Mescladis e còps de gula

blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique.

12 octobre 2007

Il vento fa il suo giro ; L’aura fa son vir

« Non faccio vacanze, faccio formaggio »

ventogiro

Il Vento fa il suo giro est un film d’une très grande qualité plastique et dramatique, tourné par Giorgio Diritti ancien élève de Mario Brenta à Ipotesi Cinema, centre de formation coordonné par Ermano Olmi), sur un scénario de Fredo Valla[1], dans la zone montagneuse occitanophone de Val Maira, en Italie. L’occitan des vallate y occupe une grande place, aux côtés de l’italien et du français[2]. La présence, parmi les acteurs de Dario Anghilante et d’Ines Cavalcanti[3], n’y est sans doute pas pour rien, car tous deux sont à l’origine de multiples initiatives visant à faire vivre, connaître et reconnaître la langue et la culture des vallées occitanes d’Italie. La langue n’est pourtant pas le sujet du film, même s’il en question dans la documentation proposée sur le site de présentation, à travers quelques phrases bien senties, recopiées bêtement par tous les journaux, et sur lesquelles il y aurait d’ailleurs à redire (en effet, je traduis : « la langue d’oc, jadis citée par Dante comme langue poétique par excellence est restée inaltérée au fil des siècles dans les montagnes de la frontière italo-française » ; toute langue étant soumise à un processus d’altération continu, cette assertion est heureusement fausse, et l’idée convenue d’une pureté linguistique maintenue dans les replis montagneux à l’abri de la civilisation est à mes yeux déplaisante, mais passons). Si la langue n’est pas le centre de l’attention – et ce n’est certes pas une critique de ma part –  l’important est qu’elle y soit parlée, ce qui relève d’une certaine témérité dans un pays où l’on a décrété qu’un film – même "d’art et d’essai" – ne doit jamais être sous-titré, mais doublé (mal si possible et toujours par les mêmes, comme le dit Nanni Moretti). Pour répondre, entre autres, aux exigences du cinéaste et de la langue parlée, le choix des locuteurs s'est porté non sur des acteurs professionnels mais sur des habitants de Val Maira.

DarioAnghilante

Dario Anghilante

            Le réalisateur et toute l’équipe ont payé le prix fort pour ces audaces, et pour l’idée jugée absolument saugrenue de parler de la vie en montagne qui (soi-disant) n’intéresserait personne. Aucune forme d’aide n’a été accordée pour la réalisation du film, qui doit son existence à une procédure d’autoproduction, dont l’équipe de tournage est partie prenante (voir le site du film). Malgré cette difficulté considérable, Il vento fa il suo giro (L’aura fa son vir), a connu une reconnaissance immédiate, à travers une impressionnante collection de prix dans les festivals internationaux. Néanmoins, chose assez sidérante, pour les raisons déjà évoquées (film « en dialecte » avec sous-titrages, racontant des histoires de chèvres), aucun distributeur ne l’a accepté. En désespoir de cause, après deux ans d’essais infructueux, la réalisation, à travers un réseau d’associations, a organisé elle-même la distribution. Et le film, à en juger au moins par la lecture de la presse italienne, qui l’a abondamment commenté, connaît en ce moment un grand succès, largement mérité. Il devrait sous peu être distribué en France. Ne le manquez sous aucun prétexte.

            Il raconte l’histoire de l’installation d’un berger français, Philippe, ex professeur éleveur de chèvres et de sa famille, dans un village dépeuplé, Chersogno, de la haute vallée[4]. Dans un premier temps, l’accueil n’est pas des plus chaleureux, mais grâce au maire, Contanzo, qui cherche à revitaliser son village et prend l’étranger en sympathie, un logement est trouvé et les villageois se mobilisent pour rendre possible l’installation du forestiere (l’étranger). L’un des moments les plus émouvants d’un film du reste très retenu, est celui de l’accueil de la famille et de son troupeau,  par ce que les italiens appellent une fiacolata, une sorte de retraite aux flambeaux, dans la nuit d’hiver. Pourtant les méfiances, défiances et incompréhensions (celles-ci réciproques), présentes en fait dès le départ, ne vont cesser de grandir, jusqu’à éclater en conflits de plus en plus graves ; le rêve d’un éden pastoral retrouvé se transformant peu à peu en cauchemar pour la famille française. L’un des paradoxes, que le maire du village saisit fort bien, étant que l’on reproche aux nouveaux venus de conduire le même genre de vie que menaient les anciens du village. Les choses sont tellement plus simples avec les touristes, qui viennent et repartent à la belle saison, comme on vient fleurir un caveau de famille. Certains du reste, au  village, ne rêvent que d’une chose pour l’avenir des montagnes : faire « venir la télé » et l’on en a un bel exemple vu d’hélicoptère (car qui dit télé, désormais, dit hélico, vues d’en haut et vite fait, vite arrivé, vite parti). Aussi la famille d’étrangers doit-elle subir les humiliations que connaissent presque tous les néo-ruraux ; les réactions oscillant entre la sanction morale et une charité inutile et indésirée (des gâteaux et des vêtements pour les pauvres petits enfants des irresponsables frichettoni – babas-cool), à quoi s’ajoutent les problèmes de limites des champs, de propriété du bois… bref l’ordinaire des conflits pastoraux, dans les vallées alpines, celles des Pyrénées, mais aussi en Aveyron, comme en Limousin. Cet un aspect de la culture panoccitane dont nous n’avons pas spécialement à être fiers, mais dont nous n’avons pas non plus, après tout, à avoir honte.

tamburrinoelva04

Patrizio Tamburrino

vue d'Elva

L’analyse de cet échec, par le maire («Que sommes-nous devenus ? »), consiste à déplorer la perte du sens de la communauté, lui qui travaille à conserver la mémoire du temps de la guerre, où l’on cachait le foin de tous dans les églises pour le préserver de la saisie ou du feu des allemands. Il est clair que la situation est radicalement différente : aupravant, la communauté soudée devant l’adversité se protégeait collectivement, alors qu’ici, elle rejette, comme une greffe qui n’a pas pris, les nouveaux arrivants. Selon moi, le film donne également à comprendre qu'une histoire similaire, bien sûr avec d’autres formes de migration, aurait pu sans doute se produire en ces temps mythifiés de la solidarité communautaire.

Une limite scénaristique du film est, me semble-t-il, la manière dont est évoqué le parcours du berger : il vient des Pyrénées mais n’est pas pyrénéen, en tout cas son accent n’en dit rien. Urbain, ancien enseignant, il a fui la ville et les pesanteurs bureaucratiques du métier. De sorte qu’il est normal et cependant étrange qu’il soit beaucoup parlé de la langue d’oc des Vallate, sans que rien ne soit dit de celle des Pyrénées. Pourtant le lien était évident, criant. Il a été manqué. Si le berger a vécu dans les Pyrénées, il a forcément eu un contact, déjà, avec une forme dialectale, certes très différente, de la même langue, même si l’on veut bien admettre que l’occitan est aujourd’hui moins parlé dans les vallées pyrénéennes que dans celles des Alpes italiennes[5]. On peut même se dire qu’il n’y a aucune raison pour que le berger n’ait pas d’abord rencontré dans ses premières montagnes, sous une forme ou sous une autre, les problèmes qu’il trouve dans les Alpes. Les difficultés et les échecs d’intégration de néo-ruraux dans les Pyrénées occupent en effet la chronique locale de ces 40 dernières années. Par contre, la raison donnée de l’exil - la construction d’une centrale nucléaire -, est très artificielle, même si elle n’est bien sûr pas invraisemblable. C’est une chose que l’on n’aurait même pas remarquée dans un film quelconque, mais dans celui-ci, qui continue longtemps à faire son travail dans les esprits, le vent allant et revenant, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur le temps en amont et en aval du récit filmé qui dure, lui, peu ou prou; un cycle de saisons.  Donc le berger aurait pu déjà connaître à peu près les mêmes avanies en un village des Pyrénées françaises, le même écart culturel, la même étrangeté, y compris de la langue, ou du moins de l’accent. Le film soulève à cet égard un problème intéressant, néanmoins passé inaperçu auprès de nombreux critiques, qui l’ont vu certes avec bienveillance, mais de manière superficielle : à savoir que n’est pas seulement mise en cause l’incapacité d’une communauté repliée sur elle-même à s’ouvrir à l’autre, mais tout autant la difficulté, voire le refus du nouvel arrivant d'accepter la différence culturelle, et dese plier au moins pour une part aux règles de vie locale (il envoie notamment promener le prêtre venu bénir sa maison, ce qui d’ailleurs est plus difficile à réussir qu’à tenter, comme je peux en témoigner). Il commet effectivement plusieurs bévues, dont certaines sont jugées impardonnables par les villageois, certains n’attendant que l’occasion de les monter en épingle. Il ne manifeste par ailleurs à peu près aucune curiosité, aucun intérêt pour la culture et la langue du lieu ; quand le maire lui dit de la culture occitane « a un certo punto l’hanno quasi ammazzata. Sai peché ? perché era gente tollerante » (« ils l’ont, à moment donné, presque tuée, et sais-tu pourquoi ? Parce que c’était des gens tolérants »), ce qui est un lieu commun – qui possède sans aucun doute une part de vérité – du discours occitaniste, il répond à côté, tout en formulant l’enjeu même du film : « A me la parola tolleranza non piace. Se tu devi tollerare qualcuno, non c’è il senso di uguaglianza » : « Je n’aime pas le mot de tolérance. Si tu dois tolérer quelqu’un, le sens de l’égalité n’existe pas ». Dans l’occitanisme, il ne voit, comme il le dit au maire, que la nostalgie d’un passé révolu et son seul effort consiste à parler à peu près correctement l’italien. C’est exactement de cette façon que se comporte la grande majorité des néo-ruraux dans nos régions occitanes, qu’ils soient français ou étrangers (ceux-ci, peut être, ont-ils somme toute une plus grande sensibilité pour la différence culturelle), mais il est clair que personne, le plus souvent, ne les invite en fait à changer d’attitude en leur présentant une image attractive de la culture et de la langue, et surtout pas les autochtones. Ce n’est pas le cas dans les vallées italiennes, où l’on nous montre une présence importante d’initiatives pour  la langue, dont certaines tournées vers la jeunesse, comme le montre la scène de concert avec les Delfini, si je ne me trompe, et la municipalité, dans le film, exhibe fièrement son identité linguistique, alors qu’en Limousin par exemple, on s’emploie à la cacher le plus possible[6]. Cela n’intéresse pas tellement notre berger, qui néglige le concert et le bal (y laissant sa femme courir le guilledou), comme il renvoie dans le passé les propos du maire qui s’est tant donné de mal pour lui permettre de s’installer au village. Il est focalisé sur d’autres idées, apparemment d’inspiration libertaire[7], un autre idéal de vie, qu’il croit tourné vers l’avenir, oubliant que Il vento fa il suo giro, car tout le film tourne autour (c’est le cas de le dire !) d’un proverbe selon lequel, comme le dit l’un des personnages du film, « Le cose sono come il vento, prima o poi ritornano ». Il est vrai qu’une forme de retour positif a bien lieu, à la fin d’un film pourtant d’une grande âpreté et même dureté, un retour déplacé, si l’on peut dire, puisque celui qui reste n’est pas celui qu’on cherche à chasser, mais un autre. Il n’en demeure pas moins que ce qui ne revient pas, ce que le vent emporte pour toujours et à jamais, ce sont les voix des hommes et avec elles leurs langues effacées par l’histoire. A moins qu’une improbable jeunesse retourne habiter la langue, comme le jeune homme du village, ami de l’étranger, réinvestit le lieu déserté, à la fin du film.

           « Senza contatto, scambio di valori e accoglienza, non può esserci sviluppo umano e qualità dell’esistere… » : « Sans contact, échange de valeurs et accueil, il ne peut y avoir de développement humain et de qualité de l’existence… ». La déclaration d’intention de la réalisation peut paraître un vœu pieux, faussement consensuel. Mais il n’est pas inutile de préciser que les vallées occitanes ne sont pas si loin des zones d’influence de la Lega lombarda, qui pratique le racisme et la xénophobie à outrance, dernièrement en s’en prenant, y compris par la force, aux communautés tziganes présentes dans leur mythique Padanie. Je voudrais ajouter que j’ai vu le film à Florence, et que là encore il avait tout son sens après les mesures prises par la municipalité de centre-gauche pour chasser les « lava vetri », c’est-à-dire les plus pauvres des immigrés qui nettoient les pare-brises aux carrefours. Selon un sondage (de quelle fiabilité, je ne saurais dire) 85 % des habitants sont d’accord avec une mesure de basse police que nous sommes donc une toute petite minorité à trouver scandaleuse. Il vento, purtroppo, il vento fa il suo giro…

Jean-Pierre Cavaillé

Chersogno

Patrizio Tamburrino

Tramonto sul Chersogno

[1] Journaliste et documentariste de Cuneo, la ville importante la plus proche de Val Maira.

[2] Premier film italien tourné en occitan, lit-on partout. Faudrait vérifier…

[3] Lire leur entretien sur le site http://www.cinemaitaliano.info/notizia.php?id=00669

[4] Sur ce dépeuplement terrifiant, voir l’entretien de Dario Anghilante, le village d’Elva, que l’on aperçoit dans le film et d’où est originaire Ines Cavalcanti, est passé de 1600 habitants à 80, celui dans lequel il a été tourné, en comptait 1000 contre 9 aujourd’hui. « Par chez nous les écoles manquent et le téléphone parfois ne fonctionne pas, internet, n’en parlons même pas. Les services qui couvrent 95 % du territoire national n’existent pas et il est donc très difficile de repeupler le territoire ».

[5] Révélatrice à cet égard la déclaration d’Alessandra Agosti, qui joue le rôle de la femme du chevrier (je traduis) : « ce fut une expérience qui m’a fait connaître (…) cette réalité de la langue d’oc, que je ne connaissais pas, habitant pourtant Montpellier ».

[6] Rien n’est plus faux que l’analyse proposée par certains critiques, comme Stefano Coccia, lequel parle non sans pédantisme de « difesa ad oltranza di un modello antropologico ormai tramontato e tenuto in piedi come folclore » (« défense à outrance d’un modèle anthropologique désormais dépassé et artificiellement maintenu en vie comme folklore »). Si modèle anthropologique dépassé il y a, c’est bien plutôt celui qui consiste à percevoir de cette façon les sociétés qui maintiennent contre vents et marées leur mémoire linguistique, culturelle et historique, et le film ne tombe heureusement pas dans ce travers. L’intégration ratée qu’il décrit pourrait fort bien se produire, et se produit tous les jours, dans la métropole la plus moderne, voire post-moderne que l’on puisse imaginer.

[7] Voir sa critique de la tolérance au nom de l’égalité (supra). Il explique à un autre moment la violence, comme fruit de la répression sexuelle et de la frustration qui en dérive, vieille idée reichienne pour le moins simpliste et sujette à caution.


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23 juin 2007

Sempre vivu ! 100 % Corse

 

semprevivu

 Sempre vivu ! Robin Renucci a pris un titre corse pour un film très largement tourné en langue corse, dans le village d’Olmi Capella dans le territoire du Giunssani. « Toujours vivant », « totjorn viu », comme on dirait nous ; toujours vivant, le maire de ce village de montagne que tout le monde croit mort, quiproquo servant de moteur à une belle comédie à l’italienne, « toujours vivant » aussi, sempre vivu, le corse, la langue corse et bien vivants, toujours vifs les corses eux-mêmes, malgré leur exode sans fin, leurs luttes fratricides, les difficultés de tous ordres et, surtout peut-être, leur folklorisation. A tout cela, ils ont pourtant survécu. Comme le dit le sous-titre : « Qui a dit que nous étions morts ? ». Le film, dans l’ensemble très roboratif, est à la fois une satire sans concession de la société corse et une preuve par la langue et les actes de sa vigueur. Renucci n’évite aucun des sujets qui fâchent, comme la corruption des élus ou le combat nationaliste, et les traite sur le mode de la farce sans sombrer pour autant dans les poncifs éculés et humiliants des Astérix en Corse et autres Enquête corse. C’est que le regard vient de l’intérieur, et porté justement par la langue, le jeu diglossique du français et du corse, qui donne poids et sens à des personnages servis pour la plupart par des acteurs du cru, improvisés et néanmoins excellents. Angèle Massei, en particulier, alias Lelle, femme du maire Pantaleone, octogénaire truculente, crève l’écran. Le personnage inattendu de la bonne venue des Indes lointaines est aussi une belle trouvaille, tout à fait à sa place dans un film où l’illustration de l’identité locale se fait dans l’ouverture au vaste monde, et pas seulement au continent, d’où reviennent les enfants prodigues accompagnés de blondes évaporées et dont on espère les subsides salutaires. La relation au pouvoir central, pour le moins ambiguë, est bien illustrée par la réception de cet improbable ministre descendu du ciel dans son hélicoptère, le temps de signer un contrat pour la création d’un théâtre dans ce village de 150 habitants et d’assister à un spectacle nocturne.

 Le théâtre, omniprésent dans le film – une mémé ne cesse de parler d’Antigone – est en fait la grande affaire de Renucci. Non content d’être l’acteur que tout le monde connaît, il organise les Rencontres Internationales de Théâtre en Corse et a fondé l’ARIA (Association des Rencontres Internationales Artistiques), structure qui s’inscrit dans la tradition de l’Éducation Populaire, dont l’acteur-réalisateur est lui-même issu et qui, depuis 1998, a produit de nombreux spectacles dans l’île, dont une bonne dizaine en langue corse. Du reste, le film est né d’un atelier d’écriture, que le réalisateur a animé en Corse avec l’écrivain Ricardo Montserrat et peaufiné avec plusieurs scénaristes dont, in fine, le non moins fameux Jean-Bernard Pouy, auteur de la série du Poulpe. De cet atelier était sorti, comme le raconte le réalisateur, « l’idée de la frénésie d’un village qui découvre le théâtre puis celle de la mort d’un homme. ‘Avà hè mortu’, disaient-ils, ce qui signifie ‘Maintenant il est mort’ ». Avà hè mortu est du reste le titre d’un précédent spectacle et d’un précédent film de Renucci : « l’atelier d’écriture avait débouché sur une pièce de théâtre noire, sombre, autour des rituels de la mort, j’ai voulu que le film soit baroque car la Corse est théâtrale  et baroque, mêlant profane et sacré, dorures, fastes, maquis épineux et bouses de vache... ».

            Dès le début, un partie des rôles majeurs étaient destinées à des voisines du village et des gens des environs, tenus au secret de leur élection : « Pendant toutes ces années où j’étais en train d’élaborer le scénario, je n’ai rien dit aux quatre mémés du village pour qui j’avais écrit des rôles, dont le personnage principal de Léllé pour Angèle Massei, quatre-vingt-trois ans. Je suis allé leur faire part de cette proposition quatre semaines avant le tournage en croisant les doigts pour qu’elles acceptent […] J’ai fait appel à d’autres villageois, comme Jacques Luiggi, un vieux monsieur qui tient un snack en haut de Pioggiola. Il n’avait jamais joué et n’a eu aucune hésitation quand je lui ai proposé le rôle de Bernabeu, pourtant lourd en texte.»[1] Ces présences sont essentielles, elles donnent au film, proprement sa consistance, sa densité humaine et langagière.

 Renucci raconte aussi volontiers les mille difficultés financières qu’il a rencontrées pour mener à bien son projet ; ce qui glaçait le plus les éventuels soutiens étant la décision de tourner en corse et cela bien sûr en dit long sur la force des préjugés. On produit pourtant en France des films iraniens ou taïwanais, souvent d’ailleurs en effet excellents voire admirables, dans lesquels les cinéphiles français veulent entendre, à juste tire, la langue orignale. Il semble bien qu’il n’en aille pas de même pour des films français tournés dans les langues de France, censées depuis longtemps, depuis au moins que le cinéma existe, et en fait bien avant, ne plus exister. « J’ai fait un film, déclare-t-il dans l’Huma, pour toucher le grand public avec des moyens de résistant, sans acteurs connus, en situant l’histoire en Corse, en langue corse... Je me suis heurté à toutes les difficultés possibles et inimaginables pour sa production, sa diffusion, sa distribution ». Pourtant, Renucci n’a rien d’un dangereux révolutionnaire, à moins que le seul fait de tourner en langue corse avec des acteurs inconnus, soit de fait révolutionnaire, même si le message n’a rien de nationaliste et pas même de régionaliste : « Je ne suis ni régionaliste ni adepte d’aucun nationalisme. Je souhaite que l’on reconnaisse ce qui existe, notamment cette langue corse qui, tout comme le français, vient du latin ancien. Il me paraissait intéressant de l’entendre, dès le titre et au-delà, de saisir sa capacité à véhiculer du sens. La Corse souffre d’une absence de représentation et des images sinistres qui lui furent appliquées par Maupassant ou Mérimée. J’ai voulu rapporter ces clichés et les brosser d’un grand coup de couleur […] j’ai choisi l’autodérision, avec quelque chose de très italien qui, en Corse, colore notre identité commune. […] Pas de querelles entre les Anciens et les Modernes mais des jeunes, des vieux, le continental et le local. Dans la réalité de ces villages corses très autarciques existent des gens, leurs voix, leurs pensées, leurs cheminements. Plus on est proche d’une réalité humaine, plus on est dans l’universel. Plus l’individu est édulcoré, plus on est dans la soupe du lieu commun.» Et il ajoute : « Bien sûr, ajoute-t-il, en Corse la langue est minorée et la situation géographique ajoute à l’isolement, mais le film est aussi un peu un cri, un appel à une réflexion qui vaut tout autant pour la Creuse ».

 Cela est fort bien dit, et cette pensée pour la Creuse toute voisine, où la langue est infiniment plus minorée encore, me va droit au cœur, mais mon regret de spectateur est cependant que la force corrosive de la comédie reste bridée par l’objectif explicite de trouver, malgré tout, un arrangement, un compromis, sinon un consensus, qui rassemble toute la communauté villageoise et, autour d’elle, dans le rire et surtout l’émotion partagée, suscite l’adhésion du spectateur bienveillant. Cette proposition, en soi tout à fait respectable, affaiblit le film qui manque, à mon sens, à la fois de méchanceté et d’audace dans la manipulation des lieux communs et dans l’invention. Le corse y apparaît comme une langue presque « convenable », là où sans doute aurait pu être exploité, plus encore, son potentiel burlesque, voire grotesque, dans la rupture – ou la continuité parodique – avec le français. Car la liberté que nous laisse la diglossie est, au moins, de mal nous tenir. Du reste, on saisit des différences très importantes dans la maîtrise de la langue, et surtout dans son accentuation… La jeune actrice qui joue la petite fille du patriarche, en particulier, n’est guère crédible, et l’on sent bien à ce genre de signes que le problème de la transmission est, dans les faits, crucial, même si le film cherche à montrer que, vaille que vaille, la langue passe et l’héritage est accepté.

 Une dernière chose : dans aucun des papiers consacrés au film je n’ai trouvé l’expression de « patois corse », présent par ailleurs sur la toile (sur Google, 171 pages signalées contre 77100 pour « langue corse »). Voilà la preuve, selon moi, que les corses sont en train de parvenir à faire reconnaître leur dignité linguistique, ce dont nous sommes encore très loin… Sur une vidéo de tf1 montrant les réactions après la première projection au village, l’une des mémés dit simplement : « Je suis très contente d’être corse, d’être une femme de ce pays ».

 Pour conclure, voici un petit résumé du film en corse, signalant une avant première au festival Arte Mare de Bastia, glané sur le site de culture corse ACEDEC : « Robin Renucci hà presentatu u so secondu filmu « Sempre vivu » à u festivale Arte Mare di Bastia. Un'opera rializata in u so paese d'Olmi Cappella, in u Ghjunsani, induve Robin Renucci amenta a so terra nativa, i so difetti, e so speranze, cuntradizzioni è brame. L'azzione si passa in un paisucciu muntagnolu chì decide di custruì un teatru pè luttà contr'à a desertificazione ».

J.-P. C.


 

[1] Ces informations et citations sont tirées du site des éditions Attribut


 

 

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13 juin 2007

Jean des Pierres / Joan dei Peiras

Voici le compte rendu par Baptiste Chrétien (dit Tiston) de la soirée Roger Pasturel et Renat Sette à Glanges, que j'ai ratée et qui méritait pourtant le déplacement.

J.-P. C.

Jean des Pierres / Joan dei Peiras

 

Dans le cadre du festival Coquelicontes 2007, festival de contes qui se déroule en Limousin sur une dizaine de jours et en plusieurs endroits de la région, est venu à nous cette année un beau spectacle de 1h10 environ qui mérite que l’on en parle. Roger Pasturel, conteur de près de 70 ans, natif de Vaurias dans le Vaucluse où il réside toujours, dit le conte. Renat Sette, chanteur de tradition originaire du pays niçois mais dont le répertoire s’étend à toute la Provence et même au Piémont, chante le conte.

Pasturel et Sette donnaient cinq représentations de leur spectacle à l’occasion de Coquelicontes. Je suis allé à celle de Glanges, petite commune au sud de Limoges. Certains auraient dit qu’il y avait peu de monde, je dirais qu’il y avait suffisamment de monde, une quarantaine de personnes peut-être, ce qui a suffi à remplir aux 3/4 la salle, car à Glanges, comme dans beaucoup de villages limousins, on y vient, on fait l’effort d’y venir, on n’y passe pas par hasard. Dans l’assistance il y avait des occitanistes, ou disons des artistes occitans, comme Jan dau Melhau ou encore Monica Sarrasin. Il y avait aussi quelques personnes qui avaient fait le déplacement depuis Limoges ou ailleurs comme moi et surtout, en majorité, les gens du village et alentours. A l’entrée Renat Sette salue les gens qui arrivent, tout sourire.

Le spectacle est gratuit. D’ailleurs, parlons-en du spectacle. Il s’agit de Jean des Pierres ou Joan dei Peiras en provençal. C’est en fait l’adaptation à la Haute-Provence d’un conte que Pierre-Jacques Hélias (Per-Jakez Helias) a recueilli en breton il y a plus de cinquante ans et réécrit dans L’homme qui parlait aux pierres. L’adaptation est signée Jean-Yves Royer.

Sur la scène un fond noir, une petite table, deux chaises autour de celle-ci, et dessus une bouteille de rouge et deux verres vides. La lumière est tamisée, genre bistrot à l’ancienne.

Roger Pasturel rentre en scène, s’approche de la table, la pointe du doigt, regarde le public d’un air sévère et lance : « Aquò es mon beure aqui ? » (c’est ma boisson ça ici ?). Puis il s’énerve que nous ayons pu nous imaginer une seconde qu’il oserait s’asseoir à cette place qu’il désigne….car cette place, cette chaise, est sacrée. Nous sommes au bistrot de la place du Bourguet à Forcalquier, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Et cette chaise que nous montre Pasturel, maintenant assis sur la chaise d’en face, elle a toujours été réservée aux ‘phénomènes’, aux légendes, aux sages, comme il y en a dans chaque village ou bourg. C’est la place de ceux qui ont marqué leur temps, ceux que l’on écoutait, dotés d’un savoir-faire particulier ou d’une façon de dire les choses et de les sentir qui imposaient le respect de tous les villageois. Voici donc que Pasturel commence à nous décrire, en français, en occitan et en francitan, quelques-uns de ces personnages hors du commun. Il nous parle par exemple de Giuseppe le maçon, dont le grand-père était arrivé d’Italie portant sur son dos une lausa[1] de marbre de trois quintaux. Il nous raconte aussi un vieux du village, Amadieu, qui avait inculqué aux copains du bistrot la théorie du cause à effet, ou plutôt de la coïncidence pas si fortuite que ça. Par exemple le jour où la source du vieux s’était tarie pour la toute première fois, on annonçait au même moment dans le poste une grande vague de sécheresse et de famines en Afrique. Un autre jour, alors que le vieux libérait ses oiseaux appelants[2], au moment où son dernier pinçon s’est envolé pour gagner la liberté, on annonçait au transistor la libération de Nelson Mandela. Pasturel nous raconte aussi celui qui descendait parfois de sa montagne, les jours de grand vent, alors qu’il entendait son toit crier, grincer. Il descendait au bistrot, s’asseyait à la fameuse place, sur cette fameuse chaise, et annonçait qu’il allait se produire un grand malheur. L’homme est descendu en 1914, en 1939…

Entre ces magnifiques portraits, Renat Sette sort d’un coin de la scène où il reste debout et vient chanter a capella en provençal des petites chansons. Ces chants, écrits sur des airs traditionnels du répertoire occitan, reprennent les paroles du conteur, les remanient, les résument, les condensent.

Puis vint pour nous le moment d’entendre l’histoire de la légende des légendes de Forcalquier : Joan dei Peiras, le modeste berger qui avait un don : celui de parler aux pierres, de les entendre, de dialoguer avec elles. Ce qui en fit le meilleur monteur de murets et de restanques[3] de la région. Joan avait en effet ce don d’entendre le chant des pierres quand le vent les caresse ou s’engouffre entre elles. Joan savait aussi entendre leurs cris, sentir leur douleur quand elles sont mal disposées, mal taillées, mal manipulées.

Pendant le portrait de Joan dei Peiras, qui occupe deux bons tiers du spectacle, les interventions de Renat Sette se font plus fréquentes. Toujours sur ce principe de résumer, reformuler en chanson (et en occitan) les dires de Pasturel sur des mélodies traditionnelles (l’un des derniers chants est par exemple adapté à l’air de Lo boièr), Sette marque le rythme en frappant ses mains de différentes manières, en tapant du pied, en choquant deux cailloux l’un contre l’autre ou encore en  percutant une grosse pierre avec un marteau et un burin. Il faut savoir que Renat Sette, avant d’être chanteur, est maçon et tailleur de pierres, passionné par le patrimoine bâti et les techniques de construction. Sette est très discret, souvent dans un coin de la scène quand le conteur parle, mais quand il se met à vue de tout le public et commence à chanter, il occupe l’espace d’une manière impressionnante, ou disons plutôt que c’est sa voix, son chant, qui remplit tout l’espace, captive, capte l’attention de chacun et surtout semble ne laisser aucun espace libre dans la salle de spectacle, semble vous encercler, vous capturer, vous écraser. C’est une merveilleuse sensation que peu de chanteurs savent procurer et que, selon moi, seul le chant a capella en milieu clos peut faire naître.

L’histoire de Joan je ne vous la raconterai pas ici dans le détail, je vous laisse l’immense bonheur de l’entendre à l’occasion. Simplement pour ceux qui ont lu le conte de Helias, je leur signale que l’adaptation de Royer offre une fin différente… De plus parfois ici l’on déborde, on fait référence par la métaphore aux guerres du Moyen-Orient, en nous parlant par exemple, sans le citer, de ce pays où des hommes rendus fous par leurs croyances ont détruit de superbes et séculaires statues[4].

Il s’agit en tout cas d’un magnifique spectacle, d’une sublime histoire bretonne merveilleusement adaptée à la Haute-Provence et que l’on pourrait très facilement transposer au Limousin ou aux Cévennes, à différentes régions de bocage où les murets de pierres tiennent, ou tenaient, une place prépondérante dans le paysage et où les paysans possédaient des savoirs rares, des valeurs précieuses, une langue ancrée dans la terre, en un mot un biais de viure[5] qui en faisait des personnages souvent passionnants et hautement poétiques.

Par ailleurs la façon de donner vie aux pierres, de leur prêter des sentiments, de les humaniser que nous livre ce conte m’a fait beaucoup penser à Marcela Delpastre, elle qui a tant écrit de poèmes magnifiques sur les pierres, sur leurs cris, sur leur sang, sur leurs joies et leurs douleurs…

Au début du spectacle Renat Sette prévenait l’assistance: « Les chansons et certains passages du texte sont en provençal, c’est de l’occitan comme chez vous mais c’est un peu différent, mais je pense que vous comprendrez sans trop de difficulté. Pour ceux qui ne parlent pas occitan du tout, ce n’est pas grave, les chants reprennent grosso modo le conte que va dire Roger, et le plus important c’est la musique du chant, pas les paroles. ». Pendant le pot qui clôturait de façon très conviviale la soirée, j’ai été amusé en tendant l’oreille d’entendre des réactions très diverses par rapport au parler du chanteur provençal : « c’est pas du tout comme chez nous, j’ai pas bien compris… » ou « c’est pas exactement le même patois que nous mais j’ai bien tout compris, à part quelques mots » ou « moi je ne parle pas patois mais quand j’étais petit je le comprenais bien, ce qui fait que j’ai compris quelques mots… » ou encore «j’ai réappris l’occitan que j’avais oublié, ce qui fait que maintenant je sais que c’est la même langue que vous, donc je tends l’oreille et j’arrive à bien vous comprendre… ». ça  vaudrait le coup d’enregistrer tout ça et de faire une étude. Tant de perceptions différentes, ceux qui font l’effort de compréhension, ceux qui le font moins, ce qui sentent une proximité entre leur parler et le provençal mais ne comprennent pas, ceux qui appuient sur le fait que c’est très différent, que c’est pas le même patois, mais qui comprennent parfaitement…

Renat Sette joue ce spectacle accompagné de différents conteurs: Roger Pasturel, Eric Leconte, Jean Marotta ou d’autres encore. Ce spectacle semble beaucoup voyager, s’il passe près de chez vous, ne le ratez pas !

Pour connaître l’agenda de Renat Sette, allez sur son site : http://rene.sette.mageos.com/

 

  Baptiste Chrétien


Sette

 

René des Pierres

Sette chanteur et maçon


[1] dalle de pierre,  en occitan.

[2] Appelants : oiseaux apprivoisés dont on se sert à la chasse pour attirer les gibiers de la même espèce.

[3] Restanque (en provençal restanca) : mur de retenue en pierres sèches construit dans le lit d'un torrent intermittent pour provoquer un atterrissement en amont (tout en laissant passer l'eau) et créer ainsi une terrasse de culture.

[4] Le texte fait ici référence à la destruction par les islamistes talibans en 2001  de deux célèbres statues de Bouddha (dont l’une mesurait 55 mètres) dans la province de la Bâmiyân en Afghanistan.

[5] Expression occitane pour dire la manière de vivre, d’être, de faire et de penser.

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19 mars 2007

De retour de Béziers. Éloge de la diversité


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phtoto empruntée à Cardabelle

De retour de Béziers, un assez long périple pour les trop rares limousins ayant fait le voyage, et me repassant le film de la manifestation de ce 17 mars, la chose qui me frappe le plus, beaucoup plus qu’à Carcassonne il y a deux ans, est l’extraordinaire diversité humaine du défilé :

– diversité générationnelle : des vieux (beaucoup) et même des vieillards fort chenus, mais aussi des jeunes et les enfants des òc-bi et des calandretas (mention spéciale pour ceux de la Còsta-Pavada, criant infatigablement à tue-tête « aneeem òòòòc … ») ;

– diversité sociale : cela est difficile à voir, à cerner, mais la revendication occitane et plus largement autour des langues minorisées de France n’est pas un phénomène spécifiquement urbain et petit bourgeois, comme tant voudraient le faire croire ; bien sûr, il y avait les enseignants et les « animateurs culturels » (encore heureux !), mais aussi des paysans qui n’étaient pas tous de la Confédération, des néo-ruraux et des ouvriers, syndiqués à la cgt ou pas, des employés du privé et du public, beaucoup de familles dans des conditions sociales précaires (rmistes ou autres, on devrait faire une enquête sérieuse à ce sujet parmi les parents des calandrons), des retraités aussi en masse, de tous les horizons sociaux…

– diversité vestimentaire : jean et béret, costumes carnavalesques des petaçons et bufadons, échasses, costumes d’apparats des félibres, capes, étendards, bonnets de docteurs, passements, l’incroyable tenue des filles de Guardia Piemontese, et tout cela, oui, comme arraché par le lieu et la circonstance à la triste neutralisation du folklore, au kitch provincialiste, parce que cette interminable chaîne multicolore s’était mise en marche pour faire entendre ses droits linguistiques, et s’était ainsi constituée en sujet politique, au plein et meilleur sens du terme, et c’est comme si par cet enchantement les tenues mêmes les plus assignables aux clichés régionaux avaient (re)trouvé une dignité ;


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Les costumes des filles de Guardia Piemontese

Photo Dominique Descomps

– diversité musicale : bodegaires et grailaires, fifres, galoubets et tambourins, poutres de cloches à vaches, accordéonistes et violoneux, mais aussi les fanfares et… et… oui, je le confesse, mes préférés, le camion de la chiourmo Massilia déchaînée en queue de cortège ; diversité musicale et donc de manières de danser, de bouger, d’occuper l’espace et de marcher. Du coup, des trous, de grands trous dans le défilé, comme de longs suspens, avec tous les échos, en amont et en aval du courant ;

–  diversité linguistique : mille façons de parler l’occitan, de l’accentuer des marches du limousin jusqu’aux vallées italiennes, jusqu’au village de Guardia en Calabre, en passant par Gascogne, Languedoc, Provence (les provençaux venus en masse) et Val d'Aran ; des qualités de langue aussi extrêmement différenciées et dépareillées, il faut bien le dire, y compris dans les micros, on put entendre le meilleur et le pire… entendre « escarougner » la langue n’est jamais agréable, mais finalement, ici encore, par la magie des circonstances, ces formes d’occitan plus qu’approximatives et même parfois totalement déficientes avaient quelque chose de touchant, d’émouvant : cette langue parfois si réduite, peinant à se reconstituer sur un socle de français détourné, prononcée même s’il le faut à la parisienne, cette langue lente ou maladroite à venir, empêchée de s’exercer au quotidien, en se faisant justement entendre dans sa faiblesse, sa pauvreté, exprimait parfaitement sa fragilité, ses difficultés et son pari sur un avenir incertain. Mais chacun savait bien dans sa manière de parler, qu’il soit occitan de langue maternelle ou par le raccroc d’un cours du soir, même dans son français (très parlé dans la manifestation, presque autant en fait que l’occitan), dans les accents et intonations de son français, qu’il était justement là pour dire un désir de langue, socialement, culturellement, politiquement frustré. Cette diversité linguistique fut aussi celle des autres langues minorisées venues soutenir l'occitan, j'ai entendu beaucoup de catalan, vu des bretons, etc. Aussi, il me semble que le mouvement est maintenant mûr pour l'organisation d'une manifestation unitaire de toutes les langues de France ;

–  diversité idéologique : en dehors des partis occitanistes, de Gardarem la terra, des rangs serrés et mêmes impressionnants d’Anaram al patac, on y voyait ou devinait plutôt à mille signes toutes les « sensibilités » démocratiques réunies ici d’une manière que l’on pourrait juger improbable et en tout cas incohérente, alors que non, pour le coup, pas du tout, il s’agissait d’exprimer au contraire une cohérence politique, la cohérence d’une exigences fondamentale pour politique culturelle réellement démocratique, ici et maintenant, vis à vis de laquelle, tout à coup, les clivages idéologiques devenaient non pas dérisoires, mais seconds. Les seuls qui n’avaient objectivement rien à faire là, qui se sont introduits d’ailleurs dans le cortège comme des voleurs, étaient la poignée de Jeunesses Identitaires, incapables d’autre chose que de beugler des slogans et de mauvaises chansons racistes dans le français des casernes. A part ces indésirés, indésirables, à virer sans ménagement (il étaient là contre tout ce que nous cherchions à représenter), cette unité de fond était attestée par le symbole de la croix occitane et du drapeau sang et or, que j’exècre comme symbole national potentiel, presque autant que le celui de la France, de l’Allemagne ou de la Chine ; mais ici, l’esprit de la manifestation, de cette manifestation (c’était déjà la même chose à Carcassonne) avait arraché le symbole au mythe national, à l’aspiration fantasmatique pour une patrie nouvelle, et le drapeau prenait un autre sens, dans la main même de ceux pourtant qui veulent encore y croire. Mais eux-mêmes ont bien dû sentir confusément que l’autonomie revendiquée à travers la langue, ou plutôt dans l’exigence d’un respect démocratique de la langue, est non pas plus modeste et superficielle que ce qu’ils proposent, mais autrement plus radicale, et qu’elle n’est certainement pas disposée à se laisser imposer un simulacre de nation. Pour irritant qu’il soit, le mot d’ordre d’Escambiar, « Nous ne revendiquons rien », s’il s’était aussi dit en occitan (mas l’occitan, a Escambiar l’an doblidat !) aurait très bien exprimer l’acte souverain d’affirmation, que fut, avant toute autre chose, cette manifestation.

Je ne veux donc pas faire entendre la voix candide de l’angélisme et porter la parole de l’unanimisme qui noient les différences et les divergences dans le miel du consensus, mais faire apparaître simplement que ce qui nous liait ce samedi 17 mars 2007 à Béziers, était ce mouvement commun d’auto-affirmation d’un collectif irréductiblement pluriel, fédéré par le partage d’une même langue, et que ce collectif n’était pas exclusif, mais, pour chacun des individus qui le composait, indéfiniment combinable avec une multitude d’autres engagements, aspirations et projets. Nous n’échapperons probablement pas à l’accusation de « communautarisme », mais nous savons bien que cette injure politique exprime d’abord et avant tout la manière dont réagissent (car il s’agit d’une notion purement réactive), ceux qui aspirent en fait le plus fortement à un replis communautaire sur l’identité nationale. C’est dire qu’ils ne sauraient mieux se désigner eux-mêmes ; en en faisant une imprécation politique, ils ne font que manifester la haine de soi qui les habitent.

J.-P. C.

photo piquée à Cardabelle

Sur la manif voir aussi :

Le blog de Méla

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04 mars 2007

Una visita a Expòlengas

Aquel article es estat escrich pel jornal la Setmana

 

[Se vòletz una version francesa clicatz aquí ]

Dins lo metrò parisenc d’afichas convidavan lo monde a vistalhar Expòlengas, Pòrta de Versalhes. I anèri lo jorn de la dubertura, lo 24 de genièr passat, per veire un pauc de que se trachava. Me cal confessar que pòdi pas balhar de responsa clara sul sicut, perque las tòcas de la manifestacion m’an pas sembladas pro claras. Es una mena de fièra de las lengas, ont se costejan de taulièrs mai que mai oficials e comercials, mas tanben associatius, ont la reclama per de metòdes de lengas, d’espleches informatics e de sejorns lenguistics se mescla a la propaganda de las nacions presentas e a la reclama toristica. Las conferéncias son subretot comercialas elas tanben, mai rarament didacticas ò scientificas… E foguèt pas lo libreton balhat a l’entrada que me’n diguèt mai, que sa literatura tota èra pas qu’una tièra de lètras oficialas, en francès, almens çò me semblèt, mas dins aquel patoès que se ditz « de lenha ». Las signaturas èran de las bèlas, de las famosas : Bernadeta Chirac, Liodmilà Potin (perque la Russia ongan èra lo país convidat), Gèli de Robien, Renaud Donnedieu de Vabres, Caterina Colonna... çò que disián ? res, un fuòc d’artifici de contentament e de satisfaccion. Ai solament apres que lo Russe foguèt la « primièra lenga dins l’espaci » : affirmacion fòrça temeraria, se I pensam plan…

Çò que poguèri veire tot sol, es en primièr que las lengas èran pas plan nombrosas : 60 disià bravament lo libreton ; ièu, sus la tièra dels taulièrs, ne contèri 24. Benlèu ne doblidèri qualques unas, mas de tot biais las 23 lengas oficialas de l’Union europenca « presentas plan segur » (çò disiá la comissaria de la mòstra dins son introduccion), i èran solidament pas totas ! Per far una comparason, sufís de remembrar que per son edicion de 2006, lo Forom de las lengas de Tolosa, organisat pel Claudi Sicre e sos amics, ne presentava al mens 120, que se parlan dins la vila de Godolin. Es benlèu pas grand causa rapòrt al nombre de lengas parladas dins lo monde, mas fòrça mai que dins la mòstra parisenca. Pas de lengas d’Africa (en defòra de l’Araba) ; pas de lengas amerindianas (e ont es l’inuit del president ?) ; pas de lengas asiasticas en defòra del chinés e del japonés, etc. etc. Per contre, evidentament, l’anglés, lo francés, l’espanhòl e l’alemand prenián la mai granda plaça, amb lo russe (pas d’autras lengas de çò que fuguèt l’imperi sovietic, e subretot pas lo tchechén !)… Mas que volètz, logar un estand còsta car, e las lengas pauras, nacionalas ò minoritarias que sián, son nombrosas. Plan segur, lo quite matin, dins lo RER e lo metrò aviaí crosat de monde, sens o saber, que parlan un fùm des lengas pas presentas (e presentablas ?) suls taulièrs. Aquels podon contunhar de se crebar per nosautres en silenci, segur de pas jamais trobar de reconeissença a la fièra de las lengas... Al contrari, la primièra causa que lor es demandada es justament de daissar tombar lor lenga, per parlar sonque lo francés als dròles. Lo plurilinguisme vantat a Expòlengas es reservat als rics ! En çò dels paures, aquò s’apèla l’andicap del « patoès del país » (cf. lo rapòrt Benisti).

Me fasiaí aquèlas soscadissas, quand te vegèri, al mitan de la mòstra, lo taulièr de la Delegacion Generala a la Lenga Francèsa e a las Lengas de França (DGLFLF), que presentava d’espleches informatics : logicials de traduccion automatica, memòrias de revirada, identificadors de lengas, diccionaris multilengas electronics, que lo ministre ne fasiá la reclama dins sa lètra… sens allusion evidentament a las ditas lengas de França. De tipes en còstumes, seriòs come de papas, quilhats davant de taulètas redondas, te fasian petar los dets sus de clavierots sens t’agachar. Mas me voliaí pas descoragear per aquò. Te sonèri una ostessa e li demandèri s’aviá quicòm a me balhar per m’assabentar sus aquèlas misteriosas lengas de França : me balhèt una ficha de carton : Les langues de France : un patrimoine méconnu, une réalité vivante, signada Nina Catach. Insistissiaí en repotegant qu’aquò èra puslèu estequit coma informacion, la femna me diguèt qu’èra « melhor que pas res » e, per se debarassar d’aquel emmerdur, me donèt un libreton de 5 paginas pichonètas intitolat  La langue française à travers les âges, ont se parla pas enlòc del rapòrt del francés, dins son istòria, amb las autras lengas del territòri d’ora d’ara (pas cap d’allusion tanpauc a l’istòria de las frontièras, perque la França, o sabèm plan, es etèrna, e etèrnelament exagonala). Per èsser oneste me cal apondre qu’en furgant tra un bèla colleccion de papeiròlas e libretons sus e dins la lenga de Racine, descobriguèri un libreton pels enfants (Des langues plein les poches, 2003), qu’es pas missant, e mai lo darrièr n° 8 de la pichonèta revista de l’Observatòri Linguistic Langues et cité (daissi los titres en francés per mostrar que, plan segur, las lengas de França, a la DGLFLF, se podon dire solament en francés) que presenta, mas fòrça rapidament, de causas plan interessantas suls resultats de l’enquesta en Auvernha, sul Franco-provençal, suls maroquins de Còrsa, los medias en breton, lo projècte « teloc » de basa textuala occitana… De tot biais, tot aquò amolonat, fasiá pas grand causa : una miseria. Negadas dins una ondada de causas sul francés, las lengas de França èran invisiblas. Aquò nos balha de que soscar sul ròtle e l’eficiéncia d’aquel organisme qu’a son dire fa tant de causas remirablas per las lengas nòstras.

Èri aquí a tornejar en repoteguant, quand tombèri suls taulièrs superbes e subrebels de la Generalitat de Catalunya, del Govern de las Isclas Balearas, de la Xunta de Gallicia e de l’Eusko Jaurlaritza (Govern basc). Una pichona parladissa amb cadun, e me carguèron come un ase de prospèctus, calendièrs, afichas, babòias, mas tanben de libres de valor, de Cd ròms de tèxtes, de Cd de musica, de Dvd... Es a dire un escapolon consequent de la produccion culturala en catalan, en gallician, en basc... Las grandas sacas de papièr i sufisián pas ; un tipe del taulièr de Gallicia que me vesiá entravacat aital, arrivèt a la rescossa per me balhar una polida sacòcha a las armas de la Xunta... Plan segur, se podriá trobar de que dire sus aquèla comunicacion fastuosa, que trantòla entre la « babòiacion » - se podèm dire - de las lengas e culturas e une vertadièra promocion de la literatura, dels arts e del saber dins las lengas d’Espanha. Mas en venent del taulièr de la DGLFLF èra lo paradis sus terra, lo país de cocanha !

Aquèla impression podiá malurasament pas qu’èsser afortida per la magra presencia dins la mòstra d’aquèlas susditas lengas de França, que se limitava en fach a dos taulieròts  de l’Ofis ar brezhoneg (Ofici de la lenga bretona) e de l’Amt für Sprache und Kultur im Elsass (Ofici per la lenga e la cultura d’Alsacia), fòrça mai simples e esparnhaires que non pas los Espanhòls. Donca pas d’estand occitan, que benlèu còsta tròp car per l’IEO, ò qu’es benlèu tròp ocupat amb la preparacion del 17 de mars... Per èsser precis, n’i aviá ben un de taulièr ont se podiá parlar occitan, mas èra un estand anti-occitan ! Òc, aquel del Couleitiéu Prouvenço, que balhava al monde un papieron de crida a la contra-manifestacion d’Arle lo quite 17 de mars : « Lou Couleitiéu apello lou pople de Prouvènço à s’auboura fin de pas cabussa dins uno gloubalisacioun óucitano e pèr serva soun èime ». E òc, per aquels provençals, la globalisacion, es l’Occitania ! Podèri pas m’empechar d’anar cercar brega e de dire a la dama e al monsur que tenian lo taulièr que puslèu de manifestar « contra » seriá melhor de manifestar « per » e « amb » nosautres, se per elis coma per nosautres la tòca es « la » lenga. Mas es aquí lo problema ! Qu’emplegar lo singular es un crime contra « lo » provençal (per que se i a de « lengas d’òc », i a pas qu’un provençal !). Mas, çò disiaí, se vòlon parlar de « las » lengas d’òc, es lor dreit, anèm pas nos far la guèra per un singular ò un plural, non, coquin de sòrt ! Lo monsur se prensentèt : èra lo quite Joan-Peire Richard, president del « Couleitiéu », que me respondèt tot a trac que « nos » los volián envasir e escanar, escafar lor « identitat », impausar nostra lenga « artificiala » e nostras « calandretàs » (e òc, prononciat aital a la francesa) en Provença, coma l’avèm fach amb totas las autras regions ont se parlan « las » lengas d’òc. Suffísiá pas de dire que l’occitan es una lenga dialectalisada, que reconeis donca totas las difréncias e especificitats provençalas (e mai d’unas qu’elis reconeisson pas !), perque l’argument definitiu es lo de la grafia « classica », que seriá la pròva indiscutabla de l’impausicion d’un mesme occitan estandardisat a totis. E mai la reconeissença de la grafia mistralenca es una concession que suffisís pas : poirèm discutir non mas lo jorn ont reconeitrèm que l’occitan existís pas ! A aquel discors se mescla la revendicacion d’èsser francés mai que tot e lo sòspeit que seriám nosautres totis de nacionalistas occitans, desclarats ò amagats. Me cal confessar que me foguèt fòrça malaisit de m’explicar, e mai se i aviá pas cap dins la discutida d’animositat personala. Per exemple, se disiaí qu’èri sortit d’Albi, mas installat a costat de Lemoges, alara lo monsur disiá a la dama qu’èri anat impausar lo lengadocian central als lemosins, paura region de lenga d’òc qu’a perduda son « identitat » e son « eime ». Quora disiaí qu’aviaí apresa la lenga dins Tarn e Garona, tot veniá clar : aviaí apres lo lengadocian e donca lo parlavi pas (segond lo vielh proverbi : « lo patoès se sap, s’apren pas ») ; donca podiaí quitament pas dire qu’aviaí apresa la lenga de mons grands ? etc. etc. Tot d’un còp ai vertadièrament soscat qu’aquel monde eran pas tant de marrida fe que clafits de prejudicis, d’ideas fixas e falsas, e en primièr dins lo biais de se fargar l’enemic, de dreissar lo retrach-robòt de l’occitaniste e de voler veire a tot pretz dins l’adopcion d’una grafia comuna, l’impausicion d’una lenga unificada (qu’esistís pas e que la majoritat dels occitanistes ne combat lo projècte). Mas justament, ai l’impression que coneissan pas plan aquèla grafia que combaton, que la legisson pas e la volon pas legir, mentre que nosatures podèm legir sens dificultat e sens aborriment la grafia mistralenca. Vertat que la question de la grafia es al còr del problèma, non pas de per èla, mas per tot çò que suspausa e mena, perque la causadissa d’una grafia inspirada del francés o d’una grafia independenta de la lenga nacionala, determina una relacion al francés – reconeissença de nòstra minoritat diglossica ò al contrari mira d’emancipacion – e implica en efièch l’embrenicament en lengas e países separats ò signa al contrari una apartenéncia comuna, pas tolerabla per un fum de monde qu’en defòra de lor « identitat » locala (e mai localista) accepton pas que la sola e unica identitat nacionala, francésa evidentament.

Tot aquò ai pas gaire pogut o dire perque la discutida foguèt copada quand aribèt un jovent, probablament locutor d’una d’aquèlas lengas que seràn pas jamai convidadas a Expòlengas, que nos balhèt una reclama per un restaurant que prepausava sos servicis als expausants, tota escrita en anglés, e que te cantava la savor de sos chiken wings, and so on. Aquò, nos botiá  totis d’acòrdi, enfin, aparentament.

Joan-Peire Cavalièr

 

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28 janvier 2007

Une visite à Expolangues

Expolangues

En attendant qu’un train veuille bien me ramener dans mon Limousin courbé sous le poids de la neige, je suis allé visiter Expo-langues, porte de Versailles, comme de grands panneaux publicitaires m’invitaient à le faire dans le métro. Je vous livre mes impressions, sans prétendre avoir aucunement fait le tour de la question. D’ailleurs, je dois confesser que je n’ai même pas compris quels étaient vraiment les objectifs de cette foire aux langues, où l’officiel côtoie l’associatif, où la publicité marchande pour des méthodes d’apprentissages, outils informatiques, agences de séjours linguistiques, etc., se mêle à la propagande des nations et à la réclame touristique, le tout agrémenté de conférences souvent à caractère commercial, plus rarement à visée didactique ou scientifique… et ce n’est pas le catalogue qui m’a éclairé, dont toute la littérature se limite à une série de lettres officielles apparemment en français, mais dans la variante dialectale dite « de bois », missives signées, respectivement, Camille Rabehanta (commissaire du salon), Bernadette Chirac, Lioudmila Poutine (la Russie était à l’honneur cette année), Gilles de Robien, A. A. Foursenko (Ministre de l’Éducation et de la Science de la Fédération de Russie), Renaud Donnedieu de Vabres et Catherine Colonna. Il faut dire que lorsque j’ai lu sous la plume de Robien combien les progrès en matière d’apprentissage des langues à l’école étaient conséquents, je n’ai guère eu envie d’aller beaucoup plus loin.

Ce que je pus en tout cas vérifier par moi-même, c’est le peu de langues représentées : 60 s’enorgueillit la brochure ; moi j’en ai compté 24 sur la liste des stands ; j’ai pu en oublier quelques unes, et j’ai vu d’ailleurs que certains stands n’étaient pas mentionnés, mais lorsque je lis dans la lettre introductive de la commissaire, que les 23 langues officielles de l’Union européennes « sont bien sûr présentes », je me demande où elle les a trouvé… Comparativement, il suffira de rappeler que pour son édition 2006, le Forom des langues de Toulouse, organisé par Claude Sicre et ses amis, en présentait au moins 120, parlées dans la ville rose, ce qui reste évidemment très peu à l’échelle mondiale, mais enfin incomparablement plus que n’en offre la très officielle Expolangues. Donc très peu de langues en fait, pas de langues africaines (à part l’arabe), pas de langues amérindiennes, pas de langues asiatiques en dehors du chinois et du japonais, etc. etc. Par contre évidemment, l’anglais, le français, l’espagnol et l’allemand se taillaient, avec le russe (aucune autre langue de l’ex empire russe n’était présente et surtout pas le tchétchène !), la part du lion… Sans doute faut-il être suffisamment argenté pour louer un stand (je n’ai pas eu le temps d’enquêter sur les prix, mais il sont, m’assura-t-on, salés). Et les « langues pauvres », nationales ou non, sont nombreuses. En tout cas, j’ai tout de suite pensé que le matin même, dans le RER et le métro, j’avais sans doute croisé des locuteurs d’un nombre incomparablement plus grand de langues que les quelques unes présentes sur les stands. Ceux-là peuvent continuer à bosser pour nous dans l’abnégation et le silence, ils sont sûrs de n’avoir jamais une quelconque reconnaissance linguistique et culturelle à la foire des langues... Ce serait d’ailleurs une excellente initiative que de créer un forom des langues de Paris, les mêmes jours qu’Expolangues, une sorte de off, protestataire et festif. Les communautés de locuteurs, à Paris plus encore qu’à Toulouse, ne manquent évidemment pas ; il serait aisé, j’en suis sûr, d’en mobiliser plusieurs centaines.

 J’en était là de mes réflexions, quand je tombai, au centre de l’exposition sur le stand de la Délégation Générale à la Langue Française et aux langues de France, qui présentait des outils informatiques : logiciels de traduction automatique, mémoires de traduction, identificateurs des langues, dictionnaires multilingues électroniques, vantés par le ministre dans son petit mot introductif... debout devant de petites tables rondes haut perchées, des hommes en costumes cliquaient sur des ordinateurs portables. Je demandai à une hôtesse ce qu’elle pouvait offrir comme documentation sur les langues de France : elle me donna une fiche cartonnée, recto-verso : Les langues de France : un patrimoine méconnu, une réalité vivante, signée Nina Catach. Comme j’insistai, trouvant cela bien maigre, elle me dit que c’était déjà « mieux que rien » et me tendit la brochure de 5 petites pages intitulée La langue française à travers les âges, où il n’est d’ailleurs nulle part question du rapport du français, dans son histoire, avec les autres langues parlées sur le territoire présent (il n’est d’ailleurs fait aucune allusion à l’histoire des frontières de la France : la France est hexagonale et éternelle, ou elle n’est pas). Il n’y est fait allusion qu’au « bilinguisme » médiéval français/latin (je sais donc maintenant d’où viennent quelques unes des simplifications falsificatrices du dépliant sur les mots migrateurs). Pour être honnête, il me faut ajouter qu’en farfouillant dans les rayons, parmi de très nombreux fascicules et glossaires concernant le français, je dénichai un petit livret destiné aux enfants (Des langues plein les poches, 2003), plutôt bien fait, ainsi que le n° 8 de la petite revue Langues et cité, bulletin de l’Observatoire Linguistique, qui contient des choses intéressantes, notamment une petite page sur les résultat de l’enquête en Auvergne qui fait apparaître, dans ce désert de la politique linguistique comparable au Limousin, que 71 % des gens, contre tout ce que nous répètent depuis des lustres politiques, administratifs et médias, se disent favorables au maintien et au développement de la langue[1]. Quoi qu’il en soit, mis ensemble, ce que j’avais pu glaner était est une vraie misère. Noyées dans un flot de documentation consacrée au français, les langues de France étaient à la DGLFLF complètement invisibles et bien mal servies.

 Pestant et rageant, je ne tardais pas à rencontrer les stands superbes et opulents de la Generalitat de Catalunya, du Govern de les Illes Balears, de la Xunta de Gallicia, de l’Eusko Jaurlaritza (Gouvernement basque). Quelques mots de sympathie échangés et l’on me couvre de prospectus, de calendriers, de marque-pages, de posters, de colifichets, mais aussi de livres – parfois de grandes valeur – de Cd roms de textes, de Cd musicaux, de Dvd[2]... Autrement dit des échantillons substantiels de la production culturelle en catalan, en gallicien, en basque... Les grandes poches de papiers ne suffisant pas, un animateur du stand de Gallice me voyant empêtré me rejoint dans les allées pour m’offrir une grande sacoche aux armes de la Xunta... Certes on pourrait trouver à redire sur cette communication fastueuse, qui oscille entre la gadgétisation culturelle et l’effective promotion de la littérature, des arts et du savoir dans les langues d’Espagne, mais quand on vient du stand de la DGLFLF, c’est Bysance ! l’Eldorado linguistique !

amar
une page de Rory Ryder, Learn 101 Galician verbs in 1 day, livret associé au site www.learnverbs.com

 Cette impression ne pouvait justement être que confirmée par la très maigre présence dans l’exposition desdites langues de France, limitée en fait aux deux petits stands de l’ Ofis ar brezhoneg (Office de la langue bretonne) et de l’Amt für Sprache und Kultur im Elsass (Office pour la langue et la culture d’Alsace), autrement plus modestes et économes que les espagnols. Pas de stand occitan donc, trop onéreux pour l’IEO sans doute, à moins que l’on ne soit trop occupé par la préparation du 17 mars... Ou plutôt, il y avait bien un stand où l’on pouvait parler occitan, mais il s’agissait d’un stand anti-occitan ! Oui, le stand du Couleitiéu Prouvenço, distribuant un tract appelant à la contre-manifestation d’Arles le même 17 mars : « Lou Couleitiéu apello lou pople de Prouvènço à s’auboura fin de pas cabussa dins uno gloubalisacioun óucitano e pèr serva soun èime » Lutter contre la globalisation occitane… pour ces provençaux, la globalisation, c’est donc l’Occitanie ! Je ne pus évidemment pas m’empêcher d’aller chercher querelle, disant à la dame et au monsieur qui tenaient le stand que plutôt que de manifester « contre », il vaudrait mieux qu’ils manifestent « pour », et avec « nous », si leur objectif est bien pour eux, comme pour nous, « leur » langue. S’ils veulent parler des langues d’òc au pluriel, après tout, cela est leur droit le plus strict ; on ne va pas faire la guerre pour un pluriel ! Le monsieur n’était autre que Jean-Pierre Richard lui-même, le président du collectif, qui me répondit du tac au tac que « nous » voulions les submerger, anéantir leur « identité », imposer notre langue artificielle et « nos » calandretas (ostensiblement prononcé « a ») à la Provence comme nous l’avons fait dans toutes les autres régions où se parlent « les » langues d’òc. Il ne suffit pas de répondre que l’occitan est une langue dialectisée, qui comme telle reconnaît toutes les spécificités provençales, car l’argument massue est toujours celui de la graphie « classique » qui serait la preuve de l’imposition du même occitan standard à tous. Même la reconnaissance de la graphie mistralienne est une concession insuffisante : nous ne pourrons discuter que le jour où nous reconnaîtrons que l’occitan n’existe pas ! A ce discours se mêle la revendication d’être français et fier de l’être, alors que « nous » serions tous des nationalistes occitans, affichés ou couverts. Je dois dire qu’il me fut très difficile de m’expliquer, même si n’entrait dans la discussion aucune animosité personnelle. Par exemple, si je disais que j’étais originaire d’Albi, mais installé près de Limoges, alors c’est que j’étais allé imposer le languedocien central en Limousin, pauvre région de langue d’òc ayant perdue son « identité » (les limousins apprécieront). Quand je disais que j’avais appris la langue, tout devenait clair : j’avais « appris » le languedocien et ne le parlait donc pas (je retrouvais le vieil adage selon lequel le patois se sait et ne s’apprend pas) ; je ne pouvais pas dire que j’avais appris la langue de mes grands-parents, etc. etc. J’ai vraiment pensé, à moment donné, que j’avais affaire non tant à des gens de mauvaise foi, que bourrés de préjugés, d’idées toutes faites, erronées et d’abord sur la manière même dont ils construisent leur adversaire, dans leur façon de camper le portrait-robot de l’occitaniste et d'identifier une supposée langue uniformisée (qui n’existe pas et dont la grande majorité des occitanistes combat le projet. Voir sur ce blog l'âpre discussion au sujet de Tvist'1), à partir de la question de la graphie. Mais j’ai eu justement l’impression qu’ils ne connaissaient que très mal cette graphie à laquelle ils s’opposent, qu’ils ne la lisent pas et ne veulent pas la lire, alors que « nous » lisons, sans difficulté et sans animosité particulière la graphie mistralienne. La question de la graphie est en vérité le cœur du problème, pour tout ce qu’elle induit, parce que le choix d’une graphie calquée sur le français ou d’une graphie normée indépendamment de la langue nationale, détermine évidemment une  relation au français – acte d’allégeance culturel et politique ou au contraire visée émancipatrice – et implique en effet le morcellement en langues et pays séparés ou bien signe au contraire une appartenance commune, insupportable pour beaucoup qui, en fait, n’acceptent, au-delà de leur propre « identité » locale, que la seule et unique identité nationale, française évidemment.

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couverture du dernier n° de la revue du Collectif Prouvènço

Cela je n’ai guère eu l’opportunité de le formuler, car la conversation fut interrompue lorsqu’un jeune homme, probablement locuteur de l’une de ces langues qui ne seront jamais invitées à Expolangues, est venu distribuer une publicité pour un traiteur offrant ses services aux exposants, entièrement rédigée en anglais et qui vantait la saveur de ses chiken wings, and so on. Cela avait, apparemment, de quoi mettre tout le monde d’accord.

Au fond, dans mon métro, tout en regrettant amèrement l’absence d’une voix pour porter la bonne parole des régions occitanes, je me disais naïvement, en veine d’évangélisme, qu’à force de discussions, on « devrait » arriver à gagner à la cause commune jusqu’au Collectif Prouvènço, comme on a pu le faire avec le Félibre, quand j’entrepris la lecture du n° 15 de Me Dison Prouvènço, gracieusement offert par J.-P. Richard. Je tombai en effet sur la lettre ouverte de celui-ci, visant à protester contre un enseignant qui, selon ses affirmations, auraient fait flotter le drapeau du PNO sur son lycée (Barbara Hendricks, Orange). N’ayant aucune information précise sur cette affaire je me garderai bien d’accréditer ou de nier la chose. Dieu seul connaît mon peu de sympathie pour les thèses du Parti Nationaliste Occitan : mais en lisant cette lettre m’est venu un irrépressible haut-le-cœur, lorsque son auteur dénonce ainsi à Madame le proviseur, le professeur soi-disant membre de ce « groupuscule [le PNO] qui… va à l’encontre des intérêts les plus évidents de la République Française dont [elle est] supposée la représentante ». J’ai trouvé ces mots d’une vilénie sans pareille, même s’ils énoncent une évidence : tous les coups sont donc permis pour imposer sa propre conception de la langue et de la culture provençale contre ceux qui ont sur la question d’autres opinions, tout aussi respectables, même si l’on peut être en complet désaccord. Et puis, dans la même lettre, l’occitan est qualifié de « gai sabir », « vecteur visant à fondre tous les pays d’Oc dans un « melting pot ». Cette accusation de fusion est fausse, une fois encore, mais je trouve que l’expression médiévalisante de gai sabir (remarquable jeu de mot, le saber comme sabir !) sent son anti-intellectualisme à plein nez, et surtout que l’usage ici du syntagme de « melting pot » (qui d’ailleurs vaut bien les chiken wings) a comme des relents de purification culturelle, sinon ethniciste, qui n’ont rien a envier aux thèses les plus dures de Fontan, le théoricien du PNO nommément dénoncé dans la même lettre. D’ailleurs, à propos de melting pot, le métro parisien est vraiment un endroit génial. Le off d’expolangue devrait se faire dans le métro.

 JP Cavaillé


baleares

lettre d'accueil donnée aux Baléares aux parents d'enfants à scolariser


 

[1] Contient aussi, d’A. Filhon, « Transmission et pratique linguistique en Ile-de-France » ; J.-M. Géa, « Marocains de Corse : entre deux pays et trois langues » ; J.-B. Martin, « Le laboratoire francoprovençal » ; F. Broudic, « Médias et langue bretonne au début du 21e siècle » ; M. Bras, « Le projet teloc : construction d’une base textuelle occitane ».

 

[2] En particulier la magnifique anthologie réunie par Joan Miralles i Monserrat, Antologia de textos de les Illes Balears. Vol. I, segels XIII-XVI, Publicacions de l’Abadia de Montserrat, 2006. Un beau livre de poésie des Baléares aussi, enfin beau par sa facture, quant au contenu je l’ai trouvé quand même bien clicheteux et qui plus est confit de religiosité : Diego Sabiote, El Pi de Costa i Llobera. Llum i ofrena, Govern de les Illes Balears, Lleonard Muntaner, 2006. Un seul exemple qui démontre que leur langue est aussi indiscutablement la nôtre : Menorca:/ Metàfora mediterrània/ de pedra, llum, mar, cel,/ vent i de matí clar,/ i una conçó d’aigua/ que no s’acaba. On m’a aussi donné les Cd roms contenant les Dietaris (journaux) du grand Antoni M. Alcover, ses Quaderns de camp (cahiers de collectage)… deux Dvd intéressants, l’un sur Raymond Lulle (Ramon Lull. Ciència i acció) et sur la naissance du cinéma en Catalogne (El naixement del cinema. 1895-1905 ; El món dels pioners, 1906-1913), édités par la Fundació videoteca dels països catalans, etc. etc.

Alcover

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06 juillet 2006

Aquí Paris, abal Najac

Najacvilatge

Soi montat a Paris per veire Najac. O sabi, es un pauc piòt, mas es aital ; que lo film Ici Najac, à vous la terre, de Jan-Henric Meunier, me pensi, passarà pas a Lemòtges, ont ai l’ostal. Foguèt la meteissa causa per Profils Paysans, de Raimond Depardon. Cada còp me cal anar a Paris per veire de documentaris sus la vida dels vilatges occitans ò dels paísans, qu’aquò me plai e m’interessa.

Aquel viatge, l’ai pas regantat. Pas solament perque lo film es fòrça plasent, mas subretot perque Paris me semblèt l’endreit melhor per o veire. Evidentament aquò es una critica, mas tòrni dire pr’aquò qu’es un film plasent, e de còps que i a, esmovent, e mai instructiu.

Meunier, lo realisator, es de Paris, mas se’n es anat viure a Najac en Roergue, e i a encontrat de monde remarcables… Aital nos balha una galeria de retrachs entremesclats, de personalitats de las fòrtas que vivòn dins lo vilatge e lo canton : un vielh mecanò amoros (al sens premier) de sas mecanicas, e mai de sas carcassas de veituras amolonadas que li son confiscadas per arestat de la prefectura ; un palhassa amatur, coma aquels dels cirques d’un còp èra ; un cap de gara, mena de Tati a petrolèta ; una serviciala de cafè que sa vida dins aquel luòc li sembla puslèu desesperanta ; un cantaire irlandes espatarrant ; un jove paísan que pren sa veitura per anar ajudar en Africa un programa de desvelopament durable ; un retirat engageat dins l’ecologia politica ; un « neo-rural » amb femna e dròlle que fa de pan en esperant mai de « reconeissença » que de moneda, etc. Aquel monde – es a dire subretot los darrièrs mençonats – parlan, e parlan plan, de lor causida de vida, e de problemas d’ecologia e de globalisacion (aital lo titre)… aquelas parladissas, de còps que i a fòrça interessantas e perfechament complementaras de las tendéncias mai conegudas de l’altermondialisme. Es instructiù, òc, e mai benlèu tròp, qu’aquò fin finala te far l’impression d’una mena de leçon, e qu’a ièu, las lèçons m’agradan pas gaire, almens las de politica, e subretot quand soi deja puslèu d’accòrdi. Es a dire que i a pas cap de contradiccion : los autres personages filmats parlon pas de politica, e lor es pas tanpauc demandat de’n parlar. Se vei, s’ausit puslèu, qu’es aquel discors e pas un autre que lo realisator vòl far entendre, e es un quicòm d’estranh, perque causís la diversitat dels òmes, mas pas de las ideas, e la causa embarassanta es que, fin finala, se tracha d’un discors « global » que se podriá far pertot endacòm mai. Vòli dire que i a pas cap de presa en compte de çò que i a d’especific dins la situacion de Najac en particular (lo vilatge e lo canton son pas jamai pres vertadièrament coma una comunitat umana amb sa cultura e son istòria) e de Roergue en general.

Sens parlar d’occitania, perque d’occitania se’n parla pas, ne d’occitan. Res, i a pas de res sus la lenga. Pr’aquò, sovent l’accent traís lo locutor, e mai un còp tres mots de la borièra escapan a l’atencion (e a l’interès) del filmaire… e mai encara, dins la publicitat pel film, se trapa una fotò del jove de la Confederacion Paísana, virat d’esquina, per daissar legir sus la camisèta : « D’autres mondes sont possibles » (en frances) davant lo panèu « Najac vilatge occitan » (en òc). Mas d’aquesta revendicacion culturala, lo film ne’n fa pas res. Aquela abséncia d’atencion e d’interès per las lengas, occitan ò autras (seriá estat la meteissa causa dins un mitan d’imigracion), pòt quitament pas èsser denonciat coma escandalos, perque, coma o savèm, es quicòm de normal, quicòm que fa partida de la norma de representacion mediatica en França. Aital, sens i pensar, en cresent tener un discors alternatiu, J.-H. Meunier fa pas que confermar l’idologia oficiala de la lenga e de la cultura unenca. Per parlar d’un biaís mai trivial, dirai que lo realisator balha tròp sovent l’impression de filmar subretot per sos amics demorats amont-naut : aital, un còp de mai, avèm un film mai que mai parisenc sus las verdas « províncias »… Sufís de legir çò que ditz la pressa en frances sul film : Najac es presentat pel Figaro coma una « charmante bourgade de la France profonde » (i a de causas que se podon pas revirar !) e los indigènas, coma de braves colhons « simpatics » e « pintoresques »… Es segurament una traíson de las intencions del realisator, mas vòl dire tanben que lo filmaire a pas saput, volgut ò pogut demolir aquela image messorguièra, risolièra e condescendenta. Una rason de mai per se crompar e legir lo libre de Cristian-Peire Bedel e « dels estatjants del canton de Najac » : Najac : La Folhada, Lunac, Montelhs, Sant-Vensa, Sent-Andriu, Vòrs e Bar (12-Villefranche-de-Rouergue : Impr. Grapho 12).

J.-P. Cavalièr

Aquel article es paregut dins La Stemana, n° 570 20/07-26/07/2006

Per una critica mai espandida del film en frances, vesètz, aquí dejos, Ici Paris à vous Najac.

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23 juin 2006

Ici Paris à vous Najac…

Ici

J’ai vu la semaine dernière à Paris (à Limoges, il ne passera sans doute pas) le film documentaire de Jean-Henri Meunier, Ici Najac à vous la terre. Malgré le mal que j’ai à en dire, ce film possède d’indéniables qualités, qui méritent d’abord d’être soulignées. Il présente en effet une très interessante galerie de portraits éclatés, pleine de fantaisie, de justesse et de finesse. Servi par un monteur de génie, le réalisateur accompagne et met en scène, mais sans intervenir directement, en les laissant être ce qu’ils sont, une poignées de fortes et belles individualités locales : un vieux mécanicien qui cite Archimède et déplace les montagnes de métal à force d’ingéniosité et d’obstination, un magnifique barde irlandais juchée sur sa moto, un clown à l’ancienne mode, dans sa voiture brinquebalante, un jeune agriculteur de la Confédération Paysanne qui rejoint l’Afrique en auto, et sa mère qui prépare les quartiers de canards, une serveuse de bar sur la corde raide, avec le fou rire du désespoir, un boulanger néo-rural qui construit son four, fait sa farine et attend de ses clients non tant l’argent que la « reconnaissance », un retraité « citoyen » à l’assaut de la décharge découverte et des herbicides municipaux, un incroyable chef de gare pince-sans-rire nonchalant et fantasque qui en remontrerait à vingt comiques de métier, le maire du village qui voudrait tant arranger tout le monde et que l’on sent un peu fuyant à vrai dire devant cette caméra rodant d’une maison l’autre… Ici Najac à vous la terre est un beau film sur la singularité, la ténacité et l’intelligence des hommes, qui ne renoncent pas à suivre leur voie, à persévérer dans leur être, à dire ce qu’il leur semblent devoir être dit. Car ces gens, du moins ceux que le réalisateur laissent parler, et longuement, ont un discours, s’efforcent de donner sens par la parole à leur expérience, défendent des idées avec une pertinence qui prouve, au cas où l’on en douterait, que l’on raisonne aussi bien à Najac qu’ailleurs.

Najac

 

On y raisonne certes et qui dit raisonnement dit arguments contestables. Or de contestation, de discussion, de désaccord, il n’est guère question, et c’est le premier défaut du film, considérable : un seul discours est énoncé, sous plusieurs facettes il est vrai, mais concordantes et complémentaires : le discours altermondialiste où convergent les positions de la Confédération Paysanne, de la critique citoyenne, type Atac et de l’écologie, dans sa version politique ou sous une forme plus existentielle. Le synopsis publié du film résume honnêtement cette dimension militante du film : « quelques habitants d’un petit village aveyronnais résistent avec bon sens citoyen, humour et poésie, au rouleau compresseur de la mondialisation ». Un parfait exemple, soit dit en passant, d’une nouvelle langue de bois qui nous menace, le « rouleau compresseur » des phrases toutes faites sur la notion la plus floue et la plus faussement évidente qui soit : « mondialisation » ! Ce nappage idéologique qui unifie et – disons-le au moins par provocation – bétonne le discours audible du film est très gênant, et d’abord il est en parfaite contradiction avec l’esthétique de la caméra et du montage qui insiste au contraire sur le singulier et la différence. J’en parle avec d’autant plus de liberté que je me reconnais assez bien dans ce forum social najacois improvisé. Mais la bonne idéologie n’a jamais fait un bon film, et si les images étaient l’illustration de ce discours, cela ferait à coup sûr un film très mauvais. Certes ce discours n’est pas imposé, il est tenu librement par les personnages, mais par certains seulement, dans lesquels se reconnaît ostensiblement le réalisateur. Il n’en est pas moins, ne serait-ce que par son unité et son unicité, quelque peu lénifiant et parfois très attendu.

Mais en fait le problème vient aussi et même peut-être d’abord du parti pris, réussi, mais qui a ses limites, de filmer des individus séparés et séparément. Le relationnel, le collectif fait défaut : il n’est perçu, aperçu que fugitivement, à travers quelques vues du bar sur la place, quelques échos de fête et le temps d’une photo de tous (?