Mescladis e còps de gula

blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique.

18 septembre 2007

Le « patois » des historiens

Dès lors que l’on a montré combien les linguistes qui ont recours au terme de patois et affirment l’utiliser pour désigner une catégorie scientifique restent, quoi qu’ils prétendent, redevables aux emplois les plus péjoratifs du mot dans la langue courante, on ne s’étonne guère de retrouver ces derniers dans l’usage qu’en font les chercheurs d’autres disciplines. Cela est particulièrement intéressant à observer dans les travaux des historiens, qui sont presque naturellement amenés à partager les préjugés les plus grossiers présents des documents qu’ils étudient ; préjugés, dont il semblerait pourtant que leur profession exigeât qu’ils se déprissent. Les choses sont du reste singulièrement aggravées par le fait qu’ils sont justement confortés par certains spécialistes du langage, sans parler de tous les textes littéraires contemporains disponibles sur la question, et dont on a vu combien, à travers un exemple (l’article de Thierry Laget, « Doujé mou de patué »), ils continuent à véhiculer les mêmes lieux communs, quels que soient leurs efforts pour s’en affranchir. Il est certains mots qui sont de véritables pièges idéologiques et « patois », sans nul doute, est de ceux-là.

Il ne s’agit pas ici de constituer un sottisier sur les langues minorées à partir des usages du terme de patois dans le monde francophone, mais plutôt de prendre toute la mesure de ce qu’engage le refus de se soumettre aux hiérarchies, taxinomies, définitions à travers lesquelles la domination linguistique et culturelle s’impose et trouve sa légitimité. Nous sommes en effet dans une situation tout à fait comparable à celle dans laquelle se sont trouvés si longtemps les femmes ou les homosexuels, et dont elles/ils commencent désormais à sortir. La comparaison avec les peuples colonisés, qui s’impose aussi, en dit trop et pas assez, car la relation, pour le coup, relève de l’identité, du moins sur le rapport de la domination linguistique et culturelle. D’ailleurs, le mot de « patois » fut très longtemps utilisé pour désigner les langues de ces peuples, et il y a deux ans encore le mot fut tout naturellement employé dans le pré-rapport Benisti sur la délinquance juvénile, dont l’une des causes serait l’emploi, dans les familles d’immigrés ; du « patois du pays ». Mais il en allait tout autrement sur le plan de la citoyenneté, où l’égalité de droit était bien, du moins en principe, reconnue ; ce qui on le sait ne fut certes pas le cas des colonisés. Aussi la comparaison des « patoisants » avec ces derniers, du fait de cette identité partielle et seulement partielle, si elle n’est pas dûment analysée (ce que je ne saurais faire ici), apporte-t-elle plus de confusion que de clarté. C’est le cas, me semble-t-il, avec l’ouvrage dont on parlera tout à l’heure. Du coup, la comparaison avec les « minorités » tout à fait différentes formées par les homosexuels et les femmes (une fausse minorité, finalement comme longtemps le furent les patoisants), me semble-t-elle plus pertinente. Ces « minorités » avaient à combattre simultanément sur tous les fronts, car tous les domaines de la culture – la littérature, le théâtre, la danse, la peinture – étaient saturés des images qui justifiaient la minoration des unes et la répression des autres, et la science elle-même, y compris dans ses formes les plus modernes (médecine, psychanalyse), produisait un discours qui, de fait, justifiait l’ordre social établi, l’étroite soumission et minoration des unes et l’assignation des autres à la pathologie et à la perversion. Si nous ne parvenons pas à accomplir une révolution similaire à celle qu’elles/ qu’ils ont accompli contre la culture et les savoirs établis par la production de nouvelles formes de culture et de nouveaux types de savoirs (women studies, queers studies, etc.), nous ne pourrons jamais sortir de cette situation objective de domination et d’aliénation linguistique qui est la nôtre, dès lors que nous prenons la parole (et la plume) en un idiome stigmatisé comme « patois ».

Ce combat est bien sûr un combat politique, puisqu’il s’agit de mettre en cause un rapport de domination ; ceux qui considèrent celui-ci comme un combat de libération nationale ont le droit de le faire, mais on peut certainement le concevoir d'une tout autre manière, comme une exigence de démocratie à laquelle l’invocation du principe national, en tant que tel, ne saurait d’aucune façon être une réponse satisfaisante ; que l’on appelle de ses vœux des nations correspondant aux territoires où ces langues sont (et surtout étaient) parlées, qu’il s’agisse d’en appeler, comme on le fait depuis la Terreur, à la nation française une et indivisible pour justifier l’écrasement des « patois », voire même que l’on fasse jouer ce même principe, comme tente de le faire Claude Sicre, en faveur des langues de France en appelant à leur « nationalisation ».

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La route du patois à Houdain, près de Béthune

Les indigènes dans la République

            Pour en revenir aux écrits des historiens, je propose d’en lire ici un d’un peu près : le chapitre VI du fameux livre d’Eugen Weber, l’historien californien récemment disparu, Peasants into Frenchmen, traduit en 1983 sous le titre, autrement plus « soft » de La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale (1870-1914)[1] intitulé « Des langues à foison » ; un livre sans aucun doute important, fondé une documentation très impressionnante et porteur d’une thèse très provocante, dont on ne peut certes dire qu’elle jouit d’une grande publicité. Weber montre en effet que l’idée moderne de nation, « en tant qu’ensemble de populations unies selon leur propre volonté et ayant certains attributs en commun (au moins l’histoire) », sans cesse mobilisée dans la France du XIXe siècle, ne correspondait en rien à la réalité. Il n’hésite pas à considérer le pays, à l’intérieur de ses propres frontières, comme un « empire colonial » : « On peut voir le fameux hexagone comme un empire colonial qui s’est formé au cours des siècles, un ensemble de territoires conquis, annexés et intégrés dans une unique structure administrative et politique, nombre de ces territoires possédant des personnalités régionales très fortement développées, et certaines d’entre elles des traditions spécifiquement non- ou antifrançaises. Un rappel partiel nous servira d’aide mémoire : au XIIIe siècle, le Languedoc et les régions du centre ; au XVe siècle l’Aquitaine et la Provence ; au XVIe siècle, la Bretagne ; au XVIIe siècle la Navarre, le Béarn, le Pays Basque, le Roussillon et la Cerdagne, une partie de l’Alsace et des Flandres françaises, la Franche-Comté ; au XVIIIe siècle le duché de Lorraine, la Corse, l’État pontifical du Comtat Venaissin ; au XIXe siècle, la Savoie et Nice. En 1870, cet ensemble – et le reste – formait une entité politique appelée France, royaume, empire ou république, organisée par les conquêtes  et par les décisions administratives ou politiques prises à (ou près de) Paris » (p. 689-690). Weber ose même citer, en exergue de son chapitre conclusif, les Damnés de la terre de Frantz Fanon : « Le colon s’arrête dans son travail d’éreintement du colonisé que lorsque ce dernier a reconnu à haute et intelligible voix la suprématie des valeurs blanches »[2]. Sur le rapport de la langue et de la culture, le provincial « patoisant » est indiscutablement dans la situation du colonisé de Fanon, même si, comme je l’ai déjà dit, à la différence immense des colonisés des colonies, il est considéré en principe comme un citoyen à part entière, à condition (car les conditions sont nombreuses) de donner sa vie chaque fois que l’État central l’exige, de payer ses impôts et de désapprendre le « patois » au profit du français, ce qui devient de fait une contrainte légale avec l’instauration de l’école obligatoire, où le processus d’acculturation poursuit le double but de l’inculcation du français à tous les citoyens et de l’éradication de tout autre forme de langue. Qu’il y eut des exceptions à la mise en œuvre de ce programme ne fait que confirmer la règle et si les résistances ont bien existé, il vint un jour où, faute d’une expression politique efficace (c’est-à-dire véritablement populaire), elles ont fini, comme on le sait, par lâcher ; lorsque la transmission familiale s’est interrompue, y compris chez les paysans.

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Le patois obstacle à l’éducation/ propagande

Le chapitre du livre de Weber est des plus intéressants parce qu’il apporte effectivement des éléments de savoir considérables sur la question de la généralisation de l’idiome national et de l’affaiblissement des « patois » entre 1850 et 1950 (l’auteur excède en effet largement la période annoncée dans le titre), tout en produisant en fin de compte, le plus souvent, une insidieuse légitimation du processus qu’il décrit, par le récit historique et le vocabulaire. L’objet même, malgré quelque tentative brouillonne, n’est pas redéfini : le « patois » tel qu’il l’entend, somme toute, correspond foncièrement à la définition qu’en donne les colonisateurs francophones et qu’ils parvinrent à inculquer aux colonisés avec succès. En outre, bien que paru initialement en 1976, ce livre reste aujourd’hui pour ce chapitre aussi une référence souvent citée, autorisant les historiens modernes et contemporains à utiliser la notion de patois sans aucune précaution, c’est-à-dire, sans aucune distance critique.

            Ce chapitre a cependant le grand mérite de faire apparaître combien « le thème du patois » fut problématique pour l’image de soi d’une nation qui faisait de « la » langue, la langue « claire et pure »  des auteurs classiques d’ancien régime et des Lumières, le lieu même de son unité et son identité symboliques, alors même que celle-ci n’était parlée que par une minorité de citoyens. Tellement, du reste, que a posteriori certains historiens, nous dit Weber, vont jusqu’à faire comme si ce problème n’avait existé : « En 1907, un lauréat de l’Académie déclarait que le parler populaire et le langage littéraire venaient de la même source : le vieux français. En 1966, le directeur du service de la recherche pédagogique du ministère de l’Éducation disait que le triomphe du français sur le latin dans les écoles constituait l’affirmation du « langage du peuple »[3]. En 1968, quand Antoine Prost publia son excellente histoire de l’éducation française, l’Enseignement en France, 1800-1967, nous y cherchâmes en vain ne fût-ce qu’une allusion au problème dont les maîtres d’écoles se plaignirent pendant tout le XIXe siècle : le fait qu’une grande partie de leurs élèves ne parlaient pas (ou parlaient à peine) le français » (p. 116). L’auteur note en outre que la dernière statistique qu’il a pu trouver sur ce sujet « embarrassant » remonte à 1863. Il y aurait une étude à mener sur l’absence à peu près complète de statistiques et l’extrême réticence, aujourd’hui encore, de l’INSEE à prendre en compte la question du multilinguisme. Il s’agissait autrefois, et Weber en parle beaucoup, de masquer les très grandes difficultés rencontrées dans l’imposition du français ; là où aujourd’hui on veut dissimuler autant que possible l’existence d’un nombre de locuteurs encore significatifs, qui pourraient transformer la reconnaissance de leur existence en revendications linguistiques.

            Son analyse dans l’ensemble est juste : il était très difficile d’assumer un tel écart entre les aspirations d’unité et d’uniformité linguistique partagées par la plus grande majorité des élites politiques et intellectuelle et la réalité effective. Sous l’Ancien Régime l’unité administrative importait seule et s’accommodait fort bien de la diversité linguistique. « On lui attacha de l’importance lorsqu’elle apparut comme une menace de l’unité politique – c’est-à-dire idéologique […] un régime qui cherchait à instruire et intégrer avait besoin d’un instrument d’information et de propagande efficace ; mais il pouvait difficilement en avoir un si la population ignorait le français » (p. 114). L’uniformité linguistique était nécessaire pour l’imposition de cette nouvelle forme de pouvoir, qui requérait la participation active d’individus-citoyens libérés (c’est-à-dire privés) de toutes leurs anciennes attaches et de leurs particularismes. Or, Weber montre que cette politique linguistique des révolutionnaires fut un échec : « le seul rescapé du naufrage fut le principe lui-même », qui n’allait réellement commencer à porter ses fruits que bien plus tard, sous la troisième république. Il faut, écrivait à cette époque le critique Francisque Sarcey, « que tous puissent lire le même journal, parti de Paris, qui leur apporte les idées élaborées par la grande ville » (p. 115). Ce rêve mit du temps à se réaliser, il est devenu aujourd’hui la marque même d’une aliénation tellement réussie que peu de gens, finalement, perçoivent son évidence grossière, abonnés à la presse locale pour les chiens écrasés, les morts et les notabilités, et lecteur occasionnels des journaux sérieux de la capitale, où il n’est à peu près jamais question des insignifiantes tribulations des « provinciaux ».

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La critique des sources et ses limites

Au fil de cette reconstruction extrêmement documentée, Weber critique opportunément les sources qu’il utilise. Les données de 1863, selon lesquelles 8381 communes sur un total de 37510 ne parlaient pas français, sont à considérer « avec circonspection, car le ministère de l’Instruction publique avait toutes les raisons d’exagérer ses succès et de dissimuler ses  échecs » (p. 109-110). Comment croire, par exemple, que les 259 communes du Cantal étaient toutes acquises au français ? Aussi passe-t-il en revue de nombreux témoignages montrant que l’enquête « sous-estimait la situation » (ibid.) : c’est en « dialecte pyrénéen de Lourdes » que la vierge s’adresse en 1858 à Bernadette Soubirous et en 1895 encore, le Père Gorse, qui officiait en Corrèze, déclarait : « Il passera encore de l’eau sous les ponts avant qu’on amène le paysan à parler français »[4]. En 1903, dans un village des monts d’Ambazac, un voyageur ne put « ni comprendre, ni se faire comprendre des femmes, qui ne parlait que patois », mais les hommes par contre lui indiquèrent son chemin en « un pur français »[5]. De même faut-il se défier des effets fallacieux induits par le fait que la documentation juridique, exclusivement en français, laisse très souvent penser que bien des scènes se sont déroulées dans la langue qui les rapporte, alors qu’une remarque incidente parfois, dévoile que tous les échanges ont bien eu lieu en d’autres langues. On pourrait d’ailleurs en dire autant de la littérature : rien n’est plus fréquent que la fiction non explicite de paroles directement saisies en français en des régions et milieux où l’on parlait en fait autre chose.

            Mais l’historien aurait dû aller beaucoup plus loin dans sa critique des sources. D’abord, concernant le crédit à apporter aux statistiques de 1863, car l’on sourit lorsqu’on le voit accepter de considérer le Tarn-et-Garonne comme « un îlot francophone perdu au milieu du sombre océan des départements parlant la langue d’oc, et ceci probablement grâce aux influences protestantes de Montauban » (p. 111), s’il est vrai qu’un siècle plus tard la langue se parlait encore partout dans le département. De plus cette identification de la communauté protestante à l’usage du seul français est en grande partie erronée. Ensuite, au cas par cas, pas mal de documents utilisés sont à prendre pour le moins avec des pincettes : quelle confiance, par exemple, avoir lorsqu’on lit dans un rapport de police qu’un délégué syndical s’adressa à son auditoire « en mauvais français » ? (p. 120) Sur quoi se fonde l’affirmation selon laquelle, « dans les ateliers et les usines, on n’entendait guère de patois » (p. 123) ? etc. etc.

Le texte contient en outre certaines erreurs factuelles, dues au manque de connaissance et d’intérêt pour les langues dont il est question, comme la note nous apprenant qu’en 1883 « lorsque Nietzsche emménagea dans la vieille ville de Nice (ou Nizza, comme il l’appelait toujours), tous les ouvriers et les employés de son voisinage parlaient italien » (p. 719). Cet italien était évidemment de l’occitan nissard.

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Le patois, dialecte dégradé

Mais c’est surtout sur la nomenclature utilisée pour désigner l’objet même de cette partie de son étude, que Weber est on ne peut plus approximatif[6] : le « patois » est, dit-il, le nom que l’on donnait aux « différents langages, idiomes, dialectes et jargons des provinces françaises » (p. 109), vocabulaire, on en conviendra, singulièrement imprécis pour désigner ce qu’aujourd’hui beaucoup (mais non certes tous) nommeraient les langues de France.

Il s’en remet à la définition proposée par le provençaliste Auguste Brun dans un ouvrage paru en 1946 (Parlers régionaux), qu’il juge pourtant lui-même « succincte » : « une langue est un dialecte qui a prospéré, un patois, un dialecte dégradé » (p. 125). Quels sont les critères de la « dégradation » qui fait le patois ? Comme toujours, le manque de culture écrite, la variation (considérée comme « fragmentation ») et l’abandon par les classes sociales les plus élevées : « Dans les années 1850, le provençal était un patois : il n’était plus écrit, il s’était fragmenté en idiomes locaux, et les classes supérieures ne l’employaient plus, sauf pour s’adresser aux gens dans la rue » (p. 125). Chacune de ses affirmations mériterait bien des restrictions et des commentaires. Remarquons en tout cas que le provençal (ici plus ou moins confondu avec tous les parlers d’oc) est un patois au sens où il est constitué d’une multitude de patois. Pour les parlers des zones occitanes, l’auteur varie beaucoup dans ses désignations, mais refuse en tout cas l’usage d’un singulier, évoquant « la prétendue langue d’oc » et citant un commentaire trouvé dans l’édition par Maurice Robert du Dictionnaire de la langue limousine de Léon Dhéralde (1968) : « Et si on faisait un congrès de langue d’oc. Hé Di ! Millé Dious ! Pecaïré ! Mais pour que chacun des délégués comprenne, il faudrait que les orateurs s’expriment en français » (p. 720). Pourtant, en 1976, Weber aurait dû savoir qu’il y avait belle lurette que de tels congrès existaient, sans que l’on ait eu besoin du moindre traducteur ; la compréhension interdialectale étant une donnée de fait pour l’Occitanie, constatable par tous et démontrée par les études (certes moyennant des conditions et restrictions : un temps d’écoute minimal est nécessaire, on ne saurait prétendre à la saisie de 100 % du vocabulaire, etc.). L’historien reste cependant étroitement tributaire du lieu commun répété à satiété selon lequel, pour le dire avec l’une de ses sources, « les indigènes éprouvent une très grande difficulté à se faire comprendre hors de leur village ». Mais cette affirmation, qu’il prend à la lettre (alors que, évidemment, il faudrait pouvoir être en mesure de mesurer le degré d’incompréhension, la part de mauvaise foi également, c’est-à-dire, du présupposé conforté par l’immense majorité des discours autorisés selon lequel le « patois » d’à côté, n’est « pas du tout le même ») est à la fois contredite par d’autres sources, comme celles qui attestent de l’intercompréhension des soldats de la guerre de 14 qui, au début de la guerre, avant les grandes pertes qui allaient entraîner la composition des régiments, pouvaient « recourir à leur patois », parce qu’ils étaient réunis en unités non à proprement parler « locales » mais régionales : ces hommes qui n’étaient pas des mêmes villages mais, par exemple, de tout le limousin, communiquaient en leur langue sans aucune difficulté. L’incompréhension d’un village à l’autre, sauf exception (là où passent de réelles frontières linguistiques), est une pure fiction. patois

Des non-langues

Ainsi ce que l’historien croit pourvoir affirmer des parlers d’oc, lui paraît aussi valable pour la plupart des autres idiomes parlés en France vers 1850, réduits pour la plupart au statut de « patois », c’est-à-dire de non langues : « en 1848, de nombreuses langues avaient perdu tous les liens qui maintiennent une langue comme telle, et étaient devenues ce que les Révolutionnaires appelaient des jargons : elles étaient ignorées par la littérature, ne connaissaient pas la fixation de l’écriture, manquaient de structure formelle et de grammaire » (p. 138). Tous les préjugés et toutes les confusions de l’idéologie que l’on pourrait qualifier de scripturocentrique sont ici réunies : comme on le voit, cette idéologie fait de l’existence d’une culture écrite la condition même de l’existence d’une langue, aberration linguistique absolue, qui réduit au néant toutes les civilisations sans écriture du monde, à quoi s’ajoute l’idiotie indéfiniment répétée (voir ceux qui aujourd’hui encore parlent de « langues sans grammaire ») selon laquelle, faute de livres de grammaire, les patois ne possèderaient ni « structure formelle », ni « grammaire ». Sans compter qu’il n’y a aucun sens à dire que ces langues étaient « devenues » ce que les révolutionnaires appelaient des « jargons », supposant ainsi un passé glorieux rien moins qu’évident. On ne peut que constater qu’ici et ailleurs l’historien épouse exactement les analyses de ceux qu’il appelle les colonisateurs de la France rurale.

Dans ces conditions, Weber considère comme nécessairement voués à l’échec les mouvements renaissantistes qui, comme le Félibre en Provence, « essayèrent de créer une littérature » (p. 125). A le lire, mais sans qu’il ne fournisse aucun chiffre, les livres de Roumanille et de Mistral ne furent lus par personne. Les gens, soi-disant, trouvaient trop difficile la lecture en « patois » (écrit pourtant sur la base du français, de sorte que les objections que l’on adresse à la graphie classique aujourd’hui ne s’applique guère) ; de plus ils « comprenaient difficilement un langage littéraire souvent archaïque et incompréhensible, comme le latin cicéronien de Pétrarque avait dû l’être pour ses contemporains du XIVe siècle », comparaison dont la fausseté est évidente car les contemporains de Pétrarque qui connaissaient (et souvent parlaient) le latin, l’ont évidemment compris, mais cette langue n’étaient bien sûr pas celle qui dominaient dans les échanges, y compris parmi les lettrés, alors que, archaïsme ou pas (la chose est sûr bien des points discutables), Roumanille et Mistral utilisaient un provençal sans aucun doute parfaitement intelligible pour des provençaux éduqués : c’est cela qui explique la limite étroite de leur public et cette frontière n’est donc pas proprement linguistique mais culturelle, avec le clivage social qu’elle suppose en effet, même s’il faut cesser de considérer les élites et les masses populaires du XIXe siècle, et du reste des autres époques, comme deux mondes foncièrement séparés et impénétrables l’un à l’autre[7]. La vérité est plutôt que le Félibre, comme les autres mouvements renaissantistes qui se sont succédés jusqu’à nos jours, n’est pas parvenu à transformer durablement et en profondeur le statut de la langue, dévaluée en patois, et Weber en donne par ailleurs les raisons, lorsqu’il décline les caractéristiques et les effets de ce qu’il appelle colonisation. Mais ce concept, sans doute, l’empêche-t-il aussi de saisir la vraie raison du déclin des « patois », qui est le statut social, culturel et politique auquel en effet pouvait prétendre le provincial acceptant de se dépatoiser ; ce que ne pouvait certes espérer les « indigènes » des pays colonisés. Du reste, cela est toujours vrai aujourd’hui : l’écrivain provincial qui renie son patois en optant pour la belle langue est un auteur français, l’ex-colonisé qui renonce aux langues inférieures au profit du français sublime est un auteur francophone. De sorte qu’il n’est pas suffisant d’invoquer la « volonté » d’intégration dans l’hexagone, là où les colonisés de l’extérieur auraient plié sous la force ; il est indéniable que cette volonté répondait à une offre d’intégration effective, ce qu’excluait le statut d’indigène colonisé.

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Inadaptation à la modernité, à la politique, à la culture savante

Weber est ainsi entièrement tributaire, dans ses analyses mêmes, des contempteurs révolutionnaires et républicains des patois. Ainsi cite-t-il comme une vérité de fait la remarque de Renan (1889) selon laquelle aucune œuvre scientifique, philosophique ou d’économie politique ne pouvait être écrite en « patois ». Notons que la notion de sous langue, voire de non langue associée au terme, l’exclut par principe ; non pas que tout ne puisse se dire dans les « patois » comme dans n’importe quelle autre langue, encore faut-il que cette langue dispose des cadres institutionnels qui lui permettraient d’investir ces disciplines et bien sûr d’avoir ce rayonnement national et international, dont on voit aujourd’hui qu’il fait de plus en plus défaut au français lui-même dans les sciences, la philosophie ou l’économie politique. Qui serait pour autant disposé, parmi même les plus pessimistes et défaitistes de nos « cassandres à cocarde » ; selon l’expression de Claude Hagège, à considérer que notre langue nationale est devenu un patois ? Weber associe la remarque sans appel de Renan au témoignage d’un instituteur de Lozère, à la même époque, selon lequel un paysan voulant impressionner ses auditeurs en discutant de politique recourra à « un (mauvais) français) ». De cette notation, Weber tire l’affirmation selon laquelle « contrairement aux affaires du village la politique se faisait en français », une généralisation abusive, démentie par les documents, que l’on retrouve désormais dans un nombre incalculable d’études. Du reste, rien n’est plus choquant que cette séparation entre les affaires du village et « la » politique, comme si le village n’était pas de toute façon, dans le traitement de ses propres affaires, de plain pied dans la politique ; et bien sûr ces « affaires » se sont fort longtemps traités aussi, au quotidien, en « patois », sans parler de l’évocation critique ou satyrique de « la politique » locale, régionale ou nationale, domaine largement couvert par les langues locales plus encore que par le français.

            Weber renchérit avec ses sources sur l’insuffisance lexicale des patois pour faire face à la modernité, leur obligation d’emprunter au français y compris pour les termes se référant « à la vie morale et intellectuelle » (p. 141). On ne sait trop où il a trouvé l’affirmation selon laquelle « Le patois auvergnat n’avait aucun mot pour désigner le poète, le musicien, le peintre ou l’artiste » (ibid.). Alors que l’on sait pourtant que les langues régionales ont intégré jusqu’au bout du vocabulaire issu du français – ou de l’anglais (Weber parle des innovations agricoles, où l’anglais fut très présent au XXe siècle) en le pliant à leurs propres règles phonologiques et grammaticales, comme le fait aujourd’hui le français avec l’anglais, malgré les recommandations gouvernementales. Ce fut le cas de tout le vocabulaire correspondant aux exigences sociales des classes où le patois se maintint (Weber, abusivement, semble ne considérer que la seule paysannerie, objet de son livre : voir les justes remarque de Pierre Barral, « Depuis quand les paysans se sentent-ils français », Ruralia, 1998, n° 3, http….) et notons aussi, pour tordre le cou à cette mauvaise idée reçue, que les mouvements renaissantistes ont de fait comblé à peu près tous les manques dans leurs écrits littéraires et politiques, sans parvenir, il est vrai, à influer sur l’ensemble des locuteurs ; mais comment l’auraient-ils pu, alors que l’on a maintenu et que l’on maintient encore scrupuleusement l’analphabétisme des lecteurs potentiels d’ouvrages en langue régionale, en y ajoutant la fiction idéologique prétendant que la langue dans laquelle ils sont écrits n’a rien à voir avec le bon vieux patois ? La colonisation linguistique a combattu vigoureusement et victorieusement à ce jour l’institution des médiations culturelles (enseignement, presse, etc.) qui seules auraient pu, qui seules pourraient permettre aux locuteurs de percevoir l’égale dignité de leurs langues. Pour détruire par un seul exemple irréfutable toutes les billevesées sur l’incapacité structurale des « patois » à s’adapter à la modernité et à devenir le vecteur de textes théoriques, il suffit pourtant de passer la frontière espagnole en pays catalan et voir la différence de statut symbolique et d’usages culturels de ce qui est et reste pourtant, indiscutablement, la même langue.

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Le rude et le délicat, le lourd et le léger, le concret et l’abstrait

            Mais Eugen Weber, comme tant d’autre, essentialise ces caractéristiques de la domination en se dotant d’un kit d’explication béhaviouriste, selon lequel, les « patois », dont il a pourtant dit que le terme recouvrait les langues les plus différentes les unes des autres, aux histoires multiples et contrastées, hé bien étaient des structurellement adaptées à leur unique fonction : servir à la vie rurale ; pratiquer les travaux des champs, etc. Impressionné par la force et la qualité toute « biblique » des vaticinations patoises (en fait occitanes bien sûr) de la vierges de La Salette (1846), il propose le commentaire suivant : « Des idées simples et concises, pleines d’images, issues de l’expérience locale. Tel était le parler rural, pauvre en termes abstraits, riche en termes concrets et en termes péjoratifs » (p. 142), et il n’est pas sans intérêt de noter qu’il renvoie en note, pour autoriser ses dires, aux roman de Robert Sabatier, Les noisettes sauvages, paru en 1974 (preuve, une fois de plus, combien l’historien est ici tributaire des lieux communs, littéraires et/ou pseudo-scientifiques qui traînent partout sur la question). S’il s’agit de dire que les jeunes bergers de La Salette exprimaient dans leur langage leur propre expérience sociale et culturelle, il n’est là rien que de banal ; mais si on veut montrer par là, comme l’historien entend le faire, les qualités et les limites propres du « patois », alors nous avons bien affaire à une fausseté.  En fait Weber va plus loin encore, en concevant « le patois », dans une référence évasive aux « chercheurs modernes », comme un produit du mode vie paysan lui-même car, explique-t-il doctement, « le mode de vie affecte le parler dans ses aspects purement physiques » et, comme tel, le patois était-il fatalement inadapté à la vie urbaine et policée. Quel phonologue pourrait pourtant sérieusement souscrire à l’explication des caractéristiques phonétiques de l’occitan d’Ardèche ou de Corrèze par le besoin de se faire entendre de plus loin dans les champs ? (p. 142).

            « Le français moderne est léger à l’oreille. Le parler populaire est plus rude, plus abrupt, plus rythmé. Le français, quand il est parlé de manière détendue, a plus de voyelles ouvertes, et moins de diphtongues. L’évolution phonétique qui fait passer d’une langue rude (présence de diphtongues) à des sons délicats, est évidemment liée à un changement de conditions ; ou, en tout cas, au triomphes des valeurs liées à de telles conditions » (p. 142). Notons seulement que toute l’analyse repose sur l’opposition de la rudesse et de la délicatesse, dont le critère est forcément ici l’auto-représentation du français comme langue subtile et légère ; pré-jugé esthétique au service de l’idéologie de l’infinie supériorité du français sur les « patois » dont le chercheur américain est visiblement la victime.

Les mots et les choses

            Enfin, dernier lieu commun, inséparable en fait de tout ce qui précède : l’idée reçue hélas trop souvent partagée par les défenseur des langues régionales selon laquelle le passage du « patois » au français est celui d’une langue des choses à un langue des mots. En ce sens précis, de manière d’ailleurs cohérente avec son usage du paradigme colonial, Weber parle de l’aliénation des paysans désormais privés d’une langue adaptée et même issue de leur propre expérience : « les gens passaient d’un système où les mots étaient proches des choses qu’ils représentaient à un autre où ils en étaient séparés. Le français, qui donne la priorité aux termes abstraits, préfère la finesse à la référence précise et à l’analogie » (p. 144). Ce n’est évidemment pas le français en tant que tel, en sa nature propre, qui dicte ces priorités et ces préférence, mais la manière dont il en fait usage, dans la culture des élites depuis le XVIIe siècle, et il est vrai que ce fut ce français là (mais le français peut-être, a été et est aussi tout autre chose) qu’on inculqua et que l’on inculque encore dans l’école de la République. Mais l’historien poursuit : « Un outillage culturel qui consacre le triomphe des mots sur les choses convient certainement à une société dans laquelle la nécessité et l’expérience immédiate jouent un rôle secondaire ou qui appris à ajuster ses idées à ce mode de pensée. Pour des esprits plus simples, se mouvant dans un monde rude et concret, de telles valeurs implicites ne peuvent qu’être génératrices de confusion, sinon d’aliénation » (p. 144). Tout cela paraît évident. Et pourtant, quelle société, aussi complexe et « raffinée » soit-elle ; n’est-elle pas en permanence confrontée, au point que la langue ne puisse éviter d’avoir d’une façon ou d’une autre, à le prendre en charge, à « la nécessité » et à « l’expérience immédiate » ? Et puis, bien sûr, l’opposition des esprits simples au esprits fins (et donc compliqués !), du monde rude et concret de la campagne, au monde doux et abstrait de la ville, relève exactement du système de valeur dont l’historien analyse le triomphe ; elle est purement idéologique : confrontés aux réalités urbaines et d’abord aux conditions du salariat, les paysans ne les trouvèrent certes ni douces ni abstraites et ils surent évidemment le dire, aussi bien en français qu’en « patois ».

Weber lui-même nous dit que l’histoire n’est que trop souvent écrite par les vainqueurs ; pourtant celle qu’il propose, quelque usage qu’il fasse du paradigme colonial, en est un nouveau chapitre.

Jean-Pierre Cavaillé

[1] Eugen Weber, Peasants into Frenchmen, The Modernization of Rural France, 1870-1914, Stanford California, Stanford University Press, 1976 ; La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale (1870-1914), traduit de l’anglais par Antoine Berman et Bernard Géniès, Paris, Fayard, 1983. 

[2] Voir l’ensemble de ce chapitre qui défend hardiment cette thèse dans l’ensemble fort juste (« en France, comme en Algérie, la destruction de ce que Fanon appelait la culture nationale était systématiquement poursuivie », p. 698), même si, comme je l’ai déjà dit, on ne saurait identifié le statut du colonisé provincial (français à plein titre) de celui du colonisé des colonies proprement dites.

[3] Raoul de la Grasserie, Étude scientifique sur l’argot (1907), p. 1 ; Louis Legrand, L’Enseignement du français à l’école élémentaire (1966).

[4] « L’enfant l’emploie tant que le maître le surveille, le petit pioupiou en essaie encore à la caserne ; mais le village réintégré… diga li que vingua ! », Abbé M. M. Gorse, Au bas pays de limosin, 1896, p. 11-12.

[5] Ardouin-Dumazet, Voyage en France, 54 vol. 1889-1910, vol. 28, p. 43.

[6] Notons bien que ces à-peu-près et cette difficulté à fixer un vocabulaire n’est pas le fait des traducteurs, mais figure déjà dans l’original anglais.

[7] Rien à mon sens n’autorise à dire qu’ « après 1650 [l’année de la mort de Descartes, date d’ailleurs tout à fait arbitraire pour signaler sans doute le prétendu triomphe de la rationalité moderne dans les élites], la culture de l’élite et celle des masses rurales suivirent des chemins séparés » p. 703). Tout l’ouvrage de Weber est en fait fondé sur ce présupposé de l’existence de deux cultures séparés et divergentes ; il serait facile de montrer pourtant combien elles n’étaient pas étanches, combien les « patois » eux-mêmes entièrement identifiés à la  culture pré-moderne, voire anti-moderne, purent être le vecteur d’idées nouvelles, venues du français ou même du latin, ce qui est une évidence presque nécessaire étant donné le nombre de bilingues (français/ langue régionale) de tri-lingues (latin/ français/ langue régionales) et autres.


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08 septembre 2007

Ours et démocratie locale

Une fois n’est pas coutume, voici un texte qui n’est pas d’abord consacré à des questions de langue, mais au problème, absolument indissociable des débats sur les langues et les cultures minorées, de l’extrême difficulté d’envisager dans notre France toute centralisatrice le règlement de conflits locaux à l’échelle locale et régionale. Le conflit exacerbé autour de l’ours dans les Pyrénées en est sans nul doute un révélateur particulièrement frappant. C’est ce que s’attache à montrer David Grosclaude dans un article par en Occitan dans la Setmana (n° 623 du 2.08 au 8.08.2007). Je le traduis ici pour les non occitanophones.

J-P C.

ours_pyrenees

L’Ours est un révélateur d’irresponsabilité

La question de l’ours porte de l’eau au moulin du centralisme. Elle prouve aussi que nous n’appliquons pas le principe selon lequel la diversité biologique dépend de notre capacité à préserver la diversité culturelle. Ce qui vaut en Amazonie ne vaut dans les Pyrénées.

La ministre de l’Ecologie était à Toulouse la semaine passée pour essayer de débloquer la situation de l’ours. Les attaques de Franska contre les troupeaux en Bigorre ont relancé la polémique sur la présence de l’ours dans les Pyrénées et sur la politique de réintroduction de l’animal.

            Les bergers des Pyrénées bénéficient du soutien d’une grande partie des élus des départements concernés. Certainement, toutes les opinions ne sont pas aussi tranchées que celles de ceux qui demandent la capture de la bête ou de certains bergers qui parlent de son élimination. Mais, une fois de plus, nous voyons arriver un arbitre, l’État, pour trancher une question qui devrait être réglée au niveau régional.

            C’est une facilité qui semble contenter tout le monde. Certains élus régionaux et locaux sont les premiers satisfaits, qui n’ont pas ainsi à prendre en charge une affaire que l’on peut comparer à une patate chaude, ce qui veut dire, que par quelque bout qu’on la prenne, on est sûr de se brûler les doigts.

            D’un autre côté le pouvoir d’État conserve l’illusion de maîtriser tout ce qui est important sur le territoire et d’apporter partout des paroles d’apaisement et des solutions raisonnables. Finalement, l’affaire de l’ours montre une fois de plus le retard démocratique dont nous souffrons. L’incapacité des gens des Pyrénées à régler seuls la question de l’ours est anormale. Certainement, ils n’en ont pas actuellement le pouvoir. C’est une affaire qui, légalement, concerne le ministère. Mais je n’ai entendu aucun élu local réclamer la tenue d’une table ronde avec tous les acteurs politiques de la région, y compris ceux de l’autre côté de la montagne, pour essayer de trouver une solution.

Diversité biologique

            De toute façon, quelle que soit la solution proposée par le ministère, elle ne saurait d’aucune façon être durable. Ceux qui seront mécontents de la décision auront toujours la possibilité de dénoncer une décision de Paris prise de loin, pendant que les autres pourront se couvrir confortablement derrière une décision de l’État. Et l’affaire de l’ours reviendra s’imposer plus tard. C’est la logique qui le veut.

            Le fait de ne pas appliquer à nos régions les principes qui s’appliquent ailleurs, nous condamne à la polémique permanente. Ces principes sont au nombre de deux. Le premier est celui de la responsabilité. Les Pyrénéens sont responsables de la préservation et de la disparition de l’ours et doivent avoir la capacité politique de régler l’affaire. Le second est le principe du respect de la diversité culturelle afin de pouvoir conserver la diversité biologique. Nous chantons les vertus de ce principe quand il s’agit de l’Amazonie, mais nous l’ignorons quand nous parlons de nos régions. Si la diversité biologique est autant menacée chez nous, c’est aussi du fait de l’uniformisation des méthodes de gestion des espaces. Et il y a derrière tout cela des questions culturelles. Le fait d’avoir enseigné aux occitans à renier leur culture (et leur langue) ne peut que provoquer une incapacité à trouver une solution appropriée à la préservation de la diversité biologique locale.

             Finalement l’ours est un bon révélateur d’une forme de colonialisme culturel. L’incapacité d’imaginer une solution efficace, à la négocier, réduit les pyrénéens à rester dans la position de petits enfants incapables de régler un problème par eux-mêmes. D’autres alors arrivent avec de mauvaises solutions, inadaptées aux réalités et aux mentalités. De cette façon le conflit ne peut que se poursuive. Mais que dire de l’enfant, finalement heureux d’être infantilisé ?

            Le pouvoir d’État se justifie dans cette affaire seulement parce que des gens parviennent à nous faire croire qu’elle se résume d’une part à une bande d’allumés qui ne rêvent que de sortir les fusils et de l’autres à des protecteurs de la nature qui n’ont aucune idée de ce qu’est la réalité pyrénéenne. Si j’étais un élu de la région, j’aurais honte de donner à voir cette image de mon pays.

David Gosclaude

(trad. J P C)

ours

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30 août 2007

Sur la notion de dialecte

La discussion en italien d’un article de Nicola De Blasi que j’ai publiée simultanément sur le site de l’Istituto Linguistico Campano et sur ce blog a donné lieu à une réponse de l’auteur, que l’on peut trouver sur le site napolitain. Amedeo Messina, qui dirige l’ILC, a pris prétexte de cette réponse pour élaborer une réflexion critique sur la notion de dialecte (publiée sur le même site), telle qu’elle est utilisée en Italie. Il m’a paru très intéressant de la traduire pour le public francophone, car une grande partie des apories mises en évidences par Messina rejoignent bien des arguments critiques que nous avançons, de ce côté des Alpes, pour contester la pertinence de la notion de patois. Néanmoins, comme on le verra vite, les deux notions, issues de traditions linguistiques et surtout socio-politiques bien différentes ne sauraient être confondues. Il faut même accepter de voir que l'argumentaire visant à montrer la légitimité de considérer le napolitain, ainsi que les autres "dialectes" italiens, comme des langues à part entière, appliqué à l'occitan, est susceptible d'en mettre l'unité linguistique en question. C'est pourquoi il est urgent de développer le comparatisme sur ce sujet.

 

 

Sur la notion de dialecte

Amedeo Messina

Dans sa très précieuse intervention, publiée sur notre site le 30 avril 2007, Nicola De Blasi entend avant tout préciser que par l'usage du mot de dialecte, on ne veut offenser aucun langage, ni d’aucune façon le mépriser ; le terme serait seulement un substantif nécessaire à la clarté descriptive des enquêtes scientifiques des linguistes. Autrement dit, il revendique pour les sciences la légitimité de choisir selon les occasions les termes et les notions qui définissent utilement l’objet sur lequel porte la recherche. Il ne me semble cependant pas que les jugements exprimés par Jean-Pierre Cavaillé sur l’article de De Blasi intitulé « Per la storia contemporanea del dialetto nella città di Napoli » (« Pour l’histoire contemporaine du dialecte de la ville de Naples »), publié en 2002 dans la revue spécialisée Lingua e stile, proviennent d’un sentiment de mépris, d’outrage vis à vis du napolitain, qui serait le plus souvent véhiculé dès lors qu’on le définirait comme dialecte, ainsi que De Blasi lui-même le perçoit en quelque façon dans le texte du collègue français. Il me semble important de préciser qu’une critique à propos du terme dialecte concerne l’usage qui en est fait comme notion prétendant à la scientificité, et non à propos de tel ou tel dialecte. L’analyse correcte du problème que nous voulons examiner maintenant, justement parce qu’il concerne les domaines de la terminologie et de l’épistémologie, est entièrement étrangère à ce que le professeur de linguistique italienne nomme « un préjugé anti-dialecte enraciné ». La question est tout à fait différente. Sommes-nous vraiment certains d’appeler les choses par leur propre nom ? Et sur quelles bases se légitime le pouvoir d’attribuer un nom aux instruments en usage en chacune des sciences ? Il ne vient à l’esprit de personne de crier au scandale s’il entend appeler dialecte un langage dialectal, mais il y a bien une raison de protester si quelqu’un persiste à confondre le palais et la chaumière, c’est-à-dire si l’on nomme dialecte ce qui souscrit à tous les réquisits pour être considéré comme une langue pure et simple.

Ce n’est certainement pas à moi à rappeler la règle d’or de Ferdinand de Saussure, selon laquelle ce père tutélaire de la linguistique enseigne qu’en cette science, à la différence de tant d’autres, l’une des principales difficultés consiste à comprendre comment c’est seulement « le point de vue qui crée l’objet ». Ou bien comme l’a rappelé par la suite Luis Jorge Prieto, la linguistique n’a pas pour objet propre la réalité matérielle, mais seulement « un mode de connaissance de la réalité matérielle » (Pertinenza e pratica, Milano, Feltrinelli, 1976, p. 109). Cette dernière cependant, qu’elle soit dialecte ou langue, ne possède pas une consistance externe, neutre et objective, mais elle est le produit d’un choix du savant lui-même ou de la communauté scientifique à laquelle il se réfère. Celle-là même qui fait dire au sociolinguiste français Jean Louis Calvet que l’opposition langue/dialecte est une fiction créée expressément par les linguistes pour couvrir d’un vernis scientifique leur « glottophagie » (Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, Paris, Payot, 1974; trad. it. di D. Canciani, Linguistica e colonialismo. Piccolo trattato di glottofagia, Milano, Mazzotta, 1977, p. 93).

Je ne pense pas du tout que De Blasi veuille dévorer ses « dialectes » en se réservant la joie de déguster le napolitain pour son dîner. Certainement, il a bien raison de rappeler que « le mot de dialecte est couramment utilisé dans les études linguistiques scientifiques », et c’est précisément cet usage qu’il convient d’interroger. La fréquence avec laquelle cette notion est utilisée ne conduit-elle pas à l’accepter trop facilement, alors même qu’elle s'éloigne des besoins de clarté nécessaires à la linguistique et aux langages collectifs ? De Blasi lui-même affirme que le critère du choix du terme dialecte est la réponse à l’exigence de clarté descriptive dans la science qu'il pratique. L’énoncé serait sans aucun doute juste, s’il y avait vraiment une pleine correspondance entre les notions, les analyses et les théories décrivant clairement leur objet, en l’occurrence le dialecte, en définissant avec la plus grande évidence la majeure partie des phénomènes observables dans le champ de la recherche. Mais ici tomba à pic une observation de Giovanni Alessio, tombé aujourd'hui dans l'oubli et qui fut pourtant un exceptionnel enseignant de glottologie à l'université de Napoles, selon laquelle « la différence entre langue et dialecte relève plus de la pratique que de la science » (« I dialetti della Calabria », in Almanacco Calabrese, XIV, n° 14, Istituto Grafico Tiberino, Roma, 1964, p. 17). 

Tant il est vrai qu’en linguistique on chercherait en vain une claire description du dialecte ou si l’on en trouve une, elle ne remplit pas ses promesses. Il s’agit d’une notion endogène, propre au lexique des linguistes, et qui plus est différente selon les diverses communautés scientifiques, représentant pour eux-mêmes une croyance issue de la pratique scientifique immédiate et quotidienne, fruit autrement dit d’une épistémologie spontanée plus que d’une confrontation avec la réalité extérieure, immatérielle et abstraite. Si bien que, par honnêteté, De Blasi lui fait dire, à propos des termes dialectes, langue et autres, qu’il s’agit de notions bien connues, appartenant « à une tradition scientifique éprouvée et partagée (de sorte que certains concepts n’ont pas à être répétés chaque fois que, dans une revue scientifique, on s’adresse à un public de spécialistes) ». Cela veut peut-être dire qu’en dehors de la communauté des linguistes notre excellent De Blasi pourrait s’exprimer différemment ? Que peut-être, devant un plus vaste public, dénué de toute compétence scientifique, il définirait comme langue ce qui pour les spécialistes doit être entendu comme dialecte ? Personnellement, je ne le crois pas. Et peut-on donc en déduire que son énoncé doive être interprété comme une exhortation destinée à ceux qui cultivent simplement la passions des langues de s’abstenir des interventions qui dérangent les linguistes ? Ce serait-là, en vérité, une vision tautégorique de l’œuvre scientifique, confinée aux cloisonnements disciplinaires et sans retombée d’une quelconque utilité sociale.

dialetti_italiani
La mosaïque italienne : une taxinomie fort discutable

Il est bien vrai que l’usage invétéré parmi les linguistes, en général professeurs d’université, d’un lexique spécialisé qui leur est propre, n’est pas plus fortuit que ne l’est la plate acceptation des étudiants et des amateurs éclairés. Ce n’est pas un hasard si cette hégémonie de la culture universitaire réapparaît dans la langue populaire, pour laquelle le terme dialecte a seulement le sens de ce qui n’est pas « langue italienne », sans aucune référence au prestige, ni à la nationalité, mais seulement à une fonction communicative. La tradition partagée de ce lexique est le produit d’une auto-référentialité académique, qui n’est pas en mesure de comprendre la divergence entre la réalité tout à fait extérieure et l’autorité statutaire conférée à la parole des enseignants, qui en elle-même tend à exclure aussi bien le rapport entre production scientifique et les objets de la science que les retombées en terme d’information du plus grand nombre. Sans aucun doute, seule l’épistémologie peut décider des conditions théoriques d’une pratique scientifique voulant se définir comme rigoureuse ; toutefois la terminologie des pratiques linguistiques montre aisément combien est faible et arbitraire le dispositif lexical, et donc des notions et concepts utilisés et imposés par les experts des objets linguistiques. En politique, tout comme parmi les intellectuels, il n’y a rien de plus concret que les discussions sur les mots. Modifier une signification ou même utiliser un mot à la place d’un autre veut presque toujours dire changer la vision de la réalité qui nous entoure et que nous sommes nous-mêmes. Tant il est vrai que c’est là l’un des critères, peut-être le plus immédiat et répandu, pour qualifier comme dialectal un quelconque idiome différent du sien et que l’on considère comme « incorrect » dès qu’il s’éloigne de la variété territoriale avec laquelle on use du même modèle prestigieux de la langue nationale.

Cela voudra peut-être dire que par le terme de dialecte chaque linguiste définit un objet spécifique de recherche, en le décrivant avec la plus grande clarté. Mais il n’en va pas même de la sorte. A l’origine, dialecte désignait un simple échange verbal, la simple conversation entre amis et familiers, le sermo unicuique genti peculiaris, dans la définition classique fournie par Robert Estienne dans son Thesaurus linguae latinae publié en 1532. En Italie, ce n’est qu’en 1724, sous la plume de l’abbé et académicien de la Crusca Anton Maria Salvini, que s’est imposé l’usage d’entendre le dialecte avec la signification réductive de parler natif, originaire d’un territoire particulier. Salvini écrit en effet : « Vos dialectes natifs font de vous les citoyens de vos seules cités ; le dialecte toscan que vous avez appris, reçu, embrassé, fait de vous des citoyens de l’Italie »[1]. Choix donc, comme on peut le noter, imposé par une hégémonie d’abord culturelle et ensuite politique, qui n’a pas grand chose de scientifique, à moins de convenir que le dialecte serait un système linguistique capable de satisfaire seulement certains aspects des besoins expressifs, relevant du populaire et du quotidien, mais excluant la technique, les sciences ou la littérature et qui, par rapport à la langue officielle d’un État, se distingue par le lexique et les phonèmes propres, l’intonation, la morphologie et la syntaxe. Ce choix, en outre, avait au XVIIIe siècle un sens qui se retrouve aujourd'hui dans la volonté de se déclarer citoyen du monde entier, en s’opposant, en même temps, aux hégémonies globalisantes qui voudraient réunir et uniformiser les peuples et les nations. Ce dernier projet, comme on le sait bien, s’accompagne du cauchemar du globish, un angloamericain planétaire auquel s’oppose retour aux langages régionaux menacés d’extinction.

Or une telle définition ne me semble guère satisfaire l’exigence de clarté descriptive revendiquée par De Blasi. Ce n’est pas un hasard, pour le dire avec les mots de Claude Hagège, professeur de linguistique au Collège de France, si « l’attribution à un idiome donné, de l’un ou l’autre de ces deux statut [langue et dialecte] varie selon les linguistes, et tous ne s’accordent pas sur la définition qui paraît la plus simple : une langue est celui des dialectes en présence (à un moment donné) qu’une autorité politique établit, en même temps que son pouvoir, dans un certain lieu ». (Halte à la mort des langues, Paris, Jacob, 2000, p. 195). Il faut dire que cette thèse d’Hagège a bien des prédécesseurs et aujourd’hui ceux qui la partagent sont plus nombreux encore, mais si elle ne suffisait pas à nous éclairer, on pourra toujours demander leurs lumières aux vaillants lexicographes italiens, compulsant leurs dictionnaires à la recherche d’éléments capables d’éclairer tous ceux qui, moi compris, ne sont justement pas des spécialistes et croient cependant en un usage démocratique des sciences, outre le fait qu’ils nourrissent une très grande amitié pour leurs propres langues.

Qu’il me soit cependant permis de partir d’une confrontation avec certaines positions « étrangères », pour en venir ensuite à nos vicissitudes italiennes. Je tiendrai compte en premier lieu de la notion de dialecte telle que la propose les linguistes canadiens et états-uniens, par laquelle ils désignent toute variété géographique d’une langue. Par exemple, est un dialecte, selon eux, l’espagnol mexicain ou argentin, le français du Québec ou les diverses formes d’anglo-américains, tout comme nous Italiens nous pourrions dire que l’italien romanesque, ou bien celui parlé à Naples ou en Sardaigne, sont des dialectes. Les mêmes linguistes, mettant de côté la connotation géographique, nomment social dialect les langages populaires provenant des langues originaires comme le black-english des États-Unis et le cockney du sud-est de l’Angleterre. L’italien standard pourrait donc lui-même être considéré comme un dialecte de l’italien. En Europe, par contre, la majeure partie des linguistes interprètent le dialecte comme la notion des variétés produites dans un processus diachronique, diatopique et diastratique depuis une langue ancienne jusqu’aux langages contemporains. Dans ce cas, toutes les langues romanes sont des dialectes du latin, mais le latin lui-même, à son tour serait, à ce qu’on affirme, un dialecte du sous-groupe occidental du groupe italique de la famille indo-européenne.

Il existe enfin un quatrième sens au terme de dialecte. Il est utilisé en sociolinguistique pour désigner toute variété subordonnée à une langue standard dans une communauté linguistique déterminée. De sorte que tous les dialectes dont il est question dans les définitions précédentes peuvent en outre relever de cette quatrième catégorie, même s’il faut tenir compte du fait que tous les espaces linguistiques ne possèdent pas une langue standard. On aura maintenant compris que la polysémie du terme dialecte génère une grande confusion, au point de rendre son usage faible et arbitraire. A cela s’ajoute enfin les emplois qu’en font les linguistes italiens pour spécifier l’objet d’une nouvelle entreprise scientifique à laquelle ils donnent le nom de dialectologie. Une science inventée naguère qui se propose d’étudier tel ou tel dialecte néo-latin qui, dans la joute dont le prix était le titre de langue nationale de l’Italie unifiée, n’a pas remporté la première place. Il s’agit, pourtant de systèmes linguistiques autonomes, complets du point de vue du lexique, de la phonétique et des formes syntaxiques, ayant une histoire originale déjà depuis les temps de la contamination avec les langues des Romains et qui se sont développés ensuite au contact des divers peuples ayant envahi au cours des siècles la péninsule italienne.

Les systèmes linguistiques italiens, ceux-là même que plus d’un linguiste persiste à étiqueter comme dialectes, s’opposent à la notion de dialecte précisément parce qu’ils ne possèdent pas de signes et de règles combinatoires de même origine que le système linguistique toscan devenu langue nationale. Autrement dit, le piémontais et le napolitain, le vénitien et les parlers des Pouilles, le romagnole et le sicilien, pour donner quelques exemples, ne sont pas né de l’évolution du florentin ni, à plus forte raison, de la contamination de l’italien. En outre, ce sont des langues régionales, ou minoritaires si vous voulez, par le simple motif qu’ils se différencient à leur tour pour leur propre compte. Il n’est personne qui n’entende ou ne lise, en fait, combien diffère la langue piémontaise et le dialecte d’Asti, la langue napolitaine et la variante de Pozzuoli, la langue vénitienne et la variante de Vérone, et ainsi de suite, pour ne rien dire de la grande variété entre le palermitain et le catanais en Sicile. Nous pourrions appeler de tels sous-systèmes d’une langue régionale des "dialectes", mais seulement avec le sens donné à ce terme par les anglo-saxons, c’est-à-dire de variétés linguistiques, sans aucune connotation d’un autre type. Même les espagnols utilisent le terme de dialecto, ajoutant au sens de la variété celui de l’étroite dérivation, rejetant donc les connotations hégémoniques ou spatiales. Nombreux sont par ailleurs les linguistes qui appliquent le critère de non standardisation, avec le but de créer une ligne de séparation entre dialecte et langue, c’est-à-dire croyant que l’absence d’une réglementation normative suffit à connoter une réalité linguistique comme dialectale.

Un bon point de départ pour l’examen de la notion de dialecte dans la linguistique italienne est peut-être celui fourni par la notice que lui consacre Giulio Bertoni qui peut se lire dans la plus récente édition du volume XII de l’Enciclopedia italiana (Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1931, p. 734). « La conception des dialectes comme autant de types linguistiques circonscrits dans certaines limites est justifiée par les besoins et la nécessité scientifiques ; et l’on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une conception fausse, parce que, rigoureusement parlant, il ne pourrait même pas avoir d’utilité, s’il ne contenait des éléments de vérité. Mais ces éléments résident en chacun des phénomènes considérés, et non pas dans la notion générale, qui veut tous les rassembler dans le même sac ». En d’autres termes, selon le philologue de Modène, ce que les linguistes entendent par la notion de dialecte sert seulement à détailler le parler typique d’une communauté déterminée en un espace circonscrit, mais jamais une langue, surtout si elle est parvenue à la production littéraire. A vouloir mettre dans un seul et même sac les divers dialectes d’une langue, la notion générale de dialecte, soit ce que j’appellerai par la suite l’essence substantielle de l’objet nommé, en lui subsumant jusqu’à certaines langues dont le nombre de locuteurs s’élève à plusieurs millions de personnes, devient inutilisable par les linguistes et incompréhensible aux profanes.

Dans le Grande dizionario della lingua italiana, inauguré sous la direction de Salvatore Battaglia, on peut lire à l’entrée dialecte : « Parler propre à un espace (ambiente) géographique et culturel restreint (comme la région, la province, la ville ou même le village) ; par opposition à un système linguistique proche par l’origine et le développement, mais qui, pour diverses raisons (politiques, littéraires, géographiques, etc.) ne s’est pas imposé comme langue littéraire et officielle » (Torino, U.T.-E.T., 1966). Définition, comme on peut le voir, d’une grande négligence. D’abord parce qu’elle oppose (?!) et « système linguistique » à parler ou dialecte, comme si celui-ci n’étaient pas tout autant des systèmes linguistiques. En second lieu, parce qu’elle enferme chaque dialecte entre barrières de réalités qui n’ont rien de linguistiques, en tant que simples expressions d’une volonté toute politique et administrative. La Campanie, par exemple, est une pure invention faite dans un bureau, qui ne comprend pas tous les locuteurs de la langue parténopéenne et qui recouvre par ailleurs des langages qui ont bien peu à voir avec le napolitain. En outre, il n’y a pas de ville qui n’ait son propre parler, parce que diverses variables interviennent entre quartiers, générations et classes sociales. Pour ne rien dire, enfin, des provinces fatidiques où, prise une à une, il paraît absolument impossible de mettre tous les parlers en un même sac.

On pourra dans ce cas hésiter entre deux positions différentes. Les uns soutiennent une définition d’ordre spatial, comme fait le Zingarelli, pour lequel le dialecte est un « système particulier utilisé en des zones géographiques limitées » (M. Dogliotti e L. Rosiello, Bologna, Zanichelli, 1994). Pour les autres se trouve subsumé dans la notion tout système linguistique présent en un espace géographique et culturel limité, qui n’a pas acquis ou qui a perdu une autonomie et un prestige, en relation à un autre « système devenu dominant et reconnu comme officiel, avec lequel cependant, et avec d’autres systèmes circonvoisins, il forme un groupe d’idiomes très voisins du fait de dériver d’une même langue mère » (A. Duro, Vocabolario della lingua italiana, Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1987). La plus récente dialectologie italienne a cependant tenté d’échapper aux unités compactes présupposées des dialectes, en quelque façon opposées en sous-variétés au systèmes dialectal dominant. Elle a voulu prendre acte des apories de la méthode d’analyse habituelles dans les sciences naturelles, mais tout à fait trompeuse dans l’étude des langues, en développant des recherches sur les multiples variétés des répertoires linguistiques et des phénomènes qui les caractérisent. Sauf qu’à la base des procédures innovantes demeure le présupposé idéologique d’un État ou d’une nation où toute la production linguistique des citoyens locuteurs est obligée à se refléter. Instrument archaïque, obsolète, en voie de disparition rapide, en des temps où s’affirment les droits personnels au particulier et à l’universel, autrement dit à une tradition propre en même temps qu’à l’ouverture au monde entier ou, pour le dire en d’autres termes, à l’identité et à la différence où chacun et tous sont des citoyens du village planétaire.

Je ne pense pas que l’on puisse imaginer une culture universelle et à plus forte raison une langue qui soit vraiment parlée sur l’ensemble de la terre. Tout ce qui actuellement passe pour global est seulement une expansion à la démesure d’une fausse vérité qui transforme le monde en valeur marchande. Je pense, par contre, que l’on se défend d’une semblable menace en renforçant, chacun à son niveau, la distance critique de façon à ce que la pensée hégémonique nivelante n’envahisse pas la conscience et, en même temps, de manière à ce que la culture des autres peuples et pays confère un plus grand sens à la nôtre. L’un des plus grands linguistes du XXe siècle, le roumain Eugen Coseriu, définissait le dialecte comme « un système d’isoglosses inclus en une langue commune » (« Los conceptos de « dialecto », « nivel » y « estilo de lengua » y el sentido propio de la dialectología, in Lingüística española actual, 3, 1981, 1-32). Définition dans laquelle il faut préciser que, par « langue commune », on doit entendre la langue officielle d’un pays qui inclurait en lui-même « ses » dialectes. En premier lieu, il faut dire que les linguistes ne précisent pas quelles sont les limites qui séparent langue commune et communauté linguistique, alors même que la différence est tout à fait notable sur le plan des identités locales et des hégémonies contemporaines de langue et de culture dans le village planétaire, jusqu’à étendre de façon démesurée les isoglosses de l’anglo-américain. En outre, on ne comprend pas le sens qu’il faudrait donner au terme « inclusion ». De quelle façon, par exemple, le napolitain serait-il « inclus » dans l’italien ? Il n’apparaît pas qu’il y ait une interpénétration stable ou fonctionnelle des deux langues, même si il y a eu depuis toujours des emprunts réciproques et des échanges lexicaux. L’inclusion est tout au plus un phénomène lié aux relations entre un langue régionale et ses variantes, mais ne correspond pas à toutes les formes de contact et donc ne peut être un critère universel de désignation.

Dans toute cette confusion il y a enfin l’effort de sincérité qu’il faut reconnaître à trois célèbres linguistes comme Corrado Grassi, Alberto A. Sobrero et Tullio Telmon, qui ont affirmé que « les conditions effectives d’usage de la part des locuteurs sont les seuls critères universellement valides pour établir quelle relation chaque variété linguistique singulière entretient envers les autres du même répertoire et, en particulier, pour distinguer une langue d’un dialecte. Aucun des autres critères qui ont été invoqués au fil du temps et le sont encore aujourd’hui pour expliquer ou mettre en discussion une telle distinction ne tient [...] » (Fondamenti di dialettologia italiana, Roma-Bari, Laterza, IV ed., 2001, p. 17. Les italiques sont le fait des auteurs). Une telle déclaration dément entièrement la prétention nobiliaire qui préside à la notion de dialecte invoquée par De Blasi comme réponse « à l’exigence d’une clarté descriptive scientifique » appartenant « à une tradition scientifique consolidée et partagée ». Tradition dont on exigera le respect sans plus attendre, comme il convient à l’honneur des lignages nobiliaires. Toutefois la polémique concerne ici le domaine des linguistes, et certainement pas celui des philosophes et des historiens des idées, auquel appartient Jean-Pierre Cavaillé. Nous ne pourrons que nous en réjouir, parce que le progrès des sciences advient, depuis que le monde est monde, uniquement grâce aux défis, controverses, débats, conflits conduits à coups d’argumentation, d’hypothèses, de théories.

En ce qui me concerne, comme simple logophile, c’est-à-dire amoureux de tout langage et en particulier de termes et de notions, je veux rappeler comment, à propos des définitions nominales, les maîtres médiévaux des scholae distinguaient avec la plus grande attention la quidditas, c’est-à-dire l’essence substantielle de la chose nommée, de la quodditas, autrement dit la simple existence, ou plutôt "être'là" de la chose elle-même. La quiddité exprime donc ce que la chose désignée est nécessairement, alors que la quoddité renvoie à son aspect contingent. De sorte que le mot de dialecte, comme il est « couramment utilisé dans les études linguistiques scientifiques », pour le dire avec De Blasi, ou bien est un doublon pour langue, en ce qui concerne sa propre essence substantielle, ou bien nomme une autre essence. Le fait que l’espèce humaine est capable de langage articulé est universel. Universel encore le fait que chaque peuple ait sa propre langue qui se diversifie en dialectes. Et cependant, il n’y a en cela rien de contingent. Dans la production quotidienne et immatérielle des langues la contingence est seulement la diversification historique et sociale de chaque langue, comme l’a dit Giambattista Vico en 1744. Contingentes sont aussi les variétés phonomorphologiques diatopiques qui font apparaître en chaque langue les formes dialectales singulières qui s’en détachent et se reconnaissent en elle au fil du temps. Ainsi du latin, par exemple, se détache en tant que langue le napolitain, sur la base originaire de la langue osque et par les influences successives d’autres langues, donnant lieu à son tour à des formes voisines et bien localisées de dialectes et variantes autonomes.

Si on ne considère pas les choses en ces termes objectifs, on pourrait dire que les linguistes font de chaque langue une Babel. Même si le dénominateur universel du dialecte était véritablement exprimé uniquement par l’exiguïté de l’espace nous ne devrions alors pas pouvoir appeler langues celles qui actuellement sont en train de disparaître, parce que parlées par des peuples soumis à une invasion culturelle. Si par contre nous acceptions le critère d’une langue considérée comme telle seulement en tant que propre à une nation ayant une autonomie étatique, alors, pour donner un seul exemple, voici que le lapin du dialecte chinois de Taiwan sortirait du chapeau des linguistes. Là où ceux-ci ont cru faire de l’ordre, en imposant des termes précis qui en réalité ne précisent absolument rien, nous sommes dans un méli-mélo général. Si l’on appelle le napolitain dialecte, alors on devra peut-être nommer sub-dialecte ou d’une autre façon les parlers de Caivano ou de Procida ? Et par quel miracle, au contraire, appellera-t-on langues toutes celles qui se parlent dans la nation ibérique ? Le castillan, en fait, est une langue officielle de l’État espagnol et tous les citoyens « ont le devoir de la connaître et le droit de l’utiliser » (art. 3 della Constitucion española), cependant, par la loi et dans l’opinion publique, celle-ci vit auprès d’autres langues reconnues comme telles par les communautés autonomes, comme le catalan, le gallego, le bable, l’aragonais et d’autres encore. Et ceci avec la bénédiction et la fausse conscience des linguistes de notre belle Italie.

Suite à tout cela, je crois que l’unique évidence dans le rapport entre dialectes et langues selon la terminologie courante est celle d’une relation de subordination idéologique des premières par rapport aux secondes et ceci de manière tout à fait impropre si l’on considère les réalités linguistiques locales. Un tel rapport de pouvoir peut et doit être aboli, en conservant l’officialité de l’italien et élevant au statut de langues régionales les plus importants idiomes de la République, dans le plein respect de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, de la même façon que les diverses régions décident dans une souveraine autonomie quels noms donner aux différents ensembles linguistiques de leur propre territoire, aux sous-ensembles particuliers et à leurs respectives fonctions sociales et culturelles. Le napolitain a toutes les qualités pour se dire langue avec tout ce que cela implique. Il n’est pas en effet une modalité ou une variété de l’italien, aussi bien l’italien standard que l’italien historique, et il ne se soumet pas à l’officialité de l’italien parce que la langue nationale jouit d’un prestige supérieur, mais seulement du fait d’un prêt à l’usage plus avantageux. Du reste, l’immense majorité de l’agir communicationnel en italien des millions de personnes qui ont le napolitain comme langue d’origine a bien lieu dans la langue nationale, mais en une variante de celle-ci. Enfin, je suis de l’opinion qu’entre dialecte et langue, il ne peut y avoir aucune différence substantielle ; les deux notions ont le même sens, excepté le fait que si chaque dialecte est langue, il n’est pas vrai pour autant que toute langue soit un dialecte (au moins en cette phase historique); un dialecte est langue même si on le considère comme une variante subalterne d’une langue de valeur supérieure (comme il advient à chaque dialecte de la langue napolitaine et il comme il advient du napolitain et du florentin comme formes dialectales originaires du latin) ; une langue n’a rien d’excellent ou d’exceptionnel du fait d’être une partie dans un ensemble historique de langues voisines et interdépendantes dont font partie aussi les dialectes (sont ainsi, en fait, l’italien, le napolitain et d’autres idiomes d’Italie, comme aussi le français et l’espagnol, avec leurs langues régionales et dialectes respectifs) ; l’excellence même de l’italien littéraire et de l’italien scientifique consiste en entier dans l’être des variantes (dialectales) de la langue standard nationale.

Amedeo Messina, 2007

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[1] Cit. in M. Cortelazzo, Avviamento critico allo studio della dialettologia italiana, Pisa, Pacini, 1969, p. 13.

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22 août 2007

Le patois des linguistes

« Détruisez, si vous pouvez, les ignobles patois des Limousins, des Périgourdins et des Auvergnats, forcez-les par tous les moyens possibles à l’unité de la langue française comme à l’uniformité des poids et mesures, nous vous approuverons de grand cœur, vous rendrez service à ses populations barbares et au reste de la France qui n’a jamais pu les comprendre », Le Messager, 24 septembre 1840. 

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