Mescladis e còps de gula

blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique.

18 septembre 2007

Le « patois » des historiens

Dès lors que l’on a montré combien les linguistes qui ont recours au terme de patois et affirment l’utiliser pour désigner une catégorie scientifique restent, quoi qu’ils prétendent, redevables aux emplois les plus péjoratifs du mot dans la langue courante, on ne s’étonne guère de retrouver ces derniers dans l’usage qu’en font les chercheurs d’autres disciplines. Cela est particulièrement intéressant à observer dans les travaux des historiens, qui sont presque naturellement amenés à partager les préjugés les plus grossiers présents des documents qu’ils étudient ; préjugés, dont il semblerait pourtant que leur profession exigeât qu’ils se déprissent. Les choses sont du reste singulièrement aggravées par le fait qu’ils sont justement confortés par certains spécialistes du langage, sans parler de tous les textes littéraires contemporains disponibles sur la question, et dont on a vu combien, à travers un exemple (l’article de Thierry Laget, « Doujé mou de patué »), ils continuent à véhiculer les mêmes lieux communs, quels que soient leurs efforts pour s’en affranchir. Il est certains mots qui sont de véritables pièges idéologiques et « patois », sans nul doute, est de ceux-là.

Il ne s’agit pas ici de constituer un sottisier sur les langues minorées à partir des usages du terme de patois dans le monde francophone, mais plutôt de prendre toute la mesure de ce qu’engage le refus de se soumettre aux hiérarchies, taxinomies, définitions à travers lesquelles la domination linguistique et culturelle s’impose et trouve sa légitimité. Nous sommes en effet dans une situation tout à fait comparable à celle dans laquelle se sont trouvés si longtemps les femmes ou les homosexuels, et dont elles/ils commencent désormais à sortir. La comparaison avec les peuples colonisés, qui s’impose aussi, en dit trop et pas assez, car la relation, pour le coup, relève de l’identité, du moins sur le rapport de la domination linguistique et culturelle. D’ailleurs, le mot de « patois » fut très longtemps utilisé pour désigner les langues de ces peuples, et il y a deux ans encore le mot fut tout naturellement employé dans le pré-rapport Benisti sur la délinquance juvénile, dont l’une des causes serait l’emploi, dans les familles d’immigrés ; du « patois du pays ». Mais il en allait tout autrement sur le plan de la citoyenneté, où l’égalité de droit était bien, du moins en principe, reconnue ; ce qui on le sait ne fut certes pas le cas des colonisés. Aussi la comparaison des « patoisants » avec ces derniers, du fait de cette identité partielle et seulement partielle, si elle n’est pas dûment analysée (ce que je ne saurais faire ici), apporte-t-elle plus de confusion que de clarté. C’est le cas, me semble-t-il, avec l’ouvrage dont on parlera tout à l’heure. Du coup, la comparaison avec les « minorités » tout à fait différentes formées par les homosexuels et les femmes (une fausse minorité, finalement comme longtemps le furent les patoisants), me semble-t-elle plus pertinente. Ces « minorités » avaient à combattre simultanément sur tous les fronts, car tous les domaines de la culture – la littérature, le théâtre, la danse, la peinture – étaient saturés des images qui justifiaient la minoration des unes et la répression des autres, et la science elle-même, y compris dans ses formes les plus modernes (médecine, psychanalyse), produisait un discours qui, de fait, justifiait l’ordre social établi, l’étroite soumission et minoration des unes et l’assignation des autres à la pathologie et à la perversion. Si nous ne parvenons pas à accomplir une révolution similaire à celle qu’elles/ qu’ils ont accompli contre la culture et les savoirs établis par la production de nouvelles formes de culture et de nouveaux types de savoirs (women studies, queers studies, etc.), nous ne pourrons jamais sortir de cette situation objective de domination et d’aliénation linguistique qui est la nôtre, dès lors que nous prenons la parole (et la plume) en un idiome stigmatisé comme « patois ».

Ce combat est bien sûr un combat politique, puisqu’il s’agit de mettre en cause un rapport de domination ; ceux qui considèrent celui-ci comme un combat de libération nationale ont le droit de le faire, mais on peut certainement le concevoir d'une tout autre manière, comme une exigence de démocratie à laquelle l’invocation du principe national, en tant que tel, ne saurait d’aucune façon être une réponse satisfaisante ; que l’on appelle de ses vœux des nations correspondant aux territoires où ces langues sont (et surtout étaient) parlées, qu’il s’agisse d’en appeler, comme on le fait depuis la Terreur, à la nation française une et indivisible pour justifier l’écrasement des « patois », voire même que l’on fasse jouer ce même principe, comme tente de le faire Claude Sicre, en faveur des langues de France en appelant à leur « nationalisation ».

Patois

La route du patois à Houdain, près de Béthune

Les indigènes dans la République

            Pour en revenir aux écrits des historiens, je propose d’en lire ici un d’un peu près : le chapitre VI du fameux livre d’Eugen Weber, l’historien californien récemment disparu, Peasants into Frenchmen, traduit en 1983 sous le titre, autrement plus « soft » de La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale (1870-1914)[1] intitulé « Des langues à foison » ; un livre sans aucun doute important, fondé une documentation très impressionnante et porteur d’une thèse très provocante, dont on ne peut certes dire qu’elle jouit d’une grande publicité. Weber montre en effet que l’idée moderne de nation, « en tant qu’ensemble de populations unies selon leur propre volonté et ayant certains attributs en commun (au moins l’histoire) », sans cesse mobilisée dans la France du XIXe siècle, ne correspondait en rien à la réalité. Il n’hésite pas à considérer le pays, à l’intérieur de ses propres frontières, comme un « empire colonial » : « On peut voir le fameux hexagone comme un empire colonial qui s’est formé au cours des siècles, un ensemble de territoires conquis, annexés et intégrés dans une unique structure administrative et politique, nombre de ces territoires possédant des personnalités régionales très fortement développées, et certaines d’entre elles des traditions spécifiquement non- ou antifrançaises. Un rappel partiel nous servira d’aide mémoire : au XIIIe siècle, le Languedoc et les régions du centre ; au XVe siècle l’Aquitaine et la Provence ; au XVIe siècle, la Bretagne ; au XVIIe siècle la Navarre, le Béarn, le Pays Basque, le Roussillon et la Cerdagne, une partie de l’Alsace et des Flandres françaises, la Franche-Comté ; au XVIIIe siècle le duché de Lorraine, la Corse, l’État pontifical du Comtat Venaissin ; au XIXe siècle, la Savoie et Nice. En 1870, cet ensemble – et le reste – formait une entité politique appelée France, royaume, empire ou république, organisée par les conquêtes  et par les décisions administratives ou politiques prises à (ou près de) Paris » (p. 689-690). Weber ose même citer, en exergue de son chapitre conclusif, les Damnés de la terre de Frantz Fanon : « Le colon s’arrête dans son travail d’éreintement du colonisé que lorsque ce dernier a reconnu à haute et intelligible voix la suprématie des valeurs blanches »[2]. Sur le rapport de la langue et de la culture, le provincial « patoisant » est indiscutablement dans la situation du colonisé de Fanon, même si, comme je l’ai déjà dit, à la différence immense des colonisés des colonies, il est considéré en principe comme un citoyen à part entière, à condition (car les conditions sont nombreuses) de donner sa vie chaque fois que l’État central l’exige, de payer ses impôts et de désapprendre le « patois » au profit du français, ce qui devient de fait une contrainte légale avec l’instauration de l’école obligatoire, où le processus d’acculturation poursuit le double but de l’inculcation du français à tous les citoyens et de l’éradication de tout autre forme de langue. Qu’il y eut des exceptions à la mise en œuvre de ce programme ne fait que confirmer la règle et si les résistances ont bien existé, il vint un jour où, faute d’une expression politique efficace (c’est-à-dire véritablement populaire), elles ont fini, comme on le sait, par lâcher ; lorsque la transmission familiale s’est interrompue, y compris chez les paysans.

petite

Le patois obstacle à l’éducation/ propagande

Le chapitre du livre de Weber est des plus intéressants parce qu’il apporte effectivement des éléments de savoir considérables sur la question de la généralisation de l’idiome national et de l’affaiblissement des « patois » entre 1850 et 1950 (l’auteur excède en effet largement la période annoncée dans le titre), tout en produisant en fin de compte, le plus souvent, une insidieuse légitimation du processus qu’il décrit, par le récit historique et le vocabulaire. L’objet même, malgré quelque tentative brouillonne, n’est pas redéfini : le « patois » tel qu’il l’entend, somme toute, correspond foncièrement à la définition qu’en donne les colonisateurs francophones et qu’ils parvinrent à inculquer aux colonisés avec succès. En outre, bien que paru initialement en 1976, ce livre reste aujourd’hui pour ce chapitre aussi une référence souvent citée, autorisant les historiens modernes et contemporains à utiliser la notion de patois sans aucune précaution, c’est-à-dire, sans aucune distance critique.

            Ce chapitre a cependant le grand mérite de faire apparaître combien « le thème du patois » fut problématique pour l’image de soi d’une nation qui faisait de « la » langue, la langue « claire et pure »  des auteurs classiques d’ancien régime et des Lumières, le lieu même de son unité et son identité symboliques, alors même que celle-ci n’était parlée que par une minorité de citoyens. Tellement, du reste, que a posteriori certains historiens, nous dit Weber, vont jusqu’à faire comme si ce problème n’avait existé : « En 1907, un lauréat de l’Académie déclarait que le parler populaire et le langage littéraire venaient de la même source : le vieux français. En 1966, le directeur du service de la recherche pédagogique du ministère de l’Éducation disait que le triomphe du français sur le latin dans les écoles constituait l’affirmation du « langage du peuple »[3]. En 1968, quand Antoine Prost publia son excellente histoire de l’éducation française, l’Enseignement en France, 1800-1967, nous y cherchâmes en vain ne fût-ce qu’une allusion au problème dont les maîtres d’écoles se plaignirent pendant tout le XIXe siècle : le fait qu’une grande partie de leurs élèves ne parlaient pas (ou parlaient à peine) le français » (p. 116). L’auteur note en outre que la dernière statistique qu’il a pu trouver sur ce sujet « embarrassant » remonte à 1863. Il y aurait une étude à mener sur l’absence à peu près complète de statistiques et l’extrême réticence, aujourd’hui encore, de l’INSEE à prendre en compte la question du multilinguisme. Il s’agissait autrefois, et Weber en parle beaucoup, de masquer les très grandes difficultés rencontrées dans l’imposition du français ; là où aujourd’hui on veut dissimuler autant que possible l’existence d’un nombre de locuteurs encore significatifs, qui pourraient transformer la reconnaissance de leur existence en revendications linguistiques.

            Son analyse dans l’ensemble est juste : il était très difficile d’assumer un tel écart entre les aspirations d’unité et d’uniformité linguistique partagées par la plus grande majorité des élites politiques et intellectuelle et la réalité effective. Sous l’Ancien Régime l’unité administrative importait seule et s’accommodait fort bien de la diversité linguistique. « On lui attacha de l’importance lorsqu’elle apparut comme une menace de l’unité politique – c’est-à-dire idéologique […] un régime qui cherchait à instruire et intégrer avait besoin d’un instrument d’information et de propagande efficace ; mais il pouvait difficilement en avoir un si la population ignorait le français » (p. 114). L’uniformité linguistique était nécessaire pour l’imposition de cette nouvelle forme de pouvoir, qui requérait la participation active d’individus-citoyens libérés (c’est-à-dire privés) de toutes leurs anciennes attaches et de leurs particularismes. Or, Weber montre que cette politique linguistique des révolutionnaires fut un échec : « le seul rescapé du naufrage fut le principe lui-même », qui n’allait réellement commencer à porter ses fruits que bien plus tard, sous la troisième république. Il faut, écrivait à cette époque le critique Francisque Sarcey, « que tous puissent lire le même journal, parti de Paris, qui leur apporte les idées élaborées par la grande ville » (p. 115). Ce rêve mit du temps à se réaliser, il est devenu aujourd’hui la marque même d’une aliénation tellement réussie que peu de gens, finalement, perçoivent son évidence grossière, abonnés à la presse locale pour les chiens écrasés, les morts et les notabilités, et lecteur occasionnels des journaux sérieux de la capitale, où il n’est à peu près jamais question des insignifiantes tribulations des « provinciaux ».

Patois

La critique des sources et ses limites

Au fil de cette reconstruction extrêmement documentée, Weber critique opportunément les sources qu’il utilise. Les données de 1863, selon lesquelles 8381 communes sur un total de 37510 ne parlaient pas français, sont à considérer « avec circonspection, car le ministère de l’Instruction publique avait toutes les raisons d’exagérer ses succès et de dissimuler ses  échecs » (p. 109-110). Comment croire, par exemple, que les 259 communes du Cantal étaient toutes acquises au français ? Aussi passe-t-il en revue de nombreux témoignages montrant que l’enquête « sous-estimait la situation » (ibid.) : c’est en « dialecte pyrénéen de Lourdes » que la vierge s’adresse en 1858 à Bernadette Soubirous et en 1895 encore, le Père Gorse, qui officiait en Corrèze, déclarait : « Il passera encore de l’eau sous les ponts avant qu’on amène le paysan à parler français »[4]. En 1903, dans un village des monts d’Ambazac, un voyageur ne put « ni comprendre, ni se faire comprendre des femmes, qui ne parlait que patois », mais les hommes par contre lui indiquèrent son chemin en « un pur français »[5]. De même faut-il se défier des effets fallacieux induits par le fait que la documentation juridique, exclusivement en français, laisse très souvent penser que bien des scènes se sont déroulées dans la langue qui les rapporte, alors qu’une remarque incidente parfois, dévoile que tous les échanges ont bien eu lieu en d’autres langues. On pourrait d’ailleurs en dire autant de la littérature : rien n’est plus fréquent que la fiction non explicite de paroles directement saisies en français en des régions et milieux où l’on parlait en fait autre chose.

            Mais l’historien aurait dû aller beaucoup plus loin dans sa critique des sources. D’abord, concernant le crédit à apporter aux statistiques de 1863, car l’on sourit lorsqu’on le voit accepter de considérer le Tarn-et-Garonne comme « un îlot francophone perdu au milieu du sombre océan des départements parlant la langue d’oc, et ceci probablement grâce aux influences protestantes de Montauban » (p. 111), s’il est vrai qu’un siècle plus tard la langue se parlait encore partout dans le département. De plus cette identification de la communauté protestante à l’usage du seul français est en grande partie erronée. Ensuite, au cas par cas, pas mal de documents utilisés sont à prendre pour le moins avec des pincettes : quelle confiance, par exemple, avoir lorsqu’on lit dans un rapport de police qu’un délégué syndical s’adressa à son auditoire « en mauvais français » ? (p. 120) Sur quoi se fonde l’affirmation selon laquelle, « dans les ateliers et les usines, on n’entendait guère de patois » (p. 123) ? etc. etc.

Le texte contient en outre certaines erreurs factuelles, dues au manque de connaissance et d’intérêt pour les langues dont il est question, comme la note nous apprenant qu’en 1883 « lorsque Nietzsche emménagea dans la vieille ville de Nice (ou Nizza, comme il l’appelait toujours), tous les ouvriers et les employés de son voisinage parlaient italien » (p. 719). Cet italien était évidemment de l’occitan nissard.

patois

Le patois, dialecte dégradé

Mais c’est surtout sur la nomenclature utilisée pour désigner l’objet même de cette partie de son étude, que Weber est on ne peut plus approximatif[6] : le « patois » est, dit-il, le nom que l’on donnait aux « différents langages, idiomes, dialectes et jargons des provinces françaises » (p. 109), vocabulaire, on en conviendra, singulièrement imprécis pour désigner ce qu’aujourd’hui beaucoup (mais non certes tous) nommeraient les langues de France.

Il s’en remet à la définition proposée par le provençaliste Auguste Brun dans un ouvrage paru en 1946 (Parlers régionaux), qu’il juge pourtant lui-même « succincte » : « une langue est un dialecte qui a prospéré, un patois, un dialecte dégradé » (p. 125). Quels sont les critères de la « dégradation » qui fait le patois ? Comme toujours, le manque de culture écrite, la variation (considérée comme « fragmentation ») et l’abandon par les classes sociales les plus élevées : « Dans les années 1850, le provençal était un patois : il n’était plus écrit, il s’était fragmenté en idiomes locaux, et les classes supérieures ne l’employaient plus, sauf pour s’adresser aux gens dans la rue » (p. 125). Chacune de ses affirmations mériterait bien des restrictions et des commentaires. Remarquons en tout cas que le provençal (ici plus ou moins confondu avec tous les parlers d’oc) est un patois au sens où il est constitué d’une multitude de patois. Pour les parlers des zones occitanes, l’auteur varie beaucoup dans ses désignations, mais refuse en tout cas l’usage d’un singulier, évoquant « la prétendue langue d’oc » et citant un commentaire trouvé dans l’édition par Maurice Robert du Dictionnaire de la langue limousine de Léon Dhéralde (1968) : « Et si on faisait un congrès de langue d’oc. Hé Di ! Millé Dious ! Pecaïré ! Mais pour que chacun des délégués comprenne, il faudrait que les orateurs s’expriment en français » (p. 720). Pourtant, en 1976, Weber aurait dû savoir qu’il y avait belle lurette que de tels congrès existaient, sans que l’on ait eu besoin du moindre traducteur ; la compréhension interdialectale étant une donnée de fait pour l’Occitanie, constatable par tous et démontrée par les études (certes moyennant des conditions et restrictions : un temps d’écoute minimal est nécessaire, on ne saurait prétendre à la saisie de 100 % du vocabulaire, etc.). L’historien reste cependant étroitement tributaire du lieu commun répété à satiété selon lequel, pour le dire avec l’une de ses sources, « les indigènes éprouvent une très grande difficulté à se faire comprendre hors de leur village ». Mais cette affirmation, qu’il prend à la lettre (alors que, évidemment, il faudrait pouvoir être en mesure de mesurer le degré d’incompréhension, la part de mauvaise foi également, c’est-à-dire, du présupposé conforté par l’immense majorité des discours autorisés selon lequel le « patois » d’à côté, n’est « pas du tout le même ») est à la fois contredite par d’autres sources, comme celles qui attestent de l’intercompréhension des soldats de la guerre de 14 qui, au début de la guerre, avant les grandes pertes qui allaient entraîner la composition des régiments, pouvaient « recourir à leur patois », parce qu’ils étaient réunis en unités non à proprement parler « locales » mais régionales : ces hommes qui n’étaient pas des mêmes villages mais, par exemple, de tout le limousin, communiquaient en leur langue sans aucune difficulté. L’incompréhension d’un village à l’autre, sauf exception (là où passent de réelles frontières linguistiques), est une pure fiction. patois

Des non-langues

Ainsi ce que l’historien croit pourvoir affirmer des parlers d’oc, lui paraît aussi valable pour la plupart des autres idiomes parlés en France vers 1850, réduits pour la plupart au statut de « patois », c’est-à-dire de non langues : « en 1848, de nombreuses langues avaient perdu tous les liens qui maintiennent une langue comme telle, et étaient devenues ce que les Révolutionnaires appelaient des jargons : elles étaient ignorées par la littérature, ne connaissaient pas la fixation de l’écriture, manquaient de structure formelle et de grammaire » (p. 138). Tous les préjugés et toutes les confusions de l’idéologie que l’on pourrait qualifier de scripturocentrique sont ici réunies : comme on le voit, cette idéologie fait de l’existence d’une culture écrite la condition même de l’existence d’une langue, aberration linguistique absolue, qui réduit au néant toutes les civilisations sans écriture du monde, à quoi s’ajoute l’idiotie indéfiniment répétée (voir ceux qui aujourd’hui encore parlent de « langues sans grammaire ») selon laquelle, faute de livres de grammaire, les patois ne possèderaient ni « structure formelle », ni « grammaire ». Sans compter qu’il n’y a aucun sens à dire que ces langues étaient « devenues » ce que les révolutionnaires appelaient des « jargons », supposant ainsi un passé glorieux rien moins qu’évident. On ne peut que constater qu’ici et ailleurs l’historien épouse exactement les analyses de ceux qu’il appelle les colonisateurs de la France rurale.

Dans ces conditions, Weber considère comme nécessairement voués à l’échec les mouvements renaissantistes qui, comme le Félibre en Provence, « essayèrent de créer une littérature » (p. 125). A le lire, mais sans qu’il ne fournisse aucun chiffre, les livres de Roumanille et de Mistral ne furent lus par personne. Les gens, soi-disant, trouvaient trop difficile la lecture en « patois » (écrit pourtant sur la base du français, de sorte que les objections que l’on adresse à la graphie classique aujourd’hui ne s’applique guère) ; de plus ils « comprenaient difficilement un langage littéraire souvent archaïque et incompréhensible, comme le latin cicéronien de Pétrarque avait dû l’être pour ses contemporains du XIVe siècle », comparaison dont la fausseté est évidente car les contemporains de Pétrarque qui connaissaient (et souvent parlaient) le latin, l’ont évidemment compris, mais cette langue n’étaient bien sûr pas celle qui dominaient dans les échanges, y compris parmi les lettrés, alors que, archaïsme ou pas (la chose est sûr bien des points discutables), Roumanille et Mistral utilisaient un provençal sans aucun doute parfaitement intelligible pour des provençaux éduqués : c’est cela qui explique la limite étroite de leur public et cette frontière n’est donc pas proprement linguistique mais culturelle, avec le clivage social qu’elle suppose en effet, même s’il faut cesser de considérer les élites et les masses populaires du XIXe siècle, et du reste des autres époques, comme deux mondes foncièrement séparés et impénétrables l’un à l’autre[7]. La vérité est plutôt que le Félibre, comme les autres mouvements renaissantistes qui se sont succédés jusqu’à nos jours, n’est pas parvenu à transformer durablement et en profondeur le statut de la langue, dévaluée en patois, et Weber en donne par ailleurs les raisons, lorsqu’il décline les caractéristiques et les effets de ce qu’il appelle colonisation. Mais ce concept, sans doute, l’empêche-t-il aussi de saisir la vraie raison du déclin des « patois », qui est le statut social, culturel et politique auquel en effet pouvait prétendre le provincial acceptant de se dépatoiser ; ce que ne pouvait certes espérer les « indigènes » des pays colonisés. Du reste, cela est toujours vrai aujourd’hui : l’écrivain provincial qui renie son patois en optant pour la belle langue est un auteur français, l’ex-colonisé qui renonce aux langues inférieures au profit du français sublime est un auteur francophone. De sorte qu’il n’est pas suffisant d’invoquer la « volonté » d’intégration dans l’hexagone, là où les colonisés de l’extérieur auraient plié sous la force ; il est indéniable que cette volonté répondait à une offre d’intégration effective, ce qu’excluait le statut d’indigène colonisé.

Patois

Inadaptation à la modernité, à la politique, à la culture savante

Weber est ainsi entièrement tributaire, dans ses analyses mêmes, des contempteurs révolutionnaires et républicains des patois. Ainsi cite-t-il comme une vérité de fait la remarque de Renan (1889) selon laquelle aucune œuvre scientifique, philosophique ou d’économie politique ne pouvait être écrite en « patois ». Notons que la notion de sous langue, voire de non langue associée au terme, l’exclut par principe ; non pas que tout ne puisse se dire dans les « patois » comme dans n’importe quelle autre langue, encore faut-il que cette langue dispose des cadres institutionnels qui lui permettraient d’investir ces disciplines et bien sûr d’avoir ce rayonnement national et international, dont on voit aujourd’hui qu’il fait de plus en plus défaut au français lui-même dans les sciences, la philosophie ou l’économie politique. Qui serait pour autant disposé, parmi même les plus pessimistes et défaitistes de nos « cassandres à cocarde » ; selon l’expression de Claude Hagège, à considérer que notre langue nationale est devenu un patois ? Weber associe la remarque sans appel de Renan au témoignage d’un instituteur de Lozère, à la même époque, selon lequel un paysan voulant impressionner ses auditeurs en discutant de politique recourra à « un (mauvais) français) ». De cette notation, Weber tire l’affirmation selon laquelle « contrairement aux affaires du village la politique se faisait en français », une généralisation abusive, démentie par les documents, que l’on retrouve désormais dans un nombre incalculable d’études. Du reste, rien n’est plus choquant que cette séparation entre les affaires du village et « la » politique, comme si le village n’était pas de toute façon, dans le traitement de ses propres affaires, de plain pied dans la politique ; et bien sûr ces « affaires » se sont fort longtemps traités aussi, au quotidien, en « patois », sans parler de l’évocation critique ou satyrique de « la politique » locale, régionale ou nationale, domaine largement couvert par les langues locales plus encore que par le français.

            Weber renchérit avec ses sources sur l’insuffisance lexicale des patois pour faire face à la modernité, leur obligation d’emprunter au français y compris pour les termes se référant « à la vie morale et intellectuelle » (p. 141). On ne sait trop où il a trouvé l’affirmation selon laquelle « Le patois auvergnat n’avait aucun mot pour désigner le poète, le musicien, le peintre ou l’artiste » (ibid.). Alors que l’on sait pourtant que les langues régionales ont intégré jusqu’au bout du vocabulaire issu du français – ou de l’anglais (Weber parle des innovations agricoles, où l’anglais fut très présent au XXe siècle) en le pliant à leurs propres règles phonologiques et grammaticales, comme le fait aujourd’hui le français avec l’anglais, malgré les recommandations gouvernementales. Ce fut le cas de tout le vocabulaire correspondant aux exigences sociales des classes où le patois se maintint (Weber, abusivement, semble ne considérer que la seule paysannerie, objet de son livre : voir les justes remarque de Pierre Barral, « Depuis quand les paysans se sentent-ils français », Ruralia, 1998, n° 3, http….) et notons aussi, pour tordre le cou à cette mauvaise idée reçue, que les mouvements renaissantistes ont de fait comblé à peu près tous les manques dans leurs écrits littéraires et politiques, sans parvenir, il est vrai, à influer sur l’ensemble des locuteurs ; mais comment l’auraient-ils pu, alors que l’on a maintenu et que l’on maintient encore scrupuleusement l’analphabétisme des lecteurs potentiels d’ouvrages en langue régionale, en y ajoutant la fiction idéologique prétendant que la langue dans laquelle ils sont écrits n’a rien à voir avec le bon vieux patois ? La colonisation linguistique a combattu vigoureusement et victorieusement à ce jour l’institution des médiations culturelles (enseignement, presse, etc.) qui seules auraient pu, qui seules pourraient permettre aux locuteurs de percevoir l’égale dignité de leurs langues. Pour détruire par un seul exemple irréfutable toutes les billevesées sur l’incapacité structurale des « patois » à s’adapter à la modernité et à devenir le vecteur de textes théoriques, il suffit pourtant de passer la frontière espagnole en pays catalan et voir la différence de statut symbolique et d’usages culturels de ce qui est et reste pourtant, indiscutablement, la même langue.

Patois

Le rude et le délicat, le lourd et le léger, le concret et l’abstrait

            Mais Eugen Weber, comme tant d’autre, essentialise ces caractéristiques de la domination en se dotant d’un kit d’explication béhaviouriste, selon lequel, les « patois », dont il a pourtant dit que le terme recouvrait les langues les plus différentes les unes des autres, aux histoires multiples et contrastées, hé bien étaient des structurellement adaptées à leur unique fonction : servir à la vie rurale ; pratiquer les travaux des champs, etc. Impressionné par la force et la qualité toute « biblique » des vaticinations patoises (en fait occitanes bien sûr) de la vierges de La Salette (1846), il propose le commentaire suivant : « Des idées simples et concises, pleines d’images, issues de l’expérience locale. Tel était le parler rural, pauvre en termes abstraits, riche en termes concrets et en termes péjoratifs » (p. 142), et il n’est pas sans intérêt de noter qu’il renvoie en note, pour autoriser ses dires, aux roman de Robert Sabatier, Les noisettes sauvages, paru en 1974 (preuve, une fois de plus, combien l’historien est ici tributaire des lieux communs, littéraires et/ou pseudo-scientifiques qui traînent partout sur la question). S’il s’agit de dire que les jeunes bergers de La Salette exprimaient dans leur langage leur propre expérience sociale et culturelle, il n’est là rien que de banal ; mais si on veut montrer par là, comme l’historien entend le faire, les qualités et les limites propres du « patois », alors nous avons bien affaire à une fausseté.  En fait Weber va plus loin encore, en concevant « le patois », dans une référence évasive aux « chercheurs modernes », comme un produit du mode vie paysan lui-même car, explique-t-il doctement, « le mode de vie affecte le parler dans ses aspects purement physiques » et, comme tel, le patois était-il fatalement inadapté à la vie urbaine et policée. Quel phonologue pourrait pourtant sérieusement souscrire à l’explication des caractéristiques phonétiques de l’occitan d’Ardèche ou de Corrèze par le besoin de se faire entendre de plus loin dans les champs ? (p. 142).

            « Le français moderne est léger à l’oreille. Le parler populaire est plus rude, plus abrupt, plus rythmé. Le français, quand il est parlé de manière détendue, a plus de voyelles ouvertes, et moins de diphtongues. L’évolution phonétique qui fait passer d’une langue rude (présence de diphtongues) à des sons délicats, est évidemment liée à un changement de conditions ; ou, en tout cas, au triomphes des valeurs liées à de telles conditions » (p. 142). Notons seulement que toute l’analyse repose sur l’opposition de la rudesse et de la délicatesse, dont le critère est forcément ici l’auto-représentation du français comme langue subtile et légère ; pré-jugé esthétique au service de l’idéologie de l’infinie supériorité du français sur les « patois » dont le chercheur américain est visiblement la victime.

Les mots et les choses

            Enfin, dernier lieu commun, inséparable en fait de tout ce qui précède : l’idée reçue hélas trop souvent partagée par les défenseur des langues régionales selon laquelle le passage du « patois » au français est celui d’une langue des choses à un langue des mots. En ce sens précis, de manière d’ailleurs cohérente avec son usage du paradigme colonial, Weber parle de l’aliénation des paysans désormais privés d’une langue adaptée et même issue de leur propre expérience : « les gens passaient d’un système où les mots étaient proches des choses qu’ils représentaient à un autre où ils en étaient séparés. Le français, qui donne la priorité aux termes abstraits, préfère la finesse à la référence précise et à l’analogie » (p. 144). Ce n’est évidemment pas le français en tant que tel, en sa nature propre, qui dicte ces priorités et ces préférence, mais la manière dont il en fait usage, dans la culture des élites depuis le XVIIe siècle, et il est vrai que ce fut ce français là (mais le français peut-être, a été et est aussi tout autre chose) qu’on inculqua et que l’on inculque encore dans l’école de la République. Mais l’historien poursuit : « Un outillage culturel qui consacre le triomphe des mots sur les choses convient certainement à une société dans laquelle la nécessité et l’expérience immédiate jouent un rôle secondaire ou qui appris à ajuster ses idées à ce mode de pensée. Pour des esprits plus simples, se mouvant dans un monde rude et concret, de telles valeurs implicites ne peuvent qu’être génératrices de confusion, sinon d’aliénation » (p. 144). Tout cela paraît évident. Et pourtant, quelle société, aussi complexe et « raffinée » soit-elle ; n’est-elle pas en permanence confrontée, au point que la langue ne puisse éviter d’avoir d’une façon ou d’une autre, à le prendre en charge, à « la nécessité » et à « l’expérience immédiate » ? Et puis, bien sûr, l’opposition des esprits simples au esprits fins (et donc compliqués !), du monde rude et concret de la campagne, au monde doux et abstrait de la ville, relève exactement du système de valeur dont l’historien analyse le triomphe ; elle est purement idéologique : confrontés aux réalités urbaines et d’abord aux conditions du salariat, les paysans ne les trouvèrent certes ni douces ni abstraites et ils surent évidemment le dire, aussi bien en français qu’en « patois ».

Weber lui-même nous dit que l’histoire n’est que trop souvent écrite par les vainqueurs ; pourtant celle qu’il propose, quelque usage qu’il fasse du paradigme colonial, en est un nouveau chapitre.

Jean-Pierre Cavaillé

[1] Eugen Weber, Peasants into Frenchmen, The Modernization of Rural France, 1870-1914, Stanford California, Stanford University Press, 1976 ; La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale (1870-1914), traduit de l’anglais par Antoine Berman et Bernard Géniès, Paris, Fayard, 1983. 

[2] Voir l’ensemble de ce chapitre qui défend hardiment cette thèse dans l’ensemble fort juste (« en France, comme en Algérie, la destruction de ce que Fanon appelait la culture nationale était systématiquement poursuivie », p. 698), même si, comme je l’ai déjà dit, on ne saurait identifié le statut du colonisé provincial (français à plein titre) de celui du colonisé des colonies proprement dites.

[3] Raoul de la Grasserie, Étude scientifique sur l’argot (1907), p. 1 ; Louis Legrand, L’Enseignement du français à l’école élémentaire (1966).

[4] « L’enfant l’emploie tant que le maître le surveille, le petit pioupiou en essaie encore à la caserne ; mais le village réintégré… diga li que vingua ! », Abbé M. M. Gorse, Au bas pays de limosin, 1896, p. 11-12.

[5] Ardouin-Dumazet, Voyage en France, 54 vol. 1889-1910, vol. 28, p. 43.

[6] Notons bien que ces à-peu-près et cette difficulté à fixer un vocabulaire n’est pas le fait des traducteurs, mais figure déjà dans l’original anglais.

[7] Rien à mon sens n’autorise à dire qu’ « après 1650 [l’année de la mort de Descartes, date d’ailleurs tout à fait arbitraire pour signaler sans doute le prétendu triomphe de la rationalité moderne dans les élites], la culture de l’élite et celle des masses rurales suivirent des chemins séparés » p. 703). Tout l’ouvrage de Weber est en fait fondé sur ce présupposé de l’existence de deux cultures séparés et divergentes ; il serait facile de montrer pourtant combien elles n’étaient pas étanches, combien les « patois » eux-mêmes entièrement identifiés à la  culture pré-moderne, voire anti-moderne, purent être le vecteur d’idées nouvelles, venues du français ou même du latin, ce qui est une évidence presque nécessaire étant donné le nombre de bilingues (français/ langue régionale) de tri-lingues (latin/ français/ langue régionales) et autres.


Posté par tavan à 09:36 - soscadissas - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


08 septembre 2007

Ours et démocratie locale

Une fois n’est pas coutume, voici un texte qui n’est pas d’abord consacré à des questions de langue, mais au problème, absolument indissociable des débats sur les langues et les cultures minorées, de l’extrême difficulté d’envisager dans notre France toute centralisatrice le règlement de conflits locaux à l’échelle locale et régionale. Le conflit exacerbé autour de l’ours dans les Pyrénées en est sans nul doute un révélateur particulièrement frappant. C’est ce que s’attache à montrer David Grosclaude dans un article par en Occitan dans la Setmana (n° 623 du 2.08 au 8.08.2007). Je le traduis ici pour les non occitanophones.

J-P C.

ours_pyrenees

L’Ours est un révélateur d’irresponsabilité

La question de l’ours porte de l’eau au moulin du centralisme. Elle prouve aussi que nous n’appliquons pas le principe selon lequel la diversité biologique dépend de notre capacité à préserver la diversité culturelle. Ce qui vaut en Amazonie ne vaut dans les Pyrénées.

La ministre de l’Ecologie était à Toulouse la semaine passée pour essayer de débloquer la situation de l’ours. Les attaques de Franska contre les troupeaux en Bigorre ont relancé la polémique sur la présence de l’ours dans les Pyrénées et sur la politique de réintroduction de l’animal.

            Les bergers des Pyrénées bénéficient du soutien d’une grande partie des élus des départements concernés. Certainement, toutes les opinions ne sont pas aussi tranchées que celles de ceux qui demandent la capture de la bête ou de certains bergers qui parlent de son élimination. Mais, une fois de plus, nous voyons arriver un arbitre, l’État, pour trancher une question qui devrait être réglée au niveau régional.

            C’est une facilité qui semble contenter tout le monde. Certains élus régionaux et locaux sont les premiers satisfaits, qui n’ont pas ainsi à prendre en charge une affaire que l’on peut comparer à une patate chaude, ce qui veut dire, que par quelque bout qu’on la prenne, on est sûr de se brûler les doigts.

            D’un autre côté le pouvoir d’État conserve l’illusion de maîtriser tout ce qui est important sur le territoire et d’apporter partout des paroles d’apaisement et des solutions raisonnables. Finalement, l’affaire de l’ours montre une fois de plus le retard démocratique dont nous souffrons. L’incapacité des gens des Pyrénées à régler seuls la question de l’ours est anormale. Certainement, ils n’en ont pas actuellement le pouvoir. C’est une affaire qui, légalement, concerne le ministère. Mais je n’ai entendu aucun élu local réclamer la tenue d’une table ronde avec tous les acteurs politiques de la région, y compris ceux de l’autre côté de la montagne, pour essayer de trouver une solution.

Diversité biologique

            De toute façon, quelle que soit la solution proposée par le ministère, elle ne saurait d’aucune façon être durable. Ceux qui seront mécontents de la décision auront toujours la possibilité de dénoncer une décision de Paris prise de loin, pendant que les autres pourront se couvrir confortablement derrière une décision de l’État. Et l’affaire de l’ours reviendra s’imposer plus tard. C’est la logique qui le veut.

            Le fait de ne pas appliquer à nos régions les principes qui s’appliquent ailleurs, nous condamne à la polémique permanente. Ces principes sont au nombre de deux. Le premier est celui de la responsabilité. Les Pyrénéens sont responsables de la préservation et de la disparition de l’ours et doivent avoir la capacité politique de régler l’affaire. Le second est le principe du respect de la diversité culturelle afin de pouvoir conserver la diversité biologique. Nous chantons les vertus de ce principe quand il s’agit de l’Amazonie, mais nous l’ignorons quand nous parlons de nos régions. Si la diversité biologique est autant menacée chez nous, c’est aussi du fait de l’uniformisation des méthodes de gestion des espaces. Et il y a derrière tout cela des questions culturelles. Le fait d’avoir enseigné aux occitans à renier leur culture (et leur langue) ne peut que provoquer une incapacité à trouver une solution appropriée à la préservation de la diversité biologique locale.

             Finalement l’ours est un bon révélateur d’une forme de colonialisme culturel. L’incapacité d’imaginer une solution efficace, à la négocier, réduit les pyrénéens à rester dans la position de petits enfants incapables de régler un problème par eux-mêmes. D’autres alors arrivent avec de mauvaises solutions, inadaptées aux réalités et aux mentalités. De cette façon le conflit ne peut que se poursuive. Mais que dire de l’enfant, finalement heureux d’être infantilisé ?

            Le pouvoir d’État se justifie dans cette affaire seulement parce que des gens parviennent à nous faire croire qu’elle se résume d’une part à une bande d’allumés qui ne rêvent que de sortir les fusils et de l’autres à des protecteurs de la nature qui n’ont aucune idée de ce qu’est la réalité pyrénéenne. Si j’étais un élu de la région, j’aurais honte de donner à voir cette image de mon pays.

David Gosclaude

(trad. J P C)

ours

Posté par tavan à 11:11 - soscadissas - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

30 août 2007

Sur la notion de dialecte

La discussion en italien d’un article de Nicola De Blasi que j’ai publiée simultanément sur le site de l’Istituto Linguistico Campano et sur ce blog a donné lieu à une réponse de l’auteur, que l’on peut trouver sur le site napolitain. Amedeo Messina, qui dirige l’ILC, a pris prétexte de cette réponse pour élaborer une réflexion critique sur la notion de dialecte (publiée sur le même site), telle qu’elle est utilisée en Italie. Il m’a paru très intéressant de la traduire pour le public francophone, car une grande partie des apories mises en évidences par Messina rejoignent bien des arguments critiques que nous avançons, de ce côté des Alpes, pour contester la pertinence de la notion de patois. Néanmoins, comme on le verra vite, les deux notions, issues de traditions linguistiques et surtout socio-politiques bien différentes ne sauraient être confondues. Il faut même accepter de voir que l'argumentaire visant à montrer la légitimité de considérer le napolitain, ainsi que les autres "dialectes" italiens, comme des langues à part entière, appliqué à l'occitan, est susceptible d'en mettre l'unité linguistique en question. C'est pourquoi il est urgent de développer le comparatisme sur ce sujet.

 

 

Sur la notion de dialecte

Amedeo Messina

Dans sa très précieuse intervention, publiée sur notre site le 30 avril 2007, Nicola De Blasi entend avant tout préciser que par l'usage du mot de dialecte, on ne veut offenser aucun langage, ni d’aucune façon le mépriser ; le terme serait seulement un substantif nécessaire à la clarté descriptive des enquêtes scientifiques des linguistes. Autrement dit, il revendique pour les sciences la légitimité de choisir selon les occasions les termes et les notions qui définissent utilement l’objet sur lequel porte la recherche. Il ne me semble cependant pas que les jugements exprimés par Jean-Pierre Cavaillé sur l’article de De Blasi intitulé « Per la storia contemporanea del dialetto nella città di Napoli » (« Pour l’histoire contemporaine du dialecte de la ville de Naples »), publié en 2002 dans la revue spécialisée Lingua e stile, proviennent d’un sentiment de mépris, d’outrage vis à vis du napolitain, qui serait le plus souvent véhiculé dès lors qu’on le définirait comme dialecte, ainsi que De Blasi lui-même le perçoit en quelque façon dans le texte du collègue français. Il me semble important de préciser qu’une critique à propos du terme dialecte concerne l’usage qui en est fait comme notion prétendant à la scientificité, et non à propos de tel ou tel dialecte. L’analyse correcte du problème que nous voulons examiner maintenant, justement parce qu’il concerne les domaines de la terminologie et de l’épistémologie, est entièrement étrangère à ce que le professeur de linguistique italienne nomme « un préjugé anti-dialecte enraciné ». La question est tout à fait différente. Sommes-nous vraiment certains d’appeler les choses par leur propre nom ? Et sur quelles bases se légitime le pouvoir d’attribuer un nom aux instruments en usage en chacune des sciences ? Il ne vient à l’esprit de personne de crier au scandale s’il entend appeler dialecte un langage dialectal, mais il y a bien une raison de protester si quelqu’un persiste à confondre le palais et la chaumière, c’est-à-dire si l’on nomme dialecte ce qui souscrit à tous les réquisits pour être considéré comme une langue pure et simple.

Ce n’est certainement pas à moi à rappeler la règle d’or de Ferdinand de Saussure, selon laquelle ce père tutélaire de la linguistique enseigne qu’en cette science, à la différence de tant d’autres, l’une des principales difficultés consiste à comprendre comment c’est seulement « le point de vue qui crée l’objet ». Ou bien comme l’a rappelé par la suite Luis Jorge Prieto, la linguistique n’a pas pour objet propre la réalité matérielle, mais seulement « un mode de connaissance de la réalité matérielle » (Pertinenza e pratica, Milano, Feltrinelli, 1976, p. 109). Cette dernière cependant, qu’elle soit dialecte ou langue, ne possède pas une consistance externe, neutre et objective, mais elle est le produit d’un choix du savant lui-même ou de la communauté scientifique à laquelle il se réfère. Celle-là même qui fait dire au sociolinguiste français Jean Louis Calvet que l’opposition langue/dialecte est une fiction créée expressément par les linguistes pour couvrir d’un vernis scientifique leur « glottophagie » (Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, Paris, Payot, 1974; trad. it. di D. Canciani, Linguistica e colonialismo. Piccolo trattato di glottofagia, Milano, Mazzotta, 1977, p. 93).

Je ne pense pas du tout que De Blasi veuille dévorer ses « dialectes » en se réservant la joie de déguster le napolitain pour son dîner. Certainement, il a bien raison de rappeler que « le mot de dialecte est couramment utilisé dans les études linguistiques scientifiques », et c’est précisément cet usage qu’il convient d’interroger. La fréquence avec laquelle cette notion est utilisée ne conduit-elle pas à l’accepter trop facilement, alors même qu’elle s'éloigne des besoins de clarté nécessaires à la linguistique et aux langages collectifs ? De Blasi lui-même affirme que le critère du choix du terme dialecte est la réponse à l’exigence de clarté descriptive dans la science qu'il pratique. L’énoncé serait sans aucun doute juste, s’il y avait vraiment une pleine correspondance entre les notions, les analyses et les théories décrivant clairement leur objet, en l’occurrence le dialecte, et en définissant avec la plus grande évidence la majeure partie des phénomènes observables dans le champ de la recherche. Mais ici est arrivée à point une observation de Giovanni Alessio, tombé aujourd'hui dans l'oubli et qui fut pourtant un exceptionnel enseignant de glottologie à l'université de Napoles, selon laquelle « la différence entre langue et dialecte relève plus de la pratique que de la science » (« I dialetti della Calabria », in Almanacco Calabrese, XIV, n° 14, Istituto Grafico Tiberino, Roma, 1964, p. 17).  

Tant il est vrai qu’en linguistique on chercherait en vain une claire description du dialecte ou alors, lorsqu’on en trouve une, elle ne remplit pas ses promesses. Il s’agit d’une notion endogène, propre au lexique des linguistes, et qui plus est différente selon les diverses communautés scientifiques, représentant pour eux-mêmes une croyance issue de la pratique scientifique immédiate et quotidienne, fruit autrement dit d’une épistémologie spontanée plus que d’une confrontation avec la réalité extérieure, immatérielle et abstraite. Si bien que, par honnêteté, De Blasi déclare, à propos des termes dialectes, langue et autres, qu’il s’agit de notions bien connues, appartenant « à une tradition scientifique éprouvée et partagée (de sorte que certains concepts n’ont pas à être répétés chaque fois que, dans une revue scientifique, on s’adresse à un public de spécialistes) ». Cela veut peut-être dire qu’en dehors de la communauté des linguistes notre excellent De Blasi pourrait s’exprimer différemment ? Que peut-être, devant un plus vaste public, dénué de toute compétence scientifique, il définirait comme langue ce qui pour les spécialistes doit être entendu comme dialecte ? Personnellement, je ne le crois pas. Et peut-on donc en déduire que son énoncé doive être interprété comme une exhortation destinée à ceux qui cultivent simplement la passion des langues de s’abstenir de toute intervention qui dérangeraient les linguistes ? Ce serait-là, en vérité, une vision tautégorique de l’œuvre scientifique, confinée aux cloisonnements disciplinaires et privée d’une quelconque utilité sociale.

dialetti_italiani
La mosaïque italienne : une taxinomie fort discutable

Il est bien vrai que l’usage invétéré parmi les linguistes, en général professeurs d’université, d’un lexique spécialisé qui leur est propre, n’est pas plus fortuit que ne l’est la plate acceptation des étudiants et des amateurs éclairés. Ce n’est pas un hasard si cette hégémonie de la culture universitaire réapparaît dans la langue populaire, pour laquelle le terme dialecte a seulement le sens de ce qui n’est pas « langue italienne », sans aucune référence au prestige, ni à la nationalité, mais seulement à une fonction communicative. La tradition partagée de ce lexique est le produit d’une auto-référentialité académique, qui n’est pas en mesure de comprendre la divergence entre la réalité tout à fait extérieure et l’autorité statutaire conférée à la parole des enseignants, qui en elle-même tend à exclure aussi bien le rapport entre production scientifique et les objets de la science que les retombées en terme d’information du plus grand nombre. Sans aucun doute, seule l’épistémologie peut décider des conditions théoriques d’une pratique scientifique voulant se définir comme rigoureuse ; toutefois la terminologie des pratiques linguistiques montre aisément combien est faible et arbitraire le dispositif lexical, et donc des notions et concepts utilisés et imposés par les experts des objets linguistiques. En politique, tout comme parmi les intellectuels, il n’y a rien de plus concret que les discussions sur les mots. Modifier une signification ou même utiliser un mot à la place d’un autre veut presque toujours dire changer la vision de la réalité qui nous entoure et que nous sommes nous-mêmes. Tant il est vrai que c’est là l’un des critères, peut-être le plus immédiat et répandu, pour qualifier comme dialectal un quelconque idiome différent du sien et que l’on considère comme « incorrect » dès qu’il s’éloigne de la variété territoriale avec laquelle on use du même modèle prestigieux de la langue nationale.

Cela voudrait peut-être dire que, par le terme de dialecte, chaque linguiste définit un objet spécifique de recherche, décrit avec la plus grande clarté possible. Mais il n’en va pas même ainsi. A l’origine, dialecte désignait un simple échange verbal, la simple conversation entre amis et familiers, le sermo unicuique genti peculiaris, dans la définition classique fournie par Robert Estienne dans son Thesaurus linguae latinae publié en 1532. En Italie, ce n’est qu’en 1724, sous la plume de l’abbé et académicien de la Crusca Anton Maria Salvini, que s’est imposé l’usage de doter le terme dialecte de la signification réductive de parler natif, originaire d’un territoire particulier. Salvini écrit en effet : « Vos dialectes natifs font de vous les citoyens de vos seules cités ; le dialecte toscan que vous avez appris, reçu, embrassé, fait de vous des citoyens de l’Italie »[1]. Choix donc, comme on peut le noter, imposé par une hégémonie d’abord culturelle et ensuite politique, qui n’a pas grand chose de scientifique, à moins de convenir que le dialecte serait un système linguistique capable de satisfaire seulement certains aspects des besoins expressifs, relevant du populaire et du quotidien, mais excluant la technique, les sciences ou la littérature et qui, par rapport à la langue officielle d’un État, se distingue par le lexique et les phonèmes propres, l’intonation, la morphologie et la syntaxe. Ce choix, en outre, avait au XVIIIe siècle un sens qui se retrouve aujourd’hui dans la volonté de se déclarer citoyen du monde entier, en s’opposant, en même temps, aux hégémonies globalisantes qui voudraient réunir et uniformiser les peuples et les nations. Ce dernier projet, comme on le sait bien, s’accompagne du cauchemar du globish, un angloamericain planétaire auquel s’oppose le retour aux langages régionaux menacés d’extinction.

Or une telle définition ne me semble guère satisfaire l’exigence de clarté descriptive revendiquée par De Blasi. Ce n’est pas un hasard, pour le dire avec les mots de Claude Hagège, professeur de linguistique au Collège de France, si « l’attribution à un idiome donné, de l’un ou l’autre de ces deux statuts [langue et dialecte] varie selon les linguistes, et tous ne s’accordent pas sur la définition qui paraît la plus simple : une langue est celui des dialectes en présence (à un moment donné) qu’une autorité politique établit, en même temps que son pouvoir, dans un certain lieu ». (Halte à la mort des langues, Paris, Jacob, 2000, p. 195). Il faut dire que cette thèse d’Hagège a bien des prédécesseurs et aujourd’hui ceux qui la partagent sont plus nombreux encore,. Si elle ne suffisait pas à nous éclairer, on pourrait toujours demander leurs lumières aux vaillants lexicographes italiens, compulsant leurs dictionnaires à la recherche d’éléments capables d’éclairer tous ceux qui, moi compris, ne sont justement pas des spécialistes et croient cependant en un usage démocratique des sciences, outre le fait qu’ils nourrissent une très grande amitié pour leurs propres langues.

Qu’il me soit cependant permis de partir d’une confrontation avec certaines positions « étrangères », pour en venir ensuite à nos vicissitudes italiennes. Je tiendrai compte en premier lieu de la notion de dialecte telle que la propose les linguistes canadiens et états-uniens, par laquelle ils désignent toute variété géographique d’une langue. Par exemple, est un dialecte, selon eux, l’espagnol mexicain ou argentin, le français du Québec ou les diverses formes d’anglo-américains, tout comme nous Italiens nous pourrions dire que l’italien de la Romagne, ou bien celui parlé à Naples ou en Sardaigne, sont des dialectes. Les mêmes linguistes, mettant de côté la connotation géographique, nomment social dialect les langages populaires provenant des langues originaires comme le black-english des États-Unis et le cockney du sud-est de l’Angleterre. L’italien standard pourrait donc lui-même être considéré comme un dialecte de l’italien. En Europe, par contre, la majeure partie des linguistes interprètent le dialecte comme la notion des variétés produites dans un processus diachronique, diatopique et diastratique depuis une langue ancienne jusqu’aux langages contemporains. Dans ce cas, toutes les langues romanes sont des dialectes du latin, mais le latin lui-même, à son tour serait, à ce qu’on affirme, un dialecte du sous-groupe occidental du groupe italique de la famille indo-européenne.

Il existe enfin un quatrième sens au terme de dialecte. Il est utilisé en sociolinguistique pour désigner toute variété subordonnée à une langue standard dans une communauté linguistique déterminée. De sorte que tous les dialectes dont il est question dans les définitions précédentes peuvent en outre relever de cette quatrième catégorie, même s’il faut tenir compte du fait que tous les espaces linguistiques ne possèdent pas une langue standard. On aura maintenant compris que la polysémie du terme dialecte génère une grande confusion, au point de rendre son usage faible et arbitraire. A cela s’ajoute enfin les emplois qu’en font les linguistes italiens pour spécifier l’objet d’une nouvelle entreprise scientifique à laquelle ils donnent le nom de dialectologie. Une science inventée naguère qui se propose d’étudier tel ou tel dialecte néo-latin qui, dans la compétition dont le prix était le titre de langue nationale de l’Italie unifiée, n’a pas remporté la première place. Il s’agit, pourtant de systèmes linguistiques autonomes, complets du point de vue du lexique, de la phonétique et des formes syntaxiques, ayant une histoire originale déjà depuis les temps de la contamination avec les langues des Romains et qui se sont développés ensuite au contact des divers peuples ayant envahi au cours des siècles la péninsule italienne.

Les systèmes linguistiques italiens, ceux-là même que plus d’un linguiste persiste à étiqueter comme dialectes, s’opposent à la notion de dialecte précisément parce qu’ils ne possèdent pas de signes et de règles combinatoires de même origine que le système linguistique toscan devenu langue nationale. Autrement dit, le piémontais et le napolitain, le vénitien et les parlers des Pouilles, le romagnole et le sicilien, pour donner quelques exemples, ne sont pas né de l’évolution du florentin ni, à plus forte raison, de la contamination de l’italien. En outre, ce sont des langues régionales, ou minoritaires si vous voulez, par le simple motif qu’ils se différencient à leur tour pour leur propre compte. Il n’est personne qui n’entende ou ne lise, en fait, combien diffère la langue piémontaise et le dialecte d’Asti, la langue napolitaine et la variante de Pozzuoli, la langue vénitienne et la variante de Vérone, et ainsi de suite, pour ne rien dire de la grande variété entre le palermitain et le catanais en Sicile. Nous pourrions appeler de tels sous-systèmes d’une langue régionale des “dialectes”, mais seulement avec le sens donné à ce terme par les anglo-saxons, c’est-à-dire de variétés linguistiques, sans aucune connotation d’un autre type. Même les espagnols utilisent le terme de dialecto, ajoutant au sens de la variété celui de l’étroite dérivation, rejetant donc les connotations hégémoniques ou spatiales. Nombreux sont par ailleurs les linguistes qui appliquent le critère de non standardisation, avec le but de créer une ligne de séparation entre dialecte et langue, c’est-à-dire croyant que l’absence d’une réglementation normative suffit à connoter une réalité linguistique comme dialectale.

Un bon point de départ pour l’examen de la notion de dialecte dans la linguistique italienne est peut-être celui fourni par la notice que lui consacre Giulio Bertoni qui peut se lire dans la plus récente édition du volume XII de l’Enciclopedia italiana (Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1931, p. 734). « La conception des dialectes comme autant de types linguistiques circonscrits dans certaines limites est justifiée par les besoins et la nécessité scientifiques ; et l’on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une conception fausse, parce que, rigoureusement parlant, il ne pourrait même pas avoir d’utilité, s’il ne contenait des éléments de vérité. Mais ces éléments résident en chacun des phénomènes considérés, et non pas dans la notion générale, qui veut tous les rassembler dans le même sac ». En d’autres termes, selon le philologue de Modène, ce que les linguistes entendent par la notion de dialecte sert seulement à détailler le parler typique d’une communauté déterminée en un espace circonscrit, mais jamais une langue, surtout si elle est parvenue à la production littéraire. A vouloir mettre dans un seul et même sac les divers dialectes d’une langue, la notion générale de dialecte, soit ce que j’appellerai par la suite l’essence substantielle de l’objet nommé, en lui subsumant jusqu’à certaines langues dont le nombre de locuteurs s’élève à plusieurs millions de personnes, devient inutilisable par les linguistes et incompréhensible aux profanes.

Dans le Grande dizionario della lingua italiana, inauguré sous la direction de Salvatore Battaglia, on peut lire à l’entrée dialecte : « Parler propre à un espace (ambiente) géographique et culturel restreint (comme la région, la province, la ville ou même le village) ; par opposition à un système linguistique proche par l’origine et le développement, mais qui, pour diverses raisons (politiques, littéraires, géographiques, etc.) ne s’est pas imposé comme langue littéraire et officielle » (Torino, U.T.-E.T., 1966). Définition, comme on peut le voir, d’une grande négligence. D’abord parce qu’elle oppose (?!) « système linguistique » à parler ou dialecte, comme si celui-ci n’étaient pas tout autant des systèmes linguistiques. En second lieu, parce qu’elle enferme chaque dialecte entre des barrières de réalités qui n’ont rien de linguistiques, en tant que simples expressions d’une volonté toute politique et administrative. La Campanie, par exemple, est une pure invention faite dans un bureau, qui ne comprend pas tous les locuteurs de la langue parténopéenne et qui recouvre par ailleurs des langages qui ont bien peu à voir avec le napolitain. En outre, il n’y a pas de ville qui n’ait son propre parler, parce que diverses variables interviennent entre quartiers, générations et classes sociales. Pour ne rien dire, enfin, des provinces fatidiques où, prise une à une, il paraît absolument impossible de mettre tous les parlers en un même sac.

On pourra dans ce cas hésiter entre deux positions différentes. Les uns soutiennent une définition d’ordre spatial, comme fait le Zingarelli, pour lequel le dialecte est un « système particulier utilisé en des zones géographiques limitées » (M. Dogliotti e L. Rosiello, Bologna, Zanichelli, 1994). Pour les autres se trouve subsumé dans la notion tout système linguistique présent en un espace géographique et culturel limité, qui n’a pas acquis ou qui a perdu une autonomie et un prestige, en relation à un autre « système devenu dominant et reconnu comme officiel, avec lequel cependant, et avec d’autres systèmes circonvoisins, il forme un groupe d’idiomes très voisins du fait de dériver d’une même langue mère » (A. Duro, Vocabolario della lingua italiana, Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1987). La plus récente dialectologie italienne a cependant tenté d’échapper aux unités compactes présupposées des dialectes, en quelque façon opposées en sous-variétés au systèmes dialectal dominant. Elle a voulu prendre acte des apories de la méthode d’analyse habituelle dans les sciences naturelles, mais tout à fait trompeuse dans l’étude des langues, en développant des recherches sur les multiples variétés des répertoires linguistiques et des phénomènes qui les caractérisent. Sauf qu’à la base des procédures innovantes demeure le présupposé idéologique d’un État ou d’une nation dans laquelle toute la production linguistique des citoyens locuteurs est obligée à se refléter. Instrument archaïque, obsolète, en voie de disparition rapide, en des temps où s’affirment les droits personnels au particulier et à l’universel, autrement dit à une tradition propre en même temps qu’à l’ouverture au monde entier ou, pour le dire en d’autres termes, à l’identité et à la différence où chacun et tous sont des citoyens du village planétaire.

Je ne pense pas que l’on puisse imaginer une culture universelle et à plus forte raison une langue qui soit vraiment parlée sur l’ensemble de la terre. Tout ce qui actuellement passe pour global est seulement une expansion à la démesure d’une fausse vérité qui transforme le monde en valeur marchande. Je pense, par contre, que l’on se défend d’une semblable menace en renforçant, chacun à son niveau, la distance critique de façon à ce que la pensée hégémonique nivelante n’envahisse pas la conscience et, en même temps, de manière à ce que la culture des autres peuples et pays confère un plus grand sens à la nôtre. L’un des plus grands linguistes du XXe siècle, le roumain Eugen Coseriu, définissait le dialecte comme « un système d’isoglosses inclus en une langue commune » (« Los conceptos de « dialecto », « nivel » y « estilo de lengua » y el sentido propio de la dialectología, in Lingüística española actual, 3, 1981, 1-32). Définition dans laquelle il faut préciser que, par « langue commune », on doit entendre la langue officielle d’un pays qui inclurait en lui-même « ses » dialectes. En premier lieu, il faut dire que les linguistes ne précisent pas quelles sont les limites qui séparent langue commune et communauté linguistique, alors même que la différence est tout à fait notable sur le plan des identités locales et des hégémonies contemporaines de langue et de culture dans le village planétaire, jusqu’à étendre de façon démesurée les isoglosses de l’anglo-américain. En outre, on ne comprend pas le sens qu’il faudrait donner au terme « inclusion ». De quelle façon, par exemple, le napolitain serait-il « inclus » dans l’italien ? Il n’apparaît pas qu’il y ait une interpénétration stable ou fonctionnelle des deux langues, même si il y a eu depuis toujours des emprunts réciproques et des échanges lexicaux. L’inclusion est tout au plus un phénomène lié aux relations entre un langue régionale et ses variantes, mais ne correspond pas à toutes les formes de contact et donc ne peut être un critère universel de désignation.

Dans toute cette confusion il y a enfin l’effort de sincérité qu’il faut reconnaître à trois célèbres linguistes comme Corrado Grassi, Alberto A. Sobrero et Tullio Telmon, qui ont affirmé que « les conditions effectives d’usage de la part des locuteurs sont les seuls critères universellement valides pour établir quelle relation chaque variété linguistique singulière entretient envers les autres du même répertoire et, en particulier, pour distinguer une langue d’un dialecte. Aucun des autres critères qui ont été invoqués au fil du temps et le sont encore aujourd’hui pour expliquer ou mettre en discussion une telle distinction ne tient [...] » (Fondamenti di dialettologia italiana, Roma-Bari, Laterza, IV ed., 2001, p. 17. Les italiques sont le fait des auteurs). Une telle déclaration dément entièrement la prétention nobiliaire qui préside à la notion de dialecte invoquée par De Blasi comme réponse « à l’exigence d’une clarté descriptive scientifique » appartenant « à une tradition scientifique consolidée et partagée ». Tradition dont on exigera le respect sans plus attendre, comme il convient à l’honneur des lignages nobiliaires. Toutefois la polémique concerne ici le domaine des linguistes, et certainement pas celui des philosophes et des historiens des idées, auquel appartient Jean-Pierre Cavaillé. Nous ne pourrons que nous en réjouir, parce que le progrès des sciences advient, depuis que le monde est monde, uniquement grâce aux défis, controverses, débats, conflits conduits à coups d’argumentation, d’hypothèses, de théories.

En ce qui me concerne, comme simple logophile, c’est-à-dire amoureux de tout langage et en particulier de termes et de notions, je veux rappeler comment, à propos des définitions nominales, les maîtres médiévaux des scholae distinguaient avec la plus grande attention la quidditas, c’est-à-dire l’essence substantielle de la chose nommée, de la quodditas, autrement dit la simple existence, ou plutôt « être’là » de la chose elle-même. La quiddité exprime donc ce que la chose désignée est nécessairement, alors que la quoddité renvoie à son aspect contingent. De sorte que le mot de dialecte, comme il est « couramment utilisé dans les études linguistiques scientifiques », pour le dire avec De Blasi, ou bien est un doublon pour langue, en ce qui concerne sa propre essence substantielle, ou bien nomme une autre essence. Le fait que l’espèce humaine est capable de langage articulé est universel. Universel encore le fait que chaque peuple ait sa propre langue qui se diversifie en dialectes. Et cependant, il n’y a en cela rien de contingent. Dans la production quotidienne et immatérielle des langues la contingence est seulement la diversification historique et sociale de chaque langue, comme l’a dit Giambattista Vico en 1744. Contingentes sont aussi les variétés phonomorphologiques diatopiques qui font apparaître en chaque langue les formes dialectales singulières qui s’en détachent et se reconnaissent en elle au fil du temps. Ainsi du latin, par exemple, se détache en tant que langue le napolitain, sur la base originaire de la langue osque et par les influences successives d’autres langues, donnant lieu à son tour à des formes voisines et bien localisées de dialectes et variantes autonomes.

Si on ne considère pas les choses en ces termes objectifs, on pourrait dire que les linguistes font de chaque langue une Babel. Même si le dénominateur universel du dialecte était véritablement exprimé uniquement par l’exiguïté de l’espace nous ne devrions alors pas pouvoir appeler langues celles qui actuellement sont en train de disparaître, parce que parlées par des peuples soumis à une invasion culturelle. Si par contre nous acceptions le critère d’une langue considérée comme telle seulement en tant que propre à une nation ayant une autonomie étatique, alors, pour donner un seul exemple, voici que le lapin du dialecte chinois de Taiwan sortirait du chapeau des linguistes. Là où ceux-ci ont cru faire de l’ordre, en imposant des termes précis qui en réalité ne précisent absolument rien, nous sommes dans un méli-mélo général. Si l’on appelle le napolitain dialecte, alors on devra peut-être nommer sub-dialecte ou d’une autre façon les parlers de Caivano ou de Procida ? Et par quel miracle, au contraire, appellera-t-on langues toutes celles qui se parlent dans la nation ibérique ? Le castillan, en fait, est une langue officielle de l’État espagnol et tous les citoyens « ont le devoir de la connaître et le droit de l’utiliser » (art. 3 della Constitucion española), cependant, par la loi et dans l’opinion publique, celle-ci vit auprès d’autres langues reconnues comme telles par les communautés autonomes, comme le catalan, le gallego, le bable, l’aragonais et d’autres encore. Et ceci avec la bénédiction et la fausse conscience des linguistes de notre belle Italie.

En fonction de tout ce qui précède, je crois que l’unique évidence dans le rapport entre dialectes et langues selon la terminologie courante est celle d’une relation de subordination idéologique des premières par rapport aux secondes et ceci de manière tout à fait impropre si l’on considère les réalités linguistiques locales. Un tel rapport de pouvoir peut et doit être aboli, en conservant l’officialité de l’italien et élevant au statut de langues régionales les plus importants idiomes de la République, dans le plein respect de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, de la même façon que les diverses régions décident dans une souveraine autonomie quels noms donner aux différents ensembles linguistiques de leur propre territoire, aux sous-ensembles particuliers et à leurs respectives fonctions sociales et culturelles. Le napolitain a toutes les qualités pour se dire langue avec tout ce que cela implique. Il n’est pas en effet une modalité ou une variété de l’italien, aussi bien l’italien standard que l’italien historique, et il ne se soumet pas à l’officialité de l’italien parce que la langue nationale jouit d’un prestige supérieur, mais seulement du fait d’un prêt à l’usage plus avantageux. Du reste, l’immense majorité de l’agir communicationnel en italien des millions de personnes qui ont le napolitain comme langue d’origine a bien lieu dans la langue nationale, mais en une variante de celle-ci. Enfin, je suis de l’opinion qu’entre dialecte et langue, il ne peut y avoir aucune différence substantielle ; les deux notions ont le même sens, excepté le fait que si chaque dialecte est langue, il n’est pas vrai pour autant que toute langue soit un dialecte (au moins en cette phase historique) ; un dialecte est langue même si on le considère comme une variante subalterne d’une langue de valeur supérieure (comme il advient à chaque dialecte de la langue napolitaine et il comme il advient du napolitain et du florentin comme formes dialectales originaires du latin) ; une langue n’a rien d’excellent ou d’exceptionnel du fait d’être une partie dans un ensemble historique de langues voisines et interdépendantes dont font partie aussi les dialectes (sont ainsi, en fait, l’italien, le napolitain et d’autres idiomes d’Italie, comme aussi le français et l’espagnol, avec leurs langues régionales et dialectes respectifs) ; l’excellence même de l’italien littéraire et de l’italien scientifique consiste en entier dans l’être des variantes (dialectales) de la langue standard nationale.

Amedeo Messina, 2007

dialectes_occitans

 



[1] Cit. in M. Cortelazzo, Avviamento critico allo studio della dialettologia italiana, Pisa, Pacini, 1969, p. 13.

 

Posté par tavan à 14:26 - soscadissas - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 août 2007

Le patois des linguistes

« Détruisez, si vous pouvez, les ignobles patois des Limousins, des Périgourdins et des Auvergnats, forcez-les par tous les moyens possibles à l’unité de la langue française comme à l’uniformité des poids et mesures, nous vous approuverons de grand cœur, vous rendrez service à ses populations barbares et au reste de la France qui n’a jamais pu les comprendre », Le Messager, 24 septembre 1840. 

Parmi les mots-clés qui conduisent à ce blog, les plus souvent demandés par les internautes sont : « patois limousin ». Il arrive même qu’à la suite de l’un de mes textes où, invariablement, je m’évertue à affirmer que ce patois n’est rien d’autre que la langue limousine, c’est-à-dire que les parlers de la région, tous tels qu’ils sont (à l’exception du bas–marchois), constituent le dialecte occitan dénommé ainsi, un lecteur pressé (au point de ne pas avoir lu, sans doute) me demande de lui indiquer une bibliographie sur le « patois » et se trouve fort déçu, sinon indigné par mes réponses, assez peu courtoises je l’avoue.

J’ai deux raisons au moins de revenir sur une question que je croyais facile à classer, en ce sens qu’il me semblait suffisant de souligner combien le terme est impropre et dommageable pour désigner la langue parlée en limousin, avec toutes ses variantes phonétiques, lexicales et (à un très moindre degré) syntaxiques : d’abord parce que l’immense majorité des locuteurs « naturels » de la langue (les personnes, âgées pour la plupart, qui l’ont apprise dans leur enfance et l’ont eu souvent comme première langue) continuent à l’employer et, avec eux, nombre de personnes qui ne la parlent pas, mais sont profondément liés, affectivement, à ces locuteurs et au monde qui est en train de disparaître avec eux, et ensuite parce que certains linguistes, français pour la plupart (le terme de patois se traduit mal et la notion, me semble-t-il, est difficilement exportable[1]) persistent à l’utiliser et en défendre la pertinence non seulement sociolinguistique (car il n’y a pas de doute que la sociolinguistique ait à se soucier de la manière dont les locuteurs désignent et perçoivent la langue qu’ils parlent) mais proprement linguistique.

C’est cet usage technique du terme que je voudrais examiner ici, suite à une fertile discussion privée avec Pierre Encrevé, suite à sa publication dans le blog d’un commentaire sur la critique que j’avais faite d’un article d’Henriette Walter, qui maintient elle-même le terme et défend la notion.

haut_col

Miniature du site Patois Vivant
dédié au "patois forézien"

Dignité du patois

Il doit être bien clair qu’il ne s’agit nullement pour moi d’intenter un procès à tous ceux qui utilisent le terme de patois, ni à ceux qui s’emploient dans leurs écrits à défendre et illustrer « leurs » patois respectifs. D’abord parce que les mots appartiennent à tous, et l’on peut du reste leur donner bien des sens, et les plus contradictoires. Ensuite parce qu’il est indéniable que de nombreuses générations se sont succédées qui ont reconnu dans ce mot ce qui peut-être leur était le plus cher, y compris d’ailleurs la dernière d’entre elles, qui a renoncé à en assurer la transmission. Car on ne peut douter que tous ont appréhendé et perçu leur langue, bien souvent maternelle, comme un « patois » sans en avoir le plus souvent aucunement honte, dès lors qu’ils la parlaient « entre eux », tout en étant convaincus de son infériorité sociale et culturelle. La honte a bien existé, mais en des lieux et circonstances sociales bien spécifiques : bien sûr, particulièrement à l’école, qui l’a très souvent sciemment produite pour éradiquer le « patois » des classes et des cours, mais aussi dans les relations avec les administrations, les gens « importants », etc. par la difficulté à maîtriser le français et non par le fait de parler « patois » par ailleurs. L’identification en effet fréquente chez les promoteurs des langues régionales (dont je suis, bien évidemment) du patois comme « langue de la honte » (lenga de la vergonha) me paraît en effet discutable sur bien des points, car on peut fort bien (c’est presque toujours le cas) être fier de son patois, tout en affirmant l’infériorité de celui-ci, voire son infirmité, par rapport au français. Même l’idée, très souvent ancrée dans l’esprit de ceux qui utilisent le mot, selon laquelle le patois n’est pas une vraie langue, ou pas vraiment une langue, mais un parler corrompu (souvent, entend-on dire, et parfois lit-on même, du français dégénéré), n’interdit pas cette fierté. On peut bien sûr être fier de ce que l’on est, y compris lorsque on est convaincu que les qualités que l’on a en propre sont, par rapport à d’autres, des insuffisances, des infirmités.

D’autant plus que tous les locuteurs accompagnent ces qualifications négatives d’autres tout à fait positives dans leur esprit : ils vous diront tous qu’il y a bien des choses que le patois dit mieux que le français, voire que lui seul peut dire. Cela est tout particulièrement vrai, non pas seulement, comme on l’entend toujours toujours, de tout ce qui concerne le travail des champs et la relation aux animaux (le patois serait un « jargon » de campagne, idée misérable dont la linguistique elle-même ne s’est pas complètement débarrassée, comme on le verra), que de tout ce qui concerne ce qui fait le sel de la vie, la rondeur et la verdeur des relations sociales, et en particulier de tout ce qui fait rire et sourire (le patois, pour ceux qui le parlent, est très rarement réduit aux seules « grossièretés » : d’ailleurs ils vous diront que des choses qui paraissent, une fois traduites en français, triviales et grossières sont au contraire, en patois, souvent fines et subtiles). Lorsque mes (in)formateurs sur le quartier des Ponts à Limoges où dans les campagnes que je fréquente (Limousin, Albigeois…) parlent de leur « patois », je n’ai donc aucune gêne, et mon but n’est certes pas de leur imposer « occitan » comme terme de substitution ; ce dont on accuse régulièrement les occitanistes. Pour que fût le cas, de toute façon, encore faudrait-il que le discours occitaniste (qui du reste n’est pas un mais multiple) fasse autorité et soit en position de force ; or c’est le contraire qui se passe ; c’est l’idéologie dominante, au contraire, distillée par les médias, avec l’appui des dictionnaires, de la littérature dite régionaliste et d’ouvrages prétendument savants qui s’emploie à les maintenir dans leurs convictions : que ce qu’ils parlent est « du patois ». Évidemment, je leur dis ce que je pense au sujet des idées attachées au terme de patois : qu’il est une sous langue ou du français corrompu ; qu’il y a (ou y avait) autant de patois que de villages ; qu’il se sait mais ne s’apprend pas, qu’il ne s’écrit pas, qu’il est différent de l’occitan ; libres à eux de me suivre ou pas.

Non pas que l’occitanisme, dans sa lutte pour la reconnaissance linguistique – qui passe nécessairement (c’est pour moi le fond de la question) par la critique de la notion de patois dans la plupart, sinon dans toutes ses acceptions –, ne mérite pas à son tour quelque critique dans son traitement de la culture écrite, appartenant désormais presque toute au passé, qui se disait et se pensait comme patoisante : il oscille en effet entre un mépris me semble-t-il injustifié, à l’encontre des histoires pour rire, de l’art de la nhòrla, etc., perçus comme des manifestations culturelles dégradées, et une volonté d’appropriation, qui – à mon sens – ne se justifie que dans le respect des graphies originales et des textes que les auteurs ont laissé sur leur pratique linguistique et culturelle. En effet les choix de graphie, en particulier, ne sont pas insignifiants ; l’entreprise consistant à faire parler patois au français, avec tous les jeux graphiques qui participent de l’humour et de l’ironie des textes ; d’où l’importance de conserver la graphie originale (principe philologique valable du reste pour tout texte, quelle que soit la langue), accompagnée certes, le cas échéant, d’une transcription en graphie normalisée. Mais je ne crois pas que l’on puisse occitaniser un texte se voulant patois par la seule baguette magique de la graphie, même si je ne doute nullement qu’il s’agisse de la même langue, c’est-à-dire, s’il va de soi que les textes patois de nos régions appartiennent pleinement au patrimoine littéraire occitan.

Le patois des linguistes

Mais ce qui précède ne justifie d’aucune façon l’usage du terme en linguistique, qui est sensé élaborer des notions visant à l’objectivité et à la neutralité analytique. Certes les définitions du patois dans les ouvrages qui maintiennent le terme se veulent bien différentes de ce que les locuteurs et ceux qui les stigmatisent comme patoisants entendent par là (n’étant nullement acquis que les uns et les autres entendent la même chose). Mais toute la question est là : les linguistes qui ont recours au terme ne le font bien sûr pas par hasard ; c’est parce qu’ils retrouvent dans l’usage commun du terme des éléments qui conviennent à ce qu’ils veulent signifier. On veut bien leur reconnaître, puisqu’ils ne cessent de le répéter, qu’ils n’entendent nullement conférer au mot les sens dépréciatifs qu’il possède spontanément : aux yeux des linguistes, nous dit Henriette Walter, « il n’y a aucune hiérarchie de valeur à établir entre langue, dialecte et patois. » (Le français dans tous les sens). Mais le tout est d’examiner s’ils n’importent pas ainsi dans leurs propres définitions des idées fausses ou du moins contestables contenues dans les usages communs, lesquelles me semblent irrémédiablement attachées à ce que le terme a d’éminemment dépréciatif, au moins depuis le XVIIe siècle, lorsque, comme l’ont remarqué Boltanski et Bourdieu,[2] de « langage incompréhensible » en vient à désigner un « langage corrompu et grossier, tel que celui du menu peuple », pour citer le Dictionnaire de Furetière (1690), ou comme le dira l’Encyclopédie de Diderot et d’Alambert, le patois est le « langage corrompu tel qu’il se parle presque dans toutes les provinces […] On ne parle la langue que dans la capitale... » Cette idée de corruption est associée, comme on le sait, à celle de l’infériorité sociale et culturelle des locuteurs, presque systématiquement désignés comme appartenant à une communauté rurale ou plus spécifiquement paysanne. Ce double défaut implique également que le patois ne puisse par principe donner lieu à une littérature digne de ce nom (le patois d’ailleurs dit-on souvent, ne s’écrit pas, ce qui est bien sûr faux), et qu’il échappe à toute codification et normativité. A ces caractéristiques négatives s’en ajoutent d’autres, et en particulier, deux éléments très importants : les idées de morcellement, d’émiettement et de clôture, d’enfermement : on ne comprend pas le patois voisin, comme le prétendent en effet souvent les locuteurs, qui ne cessent d’ailleurs de se démentir …

Or le premier critère d’identification du patois, pour les linguistes qui utilisent encore le terme, est, me semble-t-il, celui de l’exiguïté du territoire sur lequel il est parlé, et qui le distingue à la fois du « dialecte », en usage dans un territoire plus vaste, qui le recouvre et de la langue (entendue comme le système linguistique autonome intégrateur de ses patois et dialectes, ce qui implique bien sûr que patois et dialecte soient tout autant « langue » que la langue ; il n’y a, sur ce point, nulle ambiguïté). Henriette Walter, par exemple, dans la même phrase déjà citée, écrit que « le latin parlé en Gaule […] s’est diversifié au cours des siècles en parlers différents. […] Lorsque cette diversification a été telle que le parler d’un village ne s’est plus confondu avec celui du village voisin, les linguistes parlent plus précisément de patois ». Cette manière de considérer les choses tend à supposer que la diversification dans un territoire donné, se fait, dans le temps, à partir d’une unicité : là où il y avait d’abord une langue commune, le latin, il y eut, par succession de temps, des « patois ». Ce type de reconstruction reconduit, me semble-t-il, le mythe d’une langue originelle, ici un latin unifié et normalisé, couvrant d’immenses territoires et se diversifiant par succession du temps en langues et dialectes jusqu’à devenir des « patois ». Il y a existé sans aucun doute une langue écrite, normée et officielle relativement unifiée dans l’empire romain, mais on nous ne fera pas croire que les gens, partout, parlaient comme Cicéron écrivait ; ce qu’ils parlaient vraiment, en chacun des lieux de l’Empire où se développeront les langues romanes, devaient bien plutôt ressembler à ce qui est nommé ici « patois ». C’est-à-dire que, si l’on définit le patois, comme un microdialecte (pourquoi d’ailleurs s’obstiner à pas utiliser un mot technique comme celui-ci, ainsi que le font du reste aujourd’hui la plupart des linguistes ?), il devient une réalité linguistique extrêmement commune et même la seule pour des langues qui ne sont justement pas normées et unifiées comme nos langues régionales. La manière dont est pensée la dérivation à travers le mot de patois est en effet discutable, qui semble supposer qu’un « dialecte » régional et au-delà une langue, ont été effectivement parlés par le passé de manière unifiée là où l’on parle aujourd’hui « patois », ou bien sont parlés simultanément en d’autres lieux. Or l’occitan, pour prendre l’exemple que je connais le mieux (même si la plupart des linguistes qui ont recours à la notion de « patois » n’utilisent pas le terme d’occitan, préférant parler de « langues d’oc », usant du pluriel), tel qu’il est encore parlé « naturellement », je veux dire en étant exempt du recentrage en dialectes plus ou moins unifiés actuellement en cours (pour ne rien dire des tentatives de constitution d’un occitan global), est bien sûr, de ce point de vue, l’agrégation d’une multitudes de « patois » voisins, les termes de dialecte et de langue n’étant que des abstractions nécessaires pour décrire ce que ces parlers ont tous en commun et la manière dont ils peuvent être regroupés en famille, selon leurs traits lexicaux, phonétiques et syntaxiques. Je veux dire par là que l’occitan transmis directement par les familles, en dehors de la standardisation inévitable d’un système scolaire (même le plus respectueux que l’on puisse imaginer des différences dialectales et sous-dialectales) n’est donc jamais autre chose que du « patois » (selon cette définition) et cela n’est pas quelque chose de nouveau, un signe de sa dégénérescence ou de sa sénescence, le stade ultime avant sa disparition, mais son mode d’être multiséculaire, qui ne l’a pas empêché bien sûr de continuer à varier et à se diversifier, du moins jusqu’à une époque assez proche, mais non, me semble-t-il, dans le sens d’un morcellement toujours majeur et d’une clôture de plus en plus drastique des communautés linguistiques sur elles-mêmes. Cette fragmentation ou, pour parler de manière plus positive, cette multiplicité, n’empêchait pas une très large intercompréhension, dont témoignent en fait tous ceux qui ont voyagé à travers ce vaste territoire, ou qui ont été amenés à fréquenter des locuteurs d’autres zones occitanes, au service militaire ou dans d’autres circonstances. Je ne serai sur ces points disposé à changer d’avis que lorsqu’on m’aura démontré par des études empiriques, qu’il y a eu dans le passé une véritable unité linguistique, supra-dialectale (un occitan roman commun parlé par tous), ou dialectales dans les territoires de langue d’oc. On pourrait évidemment prendre d’autres exemples, visant à montrer que, dans la conception même qu’ils se font du patois par rapport au dialecte et à la langue comme stade ultime d’un processus de diversification, les linguistes cèdent aux connotations négatives que le terme possède dans ces usages les plus familiers.


Un dialecte social

Un autre sens donné par les linguistes au terme de patois, souvent expressément distingué du premier, est celui d’une forme de « dialecte social ». Selon le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage (1994 réédité en 2002), il s’agit d’un « système de signes et de règles syntaxiques utilisé par un groupe social donné ou par référence à ce groupe ». Soit sa spécificité est réduite aux seules unités lexicales, ce qui est le cas de l’argot, ou à un ensemble de termes « désignant des notions ou des objets pour lesquels la langue commune n’a pas de signes ou de signes suffisamment précis », comme c’est le cas dans les jargons de métier ; soit sa spécificité est celle « d’un ensemble de signes et de règles syntaxiques ». Le dialecte social est alors « désigné plus couramment par les termes de patois (ou parler patois), langue courante, langue cultivée, langue populaire ; ces dialectes sont propres chacun à une certaine couche sociale et leur emploi révèle l’origine ou la référence de son utilisateur ». Donc le patois est ici une forme de dialecte social inséparable du statut socialement inférieur de ses locuteurs. Soit la définition donnée à l’entrée « patois » dans le même dictionnaire : « On appelle patois ou parler patois un dialecte social réduit à certains signes (faits phonétiques ou règles de combinaisons) utilisés seulement sur une aire réduite et dans une communauté déterminée, rurale généralement. Les patois dérivent d’un dialecte régional ou de changements subis par la langue officielle ; ils sont contaminés par cette dernière au point de ne conserver que des systèmes partiels qu’on emploie dans un contexte socioculturel déterminé (paysan parlant à des paysans de la vie rurale, par exemple) ». Cette définition, clairement, est entièrement pétrie de préjugés et d’éléments de description démentis par l’expérience. Elle suppose une raréfaction des signes (« certains signes », est-il dit, sans faire référence, étrangement, à une quelconque originalité lexicale), reprend l’idée de l’exiguïté du territoire et finit, fût-ce entre parenthèses, par identifier la communauté des locuteurs comme rurale et plus spécifiquement paysanne. Nous y re-voilà : le patois est une langue de paysans. Ainsi l’occitan si longtemps parlé dans les villes, dans certaines très abondamment jusqu’au lendemain de la deuxième guerre mondiale, ne serait donc pas un patois, mais autre chose, un « dialecte » sans doute… Qu’on le veuille ou non, le linguiste intègre ici à sa définition la hiérarchie des classes sociales et la supériorité de la ville sur la campagne et cela n’est guère rigoureux. En outre bien sûr le monde rural, n’est pas seulement celui des paysans : et les locuteurs « naturels »[3] des langues régionales ont toujours été, jusqu’à une date très récente, de diverses conditions sociales : paysans, mais aussi artisans, commerçants, propriétaires, voire urbains placés en nourrice à la campagne[4], membres du clergé, etc. Autrement dit, l’affirmation selon laquelle le « patois » est l’affaire d’une seule classe sociale, celle des agriculteurs, est une pure fiction, hélas trop souvent acceptée par les défenseurs des langues régionales qui identifient celles-ci à une civilisation paysanne en voie de disparition. Ce n’est que depuis deux générations que l’usage des langues régionales, du moins de certaines d’entre elles, a tendu toujours plus à se réduire aux seuls habitants des campagnes. Enfin la vision selon laquelle les patois sont contaminés par la langue dominante « au point de ne conserver que des systèmes partiels qu’on emploie dans un contexte socioculturel déterminé (paysan parlant à des paysans de la vie rurale, par exemple) » est, selon ma propre expérience, entièrement fausse. N’importe qui peut, comme je le fais, se rendre sur un marché ou une foire et écouter ce que se racontent les derniers locuteurs « naturels », désormais tous âgés : hé bien leur système n’est pas fragmentaire mais complet (même si une partie du lexique est directement empruntée au français, et même si la faiblesse de l’innovation lexicale est évidente, et donc de ce point de vue, si la contamination du français est bien sûr une réalité) et si le contexte socioculturel est en effet déterminé (en l’occurrence la rencontre de foire), la langue sert à aborder tous les sujets, absolument tous les sujets possibles. C’est-à-dire que les locuteurs ne passent pas au français lorsqu’ils veulent parler d’autre chose que de la « vie rurale ». Du reste, ce syntagme de « vie rurale » ne signifie rien d’autre que le préjugé que l’on peut en avoir : sur le champ de foire on parle d’agriculture, bien sûr, mais aussi de la télévision, de politique, de la vie, de la maladie, de la mort… Le « patois » comme langue ne servant plus qu’à des paysans parlant avec d’autres paysans des choses des paysans n’est, tel qu’il est clairement entendu dans ce type de définition, qu’une pure fiction dégradante, à moins de comprendre, comme je le fais, qu’une vie de paysan intègre aussi toutes les préoccupations des autres catégories sociales, autrement dit, et j’y insiste, le tout de l’humanité.

Le patois comme langue en voie d’extinction

Pour ces raisons je ne saurais non plus accepter la définition proposée par Pierre Encrevé dans l’Encylopediae Universalis (entrée « Dialecte » de 1975, repris dans les éditions ultérieures), qui reprend les même traits en lui en ajoutant un, extrêmement restrictif : le patois serait le dernier stade l’une langue avant sa disparition. « On appelle patois des parlers pratiqués dans les localités rurales, principalement dans le cadre des activités agricoles traditionnelles. Ces idiomes, systèmes distincts de la forme régionale de la langue nationale, ne présentent aucune sorte de norme, n’ont pas de forme écrite, et, par suite, pas de presse ni de littérature. Ce sont les survivances d’anciens dialectes – qui ont pu connaître autrefois une vie littéraire, par exemple – déchus de leur statut de langue régionale par la pénétration de la langue nationale. Pour ces parlers, le statut de patois est le stade précédant immédiatement la disparition totale. Ne servant plus à la communication entre les habitants de la région, ne se pratiquant qu’à l’intérieur de la communauté rurale locale, ces idiomes ont tendance à diverger au point qu’à quelques kilomètres de distance la communication s’établit plus aisément au moyen de la langue nationale qu’au moyen des patois. Tel est le cas des patois français, vestiges précaires de dialectes puissants. Dans ce cadre même des communautés rurales, seuls les locuteurs situés au bas de l’échelle sociale (petits paysans, ouvriers agricoles) utilisent couramment le patois, tandis que la bourgeoisie locale s’efforce d’être unilingue, le reste des habitants pratiquant essentiellement des mélanges, patois francisé ou français patoisé selon les occupations et les interlocuteurs. Le bilinguisme, obligatoire pour tous les patoisants, implique ces mélanges qui sont souvent, chez les plus jeunes, les seules formes des patois. Car, s’ils conservent une structure syntaxique et une phonologie nettement distinctes de la langue commune, les patois n’ont aucune productivité lexicale : leurs vocabulaires propres, inadaptés au monde moderne, s’amenuisent chaque jour, et ils doivent, pour survivre, emprunter sans cesse davantage à la langue nationale : aussi leur indépendance est-elle de plus en plus menacée ». J’ai cité longuement pour montrer la spécificité de cette définition qui en effet recouvre une réalité linguistique qu’il est important de décrire : celui de la situation d’une langue dominée, en sa dernière phase, avant son extinction pure et simple, c’est-à-dire, élément absolument décisif qui n’est pas ici souligné, lorsqu’elle a cessé de se transmettre. Mais pourquoi appeler cette réalité « patois » ? Imagine-t-on pouvoir utiliser ce terme pour des langues allophones ou autochtones en voie de disparition sur un territoire donné, en une communauté donnée ? Et pourtant leur situation semble en tous points comparables avec ce qui est ici appelé « patois ». En outre, la description de ces patois est elle aussi fort discutable : je ne reprendrai pas ce que j’ai déjà dit quant à la restriction de ces langues à leurs usages agricoles ; j’ajouterai cependant mon étonnement devant l’affirmation que le patois, par définition, ne possède « pas de forme écrite, et, par suite, pas de presse ni de littérature ». Cela n’est vrai que dans fort peu de cas : les langues qui s’auto-désignent comme « patois », surtout depuis la diffusion de l’imprimerie et plus encore depuis la généralisation de l’alphabétisation, ne laissent pas pour la plupart de s’écrire, certes sans graphie normée et presque toujours à partir du système graphique français, mais les livrets, plaquettes, articles, poésies existent dans presque toutes les régions où ils sont parlés. Enfin l’amenuisement du vocabulaire, la difficulté à renouveler le lexique est une réalité, mais notons que, jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au dernier souffle du dernier locuteur, tous les éléments de la distinction linguistique et la plasticité qui leur est inhérente sont présents. Une langue meurt « debout » si l’on peut dire, en pleine possession de tous ses moyens, non au terme d’un étiolement qui verrait ses capacités expressives et communicationnelles se réduire comme une peau de chagrin. Du reste, les enfants de ces derniers locuteurs, qui comprennent mais n’utilisent plus la langue, ou seulement par bribes, dans des expressions et à travers un vocabulaire généralement francisé, disent eux-mêmes qu’ils ne « savent » plus le patois ; à leur yeux la langue est morte, et morte « vive » si l’on peut dire, avec leurs parents, qui la parlaient selon eux parfaitement bien : c’est la mort biologique des locuteurs qui met fin à la langue, et pas la langue qui s’est éteinte d’elle-même dans leur bouche. La chose proprement sidérante pour le profane que je suis, est bien plutôt la vitesse, la brutalité, la violence de la disparition d’une langue, d’une génération à l’autre, lorsque n’intervient pas le processus de réapprentissage que nous essayons avec tant de difficultés, malgré l’indifférence ou l’hostilité à peu près générale, à mettre en œuvre. 

C’est pourquoi du reste je m’oppose aussi à la manière dont certains occitanistes élaborent leur critique du terme de patois, en concédant l’essentiel, c’est-à-dire en reconnaissant une pertinence aux descriptions que je conteste. Soit par exemple, ce qu’écrivent Philippe Gardy et Robert Laffont dans un article important, déjà ancien, à savoir que le mot de patois « sanctionne la situation de non-pouvoir dans laquelle se trouve une langue dominée (puisqu’il signale implicitement que la langue dominée ainsi désignée n’existe pas en tant que langue, socialement reconnue comme pouvant remplir toutes les fonctions dévolues à la langue dominante) ; cette dépossession s’accompagne d’une extrême différenciation territoriale, de telle sorte que la langue dominée, pour ainsi dire dévertébrée, n’a plus de position géographique, mais une simple position socioculturelle : elle est un vernaculaire réservé à certaines situations, en un lieu donné généralement très réduit, en marge de la langue dominante, qui l’englobe et la dépasse de tous côtés » (« La diglossie comme conflit : l’exemple occitan », Langages, n° 61, 1981, p. 83-84). Il ne suffit pas de dénoncer la situation d’impuissance, réelle, de langue réduite au statut de patois par rapport à la langue dominante, faut-il encore s’assurer que les éléments d’analyse -« l’extrême différenciation territoriale » et l’extrême réduction de l’usage de la langue « à certaines situations » (alors qu’il faudrait dire à certains locuteurs, ce qui est très différent) – sont pertinents, en tout cas dans la majeure partie des cas, où l’on utilise le mot de patois, soit spontanément, soit dans la littérature scientifique.

Pour résumer les choses, je persiste à ne voir aucune utilité au maintien du terme de patois en linguistique, parce qu’il est un mot chargé de trop d’équivoques et de connotations négatives, qui d’une façon ou d’une autre finissent toujours par contaminer l’effort de scientificité. Du reste et c’est l’essentiel, cette notion franco-française, inséparable à mon avis de l’histoire de la nation et des idéologies qui s’y sont succédées depuis l’ancien régime (certes elle possède des équivalents ailleurs et je renverrai ici à l’analyse proposée par Amedeo Messina de la notion de « dialetto » outre Alpes), est de moins en moins utilisée aujourd’hui. Ainsi, par exemple, Michel Launay,  lorsqu’il écrit : « le terme de patois est parfois encore utilisé comme synonyme de parler. Toutefois la notion de patois n’est plus guère utilisée en linguistique » (« Quelques notions sur les langues », in Bernard Cerquiglini, dir., Les langues de France, PUF, 2003, p. 13), ou Jean Sibille, qui après avoir défini les dialectes comme des « variétés géographiques d’un ensemble englobant plus étendu dénommé langue (par exemple, les dialectes qui constituent le grec ancien sont l’ionien, l’attique, le dorien, l’éolien, l’arcado-chypriote) », ajoute que « chaque dialecte peut à son tour être subdivisé en sous-dialectes, chaque sous-dialecte en « micro-dialectes » ou parlers locaux (dénommés également de façon quelque peu péjorative « patois ») » (Les langues régionales, Dominos, Flammarion, 2000). On peut enfin renvoyer à l’article « Patois » de Wikipedia, du moins dans son état actuel, qui dit : « En linguistique (et notamment en sociolinguistique), le terme « patois » n’est pas usité par les linguistes qui préfèrent user d’appellations plus précises, car le terme « patois » a pris en France, au fil des siècles, une connotation péjorative dans le cadre d’une hiérarchie entre d’une part les langues (sous-entendu dignes d’être nommées ainsi) et d’autre part les « parlers locaux et limités » ne pouvant recevoir la noble appellation de « langue ». Les linguistes préfèrent parler de « langues » et de leurs variétés locales que sont les « dialectes », les « sous-dialectes » et, à très petite échelle, les « parlers », et d’une manière générale d’idiomes ». L’article reconnaît « néanmoins, qu’il existe des linguistes, souvent spécialisés [en] dialectologie, qui utilisent le terme « patois » pour désigner un parler local », et les travaux d’Henriette Walter sont dûment cités. Bref, on le voit, le débat autour de l’usage du terme « patois » excède de très loin ce qui pourrait être interprété comme un conflit entre les militants en faveur des langues régionales et les linguistes qui n’obéiraient qu’aux impératifs de l’objectivité scientifique.

Jean-Pierre Cavaillé



[1] Dans la littérature anglo-saxone le terme est très peu présent, et le plus souvent donné comme synonyme de « dialect ». Voir par exemple cette entrée dans l’Encyclopedia Britannica ; d’ailleurs, significativement, le terme est absent de la notice actuellement en ligne. En italien, L’Encliclopedia (Biblioteca di Republica), issu en 1975 et réactualisé en 2003, ne donne aucune signification linguistique au terme (voici la définition : « In Francia Patois è riferito al parlare popolare ; in Italia indica il dialetto usato nelle valli occidentali del Piemonte e della Valle d’Aosta », t. XV. Là où l'italien oppose et articule « linga » et « dialetto », l'espagnol « lenga » et « dialecto » et l'allemand « Sprache » et « Mundart », le français ajoute quant à lui la catégorie spécifique de « patois ». Cette simple constatation suffit à indiquer que la notion, telle qu'elle est maintenue par certains linguistes francophones, est inséparable de cette exception française.

[2] Pierre Bourdieu et Luc Boltansky, « Le fétichisme de la langue », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 4, 1975.

[3] Encore une fois je me sers de cet adjectif malheureux pour mettre de côté la manière dont ces langues sont enseignées et parlées en tant que langue, par des locuteur qui ne l’ont pas apprises d’abord ou uniquement au berceau ou par contact avec une communauté de locuteurs natifs. Mais je reconnais parfaitement que cette séparation est très discutable sur bien des points : ne serait-ce que, dans les faits, il y a souvent continuité entre les deux types d’apprentissage.

[4] C’était par exemple le cas des enfants des bouchers de Limoges avant guerre.

patois_vivant

Posté par tavan à 22:33 - soscadissas - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

24 juin 2007

La langue marâtre. La lenga mairastra

Veni de tornar trobar per talastre dins la memòria en rambalh de mon ordinador aquelas linhòtas en frances, de julhet de 2002, qu’aviaí completament doblidadas (deja !). Me pensi que son mas primièras soscadissas sus aquel afar de las lengas. Dison pas grand causa d’original mas balhan plan l’idea, çò me sembla, de la tòca d’aquel blòg, qu’es fin finala pas tant de militar, de far conéisser de libres, de musica ò de films e de fiular la conariás que se dison e legisson cada jorn sul sicut, mas puslèu d’ensajar ièu d’i comprene quicòm. An aquel moment, eri dins las Polhas en Italia e, se me soveni plan, d’aver vista e enregistrada una pèça de teatre en salentin, sus la plaça d’un vilatge blanc, amb tot lo monde assemblats jos lo cel traucat de las gridas dels faucilhs, aquò foguèt per res dins aquela decision.

teatroscorrano

Piccolo Teatro Scorranese

E mo... fazza Diu !!!!


La langue marâtre

C’est pour essayer d’y voir plus clair dans cette affaire des langues mal dites régionales et de leur contentieux avec le français que j’ai décidé d’ouvrir ce document sur mon traitement de texte, pour y jeter mes souscadisses comme elles viendront. Elles auront sans doute un fort caractère introspectif parce que cette préoccupation est inséparable d’un souci d’analyser ce qui est en train de m’arriver, depuis que j’ai recommencé, il y a maintenant un peu plus de deux ans, à m’intéresser de près à l’occitan, lorsque j’ai pris la décision de me donner les moyens de sauter le pas, c’est-à-dire, de parler enfin la langue et, dans la foulée, de l’écrire, après l’avoir fréquentée toute mon enfance, à Caussade et à Albi, entouré de gens qui la parlaient – mes grands-parents, mon père, des voisins… mais qui ne me l’ont pas réellement apprise, parce que j’étais un enfant, et qu’il fut décidé de manière tacite, confuse, mais irrévocable, que l’on épargnerait désormais cette honte aux générations futures. Autrement dit, cette réflexion est aussi, peut-être d’abord, un exercice de mémoire, qui est celui-là même par lequel il m’a été possible de me mettre à parler, tant bien que mal et – hélas – plutôt mal que bien, en me réappropriant, en remaniant et en transformant radicalement les bribes de langue qui me restaient, avec l’aide des livres, des cassettes de collectage, de Radio occitania (au niveau de langue trop souvent calamiteux), et surtout de la fréquentation de quelques cours à l’université.

            Mais pourquoi le faire en français ? La question se pose, et c’est une question toute nouvelle pour moi. Pourquoi est-ce que j’entreprends d’écrire en français sur l’occitan et non l’inverse ? Je ne sais trop comment les choses iront de l’avant, ni d’ailleurs si elles iront tout court, mais la réponse provisoire paraît simple : la conviction de ne pouvoir prétendre à une sûreté d’expression suffisante en òc. Il y a peut-être aussi une autre raison : s’il arrive que ces lignes finissent par devenir publiables, je voudrais qu’elles contribuent à susciter le trouble et le malaise dans l’usage même de la langue maîtresse.

             Enfin, cette décision d’écrire est sans doute précipitée, parce que je suis encore très ignorant sur le sujet, mais c’est aussi que j’ai peur de devenir trop vite savant : le savoir universitaire me paraît à la fois susceptible d’escamoter le problème de la langue comme problème personnel et d’affaiblir la critique politique. Je voudrais plutôt me donner les moyens d’une appropriation critique de savoirs, dont je sais par avance qu’ils sont presque toujours au service d’idéologies que je récuse, où dans lesquelles je ne me reconnais que par tactique.

***

Daissatz nos crebar

           L’expérience la plus dure, commune sans doute à tous ceux qui cherchent à renouer le fil rompu d’une pratique familiale, intergénérationnelle de la langue, est de se heurter au refus narquois, agacé ou amer de ses propres parents. Dans l’effort d’apprentissage et de transmission, ils voient quelque chose comme une sorte de snobisme citadin, d’impudeur aussi envers eux et finalement de mépris. Car il est bien clair, à leurs yeux, que c’est « leur » patois et non le nôtre, et qu’à cet égard nous n’avons rien en commun. Elle est la langue de leur monde qui doit disparaître avec eux et ils voudraient bien qu’on les laisse crever tranquilles. Ils se plaignent bien sûr de la désertification et du silence qui croît, à mesure que meurent un à un leurs interlocuteurs... Mais comment pourrions-nous imaginer que notre bavardage déplacé et maladroit puisse compenser une telle perte ? Il ne fait que leur en donner un sentiment plus aigu et plus désespéré. Aussi se montrent-ils volontiers blessants, soulignant la qualité déplorable de notre accent ou de notre scansion, l’incongruité de notre vocabulaire appris dans les livres, etc.

***

Monsieur Dont-dont

           « … dans aucune des langues dont il est question n’existe le vocabulaire des sciences et des techniques dont je suis en charge dans l’enseignement professionnel »[1]. J’ai vu sur le stand d’une librairie occitane au forum des langues de Decazeville un glossaire occitan des années 70, entièrement consacré au vocabulaire technique du nucléaire : il m’a paru saugrenu et dérisoire. Aujourd’hui, je regrette de ne pas l’avoir acheté. Je l’aurais envoyé à monsieur le ministre avec un petite lettre où j’aurais tenté de lui expliquer que sa haine des patois n’a aucune raison d’être, qu’il fantasme des ennemis politiques là où il pourrait trouver tout aussi bien des alliés, s’il faisait preuve d’un peu de tolérance et d’abord de simple bon sens. Mais à la fois, je pense exactement le contraire, et il ne fait aucun doute que cette haine est symptomatique d’une conception foncièrement autoritaire et en fait crypto-totalitaire en matière de politique linguistique et culturelle. Cette conception et ces pratiques politiques ne sauraient être évidemment assumées comme telle, parce qu’elles sont en contradiction flagrante avec les principes dont elles se réclament. On peut et on doit mettre cette contradiction en évidence et la dénoncer, appeler à plus de bon sens, de logique et de cohérence, mais cela ne suffit pas ; la haine du patois est toujours là.

Dans ces affaires de langue, j’ai souvent l’impression naïve que la seule invocation du bon sens et des valeurs démocratiques devrait suffire à convaincre les plus récalcitrants et, à la fois, je constate que même les arguments les plus évidents et consensuels ne peuvent faire changer d’avis ceux-là mêmes qui sont prêts à reconnaître la faiblesse logique de leur position (le fait qu’elle soit en contradiction avec leurs propres principes éthiques et politiques). Le cœur du problème est peut-être à chercher dans ce nœud de passions négatives, de préjugés identificatoires et d’habitudes invétérées qui constituent la paranoïa française de la langue supérieure, unique, exclusive, cernée de toute part, menacée au dehors et au dedans, par le haut et par le bas, par l’anglais et l’arabe, le corse et le breton, les créoles et les argots.

***

Négationnisme linguistique

           On entend souvent, on lit souvent que les discussions autour des langues « régionales » n’ont aucun sens, parce que ces « langues » ne seraient plus parlées par personne. On leur reconnaît donc le statut de « langues », mais uniquement à titre posthume… Bien sûr des vivants tentent de se faire entendre pour dire qu’ils les parlent encore, ou à nouveau. Mais les arguments du négationnisme linguistique sont imparables : enlevez les vieux qui vont crever bientôt, les enfants des écoles par immersion, contraints à une pratique absurde, et quelques extrémistes à la fois vichistes et soixante-huitards attardés (çò ditz Mélanchon), heureusement en nombre dérisoire, et il ne reste personne. Et il n’y a aucun sens évidemment à dépenser les deniers publics pour entretenir artificiellement des langues qui ne sont en fait plus parlées par personne. Mais il est une forme de négationnisme plus violent encore, plus exaspérant et terrible : c’est celui qui consiste à faire un silence absolu sur la question linguistique. Par exemple on entend sur France Culture (Pays d’ici) des heures d’émission sur la vie dans les Cévennes sans que ne soit une seule fois évoquée, d’aucune façon, la présence de la langue, ou sous une forme plus populaire, on édite des dictionnaires de prénoms « traditionnels » « régionaux » tous français. C’est évidemment la même chose pour les livres de contes des veillées basques ou bretonnes, pour les livres de cuisine, etc. Les exemples sont légion. Ainsi, le négationnisme linguistique, qui fait du français la langue éternelle et unique du territoire national, porte-t-il aussi bien sur le passé que sur le présent. Aux revendications régionalistes actuelles, on oppose encore, sans aucun scrupule, peut-être même sans se rendre compte de la contradiction, les morts de quatorze dix huit, dont une majorité sans doute n’avait pas le Français comme langue maternelle.

J.-P. C.


teatro

Piccolo Teatro Scorranese

Li cumprumessi sposi


[1] Déclaration de Jean-Luc Mélenchon, à l’occasion d’une question parlementaire sur la création d’un centre de préparation au Capes d’occitan à Nice, cité par la Setmana, n° 364.

Posté par tavan à 11:32 - soscadissas - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

16 janvier 2007

Patois bourbonnais, bourguignon et verlan : le traitement des langues minoritaires à l’Assemblée nationale

Les mêmes scènes de bizutage linguistique se répètent dans l’hémicycle, d’année en année, à l’occasion de la proposition d’amendements visant à la modification de l’article 2 de la Constitution (« La langue de la République est le français »), et l’affaire se termine invariablement par la victoire caractérisée des députés hostiles aux langues minorisées.

On se souvient peut-être du long débat du 21 novembre 2002, où Marc Le Fur (député UMP des Côtes d’Armor) avait présenté un amendement pour compléter le premier alinéa de l’article par les mots « dans le respect des langues régionales, qui font partie de son patrimoine ». François Bayrou avait proposé d’ajouter « et la défense » après « respect », car disait-il, le respect ne suffit pas. L’amendement avait été repoussé à 50 voix contre 39[1]. Le 26 janvier 2005 une initiative similaire se solda par un résultat plus maigre encore (46 voix contre 25)[2]. La dernière tentative date du 13 décembre : le même Marc Le Fur, proposait, à l’occasion de la discussion du projet de loi constitutionnelle sur la Nouvelle-Calédonie, un amendement visant à insérer dans l’article la précision « dans le respect des langues régionales qui font partie de notre patrimoine »[3]. Nouveau refus : 44 pour, 57 contre…

Le progrès est net, mais en parlant de respect des langues, sa pratique est loin d’être acquise à la chambre des députés. A peine a-t-il le temps de prononcer les mots de « langues régionales » que Marc Le Fur est interrompu par Gérard Charasse, député de l’Allier (non inscrit membre du PRG), qui lance : « le patois bourbonnais ! » apparemment comme un quolibet du plus grand comique. Le Fur continuait, imperturbablement : « La République s’honorerait à manifester d’une manière quelconque son respect, son attention, sa bienveillance à l’égard des langues régionales ». « Le patois bourbonnais… » il faudrait tout de même que Gérard Charasse, qui publie sur son blog les nombreuses protestations suscitées par son bon (?) mot, sans s’expliquer pour autant, nous dise ce qu’il voulait signifier par là, étant donné que sa participation au débat s’est limitée à ces trois mots. On peut cependant faire des suppositions : il s’agit apparemment de ridiculiser toute revendication concernant les « langues régionales » en ramenant celles-ci à de vulgaires patois (pardon pour le pléonasme !) parce que, comme on l’a souvent remarqué ci, quand on a dit « patois », on a tout dit, et « bourbonnais » , dans la bouche du député de la région – car ce Charasse là est député de l’Allier –, vous a un air bonhomme de province bêtasse, de Bécassine gardant ses oies avant de rejoindre la capitale. On voit en tout cas d’emblée la haute considération de l’élu pour la culture linguistique de sa circonscription.

Mais d’abord, qu’entend-il par « bourbonnais » (mettons de côté le mot de patois) ? En effet, il devrait savoir que terme est ambigu, pouvant désigner aussi bien des variantes dialectales de l’occitan, parlé dans le sud de la région (un bon bout de ce que l’on appelle le « croissant »), que des parlers relevant de la langue d’oïl (encore en usage dans la moitié nord). Donc notre député aurait dû au moins utiliser un pluriel, mais savait-il seulement de quoi il parlait ? On peut en douter… Son attitude en tout cas, est tout à fait comparable à celle de Jean-Pierre Soisson (UMP), qui interrompit lui aussi l’orateur en criant « Vive le français ! » comme s’il se lançait dans un assaut désespéré pour reconquérir le drapeau national dérobé par l’ennemi. Surtout, lors du débat de 2005, alors que le rapporteur Pascal Clément et divers membres de l’assemblée énuméraient les noms de langues méritant d’être citées dans le débat (à vrai dire ce moment de l’échange, qui se référait à l’épisode 2002, n’est pas d’une grande clarté, comme on pourra le constater), Soisson s’était écrié « En tout cas, pas le bourguignon ! Si l’Assemblée nationale ne défend pas le français, à quoi servons-nous ? ». « Pas le bourguignon… » Là aussi bien des questions se posent… entend-il par bourguignon le français lui-même, son français de député de l’Yonne ? Ou bien reconnaît-il l’existence de ce dialecte de la langue d’oïl, qui eut ses heures de gloire littéraire, le bourguignon-morvandiau, considéré comme l’une des langues de France par la DGLFLF ? Quoi qu’il en soit, il s’agit là aussi d’évoquer la région de sa circonscription, dans une représentation qui la place immédiatement dans une relation d’absolue dépendance culturelle (et bien sûr politique) consentie envers Paris et l’île de France, une sorte d’évidence sans appel, qui relègue par extension toute autre langue que le français présente sur le territoire national (évidemment territoires d’outre-mer compris) dans l’indignité et la dérision. Cela n’empêche d’ailleurs pas souvent ceux qui ont ce type de réaction (les hommes politiques comme les autres) de revendiquer une affection profonde pour le « patois » de leurs ancêtres ou de leurs villages. Lors du débat de 2002, Pascal Clément (UMP), qui en sa qualité de rapporteur (déjà), conduisit une lutte sans merci contre les propositions d’amendement (« il serait dangereux de les inscrire dans la Constitution »), y alla de « deux souvenirs » personnels : « Mon grand-père avait été placé en 1914 à la tête d’une section de sa région car ces hommes ne parlaient que le patois. Et moi-même, lorsque j’étais tout jeune maire, j’avais constaté que nombre d’anciens ne s’entretenaient qu'en patois ». L’ancien maire de Saint-Marcel-de-Félines n’a aucune hostilité à l’égard du « patois », mais il veut sans doute dire qu’il y a beaucoup plus de panache à mourir pour la patrie en parlant français que patois, et qu’une conversation en français est autrement civile dans la langue de l’Académie et des salons. Or cet immense progrès de la culture, selon lui, est mis en cause par les revendications linguistiques de ces patois qui prétendent usurper le nom de langue. Ce jour de novembre 2002, il fut vigoureusement appuyé par Jacques Myard (UMP, né à Lyon) qui entre deux sorties virulentes confessa : « Moi aussi, j’ai parlé patois ». Comprenons bien, il y a là une certaine roublardise démagogique : « parler patois » cela fait peuple, cela sent son terroir à l’ancienne… René André (UMP), lui aussi entièrement hostile à l’amendement, y alla de son couplet breton : « Nous sommes tous attachés à la langue de nos régions, moi le premier ! « O Breiz ma bro, Bro goz mazadou ! »[4]. Il se permit même de régaler l’auditoire d’une anecdote historique en forme d’apologue : « En 1870, Napoléon III, en visite au camp de Conlie, se félicitait de l’ardeur guerrière des fantassins bretons, qu’il entendait répéter « A la guerre ! A la guerre ! », sans se douter un instant que les malheureuses recrues ne souhaitaient qu’une chose : rentrer à la maison : « Ar ger ! » (Sourires) Voulons-nous susciter ce type d’incompréhension ? ». Apologue intéressante du reste, puisque dans cette historiette évidemment fort sujette à caution, c’est le pouvoir qui se méprend sur ce que lui disent les citoyens, et l’idée de derrière, sous cette plaisante équivoque, est bien qu’un peuple qui parle une autre langue que ceux qui le gouvernent n’est pas fiable. Du reste, on raconte aussi que si Gambetta tardait autant à armer ces 80 000 fantassins bretons qui croupissaient dans un camps sans baraquements, mal vêtus et mal nourris, c’était par crainte du « péril chouan ». Mais foin de vérité ou même de vraisemblance, l’important pour le député de la Manche était de faire rire ­– et notons qu’il y parvint –, pour mieux avancer l’argument le plus imbécile qui soit : à savoir, et très explicitement, que si l’on enseignait les langues régionales, alors les Français ne se comprendraient plus entre eux, allant jusqu’à dire, contre les données les plus élémentaires des études sur le bilinguisme, les mots suivants : « l’enseignement du français est-il à ce point performant qu’il faille le rendre plus difficile encore ? » (vous avez bien lu, le français devient plus difficile si l’on apprend aussi une autre langue !). Jean-Pierre Balligand (socialiste, député de l’Aisne) eut beau dire que le « bilinguisme est une chance », rien n’y fit. Victorin Lurel (socialiste, élu de la Guadeloupe) ne fut pas plus entendu, qui déclara : « M. le ministre et le président Clément n’ont pas la chance d’appartenir à une société multiculturelle. Je peux vous assurer que le bilinguisme est une richesse. J’ai été élevé en créole, et je suis élu de Saint-Martin : les enfants de Saint-Martin maîtrisent le français, l’anglais, le papamiento qui est la langue de Curaçao, le créole et l'espagnol... Le créole n'est pas un patois, c’est une langue. En 1870, quand les Alsaciens demandaient à être Français, ils entendaient l'être en allemand. Car être Français, c’est vouloir être Français, conformément à la conception élective de la nation que Renan et Fustel de Coulanges opposaient alors à la conception ethnique de Mommsen ». Mais que valent l’appel à l’expérience du multilinguisme, que vaut le rappel à la conception élective (aujourd’hui complètement oubliée) et donc non linguistique de la nation[5], face à l’apologue des bretons de Napoléon III, et à l’invocation rédhibitoire, parce que censée être cocasse, du bourguigon ? Dans la même veine, Jacques Myard proposa même d’ajouter le verlan à la liste des langues régionales. L’assimilation à l’argot visant évidemment, comme l’identification au patois, à dévaloriser l’objet du débat et à rendre la discussion dérisoire. Le Fur, ce jour là, pourtant du même parti (mais la question des langues régionale divise en fait tous les partis, à l’exception peut-être de l’UDF), eut en tout cas bien raison de reprocher à ses camarades (je ne suis pas sûr que le terme convienne) de véhiculer « des lieux communs au risque de tomber dans la caricature folklorisante ».

guizot_perroquet_3
Daumier. Le perroquet de Guizot

A mon sens, ces « lieux communs » en disent plus long que les arguments juridiques et politiques invoqués pour rejeter les amendements à cet article ajouté à la Constitution en 1992 soi disant pour faire front contre l’invasion de l’anglais et utilisé aujourd’hui pour combattre les langues minorisées. Ou plutôt ces clichés humiliants révèlent la violence symbolique qui s’exerce sur les cultures et les langues minoritaires, une violence le plus souvent largement intégrée par les dépositaires et les locuteurs de ces langues même, une violence normale et normée, puisque institutionnalisée et même inscrite dans la loi fondamentale de la nation française. Ce rapport de domination sans appel, foncièrement incompatible avec toute pratique démocratique en la matière, est à la racine de tous les arguments que l’on fait valoir pour maintenir le statu quo national et achever (car c’est bien de cela qu’il s’agit) l’entreprise abolitionniste initiée par les jacobins de 1793. Or voilà que la persistance de revendications linguistiques un peu partout sur le territoire, l’existence de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires (signée mais non ratifiée par la France), la présence, fantomatique certes mais néanmoins embarrassante, de la DGLFLF[6], le principe promu par l’UNESCO d’un patrimoine immatériel de l’humanité comprenant les langues, empêchent de terminer le boulot sereinement et en toute conscience. D’autant plus que le même labeur d’éradication doit être sans relâche renouvelé à l’égard de chaque nouvelle vague d’immigrés, qu’il s’agit d’intégrer en la passant au kärcher du monolinguisme. Sans parler de l’anglais avec lequel il faut bien compter (au deux sens du terme), et de l’appartenance européenne qui semblerait exiger que l’on s’intéressât aux langues nationales de nos voisins. La solution actuelle, sur tous ces fronts linguistiques, est le replis sur la seule et unique langue nationale (exception faite de l’anglais « commercial »), un replis dont il est cocasse de voir qu’il est sans cesse justifié par le combat du communautarisme et des identités, alors qu’il en est l’expression la plus caricaturale. Il y a là, de fait, un choix politique, assez largement partagé par des élus de toutes tendances, masqué derrière un discours d’apparat sur « la diversité culturelle » et surtout justifié par des arguments économiques : il ne faut plus payer les enseignements inutiles (ceux que l’on juge tel), parmi lesquels les langues en général, mortes et vives, et les langues régionales en particulier[7].

Qu’il s’agisse, concernant les « patois », de terminer enfin le boulot de l’abbé Grégoire, est clairement signifié par certains. Ainsi Pascal Clément, lors du débat de 2005, rappela-t-il, comme il l’avait déjà fait en 2002, « tout l’effort de la IIIe République - et peut-être faut-il remonter plus loin -, tout l’effort des hussards noirs de la République […] Nous nous situons donc au terme d'une phase extrêmement lente d’unification de la langue : ce n'est que depuis peu que tout Français a la possibilité de comprendre la langue française. Il y a peu en effet, après la Seconde Guerre mondiale, on trouvait encore dans nos villages des personnes qui ne parlaient et ne comprenaient que le patois. La République a mis beaucoup de temps pour parvenir à cette victoire ». A aucun moment, dans cette vision de l’histoire, l’acquisition du français n’est séparée ni séparable de la disqualification des autres langues en « patois » et du dénie de les considérer comme vecteurs de culture, avec le français et non contre lui. La victoire de leur République (car cette conception de la République n’est certes pas la nôtre) n’est pas seulement l’alphabétisation (qui peut se faire en toute langue), mais la « victoire » du français, si longue à venir, contre les « patois ». A partir de là, de toute forme de bilinguisme ne saurait être qu’une trahison de la langue de la République.

Dans le cadre d’une telle conception exclusivement francophoniste de la République, qui continue à se justifier par la vocation prétenduement universelle de la langue dite des droits de l’homme (fausse et absurde, car les droits de l’homme se déclinent évidemment en toutes les langues, et l’invocation du français comme leur langue naturelle est une négation pure et simple de leur universalité même), l’invocation de la « diversité culturelle » ne saurait être autre chose qu’une formule obligée. On sait que le président de la République s’est montré, dans certains de ses discours, un fervent défenseur de cette diversité, et lors du débat de 2005, Jean-Yves Le Drian (député socialiste du Morbihan), l’avait fait valoir : « Je me souviens de déclarations assez fortes du Président de la République au Canada, à propos de la langue inuit. Il disait notamment que lorsqu'une langue n'est pas reconnue, c’est une partie du patrimoine de l'humanité qui disparaît ». En réalité le texte de l’allocution de Chirac, prononcée le 6 septembre 1999 devant l’Assemblée territoriale de Ninavut[8], si Drian se réfère bien à cet épisode, est d’une parfaite ambiguïté. En effet, le chef de l’État y défend les revendications culturelles des Inuits mais, étrangement, en les mettant sur le même plan les revendications culturelles de la francophonie : « nous devons encourager et promouvoir nos créations, nous battre et imposer nos langues, nos cultures, nos traditions sur les nouveaux réseaux de l’information » : dans le cas d’espèce ce « nous » recouvre les langues, cultures, traditions des Inuits et… celles de la francophonie. Le contexte est très clair, il n’est fait aucune référence aux langues et cultures non francophones du territoire français, en dehors de celles des « peuples premiers » : « Nous devons aussi protéger et faire connaître notre patrimoine. Rien n'est plus important pour la culture humaine que de conserver et de vivifier l’ensemble de ses racines. J’ai voulu, c’est vrai, qu’en France on reconnaisse ce que nous nous appelons les peuples premiers ». Donc les peuples d’outre-mer susceptibles de relever de la notion de « peuples premiers » peuvent se prévaloir dans leurs revendications des discours du Président, mais certainement pas les Corses, les Bretons ou les Occitans, ni a fortiori les Créoles qui ne sauraient prétendre à la primauté ou primalité (ce n’est pas le lieu ici de s’interroger sur cette notion de « peuples premiers », primat qui tant les rapproche des primates) : dans le discours présidentiel, ils passent à la trappe, ou plutôt sont censés se fondre dans le grand fleuve de la francophonie.

Les raisons profondes du refus de modifier l’article 2 et d’abord de son introduction sont donc à rechercher, selon moi, dans la peur panique d’une réelle démocratisation de la vie culturelle et linguistique et des effets qu’elles pourraient avoir sur le centralisme français et donc sur les élites aux commandes étroitement monolingues et, en matière de culture, monomanes (hors de nos classiques, point de culture).

Si la Constitution était modifiée il deviendrait sans doute possible de demander plus d’engagements de l’État en faveur des langues régionales, en matière d’éducation (l’intégration au service public des écoles immersives par exemple, refusée par le Conseil d'Etat au motif de l’article 2, plus de classes bilingues dans le public, etc.) et d’aide à la culture. Même si François Baroin, représentant du gouvernement lors du dernier débat, l’a nié avec véhémence et arrogance, la porte serait enfin ouverte à la ratification de la Charte européenne. Celle-ci, comme on le sait, fait pousser les hauts cris à nos fanatiques du français, à grands recours de langue de bois républicaine : « la charte, a rappelé Baroin (mêmes propos de Clément lors des débats précédants), porte atteinte à l’unité du peuple français, à l’indivisibilité de la République et à l’égalité devant la loi, en conférant des droits spécifiques à des groupes de locuteurs de langues régionales ou minoritaires ». En vérité, ces arguments, sont pour le moins étonnants. En quoi la reconnaissance de droits linguistiques compromet-elle, en soi, l’unité, l’indivisibilité et l’égalité ? Nous sommes là dans le domaine des abstractions lyriques. En quoi, la charte conduit-elle à reconnaître des droits spécifiques à des groupes de locuteurs ? Ces droits ne sont pas spécifiques à des groupes, puisqu’ils concernent potentiellement tous les citoyens qui désireraient apprendre ces langues et l’invocation anti-communautariste, selon lequel les locuteurs se replieront fatalement et resteront enclavés sur un territoire, est un faux argument, car il n’y a pas de raison de ne pas permettre aussi l’apprentissage de ces langues ailleurs que dans les régions où elles se parlent. Il existent d’ailleurs des formations en breton ou en occitan en Île de France, pour divers niveaux de scolarité, et l’expérience montre que les usagers, en région parisienne comme dans les territoires d’origine, n’obéissent en rien à une quelconque logique de replis communautariste. Il s’agit bien plutôt de faire valoir un droit pour tous, actuellement bafoué (car à l’exception de la Corse, l’offre d’apprentissage linguistique est dérisoire ou inexistante), et non des droits spécifiques. Quant aux principes intangibles d’unité et d’indivisibilité, on comprend mal en quoi ils seraient menacés par le bilinguisme, voire par le multilinguisme ; encore faut-il accepter de dissocier, comme Renan et Fustel de Coulanges l’ont fait en leur temps, l’appartenance nationale et l’unité républicaine, des particularités culturelles et linguistiques. C’est d’abord une réalité historique, puisque la France telle qu’on la connaît, pour le meilleur et pour le pire, s’est construite avec la sueur, le sang et les larmes (le grand père de Pascal Clément à Verdun en savait quelque chose) de générations successives de citoyens qui ne parlaient pas, ou pas seulement le français.

J.-P. Cavaillé

Voir également l'article de Pierre Encrevé publié dans Libération



[1] Pour le texte du débat http://www.assemblee-nationale.fr/12/cra/2002-2003/073.asp

[2] http://www.assemblee-nationale.fr/12/cri/2004-2005/20050126.asp

[3] http://www.assemblee-nationale.fr/12/cri/2006-2007/20070093.asp#P807_224088

[4] Bro gozh ma zadoù : Vieux pays de mes pères. hymne breton.

[5] Voir Fustel de Coulanges, L'Alsace est-elle allemande ou française : réponse à M. Mommsen, (1870). http://www.bmlisieux.com/curiosa/alsace.htm

[6] Délégation Générale à la Langue française et aux Langues de France. Il est frappant de voir que le syntagme même de « langues de France » est absent de tous les débats et discours parlementaires. A quoi sert donc la DGLFLF, qui relève du ministère de la culture, si elle n’a pas même les moyens de faire prendre en compte la notion qui en justifie l’existence – celle de « langues de France » – par les ministres et les grands commis de l’État.

[7] Un exemple récent : les justifications données par le directeur du Service Interacadémique des Examens et Concours d’Arcueil pour justifier en clair le refus d’accepter à l’avenir l’inscription de candidats à l’épreuve d’occitan au baccalauréat dans cette académie, à moins que les parents des inscrits n’acceptent de prendre en charge les « frais de la certification de l’épreuve » ! (source : CREO de la Talvera).

[8] http://www.elysee.fr/elysee/francais/interventions/discours_et_declarations/1999/septembre/allocution_prononcee_par_m_jacques_chirac_president_de_la_republique_devant_l_assemblee_territoriale_du_nunavut-iqaluit.1543.html

Posté par tavan à 22:32 - soscadissas - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1