28 octobre 2009
Brève excursion automnale entre Lèze et Arize (Ariège)

Brève excursion automnale entre Lèze et Arize (Ariège)
L’association « Autour de Pierre
Bayle » organisait en Ariège au Carla-Bayle, entre les vallées de la Lèze
et de l’Arize, les 16-18 octobre dernier, un colloque international (« Pierre Bayle, héritier et médiateur de la liberté de
conscience à l’âge classique ») sur l’auteur du Dictionnaire historique et critique,
théoricien de la liberté de conscience et de la tolérance né au village protestant du Carla (depuis
rebaptisé à son nom), contraint de fuir la France toute
catholique dans les années de la Révocation de l’Édit de Nantes pour la
Hollande.
J’y fus convié es qualité (bien que médiocre
connaisseur de Bayle) et en profitais pour écouter et regarder autour de moi,
afin d’apprendre quelque chose, selon mon habitude, de l’état de la pratique de
la langue, de sa reconnaissance et de sa visibilité. Je ne prétends pas donner
ici autre chose qu’un aperçu tout à fait lacunaire et sans doute erroné sur
plus d’un point. A la fois, l’« étranger », c’est bien connu, note
des choses trop évidentes pour être remarquées, ou du moins pour être jugées
remarquables, par les autochtones.
La langue visible/invisible
La situation est évidemment très différente de celle
que j’ai pu observer en Val Maira,
cet été, en Italie. On peut d’abord dire que la visibilité volontaire de
l’occitan en Ariège est extrêmement réduite, au sens où je n’ai vu aucune
signalisation bilingue, aucune affiche (à part une affichette égarée à
Montesquieu Volvestre appelant à la manifestation de Carcassonne) et que les
nombreux prospectus et livrets distribués aux touristes font exactement comme
si rien d’autre que le français n’existait – et n’a jamais existé – dans la
région. Un beau livre de photographies sur les estivages en haute montagne
(Leah Bosquet, Estivage, Bruxelles,
Husson, 2009), offert aux intervenants du colloque (l’accueil, je
tiens à le dire, fut de très grande qualité, sur tous les plans), contenait un
reportage sonore de 52 mn en CD, non dénué d’ailleurs d’intérêt, d’où la langue
cependant est absente, sinon, tout à fait en contrebande, à travers l’accent de quelques
uns. En m’arrêtant au syndicat d’initiative de Montesquieu Volvestre je vis
cependant en vente quelques ouvrages de littérature occitane produite en Ariège (bilingues pour la plupart) ; j’y ai aussi feuilleté un
livret grand public sur la bataille de Muret, bilingue aussi, mais… français / castillan
(pourtant, Dieu sait quelles bonnes raisons il y aurait d’y faire paraître de
l’occitan !). Je me suis également arrêté sur la route devant un panneau qui
proposait des chambres d’hôte, où l’on pouvait lire, dans une graphie presque
correcte : « Pla vengut ».
Alléché, je pris le chemin de la colline, jusqu’à un très beau corps de ferme rénové,
mais ne trouvais personne, hormis un chasseur qui arpentait les labours voisins
en galante compagnie (voilà une nouveauté intéressante dans les pratiques
cynégétiques[1]), paysan dans le coin de
longue date, mais belge de nationalité et fier de l’être (capable en outre, me
dit-il, de comprendre le « patois »), qui m’expliqua que la maison
était propriété d’ « anglais ». Que la langue soit
valorisée par des britanniques est évidemment digne d’intérêt et ne semble pas un
cas si isolé.
Évidemment, par ailleurs, la langue est
bien visible et lisible, comme partout en Occitannie, mais de manière tout à
fait clandestine : par les noms de famille bien sûr, par une infinité de toponymes, graphiés à la va comme je
te pousse et plus ou moins francisés, par des mentions de recettes, de festivités,
d’objets dans les livrets touristiques aussi, mais il s’agit bien d’une
présence clandestine, puisqu’elle n’est jamais signalée et que l’on n’y trouve
qu’exceptionnellement le souci d’une correction linguistique. La livraison 2009
de 09 le Mag (« tourisme Ariège
Pyrénées »), évoque à la même page un refuge gastronomique appelé
« Les Estagnous » et vante l’excellence de « la
mounjetado », dont la recette est donnée sans même dire que le nom évoque
le haricot (monjetada, de monjeta), base du plat en question… Ici,
dans le fascicule Vallées de l’Arize et
de la Lèze, une publicité pour l’hôtel-restaurant « Le jardin de Cadettou », au Mas d’Azil, etc. etc. Qui imaginerait en
Ariège, en effet, que l’évocation de la langue, comme on l’a par contre compris dans les vallées occitanes d’Italie, puisse être un argument
touristique? Nous sommes tellement habitués à cet état d’effacement, de relégation, de recouvrement, de
francisation systématique, que nous n’y faisons plus que très rarement attention.
C’est plutôt le contraire qui se passe : rendez la langue visible et
audible (comme actuellement dans le métro toulousain) et vous pouvez être
certain de provoquer un tollé, sur le thème : « On est en France, et
en France on parle (écrit, boit, mange, chie) en français ! ».
Intermède baylien
J’ai noté quelques unes des graphies
approximatives de toponymes et de choses, associées à l’absence en fait de toute
identification de la présence d’une altérité linguistique ; tout au plus
s’agirait-il de quelque altération… Ce constat, par delà les siècles, me ramène à Bayle,
qui comme tant d’autres fit d’immenses efforts pour se
« dégasconner » et, depuis Sedan, s’échinait à corriger son jeune
frère Joseph, resté au pays[2]. Quand Bayle parle des
« langues » à connaître et à parfaire, c’est toujours pour invoquer,
outre le français, le latin et le grec. Certes, depuis longtemps déjà, l’occitan
avait cessé d’être une langue de culture reconnue malgré l’importante
renaissance de la littérature, surtout versifiée, entre XVIe et XVIIe
siècle. Cependant Bayle se plaignait amèrement d’être « sorti de [son]
pays sans le connaître »[3], et
il ne rechignait pas à utiliser, avec ses correspondants restés au Carla, des
locutions et des proverbes en occitan, et disait au passage le plus grand bien
de tel ou tel poète rimant en « gascon »[4]. On
dispose désormais d’une excellente édition critique de la correspondance de
Bayle, citée en note (6 volumes parus). Or dans cette édition
impeccable sur le plan philologique et historique, le traitement des
occurrences occitanes nous ramène d’une certaine façon au traitement encore usuel de
la langue. Ces occurrences – locutions, proverbes et vers –, sont donnés dans la
graphie originale, jamais normalisée en note, comme on s’y attendrait pourtant dans un ouvrage de ce type, et
surtout traduite de manière tout à fait approximative à partir des informations
d’un occitanophone d’aujourd’hui vivant dans la région du Carla (M. Robert Pons
de Bordes-sur-Arize, ponctuellement cité en chacune des notes concernées) alors
que les sources littéraires et érudites ne manquent pas (à commencer par le
Catonet Gascon de Guillaume Ader, recueil de proverbes du tout début du XVIIe
siècle). Certes, dans cet ouvrage savant, la langue est nommée
(« occitan ») et c’est déjà beaucoup, mais elle est saisie comme une
référence relevant entièrement de l’oralité, pour la traduction de laquelle on
va questionner un locuteur d'aujourd'hui sans penser que les sources lettrées
nous en apprendraient évidemment plus (je ne dis certes pas que la
consultation d’un locuteur soit inutile, mais elle est bien sûr, pour un texte
du XVIIe siècle, insuffisante). Cela est parfaitement révélateur du
statut de la langue, exempt de toute dignité grammaticale et littéraire, y
compris dans un ouvrage d’érudition qui est pourtant un modèle du genre.
La langue audible
Si, entre les vallées de la Lèze et de
l’Arize, la langue n’est guère visible, elle est cependant audible, à condition
d’être attentif et de la susciter. Je l’ai d’abord entendue au banquet du
colloque, dans la bouche de l’un des participants ariégeois du colloque qui
avait entonné « Arièja mon país »,
profitant d’une coupure d’électricité, largement repris par les nombreux
convives locaux. J’ai pu aussi la parler avec quelques membres de
l’organisation, dont un en particulier, qui s’est montré très attaché à sa
pratique. Mais surtout, surtout, grâce au logement des participants en gîte rural (celui où j’ai logé était aussi tenu par des britanniques), j’ai pu
rapidement me lier avec les paysans les plus proches, un couple de retraités –
bon pied, bon œil et bonne oreille – qui ne demandaient qu’à parler
« patois », y compris avec un petit jeune (!) et surtout un étranger
comme moi. D’une gentillesse et d’un accueil délicieux, Mme et Mr
S… furent ainsi durant ces quelques jours mes « informateurs »
favoris, parlant un admirable languedocien, agrémentés de quelques touches gasconnes, en tout cas limpide pour l’albigeois égaré que
j’étais, m’apprenant plein de choses et acceptant gracieusement que je les
enregistre (rien n’est plus agréable que le collectage sauvage !). Selon eux,
la langue est encore très parlée à la campagne, par les gens qui travaillent la
terre ; ils m’ont mentionné, entre autres, une jeune fille de 25 ans
particulièrement « dòtada »
en la matière, évoquant aussi une anglaise de leurs voisines qui s’était mise
en devoir d’apprendre à le parler, avec quelques succès, au moins pour la
compréhension.
A leurs yeux (et à leurs oreilles) cet
intérêt pour la culture (et donc la langue) ariégeoise et la participation à la
vie locale, serait par contre bien mal partagée par beaucoup de ceux qu’ils nomment
« hippies » ou « marginals » (en occitan dans le
texte !) ; très nombreux dans la région. Je suis allé en effet
visiter le marché sous la très belle halle de Montbrun-Bocage, le dimanche matin :
lieu étonnant, très largement animé par divers groupes de « néos »
(autre vocable, plus neutre, que tout le monde utilise ici), qui tiennent la
grande majorité des étals. Là, on serait bien à peine de trouver la moindre
référence à une quelconque occitanité ou ariégeoisité… La plupart des signes,
des symboles, des couleurs, des produits même regardent loin vers l’orient, l’Inde
et le Tibet en particulier.
Mais qu’est-ce qui fait donc que les
vapeurs d’orient, pour des gens qui ont pourtant choisi de vivre là, plutôt
qu’en Inde, sont plus attractives que la mémoire et la langue des lieux ?
Cela tient sans aucun doute aux référents culturels (et cultuels) d’un
mouvement aujourd’hui quarantenaire, qui se sont fortement diffusés en Europe, d’ailleurs
depuis l’Amérique et non directement depuis l’orient lui-même. Les sages de
l’Inde, comme les « Indiens » d’Amérique, font très profondément
partie désormais de la mythologie contemporaine, alternative ou pas. Décidément,
nos mohicans et nos sages goguenards, au fond de leurs bordes, font moins
recette. Remarquez que je n’ai pas osé poser de question à ce sujet aux
marchands de patchouli et d’encens, je n’ai pas osé non plus leur demander
s’ils connaissaient Pierre Bayle et ce qu’ils pensaient de la Révocation
de l’Édit de Nantes… J’avais trop peur de passer pour un martien.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Sa compagne d’ailleurs savait que Bayle était un
« philosophe de 1600 et quelques », et je lui tirai bien sûr mon
chapeau.
[2] « Pour cette facon de parler, je n’y avois plus été, parlant des
Salenques, elle est fort en usage dans le pays, mais elle ne vaut rien. Je
voudrois de bon cœur avoir eté averti de tous les gasconismes, car je me serois
observé pour n’en pas contracter l’habitude, au lieu que ne m’en defiant pas,
je croiois bien faire que de les bien mettre en usage. Asture est un mot qui ne
se doit pas ecrire, et dans le discours familier on doit à tout le moins
prononcer ast’heure. Les Gascons doivent eviter sur tout 2 meschantes
prononciations, pour lesquelles ils sont toujours tournez en ridicule dans les
comedies, et qui rendent les predicateurs desagreables, c’est celle d’u pour
eu, et de l’e muette pour l’e fermée, car nous prononcons le feu, comme s’il y
avoit lé fu. Pour celle de l’v pour le b qui est horrible ; les gens
d’etude n’y sont pas si sujets… », Pierre Bayle à Joseph Bayle, le 12
septembre 1676, in Correspondance Pierre
Bayle, éd. Labrousse, McKenna, etc., Oxford, Voltaire Foundation, t. III,
2001, p. 363.
[3] « On me prend tous les jours sans verd quand on
me demande qu’est devenue la posterité de quantité de Gascons dont le nom a eté
celebre comme un Du bartas, un Pybrac », à Joseph, 30 janvier 1675, ibid., p. 46-47.
[4] Cf. ce qu’il dit des vers gascons de Cassé de
Pradals, dans la lettre à Joseph du 12 septembre 1676, ibid., p. 364.
17 juin 2009
Recerca occitana, novèla generacion : Albi 11 e 12 de junh de 2009

Recerca occitana, novèla
generacion : Albi 11 e 12 de junh de 2009
Los 11 e 12
de junh, me’n anèri as Albi, al collòqui internacional organisat per
l’Associacion Internacionala d’Estudis Occitans : « Novèla recèrca en
domèni occitan : apròchas interdisciplinarias », al sèti del Centre Universitari
Champollion (ont i aviá dins lo temps las casernas).
Aqueste
titre del collòqui, l’ai revirat, qu’èra solament en francés sul programa, sus l’aficha,
suls sitis universitaris e associatius, etc. pròva, se ne calguèsse, que sèm
pas encara arribats al minimum de reconeissença (e d’auto-afirmacion) que nos
permetriá d’impausar un bilinguisme vertadièrament visible, e mai dins las
manifestacions entièrament dedicadas a la lenga nòstra (vertat que dins lo programa
i aviá qualque titre en occitan, mas tot lo demai èra en francés). La causa mai
importanta pr’aquò foguèt, çò me sembla, que la lenga demorèt fòrça presenta
dins aquèlas doas jornadas ; qualques intervenents parlèron occitan a la
tribuna dels dos anfiteatres (ça que la pas mai d’un terç, çò me sembla), un
fum dins lo public, e quasiment tot lo monde dins los temps de convivialitat (es
aital que la diglossia se trapa duscas dins lo trabalh dels universitaris… consacrat
a la diglossia de còps que i a ![1]). Cal
far especialament mencion de la conselhièra municipala d’Albi, Monica Hubert,
que faguèt un discors d’acuèlh en lenga nòstra (d’autres nos espliquèron
qu’aurián aimat, qu’aurián tant volgut, e que avián decidit de o fa, mas que
fin finala… coneissèm la cançon !). Puèi, cal soslinhar que i aguèt tanben
d’intervencions en inglés e in italian, subretot sus de materias medievalas, e
aquela dimension internacionala del collòqui, amb d’americans, d’ingleses, d’alemands
e d’italians (de còps que i a amb un nivel impressionant en occitan), fasiá
vertadièrament plaser. Nos autres sabèm que la lenga e la cultura occitanas son
sufisentament ricas per interessar de monde d'un pauc en pertot, e que lo monde
associatiu e universitari, dempuèi un bel briu, fan d’esfòrces considerables
per renforçar aquesta dubertura internacionala, mas o cal dire e tornar dire an
aquelis que, as Albi coma endacòmai, sens jamai sortir de França, e mai de còps que i a de lor canton, s’alassan pas
de repetir que sèm embarrats dins lo comunautarisme estequit del patès. En mai,
lo plurilinguisme del monde present m’estonèt bravament : una alemanda,
especialista dels trobadors e de la lirica de l’escòla siciliana (Grazyna Bozy),
de lenga mairala polonèsa, parlava tanben lo francés, l’italian e lo
castelhan ; evidentament compreniá l’occitan… Un jove cercaire breton,
parlava sa lenga, mas balhèt sa comunicacion en niçart e coneissiá l’ebrèu (Erwan
Lelièvre, que faguèt una presentacion sul « shuadit », vedètz infra), etc.
Una autra
causa que m’agradèt fòrça foguèt la preséncia d’associatius nombroses a costat
dels universitaris (los joves cercaires e lors professors) ; monde del
Grifol d’Albi e de l’IEO Tarn evidentament (un dels organisators mai implicats,
Xavier Bach, es tanben director de l’IEO 81), de Radio Albigés, mas tanben de
l’ensenhament primari e secondari (calandreta, òc-bi, professors de licèu…) e
en mai d’aquò qualques escolans de seconda, fòrça atentius. Es la prova de
l’existéncia reala d’una comunautat que pratica la lenga (que ne faga son
mestièr ò pas) e que noirís un interes intellectual per tot çò que pertòca
l’occitan. E s’aquela comunautat existís, s’es fòrça mai larga qu’aquí en
Lemosin (ont sèm totjorn los meteisses quatre "chens" pelats), es que lo malhum
d’ensenhament dins Tarn e dins Miejorn Pirenèu s’es intensificat aqueste
darrièr vintenat.
Aquèla preséncia
de locutors non especialistas foguèt tant mai apreciabla e apreciada que las comunicacions,
presentadas subretot per de doctorants, foguèron totas d’un excellent nivel. Es
vertat tanben, de còps que i a, qu’avèm ausit de causas… plan interessantas
d’accòrdi, mas dins lo biais de far e de dire de las grandas escòlas, demonstrant,
se n’i aviá de besonh, la perfièita incorporacion del modèl retoric de nòstres
eleits, l’habitus de l’homo academicus, per utilisar lo latin
de Bourdieu, que sabiá plan de que parlava. Aquel(a)s, evidentament, an parlat
generalament en francés. Mas aquò tanben es una pròva de la normalisacion dels
estudis en domeni occitan, que volèm a tota fòrça perque, clarament, la nòstra
subrevida depend tanben d’aquel tipe de reconeissença. De tot biais, la còla
dels joves colloquaires presentava pas cap d’uniformitat, e sa diversitat,
puslèu mirgalhada, era, mai o mens, la que trobèm uèi dins tots los domenis de
la recerca en sciéncias socialas e umanas un pauc pertot dins Euròpa. A pro pena
se podiá apercebre qualque rara crotz occitana (en defòra del programa, polit,
mas que n’era clafit ! vesètz l'illustracion a la debuta) ; simbòl obligat, o sabi, ne cal un, mas per
ièu es totjorn un solaç de ne’n pas tròp veire, que tot aquel roge e tot aquel daurat
me fan virar lo cap, sens parlar de mon anticlericalisme primari. Vòli pas
doblidar de dire tanben que presèri fòrça d’ausir cantar en niçard, a la fin
del repais, un dels collòquiaires de la votz encantairitz.
Aquela
descripcion dels orators es pas brica politicament correcta, o sabi, aquò se fà
pas dins lo mitan universitari ; se parla sonque dels contenguts dels
discorses e pas dels òmes e de la femnas que los tenon. Ça que la, aquel agach
sus çò que se vei, suls biaisses de parlar e de se tener pòt essèr pasmens una
appròcha fòrça interessanta d’aquel pichon monde, e pas solament pel sociològ ò
l’etnològ, mas tanben dins l’encastre d’una (auto)critica sociala e politica.
Quasiment
totas las disciplinas mobilisablas a l’entorn de la lenga e de la cultura èran
presentas : istòria, sociolingüistica, lingüistica, letteratura occitana
medievala, moderna e contemporanea, musicologia, mancava benlèu pas qu’un pauc
mai d’etnologia e d’antropologia... L’accent foguèt mes sus l’interdisciplinaritat,
e Philippe Martel faguèt una polida conferéncia plenièra sul sicut, en partent
de l’istòria. Aquesta inter-, trans- e pluridisciplinaritat es evidentament
fòrça necessaria dins lo tractament dels objèctes en domèni occitan, ont las
questions de lenga, de societat e d’istòria venon quasi totjorn s’impausar a la
reflexion. Avent pas encara lo don d’ubiquitat, vist que i aviá doas salas de
conferéncia, podèri assistir solament a la mitat dels expausats, qu’es un chic
frustrant. Pas mens, ai apres un fum de causas... En premièr poguèri seguir un
grop de comunicacions suls temps medievals : una sus la figura sociala e
economica d’un senhor albigés del segle XII dins las fonts occitanas (Sicard
Aleman lo Jove, presentada per Cyril Dayde) ; una autra sul multinlinguisme
e l’interpenetracion del francés, de l’occitan e del latin en Lemosin entre los
segles XIV e XV (Bertrand Caron) ; e enfin una presentacion de Xavier Bach
sul libre de Règlas del monasteri de las canongessas de Sant-Pantaleon de
Tolosa del segle XIV, ont aprenguèri, entre autras causas, que lo papa Clement
VI avia nomenat un teologian per la lingua
occana [sic].
Sus la
debuta de l’edad moderna, ai ausit una intervencion fòrça rafinada consacrada a
la lectura crozada de la dedicaça dels Psaumes
viratz de Pey de Garros amb la de Clement Maròt per sos Psaumes en francés, accompanhada d’una refleccion aprigondida sus
la dobla diglossia de l’un e de l’autre poèta (Gilles Couffignal).
Per çò
qu’es de la longa durada, m’agradèt fòrça l’intervencion de Stéphane Bourdoncle
sus l’occitan dins aquel espaci de frontièra entre lengadocian e gascon qu’es
lo Tarn e Garona, dempuèi los segles XIV duscas al segle XX ; m’agradèt
fòrça perque pausava las bonas questions sus la necessitat e la dificultat per
l’istorian, de remontar, en lisent los documents sovent entre las linhas, de
las traças escritas, amb totas las manuplacions diglossicas, a la part
invisibla de l’iceberg, es a dire la lenga coma era vertadièrament parlada pel
monde dins la vida vidanta (citi lo resumit, que mòstra l’ambicion de
l’interrogacion : « aqueste estudi propausa una reflexion sus
las nocions crozadas de lenga e de societat, de lenga e del poder que las
personas exercisson e que ne dispauson a d’escalas diferentas e a diferents
nivels, e mai sus las representacions associadas al sistèma e a sas praticas,
estructuras interna e externa de l’istòria de la lenga »). Fòrça
interessant foguèt tanben l’expausat savent e passionat sus un objècte marcat
encara mai per la raretat e la manca de fiabilitat, de còp que i a, de las
fonts : lo shuadit, o
« l’estranh destin d’una lenga familiara a travès del cant del
Jusiòu » (Erwan Lelièvre), amb la presentacion de dos cants de
Pesah : Lo Cabrit (vengut de
l’aramenc Had gadia) e Quau saup çò qu’es un ? (vengut de
l’ebrèu Ehad mi iodea).
Sul segle
XX assitèri tanben a una comunicacion fòrça aprigondida e sens concession de
Yann Lespoux sus la famosa requesta dels felibres e occitanistas al marescal
Pétain, seguida d’una reflexion plan venguda sus las trapèlas de las
compromissions e dels comproméses politics totjorn dubertas jos los passes dels
militants de la lenga.
Los estudis
analitics e critics suls moviments occitans coma son a l’ora d’ara manquèron
pas, e aquò tanben es una bona causa. Ausiguèri l’expausat d’Aurélie Joubert
sus las tensions e contradiccions entre dos modèls ideologics dins los discors
militants e dins lor recepcion pels locutors : lo de l’autenticitat, essencialista e « romantic », que parla
d’una lenga « naturala » e lo de l’autoritat
que cercariá d’impausar un estandard per totis (que me sembla un pauc esagerat,
tant es verai que l’occitanisme a elaborada una pensada del pluricentrisme
puslèu respectuós de las diferéncias dialectalas, mas es vertat que lo collòqui
foguèt dubert per l'inspector general en carga de l’occitan Salles-Loustau que nos diguèt que la
causa per el la mai importanta a l’ora d’ara seriá que se farguèsse enfin
« Lo » diccionari occitan que seriá « nostre
Larousse » !). Una autra relacion, de Colette Milhe (venguèt pas, mas
son tèxte foguèt legit), que se voliá una « deconstruccion del discors
occitaniste relatiu als locutors naturals », insistiguèt tanben sus aquèla
impausicion autòritari de l’occitan, çò diguèt sul modèl del francés, e a
travèrs una falsa representacion dels locutors naturals vists coma inibits per
« la vergonha ». Soi lo
primièr a pensar que cal tornar d’un biais critic sus aquèla nocion de vergonha, e de lenga de la vergonha, mas me pensi subretot que las criticas de
l’occitanisme e dels differents moviments occitanistas (aquí eran pas gaire
destriats) se devon far en prenent totjorn en compte lo malhum polemic dins son
ensèm, perque i a pas cap de confrontacion dels locutors naturals e dels
occitanistes (s’aquèlas categorias son acceptablas aital, perque i a
d’occitanistes que son evidentament de locutors naturals) sens la mediacion del
demai de la societat francòfona que parla pas l’occitan ma impausa sas representacions
de la lenga (ò non-lenga) suls parlaires.
Per acabar amb
la cultura leteraria e militanta contemporana, vòli pas doblidar de senhalar un
papièr sus las òbras en prosa d’Ives Roqueta, mai conegut coma poèta (Gauthier
Couffin).
Enfin
assistiguèri a tres relations de linguistica : las de Daniela Muller sus
l’evolucion del /l…/ en gascon e en gardiòl, de Jean-Christophe Dourdet sus la
variacion accentuala dins l’airau dialectau nòrd-ocitan lemosin (ne sabi quicòm
qu’a cada còp m’enganni !) e de Vincent Rivière, sus la toponimia del
contacte dialectal a l’Isla-de-Baish. Totas tres causas fòrça interessantas, mas
ne’n pòdi gaire parlar, per manca de competéncia. De tot biais espèri que los
tèxtes seran publicats a la lesta, que ne valon la pena.
Òsca donca
a tota la còla dels joves qu’an agut lo coratge e lo vam d’organisar aquèla
manifestacion, malgrat d’importantas difficultats de subvencion, s’ai plan
comprés, vist qu’avèm degut pagar vint euros per assistir a las jornadas, e mai
los que presentavan de relacions. Vertat que soi pas abituat a pagar per ausir
parlar lo monde, pas perque soi cusson, mas perque, generalament, dins los
domenis intellectuals, es un marrit signe de qualitat. Mas aquí foguèt tot lo
contrari. Per tot aquò, esperèm qu’aquel recampament de la jove recerca
occitana se poirà far cada an ò almens cada dos ans, es a dire venir –
perqué pas ? – una d’aquèlas « biennalas » ont lo monde corron
de’n pertot.
Joan-Peire Cavalièr
[1] Tot aquò es pas de critica,
mas una descripcion. Se podriá dire exactament las meteissas causas de mon
blòg, mai que mai escrit en francés, legit mai que mai per de monde d’occitania
qu’intervenon sovent dins lors comentàris en òc.
23 janvier 2009
« Qui va nommer les choses ? » Depardon : Donner la parole

Jeunes filles Yanomami photographie instantanée de Raymond Depardon
« Qui va nommer les
choses ? » Depardon : Donner
la parole
Je
suis allé voir, à la Fondation Cartier à Paris, dans le cadre de l’exposition Terre natale, ailleurs commence ici (21
nov. 2008-15 mars 2009, le film de Raymond Depardon Donner la parole (Balhar la
paraula), ou comme le dit la
traduction anglaise, que je préfère, Hear
them speak (Escotatz los parlar).
C’est
une œuvre belle et terrible sur ce que veut dire appartenir à travers sa langue
à un lieu, ou par le lieu à une langue, quand on a la mort aux trousses, et
dans une situation où la parole est le seul viatique, le seul secours et la
seule arme. Depardon donne à entendre
cette parole, en plaçant devant lui et devant nous les gens qu’il filme, à
l’occasion de ses voyages en Amérique du Sud, en Afrique et… en France, face à
face devant la caméra, là où ils vivent. Ils
parlent évidemment leurs langues natives, une évidence qui n'en est pas une dans
l’univers du documentaire et du reportage. Leur voix n’est pas recouverte par celle
d’un traducteur : un simple sous-titrage permet de suivre leurs paroles.
Tous disent leur attachement à ce qu’ils sont, à ce qu’ils parlent et au lieu
où ils vivent, alors que ce lieu, cette langue et tout ce qui les constituent sont
devenus, pour eux-mêmes, une malédiction. Ils font en effet tous partie de
groupes menacés à plus ou moins brève échéance d’extinction, de disparition, et
même, peut-on dire, sans que la parole ne soit trop forte, d’extermination. Ce
qu’ils voient et ce qu’ils vivent, c’est la mort de leur langue et de leur
culture, la dévastation des lieux, la misère, la maladie et les persécutions
mêmes pour certains d’entre eux. Beaucoup doivent affronter leur propre mort,
individuelle, comme la mort même de tout ce dont ils ont la conscience aiguë
d’être les dépositaires : langue, mémoire, savoirs faire, modes de vie...
Car ils savent qu’ils vont emporter avec eux leurs mondes dans la mort. Or, il
ne s’agit jamais, comme on voudrait si souvent nous le faire croire, de
sociétés qui disparaîtraient d’elles-mêmes, victimes de leur obsolescence,
mourant doucement de leur belle mort, mais bien de groupes humains dominés et
anéantis, victimes de conflits de tous ordres, économiques, politiques,
culturels, dans lesquels ils se trouvent, objectivement, à la place des
perdants, à la place de ceux qui n’ont rien à gagner, mais seulement à perdre, perdre ce
qu’ils ont, ce qu’ils sont et les mots pour le dire. C’est cette perte qu’ils
disent, mais aussi, pour beaucoup d’entre eux, le refus de la résignation, le
défi relevé, à travers la caméra, yeux dans les yeux, dans l’affirmation de ce
qu’il sont, en leur propre langue. Car, comme le dit Depardon, « Ils sont
en colère. Tout comme les paysans de La Vie Moderne. Derrière cette colère, il
y a du désespoir, du tragique. De la résistance aussi. Prenez les Yanomamis.
Mais en réalité cette sagesse cache un volcan. Ça fait longtemps qu’ils sont
politisés » (entretien pour le Monde2
n° 249, 22 nov. 2008)
Occitans et Bretons entre Afars et
Guaranis
Parmi
eux, entre eux, entre Afars et Guaranis, figurent un occitan du
Pont-de-Montvert et une bretonne de l’île de Sein. Ainsi pour la première fois,
au moins en France, un film fait entendre l’occitan et le breton en les hissant
à la hauteur des langues des peuples autochtones. Je dis bien, sans ironie, en
les hissant, en les élevant, car dans les représentations, dans les discours
audibles, ceux des médias et les discours officiels, ne sont précieuses et
dignes d’intérêt, voire objets de fascination et d’enthousiasme, que les
cultures et les langues des peuples premiers (ce n’est pas le lieu de discuter
ici la formule). On se souvient de l’engagement de Chirac pour la culture et la
langue Inuits… Pour les bouseux qui patoisent encore aux quatre coins de
France, un infini mépris… J’ai parlé de représentations et de discours, parce
que la réalité que nous donne à voir Depardon, est tout autre : le
massacre, sinon physique (encore que…), du moins social (car il s’agit bien de
la destruction de sociétés entières) et certainement culturel continue partout
de plus belle. Quant à la passion chiraquienne pour les peuples premiers, qui
nous vaut le musée du Quai Branly, elle n’est tout de même pas allée jusqu’à, favoriser
l’enseignement des langues indigènes de Guyane (voir à ce sujet
les dossiers récents de la Setmana sur l'arawak, sur l'arawak et le palikur, n°
694, du 25 au 31 déc. 2008 et n° 699, du 29 javier au 2 février 2009), pour prendre un exemple qui s’impose en visionnant
le film de Depardon. Quoi qu’il en soit, nous sommes infiniment redevables à
Depardon qui, au moins pour les happy few
fréquentant la Fondation Cartier (j’y reviendrai en conclusion), placent
nos langues et nos cultures à la même hauteur, ni plus ni moins, que celles des
Afars et des Yanomamis. Et ça marche ! J’en veux pour preuve le
dossier du Monde2 dithyrambique,
alors que jamais le grand journal du soir n’a montré la moindre sympathie ni le
moindre intérêt pour nos revendications linguistiques. Cela est-il le signe
d’un changement ? On est loin du compte, lorsqu’on lit par exemple, sur Artscape, Panorama de l’actualité culturelle à Paris,
que l’on entend dans ce film un « paysan occitan parlant le patois »…
Certes, le paysan en question, Raymond Privat, dit lui aussi
« patois » (patés), mais il
se trouve que « son » patois (on m’excusera de répéter les choses qui
doivent être répétées) n’est pas « le »
patois, partout le même et partout différent, toujours inaudible et
bredouillant, mais de l’occitan, sous une variante dialectale languedocienne.
Hear them speak / Écoutez les parler
Une partie importante des mots prononcés au cours
du film est reprise dans un petit livre en vente à la fondation[1]. Il
contient aussi quelques visages et quelques voix transcrites, absentes du film.
L’ouvrage propose une mise en page et en image à l’imitation d’un cahier de
voyage à petits carreaux avec des liserés rouges pour marquer les marges et
présente ainsi un petit côté propret et gentillet en complet décalage avec ce
qui s’y trouve consigné : propos et photographies. instantannées. Le travail de transcription
des langues originales , à l’encre rouge, semble soigné (il est en tout
cas à peu près convenable pour l’occitan). Il est accompagné d’une traduction
en français et d’une version anglaise. A sa lecture, pour qui a vu le film, la
musique des mots et les images reviennent en force… J’en donne ici quelques extraits, pour montrer
la portée de ce qui est dit et donner une idée du déroulement du film. J’essaie
aussi de restituer une partie au moins de la mosaïque des langues… Sur
celles-ci, on trouvera des indications plus ou moins approfondies sur la
version anglaise de Wikipedia.

Raúl Edén Ulloa, Kawésqar, phtographie instantannée de Raymond Depardon
Il
y d’abord, à l’écran, cette femme Kawésqar de Puerto Eden à Welligton Island au
Chili, Gabriela Paterito, qui évoque la vie indienne des nomades de la mer :
Kuo kar
kawésquar-s askét ak’ uás jeksólok jehánar k’ejeqánar awóqa k’enák hójok jemmá
ku kark jeák-s kuotóksor ka kuteké laálte káwes álæs čas k’éjes kius asáqe ka kuteké awélqe akiói kuteké fája
akiói –s alahák er atál hójok kuos.
Nos
ancêtres kawésqar campaient sur cette île et entraient en contact avec les
Blancs avec qui ils troquaient des peaux de loutre contre des vivres, des
vêtements et des allumettes.
Apáika
aqasekté jerfesektélær hójok wæs táu
terrék ka kuteké málte pána karlájer-s kuosá čkéja eikókče ka kuteké
kajésqa jeké jetesekué kčepčé ku jet’ás jeféjes jenák kuosá čečáu jet’áqas
jefé-aqás kuósos k’exás aqájeks.
On
chassait beaucoup de loups et on attrapait beaucoup d’oiseaux, ce qui nous
rendait heureux. On les rassemblait et les mangeait et quand on avait terminé,
on embarquait de nouveau sur nos canots.
Désormais il ne reste plus que dix Kawésqar. Elle est la dernière femme….
Kuos ja ak’uás
k’uát kerrá sekué kuos jehánar k’ejéqas ka kuteké æs jehánar-s kok pasó ak’uás kerrá kuos afsenák ka kuteké asenák
kiarnak ačé sekué kéjer ?
Que
se passera-t-il quand les Kawésqar mourront tous ? Et quand je
mourrai ? Qui va parler, qui va converser et qui va nommer les
choses ?

Chipaya photographie instantannée de Raymond Depardon
Beaucoup plus au nord, sur le haut plateau salé des Andes Boliviennes, à Salar
de Uyuni, Justine Condori de Mamni :
Tï Chipay
wathkiś qamuź, weth warhaź tik Tïźta tî wathanaka kalamina khissiź.
Je
vis dans ce village de Chipaya ; c’est mon village. Mais ce village est
devenu une pure calamité.
Anaź ćhul
trawaju źelhź wethnaka wathakh hasta.
Uywalla ichśku
hasta niźta sufrimintu quamśkaśuź werhnakh.
Il
n’y a pas de travail dans notre village.
En faisant paître nos troupeaux nous devons vivre et ne plus souffrir.
Le dénuement, la misère de ces indiens d’Amérique
du Sud saute aux yeux, mais leur conscience linguistique est intacte. S’ils ne
séparent pas la situation économique, la relégation économique et sociale et la
question linguistique et culturelle, c’est qu’en effet elles ne sont pas
séparables.
Anaź ti taqu
xaqsikinami źelhź. Wethnaka propio taquźtiki.
Cette langue n’existe nulle part ailleurs. Cette langue nous est propre.
Chpay wathkiś
tiźta werhnak kuthchi źelućha, ira.
Dans
le village de Chipaya, nous sommes habillés par la colère.
Les
Mapuche du Chili sont engagés dans un dur et difficile mouvement de lutte[2]. Depardon filme Sofia Caniulaf, dont le mari est emprisonné et qui
élève seule ses deux enfants en travaillant la terre. Durant l’entretien elle
est saisi par les pleurs sous le regard inquiet de ses enfants. Depardon ne
détourne pas la caméra, n’écourte pas, nous donne aussi à voir cela. Dans le
livre, on lit en outre cette très belle déclaration d’un homme (de sa
famille ?) Elio Caniulaf :
Feimu ta
yeniefiyñ petu ta inchiñ ñi kimun, kimun zugun ta tfa femechi feley. Feimu re
melituvnmu ta ye niegiñmu ta inchiñmu.
Pour l’instant la sagesse n’a pas disparu, ni le savoir, ni notre culture mapuche, ni notre langue (le mapudungún), ni nos coutumes. Tout est vivant, présent, et nous portons cela comme notre héritage.
En fait ce qui frappe au long de ces déclarations,
par lesquelles les gens qu’il rencontre s’approprie le dispositif
cinématographique comme porte voix, est la dimension politique d’affirmation de
soi. Soit encore les propos de Santa Pará, une Guarani[3] :
Aerã ãy pa
aera mi vy oatapa. Jurua guary oguera pa ore yvy rã. Aeguy dapio rã. Aegy dapoovei rootema riv
avá.
Aeguy juruá guery renta oruptiyma orembojerema juruá
guery ae rã po oreguery doroiko qua a porã vei ma ae rami vy koo juruá guery re
ojerovia orpytyvó avá orevype yvy mboae ju ojery avá.
Aujourd’hui
on manque de tout. Les Blancs ont pris la terre. Nous n’avons plus la forêt
pour être libres.
Les
villes sont en train de nous encercler. Elles sont déjà autour de nos villages.
Nous ne savons plus comment fuir. Nous essayons de faire confiance aux Blancs
pour qu’ils nous aident à trouver une autre terre avec une forêt, avec de
l’eau.
Un autre Guarani, William Werá Mirim, renchérit :
Vyma anhente nami oreguery roiko axy aé py roiko axy
vaipa. Vy ma orerekoi roiko axy a rami ve ore
reko aé guei ae rogueraa. Ore ay vu py ore ay vu nhande py ore ay vu.
É roguereko
mboraí roguereko rojerokya roguereko peixa nhanderu re rojevia á roguereko aé vae roguereko.
Yvy runxaí py
oreguaí vaé ri…
Aujourd’hui,
nous souffrons énormément, mais nous n’oublions pas qui nous sommes.
Nous
parlons toujours notre langue, le guarani.
Nous
conservons nos musiques, nos danses, nos chants et également notre religion.
Notre
petite terre.
Les Yanomami aussi, au cœur de la forêt
amazonienne, décimés par les maladies, abandonnés par les
« esprits »comme le dit l’un d’eux, menacés par les faiseurs de
route et les chercheurs d’or, sont habités et "habillés" par la colère [4] :
Awei, kaho
napë wamakini wamare hirii. Wamare yai taimi makii, wamare hirii
puo.
Vous
les Blancs, écoutez-nous. Vous ne nous connaissez vraiment pas, mais
écoutez-nous quand même.
Le chamane Lourival réclame de l’aide, en s’appuyant sur un art magique de
la parole et veut croire à une écoute possible.
“Kama pë në
rëamu,” ku no mai, himi wama kiki yai hiramai, wamare
payeriprai, ware payeriprarii tëhë kami ya nomakema makii hwei ipa wama
thë pë taprai huo.
Ne
dites pas : « Ils se soigneront seuls » Apportez-nous des
médicaments, aidez-nous. Moi, je suis presque mort, mais vous prendrez soin de
ceux qui resteront après moi.
Ya thë ã hiririni
kami yani ya thë ã utupi hiririni ya thë ã kohipimai,
kaho wamakiha ya thë ã kohipimai pihio yaro.
En
écoutant ces mots, en entendant l’écho de ces paroles, je les rends fortes à
mon tour et je veux qu’elles le soient aussi pour vous.
Oui, vous nous avez rencontrés, alors consolidez ces paroles en vous ! Proférez-les à votre tour avec force.

Raymond Privat photographié par Raymond Depardon
Un besoin
Contrairement
à ce que fait Depardon – et une fois encore, il a eu raison de procéder ainsi
–, je traiterai nos « indiens »
à part, parce que ce que je peux en dire est différent, parce qu’il sont bien
sûr aussi dans une situation à bien des égards (mais non certes tous)
complètement différente. Ils bénéficient, à leur modeste niveau, du bien être
économique de notre pays et évidemment, à condition de parler français, ils
sont, eux, des citoyens à part entière ayant formellement les mêmes droits. que les autres
Mais la condition est drastique, et c’est contre la citoyenneté monolingue
imposée, en l’absence de réels droits linguistiques, qu’ils ont conservé leurs
langues natives. Les gens que Depardon a sollicités, en Bretagne et en
Occitanie, ne sont pas des militants, pourtant c’est bien cette situation de
non droit qu’ils décrivent, en ce remémorant d’abord ce moment fondateur de
leur expérience de la diglossie douloureuse qu’est la répression scolaire.
Jean-Pierre Spinec, par exemple, de l’Île de Sein dont on lit ces mots dans le
livre :
Bet er skol er
gêr-mañ, a oa difennet ouzhomp prechañ brezhoneg, zoken e-pas ma vezemp er rekreasin
e veze lavaret deomp nompas prechañ brezhoneg hag alies e vezemp puniset
abalamour d’an dra-se.
J’ai
été à l’école ici ; il nous était interdit de parler breton. Pendant la
récréation on nous défendait de parler breton, et souvent on nous punissait
pour ça.
Raymond Privat, de Pont-de-Montvert, figure
fétiche des Profils Paysans et de la Vie Moderne, rappelle une expérience
similaire :
A parlar realament
francés, non ai pas après que quora anèri a l’escòla a cinc ans, la mèstra
qu’èra una persona de l’anciana nos aviá pas… puèi quora ne venguèt una autra
mèstra, un pauc de temps apuèi, quora nos entendiá parlar a la recreacion,
entre nosautres tanben parlavem patés e quela « domaisèla » nos
rapelava a l’òrdre.
Je
n’ai appris à parler réellement le français qu’à cinq ans, quand je suis allé à
l’école. La maîtresse, qui était une personne à l’ancienne ne nous avais pas…[5] Puis est arrivée une
nouvelle maîtresse qui, quand elle nous entendait parler à la récréation, nous
rappelait à l’ordre.
Privat ajoute un plaidoyer pour ce qu’il appelle bien « une langue » :
Es una lenga
que « bien sûr » aquò es un pauc nòstra vida, nòstras racinas.
Dins lo païs,
tota la nòstra region aicí parla coma aquò, aquò es pas la question ni de
politica, ni de drecha, ni de gaucha, aquò es « presque » un besonh.
Cette
langue, c’est bien sûr un peu notre vie, nos racines. Ici, dans notre pays,
dans toute notre région, on parle comme ça, ce n’est pas une question de
politique, ni de droite, ni de gauche, c’est presque un besoin.
Notons bien que ce « pas de politique »
renvoie à la partition traditionnelle entre gauche et droite qui, en matière de
langue, n’entre pas en compte, de fait ; si tel était le cas, nous le
saurions depuis longtemps. La toute rouge et rose
Haute-Vienne en donne parfaitement l’exemple. Au sens de la gauche et de la
droite, de fait, historiquement, dans le courant d’une vie d’agriculteur au
Pont-de-Montvert, la question linguistique n’est ni de droite, ni de gauche, et
donc, en ce sens, n’est pas « politique », au sens où sa politisation
n’est pas audible dans les débats. Cela ne signifie pas, évidemment, sans
vouloir faire dire à Raymond ce qu’il ne dit pas, que la mort de la langue
n’est pas une question politique.
Enfin,
il me faut citer la phrase de l’entretien, dont la proposition entre guillemets
est mise en avant partout, et à mon avis, mal interprétée, du fait de sa belle
ambiguïté :
« Aimi
pas lo monde que parlan francés », res[s]egariái pas de díser aquò mas enfin,
reconeissi qu’es vertat aquò.
Mais
de là à dire : « Je n’aime pas les gens qui parlent français »,
je ne risquerais pas de dire ça [je ne le rabacherais pas], mais enfin, je reconnais que c’est vrai.
Ainsi Raymond, atteindrait-il, finalement, mine de
rien, le comble de l’incorrection politique, en déclarant que tous comptes
faits, oui, voilà, il n’aime pas les gens qui parlent français ? En fait, lui
même, bien sûr parle français, et ce n’est pas de cette façon, à l’audition (et
non à la lecture, mais il s’agit bien d’une déclaration orale !), que je
comprends cette phrase. Il me semble que Raymond dit, simplement, que ce qu’il
reconnaît être vrai, c’est qu’il ne risquerait pas de dire [qu'il ne rabacherait pas, voir les commentaires ci-dessous] qu’il n’aime pas
les gens qui parlent français, ce qui évidemment prend un tout autre sens.
Mais, je n’y mettrai pas ma main à couper : il faudrait que l’autre
Raymond, celui qui filme, le lui demande…
Pas de
Cartier pour les pauvres !
Pour
finir, il faut bien dire quelque chose du cadre, du lieu où se filme est donné
à voir et de la fondation qui sans doute l’a financé. Le verra-t-on du reste
ailleurs ? Et si oui, où ? et quand ? Devant le très luxueux immeuble
de verre de la fondation Cartier du boulevard Raspail, j’éprouvai d’abord un
certain malaise, en voyant s’étaler devant moi la photo de Raymond Privat sur
quatre mètres de hauteur. Cette mise en gloire du paysan
dans son champ me paru vraiment disproportionnée, extravagante et tape à l’oeil.
J’ai tout de suite pensé que si l’on peut faire ainsi d’un paysan des
Cévennes une icône, c’est que le métier de paysan lui-même était vraiment terriblement
menacé. Ensuite, je n’ai bien sûr pas pu ne pas me dire que l’industrie du luxe
qui finance la fondation, se nourrit aussi, évidemment, des exactions des
chercheurs d’or, sinon en Amazonie, de toute façon ailleurs dans le monde, et
représente en tout cas, non seulement au niveau matériel, mais aussi
symbolique, les forces qui conduisent les sociétés dites traditionnelles à
l’anéantissement. Enfin, je me suis demandé ce que ce film, dans ces
conditions, pour ce public très choisi, voulait dire. Je suis certain que
beaucoup ont partagé la révolte de ceux qui leur parlaient, face à face, sur
l’écran. Cependant, le cadre de l’exposition, me semble-t-il, rendait une autre
réception possible, où le dernier souffle des peuples « premiers » – occitans
et bretons compris – ne servait qu’à créer un simple, un misérable frisson
esthétique dénué de toute portée morale et politique. Et là, tout à coup, j’ai
eu très froid.
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Raymond Depardon, Donner la parole,
Fondation Cartier, STEIDL, 2009
[2] Voir le rapport très complet de la Fédération Internationale des Droits de
l’Homme ; le site genevois de la Tribune des droits humains,
et l’article de D. Namuneura Serrano, « Priorité au combat
politique », paru dans le Courrier
International, Fiers d’être indiens, Hors Série, juin-juillet 2007.
[3] Sur les luttes des Guarani, voir le site de Survival.
[4] Sur les luttes des Yanomami, voir par exemple le site Terra Brasilis.
[5] Je change la traduction du livre, qui explicite ici le sous-entendu.
04 décembre 2008
Depardon : perfils paísans e mòrt de la lenga

[per una version en francés d'aquel article picatz aquí]
Depardon : perfils paísans e mòrt de la lenga
Quora òm es
estacat al mestièr de paísan, quora òm es estacat a la lenga nòstra, es gaire
possible de pas èsser esmogut, e mai tresvirat per la Vida Moderna, film virat en grand part dins las Cevenas. Coma o fasiá
dins las doas primièras partidas de sos Perfils paísans, lo cineasta escruta, al
mai proche, amb un agach d’una intensitat e d’una doçor insosteniblas, la cara
e la votz d’aquels que vivon al fons de las bòrias perdudas, al cap del camin,
dins lo campestre manjat per la bosiga, entre los paredons esbodenats, contra
las establas e la jaças tebèsas ont encara batega lo còr de la vida animala domestica,
vacas e fedas, amenaçadas per la decision irrevocabla de la venda, quora ven lo
vielhum, la malautia, a la fin, e ven la fin, per las establas, per los
fenials, los tropèls e los òmes. Depardon nos mòstra aquesta fin, sens
complasença, dins la beutat del paisatge que s’ensalvatja, lo long del camin que
davala cap a la bòria, nos mòstra la plaça del paísan, de son còs d’òme dins lo
campestre, al raz del pòrt, al moment de la partença, abans de cabussar, a la
fin del film, de l’autre costat, l’autre costat… « Anatz veire
Raimond », çò ditz, Raimond Privat, e lo podèm veire aital, quilhat dins
son camp, mentre l’uèlh s’espaça, avans que l’agach cabusse[1].
Vertat que, de còps que i a, lo miracle d’una
sang novela se produsís, d’un reprim de vida dins lo mas, ò lo passatge del
flambèu, la « represa » de la bòria. E Depardon filma aquò tanben. Mas l’òme cambia, tot de l’òme cambia,
d’una generacion l’autra, d’un biais de trabalhar la terra l’autre, son biais
de viure e de se tener, de caminar, son ligam amb la bestia, son biais de
parlar, son accent e sa lenga, e mai lo quite biais de se calar. Lo prepaus
pr’aquò es pas de mòstrar que los òmes que se morisson, en emportant amb elis
tot çò que fa que son çò que son, lors gestas e lors mots, farián part d’una
« autra » umanitat, pus nauta e mai autentica, mai essenciala. Pas ges.
Los que vesen aquò dins la Vida moderna,
butan dins aquels images lora nostalgia campestra, lor folclòre intim. Es
benlèu, plan segur inevitable, mas es pas lo prepaus. E puèi, en prenent la
plaça que pren, de facia ò de tres-quart, en utilisant lo plan fixe, en prenent
son temps, en fasent de questions grèvas ò leugièras, Depardon, arriba a
agafar, a travèrs los trachs unencs de
las caras, jovas ò vielhas, risolièras ò tampadas, quicòm
de mai prigond e de mai universal, ont se balha lo (non)sens primièr de tota
vida unama.
Mas en fasent
aquò, agafa, mièlhs que totis los autres los trachs particulièrs dels biais d’èsser
e de parlar que desaparéisson irremediablament amb los darrièrs paísans d’un
còp èra. Aquò va de las gestas mai simplas – lo biais de tener lo baston, de
trespassar lo sulhet, de beire lo cafè – , dusca al biais de parlar de las
bestias e a las bestias. Que las bestias son vertadièrament al mitan de la
vida, recevon totas las atencions e tots los laguis : quora una de sas vacas
es a man de crevar d’una mamita, Raimond Privat se daissa enaigar per la colèra
e lo tristum ; balhariá, çò ditz, lo doble de son prètz, e encara mai s’aquò
la podiá salvar.
E mai son
projècte es pas de balhar d’informacions, res escapa a l’agach de Depardon :
las dificultats del mestièr, cada jorn mai precari e amenaçat, las bregas entre
las generacions, sens oblidar l’espinosa question dels arrengaments de familha.
Aquelas figuras aspras e taciturnas, e mai se fa tot per en trapar la
quintesséncia d’umanitat, Depardon cerca pas a las mistificar ; quora fa
parlar los dos vièlhs celibataris a prepaus de la femna del nebot paracasudada
del Pas-de-Calais, nos balha per exemple una vertadièra scèna de comedia. Fa
tanben parlar aquels que los debon suportar. E los vielhs an pas l’aire comòdes !
La dròlla, arribada del Nòrd amb la maire, los aima pas e a de bonas
rasons : pòt pas suportar lor biais de tractar son bel paire, de lor cridar
totjorn dessus... Aquò cambia pas res, aquò leva pas res a l’intensitat de la
cara, la justesa de la paraula sus la vida que se’n va. E mai l’embarràs, si
que non l’engarçament provocats de còps que i a pel questionaire sus son monde
(quora òm coneís un pauc – e aquò es son cas – las règlas de las conversas dins
aquels países, li arriba d’èsser un pauc tròp acanit, e mai francament
desplaçat) es ric de sens : mòstra las limitas dins aquela societat rurala
de çò qu’es decent ò pas de demandar e la prigonda saviesa del refus obstinat
de degalhar inutilament sas paraulas per charar dels ligams affectius, de la
solituda, de la malautia et de la mòrt.
La lenga,
plan segur, es per nosautres una de las causas mai importantas que se morís amb
los vielhs païsans de las Cevenas. Depardon, que la coneís pas, que ven
d’endacòm mai, es benlèu pas tròp ben plaçat per en rendre compte. En parla
pr’aquò, per exemple quora ditz que la canha Mireta « compren pas que
l’occitan », ò quora demanda als dos celibataris de la codena dura, se lor
« resèrva » (per utilisar una litòta que respond plan a lor biais de
parlar dabant la camerà) facia a la nòvia del nebòt, ven pas de çò que parla
pas « occitan ». Respondon puèi categoricament qu’aquò fa pas res a
l’afar, que demest lors relacions mai prochas n’i a mai d’un que l’a pas jamais
parlat. Qualqu’un, sus un forum qu’ai pas pogut tornar trobar, li faguèt la
remontrança d’utilisar un mot qu’es pas a biais : auriá degut dire
« patoès », coma dison los paísans. Me pensi que ièu tanben auriaí
fach aital, qu’als païsans d'aquí disi « patoès ». Es pr’aquò Depardon
qu’a rason, perqué parla tant a sos espectators coma a sos interlocutors, que
de tota manièra comprenon perfièchament lo sicut. A rason de pas cercar de se
fondre dins los biais de parlar e d’èsser del monde que filma, e puslèu de los
interogar e de fargar amb elis dels ligams en partent de çò qu’es el, sens fénher una empatia que podriá
solament èsser falsa e risibla, per sos interlocutors e mai per los
ragardaires. E puèi, aital, fa
passar lo messatge mai important : qu’aqueste monde an una lenga e
qu’aquèla lenga a un nom. Aviá pas trantalhar d’enregistrar dins lo primièr dels tres filmes – l’Aprocha –, l’escambi entre Marcela
Brès et Raimond Privat, en disent als regardaires qu’èra d’occitan. Entre
temps, la paura Marcela es defuntada e Raimond perdèt una de sas darrièras
comparsas dins la lenga. Depardon subretot, presenta actualament a la fondacion
Cartier (donca a Paris, forçadament !) d’entretens filmats amb de femnas e
d’òmes d’un pauc pertot dins lo monde que parlan de loras lengas amenaçadas. Aquò
se sona Balhar la paraula. Dins la
presentacion video, sostitolada en inglès, se pòt ausir e veire Raimond Privat
parlar de l’occitan en occitan (el ditz evidentament patoès), a la seguida e avans d’indians d’Amazonia e d’autres
parlaires de lengas minoradas. Aquesta simpla associacion, lo fach de tractar
l’occitan al meteis nivel dels parlars natius d’Amazonia, es lo signe evident
que a dich de clamar dins lo desert, e a jogar a gula que gularas, qualqu’un
almens nos a ausit. Plan segur caldrà anar veire aquela mòstra…
Donca voli
pas, per res al monde, faire un proces fals e marrit a Depardon, mas un languiment
me pren, un infinit languiment. Qu’es de pas aver un Depardon occitanofòn, un
cineasta (que « documentarista » es pas aquí lo mot que cal) capable
d’arribar amb l’occitan a una poissença aital, a l’encòp estetica e – gausi lo
mot – metafisica, al pus lenh del film etnografic ò de collectage, que
pr’aquò vòli pas ges criticar. Perqué, vertat, una part importanta de la Vida
moderna auriá pogut èsser virada en occitan, e i auriám trobat un profièit
enòrme, plan segur, qu’aquí la lenga pòt èsser solament evocada, invocada coma
una realtat inseparabla de l’accent en francés dels parlaires e que se morrís
ambe elis, per manca de transmission e de reconeissença, per anequiliment de lor micròsocietat
rurala. Cal pr’aquò mercejar Depardon de nommar la lenga, mas es significatiu,
fòrça significatiu, que per ausir d’occitan dins un film capable de toccar un
public (relativament) larg, calga se revirar cap a un cineasta italian (Giorgio
Diritti, L’aura fa son vir, 2007).
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Podètz legir lo polit article d’Olivier Beuvelet, « Vous allez voir
Raymond ».
01 décembre 2008
Depardon : profils paysans et mort de la langue

[Une version de cet article est disponible en occitan : cliquez ici]
Depardon : profils paysans
et mort de la langue
Si l’on est
attaché au métier de paysan, si l’on est aussi attaché à la langue d’oc, il est
impossible de ne pas être ému, bouleversé même par La Vie moderne de Raymond Depardon, tournée pour une grande part
dans les Cévennes. Comme dans les deux autres volets de ses Profils paysans, le cinéaste scrute, au
plus près, avec un regard d’une intensité et d’une douceur presque
insoutenables, le visage et la voix de ceux qui vivent au fond des mas perdus, au
bout du chemin, dans les champs gagnés par la broussaille, entre les murets
éboulés, contre les étables et les bergeries tièdes où palpite encore la vie
animale domestique, vaches et brebis, menacées par la décision irrévocable de
la vente, quand l’âge vient, à la fin, et la fin vient, pour les étables, les
granges, les troupeaux et les hommes. Depardon montre cette fin, sans
complaisance, dans la beauté du paysage qui s’ensauvage, le long du chemin qui
descend vers la ferme, montre l’inscription du paysan, de son corps d’homme, dans
ce paysage, au ras du col, au moment de partir, avant de basculer, à la fin du
film, de l’autre côté. L’autre côté... « Vous allez voir Raymond », dit la voix off du cinéaste, Raymond Privat, et on l’aperçoit en effet, debout dans son champ, alors
que l’œil s’éloigne, avant que le regard ne bascule[1].
Il est vrai
que se produit parfois le miracle d’un sang neuf, le regain de vie dans le
hameau, ou le passage du témoin, la « reprise » de l’exploitation, et
Depardon filme aussi cela. Mais l’homme change, tout de l’homme change, d’une
génération l’autre, d’un type d’agriculture l’autre, sa manière d’être, sa
façon de se tenir et de marcher, sa relation à l’animal, sa manière de parler,
son accent et sa langue, et même, même la façon qu’il a de se taire. Le propos
n’est pourtant pas de montrer que les hommes qui meurent, en emportant avec eux
tout ce qui fait qu’ils sont ce qu’ils sont, leurs gestes et leurs mots,
appartiendraient à une « autre » humanité, plus haute et plus vraie,
plus authentique, plus essentielle. Pas du tout. Ceux qui voient cela dans la Vie moderne, projettent sur ces images
leur propre nostalgie citadine, leur propre folklore intime. C’est sans doute
inévitable, mais ce n’est pas le propos. D’ailleurs en se mettant à la place où
il se met, de face ou de trois-quarts, en usant du plan fixe, en prenant son
temps, en posant des questions graves ou anodines, Depardon, parvient à saisir,
à travers les traits singuliers des visages d’un âge et d’un lieu donnés,
jeunes et vieux, souriants ou murés dans le mutisme, quelque chose de plus
fondamental et de plus universel, où se joue le (non)sens premier de toute vie humaine.
Il n’empêche que, ce faisant, il capte aussi, mieux que tout autre, les traits proprement uniques des modes d’être et de parler qui disparaissent irrémédiablement avec les derniers paysans à l’ancienne ; cela va des gestes les plus simples – la manière de porter la casquette et de tenir le bâton, de passer un seuil, de boire le café –, jusqu’à la façon de parler des bêtes et aux bêtes. Elles, sont proprement au centre de l’existence, objets de tous les soins et de tous les soucis : lorsque sa vache crève d’une mammite, Raymond Privat se laisse submerger par la colère et la tristesse, il donnerait, dit-il, le double de sa valeur, et plus encore, pour la sauver.
Même si son projet n’est pas de délivrer de l’information, rien
n’échappe au regard, de Depardon : les difficultés du métier, chaque jour plus précaire et plus menacé, les conflits de génération, pas même l’épineuse question des partages
à faire. Ces figures âpres et taciturnes, même s’il s’attache à les filmer pour
en saisir la quintessence d’humanité, Depardon ne les mythifie pas ; lorsqu’il
tire les vers du nez des deux vieux célibataires au sujet de la femme du neveu
surgie du Pas-de-Calais, il nous offre par exemple une véritable scène de
comédie. Il fait aussi parler ceux qui doivent les supporter. Et ils n’ont pas l’air
facile ! L’enfant, venue du Nord avec sa mère, ne les aime pas et elle a
ses raisons : elle ne supporte pas la façon dont ils traitent son beau
père, dont ils lui crient dessus... Cela ne change rien, n’enlève rien à
l’intensité du visage, à la justesse de la parole sur la vie qui s’en va. Même
l’exaspération que suscite parfois le questionneur sur ces hôtes (pour qui
connaît un tant soit peu – ce qui est d’ailleurs son cas – les règles des
échanges verbaux en ces contrées, il lui arrive d’être trop insistant et même
carrément déplacé) est riche de sens, qui montre les limites dans ces sociétés
rurales de ce qu’il est décent ou non de demander et révèle la profonde sagesse
du refus obstiné de se répandre en paroles inutiles sur les liens affectifs, la
solitude, la maladie et la mort.
Au premier
rang de ce qui meurt avec les vieux paysans des Cévennes, il y a bien sûr la
langue. Depardon, qui ne la pratique pas, qui vient d’un tout autre pays, n’est
certes pas le mieux placé pour en rendre compte. Il en parle pourtant,
lorsqu’il dit par exemple que la chienne Mirette « ne comprend que
l’occitan », ou lorsqu’il demande aux deux célibataires durs à cuire, si
leurs « réserves » (pour user d’une litote qui correspond exactement
à leur propos devant la caméra) à l’égard de la nouvelle arrivée, vient de ce
qu’elle ne parle pas « occitan ». Ils répondent d’ailleurs fermement
que cela n’a aucun rapport, tant il est vrai que certains de leurs plus proches
relation ne l’ont jamais parlé. On lui fait quelque part, sur un forum que je
retrouve pas, le reproche d’employer une terminologie inadéquate : il
aurait dû dire « patois », conformément aux usages locaux. C’est sans
doute ce que j’aurais fait moi-même, mais c’est Depardon qui a raison, car il
parle autant à ses spectateurs qu’à ses interlocuteurs, qui de toute façon
comprennent parfaitement de quoi il s’agit. Il a raison de ne pas chercher à se
fondre dans les manières de parler et d’être de ceux qu’il filme, de les
interroger et de créer avec eux des liens à partir de ce qu’il est, sans
simuler une empathie qui ne saurait être que fausse et ridicule, pour ses
interlocuteurs et pour les spectateurs aussi d’ailleurs. En tout cas fait-il
passer le message essentiel, auprès d’un très large public, que ces gens ont
une langue qui a un nom. Il n’avait d’ailleurs pas hésité à enregistrer dans le
premier volet de sa trilogie, l’Approche,
le dialogue entre Marcelle Brès et Raymond Privat, disant que c’était bien
d’occitan qu’il s’agit. Entre temps, Marcelle est décédée et Raymond a perdu
l’une de ses dernières partenaires dans la langue. Depardon surtout, présente
actuellement à la fondation Cartier (à Paris donc, évidemment) une série
d’entretiens filmés avec des femmes et des hommes de tous les continents qui
parlent de leurs langues menacées. Cela a pour titre Donner la parole. Dans la présentation vidéo, sous-titrée en anglais,
on entend et voit Raymond Privat parler de l’occitan (il dit évidemment patoès) en occitan, juste après et avant
des indiens d’Amazonie et autres locuteurs de langues minorées. Cette simple
association, le fait de traiter l’occitan au même rang que les parlers natifs d’Amazonie
est le signe évident, qu’à force de clamer dans le désert, quelqu’un au moins
nous a entendu. Il faudra évidemment y aller voir…
Donc
surtout pas de faux, pas de mauvais procès, mais un regret, un regret immense.
C’est de ne pas avoir un Depardon occitanophone, un cinéaste (« documentariste »
n’est certes pas ici le mot qui convient) capable d’arriver avec l’occitan à
une telle force à la fois esthétique et – j’ose le mot – métaphysique, aux
antipodes du film ethnographique ou support de collectage, que je critique
d’ailleurs absolument pas. Car, bien sûr, plan
segur, une partie importante de la Vie
moderne aurait pu être tourné en occitan, et l’on y aurait gagné
immensément, certes, là où la langue ne peut ici qu’être évoquée, invoquée
comme cette réalité inséparable de l’accent des locuteurs et qui va disparaître
avec eux, par défaut de transmission, par épuisement de leur microsociété
rurale. Il faut en tout cas remercier Depardon de nommer la langue, mais il est
significatif, on ne peut plus significatif, que pour entendre de l’occitan dans
un film capable de toucher un (relativement) large public, il faille
aujourd’hui se tourner vers un cinéaste italien (Giorgio Diritti, L’aura fa son vir, 2007).
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Voir le très bel article d’Olivier Beuvelet, « Vous allez voir
Raymond ».
12 octobre 2007
Il vento fa il suo giro ; E l’aura fai son vir
« Non faccio vacanze, faccio formaggio »
Il vento fa il suo giro ; E l’aura fai son vir
Il Vento fa il suo giro est un film d’une très grande qualité plastique et dramatique, tourné par Giorgio Diritti ancien élève de Mario Brenta à Ipotesi Cinema, centre de formation coordonné par Ermano Olmi), sur un scénario de Fredo Valla[1], dans la zone montagneuse occitanophone de Val Maira, en Italie. L’occitan des vallate y occupe une grande place, aux côtés de l’italien et du français[2]. La présence, parmi les acteurs de Dario Anghilante et d’Ines Cavalcanti[3], n’y est sans doute pas pour rien, car tous deux sont à l’origine de multiples initiatives visant à faire vivre, connaître et reconnaître la langue et la culture des vallées occitanes d’Italie. La langue n’est pourtant pas le sujet du film, même s’il en question dans la documentation proposée sur le site de présentation, à travers quelques phrases bien senties, recopiées bêtement par tous les journaux, et sur lesquelles il y aurait d’ailleurs à redire (en effet, je traduis : « la langue d’oc, jadis citée par Dante comme langue poétique par excellence est restée inaltérée au fil des siècles dans les montagnes de la frontière italo-française » ; toute langue étant soumise à un processus d’altération continu, cette assertion est heureusement fausse, et l’idée convenue d’une pureté linguistique maintenue dans les replis montagneux à l’abri de la civilisation est à mes yeux déplaisante, mais passons). Si la langue n’est pas le centre de l’attention – et ce n’est certes pas une critique de ma part – l’important est qu’elle y soit parlée, ce qui relève d’une certaine témérité dans un pays où l’on a décrété qu’un film – même "d’art et d’essai" – ne doit jamais être sous-titré, mais doublé (mal si possible et toujours par les mêmes, comme le dit Nanni Moretti). Pour répondre, entre autres, aux exigences du cinéaste et de la langue parlée, le choix des locuteurs s'est porté non sur des acteurs professionnels mais sur des habitants de Val Maira.

Dario Anghilante
Le réalisateur et toute l’équipe ont payé le prix fort pour ces audaces, et pour l’idée jugée absolument saugrenue de parler de la vie en montagne qui (soi-disant) n’intéresserait personne. Aucune forme d’aide n’a été accordée pour la réalisation du film, qui doit son existence à une procédure d’autoproduction, dont l’équipe de tournage est partie prenante (voir le site du film). Malgré cette difficulté considérable, Il vento fa il suo giro (E l’aura fai son vir), a connu une reconnaissance immédiate, à travers une impressionnante collection de prix dans les festivals internationaux. Néanmoins, chose assez sidérante, pour les raisons déjà évoquées (film « en dialecte » avec sous-titrages, racontant des histoires de chèvres), aucun distributeur ne l’a accepté. En désespoir de cause, après deux ans d’essais infructueux, la réalisation, à travers un réseau d’associations, a organisé elle-même la distribution. Et le film, à en juger au moins par la lecture de la presse italienne, qui l’a abondamment commenté, connaît en ce moment un grand succès, largement mérité. Il devrait sous peu être distribué en France. Ne le manquez sous aucun prétexte.
Il raconte l’histoire de l’installation d’un berger français, Philippe, ex professeur éleveur de chèvres et de sa famille, dans un village dépeuplé, Chersogno, de la haute vallée[4]. Dans un premier temps, l’accueil n’est pas des plus chaleureux, mais grâce au maire, Contanzo, qui cherche à revitaliser son village et prend l’étranger en sympathie, un logement est trouvé et les villageois se mobilisent pour rendre possible l’installation du forestiere (l’étranger). L’un des moments les plus émouvants d’un film du reste très retenu, est celui de l’accueil de la famille et de son troupeau, par ce que les italiens appellent une fiacolata, une sorte de retraite aux flambeaux, dans la nuit d’hiver. Pourtant les méfiances, défiances et incompréhensions (celles-ci réciproques), présentes en fait dès le départ, ne vont cesser de grandir, jusqu’à éclater en conflits de plus en plus graves ; le rêve d’un éden pastoral retrouvé se transformant peu à peu en cauchemar pour la famille française. L’un des paradoxes, que le maire du village saisit fort bien, étant que l’on reproche aux nouveaux venus de conduire le même genre de vie que menaient les anciens du village. Les choses sont tellement plus simples avec les touristes, qui viennent et repartent à la belle saison, comme on vient fleurir un caveau de famille. Certains du reste, au village, ne rêvent que d’une chose pour l’avenir des montagnes : faire « venir la télé » et l’on en a un bel exemple vu d’hélicoptère (car qui dit télé, désormais, dit hélico, vues d’en haut et vite fait, vite arrivé, vite parti). Aussi la famille d’étrangers doit-elle subir les humiliations que connaissent presque tous les néo-ruraux ; les réactions oscillant entre la sanction morale et une charité inutile et indésirée (des gâteaux et des vêtements pour les pauvres petits enfants des irresponsables frichettoni – babas-cool), à quoi s’ajoutent les problèmes de limites des champs, de propriété du bois… bref l’ordinaire des conflits pastoraux, dans les vallées alpines, celles des Pyrénées, mais aussi en Aveyron, comme en Limousin. Cet un aspect de la culture panoccitane dont nous n’avons pas spécialement à être fiers, mais dont nous n’avons pas non plus, après tout, à avoir honte.

Patrizio Tamburrino
vue d'Elva
L’analyse de cet échec, par le maire («Que sommes-nous devenus ? »), consiste à déplorer la perte du sens de la communauté, lui qui travaille à conserver la mémoire du temps de la guerre, où l’on cachait le foin de tous dans les églises pour le préserver de la saisie ou du feu des allemands. Il est clair que la situation est radicalement différente : aupravant, la communauté soudée devant l’adversité se protégeait collectivement, alors qu’ici, elle rejette, comme une greffe qui n’a pas pris, les nouveaux arrivants. Selon moi, le film donne également à comprendre qu'une histoire similaire, bien sûr avec d’autres formes de migration, aurait pu sans doute se produire en ces temps mythifiés de la solidarité communautaire.
Une limite scénaristique du film est, me semble-t-il, la manière dont est évoqué le parcours du berger : il vient des Pyrénées mais n’est pas pyrénéen, en tout cas son accent n’en dit rien. Urbain, ancien enseignant, il a fui la ville et les pesanteurs bureaucratiques du métier. De sorte qu’il est normal et cependant étrange qu’il soit beaucoup parlé de la langue d’oc des Vallate, sans que rien ne soit dit de celle des Pyrénées. Pourtant le lien était évident, criant. Il a été manqué. Si le berger a vécu dans les Pyrénées, il a forcément eu un contact, déjà, avec une forme dialectale, certes très différente, de la même langue, même si l’on veut bien admettre que l’occitan est aujourd’hui moins parlé dans les vallées pyrénéennes que dans celles des Alpes italiennes[5]. On peut même se dire qu’il n’y a aucune raison pour que le berger n’ait pas d’abord rencontré dans ses premières montagnes, sous une forme ou sous une autre, les problèmes qu’il trouve dans les Alpes. Les difficultés et les échecs d’intégration de néo-ruraux dans les Pyrénées occupent en effet la chronique locale de ces 40 dernières années. Par contre, la raison donnée de l’exil - la construction d’une centrale nucléaire -, est très artificielle, même si elle n’est bien sûr pas invraisemblable. C’est une chose que l’on n’aurait même pas remarquée dans un film quelconque, mais dans celui-ci, qui continue longtemps à faire son travail dans les esprits, le vent allant et revenant, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur le temps en amont et en aval du récit filmé qui dure, lui, peu ou prou; un cycle de saisons. Donc le berger aurait pu déjà connaître à peu près les mêmes avanies en un village des Pyrénées françaises, le même écart culturel, la même étrangeté, y compris de la langue, ou du moins de l’accent. Le film soulève à cet égard un problème intéressant, néanmoins passé inaperçu auprès de nombreux critiques, qui l’ont vu certes avec bienveillance, mais de manière superficielle : à savoir que n’est pas seulement mise en cause l’incapacité d’une communauté repliée sur elle-même à s’ouvrir à l’autre, mais tout autant la difficulté, voire le refus du nouvel arrivant d'accepter la différence culturelle, et dese plier au moins pour une part aux règles de vie locale (il envoie notamment promener le prêtre venu bénir sa maison, ce qui d’ailleurs est plus difficile à réussir qu’à tenter, comme je peux en témoigner). Il commet effectivement plusieurs bévues, dont certaines sont jugées impardonnables par les villageois, certains n’attendant que l’occasion de les monter en épingle. Il ne manifeste par ailleurs à peu près aucune curiosité, aucun intérêt pour la culture et la langue du lieu ; quand le maire lui dit de la culture occitane « a un certo punto l’hanno quasi ammazzata. Sai peché ? perché era gente tollerante » (« ils l’ont, à moment donné, presque tuée, et sais-tu pourquoi ? Parce que c’était des gens tolérants »), ce qui est un lieu commun – qui possède sans aucun doute une part de vérité – du discours occitaniste, il répond à côté, tout en formulant l’enjeu même du film : « A me la parola tolleranza non piace. Se tu devi tollerare qualcuno, non c’è il senso di uguaglianza » : « Je n’aime pas le mot de tolérance. Si tu dois tolérer quelqu’un, le sens de l’égalité n’existe pas ». Dans l’occitanisme, il ne voit, comme il le dit au maire, que la nostalgie d’un passé révolu et son seul effort consiste à parler à peu près correctement l’italien. C’est exactement de cette façon que se comporte la grande majorité des néo-ruraux dans nos régions occitanes, qu’ils soient français ou étrangers (ceux-ci, peut être, ont-ils somme toute une plus grande sensibilité pour la différence culturelle), mais il est clair que personne, le plus souvent, ne les invite en fait à changer d’attitude en leur présentant une image attractive de la culture et de la langue, et surtout pas les autochtones. Ce n’est pas le cas dans les vallées italiennes, où l’on nous montre une présence importante d’initiatives pour la langue, dont certaines tournées vers la jeunesse, comme le montre la scène de concert avec les Delfini, si je ne me trompe, et la municipalité, dans le film, exhibe fièrement son identité linguistique, alors qu’en Limousin par exemple, on s’emploie à la cacher le plus possible[6]. Cela n’intéresse pas tellement notre berger, qui néglige le concert et le bal (y laissant sa femme courir le guilledou), comme il renvoie dans le passé les propos du maire qui s’est tant donné de mal pour lui permettre de s’installer au village. Il est focalisé sur d’autres idées, apparemment d’inspiration libertaire[7], un autre idéal de vie, qu’il croit tourné vers l’avenir, oubliant que Il vento fa il suo giro, car tout le film tourne autour (c’est le cas de le dire !) d’un proverbe selon lequel, comme le dit l’un des personnages du film, « Le cose sono come il vento, prima o poi ritornano ». Il est vrai qu’une forme de retour positif a bien lieu, à la fin d’un film pourtant d’une grande âpreté et même dureté, un retour déplacé, si l’on peut dire, puisque celui qui reste n’est pas celui qu’on cherche à chasser, mais un autre. Il n’en demeure pas moins que ce qui ne revient pas, ce que le vent emporte pour toujours et à jamais, ce sont les voix des hommes et avec elles leurs langues effacées par l’histoire. A moins qu’une improbable jeunesse retourne habiter la langue, comme le jeune homme du village, ami de l’étranger, réinvestit le lieu déserté, à la fin du film.
« Senza contatto, scambio di valori e accoglienza, non può esserci sviluppo umano e qualità dell’esistere… » : « Sans contact, échange de valeurs et accueil, il ne peut y avoir de développement humain et de qualité de l’existence… ». La déclaration d’intention de la réalisation peut paraître un vœu pieux, faussement consensuel. Mais il n’est pas inutile de préciser que les vallées occitanes ne sont pas si loin des zones d’influence de la Lega lombarda, qui pratique le racisme et la xénophobie à outrance, dernièrement en s’en prenant, y compris par la force, aux communautés tziganes présentes dans leur mythique Padanie. Je voudrais ajouter que j’ai vu le film à Florence, et que là encore il avait tout son sens après les mesures prises par la municipalité de centre-gauche pour chasser les « lava vetri », c’est-à-dire les plus pauvres des immigrés qui nettoient les pare-brises aux carrefours. Selon un sondage (de quelle fiabilité, je ne saurais dire) 85 % des habitants sont d’accord avec une mesure de basse police que nous sommes donc une toute petite minorité à trouver scandaleuse. Il vento, purtroppo, il vento fa il suo giro…
Jean-Pierre Cavaillé

Patrizio Tamburrino
[1] Journaliste et documentariste de Cuneo, la ville importante la plus proche de Val Maira.
[2] Premier film italien tourné en occitan, lit-on partout. Faudrait vérifier…
[3] Lire leur entretien sur le site http://www.cinemaitaliano.info/notizia.php?id=00669
[4] Sur ce dépeuplement terrifiant, voir l’entretien de Dario Anghilante, le village d’Elva, que l’on aperçoit dans le film et d’où est originaire Ines Cavalcanti, est passé de 1600 habitants à 80, celui dans lequel il a été tourné, en comptait 1000 contre 9 aujourd’hui. « Par chez nous les écoles manquent et le téléphone parfois ne fonctionne pas, internet, n’en parlons même pas. Les services qui couvrent 95 % du territoire national n’existent pas et il est donc très difficile de repeupler le territoire ».
[5] Révélatrice à cet égard la déclaration d’Alessandra Agosti, qui joue le rôle de la femme du chevrier (je traduis) : « ce fut une expérience qui m’a fait connaître (…) cette réalité de la langue d’oc, que je ne connaissais pas, habitant pourtant Montpellier ».
[6] Rien n’est plus faux que l’analyse proposée par certains critiques, comme Stefano Coccia, lequel parle non sans pédantisme de « difesa ad oltranza di un modello antropologico ormai tramontato e tenuto in piedi come folclore » (« défense à outrance d’un modèle anthropologique désormais dépassé et artificiellement maintenu en vie comme folklore »). Si modèle anthropologique dépassé il y a, c’est bien plutôt celui qui consiste à percevoir de cette façon les sociétés qui maintiennent contre vents et marées leur mémoire linguistique, culturelle et historique, et le film ne tombe heureusement pas dans ce travers. L’intégration ratée qu’il décrit pourrait fort bien se produire, et se produit tous les jours, dans la métropole la plus moderne, voire post-moderne que l’on puisse imaginer.
[7] Voir sa critique de la tolérance au nom de l’égalité (supra). Il explique à un autre moment la violence, comme fruit de la répression sexuelle et de la frustration qui en dérive, vieille idée reichienne pour le moins simpliste et sujette à caution.
23 juin 2007
Sempre vivu ! 100 % Corse

Sempre vivu ! Robin Renucci a pris un titre corse pour un film très largement tourné en langue corse, dans le village d’Olmi Capella dans le territoire du Giunssani. « Toujours vivant », « totjorn viu », comme on dirait nous ; toujours vivant, le maire de ce village de montagne que tout le monde croit mort, quiproquo servant de moteur à une belle comédie à l’italienne, « toujours vivant » aussi, sempre vivu, le corse, la langue corse et bien vivants, toujours vifs les corses eux-mêmes, malgré leur exode sans fin, leurs luttes fratricides, les difficultés de tous ordres et, surtout peut-être, leur folklorisation. A tout cela, ils ont pourtant survécu. Comme le dit le sous-titre : « Qui a dit que nous étions morts ? ». Le film, dans l’ensemble très roboratif, est à la fois une satire sans concession de la société corse et une preuve par la langue et les actes de sa vigueur. Renucci n’évite aucun des sujets qui fâchent, comme la corruption des élus ou le combat nationaliste, et les traite sur le mode de la farce sans sombrer pour autant dans les poncifs éculés et humiliants des Astérix en Corse et autres Enquête corse. C’est que le regard vient de l’intérieur, et porté justement par la langue, le jeu diglossique du français et du corse, qui donne poids et sens à des personnages servis pour la plupart par des acteurs du cru, improvisés et néanmoins excellents. Angèle Massei, en particulier, alias Lelle, femme du maire Pantaleone, octogénaire truculente, crève l’écran. Le personnage inattendu de la bonne venue des Indes lointaines est aussi une belle trouvaille, tout à fait à sa place dans un film où l’illustration de l’identité locale se fait dans l’ouverture au vaste monde, et pas seulement au continent, d’où reviennent les enfants prodigues accompagnés de blondes évaporées et dont on espère les subsides salutaires. La relation au pouvoir central, pour le moins ambiguë, est bien illustrée par la réception de cet improbable ministre descendu du ciel dans son hélicoptère, le temps de signer un contrat pour la création d’un théâtre dans ce village de 150 habitants et d’assister à un spectacle nocturne.
Le théâtre, omniprésent
dans le film – une mémé ne cesse de parler d’Antigone – est en fait la grande
affaire de Renucci. Non content d’être l’acteur que tout le monde connaît, il organise
les Rencontres Internationales de Théâtre en Corse et a fondé l’ARIA (Association
des Rencontres Internationales Artistiques), structure qui s’inscrit dans la
tradition de l’Éducation Populaire, dont l’acteur-réalisateur est lui-même issu
et qui, depuis 1998, a produit de nombreux spectacles dans l’île, dont une
bonne dizaine en langue corse. Du reste, le film est né d’un atelier
d’écriture, que le réalisateur a animé en Corse avec l’écrivain Ricardo
Montserrat et peaufiné avec plusieurs scénaristes dont, in fine, le non moins fameux Jean-Bernard Pouy, auteur de la série du
Poulpe. De cet atelier était sorti, comme le raconte le réalisateur,
« l’idée de la frénésie d’un village qui découvre le théâtre puis celle de
la mort d’un homme. ‘Avà hè mortu’,
disaient-ils, ce qui signifie ‘Maintenant il est mort’ ». Avà hè mortu est du reste le titre d’un
précédent spectacle et d’un précédent film de Renucci : « l’atelier
d’écriture avait débouché sur une pièce de théâtre noire, sombre, autour des
rituels de la mort, j’ai voulu que le film soit
baroque car la Corse est théâtrale et baroque,
mêlant profane et sacré, dorures, fastes, maquis épineux et bouses de vache...
».
Dès le début, un partie des rôles majeurs étaient destinées à des voisines
du village et des gens des environs, tenus au secret de leur élection :
« Pendant toutes ces années où j’étais en train d’élaborer le scénario, je
n’ai rien dit aux quatre mémés du village pour qui j’avais écrit des rôles,
dont le personnage principal de Léllé pour Angèle Massei, quatre-vingt-trois
ans. Je suis allé leur faire part de cette proposition quatre semaines avant le
tournage en croisant les doigts pour qu’elles acceptent […] J’ai fait
appel à d’autres villageois, comme Jacques Luiggi, un vieux monsieur qui tient
un snack en haut de Pioggiola. Il n’avait jamais joué et n’a eu aucune
hésitation quand je lui ai proposé le rôle de Bernabeu, pourtant lourd en
texte.»[1] Ces
présences sont essentielles, elles donnent au film, proprement sa consistance,
sa densité humaine et langagière.
Renucci raconte aussi volontiers les mille difficultés financières qu’il a rencontrées pour mener à bien son projet ; ce qui glaçait le plus les éventuels soutiens étant la décision de tourner en corse et cela bien sûr en dit long sur la force des préjugés. On produit pourtant en France des films iraniens ou taïwanais, souvent d’ailleurs en effet excellents voire admirables, dans lesquels les cinéphiles français veulent entendre, à juste tire, la langue orignale. Il semble bien qu’il n’en aille pas de même pour des films français tournés dans les langues de France, censées depuis longtemps, depuis au moins que le cinéma existe, et en fait bien avant, ne plus exister. « J’ai fait un film, déclare-t-il dans l’Huma, pour toucher le grand public avec des moyens de résistant, sans acteurs connus, en situant l’histoire en Corse, en langue corse... Je me suis heurté à toutes les difficultés possibles et inimaginables pour sa production, sa diffusion, sa distribution ». Pourtant, Renucci n’a rien d’un dangereux révolutionnaire, à moins que le seul fait de tourner en langue corse avec des acteurs inconnus, soit de fait révolutionnaire, même si le message n’a rien de nationaliste et pas même de régionaliste : « Je ne suis ni régionaliste ni adepte d’aucun nationalisme. Je souhaite que l’on reconnaisse ce qui existe, notamment cette langue corse qui, tout comme le français, vient du latin ancien. Il me paraissait intéressant de l’entendre, dès le titre et au-delà, de saisir sa capacité à véhiculer du sens. La Corse souffre d’une absence de représentation et des images sinistres qui lui furent appliquées par Maupassant ou Mérimée. J’ai voulu rapporter ces clichés et les brosser d’un grand coup de couleur […] j’ai choisi l’autodérision, avec quelque chose de très italien qui, en Corse, colore notre identité commune. […] Pas de querelles entre les Anciens et les Modernes mais des jeunes, des vieux, le continental et le local. Dans la réalité de ces villages corses très autarciques existent des gens, leurs voix, leurs pensées, leurs cheminements. Plus on est proche d’une réalité humaine, plus on est dans l’universel. Plus l’individu est édulcoré, plus on est dans la soupe du lieu commun.» Et il ajoute : « Bien sûr, ajoute-t-il, en Corse la langue est minorée et la situation géographique ajoute à l’isolement, mais le film est aussi un peu un cri, un appel à une réflexion qui vaut tout autant pour la Creuse ».
Cela est fort bien dit, et cette pensée pour la Creuse toute voisine, où la langue est infiniment plus minorée encore, me va droit au cœur, mais mon regret de spectateur est cependant que la force corrosive de la comédie reste bridée par l’objectif explicite de trouver, malgré tout, un arrangement, un compromis, sinon un consensus, qui rassemble toute la communauté villageoise et, autour d’elle, dans le rire et surtout l’émotion partagée, suscite l’adhésion du spectateur bienveillant. Cette proposition, en soi tout à fait respectable, affaiblit le film qui manque, à mon sens, à la fois de méchanceté et d’audace dans la manipulation des lieux communs et dans l’invention. Le corse y apparaît comme une langue presque « convenable », là où sans doute aurait pu être exploité, plus encore, son potentiel burlesque, voire grotesque, dans la rupture – ou la continuité parodique – avec le français. Car la liberté que nous laisse la diglossie est, au moins, de mal nous tenir. Du reste, on saisit des différences très importantes dans la maîtrise de la langue, et surtout dans son accentuation… La jeune actrice qui joue la petite fille du patriarche, en particulier, n’est guère crédible, et l’on sent bien à ce genre de signes que le problème de la transmission est, dans les faits, crucial, même si le film cherche à montrer que, vaille que vaille, la langue passe et l’héritage est accepté.
Une dernière chose : dans aucun des papiers consacrés au film je n’ai trouvé l’expression de « patois corse », présent par ailleurs sur la toile (sur Google, 171 pages signalées contre 77100 pour « langue corse »). Voilà la preuve, selon moi, que les corses sont en train de parvenir à faire reconnaître leur dignité linguistique, ce dont nous sommes encore très loin… Sur une vidéo de tf1 montrant les réactions après la première projection au village, l’une des mémés dit simplement : « Je suis très contente d’être corse, d’être une femme de ce pays ».
Pour conclure, voici un petit résumé du film en corse, signalant une avant première au festival Arte Mare de Bastia, glané sur le site de culture corse ACEDEC : « Robin Renucci hà presentatu u so secondu filmu « Sempre vivu » à u festivale Arte Mare di Bastia. Un'opera rializata in u so paese d'Olmi Cappella, in u Ghjunsani, induve Robin Renucci amenta a so terra nativa, i so difetti, e so speranze, cuntradizzioni è brame. L'azzione si passa in un paisucciu muntagnolu chì decide di custruì un teatru pè luttà contr'à a desertificazione ».
J.-P. C.
[1] Ces informations et citations sont tirées du site
des éditions Attribut
13 juin 2007
Jean des Pierres / Joan dei Peiras
Voici le compte rendu par Baptiste Chrétien (dit Tiston) de la soirée Roger Pasturel et Renat Sette à Glanges, que j'ai ratée et qui méritait pourtant le déplacement.
J.-P. C.
Jean des Pierres / Joan
dei Peiras
Dans le cadre du festival
Coquelicontes 2007, festival de contes qui se déroule en Limousin sur une
dizaine de jours et en plusieurs endroits de la région, est venu à nous cette
année un beau spectacle de 1h10 environ qui mérite que l’on en parle. Roger
Pasturel, conteur de près de 70 ans, natif de Vaurias dans le Vaucluse où il
réside toujours, dit le conte. Renat Sette, chanteur de tradition originaire du
pays niçois mais dont le répertoire s’étend à toute la Provence et même au
Piémont, chante le conte.
Pasturel et Sette donnaient
cinq représentations de leur spectacle à
l’occasion de Coquelicontes. Je suis allé à celle de Glanges, petite commune au
sud de Limoges. Certains auraient dit qu’il y avait peu de monde, je dirais
qu’il y avait suffisamment de monde, une quarantaine de personnes peut-être, ce
qui a suffi à remplir aux 3/4 la salle, car à Glanges, comme dans beaucoup de
villages limousins, on y vient, on fait l’effort d’y venir, on n’y passe pas
par hasard. Dans l’assistance il y avait des occitanistes, ou disons des artistes
occitans, comme Jan dau Melhau ou encore Monica Sarrasin. Il y avait aussi
quelques personnes qui avaient fait le déplacement depuis Limoges ou ailleurs
comme moi et surtout, en majorité, les gens du village et alentours. A l’entrée
Renat Sette salue les gens qui arrivent, tout sourire.
Le spectacle est gratuit.
D’ailleurs, parlons-en du spectacle. Il s’agit de Jean des Pierres ou Joan dei
Peiras en provençal. C’est en fait l’adaptation à la Haute-Provence d’un
conte que Pierre-Jacques Hélias (Per-Jakez
Helias) a recueilli en breton il y a plus de cinquante ans et réécrit dans L’homme qui parlait aux pierres.
L’adaptation est signée Jean-Yves Royer.
Sur la scène un fond noir, une
petite table, deux chaises autour de celle-ci, et dessus une bouteille de rouge
et deux verres vides. La lumière est tamisée, genre bistrot à l’ancienne.
Roger Pasturel rentre en scène,
s’approche de la table, la pointe du doigt, regarde le public d’un air sévère
et lance : « Aquò es mon beure
aqui ? » (c’est ma boisson ça ici ?). Puis il s’énerve que
nous ayons pu nous imaginer une seconde qu’il oserait s’asseoir à cette place
qu’il désigne….car cette place, cette chaise, est sacrée. Nous sommes au
bistrot de la place du Bourguet à Forcalquier, dans les Alpes-de-Haute-Provence.
Et cette chaise que nous montre Pasturel, maintenant assis sur la chaise d’en
face, elle a toujours été réservée aux ‘phénomènes’, aux légendes, aux sages,
comme il y en a dans chaque village ou bourg. C’est la place de ceux qui ont
marqué leur temps, ceux que l’on écoutait, dotés d’un savoir-faire particulier ou d’une façon de
dire les choses et de les sentir qui imposaient le respect de tous les
villageois. Voici donc que Pasturel commence à nous décrire, en français, en
occitan et en francitan, quelques-uns de ces personnages hors du commun. Il
nous parle par exemple de Giuseppe le maçon, dont le grand-père était arrivé
d’Italie portant sur son dos une lausa[1] de marbre de trois quintaux. Il nous raconte aussi un vieux du village,
Amadieu, qui avait inculqué aux copains du bistrot la théorie du cause à effet,
ou plutôt de la coïncidence pas si fortuite que ça. Par exemple le jour où la
source du vieux s’était tarie pour la toute première fois, on annonçait au même
moment dans le poste une grande vague de sécheresse et de famines en Afrique.
Un autre jour, alors que le vieux libérait ses oiseaux appelants[2], au
moment où son dernier pinçon s’est envolé pour gagner la liberté, on annonçait au
transistor la libération de Nelson Mandela. Pasturel nous raconte aussi celui
qui descendait parfois de sa montagne, les jours de grand vent, alors qu’il
entendait son toit crier, grincer. Il descendait au bistrot, s’asseyait à la
fameuse place, sur cette fameuse chaise, et annonçait qu’il allait se produire
un grand malheur. L’homme est descendu en 1914, en 1939…
Entre ces magnifiques
portraits, Renat Sette sort d’un coin de la scène où il reste debout et vient
chanter a capella en provençal des petites chansons. Ces chants, écrits sur des
airs traditionnels du répertoire occitan, reprennent les paroles du conteur,
les remanient, les résument, les condensent.
Puis vint pour nous le moment
d’entendre l’histoire de la légende des légendes de Forcalquier : Joan dei
Peiras, le modeste berger qui avait un don : celui de parler aux pierres,
de les entendre, de dialoguer avec elles. Ce qui en fit le meilleur monteur de
murets et de restanques[3] de la
région. Joan avait en effet ce don d’entendre le chant des pierres quand le
vent les caresse ou s’engouffre entre elles. Joan savait aussi entendre leurs
cris, sentir leur douleur quand elles sont mal disposées, mal taillées, mal
manipulées.
Pendant le portrait de Joan dei
Peiras, qui occupe deux bons tiers du spectacle, les interventions de Renat
Sette se font plus fréquentes. Toujours sur ce principe de résumer, reformuler
en chanson (et en occitan) les dires de Pasturel sur des mélodies
traditionnelles (l’un des derniers chants est par exemple adapté à l’air de Lo
boièr), Sette marque le rythme en frappant ses mains de différentes manières,
en tapant du pied, en choquant deux cailloux l’un contre l’autre ou encore en percutant une grosse pierre avec un marteau et
un burin. Il faut savoir que Renat Sette, avant d’être chanteur, est maçon et
tailleur de pierres, passionné par le patrimoine bâti et les techniques de
construction. Sette est très discret, souvent dans un coin de la scène quand le
conteur parle, mais quand il se met à vue de tout le public et commence à
chanter, il occupe l’espace d’une manière impressionnante, ou disons plutôt que
c’est sa voix, son chant, qui remplit tout l’espace, captive, capte l’attention
de chacun et surtout semble ne laisser aucun espace libre dans la salle de
spectacle, semble vous encercler, vous capturer, vous écraser. C’est une
merveilleuse sensation que peu de chanteurs savent procurer et que, selon moi,
seul le chant a capella en milieu clos peut faire naître.
L’histoire de Joan je ne vous
la raconterai pas ici dans le détail, je vous laisse l’immense bonheur de
l’entendre à l’occasion. Simplement pour ceux qui ont lu le conte de Helias, je
leur signale que l’adaptation de Royer offre une fin différente… De plus
parfois ici l’on déborde, on fait référence par la métaphore aux guerres du
Moyen-Orient, en nous parlant par exemple, sans le citer, de ce pays où des
hommes rendus fous par leurs croyances ont détruit de superbes et séculaires
statues[4].
Il s’agit en tout cas d’un
magnifique spectacle, d’une sublime histoire bretonne merveilleusement adaptée
à la Haute-Provence et que l’on pourrait très facilement transposer au Limousin
ou aux Cévennes, à différentes régions de bocage où les murets de pierres
tiennent, ou tenaient, une place prépondérante dans le paysage et où les
paysans possédaient des savoirs rares, des valeurs précieuses, une langue
ancrée dans la terre, en un mot un biais
de viure[5]
qui en faisait des personnages souvent passionnants et hautement poétiques.
Par ailleurs la façon de donner
vie aux pierres, de leur prêter des sentiments, de les humaniser que nous livre
ce conte m’a fait beaucoup penser à Marcela Delpastre, elle qui a tant écrit de
poèmes magnifiques sur les pierres, sur leurs cris, sur leur sang, sur leurs
joies et leurs douleurs…
Au début du spectacle Renat
Sette prévenait l’assistance: « Les chansons et certains passages du
texte sont en provençal, c’est de l’occitan comme chez vous mais c’est un peu
différent, mais je pense que vous comprendrez sans trop de difficulté. Pour
ceux qui ne parlent pas occitan du tout, ce n’est pas grave, les chants
reprennent grosso modo le conte que va dire Roger, et le plus important c’est
la musique du chant, pas les paroles. ». Pendant le pot qui clôturait de façon
très conviviale la soirée, j’ai été amusé en tendant l’oreille d’entendre des
réactions très diverses par rapport au parler du chanteur provençal :
« c’est pas du tout comme chez nous, j’ai pas bien compris… » ou
« c’est pas exactement le même patois que nous mais j’ai bien tout
compris, à part quelques mots » ou « moi je ne parle pas patois mais
quand j’étais petit je le comprenais bien, ce qui fait que j’ai compris
quelques mots… » ou encore «j’ai réappris l’occitan que j’avais oublié, ce
qui fait que maintenant je sais que c’est la même langue que vous, donc je
tends l’oreille et j’arrive à bien vous comprendre… ». ça vaudrait le coup d’enregistrer tout ça et de
faire une étude. Tant de perceptions différentes, ceux qui font l’effort de
compréhension, ceux qui le font moins, ce qui sentent une proximité entre leur
parler et le provençal mais ne comprennent pas, ceux qui appuient sur le fait
que c’est très différent, que c’est pas le même patois, mais qui comprennent
parfaitement…
Renat Sette joue ce spectacle
accompagné de différents conteurs: Roger Pasturel, Eric Leconte, Jean Marotta
ou d’autres encore. Ce spectacle semble beaucoup voyager, s’il passe près de
chez vous, ne le ratez pas !
Pour connaître l’agenda de
Renat Sette, allez sur son site : http://rene.sette.mageos.com/
Baptiste Chrétien

René des Pierres
Sette chanteur et maçon
[1] dalle de pierre, en occitan.
[2] Appelants : oiseaux apprivoisés
dont on se sert à la chasse pour attirer les gibiers de la même espèce.
[3] Restanque (en provençal restanca) : mur de retenue en pierres sèches construit
dans le lit d'un torrent intermittent pour provoquer un atterrissement en amont
(tout en laissant passer l'eau) et créer ainsi une terrasse de culture.
[4] Le texte fait ici référence à la
destruction par les islamistes talibans en 2001 de deux célèbres statues de Bouddha (dont
l’une mesurait 55 mètres) dans la province de la Bâmiyân en Afghanistan.
[5] Expression occitane pour dire la manière
de vivre, d’être, de faire et de penser.
19 mars 2007
De retour de Béziers. Éloge de la diversité

phtoto empruntée à Cardabelle
De retour de Béziers, un assez long périple pour les trop rares limousins ayant fait le voyage, et me repassant le film de la manifestation de ce 17 mars, la chose qui me frappe le plus, beaucoup plus qu’à Carcassonne il y a deux ans, est l’extraordinaire diversité humaine du défilé :
– diversité générationnelle : des vieux (beaucoup) et même des vieillards fort chenus, mais aussi des jeunes et les enfants des òc-bi et des calandretas (mention spéciale pour ceux de la Còsta-Pavada, criant infatigablement à tue-tête « aneeem òòòòc … ») ;
– diversité sociale : cela est difficile à voir, à cerner, mais la revendication occitane et plus largement autour des langues minorisées de France n’est pas un phénomène spécifiquement urbain et petit bourgeois, comme tant voudraient le faire croire ; bien sûr, il y avait les enseignants et les « animateurs culturels » (encore heureux !), mais aussi des paysans qui n’étaient pas tous de la Confédération, des néo-ruraux et des ouvriers, syndiqués à la cgt ou pas, des employés du privé et du public, beaucoup de familles dans des conditions sociales précaires (rmistes ou autres, on devrait faire une enquête sérieuse à ce sujet parmi les parents des calandrons), des retraités aussi en masse, de tous les horizons sociaux…
– diversité vestimentaire : jean et béret, costumes carnavalesques des petaçons et bufadons, échasses, costumes d’apparats des félibres, capes, étendards, bonnets de docteurs, passements, l’incroyable tenue des filles de Guardia Piemontese, et tout cela, oui, comme arraché par le lieu et la circonstance à la triste neutralisation du folklore, au kitch provincialiste, parce que cette interminable chaîne multicolore s’était mise en marche pour faire entendre ses droits linguistiques, et s’était ainsi constituée en sujet politique, au plein et meilleur sens du terme, et c’est comme si par cet enchantement les tenues mêmes les plus assignables aux clichés régionaux avaient (re)trouvé une dignité ;

Les costumes des filles de Guardia Piemontese
– diversité musicale : bodegaires et grailaires, fifres, galoubets et tambourins, poutres de cloches à vaches, accordéonistes et violoneux, mais aussi les fanfares et… et… oui, je le confesse, mes préférés, le camion de la chiourmo Massilia déchaînée en queue de cortège ; diversité musicale et donc de manières de danser, de bouger, d’occuper l’espace et de marcher. Du coup, des trous, de grands trous dans le défilé, comme de longs suspens, avec tous les échos, en amont et en aval du courant ;
– diversité linguistique : mille façons de parler l’occitan, de l’accentuer des marches du limousin jusqu’aux vallées italiennes, jusqu’au village de Guardia en Calabre, en passant par Gascogne, Languedoc, Provence (les provençaux venus en masse) et Val d'Aran ; des qualités de langue aussi extrêmement différenciées et dépareillées, il faut bien le dire, y compris dans les micros, on put entendre le meilleur et le pire… entendre « escarougner » la langue n’est jamais agréable, mais finalement, ici encore, par la magie des circonstances, ces formes d’occitan plus qu’approximatives et même parfois totalement déficientes avaient quelque chose de touchant, d’émouvant : cette langue parfois si réduite, peinant à se reconstituer sur un socle de français détourné, prononcée même s’il le faut à la parisienne, cette langue lente ou maladroite à venir, empêchée de s’exercer au quotidien, en se faisant justement entendre dans sa faiblesse, sa pauvreté, exprimait parfaitement sa fragilité, ses difficultés et son pari sur un avenir incertain. Mais chacun savait bien dans sa manière de parler, qu’il soit occitan de langue maternelle ou par le raccroc d’un cours du soir, même dans son français (très parlé dans la manifestation, presque autant en fait que l’occitan), dans les accents et intonations de son français, qu’il était justement là pour dire un désir de langue, socialement, culturellement, politiquement frustré. Cette diversité linguistique fut aussi celle des autres langues minorisées venues soutenir l'occitan, j'ai entendu beaucoup de catalan, vu des bretons, etc. Aussi, il me semble que le mouvement est maintenant mûr pour l'organisation d'une manifestation unitaire de toutes les langues de France ;
– diversité idéologique : en dehors des partis occitanistes, de Gardarem la terra, des rangs serrés et mêmes impressionnants d’Anaram al patac, on y voyait ou devinait plutôt à mille signes toutes les « sensibilités » démocratiques réunies ici d’une manière que l’on pourrait juger improbable et en tout cas incohérente, alors que non, pour le coup, pas du tout, il s’agissait d’exprimer au contraire une cohérence politique, la cohérence d’une exigences fondamentale pour politique culturelle réellement démocratique, ici et maintenant, vis à vis de laquelle, tout à coup, les clivages idéologiques devenaient non pas dérisoires, mais seconds. Les seuls qui n’avaient objectivement rien à faire là, qui se sont introduits d’ailleurs dans le cortège comme des voleurs, étaient la poignée de Jeunesses Identitaires, incapables d’autre chose que de beugler des slogans et de mauvaises chansons racistes dans le français des casernes. A part ces indésirés, indésirables, à virer sans ménagement (il étaient là contre tout ce que nous cherchions à représenter), cette unité de fond était attestée par le symbole de la croix occitane et du drapeau sang et or, que j’exècre comme symbole national potentiel, presque autant que le celui de la France, de l’Allemagne ou de la Chine ; mais ici, l’esprit de la manifestation, de cette manifestation (c’était déjà la même chose à Carcassonne) avait arraché le symbole au mythe national, à l’aspiration fantasmatique pour une patrie nouvelle, et le drapeau prenait un autre sens, dans la main même de ceux pourtant qui veulent encore y croire. Mais eux-mêmes ont bien dû sentir confusément que l’autonomie revendiquée à travers la langue, ou plutôt dans l’exigence d’un respect démocratique de la langue, est non pas plus modeste et superficielle que ce qu’ils proposent, mais autrement plus radicale, et qu’elle n’est certainement pas disposée à se laisser imposer un simulacre de nation. Pour irritant qu’il soit, le mot d’ordre d’Escambiar, « Nous ne revendiquons rien », s’il s’était aussi dit en occitan (mas l’occitan, a Escambiar l’an doblidat !) aurait très bien exprimer l’acte souverain d’affirmation, que fut, avant toute autre chose, cette manifestation.
Je ne veux donc pas faire entendre la voix candide de l’angélisme et porter la parole de l’unanimisme qui noient les différences et les divergences dans le miel du consensus, mais faire apparaître simplement que ce qui nous liait ce samedi 17 mars 2007 à Béziers, était ce mouvement commun d’auto-affirmation d’un collectif irréductiblement pluriel, fédéré par le partage d’une même langue, et que ce collectif n’était pas exclusif, mais, pour chacun des individus qui le composait, indéfiniment combinable avec une multitude d’autres engagements, aspirations et projets. Nous n’échapperons probablement pas à l’accusation de « communautarisme », mais nous savons bien que cette injure politique exprime d’abord et avant tout la manière dont réagissent (car il s’agit d’une notion purement réactive), ceux qui aspirent en fait le plus fortement à un replis communautaire sur l’identité nationale. C’est dire qu’ils ne sauraient mieux se désigner eux-mêmes ; en en faisant une imprécation politique, ils ne font que manifester la haine de soi qui les habitent.
J.-P. C.
Sur la manif voir aussi :
04 mars 2007
Una visita a Expòlengas
Aquel article es estat escrich pel jornal la Setmana
[Se vòletz una version
francesa clicatz aquí ]
Dins
lo metrò parisenc d’afichas convidavan lo monde a vistalhar Expòlengas, Pòrta
de Versalhes. I anèri lo jorn de la dubertura, lo 24 de genièr passat, per
veire un pauc de que se trachava. Me cal confessar que pòdi pas balhar de
responsa clara sul sicut, perque las tòcas de la manifestacion m’an pas
sembladas pro claras. Es una mena de fièra de las lengas, ont se costejan de
taulièrs mai que mai oficials e comercials, mas tanben associatius, ont la
reclama per de metòdes de lengas, d’espleches informatics e de sejorns
lenguistics se mescla a la propaganda de las nacions presentas e a la reclama
toristica. Las conferéncias son subretot comercialas elas tanben, mai rarament didacticas
ò scientificas… E foguèt pas lo libreton balhat a l’entrada que me’n diguèt mai,
que sa literatura tota èra pas qu’una tièra de lètras oficialas, en francès,
almens çò me semblèt, mas dins aquel patoès que se ditz « de lenha ».
Las signaturas èran de las bèlas, de las famosas : Bernadeta Chirac, Liodmilà
Potin (perque la Russia ongan èra lo país convidat), Gèli de Robien, Renaud
Donnedieu de Vabres, Caterina Colonna... çò que disián ? res, un fuòc
d’artifici de contentament e de satisfaccion. Ai solament apres que lo Russe
foguèt la « primièra lenga dins l’espaci » : affirmacion fòrça
temeraria, se I pensam plan…
Çò que
poguèri veire tot sol, es en primièr que las lengas èran pas plan nombrosas :
60 disià bravament lo libreton ; ièu, sus la tièra dels taulièrs, ne
contèri 24. Benlèu ne doblidèri qualques unas, mas de tot biais las 23 lengas
oficialas de l’Union europenca « presentas plan segur » (çò disiá la
comissaria de la mòstra dins son introduccion), i èran solidament pas totas !
Per far una comparason, sufís de remembrar que per son edicion de 2006, lo Forom
de las lengas de Tolosa, organisat pel Claudi Sicre e sos amics, ne
presentava al mens 120, que se parlan dins la vila de Godolin. Es benlèu pas
grand causa rapòrt al nombre de lengas parladas dins lo monde, mas fòrça mai
que dins la mòstra parisenca. Pas de lengas d’Africa (en defòra de l’Araba) ;
pas de lengas amerindianas (e ont es l’inuit del president ?) ; pas
de lengas asiasticas en defòra del chinés e del japonés, etc. etc. Per contre,
evidentament, l’anglés, lo francés, l’espanhòl e l’alemand prenián la mai
granda plaça, amb lo russe (pas d’autras lengas de çò que fuguèt l’imperi
sovietic, e subretot pas lo tchechén !)… Mas que volètz, logar un estand còsta
car, e las lengas pauras, nacionalas ò minoritarias que sián, son nombrosas. Plan
segur, lo quite matin, dins lo RER e lo metrò aviaí crosat de monde, sens o
saber, que parlan un fùm des lengas pas presentas (e presentablas ?) suls
taulièrs. Aquels podon contunhar de se crebar per nosautres en silenci, segur
de pas jamais trobar de reconeissença a la fièra de las lengas... Al contrari,
la primièra causa que lor es demandada es justament de daissar tombar lor
lenga, per parlar sonque lo francés als dròles. Lo plurilinguisme vantat a Expòlengas
es reservat als rics ! En çò dels paures, aquò s’apèla l’andicap del
« patoès del país » (cf. lo rapòrt Benisti).
Me fasiaí aquèlas
soscadissas, quand te vegèri, al mitan de la mòstra, lo taulièr de la
Delegacion Generala a la Lenga Francèsa e a las Lengas de França (DGLFLF), que
presentava d’espleches informatics : logicials de traduccion automatica, memòrias
de revirada, identificadors de lengas, diccionaris multilengas electronics, que
lo ministre ne fasiá la reclama dins sa lètra… sens allusion evidentament a las
ditas lengas de França. De tipes en còstumes, seriòs come de papas, quilhats
davant de taulètas redondas, te fasian petar los dets sus de clavierots sens
t’agachar. Mas me voliaí pas descoragear per aquò. Te sonèri una ostessa e li
demandèri s’aviá quicòm a me balhar per m’assabentar sus aquèlas misteriosas
lengas de França : me balhèt una ficha de carton : Les langues de
France : un patrimoine méconnu, une réalité vivante, signada Nina Catach. Insistissiaí
en repotegant qu’aquò èra puslèu estequit coma informacion, la femna me diguèt
qu’èra « melhor que pas res » e, per se debarassar d’aquel emmerdur, me
donèt un libreton de 5 paginas pichonètas intitolat La langue française à travers les âges,
ont se parla pas enlòc del rapòrt del francés, dins son istòria, amb las autras
lengas del territòri d’ora d’ara (pas cap d’allusion tanpauc a l’istòria de las
frontièras, perque la França, o sabèm plan, es etèrna, e etèrnelament exagonala).
Per èsser oneste me cal apondre qu’en furgant tra un bèla colleccion de
papeiròlas e libretons sus e dins la lenga de Racine, descobriguèri un libreton
pels enfants (Des langues plein les poches, 2003), qu’es pas missant, e
mai lo darrièr n° 8 de la pichonèta revista de l’Observatòri Linguistic Langues
et cité (daissi
los titres en francés per mostrar que, plan segur, las lengas de
França, a la DGLFLF, se podon dire solament en francés) que presenta, mas fòrça
rapidament, de causas plan interessantas suls resultats de l’enquesta en
Auvernha, sul Franco-provençal, suls maroquins de Còrsa, los medias en breton,
lo projècte « teloc » de basa textuala occitana… De tot biais, tot
aquò amolonat, fasiá pas grand causa : una miseria. Negadas dins una
ondada de causas sul francés, las lengas de França èran invisiblas. Aquò nos
balha de que soscar sul ròtle e l’eficiéncia d’aquel organisme qu’a son dire fa
tant de causas remirablas per las lengas nòstras.
Èri aquí a tornejar en
repoteguant, quand tombèri suls taulièrs superbes e subrebels de la Generalitat
de Catalunya, del Govern de las Isclas Balearas, de la Xunta
de Gallicia e de l’Eusko Jaurlaritza (Govern basc). Una pichona
parladissa amb cadun, e me carguèron come un ase de prospèctus, calendièrs,
afichas, babòias, mas tanben de libres de valor, de Cd ròms de tèxtes, de Cd de
musica, de Dvd... Es a dire un escapolon consequent de la produccion culturala
en catalan, en gallician, en basc... Las grandas sacas de papièr i sufisián pas ;
un tipe del taulièr de Gallicia que me vesiá entravacat aital, arrivèt a la
rescossa per me balhar una polida sacòcha a las armas de la Xunta... Plan
segur, se podriá trobar de que dire sus aquèla comunicacion fastuosa, que trantòla
entre la « babòiacion » - se podèm dire - de las lengas e culturas e
une vertadièra promocion de la literatura, dels arts e del saber dins las
lengas d’Espanha. Mas en venent del taulièr de la DGLFLF èra lo paradis sus
terra, lo país de cocanha !
Aquèla impression
podiá malurasament pas qu’èsser afortida per la magra presencia dins la mòstra d’aquèlas
susditas lengas de França, que se limitava en fach a dos taulieròts de l’Ofis ar brezhoneg (Ofici de la lenga
bretona) e de l’Amt für Sprache und Kultur im Elsass (Ofici per la lenga
e la cultura d’Alsacia), fòrça mai simples e esparnhaires que non pas los
Espanhòls. Donca pas d’estand occitan, que benlèu còsta tròp car per l’IEO, ò qu’es
benlèu tròp ocupat amb la preparacion del 17 de mars... Per èsser precis, n’i
aviá ben un de taulièr ont se podiá parlar occitan, mas èra un estand anti-occitan
! Òc, aquel del Couleitiéu Prouvenço,
que balhava al monde un papieron de crida a la contra-manifestacion d’Arle lo
quite 17 de mars : « Lou Couleitiéu apello lou pople de Prouvènço à
s’auboura fin de pas cabussa dins uno gloubalisacioun óucitano e pèr serva soun
èime ». E òc, per aquels provençals, la globalisacion, es l’Occitania !
Podèri pas m’empechar d’anar cercar brega e de dire a la dama e al monsur que
tenian lo taulièr que puslèu de manifestar « contra » seriá melhor de
manifestar « per » e « amb » nosautres, se per elis coma per
nosautres la tòca es « la » lenga. Mas es aquí lo problema ! Qu’emplegar
lo singular es un crime contra « lo » provençal (per que se i a de
« lengas d’òc », i a pas qu’un
provençal !). Mas, çò disiaí, se vòlon parlar de « las » lengas
d’òc, es lor dreit, anèm pas nos far la guèra per un singular ò un plural, non,
coquin de sòrt ! Lo monsur se prensentèt : èra lo quite Joan-Peire Richard,
president del « Couleitiéu », que me respondèt tot a trac que « nos »
los volián envasir e escanar, escafar lor « identitat », impausar
nostra lenga « artificiala » e nostras « calandretàs » (e
òc, prononciat aital a la francesa) en Provença, coma l’avèm fach amb totas las
autras regions ont se parlan « las » lengas d’òc. Suffísiá pas de
dire que l’occitan es una lenga dialectalisada, que reconeis donca totas las difréncias
e especificitats provençalas (e mai d’unas qu’elis reconeisson pas !),
perque l’argument definitiu es lo de la grafia « classica », que
seriá la pròva indiscutabla de l’impausicion d’un mesme occitan estandardisat a
totis. E mai la reconeissença de la grafia mistralenca es una concession que
suffisís pas : poirèm discutir non mas lo jorn ont reconeitrèm que
l’occitan existís pas ! A aquel discors se mescla la revendicacion d’èsser
francés mai que tot e lo sòspeit que seriám nosautres totis de nacionalistas
occitans, desclarats ò amagats. Me cal confessar que me foguèt fòrça malaisit
de m’explicar, e mai se i aviá pas cap dins la discutida d’animositat personala.
Per exemple, se disiaí qu’èri sortit d’Albi, mas installat a costat de Lemoges,
alara lo monsur disiá a la dama qu’èri anat impausar lo lengadocian central als
lemosins, paura region de lenga d’òc qu’a perduda son « identitat » e
son « eime ». Quora disiaí qu’aviaí apresa la lenga dins Tarn e Garona, tot veniá clar : aviaí apres lo lengadocian e donca lo parlavi pas (segond lo vielh
proverbi : « lo patoès se sap, s’apren pas ») ; donca podiaí quitament
pas dire qu’aviaí apresa la lenga de mons grands ? etc. etc. Tot d’un còp
ai vertadièrament soscat qu’aquel monde eran pas tant de marrida fe que clafits
de prejudicis, d’ideas fixas e falsas, e en primièr dins lo biais de se fargar
l’enemic, de dreissar lo retrach-robòt de l’occitaniste e de voler veire a tot
pretz dins l’adopcion d’una grafia comuna, l’impausicion d’una lenga unificada
(qu’esistís pas e que la majoritat dels occitanistes ne combat lo projècte). Mas
justament, ai l’impression que coneissan pas plan aquèla grafia que combaton,
que la legisson pas e la volon pas legir, mentre que nosatures podèm legir sens
dificultat e sens aborriment la grafia mistralenca. Vertat que la question de
la grafia es al còr del problèma, non pas de per èla, mas per tot çò que
suspausa e mena, perque la causadissa d’una grafia inspirada del francés o
d’una grafia independenta de la lenga nacionala, determina una relacion al
francés – reconeissença de nòstra minoritat diglossica ò al contrari mira
d’emancipacion – e implica en efièch l’embrenicament en lengas e países
separats ò signa al contrari una apartenéncia comuna, pas tolerabla per un fum
de monde qu’en defòra de lor « identitat » locala (e mai localista)
accepton pas que la sola e unica identitat nacionala, francésa evidentament.
Tot
aquò ai pas gaire pogut o dire perque la discutida foguèt copada quand aribèt
un jovent, probablament locutor d’una d’aquèlas lengas que seràn pas jamai
convidadas a Expòlengas, que nos balhèt una reclama per un restaurant que
prepausava sos servicis als expausants, tota escrita en anglés, e que te
cantava la savor de sos chiken wings, and so on. Aquò, nos botiá totis
d’acòrdi, enfin, aparentament.
Joan-Peire Cavalièr
