17 décembre 2008
Villers-Cotterêts et la langue qui n’avait pas de nom

Villers-Cotterêts et la langue qui n’avait pas de
nom
La note que j’ai consacrée à « la
légende de Villers-Cotterêts » a suscité une critique
amicale de Philippe Martel, publiée à sa suite. Il me paraît intéressant de
revenir sur ses arguments, développés dans plusieurs articles que je n’avais en
fait pas lus (mea culpa)[1], où
il soutient, en se référant entre autres à une importante contribution de
Gilles Boulard[2], que l’occitan – seule
langue vernaculaire utilisée dans le royaume pour les productions juridiques en
dehors du français – était bien visé par l’article 111 de l’Ordonnance de 1539,
fût-ce tacitement, à travers la formule « en
langage maternel français et pas autrement ». Cette thèse, à laquelle
je ne me range pas vraiment, s’appuie sur deux idées solidaires concernant
l’exercice du pouvoir linguistique qui me semblent très fortes : celle de
la non-nomination – le fait qu’un pouvoir linguistique s’exerce d’autant plus
efficacement qu’il ne nomme pas l’altérité – et celle de la temporisation,
suivant laquelle ce pouvoir, plutôt que d’intervenir de manière répressive,
s’appuie sur le temps. Ces deux paramètres – silence et temporisation – ont
dominé et dominent encore largement les politiques linguistiques, et pas
deulement dans notre pays. Par contraste, ils nous font d’ailleurs appréhender
l’importance politique de la reconnaissance, même minimale et purement
symbolique, de l’existence de « langues régionales » dans le pays.
La première chose à dire, en tout
cas, est que les positions, légèrement différentes, défendues par Martel et
Boulard, ne remettent nullement en cause, pour l’essentiel, l’appréhension
historienne de Villers-Cotterêt comme d’un mythe national, mobilisé aujourd’hui
avec le plus grand des anachronismes, tant par les adversaires des langues
régionales que par la plupart de leurs défenseurs. Martel lui-même considère
que « Villers-Cotterêts ne constitue pas une date dans l’histoire des
pratiques linguistiques en pays d’oc »[3].
Il rejoint à cet égard, parmi d’autres travaux, les conclusions de l’étude de Jean-Paul
Laurent sur les notaires : « aucune trace (…) d’une
« révolution » linguistique aux environs de 1540, mais un processus
continu depuis près d’un siècle »[4]. De
toute façon, constate Martel, après bien d’autres, « à la veille de 1539,
le français [écrit] a déjà gagné la partie dans la plupart des villes et […]
l’occitan [écrit] voit son domaine réduit aux bourgades et aux campagnes,
exception faite des périphéries du Royaume, à l’Est, au Sud et à l’Ouest »[5]. Cela
ne l’empêche pas de continuer à être employé de manière résiduelle, sans
entraîner de réactions répressives connues, alors que l’Ordonnance semble avoir
porté un coup d’arrêt à l'usage du latin, y compris dans les pratiques des
chancelleries royales[6].
Ce sur quoi Martel insiste et qui
est un peu le point de départ de sa réflexion, est que si l’Ordonnance vise une
autre langue écrite que le latin, alors cette langue n’est pas nommée mais ne peut
être que l’occitan, le seul autre idiome utilisée pour des actes juridiques. Et
il constate surtout, avec Boulard, que les ordonnances et lettres patentes
précédentes contre le latin, qui spécifiaient par contre que les actes
pouvaient être rédigés en d’autres langues vernaculaires que le seul français, ne
nommaient pas non plus cette ou ces langues, mais parlaient seulement de
« langage du pays », de « langage maternel », de
« langue vulgaire » ou de « vulgaire du pays »[7]. Cela
est très important parce que cette absence de dénomination, ce flou
délibérément entretenu ont des effets considérables sur la manière même dont
des éléments du mythe de Villers-Cotterêts se retrouvent chez certains des
historiens qui le mettent en cause.
Précaution
Il faut cependant prendre d’abord
une précaution : il n’est pas évident que les contemporains, y compris
occitanophones, eussent tous l’idée d’une séparation tranchée entre deux ensembles
linguistiques cohérents coexistants dans le royaume, même si la partition
langue(s) d’oc et langue(s) d’oïl est bien connue, comme en témoigne, entre
autres, le texte de Rebuffe que je citais. Martel mentionne également
l’archevêque de Toulouse Bernard du Rosier affirmant, il est vrai un siècle avant
Rebuffe (vers1450), qu’il existe en France « deux idiomes spécifiques ou
deux langues, la langue gallicane et l’occitane »[8], et
l’on sait que la distinction était déjà présente dans les textes de l’administration
royale dès le siècle précédent[9]. A
l’extrême fin du XVIe siècle ou dans les toutes premières années du
XVIIe, le grand érudit Joseph-Juste Scaliger natif d’Agen déclarait
que la distinction entre « langue d’oc et langue d’ouy » est usuelle
depuis un siècle et demi, ce en quoi d’ailleurs il se trompait (à noter qu’il
en fait une distinction interne au « romain », c’est-à-dire roman,
l’une, dit-il, des trois langues de la France, avec le breton et le basque)[10]. Cependant, si « la langue du pays »
avait été nommée dans l’ordonnance, il est probable qu’elle ne l’aurait pas été
au singulier, comme « langue occitane » (ou langue d’oc), mais plutôt
au pluriel et indirectement, en nommant les pays en question, c’est-à-dire en
déclinant les zones de langue d’oc (Auvergne, Gascogne, etc. comme le fait
Rebuffe lui-même), ou bien, à la rigueur, en utilisant une désignation par
synecdoque, comme on le fera un peu plus tard, mais non certes dans les actes
royaux (gascon, par exemple, pour désigner l’ensemble des parlers d’oc). Mais
une tel recouvrement n’aurait sans doute guère agréé aux sujets des régions
concernées, qui ne se pensaient nullement comme membres d’une communauté
linguistique, culturelle et politique homogène. Du reste, les écritures en
occitan (car il s’agit bien ici d’écriture et non d’oralité, distinction
fondamentale), bien que répondant aux mêmes principes graphiques, hérités des
siècles d’or de l’expression littéraire, n’étaient pas unifiées, comme le
remarque Martel : il y avait une norme toulousaine, une norme béarnaise,
une norme provençale, etc.[11]
Il faut insister sur ce point afin
de ne pas être accusé d’invoquer une entité linguistique qui n’aurait pas existé
dans les représentations au XVIe siècle. Elle existait en fait bel
et bien, mais était appréhendée de manière plurielle comme le français l’était
d’ailleurs lui-même (normand, picard, etc.) et pouvait légitimement l’être, qui
plus est comme parties constituantes de la langue française (point essentiel de
ma précédente note).
Les enjeux de l’absence de dénomination
Quoi qu’il en soit, cette ou ces
langues de pays auraient pu être nommées et le fait qu’elles ne le sont jamais
dans les actes royaux précédant l’Ordonnance de 1539 depuis la fin du XVe
siècle et le fait encore que l’alternative français/langue du pays ne soit même
plus déclarée expressément dans celle-ci, est nécessairement significatif et ce sens mérite d'être interrogé.
Martel a donc raison de souligner
que ce déficit de dénomination se retrouve dans les travaux contemporains
consacrés à Villers-Cotterêts et à ses effets : « Pour tous ces
auteurs, il y a des langues clairement dénommées et donc instituées, le latin
et le français, et en face, un ensemble vague et mouvant de parlers ou de
dialectes, tous mis sur le même plan, du nord au sud du royaume »[12]. Or
les Ordonnances et lettres patentes antérieures concernent en fait toute la
partie occitane du royaume sans exception, pays de droit écrit et il s’agissait
bien d’alternatives permises, en somme de « mesures dérogatoires »[13]. Par
contre, pour lui, 1539 mettrait fin à ces dérogations, ce qui à mon sens n’est
pas le cas, même s’il en fut ainsi dans les usages que l’on fera plus tard de l’Ordonnance et jusqu’à
aujourd’hui.
J’y reviendrai, pour l’instant il
me semble important de constater avec Martel que les historiens de
Villers-Cotterêts, pour la plupart, « ne nomment pas la langue
non-française éliminée par l’Ordonnance, la noyant dans l’indétermination, donc
la banalité »[14] ;
ainsi parlent-ils de « dialectes », de « patois » ou,
aujourd’hui, de « langues régionales », susceptibles d’intégrer des
langues qui, de fait, ne pouvaient nullement être visées puisqu’elles n’étaient
pas utilisées pour rédiger les actes uridiques. Ces auteurs ont une fausse
excuse, qui est que l’Ordonnance ne nomme pas non plus cette ou ces langues
(encore une fois, on parle des représentations
que l’on pouvait avoir en au XVIe siècle de la réalité linguistique occitane).
Aussi, face au mythe de
Villers-Cotterêt et à ses effets idéologiques délétères aujourd’hui pour les
langues de France minorées, la première chose à faire est sans nul doute de nommer
la langue qui n’est pas nommée dans les Ordonnances et lettres patentes durant
la longue guerre contre le latin (1490-1539) et se demander pourquoi elle ne
l’est pas. Il faut également tenir présent à l’esprit les langues effectivement
parlées sur le territoire et jamais utilisées dans les actes juridiques (en
particulier le basque et le breton), car leur présence suffit à mettre en crise
l’argument par lequel l’article 111 de l’Ordonnance de 1539 se justifie
lui-même et ne cessera rétrospectivement d’être encensé : celui de
l’accessibilité linguistique des actes rédigés en français pour tous les citoyens. En réalité pour un
très grand nombre (sinon le plus grand nombre) de sujets, le passage du latin
au français ne changea rien : ils dépendaient entièrement de la traduction
orale que les magistrats devaient nécessairement faire des actes (outre leur
simple lecture, à l’intention des analphabètes largement majoritaires dans
lepays) et n’avaient donc aucun accès direct à la langue de la justice[15]. Il
faut donc rechercher la raison politique du combat contre le latin
(et, si elle était établie, de la lutte contre les écritures vernaculaires
occitanes) ailleurs que dans un élan démocratique du pouvoir monarchique (il faudrait
d’ailleurs être bien niais pour le croire un seul instant).
Résistance de la thèse « libérale »
Martel s’appuie ici sur la
réflexion de Boulard qui développe une critique approfondie de la thèse de Henri
Peyre (1933), suivant laquelle l’Ordonnance ne visait absolument pas les écritures
d’oc (car Peyre, n’est pas ambigu sur ce point : il sait et dit que seul
l’occitan, présent dans les « pays » de droit écrit, pouvait être
concerné, même si il n'est pas aussi clair sur ce point qu'on pourrait le souhaiter)[16]. L’un des arguments de
Peyre en faveur de ce que Boulard appelle la « thèse libérale » est,
comme on l’avait vu, l’absence de textes témoignant d’une opposition pour le
compte de ces écritures. Mais Peyre dit
aussi que les élites des pays d’oc aspiraient au français et, ainsi, selon
Boulard, se contredit : « extraire une interprétation libérale de l’Ordonnance
de la docilité des populations contredit un autre argument développé, celui de
l’inutilité de l’interdiction », du fait que le mouvement de francisation des
écritures était désormais irrémédiable ; « il est d’autant moins
vraisemblable qu’une règle soit rejetée par l’opinion publique qu’elle conforte
ses choix et ses évolutions, a fortiori lorsqu’elle bénéficie de l’aval des
élites. »[17]. Ces remarques semblent
judicieuses. En même temps, on imagine mal que toutes les élites, sans exception,
se soient pliées sans rien dire à l’injonction de l’Ordonnance, si - et évidemment seulement si - elles l'ont bien comprise
comme visant aussi les écritures d’oc.
D’autant plus que l’on sait qu’elle ne fut précisément pas
comprise ainsi par certains
protagonistes. Outre la glose de Rebuffe et les exemples apportés par Laurent,
on se reportera aux cas mentionnés récemment par Paul Cohen, dont celui d’un
tribunal toulousain qui, en vue de l’application de l’article 111, ordonne que
« tous notaires de la court de ceans ordinaires faict toutes Ordonnances
et actes de justice en francois ou langue
vulgaire »[18].
Tellement que, pour ce chercheur, « pratiquement aucun praticien ou
notaire n’a pensé que l’Ordonnance de Villers-Cotterêts ou les lois qui l’ont
précédée visaient les idiomes régionaux »[19], ce
qui radicalise considérablement les conclusions plus nuancées de Laurent. Le
fait indéniable que l’Ordonnance a été comprise, au moins par certains des
intéressés, comme n’excluant pas les écrits d’oc, en vertu d’une interprétation
possible de l’expression « langage maternel françois », mettent à mal,
à mon avis, l’argument de Boulard au sujet des prétendues contradictions de
Peyre, et il faut plutôt partir du fait que le texte a pu être lu de cette façon
pour expliquer l’absence de protestations. Autrement dit, au moins pour une
part, la thèse de Peyre me paraît toujours tenir ; là où elle est
éminemment critiquable c’est qu’elle tend à créditer positivement la politique
de la monarchie. Martel, à ce sujet, insiste sur la figure même de Peyre,
félibre maurassien, nostalgique de la monarchie parlementaire des temps qui
précèdent l’absolutisme. Pour Martel, ces convictions éclairent la thèse de
Peyre, ce qui est certain, mais aussi la disqualifie, ce qui me paraît
discutable[20]. Il est certes toujours
instructif de connaître les engagements idéologiques des historiens, mais il
n’y a nul déterminisme en la matière ; je crois que l’on a plutôt intérêt
à dire qu’une idéologie en rupture avec l’idéologie républicaine dominante des
années trente a pu en effet ouvrir une voie alternative à l’interprétation de la
fameuse Ordonnance. Bien heureusement les études historiques ne se réduisent
jamais aux engagements idéologiques des historiens, et il est intéressant de
voir que ces engagements ou convictions peuvent conduire, incidemment, à renouveler les approches, les
thématiques, voire même les méthodes. Et il me semble que la thèse d’histoire
du droit de Peyre est aussi stimulée et non pas seulement plombée par les
convictions royalistes et fédéralistes de l’auteur.
Il n’en demeure pas moins que
l’on ne saurait se satisfaire de son interprétation des décisions royales comme
foncièrement soucieuses de s’accorder aux aspirations des sujets en matière de
droit et de langue. C’est là d’ailleurs une lecture très ancienne, que Cohen
place à l’origine de ce qui lui apparaît comme l’une des deux versions du mythe
de Villers-Cotterêts. Il cite ainsi le juriste Pardoux Du Prat (1582), qui relate
comment François Ier, « voyant qu’une partie de ses subjects
n’avoyent congnoissance de langue Latine, ordonna d’une prudence & conseil
admirable, que tous actes qui des lors en avant seroyent faits & passez
tant en jugement que dehors, fussent escrits ou prononcez en langage François : à celle fin qu’un chacun
sçeust, & entendist son affaire, qui au paravant estoit couché en
Latin »[21]. Du Prat ne parle,
apparemment, que du français, et cela suffit d’ailleurs à jeter le doute sur sa
reconstruction élogieuse. Du reste, Rebuffe invoque sensiblement les mêmes
raisons pour prouver que l’Ordonnance ne pouvait exclure d’aucune façon les
écrits d’oc : ne se donnait-elle pas expressément pour but d’éviter les
obscurités et les ambiguïtés d’une langue – le latin – que ne comprenaient pas
la plus grande part des sujets ? Et rien ne permet de dire, comme le
suggère Martel, que Rebuffe déploie dans sa glose latine un raisonnement par
l’absurde visant en fait à défendre le latin[22].
D’ailleurs le premier président du parlement de Paris, pour asseoir sa lecture,
s’appuie aussi sur le droit canon, qui prévoit que les prêtres soient capables
de comprendre et de parler la langue de leurs ouailles, dans les paroisse où
ils doivent officier ; qu’un clerc intentant une action juridique contre
un laïque doit parler la langue de celui-ci ; que les proclamations
publiques doivent l’être dans la langue du lieu, etc.[23]
Enjeux politiques de l’article 111
Fort bien, mais Rebuffe
originaire de Montpellier, savait qu’il en allait autrement, dans la réalité,
pour le langage écrit du droit du roi, qui était loin, en de nombreux lieux,
d’épouser la langue du peuple. On en revient ainsi toujours à ce point aveugle
concernant les véritables enjeux politiques de l’article 111, qui ne se limitaient
certes pas au souci démocratique d’intelligibilité pour le peuple. Cela,
Boulard l’analyse fort bien : « si le pouvoir central peut faire croire
qu’il sert ses sujets en leur facilitant l’abord des tribunaux, il ne dit pas
tout, et notamment il ne dit pas qu’il se rend aussi service. Car ce faisant,
derrière cette bonne volonté, il est réinvesti et légitimé dans sa fonction. En
remplaçant sous motif de clarté le latin par le français, le roi se
reconduit. »[24] Le
même auteur met ainsi opportunément cet article en rapport avec le premier de
l’Ordonnance qui visait à instaurer un monopole de la justice royale par
rapport à la justice ecclésiastique : « nous avons défendu et
défendons à tous nos sujets, de ne faire citer, ni convenir les laïcs pardevant
les juges d’église, ès actions pure personnelles, sur peine de perdition et
d’amende ordinaire »[25]. Le
rejet du latin (massivement utilisé par l’Église, malgré les restrictions
signalées par Rebuffe) venait sans aucun doute conférer un puissant statut
symbolique à cette autonomie et à ce monopole du droit par le roi. En outre, en
imposant massivement sinon exclusivement le français dans tous les actes juridiques,
sans aucun doute, l’administration royale étendait son emprise et son contrôle
sur les parlements, où le latin conservait une place importante, et ce n’est
pas un hasard si ce furent surtout des parlementaires qui récriminèrent contre
la décision. Comme l’écrit encore Boulard, « le latin, ce n’est pas
seulement une langue mais c’est surtout un ensemble d’usagers » et sa
substitution par le français est indiscutablement un puissant acte de pouvoir
sur ces usagers, ecclésiastiques, magistrats et universitaires[26]. Il
faut s’empresser cependant d’ajouter que cette substitution concerne le seul langage
juridique et administratif, car Villers-Cotterêts – quoi que veuille le mythe –
ne remet nullement en cause le rôle du latin comme langue de communication privilégiée
des élites universitaires et religieuses.
Aussi Boulard, pour montrer ce
qui se joue dans l’Ordonnance, juge-t-il opportun de citer des analyses que
Bourdieu et Boltanski consacrent aux politiques linguistiques
post-révolutionnaires. Les deux passages sont trop intéressants pour ne pas
être cités ici encore : « Il serait naïf d’imputer la politique
d’unification linguistique aux seuls besoins techniques de la communication
entre les différentes parties du territoire et, notamment, entre Paris et la
province, ou d’y voir le produit direct d’un centralisme étatique décidé à
écraser les « particularismes locaux ». Le conflit entre le français
de l’intelligentsia révolutionnaire et les idiomes ou les patois est un conflit
pour le pouvoir symbolique qui a pour enjeu la formation et la re-formation des structures mentales. Bref,
il ne s’agit pas seulement de communiquer mais de faire reconnaître un nouveau
discours d’autorité, avec son nouveau vocabulaire politique, ses termes
d’adresse et de référence, ses métaphores, ses euphémismes et la représentation
du monde qu’ils véhiculent »[27].
Le second passage est plus
directement propre à s’appliquer au processus d’officialisation du français au
cours du XVIe siècle : « L’accès d’une langue jusque-là
dominée au statut de langue officielle,
c’est-à-dire politiquement et culturellement légitime, investie d’une sorte
d’autorité intrinsèque en tant qu’instrument d’expression autorisé de
l’autorité, a bien sûr pour effet, comme on le voit au moment où des pays jusque-là
colonisés accèdent à l’indépendance, de légitimer les détenteurs de cette
langue à s’approprier les positions de pouvoir et les gratifications
matérielles corrélatives (donc à exclure ceux qui devaient leur position
dominante à d’autres compétences linguistiques) »[28].
Cette approche, discutable sous
bien des aspects (par exemple l’imposition d’une langue n’est à mon avis pas celle d’une
« structure mentale » monolitique, etc.) a le mérite de nous
préserver de toute interprétation naïve qui prêterait au pouvoir le seul but,
en matière de réformes linguistiques, de servir le bien commun en facilitant la
communication entre les institutions et les citoyens ; sans nul doute la
suppression comme l’officialisation des langues possèdent toujours de forts
enjeux politiques et c’est bien la raison pour laquelle il est aussi
significatif que le pouvoir souverain évite de nommer et donc de reconnaître
l’existence même de langues qui pourraient entrer en concurrence avec la sienne propre. Martel a donc tout à fait raison de pointer, comme le fait Boulard,
cette absence de désignation, ce mutisme, et d’y voir la stratégie privilégiée
de la politique linguistique en France, du XVe siècle jusqu’aux
années les plus récentes. Il existe bien, dans la longue durée, une stratégie
consistant à « régler le problème de l’occitan » (et bien sûr
a fortiori
celui des autres langues présentes en France) en ne le posant pas, comme le montre très bien Martel
: « Les lois Ferry, comme les discours prononcés
et les circulaires signées par lui entre 1881 et 1883, ne mentionnent nullement
la question de la langue. Elle n’apparaît que dans l’article 14 du règlement
intérieur type pour les écoles primaires diffusé peu après dans les
départements. Cet article prévoit sobrement : « le français sera seul
en usage dans l’école ». Là encore, nul besoin de mentionner ce qu’il ne
faut pas parler. Seule la vraie langue existe, le reste demeure dans l’ombre,
non identifiable et par suite incapable de mobiliser ou d’attirer l’attention.
Changeons encore de siècle et arrivons à l’article 2 de la Constitution de la
République, tel qu’il a été modifié en 1992 : « la langue de la
République est le français ». Là encore, dans ce texte qui est le premier
depuis des siècles à avoir un statut juridique comparable à celui de l’article
111 de l’Ordonnance, seul le « langage maternel français »
apparaît »[29].
C’est pourquoi aussi, me semble-t-il, la récente mention des « langues
régionales » dans la Constitution, fût-ce au seul titre du
« patrimoine » national, n’est pas un événement anodin.
Langue centrale / langues périphériques
Pour en revenir à
Villers-Cotterêts, en décrétant que la langue du roi serait désormais, de
manière première sinon exclusive (c’est selon moi toute l’ambiguïté de la
formule « langage maternel françois » qui était sans nul doute
d’abord le langage maternel de François Ier, avant d’être éventuellement
celui de ses sujets, y compris occitanophones), la langue écrite du droit,
l’idée germait que la langue pouvait relever, au moins dans les domaines
régaliens de l’administration et de la justice, des prérogatives de la
souveraineté. Et cela n’allait certes pas dans le sens d’une reconnaissance des
écritures d’oc, il faut tout à fait en convenir, mais la formule s’accommodait,
selon moi, de leur tolérance, au sens premier de ce que l’on souffre, de ce que
l’on supporte, en attendant. Car il faut aussitôt rappeler qu’avec l’Ordonnance
de 1539 nous ne sommes qu’aux balbutiements du processus d’unification
linguistique, qui s’exprime d’abord négativement, par la lutte contre l’usage
juridique du latin et en ne nommant explicitement pas les écritures juridiques
d’oc. Mais la thèse selon laquelle cette visée d’unification s’exercerait
positivement, en s’opposant à l’usage
de ces écritures, reste à mon sens à prouver. Boulard et Martel ont, me
semble-t-il, trop tendance à éclairer Villers-Cotterêts à la lumière de la
période post-révolutionnaire, au moment de la guerre contre les patois, ce qui
gauchit leur approche[30]. Je
leur opposerai ici volontiers la remarque judicieuse par laquelle Cohen conclut
sa propre contribution : « Notre discussion nous appelle à analyser
le discours moderne à propos de la langue avec prudence. Supposer que les
Seyssel, Bodin et Ramus[31]
aient compris le lien entre politique et
langage de la même manière que l’Abbé Grégoire, Jules Ferry, ou encore le
conseil constitutionnel de nos jours, risque d’engendrer des interprétations
anachroniques et des téléologies factices. Elles nous appelle aussi à nous
interroger sur les suppositions qui conditionnent nos propres études du passé
national. Le danger pour l’historien, même averti de l’importance et de
l’autonomie de la mémoire collective, et même armé des méthodologies les plus
sophistiquées, est de reproduire inconsciemment, à travers le choix d’objets
d’analyse qui confortent une certaine vision du passé, l’Ordonnance de
Villers-Cotterêts n’en étant qu’un exemple, la narration d’une histoire
mythique »[32].
On doit bien sûr constater avec
Boulart que Villers-Cotterêt présente une formulation « plus
restrictive » que les textes précédents, dans la mesure où
elle n’offre pas clairement l’alternative entre français et langue(s) de
pays[33]. De
là à affirmer que l’« on peut légitimement lire dans ce retranchement le
signe d’une fin de non-recevoir opposée par le pouvoir monarchique aux langues
périphériques dans les actes officiels », il n’y a qu’un pas, vite franchi[34]. Le
syntagme de « langues périphériques » a cependant l’inconvénient
d’être l’une de ces formulations floues dont on ne peut se satisfaire, d’autant
plus que la relation entre le français et les autres idiomes (parmi lesquels
ceux des zones d’oc ont bien un statut particulier, du fait même de leur
écriture), n’est pas encore, me semble-t-il, celui du centre par rapport à une
périphérie ; l’ordonnancement administratif du royaume est loin d’être en
effet véritablement centralisé à cette date. Les privilèges, franchises et
autonomies des villes et régions, pour relatives qu’elles soient, sont trop
importantes encore pour que l’on puisse raisonner politiquement en ces termes.
Quant au plan linguistique, la représentation la plus courante n’est
certainement pas celle d’une langue centrale et de périphéries ; elle est
plutôt celle d’un corps linguistique diversifié mais relativement homogène
(pour ce qui est au moins de l’ensemble roman) dans lequel le français, entre
autres par sa capacité d’intégration des autres idiomes (c’est du moins ce que
l’on pensait), occupait une position éminente et dominante. C’est ce qui ressort, comme j’ai essayé de le montrer dans ma précédente note, des théories assemblistes
de la langue, qui d’ailleurs ne
sont pas unanimes au sujet de la supériorité du français de Paris.
« Rognure de langue » ?
C’est pourquoi lorsque Boulard explique l’absence de mention des « langues
périphériques », à la différence du latin, dans l’article 111, par leur
déficit absolu de dignité pour le pouvoir et les élites qui se reconnaissent en
lui, je pense qu'il va beaucoup trop loin, c’est-à-dire trop loin dans le temps, en se
fondant sur le modèle ultérieur de la différence de nature séparant la langue
noble, le français, et les patois auxquels est dénié le statut même de langue.
En effet, dit-il, si ces autres langues « avaient été dans le collimateur
de l’Ordonnance [et il pense que tel est le cas], elles n’auraient pas pour
autant disposé de protecteurs opiniâtres, puisque des raisons qui motivent la
défense du latin, sacré et prestigieux, distingue de la parole commune et oint
la lettre juridique de respect, ce qui n’est vraiment pas le cas de la langue
périphérique, rognure de langage, parole sans valeur, délaissée à ceux que l’on
décrit comme des ignorants quand ils ne relèvent pas du bestiaire »[35].
Cette déclaration me paraît ne pas correspondre à la manière dont les
contemporains parlent – et ils en parlent abondamment, contrairement aux textes
officiels – des langues diverses présentes dans le royaumes, les nommant bien souvent
« langues » (comme Scaliger par exemple parlant des trois
« langues » pratiquées dans le royaume) ou « langages », et
usant du terme de « patois », en ce sens dépréciatif certes, comme
parler rustique, mais aussi « naïfs » et digne d’attention pour cela
même, c’est-à-dire pour ce « naturel » que le français épuré des
lettrés était (déjà !) en train de perdre[36].
C’est ainsi par exemple que Blaise de Vigenère, en 1589, chante les louanges
d’Auger Gaillard : « Roudié de Rabastens en Albigez […] tout soudain
devenu Poëte, ainsi qu’autresfois Hesiode gardant les troupeaux en Asie ;
mais à la mode du païs, & en son patois, naïf au reste & non du tout si
disgracié qu’on pourroit dire, pour n’y avoir rien que le seul naturel,
rustique encore… »[37].
Cette valeur du naturel contre l’artifice, par laquelle les écrivains occitans
de la fin du siècle défendent leur langue contre le français (voir par exemple
la célèbre dispute des nymphes de Du Bartas), interdit – au moins chez ceux qui
la partagent – une conception des idiomes autre que celui du français du roi
aussi dégradée que semble l’affirmer Boulard. Du reste, en ce qui concerne
l’occitan, le prestigieux passé des troubadours n’est pas encore tout à fait éteint. C’est
pourquoi, le silence de l’Ordonnance, selon moi, ne peut être interprété par le
souverain mépris dans lequel le roi tiendrait les parlers
« périphériques », mais bien plutôt, ainsi qu’y insiste Martel, l’enjeu
est-il de ne pas avoir à leur accorder le moindre statut, ce qui à mon sens ne
veut pas dire que texte les excluait complètement. Car on ne peut balayer
d’un revers de main, encore une fois, le fait que la formule « langage
maternel français » pouvait intégrer les écritures d’oc, historiquement avéré, puisque certains l’ont compris ainsi. On dira aussi que,
très vite, des juristes ont interprété le texte de manière exclusive,
supprimant l’adjectif maternel pour ôter toute équivoque. Boulard, par exemple,
cite en annexe de son article la paraphrase de Gilles Bourdin (1587) :
« Maternel François. Ce mot de François y est adjousté, pour monstrer que lon ne doit faire lesdictes expeditions, en
langage du pays, auquel elles se font, comme il avoit esté ordonné pour le
regard des enquestes & informations, par le Roy Loys douziesme, en son Ordonnance
de l’an 1512, article 47, laquelle est abrogee par la presente avec grand
raison : pource que les juges souverains n’avoiënt pas moins d’affaire à
entendre lesdictes informations, pour raison de langage, que les parties
avoient anciennement d’entendre le Latin, & en resultoit plus de danger
qu’au paravant. Mais le langage françois est congnu & entendu par tout le
Royaume, & partant se peuvent lesdicts actes commodément faire &
concevoir en François. » etc.[38] La
glose est claire, ce qui l’est moins c’est l’affirmation selon laquelle
« le langage françois est congnu & entendu par tout le Royaume »,
qui ne peut concerner que les élites et une partie seulement, difficile à
apprécier, des sujets des classes populaires. D’autres commentaires juridiques
pourraient être cités, de Jean Constantin, dès 1549[39] ou,
plus tard, de Fontanon. Telle est certainement la ligne d’interprétation qui
s’est imposée par la suite, mais le fait est que les deux lectures opposées ont
existé, et même peut-on dire que la première a dominé dans les décennies
suivant immédiatement la publication de l’Ordonnance.
Une ambiguïté délibérée ?
Si ces deux interprétations
étaient possibles, c’est bien sûr parce que la formule était et
demeure obscure, comme le souligne Boulard : « Ce n’est sans doute
pas le moindre paradoxe de l’Ordonnance que, par un curieux coup du sort,
l’article 111 soit demeuré obscur alors même que sa rédaction répondait, à en
croire le précédent article en forme d’exposé des motifs, à un objectif de
clarté »[40]. Il est temps de se
demander maintenant, tout de bon, si cette obscurité est vraiment un
« coup du sort » ou si elle fut introduite de propos délibéré,
justement pour ne pas mentionner, fût-ce en termes évasifs, comme on le faisait
jusque là, les écritures d’oc, et donc permettre une lecture stricte de la
formule tout en laissant une marge de manœuvre pour la tolérance des écrits
existants. On sait bien, depuis le cardinal de Retz, qu’en politique, on sort
de l’ambiguïté sinon toujours, en tout cas bien souvent, à son détriment. L’hypothèse
d’une ambiguïté volontaire n’est selon moi par à rejeter, qui permettait à la
fois de promouvoir la langue du roi sans exclure les écrits juridiques résiduels
des zones d’oc, qu’il n’y avait rien alors de paradoxal à faire entrer sous la
formule « langage maternel françois ».
Cette hypothèse permet en fait de
conserver l’essentiel des lectures de Boulard et de Martel concernant la
politique de mutisme et de temporisation non répressive du pouvoir royal à
l’égard des écritures d’oc. « Les langues régionales sont certainement
exclues mais sans menace, comme si le pouvoir parisien était assuré de la
réussite de l’entreprise », puisque les actes rédigés en langue régionale
après 1539 ne seront pas sanctionnés[41].
Selon moi, la claire perception de l’évolution en cours, jugée à juste titre
irréversible, rendait cette exclusion inutile et même inopportune.
Aussi, même si l’on ne s’accorde pas avec cette interprétation (la
formule exclut l’occitan comme elle exclut le latin, mais sans même le
mentionner), on peut souscrire à la remarque selon laquelle la plus grande
force du pouvoir est « de savoir faire une place au temps qu’il sait jouer
en sa faveur comme le montre l’absence apparente de contrainte »[42] :
« laisser le temps jouer en faveur de la langue centrale, prévoir une
période transitoire, laisser le renouvellement des générations prendre le deuil
de la langue périphérique. La fin justifie les moyens et le succès de
l’assimilation la patience »[43].
Boulard, pour montrer à l’œuvre
cet art politique de la temporisation ou de l’accoutumance en matière
linguistique, cite le comte Henri de Boulainvilliers, spéculant au début du
XVIIIe siècle sur les motifs qui pourraient conduire les catalans à
adopter la langue et les mœurs françaises : « on profiteroit […] du génie
processif des Peuples du Roussillon pour les faire passer fréquemment en France
à la suite de leurs propres affaires & par conséquent pour les accoutumer
aux mœurs et aux manieres Françoises… »[44].
Mais on trouve des textes similaires dès le XVIe siècle, par exemple
lorsque le conseiller de Louis XII Claude de Seyssel observe comment les Italiens
des régions conquises s’accoutument au français « par le moyen des grandes
& glorieuses conquestes, qu’avez faites en Italie, n’y a quartier
maintenant en icelle, ou le langage François ne soit entendu par la plus part
des gens : tellement que là ou les Italiens reputoyent jadis les François
Barbares tant en moeurs, qu’en langage, à present s’entrentendent sans
truchement les uns les autres : & si s’adaptent les Italiens, tant
ceux qui sont soubs vostre obeïssance, que plusieurs autres, aux habillemens
& maniere de vivre de France. Et par continuation sera quasi toute une
mesme façon, ainsi que lon voit de ceux d’Astinsane et de tout le
Piedmont : lesquels au moyen de ce qu’ils ont de long temps esté soubs la
seigneurie & obeïssance de vous et de voz predecesseurs Ducs d’Orleans,
ceux d’Ast & ceux de Piedmont, des Princes de Savoye, qui vivoyent &
vivent à la Françoise, ne sont pas grandement différens de la forme de vivre de
France : & si entendent le langage tout ainsi que leur propre, &
le parlent la pluspart d’eux »[45]. On
voit que cette implantation progressive de la langue française est ici associée
spontanément à la conquête militaire (Seyssel dit d’ailleurs que l’imposition
du français dans les territoires conquis est du pouvoir du roi), et montre
ainsi, indirectement mais sûrement, que l’extension du français
comme langue juridique en France même pouvait être pensée comme relevant de
l’imposition légitime du pouvoir royal.

Jean Bourdichon. Entrée triomphale de Louis XII dans Gênes - 1508
Absolutisme et droit souverain sur la langue
C’est cette
position qui prévaut, sans discussion possible, avec l’avènement de
l’absolutisme, en particulier dans les territoires nouvellement conquis, où
l’on craint particulièrement le développement de dissensions voire de séditions,
comme c’est le cas en Roussillon ou bien en Alsace. Colbert écrit ainsi à son frère
intendant d’Alsace en 1666 : « Comme il est de conséquence
d’accoustumer les peuples des pays cédés au Roy par le traité de Munster à nos
mœurs et à nos coustumes, il n’y a rien qui puisse y contribuer davantage qu’en
faisant en sorte que les enfants apprennent la langue française afin qu’elle
devienne aussy familière que l’allemande et que par suite du temps elle puisse
mesme sinon abroger l’usage de cette dernière du moins avoir la préférence dans
l’opinion des habitants du pays ».[46]
Le but, par rapport à ce que prétendront les Jacobins
après la Révolution, est encore relativement modeste : il s’agit tout au
plus de parvenir à instaurer une diglossie en faveur du français, et
certainement pas à éradiquer l’alsacien. Les réactions politiques et juridiques
de l’Alsace sont un bon exemple de la transformation radicale par rapport au
siècle précédent. En effet, l’arrêt du 30 janvier 1685, qui prescrit l’usage du
français dans les actes publics et la justice, suscite les vives protestations
du Magistrat de Strasbourg qui rappela les clauses de la capitulation de la
ville en 1681 : « Le roi, estimait-il, a promis […] de lui conserver
tous ses privilèges, statuts et droits : l’usage de la langue est un
droit ». Ce à quoi Obrecht, prêteur royal, répondit : « Il est
vrai que l’usage de la langue est un droit ; mais c’est un droit de
souveraineté, qui est réservé au roi »[47]. Cette
formule trouve sa traduction républicaine dans l’élection du français comme
langue exclusive de la République, unique langue publique, ce qui est
désormais, depuis 1992, inscrit dans la Constitution (la récente reconnaissance
de la valeur patrimoniale des langues régionales, qui ne modifie nullement leur
statut privé, ne change rien à cette situation).
Interprétations divergentes
Mais, au XVIe siècle, surtout
dans les premières décennies, la situation était bien différente : les
privilèges, statuts et droits sont encore garantis, au moins partiellement, et
cela suffit à expliquer sans doute l’absence de toute intervention répressive à
l’égard des écritures d’oc, mais d’abord à accréditer la thèse de la tolérance
tacite induite par la formule de l’Ordonnance de 1539. Surtout, on doit
constater l’absence de consensus à propos du pouvoir légitime du souverain en
cette matière, dans cette époque foisonnante en matière de réflexions sur l’histoire,
l’origine et le destin des langues. C’est à cette question qu’est consacré
l’excellent article de Paul Cohen, déjà évoqué. L’auteur part de la
confrontation des deux discours opposés, de Du Prat (cité plus haut) et de
Ramus, qui relate dans sa Grammaire
l’anecdote (très probablement fictive) des députés provençaux contraints par le
roi à les haranguer en français (cité dans « La légende de
Villers-Cotterêts ») : « L’un évoque un roi conquérant qui fait
briller sa puissance à travers le rayonnement de son vulgaire. L’autre imagine
un prince soucieux du bien de son peuple, à l’écoute de ses besoins, et prêt à
modifier les pratiques linguistiques pour l’aider. Ces appréciations
discordants, voire contradictoires, de Villers-Cotterêts sollicitent plusieurs
interrogations. Elles nous invitent à revenir sur la question du véritable sens
à donner à l’Ordonnance : est-ce que François Ier voulait
imposer le français à ses sujets
non-francisants ? ou est-ce qu’il souhaitait plutôt accommoder ses sujets
non-latinisants ? […] Plus globalement, elles nous appellent à étudier la multiplicité
d’attitudes affichées par les savants à l’époque moderne à propos de la
vocation des pouvoirs vis-à-vis des langues, et à nous demander si l’existence
même d’une politique linguistique cohérente de la part de la monarchie à la
Renaissance »[48].
Ce faisant, l’auteur revisite l’histoire du mythe de Villers-Cotterêts, à
partir des premières interprétations contrastantes de l’article 111 qui ne
cesseront d’interférer par la suite : « Il s’agit […] d’analyser
l’imaginaire qui s’est tissé autour de Villers-Cotterêts pendant l’époque
moderne ». Au-delà de l’Ordonnance – et en elle – il devient ainsi
possible de poser les questions cruciales de politique linguistique :
« Est-ce qu’on accordait aux princes la capacité d’effectuer des
changements de langues ? et pensait-on qu’une telle politique fût
souhaitable ? »[49].
L’antiquité, et tout particulièrement l’histoire des conquêtes grecques et romaines,
sert de médium aux auteurs pour traiter la question, inséparable d’ailleurs des
débats sur l’origine du français (sa latinité était encore en discussion) et de
son affranchissement moderne par rapport au latin.
La langue des conquérants
On trouve par
exemple chez un Claude Fauchet énoncé, en relation aux langues conquérantes de
l’antiquité, le principe glottopolitique selon lequel la « plus forte
cause de la mutation des langues, vient du changement des seigneuries, ou
d’habitation : quand un peuple est contraint recevoir en sa terre, un
nouveau maistre plus puissant : & vivre sous loix nouvelles. Car une
partie des vaincus, et mesmes les principaux, pour éviter le mauvais
traictement que les opiniastres reçoivent, apprennent la langue des victorieux,
oublians peu à peu la leur propre »[50]. Blaise
de Vigenère, dans ses Parallèles de César
et Henri III, applique le principe aux conquêtes romaines, faisant de
l’adoption du latin la mesure du pouvoir impérial : « La reception
que toutes les nations estrangeres ont fait de la langue Romaine, fait toucher au
doigt le pouvoir des uns ; car le subiect ne prend la loy ne le langage que de
celuy qui luy tient la bride. » Cela lui permet, en s’appuyant sur la
toponymie, d’en tirer argument sur la puissance politique conquérante des
« anciens François » (les Gaulois en l'occurrence) [51].
Fauchet dit à peu près la même chose, insistant quant à lui sur le pouvoir
d’attraction de la langue des maîtres, associé,e mais non réductible à la
domination militaire[52] :
« Les grands Royaumes & Empires, sont cause de faire estimer &
apprendre les langues : ce qui se preuve assez par les Grecs &
Romains », de sorte que « les langues se renforcent à mesure que
les princes qui en usent s’agrandissent »
et Fauchet en tire une conséquence historique pour la France elle-même :
« pour autant que nos Roys ont jadis esté fort redoutez, j’estime que leur langue estoit apprise de plus de gens.
Comme du temps de saint Louis […] elle
estoit fort prisee : car les nobles d’Angleterre, & les gens de
justice parloyent François »[53].
La force et l’intérêt
Deux
modèles explicatifs, qui peuvent se combiner ou s’opposer, voient ainsi le
jour : celui de l’imposition par la force et par la loi de la langue du
vainqueur et celui d’une conversion et mutation linguistiques dont les dominés
sont les acteurs, qui adoptent la langue des maîtres du fait de son prestige
culturel mais aussi pour ses usages commerciaux et juridiques, bref à la fois pour
sa valeur symbolique et son utilité, voire sa nécessité sociale.
Le premier est, selon les
auteurs, un modèle ou un anti-modèle, en ceci que l’imposition de la langue par
le pouvoir est perçu par les uns comme un droit souverain et par les autres
comme une marque de tyrannie. Bodin estime que « c’est une vraye marque de
Souverainete de contraindre les subjects à changer de langue [...] Ce que
les Rommains ont mieux exécuté, que Prince ni peuple qui fut onques en sorte
qu’ils semblent commender encore en la pluspart de l’Europe »[54]. La
théorie bodinienne de la souveraineté (les Six
livres de la République paraissent en 1576), qui deviendra l’un des
fondements de la pensée politique des temps de absolutisme, est cependant,
notons-le, sensiblement postérieure à l’époque de l’Ordonnance[55] et elle
jette sans doute les bases de cette nouvelle ère, où il deviendra en effet
normal, sinon légitime, comme on l’a vu pour l’Alsace de la fin du XVIIe
siècle (voir supra), d’en appeler
pour la langue à un droit de souveraineté royale. Si l’on remonte par contre en
amont de l’Ordonnance, on trouve, chez Geoffroy Tory par exemple, une critique
virulente des exactions linguistiques des romains, certes à l’égard des langues
anciennes et prestigieuses que sont l’hébreux et le grec (rien n’est dit des
autres), mais à travers laquelle il apparaît bien que l’imposition des langues
par la force des armes et du droit (du plus fort) est perçue comme proprement
tyrannique : « Les bonnes lettres Hebraiques & Grecques furent
abolyes par Jules Cesar Car luy & les Rommains estoient si gormans &
grans ambrasseurs de gloire, quilz ne vouloient seullement vaincre les
Royaulmes & Nations, mais en destruyssant Loix, Costumes, Usages, & toutes
aultres bonnes choses, & en demolissant Epitaphes, & Sepulchres. Ilz
vouloient que leurs victoires & arrogances fussent mises en memoire par
leurs lettres Latines, cuydant exceder la langue Grecque, la quelle chose ilz
nont peu faire en tant que la dicte langue Grecque est […] sans comparaison
plus fertile, abundante, & florissant que la leur Latine. […] ce qui a tant
augmente la dicte Latine, na este que larrogance & insatiable avarice des
Romains qui ont voulu totallement estaindre les susdictes bonnes anciennes
& divines langues, & mettre la leur au dessus… »[56]. En 1560
encore, le juriste Abel Matthieu peut considérer que les langues, comme les
coutumes et les modes de vie, sont des droits inaliénables des peuples,
auxquels les souverains ne peuvent attenter sans devenir des tyrans :
« Veritablement les Roys et Princes bastissent ou font bastir les villes
et chasteaux à leur guyse, haussent ou diminuent leurs tailles et tributz quant
bon leur semble, et ou la necessité et les affaires le requierent, mais ilz ne
peuvent constituer certain langage à leurs peuples, n’y engarder quilz ne le
faconnent ou changent à leur mode et vouloir, tant est la liberté de langue et
d’espoir obstinee, et impatiente de commandemens, voyre, quil fault que Roys et
Princes donnent leur consentement aux peuples, pour les laisser jouyr de leurs
coustumes et maniere de vivre ancienne selon leur forme et langage, encores,
qu’elles semblent aux bons estre iniques, et contre droit ».[57] Ces
propos ne mettent nullement en cause, on le voit, l’existence d’une hiérarchie
des langues et des cultures[58].
Ils disent même plus : certaines manières de vivre et de parler sont mauvaises au jugement
des « bons », donc pour de bonnes raisons. Pourtant, un pouvoir
politique ne saurait en imposer la réformation sans devenir à son tour inique
et tyrannique. On comprend alors assez bien les raisons qui pouvaient pousser
les rédacteurs de l’Ordonnance à ne pas exclure explicitement les écritures
juridiques d’oc.
Par contre, l’histoire ancienne,
comme la plus récente, offrait de nombreux exemples de changements de langue
moins imposés par la force que désirés par les peuples conquis eux-mêmes, du
fait des multiples commodités et des intérêts de toutes sortes qu’ils pouvaient
y trouver[59]. Ainsi, selon Fauchet,
« les Gaulois ne furent pas moins assujectis par les armes des Romains,
que par les delices estrangers qu’ils apporterent : & lesquelles
volontiers les vaincus embrasserent, voyans qu’ils pouvoyent y fournir, &
les entretenir aussi aisément que leurs seigneurs. Tellement que les richesses
de ce pais furent cause de faire tant plus tost apprendre les langues,
maistresses du plus grand usage des voluptez. »[60] Fauchet
ne nie pas le rôle de la force, mais veut montrer que l’attraction, non tant
pour la langue des vainqueurs elle-même, que tous les plaisirs auxquels elles
permet d’accéder, est beaucoup plus efficace. Parmi ces plaisirs et délices,
les arts et les lettres ont sans doute leur part, mais on notera, de la part de
ces humanistes férus de latinité, leur réalisme en la matière : ce n’est
certes pas le goût des belles lettres qui détermine les peuples à embrasser la
langue des vainqueurs ![61] Etienne
Pasquier insiste quant à lui sur la nécessité dans laquelle les Gaulois se
trouvèrent d’acquérir le latin, pour pouvoir défendre leurs intérêts devant les
institutions qui ne reconnaissaient pas d’autre langue : « Les
Romains ayans vaincu quelques Provinces, il y establissoient Preteurs,
Presidens, ou Proconsuls annuels, qui administroient la Justice en Latin. […]
Cela fut cause que les Gaulois sujects à cest Empire s’adonnerent, qui plus,
qui moins, à parler, & entendre la Langue Latine, tant pour se rendre
obeïssans, que pour entendre leur bon droit ».[62] On
ne peut pas ne pas penser à ceux qui, dans le royaume, au XVIe siècle
apprenaient à parler et à écrire le français, « qui plus, qui moins », pour
traiter avec l’appareil administratif et judiciaire. A ce sujet, Fauchet fait
un parallèle révélateur entre les nobles
gaulois nommés sénateurs par les Romains s'évertuant non sans difficulté à parler latin, et les seigneurs bretons bretonnants
s’efforçant de s’approprier le français : « … les gentils-hommes de
ce pais, faicts Senateurs Romains avoyent peine d’apprendre le Latin :
tout ainsi que pourroyent aujourdhuy aucuns seigneurs de la basse Bretagne,
elevez en leurs maisons paternelles, que neantmoins on oyt parler François,
pour ce qu’ils l’ont appris de leurs pères, mères, ou serviteurs nourris en
France »[63]. Cet exemple de la
noblesse bretonne est aussi intéressant parce qu’il semble sous-entendre que les
seigneurs des autres régions non francophones étaient désormais tous plus ou
moins bilingues (et il tend donc à discréditer indirectement l’anecdote des députés
provençaux non francophones rapportée par Ramus).
En tout cas, on le voit, par le
truchement de l’histoire de la latinisation des gaulois, il y allait bien aussi
de la francisation des français non francophones, pensée selon un modèle où la
force cède le pas au lent mais sûr apprentissage des élites (et d’elles seules,
soulignons-le), désireuses de participer à la vie politique du pays, de goûter
les plaisirs de la culture en vogue et de bénéficier de la reconnaissance du roi et de la cour, mais
aussi soumise aux nécessités administratives et juridiques, où le français
était désormais partout présent. Ces exemples, que je reprends pour une grande
part à l’article de Cohen, montrent combien le modèle politique répressif, en
matière linguistique, est loin d’être dominant au XVIe siècle ;
ils montrent également que la suprématie de la langue française, par rapport
aux autres idiomes du pays, semble largement partagée par les élites, y compris
méridionales qui acceptaient en effet d'y perdre sinon leur langue, du moins son écriture. Ces vues,
associées à l’idée que le temps, dès lors que les désirs et les intérêts sont
mobilisés, fait son œuvre, confirme l’inutilité de toute mesure répressive là
où, par contre, le combat contre le latin juridique est perçu comme le moyen
nécessaire d’asseoir pleinement l’autorité royale sur les clercs et les
magistrats, partout dans le royaume.
Des langues, une foi, une loi, un roi
Quant au peuple, au « gros
populas, » ou à la « populasse » comme le dit Ramus rapportant
la leçon de morale politique que François Ier aurait impartie aux députés
provençaux, il est abandonné à ses langues, sans que cela ne gêne personne. Au
contraire, on trouve de nombreux textes reconnaissant que nonobstant leurs langues
rustres et barbares, ces gens demeurent « bons français », comme un
contemporain le dit par exemple des basques[64]. Par
contre les soulèvement populaires, à ma connaissance, ne sont jamais associés à
une altérité linguistique.
C’est dans ce contexte, fort peu
égalitaire (cela mérite d’être souligné, car le mythe de Villers-Cotterêts
affirme la nature foncièrement « démocratique » de l’art. 111 interprété
comme excluant toutes les langues qui créeraient, sans qu’il soit besoin de le
démontrer, de l’inégalité entre les citoyens), qu’il faut, me semble-t-il,
comprendre les mots du chancelier Michel de l’Hospital disant dans un texte
fameux, au cœur de la tourmente des guerres civiles de religion, que « la
division des langues ne fait la séparation des royaumes, mais celle de la
religion et des lois, qui d’un royaume en fait deux. De la sort le vieil
proverbe, une foi, une loi, un roi »[65].
Boulard avance que « la citation […] signifie peut-être, non que la langue
est un élément subsidiaire de l’unité du royaume, mais qu’à la différence de la
religion, elle n’est pas source de guerres civiles, et que sa gestion autorise
la temporisation »[66].
Cela, le contexte ne permet guère de le supposer : l’Hospital dit
seulement, dans les lignes qui précèdent, que si les Romains ont interdit la
mixité de religion dans les familles et les papes prohibé les oratoires et
conventicules privés, jugeant que la diversité de religion est délétère pour la
paix civile jusque dans la vie domestique, alors cette mixité ne pourra être
que plus destructrice encore au sein d’un royaume marqué par la pluralité des
langues[67]. C’est
là, justement, qu’il affirme que cette « division » de langues ne
crée pas de « séparation » dans le royaume, comme le fait la religion ;
autrement dit la question linguistique est écartée, et jugée donc politiquement
non pertinente dans les guerres civiles de religion que connaît alors la
France. Comment d’ailleurs ne pas lui donner raison, dès lors que les clivages
religieux ne coïncident nulle part avec les divisions linguistiques ? En
tout cas, le fait est que les contemporains, comme L’Hospital n'ont jamais
invoquées celles-ci comme une cause de dissension civile. C’est-à-dire que la thèse même
qui est au cœur du mythe de Villers-Cotterêts, n'existait tout simplement pas à cette époque là.
Francisation enthousiaste des
« méridionaux » ?
Il est temps de se demander, en
relation avec le silence de l’Ordonnance, et dans l’absence de toute
revendication linguistique à son époque (il y en aura, mais plus tard dans le
siècle[68]), si
ce processus indéniable d’adhésion massive des élites à la langue française fut
aussi enthousiaste que l’ont prétendus certains historiens, et non des
moindres. Lucien Febvre, dans un article souvent cité[69], dans
lequel il critique – à juste titre – les analyses d'Auguste Brun qui
donnaient à l’Ordonnance un rôle décisif dans le processus de francisation, tourne
des phrases quelque peu exaltées sur l’adhésion des « élites méridionales » (il lui aurait
bien sûr été impensable d’écrire « occitanes ») au « français » et à
la « France » : « C’est
la grandeur, la prospérité, la vitalité d’une France dont tout le Midi, qui
déjà en faisait partie de fait et de volonté ,a voulu faire partie de langue […]
L’adhésion non point contrainte et imposée, mais libre et joyeuse, l’adhésion
de désir des méridionaux à une pratique linguistique que d’ailleurs à la même
époque, l’imprimerie fixait et la littérature illustrait ». Grandeur de la
langue et de la civilisation française, étoitesse et décadence, absence même,
disparition de toute culture méridionale, décrite avec les outils de la
linguistique historique du XIXe siècle, dont Febvre conserve toute
la condescendance et les préjugés [voir sur ce blog, « L’invention du
francien, une contribution de la linguistique historique à la mythologie
nationale »
Pour une archéologie du ressentiment et du
dissentiment occitans
Cela est sans doute très
largement vrai, mais il faut enfin souligner que nous ne possédons, au fond, du
fait même de cette absence de revendication publique, que très peu de sources nous
permettant de nous faire une idée précise de la façon dont les locuteurs
occitans ont vécu la francisation de l’écriture d’abord et des échanges oraux
ensuite. Or la chose la plus insupportable, en histoire, à mon sens, est la
prétention des historiens à parler à la place ou au nom des acteurs qu’ils étudient,
à leur faire dire ce qu’ils n’ont pas dit, mais auraient pu et dû dire. Febvre
en donne un exemple à tous points de vue éloquent. Car il va de soi que si
la disposition psychologique des méridionaux avait en effet correspondu à la
manière dont Febvre la présente, l’occitan se serait éteint en quelques
générations tout au plus, comme certains, dès le XVIe siècle, étaient d’ailleurs convaincus que cela allait être le cas. Or sa survivance même, cinq siècle plus tard,
apporte un démenti sans appel à cette version de l’histoire.
Une remarque de bon sens s’impose
en outre, sur cette question comme sur toutes les autres : en mettant de
côté les sentiments et les états d’esprit non exprimés, sur lequel on ne peut
rien dire, il est évident que tous les énoncés qui ont pu être prononcés par
les élites et les classes populaires des pays d’oc ne sont bien sûr pas passés
à l’écrit – car l’on n’écrit pas tout ce que l’on dit et tout ce que l’on
entend dire, certes pas, surtout dans une société où l’écrit, globalement,
reste rare et soumis à un fort contrôle social. On ne saurait en tout cas, sans commettre une
erreur grossière, affirmer que les énoncés écrits sont représentatifs des
énoncés oraux. Le silence des textes officiels sur le nom même de la langue
écrite non-française, signifie suffisamment que le sujet, du renoncement à sa
langue maternelle et de la difficile initiation au français, au XVIe
comme au XXIe (mais ne forçons pas les analogies), n’est pas de ceux
que l’on aborde si facilement[78]. Aussi
le continent de ce qui a pu être dit, dans les régions d’oc, pendant de longs
siècles, sur la question de la montée en puissance culturelle et politique du
français, dans toutes les classes de la société (car évidemment, il n’y a pas
que les élites à prendre en considération), nous demeure à peu près inaccessible.
La tâche n’est peut-être pas tout à fait impossible, car il est bien demeuré,
sédimentées dans la langue d’oc, des représentations des français et de la
langue française qui révèlent l’existence de lourds ressentiments et
frustations ainsi que de sourdes critiques du modèle politique, culturel et
linguistique qui n’a cessé de se durcir jusqu’à parvenir à l’expression caricaturale
qu’en donne Febvre, après tant d’autres. Ce travail d’archéologie du
ressentiment et du dissentiment dans la langue et par la langue, qui déplairait
sans aucun doute à tant de monde, est possible et reste largement à faire. Un
seul et unique exemple : le mot même de « francimands », pour désigner les français du nord, toujours
utilisé aujourd’hui, signalé déjà par Scaliger : « Les gascons
appellent tous les François Francimans, & ce mot dure jusques en
Dauphiné » et précise : « Ils appellent les François Francimans,
langue peluë »[79].
« Pelue » a ici le sens, sans aucun doute possible, qu’il possède
dans l’expression « patte pelue », « pour dire, un hypocrite,
flatteur et trompeur » comme le précise le Dictionnaire de Furetière. Scaliger
donne enfin la précision suivante : « in Guinea vocant Gallos
les Francimans, & hoc habent ab
Anglis, qui ibi erant » : « en Guyenne on appelle les
Français, les Francimans, et ils tiennent ce mot des anglais, qui s’y étaient
installés ». L’analyse du mot « francimand »,
réputé d’origine anglaise et servant à désigner les français au langage
mielleux et trompeur, permet d’en montrer les connotations pour le moins
critiques sinon franchement hostiles… Sans aucun doute l’étude de la langue
dominée, sous l’angle de la manière dont elle dit, pense et déjoue la
domination, est une chose pour nous tout à fait importante, face aux monuments
de science érigés à la fois – et bien sûr contradictoirement – pour justifier
et en même temps nier la domination elle-même.
Jean-Pierre
Cavaillé

portrait de François Ier âgé
[1] En particulier Philippe Martel, « Autour de
Villers-Cotterêts : histoire d’un débat », Lengas, 49, 2001, p. 7-25 ; « Occitan, français et
construction de l’État en France », in D. Lacorne et T. Judt, La
politique de Babel. Du monolinguisme d’État au plurilinguisme des peuples,
Paris, Karthala, 2002, p. 87-116.
[2] « L’Ordonnance de
Villers-Cotterêts : le temps de la clarté et la stratégie du temps
(1539-1992) », Revue Historique,
CCCI-1, 1999, p. 45-100
[3] « Occitan, français et
construction de l’État en France », art. cit., p. 113.
[4] Jean-Paul Laurent,
« L’Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) et la conversion des notaires à
l’usage exclusif du français en pays d’oc », Lengas, 26, 1989 (p. 59-94), p. 65.
[5] « Occitan, français et
construction de l’État en France », art. cit.,p. 96.
[6] Voir à cet égard Bernard Barbiche et Olivier Poncet, « Maintien et recul du latin dans les
actes du roi de France de la première moitié du XVIe siècle ».
[7] Voir le tableau complet des
textes officiels sur le sujet entre 1490 et 1539 établi par G. Boulard, art.
cit., p. 56.
[8] cité de C. Beaune, Naissance de la nation France, Paris,
Gallimard, 1985.
[9] Les exemples souvent donnés sont
ceux des documents du Consistoire de poitiers (29 mai 1308), où il est dit que
le royaume est formé d’une nation pratiquant la « lingua gallica » et une autre de « lingua occitana » et la déclaration du roi Charles VI (1381)
mentionnant les deux langues du royaume : « lingua occitana »
et « lingua Ouytana ».
[10] Joseph Juste Scaliger, Jean
Vassan, Nicolas Vassan, Jean Daillé, Isaac Vossius, Jacques Dupuy, Pierre
Dupuy, Scaligerana, Cologne, apud
Gerbrandum Scagen, 1667, p. 85.
[11] « Occitan, français et
construction de l’État en France », art. cit., p. 92
[12] Philippe Martel, « Autour
de Villers-Cotterêts : histoire d’un débat », Lengas, 49, 2001, (p. 7-25), p. 21
[13] « Autour de
Villers-Cotterêts… », art. cit, p. 22. Voir l’Ordonnance de Moulins de
Charles VIII sur le Règlement de justice
au pais de Languedoc (28 déc. 1490) : (101) « […] mis et rédigez
par escrit en langage François ou maternel » ; Ordonnance de Louis
XII sur la réformation de la justice : « […] seront faites en
vulgaire et langage du païs… » ; Lettres patentes de François Ier
pour le Languedoc (1531) : « Les contrats seront en langue vulgaire des
contractants » ; Lettres patentes de François Ier
répondant aux remontrances des Etats de Languedoc tenus à Nimes en 1531 :
« Ordonnons et enjoignons aux-ditz notaires passer et escripvre tous et
chascuns les contractz en la langue vulgaire des contractans » ;
Ordonnance d’Is-sur-Thille de François Ier sur la réformation de la
justice en Provence (oct. 1535) : « seront faits en français, ou à
tout le moins en vulgaire du pays ». Tous documents cités par G. Boulard,
art. cit., p. 56.
[14] « Autour de Villers-Cotterêts… »,
art. cit, p. 22.
[15] « Le notaire assurait toujours la traduction
orale de ce qu’il mettait sur son papier : c’est très exactement comme
cela qu’ont procédé les notaires là où régnait le français, et ce d’ailleurs
jusqu’au XXe siècle ! », Martel, « Occitan, français
et construction de l’État en France », art. cit., p. 107.
[16] Henry Peyre, La Royauté et les langues provinciales.
Thèse de doctorat, Paris, les Presses modernes, 1933.
[17] Boulard, art. cit., p. 53
[18] Archives Municipales de
Toulouse, FF 174, fol. 157r (je souligne). Cité par P. Cohen,
« L’imaginaire d’une langue : l’État, les langues et l’invention du
mythe de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts à l’époque moderne en France »,
Histoire Épistémologie Langage,
XXIV/XXV-1, 2003 (p. 19-69), p. 56.
[19] Ibid., p. 47.
[20] « Occitan,
français… », p. 104.
[21] Theorique de l’art des notaire…, Lyon, Basile Bouquet, 1582, p. 3-5. cité par P. Cohen,
art. cit. p. 23.
[22] À propos de Rebuffe : « On peut
imaginer que pour ce Parlementaire, démolir, par le détour occitan, la
prétention à la clarté et à l’intelligibilité des actes de justice, c’est un
argument par l’absurde qui permet de critiquer, en biais, les dispositions
linguistiques de l’Ordonnance dans leur ensemble », « Autour de
Villers-Cotterêts », art. cité, p. 19.
[23] « 4.
...pontifefex summus voluit, ut nulli conferretur ecclesia parochialis, qui non
intelligeret idioma, & loqueretur, ut praedicare possit. c. sit rector. 43
distinct. alioqui collatio non valebit regul. cancell. 19 quomodo enim is
concionari, & populi confessiones audire poterit, ut tenetur, qui idioma
non intellegit, nec loquitur. capitu. inter. de offic. ordinar. […] 6 Itaque
proclamationes, quae apud vulgus fiunt, verbis debent fieri vulgaribus. l. sed
& si § proscribere ff de institor. actio. Et clericus, quando agit contra
laicum, vulgariter loqui debet. gloss in c. odi. 24 quaest. 1.. », Commentaria
in constitutiones seu ordinationes regias, traité Ut contractus,
testamenta, sententiae, et alii omnes actus Gallicis concipiantur verbis, 1,
1-2, Lyon, 1580-81, Lyon, 1599, t. II, p. 532.
[24] Art. cit., p. 63.
[25] Isambert, Recueil, op. cit., p. 601. cité par Boulard, art. cit., p. 68
[26] Art. cit., p. 67
[27] P. Bourdieu et L. Boltanski,
« Le fétichisme de la langue », Actes
de la recherche en sciences sociales, 4, 1975, p. 7 repris in P. Bourdieu, Ce que parler veut dire, Fayard, 1982.
Notons que dans ce dernier ouvrage, Bourdieu enchaîne dans la même phrase les
mots suivants avec lesquels je ne saurais être d’accord : « … la
représentation du monde qu’ils véhiculent et qui, parce qu’elle est liée
aux intérêts nouveaux des groupes nouveaux, est indicible dans les parlers
locaux façonnés par des usages liés aux intérêts spécifiques des groupes
paysans ». Cet « indicible » en effet est un pure fiction qui
contredit le principe de traductibilité : il est toujours possible (à
condition évidemment que les conditions culturelles et sociales soient réunies)
pour qu’une langue de s’approprier une représentation de monde exprimée dans une
autre. Des locuteurs et des auteurs s’exprimant dans les « parlers
locaux » le font d’ailleurs tous les jours, malgré la diglossie, qui sert
effectivement à empêcher autant que possible ce travail de traduction.
[28] Bourdieu et Boltanski, art.
cité, p. 13
[29] Ph. Martel, « Occitan,
français et construction de l’État en France », art. cit., p.
114.
[30] Ainsi, Boulard, après avoir écrit que
« L’unité linguistique est très clairement un ressort de
l’assujettissement », fait en note
un « parallèle » avec « la situation de la Révolution française »,
lorsque les dialectes « étaient suspectés de véhiculer la trahison »,
p. 70.
[31] Ces trois auteurs sont cités et
commentés plus bas, en relation avec l’article de Cohen.
[32] Cohen, art. cit.,
p. 63.
[33] Boulard, art. cit., p. 57.
[34] Boulard, art. cit., p. 58.
[35] Boulard, art. cit., p. 55.
[36] Voir par exemples les arguments
de Jean-François Courouau et son anthologie : Premiers combats pour la langue occitane, manifestes linguistiques
occitans XVIe-XVIIe siècles. Présentation et
traduction par Jean-François Courouau, Atlantica, 2001.
[37] Blaise de Vigenère, De l’ancienne langue gauloise, & quelle
à peu prés elle pouvoit estre du temps de Cesar, annotations aux Commentaires
de César, 1589 ; édition de 1625, p. 229.
[38] Boulard, art. cit., p. 95.
[39] Dans l’abrégé qu’il donne de
l’article 111 dans ses Commentaria,
Constantin supprime lui aussi l’adjectif « maternel ». Voir Boulard,
art. cit., p. 55.
[40] Boulard, art. cit., p. 47.
[41] Boulard, art. cit., p. 59. Voir ibid, p. 61 : « Non
l’Ordonnance ne reconnaît pas les langues périphériques (et elle les
officialise encore moins) pas plus qu’elle ne les pourchasse. Ni chair, ni
poisson, elle agit ailleurs. Assurée de leur déclin, elle les tient pour
quantité négligeable ». Boulard renvoie ici à Philippe Martel, « L’héritage
révolutionnaire : de Coquebert de Montbret à Deixonne », Les Minorités
en Europe, Actes du Colloque de Strasbourg, Paris, Kimè, 1992, 113-127.
[42] Boulard, art. cit., p. 61
[43] Boulard, art. cit., p. 87.
[44] État de la France..., t. 7, Londres, T. Wood, 1752, 47-49. Voir également les propos de
l’administrateur français au sujet des difficultés polique en Roussillon, en
1690 : « Ce mal provient de ce qu’on n’a jamais mis ce peuple dans la
nécessité d’apprendre la langue française […] car on prêche, on contracte, on
plaide, et on rend la justice dans le pays aussi en catalan […] », cit. in
Sahlins, Frontières et identité
nationale..., 1996, p. 135.
[45] Claude Seyssel, Les Histoires Universelles de Trogue Pompée…, Paris, Michel de
Vascosan, 1559, fol. aaiiv, cité par P. Cohen, ibid., p. 38. Voir également Guillaume Bouchet : « Et
lors pour finir […] par un bon presage pour nostre Prince, le souhaite que dans
peu de temps toutes nations du monde eussent besoing d’apprendre à parler
nostre langage François : les langues se multiplians & renforçans à
mesure que les Princes qui en usent s’aggrandissent », Sérées, Troisième livre, Lyon, Simon
Rigaud, 1615, p. 284. cité ibid., p.
39
[46] Voir R.
Ganghofer, « L’Ordonnance de Villers-Cotterêts et la législation
linguistique en Alsace aux XVIIe et XVIIIe siècles », Études offertes à
Pierre Jaubert, Bordeaux,
1992, p. 249 et suiv.
[47] Cité entre autres par Hélène
Merlin, La langue est-elle
fasciste ?, Paris, Seuil, 2003, p. 90.
[48] Cohen, art. cit., p. 24.
[49] Cohen, art. cit., p.25.
[50] Claude Fauchet, Recueil de l’origine de la langue et poésie françoise, ryme et romans ;
plus Les noms et sommaire des oeuvres de CXXVII poetes françois, vivans avant
l’an M.CCC, Paris, par Mamert
Patisson impr. du Roy, au logis de Robert Estienne, 1581, p. 8. Voir Cohen,
art. cité, p. 33.
[51] Blaise de Vigenère, Parallèles de Cesar et Henry III, Commentaires de César, éd. 1625, p. 30.
Par ces mots, Vigenère introduit des considérations, en relation à la
toponymie, sur l’importance politique des Celtes : « : Et trouvant
hors des Gaules Celtiberia, Celtoscythia, Portogallia, Gallatia, Gallicia,
Gallia Transalpina, Gallia Britannorum, & mesmes qu’au Levant les armes des
François ont donné le nom à tous ceux du Ponant & septentrions de Francs,
Cela nous fait voir que nos François n’ont pas tousiours demeuré à leur foyer
maternel », ibid.
[52] Même association chez Louis le
Roy : « Les Romains non moins ambitieux d’amplier leur langue que
l’Empire, contraignoient les peuples par eulx vaincus parler Latin : Et ne
negotioient avec les estrangers en autre langage qu’au leur : afin de l’espandre par tout avec plus de veneration comme dit
Valere au deuxieme livre des institutions anciennes. Ils ne faisoient changer
aux provinciaulx le langage seulement, mais aussi les meurs & coustumes
pour les rendre plus traittables. », Louis Le Roy, De la vicissitude ou Variete des choses en l'univers, et concurrence
des armes et des lettres par les premieres et plus illustres nations du monde, Paris, Pierre l’Huilier, 1575, livre 2, p.
20.
[53] Claude Fauchet, Recueil de l’origine de la langue et poésie
françoise, ryme et romans ; plus Les noms et sommaire des oeuvres de CXXVII
poetes françois, vivans avant l’an M.CCC, Paris, par Mamert Patisson impr. du Roy, au logis de Robert Estienne,
1581, p. 39 et 43-44, cit. partiellement par Cohen, art. cité, p. 26.
[54] Les Six livres de la République,
1583, livre I, chap. 10, p. 249, P. Cohen, art. cité, p. 27.
[55] Cohen a raison de souligner tout ce qui sépare
les affirmations de Bodin des conditions historiques réelle de l’exercice du
pouvoir monarchique à son époque : ceux, dit-il, qui comme lui affirment que
l’imposition du changement de langue est marque de souveraineté
« parlaient d’une monarchie imaginaire dont les pouvoirs dépassaient de
loin les capacités réelles d’un appareil étatique criblé de dettes et surmené
par les défis de la collecte des impôts, la pacification de nobles insoumis et
la répression de révoltes paysannes », art. cit., p. 60.
[56] Tory, Champfleury, 1529, liv. 1 fols. 5v-6r, 7r.,
cit.
[57] Abel Matthieu, Devis de la langue française ; (suivi du)
Second devis et principal propos de la langue française, Genève, Slatkine,
1972, fol. 7v-8r. cité par Cohen, 45.
[58] Voir à ce propos la très juste
remarque de C. G. Dubois : « La hiérarchie des langues semble se
calquer sur la hiérarchie des ‘états’ dans la noblesse d’Ancien Régime. Les
titres de noblesse sont fonction de l’ancienneté et se transmettent par droit
d’aînesse », Mythe et langage, op. cit., p. 67.
[59] Les conquérants eux-mêmes se
peuvent d’ailleurs laisser prendre à cette logique de l’attraction et y perdre
leur langue, comme les Goths etc., ibid.
[60] Fauchet, Recueil de l’origine de la langue et poésie françoise, op. cit., p. 9.
[61] Cette remarque vaut comme critique de la lecture proposée
par Hélène Merlin-Kajman, qui a envisagée elle-même les textes sur la langue
des conquêtes romaines comme des miroirs par lesquels les auteurs réfléchissait
au XVIe et au XVIIe siècle sur l’imposition du
français : « … les conquérants avaient-ils vaincu uniquement par la
supériorité de leurs armes ? Ou ne s’étaient-ils pas maintenus surtout par
la supériorité de leurs « lettres » ? Le changement de langue,
en ce dernier cas, ne serait pas corrélé à la domination, mais marquerait au
contraire une étape, le moment où, après la violence originelle, fondatrice du
lien politique mais extérieure à lui, vaincus et vainqueurs, dominés et
dominants cesseraient de s’affronter et noueraient une « société » en
partageant une langue commune. Alors se dessinerait une opposition entre deux
ordres politiques : l’un injuste parce que exclusivement fondé sur la
force, à peine une ordre à vrai dire, plutôt une guerre civile continuée sous
forme de tyrannie ; l’autre légitime, pacifique et fondé non sur les « armes »
mais sur les « lettres » ». La
langue est-elle fasciste ? langue, pouvoir, enseignement, Le Seuil,
2003, p. 91. Cet irénisme des lettres n’est pourtant guère présent dans les
textes du XVIe siècle. On trouve une appréciation très positive de
cette approche chez Jean-Gérard Lapacherie, « Derniers travaux sur l'Ordonnance de Villers-Cotterêts ».
[62] É. Pasquier, Les
Recherches de la France, liv. 8, chap. 1, éd. 1621, p. 674. Cf aussi
Scipion Dupleix : « Les Marseillois parloient familierement trois
langues : la Greque, comme naturelle : la Gauloise, l’ayant apprise
par le commerce & hantise de leurs voisins : & la Latine comme estans
subjects à l’empire Romain. Car c’est chose ordinaire que les langues suivent
les empires : dautant que les subjects ne se peuvent passer de traiter
avec leurs princes, seigneurs ou superieurs : à raison dequoy toutes les
Gaules ayant été subjuguées & réduites en provinces par les Romains, les
Gaulois apprindrent la langue Latine, & commencerent à rediger tous actes
en Latin… », Dupleix, Mémoires des
Gaules, Paris, Laurent Sonnius, 1619, p. 90 ; cité par P. Cohen, art.
cité, p. 34.
[63] C. Fauchet, Recueil de l’origine de la langue et poésie françoise, op. cit., liv. 1, chap. 3, p. 13-14.
[64] Cohen (art. cit. p. 42) cite par
exemple Jean Alphonse de Saintonge (1545) disant des Basques qu’ils
« parlent quasi une mesme langue et son bons françoys », Cosmographie, éd. 1904, p. 148.
[65] L'Hospital, Michel de, La harangue faite par Monseigneur de Lospital en la presence du Roy,
ledict seigneur tenant ses grans estatz en sa ville d'Orleans, au moys de
janvier mil cinq cens soixante et ung, Paris, 1562, p. 10.
[66] Boulard, art. cit., p. 54.
[67] « Les romains qui ont este
les plus sages politiens du monde : ont deffendu & prohibe, nova sacra, nova sermonias inducere in rem
publicam, n’ont voulu qu’il y eust diverse Religion en une mesme maison,
mais que les enfans tinsent la religion du pere, que les Iurisconsultes dient
que les filz de famille sont in sacris
patri-familias. Et la femme estoit compaigne avecq son mary, divini humanique iuris. Les anciens
Conseillers des sainctz peres ont deffendu oratoires privez affin qu’il n’y
eust que une Eglise une forme & maniere de Religion. Si donc la diversite
de Religion separe & desjoinct les personnes, qui sont liez de si prochains
liens, & degrez que peut elle faire en ceux qui ne se touchent de si
pres ? » suit la fameuse phrase…
[68] Voir l’anthologie de
Jean-François Courouau citée supra.
[69] Lucien Febvre « Politique royale
ou civilisation française ? »,
Revue de Synthèse historiques, XXXVIII, 1924, repris in Combats pour l’histoire, Paris, 1954.
[70] Ibid., p.
175.
[71] Ibid., p.
179.
[72] Ibid., p.
180-181.
[73] « Autour de
Villers-Cotterêts : histoire d’un débat », art. cit., p. 11
[74] Ibid., p.
177-178.
[75] Ibid., p.
178
[76] Bernard Cerquiglini, Une langue orpheline, Les éditions de minuit, 2007. Voir mon compte
rendu sur ce blog.
[77] « Occitan, français et
construction de l’État en France », art. cit., p. 109
[78] Voir cependant les vers fameux de Marot (L’Enfer)
: « Car une matinée,/ N’ayant dix ans, en France
fut mené :/ Là où depuis me suis tant pourmené,/ Que j’oubliai ma langue maternelle,/ Et grossement appris la
paternelle/ Langue
française es grands cours estimée :/ Laquelle enfin quelque peu s'est limée,/ Suivant le Roi François
premier du nom,/ Dont
le savoir excède le renom. » A propos du deuxième vers, il faut rappeler
que Marot était natif de Cahors, que le poète ne situe pas donc
spontanément en France, du moins sous le rapport de la langue. Cette
désignation de la France et des Français (ou francimands en occitans, voir infra)
pour désigner le nord non occitanophone est évidemment très significative des
limites de la conception unitaire ou du moins unifiante du pays défendue par
les élites, à la base de la théorie linguistique assembliste. Au XVIIe
siècle, un Jean-Jacques Bouchard note encore la forte présence de ces
désignations non idéologiquement correctes en Provence (rattachée pourtant à la
France depuis 1483 !).
[79] Scaligerana,
op. cit., p. 85.
04 décembre 2008
Depardon : perfils paísans e mòrt de la lenga

[per una version en francés d'aquel article picatz aquí]
Depardon : perfils paísans e mòrt de la lenga
Quora òm es
estacat al mestièr de paísan, quora òm es estacat a la lenga nòstra, es gaire
possible de pas èsser esmogut, e mai tresvirat per la Vida Moderna, film virat en grand part dins las Cevenas. Coma o fasiá
dins las doas primièras partidas de sos Perfils paísans, lo cineasta escruta, al
mai proche, amb un agach d’una intensitat e d’una doçor insosteniblas, la cara
e la votz d’aquels que vivon al fons de las bòrias perdudas, al cap del camin,
dins lo campestre manjat per la bosiga, entre los paredons esbodenats, contra
las establas e la jaças tebèsas ont encara batega lo còr de la vida animala domestica,
vacas e fedas, amenaçadas per la decision irrevocabla de la venda, quora ven lo
vielhum, la malautia, a la fin, e ven la fin, per las establas, per los
fenials, los tropèls e los òmes. Depardon nos mòstra aquesta fin, sens
complasença, dins la beutat del paisatge que s’ensalvatja, lo long del camin que
davala cap a la bòria, nos mòstra la plaça del paísan, de son còs d’òme dins lo
campestre, al raz del pòrt, al moment de la partença, abans de cabussar, a la
fin del film, de l’autre costat, l’autre costat… « Anatz veire
Raimond », çò ditz, Raimond Privat, e lo podèm veire aital, quilhat dins
son camp, mentre l’uèlh s’espaça, avans que l’agach cabusse[1].
Vertat que, de còps que i a, lo miracle d’una
sang novela se produsís, d’un reprim de vida dins lo mas, ò lo passatge del
flambèu, la « represa » de la bòria. E Depardon filma aquò tanben. Mas l’òme cambia, tot de l’òme cambia,
d’una generacion l’autra, d’un biais de trabalhar la terra l’autre, son biais
de viure e de se tener, de caminar, son ligam amb la bestia, son biais de
parlar, son accent e sa lenga, e mai lo quite biais de se calar. Lo prepaus
pr’aquò es pas de mòstrar que los òmes que se morisson, en emportant amb elis
tot çò que fa que son çò que son, lors gestas e lors mots, farián part d’una
« autra » umanitat, pus nauta e mai autentica, mai essenciala. Pas ges.
Los que vesen aquò dins la Vida moderna,
butan dins aquels images lora nostalgia campestra, lor folclòre intim. Es
benlèu, plan segur inevitable, mas es pas lo prepaus. E puèi, en prenent la
plaça que pren, de facia ò de tres-quart, en utilisant lo plan fixe, en prenent
son temps, en fasent de questions grèvas ò leugièras, Depardon, arriba a
agafar, a travèrs los trachs unencs de
las caras, jovas ò vielhas, risolièras ò tampadas, quicòm
de mai prigond e de mai universal, ont se balha lo (non)sens primièr de tota
vida unama.
Mas en fasent
aquò, agafa, mièlhs que totis los autres los trachs particulièrs dels biais d’èsser
e de parlar que desaparéisson irremediablament amb los darrièrs paísans d’un
còp èra. Aquò va de las gestas mai simplas – lo biais de tener lo baston, de
trespassar lo sulhet, de beire lo cafè – , dusca al biais de parlar de las
bestias e a las bestias. Que las bestias son vertadièrament al mitan de la
vida, recevon totas las atencions e tots los laguis : quora una de sas vacas
es a man de crevar d’una mamita, Raimond Privat se daissa enaigar per la colèra
e lo tristum ; balhariá, çò ditz, lo doble de son prètz, e encara mai s’aquò
la podiá salvar.
E mai son
projècte es pas de balhar d’informacions, res escapa a l’agach de Depardon :
las dificultats del mestièr, cada jorn mai precari e amenaçat, las bregas entre
las generacions, sens oblidar l’espinosa question dels arrengaments de familha.
Aquelas figuras aspras e taciturnas, e mai se fa tot per en trapar la
quintesséncia d’umanitat, Depardon cerca pas a las mistificar ; quora fa
parlar los dos vièlhs celibataris a prepaus de la femna del nebot paracasudada
del Pas-de-Calais, nos balha per exemple una vertadièra scèna de comedia. Fa
tanben parlar aquels que los debon suportar. E los vielhs an pas l’aire comòdes !
La dròlla, arribada del Nòrd amb la maire, los aima pas e a de bonas
rasons : pòt pas suportar lor biais de tractar son bel paire, de lor cridar
totjorn dessus... Aquò cambia pas res, aquò leva pas res a l’intensitat de la
cara, la justesa de la paraula sus la vida que se’n va. E mai l’embarràs, si
que non l’engarçament provocats de còps que i a pel questionaire sus son monde
(quora òm coneís un pauc – e aquò es son cas – las règlas de las conversas dins
aquels países, li arriba d’èsser un pauc tròp acanit, e mai francament
desplaçat) es ric de sens : mòstra las limitas dins aquela societat rurala
de çò qu’es decent ò pas de demandar e la prigonda saviesa del refus obstinat
de degalhar inutilament sas paraulas per charar dels ligams affectius, de la
solituda, de la malautia et de la mòrt.
La lenga,
plan segur, es per nosautres una de las causas mai importantas que se morís amb
los vielhs païsans de las Cevenas. Depardon, que la coneís pas, que ven
d’endacòm mai, es benlèu pas tròp ben plaçat per en rendre compte. En parla
pr’aquò, per exemple quora ditz que la canha Mireta « compren pas que
l’occitan », ò quora demanda als dos celibataris de la codena dura, se lor
« resèrva » (per utilisar una litòta que respond plan a lor biais de
parlar dabant la camerà) facia a la nòvia del nebòt, ven pas de çò que parla
pas « occitan ». Respondon puèi categoricament qu’aquò fa pas res a
l’afar, que demest lors relacions mai prochas n’i a mai d’un que l’a pas jamais
parlat. Qualqu’un, sus un forum qu’ai pas pogut tornar trobar, li faguèt la
remontrança d’utilisar un mot qu’es pas a biais : auriá degut dire
« patoès », coma dison los paísans. Me pensi que ièu tanben auriaí
fach aital, qu’als païsans d'aquí disi « patoès ». Es pr’aquò Depardon
qu’a rason, perqué parla tant a sos espectators coma a sos interlocutors, que
de tota manièra comprenon perfièchament lo sicut. A rason de pas cercar de se
fondre dins los biais de parlar e d’èsser del monde que filma, e puslèu de los
interogar e de fargar amb elis dels ligams en partent de çò qu’es el, sens fénher una empatia que podriá
solament èsser falsa e risibla, per sos interlocutors e mai per los
ragardaires. E puèi, aital, fa
passar lo messatge mai important : qu’aqueste monde an una lenga e
qu’aquèla lenga a un nom. Aviá pas trantalhar d’enregistrar dins lo primièr dels tres filmes – l’Aprocha –, l’escambi entre Marcela
Brès et Raimond Privat, en disent als regardaires qu’èra d’occitan. Entre
temps, la paura Marcela es defuntada e Raimond perdèt una de sas darrièras
comparsas dins la lenga. Depardon subretot, presenta actualament a la fondacion
Cartier (donca a Paris, forçadament !) d’entretens filmats amb de femnas e
d’òmes d’un pauc pertot dins lo monde que parlan de loras lengas amenaçadas. Aquò
se sona Balhar la paraula. Dins la
presentacion video, sostitolada en inglès, se pòt ausir e veire Raimond Privat
parlar de l’occitan en occitan (el ditz evidentament patoès), a la seguida e avans d’indians d’Amazonia e d’autres
parlaires de lengas minoradas. Aquesta simpla associacion, lo fach de tractar
l’occitan al meteis nivel dels parlars natius d’Amazonia, es lo signe evident
que a dich de clamar dins lo desert, e a jogar a gula que gularas, qualqu’un
almens nos a ausit. Plan segur caldrà anar veire aquela mòstra…
Donca voli
pas, per res al monde, faire un proces fals e marrit a Depardon, mas un languiment
me pren, un infinit languiment. Qu’es de pas aver un Depardon occitanofòn, un
cineasta (que « documentarista » es pas aquí lo mot que cal) capable
d’arribar amb l’occitan a una poissença aital, a l’encòp estetica e – gausi lo
mot – metafisica, al pus lenh del film etnografic ò de collectage, que
pr’aquò vòli pas ges criticar. Perqué, vertat, una part importanta de la Vida
moderna auriá pogut èsser virada en occitan, e i auriám trobat un profièit
enòrme, plan segur, qu’aquí la lenga pòt èsser solament evocada, invocada coma
una realtat inseparabla de l’accent en francés dels parlaires e que se morrís
ambe elis, per manca de transmission e de reconeissença, per anequiliment de lor micròsocietat
rurala. Cal pr’aquò mercejar Depardon de nommar la lenga, mas es significatiu,
fòrça significatiu, que per ausir d’occitan dins un film capable de toccar un
public (relativament) larg, calga se revirar cap a un cineasta italian (Giorgio
Diritti, L’aura fa son vir, 2007).
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Podètz legir lo polit article d’Olivier Beuvelet, « Vous allez voir
Raymond ».
01 décembre 2008
Depardon : profils paysans et mort de la langue

[Une version de cet article est disponible en occitan : cliquez ici]
Depardon : profils paysans
et mort de la langue
Si l’on est
attaché au métier de paysan, si l’on est aussi attaché à la langue d’oc, il est
impossible de ne pas être ému, bouleversé même par La Vie moderne de Raymond Depardon, tournée pour une grande part
dans les Cévennes. Comme dans les deux autres volets de ses Profils paysans, le cinéaste scrute, au
plus près, avec un regard d’une intensité et d’une douceur presque
insoutenables, le visage et la voix de ceux qui vivent au fond des mas perdus, au
bout du chemin, dans les champs gagnés par la broussaille, entre les murets
éboulés, contre les étables et les bergeries tièdes où palpite encore la vie
animale domestique, vaches et brebis, menacées par la décision irrévocable de
la vente, quand l’âge vient, à la fin, et la fin vient, pour les étables, les
granges, les troupeaux et les hommes. Depardon montre cette fin, sans
complaisance, dans la beauté du paysage qui s’ensauvage, le long du chemin qui
descend vers la ferme, montre l’inscription du paysan, de son corps d’homme, dans
ce paysage, au ras du col, au moment de partir, avant de basculer, à la fin du
film, de l’autre côté. L’autre côté... « Vous allez voir Raymond », dit la voix off du cinéaste, Raymond Privat, et on l’aperçoit en effet, debout dans son champ, alors
que l’œil s’éloigne, avant que le regard ne bascule[1].
Il est vrai
que se produit parfois le miracle d’un sang neuf, le regain de vie dans le
hameau, ou le passage du témoin, la « reprise » de l’exploitation, et
Depardon filme aussi cela. Mais l’homme change, tout de l’homme change, d’une
génération l’autre, d’un type d’agriculture l’autre, sa manière d’être, sa
façon de se tenir et de marcher, sa relation à l’animal, sa manière de parler,
son accent et sa langue, et même, même la façon qu’il a de se taire. Le propos
n’est pourtant pas de montrer que les hommes qui meurent, en emportant avec eux
tout ce qui fait qu’ils sont ce qu’ils sont, leurs gestes et leurs mots,
appartiendraient à une « autre » humanité, plus haute et plus vraie,
plus authentique, plus essentielle. Pas du tout. Ceux qui voient cela dans la Vie moderne, projettent sur ces images
leur propre nostalgie citadine, leur propre folklore intime. C’est sans doute
inévitable, mais ce n’est pas le propos. D’ailleurs en se mettant à la place où
il se met, de face ou de trois-quarts, en usant du plan fixe, en prenant son
temps, en posant des questions graves ou anodines, Depardon, parvient à saisir,
à travers les traits singuliers des visages d’un âge et d’un lieu donnés,
jeunes et vieux, souriants ou murés dans le mutisme, quelque chose de plus
fondamental et de plus universel, où se joue le (non)sens premier de toute vie humaine.
Il n’empêche que, ce faisant, il capte aussi, mieux que tout autre, les traits proprement uniques des modes d’être et de parler qui disparaissent irrémédiablement avec les derniers paysans à l’ancienne ; cela va des gestes les plus simples – la manière de porter la casquette et de tenir le bâton, de passer un seuil, de boire le café –, jusqu’à la façon de parler des bêtes et aux bêtes. Elles, sont proprement au centre de l’existence, objets de tous les soins et de tous les soucis : lorsque sa vache crève d’une mammite, Raymond Privat se laisse submerger par la colère et la tristesse, il donnerait, dit-il, le double de sa valeur, et plus encore, pour la sauver.
Même si son projet n’est pas de délivrer de l’information, rien
n’échappe au regard, de Depardon : les difficultés du métier, chaque jour plus précaire et plus menacé, les conflits de génération, pas même l’épineuse question des partages
à faire. Ces figures âpres et taciturnes, même s’il s’attache à les filmer pour
en saisir la quintessence d’humanité, Depardon ne les mythifie pas ; lorsqu’il
tire les vers du nez des deux vieux célibataires au sujet de la femme du neveu
surgie du Pas-de-Calais, il nous offre par exemple une véritable scène de
comédie. Il fait aussi parler ceux qui doivent les supporter. Et ils n’ont pas l’air
facile ! L’enfant, venue du Nord avec sa mère, ne les aime pas et elle a
ses raisons : elle ne supporte pas la façon dont ils traitent son beau
père, dont ils lui crient dessus... Cela ne change rien, n’enlève rien à
l’intensité du visage, à la justesse de la parole sur la vie qui s’en va. Même
l’exaspération que suscite parfois le questionneur sur ces hôtes (pour qui
connaît un tant soit peu – ce qui est d’ailleurs son cas – les règles des
échanges verbaux en ces contrées, il lui arrive d’être trop insistant et même
carrément déplacé) est riche de sens, qui montre les limites dans ces sociétés
rurales de ce qu’il est décent ou non de demander et révèle la profonde sagesse
du refus obstiné de se répandre en paroles inutiles sur les liens affectifs, la
solitude, la maladie et la mort.
Au premier
rang de ce qui meurt avec les vieux paysans des Cévennes, il y a bien sûr la
langue. Depardon, qui ne la pratique pas, qui vient d’un tout autre pays, n’est
certes pas le mieux placé pour en rendre compte. Il en parle pourtant,
lorsqu’il dit par exemple que la chienne Mirette « ne comprend que
l’occitan », ou lorsqu’il demande aux deux célibataires durs à cuire, si
leurs « réserves » (pour user d’une litote qui correspond exactement
à leur propos devant la caméra) à l’égard de la nouvelle arrivée, vient de ce
qu’elle ne parle pas « occitan ». Ils répondent d’ailleurs fermement
que cela n’a aucun rapport, tant il est vrai que certains de leurs plus proches
relation ne l’ont jamais parlé. On lui fait quelque part, sur un forum que je
retrouve pas, le reproche d’employer une terminologie inadéquate : il
aurait dû dire « patois », conformément aux usages locaux. C’est sans
doute ce que j’aurais fait moi-même, mais c’est Depardon qui a raison, car il
parle autant à ses spectateurs qu’à ses interlocuteurs, qui de toute façon
comprennent parfaitement de quoi il s’agit. Il a raison de ne pas chercher à se
fondre dans les manières de parler et d’être de ceux qu’il filme, de les
interroger et de créer avec eux des liens à partir de ce qu’il est, sans
simuler une empathie qui ne saurait être que fausse et ridicule, pour ses
interlocuteurs et pour les spectateurs aussi d’ailleurs. En tout cas fait-il
passer le message essentiel, auprès d’un très large public, que ces gens ont
une langue qui a un nom. Il n’avait d’ailleurs pas hésité à enregistrer dans le
premier volet de sa trilogie, l’Approche,
le dialogue entre Marcelle Brès et Raymond Privat, disant que c’était bien
d’occitan qu’il s’agit. Entre temps, Marcelle est décédée et Raymond a perdu
l’une de ses dernières partenaires dans la langue. Depardon surtout, présente
actuellement à la fondation Cartier (à Paris donc, évidemment) une série
d’entretiens filmés avec des femmes et des hommes de tous les continents qui
parlent de leurs langues menacées. Cela a pour titre Donner la parole. Dans la présentation vidéo, sous-titrée en anglais,
on entend et voit Raymond Privat parler de l’occitan (il dit évidemment patoès) en occitan, juste après et avant
des indiens d’Amazonie et autres locuteurs de langues minorées. Cette simple
association, le fait de traiter l’occitan au même rang que les parlers natifs d’Amazonie
est le signe évident, qu’à force de clamer dans le désert, quelqu’un au moins
nous a entendu. Il faudra évidemment y aller voir…
Donc
surtout pas de faux, pas de mauvais procès, mais un regret, un regret immense.
C’est de ne pas avoir un Depardon occitanophone, un cinéaste (« documentariste »
n’est certes pas ici le mot qui convient) capable d’arriver avec l’occitan à
une telle force à la fois esthétique et – j’ose le mot – métaphysique, aux
antipodes du film ethnographique ou support de collectage, que je critique
d’ailleurs absolument pas. Car, bien sûr, plan
segur, une partie importante de la Vie
moderne aurait pu être tourné en occitan, et l’on y aurait gagné
immensément, certes, là où la langue ne peut ici qu’être évoquée, invoquée
comme cette réalité inséparable de l’accent des locuteurs et qui va disparaître
avec eux, par défaut de transmission, par épuisement de leur microsociété
rurale. Il faut en tout cas remercier Depardon de nommer la langue, mais il est
significatif, on ne peut plus significatif, que pour entendre de l’occitan dans
un film capable de toucher un (relativement) large public, il faille
aujourd’hui se tourner vers un cinéaste italien (Giorgio Diritti, L’aura fa son vir, 2007).
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Voir le très bel article d’Olivier Beuvelet, « Vous allez voir
Raymond ».