenu à obtenir ou du moins qui reste dans son cas contestée. On
ne peut ici en énumérer les raisons ; cela pourrait et devrait faire l’objet
d’une grosse thèse de socio-linguistique et d’histoire, mais l’étendue
géographique de l’aire occitanophone et la terreur sécessionniste (cette fois
politique et non linguistique) qu’elle suscite, n’y sont certes pas pour rien,
outre de multiples considérations historiques, que l’on ne peut ici développer.
A ce sujet, Charasse invoque, après bien
d’autres, l’existence des « langues » de l’ordre de Malte, parmi lesquelles
figurent le français, l’auvergnat et le provençal, et non certes l’occitan… Or
chacun sait, ou peut aller constater dans les livres d’histoire et les
encyclopédies, que ces « langues » n’en étaient pas au sens où nous
l’entendons, mais des divisions administratives (on parlait aussi de «
provinces »), établies progressivement par l’Ordre des Hospitaliers de
Saint-Jean de Jérusalem. La langue d’Auvergne regroupait par exemple un bon
tiers du royaume allant d’Angoulême à Chambéry et de Besançon à Montélimar et
couvrait donc un ensemble qui n’avait pas de réelle unité linguistique
(Auvergne, Franche-Comté, Dauphiné, Bresse, Savoie, Lyonnais, Beaujolais,
Forez, Vivarais, Nivernais, Limousin, Bourbonnais, Berry, Angoumois, Marche,
Mâconnais). D’ailleurs même les rares partisans de l’existence d’une aire
linguistique médioromane (voir infra) sont obligés de parler d’une
ensemble linguistique pluriel. Il en allait du reste de même des quatre autres
« langues », créées à Chypre en 1301 (d’Italie, d’Aragon, d’Angleterre et
d’Allemagne) : la « langue » d’Allemagne par exemple intégrait aussi les
slaves, et l’Aragon embrassait l’ensemble de la péninsule ibérique (ce n’est
qu’en 1492, que pour des motifs strictement politiques, fut créée la « langue
de Castille). Aussi cet argument historique asséné par Charasse, ne
possède-t-il pas le début d’un commencement de preuve linguistique et montre
tout au plus qu’il n’y avait pas de « nation » (au sens où l’on parlait des «
nations » à l’époque médiévale) se reconnaissant comme occitane à une époque
où, par ailleurs, la « nation » française ne s’identifiait qu’à la seule partie
nord du pays actuel (je dis cela à l’attention des adeptes de la France
éternelle).
Le premier ministre, s’il le voulait ne
manquerait donc pas d’argument pour répondre à Charasse, sur tous les plans… Je
suis d’ailleurs curieux de voir ce qui en ressortira, tout en craignant d’être
fort déçu.
Bloquer le processus législatif
Quant aux raisons qui ont poussé Charasse à
intervenir, elles sont sans doute de deux ordres. Allons tout de suite à la
principale : elle est exposée dans un petit article paru dans l’Express
de Michel Feltin, largement favorable à Charasse. Il n’y a qu’à voir comment il
présente l’occitan : « Depuis une cinquantaine d’années, des militants du sud
de la France tentent, avec un certain succès, d’imposer « l’occitan » comme ‘la
seule langue’ du Midi. Une volonté qui fait s’étrangler les locuteurs, encore
nombreux, ‘des langues d’oc’, qui
ne se reconnaissent pas dans cette « création intellectuelle » née au XXe
siècle et fortement inspirée, en réalité, « des parlers languedociens (entre
Montpellier et Toulouse), comme l’explique le professeur de sociolinguistique
Philippe Blanchet ». On le voit, et ce n’est pas très étonnant,
l’incontournable Philippe Blanchet, grand contempteur provençaliste de
l’occitan (voir ici Langues et
cité : grandeur et misère de l’occitan), sert de caution intellectuelle, comme c’est le cas
dès qu’il s’agit d’assimiler les revendications linguistiques au séparatisme.
Qu’il existe face à Blanchet de très nombreux linguistes qui contestent sa
conception d’une pluralité de langues d’oc n’est pas un élément susceptible de
perturber notre journaliste charassien. « Provençaux, Béarnais et Auvergnats
protestent […] à intervalles réguliers pour demander la reconnaissance de
toutes leurs langues, cousines, certes, mais différentes » : cette manière de
présenter les choses évite évidemment de devoir reconnaître que les
occitanistes respectent en fait les mêmes différences et que les provençaux,
béarnais et auvergnats qui manifestent au nom même de ces différences pour la
reconnaissance de la langue occitane dans sa diversité sont sans doute beaucoup
plus nombreux que ne le sont les anti-occitanistes actifs (il n’y a qu’à
compter les participants aux manifestations des uns et des autres, quand il y
en a ! Car le mouvement séparatiste auvergnat par exemple ne semble guère
briller par sa capacité de mobilisation).
Mais peu importe, l’important est dans ce qui
suit : « Michel Charasse offre donc à ces derniers un soutien aussi pertinent
sur le fond que surprenant sur la forme […] : en évoquant « l’injuste
traitement discriminatoire entre langues reconnues et non reconnues », ce fin
juriste fait clairement allusion au principe d’égalité qui, s'il était malmené
par la loi sur les langues régionales que prépare Frédéric Mitterrand, pourrait
valoir à celle-ci une censure du Conseil constitutionnel. Une auguste assemblée
où Michel Charasse espère bien siéger prochainement... » Autrement dit, en se
présentant comme le paladin des langues que bafoueraient ceux qui reconnaissent
l’existence de l’occitan, pour spécieux que soit le raisonnement, Charasse
semble bien manœuvrer pour que le conseil constitutionnel censure la loi sur
les langues régionales que Frédéric Mitterrand devrait actuellement préparer.
En prenant fait et cause pour l’auvergnat, le béarnais, le limousin (qui pour
le coup ne lui demande rien, car il n’existe aucun séparatisme anti-occitan en
Limousin, mais seulement quelques patoisants isolés, comme Fernand Mourguet,
qui ne revendiquent même pas le statut de langue pour ce qu’ils parlent),
Charasse n’aurait donc d’autre objectif que de s’apprêter à combattre toute loi
de tutelle des langues régionales. Cette hypothèse est fort probable et
d’ailleurs une information récente semble l’accréditer qui, si elle est
confirmée, signerait une victoire sans qu’il n’y ait eu seulement à combattre :
Mitterrand serait en train de tenter de ne faire aucune loi, selon ce que son
conseiller aurait répondu aux basques d’Euskal Konfederazioa qui demandaient ce
mois-ci «quand est-ce que le projet de loi linguistique promis par le candidat
Sarkozy, confirmé par la ministre Albanel et par courrier, sera présenté au
Parlement ?» : « le ministère
de la culture s’interroge sur la pertinence d’une telle loi, considérant
que l’inscription dans la constitution est suffisante ». Telle fut la
réponse… S’il en était ainsi – ce qui semble hautement probable – cela serait
évidemment une régression considérable, et Charasse et ses pairs auraient gain
de cause en ayant eu à peine à lever le petit doigt en venant grossir
artificiellement le camp des opposants à l’occitan, de manière à renforcer
l’idée que la situation linguistique étant ingérable du fait des dissensions de
fond entre leurs défenseurs réels ou prétendus, mieux vaut ne rien faire. Ce
n’est évidemment que par une action collective efficace que l’on pourra
contraindre le ministre à légiférer, comme sa prédécesseure s’y était engagée.
Autrement dit, il faut être à Carcassonne le 24 octobre !
Michel Charasse, Pierre Bonnaud, Jean Anglade, même
combat !
Mais Charasse fait d’une pierre deux coups, car
son intervention satisfait aussi un électorat souvent en effet défiant par
rapport à cet occitan qu’ils croient étranger à leurs patois (alors que si on
leur dit « langue auvergnate », en effet, la relation avec ce qu’ils croient
être un idiome purement local est pour eux beaucoup plus évidente) et le petit
mouvement sécessionniste qui semble l’avoir inspiré.
En effet, comme l’ont bien remarqué quelques
internautes ici ou là (par exemple sur le site tradzone.net, ou sur le site du groupe Hysope dans une intervention signée J. F. Blanc) la
sortie de Charasse est redevable aux idées du géographe Pierre Bonnaud qui,
depuis des années, milite avec le cercle Terre d’Auvergne de Chamalières, pour
une graphie spécifique de l’auvergnat et surtout pour l’idée de l’existence
d’une langue auvergnate en relation avec le franco-provençal mais foncièrement
étrangère aux parlers méridionaux.
Pour se faire une idée
des idées de Pierre Bonnaud, on se reportera au site Terre d’Auvergne – surtout
à son Lexique
identitaire (sic) d’Auvergne – et aux
articles et ouvrages accessibles en ligne (et plus difficilement en librairie)
de cet auteur.
Il s’agit d’abord de
décrédibiliser les linguistes qui parlent de langue d’oc au singulier, du fait
de leur « engagement » politique prétendument cryptoséparatiste – exactement
selon la même phraséologie du soupçon utilisé par Charasse lorsqu’il parle des
occitanistes mus par des « arrières pensées politiques » (voir supra) ou de « l’inavouable » qui se
tiendrait caché sous les revendications des défenseurs des langues régionales
en génral (voir n. 1). Par contre, Bonnaud parlerait lui, évidemment, au nom de
la science pure laquelle, décidément, a bien du mal à s’imposer dans la
communauté scientifique. Il accuse ainsi les linguistes gagnés à l’occitan
d’avoir créé d’artificielles divisions internes à l’espace gallo-roman du
moyen-âge. Il s’appuie surtout sur les travaux d’Antony Lodge qui reprend,
dit-il, la position « juste de Gaston Paris, qui ne voyait que des transitions
». Or, la vieille théorie de Gaston Paris (1839-1903), toute au service de
l’unité nationale par la fiction d’un continuum linguistique qui unifierait
miraculeusement le territoire et par l’invention purement idéologique du «
francien », est aujourd’hui hautement critiqué et rejeté (voir l’article de Gabriel Bergounioux et, ici même, le
compte rendu de l’ouvrage de Bernard Cerquiglini, La
langue orpheline). Antony
Lodge, notamment dans son ouvrage, French,
from dialect to standard, reprend en effet un passage fameux de
Gaston Paris contre la distinction des langues d’oc et d’oïl («
Et comment, je le demande,
s'expliquerait cette étrange frontière qui de l'Ouest en Est couperait la
France en deux en passant par des points absolument fortuits? Cette muraille
imaginaire, la science, aujourd'hui
mieux armée, la renverse
et nous apprend qu'il n'y a pas deux
Frances, qu'aucune limite réelle ne sépare les Français du Nord de ceux du
Midi, et que d’un bout à
l'autre du sol national nos parlers populaires étendent une vaste tapisserie
dont les couleurs variées se fondent sur tous les points en nuances
insensiblement dégradées »). Lodge se fonde
surtout pour prouver la justesse des envolées lyriques de G. Paris, sur
l’absence de séparation géographique entre le nord et le sud alors que, selon
lui, les ruptures linguistiques sont dépendantes de frontières naturelles, et
en particulier des massifs montagneux (p. 75). Je dois dire qu’arrivé à ces
affirmations, dont tout le monde sait qu’elles sont complètement fausses (dans
combien de montagnes, parle-t-on les mêmes langues d’un côté et de l’autre ?),
je n’ai plus guère eu envie de poursuivre. Il n’empêche que Lodge, malgré tout,
contrairement à Bonnaud, ne rechigne pas à parler de langue d’oc et d’occitan
et semble ainsi bien éloigné de la position sécessionniste de Bonnaud.
Ce dernier d’ailleurs utilise non seulement Lodge, mais Paris de manière
vraiment étonnante, car il dit que celui, dans le fameux passage cité
ci-dessus, avait raison, mais « pour les parlers romans de la Gaule », alors
que l’éminent linguiste parlait tout aussi bien et surtout de l’état présent de
la France ; mais Bonnaud veut à tout prix démontrer qu’il existe un processus
historique conduisant à l’affirmation d’une forte identité linguistique
auvergnate permettant de revendiquer pour celle-ci le statut de langue autonome
en dépit du bon sens et, en fait, contre Paris et Lodge eux-mêmes ![2] Ce petit exemple en dit très long sur le
sérieux de la démarche, qui consiste principalement à tenter de dégager une
aire linguistique médioromane «
s’étendant originellement de la Seine à la Garonne, puis plus tard, après une
première phase de recul, de la Loire au Lot : non une « troisième langue
gallo-romane », mais un groupe de langues régionales originellement apparentées
plus spécialement du fait des conditions de peuplement et de romanisation. La
partie entre Loire et Massif Central a été francisée entre le moyen âge et la
fin de l'époque moderne. La bande méridionale de cette aire comprend le
Limousin (médioroman occidental), l’auvergnat (médioroman central), le «
franco-provençal » et le dauphinois (médioroman oriental). Toponymes et
patronymes attestent la spécificité et l’unité (relative cependant ! ) de cette
vaste bande », unité en effet plus que relative, au point que son
affirmation semble bien relever foncièrement de l’arbitraire. Car tout le
raisonnement historico-géografico-linguistique a en fait pour but d’affirmer
que cette soi-disant aire médioromane est dominée par l’auvergnat : « L’auvergnat […] fut toujours le représentant le
plus remarqué [de cette aire] du fait de son originalité particulièrement forte
» et de renvoyer évidemment à la « langue d’Auvergne » de l’ordre de Malte (au
moins sait-on ainsi qu’elles sont les sources « scientifiques » de Charasse.
Comment un raisonnement à ce point téléologique, construit d’entrée de jeu dans
le but de montrer que l’auvergnat est le parler le plus remarquable, le plus important
et le plus fort d’une hypothétique médioromanie découpée ad hoc pour lui servir
d’écrin, pourrait-il en effet être pris au sérieux ?
Décidément,
tout ce qui précède devrait motiver les auvergnats – et les autres – à aller
manifester en masse et sans état d’âme à Carcassonne samedi prochain…
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Voici l’extrait de son
intervention :
« M. Michel Charasse. Lorsque l’on parle de réviser
la Constitution, les propositions les plus inattendues sont souvent formulées.
Je ne suis pas le seul dans cette assemblée à avoir été surpris par
l’apparition dans ce projet de révision constitutionnelle, à l’issue des débats
de l’Assemblée nationale, d’une mention visant à classer les langues régionales
dans le patrimoine de la France.
Car, après tout, on
pourrait profiter de la révision de la Constitution pour classer dans le
patrimoine national tout ce qui est considéré comme monument historique depuis
la loi de 1913, y compris la gastronomie dont la France demande officiellement
à l’UNESCO de la reconnaître comme patrimoine de l’humanité ! Si la gastronomie
entre dans le patrimoine de l’humanité, elle entre nécessairement dans le
patrimoine de la France puisque la France fait partie de l’humanité. Enfin, la
potée auvergnate classée monument historique !
M. le
président. Et la choucroute !
M. Michel
Charasse. C’est une chose que je
n’aurais pas cru voir avant ma mort ! (Sourires.)
En tout cas, nous voyons
bien que cette mention des langues régionales n’a rien à faire dans la
Constitution. (Applaudissements sur plusieurs travées de l’UMP.)
M. Alain Gournac.
Rien du tout !
M. Michel
Charasse. Que la Constitution
dise que le français est la langue de la République – grâce au roi François Ier
–, cela va de soi, c’est la base et c’est ce qui définit le mode des échanges,
notamment juridiques et officiels. Mais qu’on aille au-delà en ajoutant cette
précision concernant les langues régionales, c’est véritablement inouï !
Et si, en plus, cette
mention se limite à préciser que les langues régionales font partie du
patrimoine, de deux choses l’une : soit il ne sert à rien de l’inscrire dans la
Constitution puisque l’on peut parvenir au même résultat par d’autres voies
législatives, soit quelque chose d’inavouable se cache derrière.
Certes, notre collègue
rapporteur, M. Gélard, nous dit…
M. Jean-Jacques
Hyest, rapporteur. C’est moi le rapporteur !
M. Michel
Charasse. Mon cher ami, veuillez
excuser cette erreur !
M. Patrice Gélard.
Je ne suis pas vexé !
M. Michel
Charasse. Notre collègue
rapporteur, M. Hyest – je rends à César ce qui est à César –, nous dit que
cette mention n’a pas de portée normative et c’est ce que je crois
personnellement.
Mais je suis persuadé
que ceux qui l’ont introduite sous cette forme ne sont pas assez naïfs pour
introduire dans la Constitution des dispositions non normatives et qu’ils nous
cachent quelque chose.
En fait, ils cachent
leur intention de contourner la décision du Conseil constitutionnel…
M. Adrien
Gouteyron. Bien sûr !
M. Michel
Charasse. …concernant la Charte
européenne des langues régionales ou minoritaires dont nous savons tous que,
compte tenu de ses règles actuelles, la République ne peut pas la ratifier, en
raison de certaines de ses dispositions en tout cas, dont le Conseil
constitutionnel a dit qu’elles portaient atteinte à l’unicité du peuple
français, à l’indivisibilité de la République et au principe d’égalité des
citoyens devant la loi, trois fondements essentiels de la République.
Ou cette mention ne veut
rien dire et il faut la supprimer, ou elle signifie que l’on pourrait demain
considérer, par exemple, que cet élément du patrimoine nécessitant une
protection particulière et renforcée, celle-ci passe nécessairement par la
ratification de la Charte. Dans le premier cas, c’est inutile, dans le deuxième
cas, c’est dangereux, c’est pourquoi je propose la suppression de cet article
qui n’a pas sa place dans la Constitution ! (Applaudissements sur plusieurs
travées de l’UMP.) »
[2] Pierre Bonnaud, De
l’Auvergne : un fil d'Ariane pour aller de la confédération arverne au IIIe
millénaire, Clermont-Ferrand, éditions CRÉER, 2003, p. 13.
[3] L’article
oublie ainsi d’autres associations occitanes présentes en Auvergne : Piaron
Pinha, Lo Convise, la Mantenença
d’Auvernhe dau Felibrige (Maintenance d’Auvergne du Félibrige)…
09 octobre 2009
Peut-on parler breton dans une composition française ?

Dessin de Yann Sohier
Peut-on parler breton dans une composition française ?
Mona Ozouf, Composition française. Retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, 2009.
Ce livre, qui est à la fois et successivement, un essai d’ego histoire et une réflexion approfondie sur le conflit dans l’histoire de France depuis la Révolution de l’universel abstrait et de la diversité concrète, intéresse de bout en bout les questions sur lesquelles j’essaie de réfléchir et de débattre sur ce blog. Il est aussi écrit avec une grande clarté, une grande précision et concision. Mona Ozouf manifeste une remarquable capacité de distance et de mesure dans le récit familial, une émotion toujours contenue et dénuée de toute complaisance. Mon seul bémol dans ce registre, piégé que je suis par le titre, mais aussi un peu agacé par l’itinéraire d’une première de la classe qui n’a jamais quitté les écoles de sa vie [1], est qu’en effet, le livre trahit par moment assez fortement le travail appliqué de composition française. C’est ainsi d’ailleurs tout le rapport avec l’école laïque qui se trouve engagé, au centre du récit, mais aussi de la réflexion souvent aiguë de l’auteure.
La fille de Yann Skolaer
Mais il y a d’abord cette histoire singulière qu’elle relate ; Mona Ozouf est la fille d’un militant breton, Yann Sohier, instituteur proche du parti communiste, anticlérical et antifasciste, qui correspondit avec Célestin Freinet. Sohier, mort prématurément en 1935, à peine âgé de trente-trois ans, rédigeait seul une revue, Ar Falz, La Faucille, animé par le projet de répandre en Bretagne « les paroles émancipatrices des Reclus, Ibsen, Tolstoï, Proudhon, Renan, Kropotkine » (extrait de Ar Falz cité par M. Ozouf, p. 37). Il fut membre du Parti national breton, mais son attitude par rapport au fascisme montant fut sous sa plume on ne peut plus ferme, lorsqu’il qualifiait par exemple la revue Breiz da zont (Bretagne future) de « torchon jésuitique et fasciste » et ses auteurs de « petits papistes anti-juifs ». Mona Ozouf, pour autant, n’héroïse nullement son père, insiste sur la complexité et la versatilité des positions en ces temps troublés, laissant entièrement ouvert ce qu’auraient pu être les années de guerre de Yann Skolaer (Jean le maître d’école). Elle n’en remet pas moins à la place qu’elle mérite le livre détestable de Françoise Morvan (Nationalisme et dérive identitaire en Bretagne, Actes Sud, 2002), qui voit dans le racisme « la pente constante du mouvement breton » et dénonce ce qui aurait été le « flottement institué », l’ambiguïté de Sohier. Encore aujourd’hui, du reste, Sohier est traîné dans la boue d’un site minable dépendant apparemment de La Libre Pensée (ce qui n’est guère à l’honneur de cette dernière[2]), où des citations de documents tronqués, non analysés, non contextualisés, tiennent lieu de condamnation sans appel. Preuve en tout cas, s’il en fallait, que le combat de Sohier reste dans ses aspects essentiels (lutte pour la dignité de la langue et de la culture bretonnes) parfaitement d’actualité.
On aurait pourtant du mal à l’imaginer si l’on s’en tenait à la presse nationale qui rend compte du livre de Mona Ozouf, généralement de la manière la plus dithyrambique, mais en évitant presque systématiquement d’entrer dans le vif du sujet. Ainsi, Marc Riglet, dans le Magazine Littéraire, fait-il de Sohier « un militant régionaliste », voué « à la conservation des traditions et de la langue bretonnes ». Pourtant Mona Ozouf insiste bien sur le fait que son père se disait « patriote breton » et que son souci était bien plus profond et a plus ambitieux que la « conservation ». Du reste, elle prend soin d'exposer ce que l’on pensait chez elle du « folklore », tenu « pour un opium du peuple, la draperie décorative qui sert à dissimuler l’oppression double qui s’exerce sur le peuple breton : comme breton, puisque il sait lire et écrire la langue dont il ne se sert pas, mais n’écrit ni ne lit celle qu’il parle à la mer et aux champs ; et comme peuple, car il n’a évidemment pas été mieux traités que « les prolétaires de tous les pays » (p. 100). Je citerai aussi un autre court passage qui montre combien la question n’est pas celle de la « conservation », mais bien celle, toute différente, de la « désaliénation » sociale et culturelle : « Rien à la maison ne nous est plus familier, et objet de commentaires plus navrés, que le type du « Breton honteux ». Ce ne sont pas du reste les paysans aliénés que nous incriminons, mais l’espèce bien plus méprisable des « tudgentil », les petits bourgeois honteux de leur appartenance » (p. 97). Tel était l’état d’esprit de Sohier et de sa femme, mais, comme on le voit, tous les avertissements et toutes les précisions du monde n’y font rien : les grilles de lecture et le vocabulaire qui va avec demeurent les mêmes. Jean Mauduit, sur Canalacadémie, n’hésite pas à faire de cet engagement contre « l’impérialisme linguistique » de la France, le résultat d’une réaction personnelle aux brimades subies à l’École normale d’instituteurs de Saint-Brieuc, qui, du coup, rend Sohier presque excusable de ce qui est spontanément perçu comme un égarement : « Les révoltes sont toujours vécues au singulier et chacun tire de sa sujétion personnelle des conclusions générales, qui se transforment aisément en posture idéologique ». Comment en effet expliquer une posture aussi saugrenue que la dénonciation de l’impérialisme linguistique du français, sinon par les aléas psychologiques de l’histoire individuelle ?
Ce n’est en tout cas pas ce que fait Mona Ozouf, même si elle ne se prive pas d’entretenir une ironie bienveillante avec la phraséologie politique de son père, qu’elle désapprouve pour une part importante, pour les raisons que l’on verra, en respectant cependant sa démarche militante et sans désavouer sur le fond bien de ses idées.
Les trois mondes de Mona
Elle n’a que quatre ans lorsque son père meurt et elle sera élevé par sa mère, directrice de l’école de Plouha, et sa grand mère maternelle, très belle figure de femme bretonne bretonnante (le livre contient d’ailleurs d’intéressants développement sur la place des femmes dans la société des pêcheurs et paysans bretons), dont son père exigeait qu'elle lui parle breton. De sa grand-mère, elle évoque notamment la « langue vigoureusement accentuée, délibérément concrète : on ne pouvait jamais oublier, en [l’]écoutant […], de quel monde rural, savoureux et dru, en train de s’effacer, elle venait » (p. 70). J’ai souvent dit ce que je pensais de cette opposition entre les langues prétendues de l’abstrait et celles qui auraient reçu le concret en partage, entre la « saveur » de la langue des paysans et la fadeur de la langue des citadins ; Mona Ozouf est loin d’introduire une distance critique par rapport aux représentations sociales usuelles de langue, qu’elle déplore pourtant par ailleurs ; le breton de sa grand-mère paysanne est ainsi saisi du dehors, à travers le vocabulaire attendu et contenu de la bourgeoisie policée et cultivée à la mode de Paris. Cela est dommage, il existe sans nul doute d’autres façons d’approcher, en français, l’altérité linguistique et sociale. A plusieurs reprises, l’auteure décoche des flèches contre la sociologie de Bourdieu ; celle-ci au moins a-t-elle le mérite de nous pousser à nous défier de ce type d’image et de vocabulaire si largement partagé. Voilà comment je commence un paragraphe pour souligner les qualités du récit et des analyses du livre et le termine en cédant au penchant de la critique…
L’une des réussites de l’auteure, en tout cas, est de montrer comment l’enfant qu’elle était, évoluait simultanément dans trois mondes séparés par d’invisibles cloisons étanches : la maison engagée dans la cause bretonne et qui, ainsi, faisait « sécession », l’église, lieu inégalitaire par excellence, et où la langue n’est que le dernier « rempart contre l’impiété », l’école laïque enfin, lieu de l’égalité et du mérite qui comblait la petite fille modèle malgré les fortes limites pédagogiques de ses institutrices.
« L’école, et c’est là sa merveille, s’ingénie à nous rendre pareils » (p. 105) ; « elle est le lieu d’une bienheureuse abstraction, on y est hors d’atteinte de ce qui, à l’extérieur, est menaçant ou douloureux » (p. 108). Hors d’atteinte de l’extérieur, et surtout absolument fermée à la vie au dehors, à ce qui se passe autour d’elle : « Sur tout ce que la maison m’apprend, l’école est muette. Bien sûr, pas un mot de breton […]. Jamais un conte breton. Pas la moindre chanson bretonne. Et rien sur les métiers bretons : on fait silence sur les activités de nos parents […]. Nous sommes habituées à ne voir dans nos livres de lecture que des villages roses et bruns, alsaciens de préférence, tuiles, colombages, pignons pointus, cigognes, nœuds de soie noire des filles, pipes des vieillards » (p. 115). Mais la bonne élève, éternellement redevable à sa propre réussite, se reprend aussitôt, et attribue ces défauts à l’équipe enseignante prise dans la routine et sourde aux injonctions pédagogiques (ce ne sont pas pourtant ses institutrices qui ont écrits ses livres de lecture !) : « J’inclinerais aujourd’hui à penser que s’il régnait un tel silence en classe sur nos entours, si on faisait si peu de cas de nos ressources, la faute en revenait à une certaine indolence et à l’imperméabilité des institutrices aux consignes pédagogiques » (p. 119). En effet, elle « sait », du savoir de l’historienne (qui commença tout naturellement sa carrière de chercheur par l’étude de cette école à laquelle elle devait tant), que ces pratiques, qui provoquaient l’exaspération « de la maison », n’étaient pas véritablement représentatives. « Je ne peux plus aujourd’hui partager le procès de la maison. J’ai lu les livres nuancés et équitables de Jean-François Chanet et d’Anne-Marie Thiesse, j’ai participé moi-même aux enquêtes sur les instituteurs ; je sais que les instructions officielles, les revues pédagogiques et même le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, bible absolue, ne cessaient de déplorer les programmes conçus a priori, identiques pour le Nord et le Midi, et recommandaient de toujours commencer, dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie, par ce que les enfants avaient sous les yeux » (p. 117). Il y a là un problème, car il me semble que ce que fait surtout apparaître l’expérience de Mona Ozouf est en effet un hiatus, au moins relatif, entre les instructions officielles et les pratiques effectives, à Plouha comme en bien d'autres lieux. Car il ne s’agit nullement d’une expérience isolée ; les témoignages d’une fermeture ou cécité à peu près complète de l’école au local sont innombrables. Et surtout, ils se répètent dans le temps… Á quelques petites différences près, j’ai vécu la même chose en albigeois dans les années soixante. Et puis, qu’en est-il aujourd’hui ? L’École est-elle plus ouverte à l’histoire et à la culture locale qu’autrefois ? Manifeste-t-elle un intérêt pour les « cultures d’origine » de ses élèves issus de familles immigrés ? Que disent à ce sujet les instructions officielles et les manuels ? Les travaux entrepris à ce sujet par James Costa (article à paraître dans la revue Lengas) sont assez édifiants… Pour ne rien dire de la relation aux langues régionales, qui reste un sujet épineux entre tous ; l’école publique, malgré les trop rares expériences de classes bilingues, allant jusqu’à ne pas même envisager ni imginer les quelques heures d’alphabétisation qui permettraient aux élèves de pouvoir au moins déchiffrer les panneaux bilingues en breton ou en occitan. Autrement dit, la question, à laquelle s’empresse de répondre Mona Ozouf de manière assez rassurante en s’appuyant sur les travaux de Chanet et de Thiesse, est toujours d’actualité et, y compris sur le plan historique, reste ouverte. Constater en effet, par exemple, que la pratique du « signal » n’était pas préconisée par les directives officielles n’a pas empêché, comme le remarque Philippe Martel dans son livre récent (voir ici même L’École française et les patois), sa très large application. Il pourrait en être de même de l’attention pédagogique pour ce que Mona Ozouf appelle joliment les « entours » et dont elle admet les limites, en vérité extrêmement étroites (exclusion de la langue, du social, etc.).
Elle fait cependant un constat très intéressant, en confrontant la culture et les livres proposés par l’école et ce qu’elle pouvait lire chez elle : « Quand j’entends aujourd’hui les pamphlets anticommunautaristes moquer lourdement les cultures minoritaires puériles, radoteuses et frileuses, je ne peux me retenir de comparer les deux bibliothèques de mon enfance. La plus universaliste n’était pas celle qu’on aurait cru » (p. 125). C’est grâce à une revue littéraire bretonne, Gwalarn, qu’elle apprend « le nom d’auteurs et d’œuvres dont l’école, et même plus tard le collège, ne soufflent mot : Tchekhov […], Eschyle et Hawthorne […]. Montrer que la langue bretonne était capable de rendre les nuances de la grande littérature, qu’elle n’était pas une langue morte […] Mon père avait lui aussi entrepris une traduction de Longfellow, en passant à moi » (p. 88). Elle disposait également chez elle d’une riche bibliothèque, ouverte au monde celtique et, en général aux minorités, galloises, provençales, etc. Ainsi lisait-elle le Barzaz Breiz, mais aussi le Mabinogion et le Kalevala, les œuvres de Liam O’Flaherty, de Synge, de Mistral… Cette bibliothèque accueillait « une foule de minorités culturelles, pour peu qu’elles fussent méprisées ou combattues. L’égalité, ici, en cela bien différente de celle de l’école, était l’abolition des injustices faites aux différences » (p. 148).
Ainsi, Mona Ozouf soutient-elle ce paradoxe fort intéressant : la culture révoquée comme particulariste et localiste par l’idéologie républicaine s’avère autrement plus universaliste que celle de la bibliothèque laïque. C’est une vieille idée reçue jacobine, dont l’auteure, en travaillant sur la Révolution française, a pu rencontrer à son état naissant (du moins sous sa forme républicaine, car elle était elle-même héritée du centralisme de la monarchie absolutiste) : « la province […] est vouée à incarner le particulier. Paris échappe à cette caractérisation péjorative, puisque par une vertigineuse cascade d’équivalences la capitale révolutionnaire s’identifie à la raison universelle » (p. 190). C’est ainsi que l’invocation de l’universel par la culture élaborée dans le lieu du pouvoir central cache si souvent le particularisme le plus mesquin. Comme l’auteure le constate : « l’idée que la France a reçu en partage l’universel dans sa particularité n’a pas quitté l’horizon de ce que je suis tentée d’appeler le républicanisme chimérique » (p. 235).
Deux images de la France
La dernière partie du livre est d’ailleurs constituée par un essai sur la dialectique de l’universel et du particulier dans l’histoire de la France moderne à partir de la Révolution, dont l’auteure est une éminente spécialiste. Deux représentations du pays s’opposent : « La France est la revanche de l’abstrait sur le concret », selon la formule de Julien Benda ; « la France est un vieux pays différencié », dit au contraire Albert Thibaudet. Bataille remportée depuis longtemps cependant par les premiers : la France des seconds « sait que la nation politique, sûre d’elle-même et dominatrice, n’a jamais été amicale pour la nation culturelle ; et que celle-ci, pour l’essentiel, a perdu la bataille des symboles » (p. 14). Formule remarquable, que les nombreux recenseurs de l’ouvrage feraient mieux de méditer avant d’évoquer le « régionalisme » et l’esprit de « conservation » de Yann Sohier.
Avant toute chose, il faut dire que l’historienne revendique son adhésion, quasi religieuse, aux idéaux révolutionnaires, en liaison avec son expérience de l’école laïque : dans la définition de la République, dit-elle, « comme « la confédération sainte d’hommes qui se reconnaissent semblables et frères », je reconnaissais une fois encore le credo de mon école primaire, la foi, immédiatement professée, dans l’universalité des hommes » (p. 182). Il est vrai que ce credo est devenu notre religion laïque, car il s’agit bien de croyance et de religion ; je ne parle pas ici en mécréant, mais tout au plus en philosophe, car c’est bien au nom de cette universelle fraternité que nous revendiquons l’égalité des langues et des cultures. C’est là le fondement métaphysique, ou plutôt théologique (une théologie de l'humain) de notre combat, et nous ne pouvons nier qu’il a, non pas exclusivement, mais grandement partie liée avec l’histoire de la Révolution. Dans l’expérience révolutionnaire, cet universalisme se fit cependant bien en un lieu précis, le lieu du pouvoir arraché à la royauté, la ville de Paris, et contre toute forme de particularisme régional, contre toute reconnaissance des régions (dont pourtant souvent les révolutionnaires étaient eux-mêmes issus) appréhendées dans leurs différences : « La couleur, la mémoire et l’esprit des lieux, nul ne songeait plus à les invoquer. Encore un mois, et la division départementale devait leur porter un coup fatal ». Comme le dit « un témoin perspicace, ceux qui n’avaient été jusque-là « que des Provençaux, des Normands, des Parisiens, les Lorrains »[3] – individus inférieurs par conséquent –, allaient désormais devenir français » (p. 185). L’ambition révolutionnaire condamnait, « dès l’origine à ignorer les appartenances particulières. De là à traiter celles-ci comme plaintes réactionnaires, voire comme entreprises contre-révolutionnaires, il n’y a qu’un pas » (p. 186). Ce pas, comme on le sait, fut vite franchi dans le combat paranoïaque contre le fédéralisme : durant le printemps et l’été 1793 « la répression de l’insurrection fédéraliste […] vient sceller le sort des particularités régionales » (p. 188). Pourtant, nous dit Mona Ozouf, dans les revendications des Girondins, on ne trouve « pas l’ombre d’une tentation séparatiste, et même pas d’affirmation de la singularité régionale. En revanche, on peut y voir grandir la méfiance envers la capitale » (p. 189), méfiance ô combien fondée : « C’est donc l’adversaire montagnard qui interprète les revendications des administrations modérées comme une volonté criminelle de sécession. C’est lui qui transforme le conflit entre la province et Paris en une lutte de la particularité contre l’unité » (ibid.).
C’est dans ce climat que se développe l’idée de la nécessité de l’éradication des « patois » ; alors qu’au début de la Révolution les idiomes locaux n’étaient perçus que comme de simples obstacles à la diffusion des idées nouvelles, pour Barère, dont tout le monde connaît la formule (c’est en substance le leitmotiv des soi-disant libres penseurs, qui sont restés sur ce point bloqués sur cette position absurde et paranoïaque), « le fédéralisme et la superstition parlent bas breton » (p. 191).
Mona Ozouf examine les effets paradoxaux de la chasse aux patois : « … en combattant ce que l’abbé Grégoire appelle « le fédéralisme des idiomes », ils font prendre conscience aux Occitans et aux Bretons de la spécificité de ce qu’ils appellent des patois. Alors même qu’ils ont entrepris de les faire disparaître, ils aperçoivent la connexité de la langue avec le « génie » d’un peuple » (p. 202) ; « en combattant la différence régionale au nom de la raison, [la Révolution] invente le régionalisme du sentiment. Ce sont Grégoire et Barère, désormais épinglés comme les assassins de la diversité, qui donnent au Midi son identité linguistique, à la Bretagne sa personnalité spécifique » (p. 204). L’existence d’une dialectique de ce type est indéniable, mais elle ne reposait bien sûr pas sur rien et c’est quand même un peu trop prêter aux riches que de dire qu’il revient à Grégoire et à Barère d’avoir conféré leurs identités aux régions ; c’est identité, sous des formes en effet sans doute en partie différentes, existaient fortement sous l’Ancien régime, et l’intervention des partisans de l’anéantissement n’ont fait que travailler sur ce qui existait bien sûr avant. Mais cette idée du monopole de la raison par la nation républicaine et par sa langue exclusive (Mona Ozouf cite Dulaure, inventeur de l’enquête ethnographique : « l’homme se dépouille de son caractère local à mesure qu’il devient instruit et raisonnable », p. 203) qui, de ce fait, conduisait à reconsidérer les régions et leurs patois du point de vue du « sentiment », est fort intéressante. Pour autant, nous ne sommes pas encore tout à fait disposés à dresser des statues à Barère et à l’abbé Grégoire : nos adversaires s’en chargent d’ailleurs fort bien !
Surtout, Mona Ozouf est très attachée à dresser la généalogie de ces deux visions de la France, dont on comprend qu’elles sont pour elle complémentaires (ce qu’elle déplore en fait est l’équilibre manqué et le triomphe au moins symbolique – moi je dirais réel dans ses effets – de l’une sur l’autre). Elle les voit apparaître dès le début, dans les jours qui suivent la fuite à Varennes et l’arrestation de Louis XVI, à travers tout ce qui différencie les Cordeliers des Brissotins : « l’unité cordelière supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposée d’en haut et identique pour tous ». Chez les Brissotins, on met au contraire au contraire démocratie représentative et, dénuée du « fétichisme de l’unanimité » (p. 208), on est attaché à la formation d’une opinion publique « qui monte du social, n’est pas dans les mains de l’autorité politique. La logique d’une croyance à la prééminence du social sur le politique, à l’enracinement de l’opinion publique dans la liberté des sujets, c’est la renonciation au volontarisme politique » (p. 209). Ainsi, l’historienne, découvrit-elle « que les résistances à une république jacobine étaient apparues à l’intérieur même du projet républicain » (p. 210).
Certes, mais pour autant l’autre projet, indiscutablement plus démocratique, se donna-t-il jamais véritablement les moyens de penser la pluralité culturelle et linguistique ? Force est de répondre par la négative, quand on voit Mona Ozouf, faire l’éloge de Jules Ferry, comme digne descendant des Brissotins; Jules Ferry dont l’idéal, dit-elle, est « aussi éloigné des lamentations vulgaires contre la centralisation que des ferveurs jacobines » (p. 213). Il faudrait qu’elle nous dise tout de même ce qu’elle entend, à l’époque de Ferry, par « lamentations vulgaires contre la centralisation », centralisation dont l’ancienne élève de la rue d’Ulm ne juge certes pas qu’elle mérite d’être substantiellement mise en question[4]. L’idéal de Ferry, en tout cas, selon elle, « est qu’il puisse enfin exister en France, face à l’État, le contrepoids d’une société autonome, riche, comme en Angleterre, d’une presse libre pour enseigner aux individus leurs droits, d’associations pour les défendre, de meetings pour les proclamer… » (ibidem). Cette république de Ferry « devrait donc, en bonne logique, être plus accueillante aux traditions particulières » (p. 214). Or il n’en est rien, comme elle doit bien le reconnaître : « Si Ferry leur reste à ce point aveugle, c’est en vertu du singulier diagnostic qu’il porte sur les antagonismes qui menacent en France la cohésion nationale », la parti de la calotte et les laïcards, ces « deux nations ennemies » nées de la Révolution (p. 214). Mais c’est surtout, me semble-t-il que Ferry, même et surtout s’il n’en parle jamais, identifie la persistance des patois à laquelle l’école obligatoire doit mettre enfin un terme, à l’ennemi du progrès et du triomphe des idées de la Révolution. C’est là le sens même de sa politique scolaire. Mona Ozouf ne croit pas du tout que, comme certains le soutiennent, c’est « parce que Ferry pense toujours à ces langues menaçantes qu’il n’en parle jamais » (p. 215), car, à quelques exceptions près, « la francisation, réputée bénéfique, est alors un credo commun » (p. 216). Certainement… mais justement, l’élément linguistique s’avère alors un enjeu majeur ; il s’agit bien d’achever, ou d’accomplir le travail de la Révolution et il est clair que les idées jacobines en la matières avaient triomphé dans l’esprit même de ces républicains qui créèrent les mairies, donnèrent le droit d’association et luttèrent pour l’école obligatoire, évidemment exclusivement en français… Cette évidence, qui associait le français à l’instruction et les patois à l’ignorance était du reste un acquis fort ancien, qui remontait bien en deçà des jacobins et de la Révolution.
Et voilà qu’en fin de compte, sur la question de la langue, Thibaudet se trouve d’accord avec Barrère ; ainsi se trouvent réconciliées la France de l’unité abstraite et celle des différences composées, car le travail de composition suppose que les différences culturelles consistantes soient éliminées ou folklorisées : « L’aménité de Thibaudet, écrit Mona Ozouf, vient buter sur une exception, qui jette un doute sur sa description apaisée : la violence faite aux langues régionales. Plus on célébrait les différences semées par la nature dans les terroirs, et plus intolérable paraissait la diversité des idiomes, tant on faisait de la langue le plus puissant des facteurs d’identité » (p. 224).
Le salut par la hiérarchie
Ainsi, malgré ses efforts pour dégager de l’histoire une France républicaine antijacobine, l’auteure doit-elle convenir que celle-ci se donne une conception géographique de la diversité (« les différences semées par la nature ») qui annule en réalité les différences culturelles consistantes, les réduits aux spécialités régionales et aux poupées des Provinces.
Ainsi Mona Ozouf doit-elle admettre « la volonté éradicatrice de l’enseignement républicain, et la crispation des maîtres qui le dispensaient » (p. 225) et ne peut-elle que sourire à la proposition de Maurice Agulhon « qui incline à penser que l’État, en imposant le français à l’école, avait voulu donner au peuple « la possibilité de jouer sur deux registres d’expression, dont bénéficiaient déjà les bourgeoisies provinciales » » (p. 226-227). La réalité, dit-elle, est bien différente : « Il y a une langue écrite, enseignée, langue du journal, du suffrage universel, de l’école, de la caserne, du commerce, clé pour le monde moderne ; prestigieuse donc, une langue haute. Et une langue parlée, chuchotée plutôt, réservée au cercle proche et aux émotions partagées, incapable d’ouvrir les portes de l’emploi ; une langue basse, comme on dit que messe basse. La reléguer au cercle privé, c’est à terme la condamner à mort. Le temps y travaillera de manière plus efficace encore que la répression » (p. 227). Ce plaidoyer est évidemment fort juste, qui la conduit à relever ce que peut bien avoir de déraisonnable et, en substance, d’antidémocratique (bien qu’elle n’utilise pas le terme) les levées de bouclier contre la formule ajoutée récemment à la constitution (« Les langues régionales appartiennent à son patrimoine ») : « Cette simple adjonction, purement déclarative et nullement prescriptive, a paru pourtant constituer une agression contre l’État-nation, une insupportable offense à un républicanisme qui ne conçoit de citoyens qu’arrachés à leurs appartenances » (p. 228). Elle propose d’ailleurs une bonne critique de l’énoncé constitutionnel introduit en 1992 selon lequel « la langue de la République est le français » : « doit-on comprendre que le français est la langue républicaine par excellence ? Pourquoi n’avoir pas, plus simplement, écrit que le français est la langue officielle de la République ? » (p. 255). Elle démonte aussi très efficacement les fantasmes anticommunautaristes : « a-t-on jamais entendu les femmes parler d’elles-mêmes comme communauté ? Existe-t-il autrement que dans les outrances républicaines quelque chose comme une communauté occitane ? Et quel Catalan, quel Breton dirait que son appartenance établit une supériorité, ou même une étrangeté telle qu’elle lui interdit la communication avec les autres hommes ? » (p. 240) et se gausse justement de Régis Debray qui nous a appris que « la démocratie qui honore les communautés, est amnésique, quand la République, elle, est toute histoire » (p. 239).
La solution qu’elle propose, pour une meilleure reconnaissance de la diversité culturelle et des « langues régionales », fait cependant apparaître les étroites limites de cet engagement. Elle repose sur la notion de « hiérarchie », empruntée à Louis Dumont, entre les valeurs jugées supérieures par le sujet social et celles auxquelles il accorde un statut subordonné : « il nous faut distinguer les différents niveaux de nos vies, déterminer ceux où domine le point de vue du collectif et ceux où la particularité retrouve ses droits » (p. 247). Ainsi la subordination de la province à Paris, des particularités bretonnes (saisies comme individuelles) aux valeurs nationales (seules dignes d’être qualifiées de « collectives », comme si la pratique d’une langue pouvait être autre chose que collective !), est-elle pleinement justifiée ; il s’agirait seulement – mais reconnaissons que ce serait déjà en effet énorme – d’accorder réellement la possibilité d’expression et d’apprentissage des langues minoritaires : « … il faudrait en retour que soit abandonné le mépris constamment montré à la valeur subordonnée ; qu’on cesse d’assimiler toute langue minoritaire à un patois, et tout patois à une servitude ; et qu’on ouvre libéralement les possibilités d’apprentissage et de perfectionnement de ces langues aux individus qui le souhaitent » (p. 257). Une subordination bienveillante et respectueuse… Voilà la solution, et nous sommes bien loin, évidemment, du principe d’égalité. Mais celui-ci – l’égalité des différences, dans la différence – remettrait en cause le travail de composition à la française, travail de hiérarchisation et de subordination, à partir du centre du pouvoir et du savoir, et de cela, il n’en est pas question.
Jean-Pierre Cavaillé

Les grands parents maternels de Mona Ozouf le jour de leurs noces
"Vêtus de noir, sans même le brin de fleur d'oranger à la boutonnière, mes grand-parents sont raides l'un à côté de l'autre, regardant fixement l'objectif, attestant que le mariage est une chose grave : la romance, on le sent, aura peu de places dans ces vies rugeuses. Ils ne se sourient pas, ne se touchent pas. Ici, pourtant, la main de ma grand-mère est posée sur l'épaule de son jeune époux, dans un geste d'appropriation tranquille", p. 55.
[1] « … des écoles, je ne suis jamais sortie », p. 103.
[2] Voir, ici même, Libre pensée et monothéisme linguistique.
[3] Duquesnoy, 4 nov. 1789, Archives parlementaires, t. IX, p. 671.
[4] On peut d’ailleurs noter qu’elle pense incidemment la capitale comme le lieu par excellence de l’accès à la citoyenneté française, lorsqu’elle dit que les associations de Bretons et d’Auvergnats à Paris, loin d’avoir été des repaires de communautaristes (ce en quoi elle a tout à fait raison) « ont contribué à faire transiter les nouveaux arrivés à Montparnasse ou à Austerlitz jusqu’à la citoyenneté française » (p. 237). Ce qui implique qu’à Saint-Brieuc ou à Mende, ils étaient bien français mais non encore citoyens !