30 août 2007

Sur la notion de dialecte

La discussion en italien d’un article de Nicola De Blasi que j’ai publiée simultanément sur le site de l’Istituto Linguistico Campano et sur ce blog a donné lieu à une réponse de l’auteur, que l’on peut trouver sur le site napolitain. Amedeo Messina, qui dirige l’ILC, a pris prétexte de cette réponse pour élaborer une réflexion critique sur la notion de dialecte (publiée sur le même site), telle qu’elle est utilisée en Italie. Il m’a paru très intéressant de la traduire pour le public francophone, car une grande partie des apories mises en évidences par Messina rejoignent bien des arguments critiques que nous avançons, de ce côté des Alpes, pour contester la pertinence de la notion de patois. Néanmoins, comme on le verra vite, les deux notions, issues de traditions linguistiques et surtout socio-politiques bien différentes ne sauraient être confondues. Il faut même accepter de voir que l'argumentaire visant à montrer la légitimité de considérer le napolitain, ainsi que les autres "dialectes" italiens, comme des langues à part entière, appliqué à l'occitan, est susceptible d'en mettre l'unité linguistique en question. C'est pourquoi il est urgent de développer le comparatisme sur ce sujet.

 

 

Sur la notion de dialecte

Amedeo Messina

Dans sa très précieuse intervention, publiée sur notre site le 30 avril 2007, Nicola De Blasi entend avant tout préciser que par l'usage du mot de dialecte, on ne veut offenser aucun langage, ni d’aucune façon le mépriser ; le terme serait seulement un substantif nécessaire à la clarté descriptive des enquêtes scientifiques des linguistes. Autrement dit, il revendique pour les sciences la légitimité de choisir selon les occasions les termes et les notions qui définissent utilement l’objet sur lequel porte la recherche. Il ne me semble cependant pas que les jugements exprimés par Jean-Pierre Cavaillé sur l’article de De Blasi intitulé « Per la storia contemporanea del dialetto nella città di Napoli » (« Pour l’histoire contemporaine du dialecte de la ville de Naples »), publié en 2002 dans la revue spécialisée Lingua e stile, proviennent d’un sentiment de mépris, d’outrage vis à vis du napolitain, qui serait le plus souvent véhiculé dès lors qu’on le définirait comme dialecte, ainsi que De Blasi lui-même le perçoit en quelque façon dans le texte du collègue français. Il me semble important de préciser qu’une critique à propos du terme dialecte concerne l’usage qui en est fait comme notion prétendant à la scientificité, et non à propos de tel ou tel dialecte. L’analyse correcte du problème que nous voulons examiner maintenant, justement parce qu’il concerne les domaines de la terminologie et de l’épistémologie, est entièrement étrangère à ce que le professeur de linguistique italienne nomme « un préjugé anti-dialecte enraciné ». La question est tout à fait différente. Sommes-nous vraiment certains d’appeler les choses par leur propre nom ? Et sur quelles bases se légitime le pouvoir d’attribuer un nom aux instruments en usage en chacune des sciences ? Il ne vient à l’esprit de personne de crier au scandale s’il entend appeler dialecte un langage dialectal, mais il y a bien une raison de protester si quelqu’un persiste à confondre le palais et la chaumière, c’est-à-dire si l’on nomme dialecte ce qui souscrit à tous les réquisits pour être considéré comme une langue pure et simple.

Ce n’est certainement pas à moi à rappeler la règle d’or de Ferdinand de Saussure, selon laquelle ce père tutélaire de la linguistique enseigne qu’en cette science, à la différence de tant d’autres, l’une des principales difficultés consiste à comprendre comment c’est seulement « le point de vue qui crée l’objet ». Ou bien comme l’a rappelé par la suite Luis Jorge Prieto, la linguistique n’a pas pour objet propre la réalité matérielle, mais seulement « un mode de connaissance de la réalité matérielle » (Pertinenza e pratica, Milano, Feltrinelli, 1976, p. 109). Cette dernière cependant, qu’elle soit dialecte ou langue, ne possède pas une consistance externe, neutre et objective, mais elle est le produit d’un choix du savant lui-même ou de la communauté scientifique à laquelle il se réfère. Celle-là même qui fait dire au sociolinguiste français Jean Louis Calvet que l’opposition langue/dialecte est une fiction créée expressément par les linguistes pour couvrir d’un vernis scientifique leur « glottophagie » (Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, Paris, Payot, 1974; trad. it. di D. Canciani, Linguistica e colonialismo. Piccolo trattato di glottofagia, Milano, Mazzotta, 1977, p. 93).

Je ne pense pas du tout que De Blasi veuille dévorer ses « dialectes » en se réservant la joie de déguster le napolitain pour son dîner. Certainement, il a bien raison de rappeler que « le mot de dialecte est couramment utilisé dans les études linguistiques scientifiques », et c’est précisément cet usage qu’il convient d’interroger. La fréquence avec laquelle cette notion est utilisée ne conduit-elle pas à l’accepter trop facilement, alors même qu’elle s'éloigne des besoins de clarté nécessaires à la linguistique et aux langages collectifs ? De Blasi lui-même affirme que le critère du choix du terme dialecte est la réponse à l’exigence de clarté descriptive dans la science qu'il pratique. L’énoncé serait sans aucun doute juste, s’il y avait vraiment une pleine correspondance entre les notions, les analyses et les théories décrivant clairement leur objet, en l’occurrence le dialecte, et en définissant avec la plus grande évidence la majeure partie des phénomènes observables dans le champ de la recherche. Mais ici est arrivée à point une observation de Giovanni Alessio, tombé aujourd'hui dans l'oubli et qui fut pourtant un exceptionnel enseignant de glottologie à l'université de Napoles, selon laquelle « la différence entre langue et dialecte relève plus de la pratique que de la science » (« I dialetti della Calabria », in Almanacco Calabrese, XIV, n° 14, Istituto Grafico Tiberino, Roma, 1964, p. 17).  

Tant il est vrai qu’en linguistique on chercherait en vain une claire description du dialecte ou alors, lorsqu’on en trouve une, elle ne remplit pas ses promesses. Il s’agit d’une notion endogène, propre au lexique des linguistes, et qui plus est différente selon les diverses communautés scientifiques, représentant pour eux-mêmes une croyance issue de la pratique scientifique immédiate et quotidienne, fruit autrement dit d’une épistémologie spontanée plus que d’une confrontation avec la réalité extérieure, immatérielle et abstraite. Si bien que, par honnêteté, De Blasi déclare, à propos des termes dialectes, langue et autres, qu’il s’agit de notions bien connues, appartenant « à une tradition scientifique éprouvée et partagée (de sorte que certains concepts n’ont pas à être répétés chaque fois que, dans une revue scientifique, on s’adresse à un public de spécialistes) ». Cela veut peut-être dire qu’en dehors de la communauté des linguistes notre excellent De Blasi pourrait s’exprimer différemment ? Que peut-être, devant un plus vaste public, dénué de toute compétence scientifique, il définirait comme langue ce qui pour les spécialistes doit être entendu comme dialecte ? Personnellement, je ne le crois pas. Et peut-on donc en déduire que son énoncé doive être interprété comme une exhortation destinée à ceux qui cultivent simplement la passion des langues de s’abstenir de toute intervention qui dérangeraient les linguistes ? Ce serait-là, en vérité, une vision tautégorique de l’œuvre scientifique, confinée aux cloisonnements disciplinaires et privée d’une quelconque utilité sociale.

dialetti_italiani
La mosaïque italienne : une taxinomie fort discutable

Il est bien vrai que l’usage invétéré parmi les linguistes, en général professeurs d’université, d’un lexique spécialisé qui leur est propre, n’est pas plus fortuit que ne l’est la plate acceptation des étudiants et des amateurs éclairés. Ce n’est pas un hasard si cette hégémonie de la culture universitaire réapparaît dans la langue populaire, pour laquelle le terme dialecte a seulement le sens de ce qui n’est pas « langue italienne », sans aucune référence au prestige, ni à la nationalité, mais seulement à une fonction communicative. La tradition partagée de ce lexique est le produit d’une auto-référentialité académique, qui n’est pas en mesure de comprendre la divergence entre la réalité tout à fait extérieure et l’autorité statutaire conférée à la parole des enseignants, qui en elle-même tend à exclure aussi bien le rapport entre production scientifique et les objets de la science que les retombées en terme d’information du plus grand nombre. Sans aucun doute, seule l’épistémologie peut décider des conditions théoriques d’une pratique scientifique voulant se définir comme rigoureuse ; toutefois la terminologie des pratiques linguistiques montre aisément combien est faible et arbitraire le dispositif lexical, et donc des notions et concepts utilisés et imposés par les experts des objets linguistiques. En politique, tout comme parmi les intellectuels, il n’y a rien de plus concret que les discussions sur les mots. Modifier une signification ou même utiliser un mot à la place d’un autre veut presque toujours dire changer la vision de la réalité qui nous entoure et que nous sommes nous-mêmes. Tant il est vrai que c’est là l’un des critères, peut-être le plus immédiat et répandu, pour qualifier comme dialectal un quelconque idiome différent du sien et que l’on considère comme « incorrect » dès qu’il s’éloigne de la variété territoriale avec laquelle on use du même modèle prestigieux de la langue nationale.

Cela voudrait peut-être dire que, par le terme de dialecte, chaque linguiste définit un objet spécifique de recherche, décrit avec la plus grande clarté possible. Mais il n’en va pas même ainsi. A l’origine, dialecte désignait un simple échange verbal, la simple conversation entre amis et familiers, le sermo unicuique genti peculiaris, dans la définition classique fournie par Robert Estienne dans son Thesaurus linguae latinae publié en 1532. En Italie, ce n’est qu’en 1724, sous la plume de l’abbé et académicien de la Crusca Anton Maria Salvini, que s’est imposé l’usage de doter le terme dialecte de la signification réductive de parler natif, originaire d’un territoire particulier. Salvini écrit en effet : « Vos dialectes natifs font de vous les citoyens de vos seules cités ; le dialecte toscan que vous avez appris, reçu, embrassé, fait de vous des citoyens de l’Italie »[1]. Choix donc, comme on peut le noter, imposé par une hégémonie d’abord culturelle et ensuite politique, qui n’a pas grand chose de scientifique, à moins de convenir que le dialecte serait un système linguistique capable de satisfaire seulement certains aspects des besoins expressifs, relevant du populaire et du quotidien, mais excluant la technique, les sciences ou la littérature et qui, par rapport à la langue officielle d’un État, se distingue par le lexique et les phonèmes propres, l’intonation, la morphologie et la syntaxe. Ce choix, en outre, avait au XVIIIe siècle un sens qui se retrouve aujourd’hui dans la volonté de se déclarer citoyen du monde entier, en s’opposant, en même temps, aux hégémonies globalisantes qui voudraient réunir et uniformiser les peuples et les nations. Ce dernier projet, comme on le sait bien, s’accompagne du cauchemar du globish, un angloamericain planétaire auquel s’oppose le retour aux langages régionaux menacés d’extinction.

Or une telle définition ne me semble guère satisfaire l’exigence de clarté descriptive revendiquée par De Blasi. Ce n’est pas un hasard, pour le dire avec les mots de Claude Hagège, professeur de linguistique au Collège de France, si « l’attribution à un idiome donné, de l’un ou l’autre de ces deux statuts [langue et dialecte] varie selon les linguistes, et tous ne s’accordent pas sur la définition qui paraît la plus simple : une langue est celui des dialectes en présence (à un moment donné) qu’une autorité politique établit, en même temps que son pouvoir, dans un certain lieu ». (Halte à la mort des langues, Paris, Jacob, 2000, p. 195). Il faut dire que cette thèse d’Hagège a bien des prédécesseurs et aujourd’hui ceux qui la partagent sont plus nombreux encore. Si elle ne suffisait pas à nous éclairer, on pourrait toujours demander leurs lumières aux vaillants lexicographes italiens, compulsant leurs dictionnaires à la recherche d’éléments capables d’éclairer tous ceux qui, moi compris, ne sont justement pas des spécialistes et croient cependant en un usage démocratique des sciences, outre le fait qu’ils nourrissent une très grande amitié pour leurs propres langues.

Qu’il me soit cependant permis de partir d’une confrontation avec certaines positions « étrangères », pour en venir ensuite à nos vicissitudes italiennes. Je tiendrai compte en premier lieu de la notion de dialecte telle que la propose les linguistes canadiens et états-uniens, par laquelle ils désignent toute variété géographique d’une langue. Par exemple, est un dialecte, selon eux, l’espagnol mexicain ou argentin, le français du Québec ou les diverses formes d’anglo-américains, tout comme nous Italiens nous pourrions dire que l’italien de la Romagne, ou bien celui parlé à Naples ou en Sardaigne, sont des dialectes. Les mêmes linguistes, mettant de côté la connotation géographique, nomment social dialect les langages populaires provenant des langues originaires comme le black-english des États-Unis et le cockney du sud-est de l’Angleterre. L’italien standard pourrait donc lui-même être considéré comme un dialecte de l’italien. En Europe, par contre, la majeure partie des linguistes interprètent le dialecte comme la notion des variétés produites dans un processus diachronique, diatopique et diastratique depuis une langue ancienne jusqu’aux langages contemporains. Dans ce cas, toutes les langues romanes sont des dialectes du latin, mais le latin lui-même, à son tour serait, à ce qu’on affirme, un dialecte du sous-groupe occidental du groupe italique de la famille indo-européenne.

Il existe enfin un quatrième sens au terme de dialecte. Il est utilisé en sociolinguistique pour désigner toute variété subordonnée à une langue standard dans une communauté linguistique déterminée. De sorte que tous les dialectes dont il est question dans les définitions précédentes peuvent en outre relever de cette quatrième catégorie, même s’il faut tenir compte du fait que tous les espaces linguistiques ne possèdent pas une langue standard. On aura maintenant compris que la polysémie du terme dialecte génère une grande confusion, au point de rendre son usage faible et arbitraire. A cela s’ajoute enfin les emplois qu’en font les linguistes italiens pour spécifier l’objet d’une nouvelle entreprise scientifique à laquelle ils donnent le nom de dialectologie. Une science inventée naguère qui se propose d’étudier tel ou tel dialecte néo-latin qui, dans la compétition dont le prix était le titre de langue nationale de l’Italie unifiée, n’a pas remporté la première place. Il s’agit, pourtant de systèmes linguistiques autonomes, complets du point de vue du lexique, de la phonétique et des formes syntaxiques, ayant une histoire originale déjà depuis les temps de la contamination avec les langues des Romains et qui se sont développés ensuite au contact des divers peuples ayant envahi au cours des siècles la péninsule italienne.

Les systèmes linguistiques italiens, ceux-là même que plus d’un linguiste persiste à étiqueter comme dialectes, s’opposent à la notion de dialecte précisément parce qu’ils ne possèdent pas de signes et de règles combinatoires de même origine que le système linguistique toscan devenu langue nationale. Autrement dit, le piémontais et le napolitain, le vénitien et les parlers des Pouilles, le romagnole et le sicilien, pour donner quelques exemples, ne sont pas né de l’évolution du florentin ni, à plus forte raison, de la contamination de l’italien. En outre, ce sont des langues régionales, ou minoritaires si vous voulez, par le simple motif qu’ils se différencient à leur tour pour leur propre compte. Il n’est personne qui n’entende ou ne lise, en fait, combien diffère la langue piémontaise et le dialecte d’Asti, la langue napolitaine et la variante de Pozzuoli, la langue vénitienne et la variante de Vérone, et ainsi de suite, pour ne rien dire de la grande variété entre le palermitain et le catanais en Sicile. Nous pourrions appeler de tels sous-systèmes d’une langue régionale des “dialectes”, mais seulement avec le sens donné à ce terme par les anglo-saxons, c’est-à-dire de variétés linguistiques, sans aucune connotation d’un autre type. Même les espagnols utilisent le terme de dialecto, ajoutant au sens de la variété celui de l’étroite dérivation, rejetant donc les connotations hégémoniques ou spatiales. Nombreux sont par ailleurs les linguistes qui appliquent le critère de non standardisation, avec le but de créer une ligne de séparation entre dialecte et langue, c’est-à-dire croyant que l’absence d’une réglementation normative suffit à connoter une réalité linguistique comme dialectale.

Un bon point de départ pour l’examen de la notion de dialecte dans la linguistique italienne est peut-être celui fourni par la notice que lui consacre Giulio Bertoni qui peut se lire dans la plus récente édition du volume XII de l’Enciclopedia italiana (Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1931, p. 734). « La conception des dialectes comme autant de types linguistiques circonscrits dans certaines limites est justifiée par les besoins et la nécessité scientifiques ; et l’on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une conception fausse, parce que, rigoureusement parlant, il ne pourrait même pas avoir d’utilité, s’il ne contenait des éléments de vérité. Mais ces éléments résident en chacun des phénomènes considérés, et non pas dans la notion générale, qui veut tous les rassembler dans le même sac ». En d’autres termes, selon le philologue de Modène, ce que les linguistes entendent par la notion de dialecte sert seulement à détailler le parler typique d’une communauté déterminée en un espace circonscrit, mais jamais une langue, surtout si elle est parvenue à la production littéraire. A vouloir mettre dans un seul et même sac les divers dialectes d’une langue, la notion générale de dialecte, soit ce que j’appellerai par la suite l’essence substantielle de l’objet nommé, en lui subsumant jusqu’à certaines langues dont le nombre de locuteurs s’élève à plusieurs millions de personnes, devient inutilisable par les linguistes et incompréhensible aux profanes.

Dans le Grande dizionario della lingua italiana, inauguré sous la direction de Salvatore Battaglia, on peut lire à l’entrée dialecte : « Parler propre à un espace (ambiente) géographique et culturel restreint (comme la région, la province, la ville ou même le village) ; par opposition à un système linguistique proche par l’origine et le développement, mais qui, pour diverses raisons (politiques, littéraires, géographiques, etc.) ne s’est pas imposé comme langue littéraire et officielle » (Torino, U.T.-E.T., 1966). Définition, comme on peut le voir, d’une grande négligence. D’abord parce qu’elle oppose (?!) « système linguistique » à parler ou dialecte, comme si celui-ci n’étaient pas tout autant des systèmes linguistiques. En second lieu, parce qu’elle enferme chaque dialecte entre des barrières de réalités qui n’ont rien de linguistiques, en tant que simples expressions d’une volonté toute politique et administrative. La Campanie, par exemple, est une pure invention faite dans un bureau, qui ne comprend pas tous les locuteurs de la langue parténopéenne et qui recouvre par ailleurs des langages qui ont bien peu à voir avec le napolitain. En outre, il n’y a pas de ville qui n’ait son propre parler, parce que diverses variables interviennent entre quartiers, générations et classes sociales. Pour ne rien dire, enfin, des provinces fatidiques où, prise une à une, il paraît absolument impossible de mettre tous les parlers en un même sac.

On pourra dans ce cas hésiter entre deux positions différentes. Les uns soutiennent une définition d’ordre spatial, comme fait le Zingarelli, pour lequel le dialecte est un « système particulier utilisé en des zones géographiques limitées » (M. Dogliotti e L. Rosiello, Bologna, Zanichelli, 1994). Pour les autres se trouve subsumé dans la notion tout système linguistique présent en un espace géographique et culturel limité, qui n’a pas acquis ou qui a perdu une autonomie et un prestige, en relation à un autre « système devenu dominant et reconnu comme officiel, avec lequel cependant, et avec d’autres systèmes circonvoisins, il forme un groupe d’idiomes très voisins du fait de dériver d’une même langue mère » (A. Duro, Vocabolario della lingua italiana, Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1987). La plus récente dialectologie italienne a cependant tenté d’échapper aux unités compactes présupposées des dialectes, en quelque façon opposées en sous-variétés au systèmes dialectal dominant. Elle a voulu prendre acte des apories de la méthode d’analyse habituelle dans les sciences naturelles, mais tout à fait trompeuse dans l’étude des langues, en développant des recherches sur les multiples variétés des répertoires linguistiques et des phénomènes qui les caractérisent. Sauf qu’à la base des procédures innovantes demeure le présupposé idéologique d’un État ou d’une nation dans laquelle toute la production linguistique des citoyens locuteurs est obligée à se refléter. Instrument archaïque, obsolète, en voie de disparition rapide, en des temps où s’affirment les droits personnels au particulier et à l’universel, autrement dit à une tradition propre en même temps qu’à l’ouverture au monde entier ou, pour le dire en d’autres termes, à l’identité et à la différence où chacun et tous sont des citoyens du village planétaire.

Je ne pense pas que l’on puisse imaginer une culture universelle et à plus forte raison une langue qui soit vraiment parlée sur l’ensemble de la terre. Tout ce qui actuellement passe pour global est seulement une expansion à la démesure d’une fausse vérité qui transforme le monde en valeur marchande. Je pense, par contre, que l’on se défend d’une semblable menace en renforçant, chacun à son niveau, la distance critique de façon à ce que la pensée hégémonique nivelante n’envahisse pas la conscience et, en même temps, de manière à ce que la culture des autres peuples et pays confère un plus grand sens à la nôtre. L’un des plus grands linguistes du XXe siècle, le roumain Eugen Coseriu, définissait le dialecte comme « un système d’isoglosses inclus en une langue commune » (« Los conceptos de « dialecto », « nivel » y « estilo de lengua » y el sentido propio de la dialectología, in Lingüística española actual, 3, 1981, 1-32). Définition dans laquelle il faut préciser que, par « langue commune », on doit entendre la langue officielle d’un pays qui inclurait en lui-même « ses » dialectes. En premier lieu, il faut dire que les linguistes ne précisent pas quelles sont les limites qui séparent langue commune et communauté linguistique, alors même que la différence est tout à fait notable sur le plan des identités locales et des hégémonies contemporaines de langue et de culture dans le village planétaire, jusqu’à étendre de façon démesurée les isoglosses de l’anglo-américain. En outre, on ne comprend pas le sens qu’il faudrait donner au terme « inclusion ». De quelle façon, par exemple, le napolitain serait-il « inclus » dans l’italien ? Il n’apparaît pas qu’il y ait une interpénétration stable ou fonctionnelle des deux langues, même si il y a eu depuis toujours des emprunts réciproques et des échanges lexicaux. L’inclusion est tout au plus un phénomène lié aux relations entre un langue régionale et ses variantes, mais ne correspond pas à toutes les formes de contact et donc ne peut être un critère universel de désignation.

Dans toute cette confusion il y a enfin l’effort de sincérité qu’il faut reconnaître à trois célèbres linguistes comme Corrado Grassi, Alberto A. Sobrero et Tullio Telmon, qui ont affirmé que « les conditions effectives d’usage de la part des locuteurs sont les seuls critères universellement valides pour établir quelle relation chaque variété linguistique singulière entretient envers les autres du même répertoire et, en particulier, pour distinguer une langue d’un dialecte. Aucun des autres critères qui ont été invoqués au fil du temps et le sont encore aujourd’hui pour expliquer ou mettre en discussion une telle distinction ne tient [...] » (Fondamenti di dialettologia italiana, Roma-Bari, Laterza, IV ed., 2001, p. 17. Les italiques sont le fait des auteurs). Une telle déclaration dément entièrement la prétention nobiliaire qui préside à la notion de dialecte invoquée par De Blasi comme réponse « à l’exigence d’une clarté descriptive scientifique » appartenant « à une tradition scientifique consolidée et partagée ». Tradition dont on exigera le respect sans plus attendre, comme il convient à l’honneur des lignages nobiliaires. Toutefois la polémique concerne ici le domaine des linguistes, et certainement pas celui des philosophes et des historiens des idées, auquel appartient Jean-Pierre Cavaillé. Nous ne pourrons que nous en réjouir, parce que le progrès des sciences advient, depuis que le monde est monde, uniquement grâce aux défis, controverses, débats, conflits conduits à coups d’argumentation, d’hypothèses, de théories.

En ce qui me concerne, comme simple logophile, c’est-à-dire amoureux de tout langage et en particulier de termes et de notions, je veux rappeler comment, à propos des définitions nominales, les maîtres médiévaux des scholae distinguaient avec la plus grande attention la quidditas, c’est-à-dire l’essence substantielle de la chose nommée, de la quodditas, autrement dit la simple existence, ou plutôt « être-là » de la chose elle-même. La quiddité exprime donc ce que la chose désignée est nécessairement, alors que la quoddité renvoie à son aspect contingent. De sorte que le mot de dialecte, comme il est « couramment utilisé dans les études linguistiques scientifiques », pour le dire avec De Blasi, ou bien est un doublon pour langue, en ce qui concerne sa propre essence substantielle, ou bien nomme une autre essence. Le fait que l’espèce humaine est capable de langage articulé est universel. Universel encore le fait que chaque peuple ait sa propre langue qui se diversifie en dialectes. Et cependant, il n’y a en cela rien de contingent. Dans la production quotidienne et immatérielle des langues la contingence est seulement la diversification historique et sociale de chaque langue, comme l’a dit Giambattista Vico en 1744. Contingentes sont aussi les variétés phonomorphologiques diatopiques qui font apparaître en chaque langue les formes dialectales singulières qui s’en détachent et se reconnaissent en elle au fil du temps. Ainsi du latin, par exemple, se détache en tant que langue le napolitain, sur la base originaire de la langue osque et par les influences successives d’autres langues, donnant lieu à son tour à des formes voisines et bien localisées de dialectes et variantes autonomes.

Si on ne considère pas les choses en ces termes objectifs, on pourrait dire que les linguistes font de chaque langue une Babel. Même si le dénominateur universel du dialecte était véritablement exprimé uniquement par l’exiguïté de l’espace nous ne devrions alors pas pouvoir appeler langues celles qui actuellement sont en train de disparaître, parce que parlées par des peuples soumis à une invasion culturelle. Si par contre nous acceptions le critère d’une langue considérée comme telle seulement en tant que propre à une nation ayant une autonomie étatique, alors, pour donner un seul exemple, voici que le lapin du dialecte chinois de Taiwan sortirait du chapeau des linguistes. Là où ceux-ci ont cru faire de l’ordre, en imposant des termes précis qui en réalité ne précisent absolument rien, nous sommes dans un méli-mélo général. Si l’on appelle le napolitain dialecte, alors on devra peut-être nommer sub-dialecte ou d’une autre façon les parlers de Caivano ou de Procida ? Et par quel miracle, au contraire, appellera-t-on langues toutes celles qui se parlent dans la nation ibérique ? Le castillan, en fait, est une langue officielle de l’État espagnol et tous les citoyens « ont le devoir de la connaître et le droit de l’utiliser » (art. 3 della Constitucion española), cependant, par la loi et dans l’opinion publique, celle-ci vit auprès d’autres langues reconnues comme telles par les communautés autonomes, comme le catalan, le gallego, le bable, l’aragonais et d’autres encore. Et ceci avec la bénédiction et la fausse conscience des linguistes de notre belle Italie.

En fonction de tout ce qui précède, je crois que l’unique évidence dans le rapport entre dialectes et langues selon la terminologie courante est celle d’une relation de subordination idéologique des premières par rapport aux secondes et ceci de manière tout à fait impropre si l’on considère les réalités linguistiques locales. Un tel rapport de pouvoir peut et doit être aboli, en conservant l’officialité de l’italien et élevant au statut de langues régionales les plus importants idiomes de la République, dans le plein respect de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, de la même façon que les diverses régions décident dans une souveraine autonomie quels noms donner aux différents ensembles linguistiques de leur propre territoire, aux sous-ensembles particuliers et à leurs respectives fonctions sociales et culturelles. Le napolitain a toutes les qualités pour se dire langue avec tout ce que cela implique. Il n’est pas en effet une modalité ou une variété de l’italien, aussi bien l’italien standard que l’italien historique, et il ne se soumet pas à l’officialité de l’italien parce que la langue nationale jouit d’un prestige supérieur, mais seulement du fait d’un prêt à l’usage plus avantageux. Du reste, l’immense majorité de l’agir communicationnel en italien des millions de personnes qui ont le napolitain comme langue d’origine a bien lieu dans la langue nationale, mais en une variante de celle-ci. Enfin, je suis de l’opinion qu’entre dialecte et langue, il ne peut y avoir aucune différence substantielle ; les deux notions ont le même sens, excepté le fait que si chaque dialecte est langue, il n’est pas vrai pour autant que toute langue soit un dialecte (au moins en cette phase historique) ; un dialecte est langue même si on le considère comme une variante subalterne d’une langue de valeur supérieure (comme il advient à chaque dialecte de la langue napolitaine et il comme il advient du napolitain et du florentin comme formes dialectales originaires du latin) ; une langue n’a rien d’excellent ou d’exceptionnel du fait d’être une partie dans un ensemble historique de langues voisines et interdépendantes dont font partie aussi les dialectes (sont ainsi, en fait, l’italien, le napolitain et d’autres idiomes d’Italie, comme aussi le français et l’espagnol, avec leurs langues régionales et dialectes respectifs) ; l’excellence même de l’italien littéraire et de l’italien scientifique consiste en entier dans l’être des variantes (dialectales) de la langue standard nationale.

Amedeo Messina, 2007

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[1] Cit. in M. Cortelazzo, Avviamento critico allo studio della dialettologia italiana, Pisa, Pacini, 1969, p. 13.

 

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22 août 2007

Le patois des linguistes

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Miniature du site Patois Vivant
dédié au "patois forézien"


Le Patois des linguistes


« Détruisez, si vous pouvez, les ignobles patois des Limousins, des Périgourdins et des Auvergnats, forcez-les par tous les moyens possibles à l’unité de la langue française comme à l’uniformité des poids et mesures, nous vous approuverons de grand cœur, vous rendrez service à ses populations barbares et au reste de la France qui n’a jamais pu les comprendre », Le Messager, 24 septembre 1840. 

Parmi les mots-clés qui conduisent à ce blog, les plus souvent demandés par les internautes sont : « patois limousin ». Il arrive même qu’à la suite de l’un de mes textes où, invariablement, je m’évertue à affirmer que ce patois n’est rien d’autre que la langue limousine, c’est-à-dire que les parlers de la région, tous tels qu’ils sont (à l’exception du bas–marchois), constituent le dialecte occitan dénommé ainsi, un lecteur pressé (au point de ne pas avoir lu, sans doute) me demande de lui indiquer une bibliographie sur le « patois » et se trouve fort déçu, sinon indigné par mes réponses, assez peu courtoises je l’avoue.

J’ai deux raisons au moins de revenir sur une question que je croyais facile à classer, en ce sens qu’il me semblait suffisant de souligner combien le terme est impropre et dommageable pour désigner la langue parlée en limousin, avec toutes ses variantes phonétiques, lexicales et (à un très moindre degré) syntaxiques : d’abord parce que l’immense majorité des locuteurs « naturels » de la langue (les personnes, âgées pour la plupart, qui l’ont apprise dans leur enfance et l’ont eu souvent comme première langue) continuent à l’employer et, avec eux, nombre de personnes qui ne la parlent pas, mais sont profondément liés, affectivement, à ces locuteurs et au monde qui est en train de disparaître avec eux, et ensuite parce que certains linguistes, français pour la plupart (le terme de patois se traduit mal et la notion, me semble-t-il, est difficilement exportable[1]) persistent à l’utiliser et en défendre la pertinence non seulement sociolinguistique (car il n’y a pas de doute que la sociolinguistique ait à se soucier de la manière dont les locuteurs désignent et perçoivent la langue qu’ils parlent) mais proprement linguistique.

C’est cet usage technique du terme que je voudrais examiner ici, suite à une fertile discussion privée avec Pierre Encrevé, suite à sa publication dans le blog d’un commentaire sur la critique que j’avais faite d’un article d’Henriette Walter, qui maintient elle-même le terme et défend la notion.

Dignité du patois

Il doit être bien clair qu’il ne s’agit nullement pour moi d’intenter un procès à tous ceux qui utilisent le terme de patois, ni à ceux qui s’emploient dans leurs écrits à défendre et illustrer « leurs » patois respectifs. D’abord parce que les mots appartiennent à tous, et l’on peut du reste leur donner bien des sens, et les plus contradictoires. Ensuite parce qu’il est indéniable que de nombreuses générations se sont succédées qui ont reconnu dans ce mot ce qui peut-être leur était le plus cher, y compris d’ailleurs la dernière d’entre elles, qui a renoncé à en assurer la transmission. Car on ne peut douter que tous ont appréhendé et perçu leur langue, bien souvent maternelle, comme un « patois » sans en avoir le plus souvent aucunement honte, dès lors qu’ils la parlaient « entre eux », tout en étant convaincus de son infériorité sociale et culturelle. La honte a bien existé, mais en des lieux et circonstances sociales bien spécifiques : bien sûr, particulièrement à l’école, qui l’a très souvent sciemment produite pour éradiquer le « patois » des classes et des cours, mais aussi dans les relations avec les administrations, les gens « importants », etc. par la difficulté à maîtriser le français et non par le fait de parler « patois » par ailleurs. L’identification en effet fréquente chez les promoteurs des langues régionales (dont je suis, bien évidemment) du patois comme « langue de la honte » (lenga de la vergonha) me paraît en effet discutable sur bien des points, car on peut fort bien (c’est presque toujours le cas) être fier de son patois, tout en affirmant l’infériorité de celui-ci, voire son infirmité, par rapport au français. Même l’idée, très souvent ancrée dans l’esprit de ceux qui utilisent le mot, selon laquelle le patois n’est pas une vraie langue, ou pas vraiment une langue, mais un parler corrompu (souvent, entend-on dire, et parfois lit-on même, du français dégénéré), n’interdit pas cette fierté. On peut bien sûr être fier de ce que l’on est, y compris lorsque on est convaincu que les qualités que l’on a en propre sont, par rapport à d’autres, des insuffisances, des infirmités.

D’autant plus que tous les locuteurs accompagnent ces qualifications négatives d’autres tout à fait positives dans leur esprit : ils vous diront tous qu’il y a bien des choses que le patois dit mieux que le français, voire que lui seul peut dire. Cela est tout particulièrement vrai, non pas seulement, comme on l’entend toujours toujours, de tout ce qui concerne le travail des champs et la relation aux animaux (le patois serait un « jargon » de campagne, idée misérable dont la linguistique elle-même ne s’est pas complètement débarrassée, comme on le verra), que de tout ce qui concerne ce qui fait le sel de la vie, la rondeur et la verdeur des relations sociales, et en particulier de tout ce qui fait rire et sourire (le patois, pour ceux qui le parlent, est très rarement réduit aux seules « grossièretés » : d’ailleurs ils vous diront que des choses qui paraissent, une fois traduites en français, triviales et grossières sont au contraire, en patois, souvent fines et subtiles). Lorsque mes (in)formateurs sur le quartier des Ponts à Limoges où dans les campagnes que je fréquente (Limousin, Albigeois…) parlent de leur « patois », je n’ai donc aucune gêne, et mon but n’est certes pas de leur imposer « occitan » comme terme de substitution ; ce dont on accuse régulièrement les occitanistes. Pour que fût le cas, de toute façon, encore faudrait-il que le discours occitaniste (qui du reste n’est pas un mais multiple) fasse autorité et soit en position de force ; or c’est le contraire qui se passe ; c’est l’idéologie dominante, au contraire, distillée par les médias, avec l’appui des dictionnaires, de la littérature dite régionaliste et d’ouvrages prétendument savants qui s’emploie à les maintenir dans leurs convictions : que ce qu’ils parlent est « du patois ». Évidemment, je leur dis ce que je pense au sujet des idées attachées au terme de patois : qu’il est une sous langue ou du français corrompu ; qu’il y a (ou y avait) autant de patois que de villages ; qu’il se sait mais ne s’apprend pas, qu’il ne s’écrit pas, qu’il est différent de l’occitan ; libres à eux de me suivre ou pas.

Non pas que l’occitanisme, dans sa lutte pour la reconnaissance linguistique – qui passe nécessairement (c’est pour moi le fond de la question) par la critique de la notion de patois dans la plupart, sinon dans toutes ses acceptions –, ne mérite pas à son tour quelque critique dans son traitement de la culture écrite, appartenant désormais presque toute au passé, qui se disait et se pensait comme patoisante : il oscille en effet entre un mépris me semble-t-il injustifié, à l’encontre des histoires pour rire, de l’art de la nhòrla, etc., perçus comme des manifestations culturelles dégradées, et une volonté d’appropriation, qui – à mon sens – ne se justifie que dans le respect des graphies originales et des textes que les auteurs ont laissé sur leur pratique linguistique et culturelle. En effet les choix de graphie, en particulier, ne sont pas insignifiants ; l’entreprise consistant à faire parler patois au français, avec tous les jeux graphiques qui participent de l’humour et de l’ironie des textes ; d’où l’importance de conserver la graphie originale (principe philologique valable du reste pour tout texte, quelle que soit la langue), accompagnée certes, le cas échéant, d’une transcription en graphie normalisée. Mais je ne crois pas que l’on puisse occitaniser un texte se voulant patois par la seule baguette magique de la graphie, même si je ne doute nullement qu’il s’agisse de la même langue, c’est-à-dire, s’il va de soi que les textes patois de nos régions appartiennent pleinement au patrimoine littéraire occitan.

Le patois des linguistes

Mais ce qui précède ne justifie d’aucune façon l’usage du terme en linguistique, qui est sensé élaborer des notions visant à l’objectivité et à la neutralité analytique. Certes les définitions du patois dans les ouvrages qui maintiennent le terme se veulent bien différentes de ce que les locuteurs et ceux qui les stigmatisent comme patoisants entendent par là (n’étant nullement acquis que les uns et les autres entendent la même chose). Mais toute la question est là : les linguistes qui ont recours au terme ne le font bien sûr pas par hasard ; c’est parce qu’ils retrouvent dans l’usage commun du terme des éléments qui conviennent à ce qu’ils veulent signifier. On veut bien leur reconnaître, puisqu’ils ne cessent de le répéter, qu’ils n’entendent nullement conférer au mot les sens dépréciatifs qu’il possède spontanément : aux yeux des linguistes, nous dit Henriette Walter, « il n’y a aucune hiérarchie de valeur à établir entre langue, dialecte et patois. » (Le français dans tous les sens). Mais le tout est d’examiner s’ils n’importent pas ainsi dans leurs propres définitions des idées fausses ou du moins contestables contenues dans les usages communs, lesquelles me semblent irrémédiablement attachées à ce que le terme a d’éminemment dépréciatif, au moins depuis le XVIIe siècle, lorsque, comme l’ont remarqué Boltanski et Bourdieu,[2] de « langage incompréhensible » en vient à désigner un « langage corrompu et grossier, tel que celui du menu peuple », pour citer le Dictionnaire de Furetière (1690), ou comme le dira l’Encyclopédie de Diderot et d’Alambert, le patois est le « langage corrompu tel qu’il se parle presque dans toutes les provinces […] On ne parle la langue que dans la capitale... » Cette idée de corruption est associée, comme on le sait, à celle de l’infériorité sociale et culturelle des locuteurs, presque systématiquement désignés comme appartenant à une communauté rurale ou plus spécifiquement paysanne. Ce double défaut implique également que le patois ne puisse par principe donner lieu à une littérature digne de ce nom (le patois d’ailleurs dit-on souvent, ne s’écrit pas, ce qui est bien sûr faux), et qu’il échappe à toute codification et normativité. A ces caractéristiques négatives s’en ajoutent d’autres, et en particulier, deux éléments très importants : les idées de morcellement, d’émiettement et de clôture, d’enfermement : on ne comprend pas le patois voisin, comme le prétendent en effet souvent les locuteurs, qui ne cessent d’ailleurs de se démentir …

Or le premier critère d’identification du patois, pour les linguistes qui utilisent encore le terme, est, me semble-t-il, celui de l’exiguïté du territoire sur lequel il est parlé, et qui le distingue à la fois du « dialecte », en usage dans un territoire plus vaste, qui le recouvre et de la langue (entendue comme le système linguistique autonome intégrateur de ses patois et dialectes, ce qui implique bien sûr que patois et dialecte soient tout autant « langue » que la langue ; il n’y a, sur ce point, nulle ambiguïté). Henriette Walter, par exemple, dans la même phrase déjà citée, écrit que « le latin parlé en Gaule […] s’est diversifié au cours des siècles en parlers différents. […] Lorsque cette diversification a été telle que le parler d’un village ne s’est plus confondu avec celui du village voisin, les linguistes parlent plus précisément de patois ». Cette manière de considérer les choses tend à supposer que la diversification dans un territoire donné, se fait, dans le temps, à partir d’une unicité : là où il y avait d’abord une langue commune, le latin, il y eut, par succession de temps, des « patois ». Ce type de reconstruction reconduit, me semble-t-il, le mythe d’une langue originelle, ici un latin unifié et normalisé, couvrant d’immenses territoires et se diversifiant par succession du temps en langues et dialectes jusqu’à devenir des « patois ». Il y a existé sans aucun doute une langue écrite, normée et officielle relativement unifiée dans l’empire romain, mais on nous ne fera pas croire que les gens, partout, parlaient comme Cicéron écrivait ; ce qu’ils parlaient vraiment, en chacun des lieux de l’Empire où se développeront les langues romanes, devaient bien plutôt ressembler à ce qui est nommé ici « patois ». C’est-à-dire que, si l’on définit le patois, comme un microdialecte (pourquoi d’ailleurs s’obstiner à pas utiliser un mot technique comme celui-ci, ainsi que le font du reste aujourd’hui la plupart des linguistes ?), il devient une réalité linguistique extrêmement commune et même la seule pour des langues qui ne sont justement pas normées et unifiées comme nos langues régionales. La manière dont est pensée la dérivation à travers le mot de patois est en effet discutable, qui semble supposer qu’un « dialecte » régional et au-delà une langue, ont été effectivement parlés par le passé de manière unifiée là où l’on parle aujourd’hui « patois », ou bien sont parlés simultanément en d’autres lieux. Or l’occitan, pour prendre l’exemple que je connais le mieux (même si la plupart des linguistes qui ont recours à la notion de « patois » n’utilisent pas le terme d’occitan, préférant parler de « langues d’oc », usant du pluriel), tel qu’il est encore parlé « naturellement », je veux dire en étant exempt du recentrage en dialectes plus ou moins unifiés actuellement en cours (pour ne rien dire des tentatives de constitution d’un occitan global), est bien sûr, de ce point de vue, l’agrégation d’une multitudes de « patois » voisins, les termes de dialecte et de langue n’étant que des abstractions nécessaires pour décrire ce que ces parlers ont tous en commun et la manière dont ils peuvent être regroupés en famille, selon leurs traits lexicaux, phonétiques et syntaxiques. Je veux dire par là que l’occitan transmis directement par les familles, en dehors de la standardisation inévitable d’un système scolaire (même le plus respectueux que l’on puisse imaginer des différences dialectales et sous-dialectales) n’est donc jamais autre chose que du « patois » (selon cette définition) et cela n’est pas quelque chose de nouveau, un signe de sa dégénérescence ou de sa sénescence, le stade ultime avant sa disparition, mais son mode d’être multiséculaire, qui ne l’a pas empêché bien sûr de continuer à varier et à se diversifier, du moins jusqu’à une époque assez proche, mais non, me semble-t-il, dans le sens d’un morcellement toujours majeur et d’une clôture de plus en plus drastique des communautés linguistiques sur elles-mêmes. Cette fragmentation ou, pour parler de manière plus positive, cette multiplicité, n’empêchait pas une très large intercompréhension, dont témoignent en fait tous ceux qui ont voyagé à travers ce vaste territoire, ou qui ont été amenés à fréquenter des locuteurs d’autres zones occitanes, au service militaire ou dans d’autres circonstances. Je ne serai sur ces points disposé à changer d’avis que lorsqu’on m’aura démontré par des études empiriques, qu’il y a eu dans le passé une véritable unité linguistique, supra-dialectale (un occitan roman commun parlé par tous), ou dialectales dans les territoires de langue d’oc. On pourrait évidemment prendre d’autres exemples, visant à montrer que, dans la conception même qu’ils se font du patois par rapport au dialecte et à la langue comme stade ultime d’un processus de diversification, les linguistes cèdent aux connotations négatives que le terme possède dans ces usages les plus familiers.


Un dialecte social

Un autre sens donné par les linguistes au terme de patois, souvent expressément distingué du premier, est celui d’une forme de « dialecte social ». Selon le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage (1994 réédité en 2002), il s’agit d’un « système de signes et de règles syntaxiques utilisé par un groupe social donné ou par référence à ce groupe ». Soit sa spécificité est réduite aux seules unités lexicales, ce qui est le cas de l’argot, ou à un ensemble de termes « désignant des notions ou des objets pour lesquels la langue commune n’a pas de signes ou de signes suffisamment précis », comme c’est le cas dans les jargons de métier ; soit sa spécificité est celle « d’un ensemble de signes et de règles syntaxiques ». Le dialecte social est alors « désigné plus couramment par les termes de patois (ou parler patois), langue courante, langue cultivée, langue populaire ; ces dialectes sont propres chacun à une certaine couche sociale et leur emploi révèle l’origine ou la référence de son utilisateur ». Donc le patois est ici une forme de dialecte social inséparable du statut socialement inférieur de ses locuteurs. Soit la définition donnée à l’entrée « patois » dans le même dictionnaire : « On appelle patois ou parler patois un dialecte social réduit à certains signes (faits phonétiques ou règles de combinaisons) utilisés seulement sur une aire réduite et dans une communauté déterminée, rurale généralement. Les patois dérivent d’un dialecte régional ou de changements subis par la langue officielle ; ils sont contaminés par cette dernière au point de ne conserver que des systèmes partiels qu’on emploie dans un contexte socioculturel déterminé (paysan parlant à des paysans de la vie rurale, par exemple) ». Cette définition, clairement, est entièrement pétrie de préjugés et d’éléments de description démentis par l’expérience. Elle suppose une raréfaction des signes (« certains signes », est-il dit, sans faire référence, étrangement, à une quelconque originalité lexicale), reprend l’idée de l’exiguïté du territoire et finit, fût-ce entre parenthèses, par identifier la communauté des locuteurs comme rurale et plus spécifiquement paysanne. Nous y re-voilà : le patois est une langue de paysans. Ainsi l’occitan si longtemps parlé dans les villes, dans certaines très abondamment jusqu’au lendemain de la deuxième guerre mondiale, ne serait donc pas un patois, mais autre chose, un « dialecte » sans doute… Qu’on le veuille ou non, le linguiste intègre ici à sa définition la hiérarchie des classes sociales et la supériorité de la ville sur la campagne et cela n’est guère rigoureux. En outre bien sûr le monde rural, n’est pas seulement celui des paysans : et les locuteurs « naturels »[3] des langues régionales ont toujours été, jusqu’à une date très récente, de diverses conditions sociales : paysans, mais aussi artisans, commerçants, propriétaires, voire urbains placés en nourrice à la campagne[4], membres du clergé, etc. Autrement dit, l’affirmation selon laquelle le « patois » est l’affaire d’une seule classe sociale, celle des agriculteurs, est une pure fiction, hélas trop souvent acceptée par les défenseurs des langues régionales qui identifient celles-ci à une civilisation paysanne en voie de disparition. Ce n’est que depuis deux générations que l’usage des langues régionales, du moins de certaines d’entre elles, a tendu toujours plus à se réduire aux seuls habitants des campagnes. Enfin la vision selon laquelle les patois sont contaminés par la langue dominante « au point de ne conserver que des systèmes partiels qu’on emploie dans un contexte socioculturel déterminé (paysan parlant à des paysans de la vie rurale, par exemple) » est, selon ma propre expérience, entièrement fausse. N’importe qui peut, comme je le fais, se rendre sur un marché ou une foire et écouter ce que se racontent les derniers locuteurs « naturels », désormais tous âgés : hé bien leur système n’est pas fragmentaire mais complet (même si une partie du lexique est directement empruntée au français, et même si la faiblesse de l’innovation lexicale est évidente, et donc de ce point de vue, si la contamination du français est bien sûr une réalité) et si le contexte socioculturel est en effet déterminé (en l’occurrence la rencontre de foire), la langue sert à aborder tous les sujets, absolument tous les sujets possibles. C’est-à-dire que les locuteurs ne passent pas au français lorsqu’ils veulent parler d’autre chose que de la « vie rurale ». Du reste, ce syntagme de « vie rurale » ne signifie rien d’autre que le préjugé que l’on peut en avoir : sur le champ de foire on parle d’agriculture, bien sûr, mais aussi de la télévision, de politique, de la vie, de la maladie, de la mort… Le « patois » comme langue ne servant plus qu’à des paysans parlant avec d’autres paysans des choses des paysans n’est, tel qu’il est clairement entendu dans ce type de définition, qu’une pure fiction dégradante, à moins de comprendre, comme je le fais, qu’une vie de paysan intègre aussi toutes les préoccupations des autres catégories sociales, autrement dit, et j’y insiste, le tout de l’humanité.

Le patois comme langue en voie d’extinction

Pour ces raisons je ne saurais non plus accepter la définition proposée par Pierre Encrevé dans l’Encylopediae Universalis (entrée « Dialecte » de 1975, repris dans les éditions ultérieures), qui reprend les même traits en lui en ajoutant un, extrêmement restrictif : le patois serait le dernier stade l’une langue avant sa disparition. « On appelle patois des parlers pratiqués dans les localités rurales, principalement dans le cadre des activités agricoles traditionnelles. Ces idiomes, systèmes distincts de la forme régionale de la langue nationale, ne présentent aucune sorte de norme, n’ont pas de forme écrite, et, par suite, pas de presse ni de littérature. Ce sont les survivances d’anciens dialectes – qui ont pu connaître autrefois une vie littéraire, par exemple – déchus de leur statut de langue régionale par la pénétration de la langue nationale. Pour ces parlers, le statut de patois est le stade précédant immédiatement la disparition totale. Ne servant plus à la communication entre les habitants de la région, ne se pratiquant qu’à l’intérieur de la communauté rurale locale, ces idiomes ont tendance à diverger au point qu’à quelques kilomètres de distance la communication s’établit plus aisément au moyen de la langue nationale qu’au moyen des patois. Tel est le cas des patois français, vestiges précaires de dialectes puissants. Dans ce cadre même des communautés rurales, seuls les locuteurs situés au bas de l’échelle sociale (petits paysans, ouvriers agricoles) utilisent couramment le patois, tandis que la bourgeoisie locale s’efforce d’être unilingue, le reste des habitants pratiquant essentiellement des mélanges, patois francisé ou français patoisé selon les occupations et les interlocuteurs. Le bilinguisme, obligatoire pour tous les patoisants, implique ces mélanges qui sont souvent, chez les plus jeunes, les seules formes des patois. Car, s’ils conservent une structure syntaxique et une phonologie nettement distinctes de la langue commune, les patois n’ont aucune productivité lexicale : leurs vocabulaires propres, inadaptés au monde moderne, s’amenuisent chaque jour, et ils doivent, pour survivre, emprunter sans cesse davantage à la langue nationale : aussi leur indépendance est-elle de plus en plus menacée ». J’ai cité longuement pour montrer la spécificité de cette définition qui en effet recouvre une réalité linguistique qu’il est important de décrire : celui de la situation d’une langue dominée, en sa dernière phase, avant son extinction pure et simple, c’est-à-dire, élément absolument décisif qui n’est pas ici souligné, lorsqu’elle a cessé de se transmettre. Mais pourquoi appeler cette réalité « patois » ? Imagine-t-on pouvoir utiliser ce terme pour des langues allophones ou autochtones en voie de disparition sur un territoire donné, en une communauté donnée ? Et pourtant leur situation semble en tous points comparables avec ce qui est ici appelé « patois ». En outre, la description de ces patois est elle aussi fort discutable : je ne reprendrai pas ce que j’ai déjà dit quant à la restriction de ces langues à leurs usages agricoles ; j’ajouterai cependant mon étonnement devant l’affirmation que le patois, par définition, ne possède « pas de forme écrite, et, par suite, pas de presse ni de littérature ». Cela n’est vrai que dans fort peu de cas : les langues qui s’auto-désignent comme « patois », surtout depuis la diffusion de l’imprimerie et plus encore depuis la généralisation de l’alphabétisation, ne laissent pas pour la plupart de s’écrire, certes sans graphie normée et presque toujours à partir du système graphique français, mais les livrets, plaquettes, articles, poésies existent dans presque toutes les régions où ils sont parlés. Enfin l’amenuisement du vocabulaire, la difficulté à renouveler le lexique est une réalité, mais notons que, jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au dernier souffle du dernier locuteur, tous les éléments de la distinction linguistique et la plasticité qui leur est inhérente sont présents. Une langue meurt « debout » si l’on peut dire, en pleine possession de tous ses moyens, non au terme d’un étiolement qui verrait ses capacités expressives et communicationnelles se réduire comme une peau de chagrin. Du reste, les enfants de ces derniers locuteurs, qui comprennent mais n’utilisent plus la langue, ou seulement par bribes, dans des expressions et à travers un vocabulaire généralement francisé, disent eux-mêmes qu’ils ne « savent » plus le patois ; à leur yeux la langue est morte, et morte « vive » si l’on peut dire, avec leurs parents, qui la parlaient selon eux parfaitement bien : c’est la mort biologique des locuteurs qui met fin à la langue, et pas la langue qui s’est éteinte d’elle-même dans leur bouche. La chose proprement sidérante pour le profane que je suis, est bien plutôt la vitesse, la brutalité, la violence de la disparition d’une langue, d’une génération à l’autre, lorsque n’intervient pas le processus de réapprentissage que nous essayons avec tant de difficultés, malgré l’indifférence ou l’hostilité à peu près générale, à mettre en œuvre. 

C’est pourquoi du reste je m’oppose aussi à la manière dont certains occitanistes élaborent leur critique du terme de patois, en concédant l’essentiel, c’est-à-dire en reconnaissant une pertinence aux descriptions que je conteste. Soit par exemple, ce qu’écrivent Philippe Gardy et Robert Lafont dans un article important, déjà ancien, à savoir que le mot de patois « sanctionne la situation de non-pouvoir dans laquelle se trouve une langue dominée (puisqu’il signale implicitement que la langue dominée ainsi désignée n’existe pas en tant que langue, socialement reconnue comme pouvant remplir toutes les fonctions dévolues à la langue dominante) ; cette dépossession s’accompagne d’une extrême différenciation territoriale, de telle sorte que la langue dominée, pour ainsi dire dévertébrée, n’a plus de position géographique, mais une simple position socioculturelle : elle est un vernaculaire réservé à certaines situations, en un lieu donné généralement très réduit, en marge de la langue dominante, qui l’englobe et la dépasse de tous côtés » (« La diglossie comme conflit : l’exemple occitan », Langages, n° 61, 1981, p. 83-84). Il ne suffit pas de dénoncer la situation d’impuissance, réelle, de langue réduite au statut de patois par rapport à la langue dominante, faut-il encore s’assurer que les éléments d’analyse -« l’extrême différenciation territoriale » et l’extrême réduction de l’usage de la langue « à certaines situations » (alors qu’il faudrait dire à certains locuteurs, ce qui est très différent) – sont pertinents, en tout cas dans la majeure partie des cas, où l’on utilise le mot de patois, soit spontanément, soit dans la littérature scientifique.

Pour résumer les choses, je persiste à ne voir aucune utilité au maintien du terme de patois en linguistique, parce qu’il est un mot chargé de trop d’équivoques et de connotations négatives, qui d’une façon ou d’une autre finissent toujours par contaminer l’effort de scientificité. Du reste et c’est l’essentiel, cette notion franco-française, inséparable à mon avis de l’histoire de la nation et des idéologies qui s’y sont succédées depuis l’ancien régime (certes elle possède des équivalents ailleurs et je renverrai ici à l’analyse proposée par Amedeo Messina de la notion de « dialetto » outre Alpes), est de moins en moins utilisée aujourd’hui. Ainsi, par exemple, Michel Launay,  lorsqu’il écrit : « le terme de patois est parfois encore utilisé comme synonyme de parler. Toutefois la notion de patois n’est plus guère utilisée en linguistique » (« Quelques notions sur les langues », in Bernard Cerquiglini, dir., Les langues de France, PUF, 2003, p. 13), ou Jean Sibille, qui après avoir défini les dialectes comme des « variétés géographiques d’un ensemble englobant plus étendu dénommé langue (par exemple, les dialectes qui constituent le grec ancien sont l’ionien, l’attique, le dorien, l’éolien, l’arcado-chypriote) », ajoute que « chaque dialecte peut à son tour être subdivisé en sous-dialectes, chaque sous-dialecte en « micro-dialectes » ou parlers locaux (dénommés également de façon quelque peu péjorative « patois ») » (Les langues régionales, Dominos, Flammarion, 2000). On peut enfin renvoyer à l’article « Patois » de Wikipedia, du moins dans son état actuel, qui dit : « En linguistique (et notamment en sociolinguistique), le terme « patois » n’est pas usité par les linguistes qui préfèrent user d’appellations plus précises, car le terme « patois » a pris en France, au fil des siècles, une connotation péjorative dans le cadre d’une hiérarchie entre d’une part les langues (sous-entendu dignes d’être nommées ainsi) et d’autre part les « parlers locaux et limités » ne pouvant recevoir la noble appellation de « langue ». Les linguistes préfèrent parler de « langues » et de leurs variétés locales que sont les « dialectes », les « sous-dialectes » et, à très petite échelle, les « parlers », et d’une manière générale d’idiomes ». L’article reconnaît « néanmoins, qu’il existe des linguistes, souvent spécialisés [en] dialectologie, qui utilisent le terme « patois » pour désigner un parler local », et les travaux d’Henriette Walter sont dûment cités. Bref, on le voit, le débat autour de l’usage du terme « patois » excède de très loin ce qui pourrait être interprété comme un conflit entre les militants en faveur des langues régionales et les linguistes qui n’obéiraient qu’aux impératifs de l’objectivité scientifique.

Jean-Pierre Cavaillé



[1] Dans la littérature anglo-saxone le terme est très peu présent, et le plus souvent donné comme synonyme de « dialect ». Voir par exemple cette entrée dans l’Encyclopedia Britannica ; d’ailleurs, significativement, le terme est absent de la notice actuellement en ligne. En italien, L’Encliclopedia (Biblioteca di Republica), issu en 1975 et réactualisé en 2003, ne donne aucune signification linguistique au terme (voici la définition : « In Francia Patois è riferito al parlare popolare ; in Italia indica il dialetto usato nelle valli occidentali del Piemonte e della Valle d’Aosta », t. XV. Là où l'italien oppose et articule « linga » et « dialetto », l'espagnol « lenga » et « dialecto » et l'allemand « Sprache » et « Mundart », le français ajoute quant à lui la catégorie spécifique de « patois ». Cette simple constatation suffit à indiquer que la notion, telle qu'elle est maintenue par certains linguistes francophones, est inséparable de cette exception française.

[2] Pierre Bourdieu et Luc Boltansky, « Le fétichisme de la langue », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 4, 1975.

[3] Encore une fois je me sers de cet adjectif malheureux pour mettre de côté la manière dont ces langues sont enseignées et parlées en tant que langue, par des locuteur qui ne l’ont pas apprises d’abord ou uniquement au berceau ou par contact avec une communauté de locuteurs natifs. Mais je reconnais parfaitement que cette séparation est très discutable sur bien des points : ne serait-ce que, dans les faits, il y a souvent continuité entre les deux types d’apprentissage.

[4] C’était par exemple le cas des enfants des bouchers de Limoges avant guerre.

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16 janvier 2007

Patois bourbonnais, bourguignon et verlan : le traitement des langues minoritaires à l’Assemblée nationale

 

 

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Daumier. Le perroquet de Guizot

 Patois bourbonnais, bourguignon et verlan : le traitement des langues minoritaires à l’Assemblée nationale

 

     Les mêmes scènes de bizutage linguistique se répètent dans l’hémicycle, au fils des ans,à l’occasion de la proposition d’amendements visant à la modification de l’article 2 de la Constitution (« La langue de la République est le français »), et l’affaire se termine invariablement par la victoire caractérisée des députés hostiles aux langues minorisées.

Amendement à la constitution

On se souvient peut-être du long débat du 21 novembre 2002, où Marc Le Fur (député UMP des Côtes d’Armor) avait présenté un amendement pour compléter le premier alinéa de l’article par les mots « dans le respect des langues régionales, qui font partie de son patrimoine ». François Bayrou avait proposé d’ajouter « et la défense » après « respect », car disait-il, le respect ne suffit pas. L’amendement avait été repoussé à 50 voix contre 39[1]. Le 26 janvier 2005 une initiative similaire se solda par un résultat plus maigre encore (46 voix contre 25)[2]. La dernière tentative date du 13 décembre de l'année qui vient de s'écouler : le même Marc Le Fur, proposait, à l’occasion de la discussion du projet de loi constitutionnelle sur la Nouvelle-Calédonie, un amendement visant à insérer dans l’article la précision « dans le respect des langues régionales qui font partie de notre patrimoine »[3]. Nouveau refus : 44 pour, 57 contre…

 

« le patois bourbonnais ! »

Le progrès est net, mais en parlant de respect des langues, sa pratique est loin d’être acquise à la chambre des députés. A peine a-t-il le temps de prononcer les mots de « langues régionales » que Marc Le Fur est interrompu par Gérard Charasse, député de l’Allier (non inscrit membre du PRG), qui lance : « le patois bourbonnais ! » apparemment comme un quolibet du plus grand comique. Le Fur continuait, imperturbablement : « La République s’honorerait à manifester d’une manière quelconque son respect, son attention, sa bienveillance à l’égard des langues régionales ».

« Le patois bourbonnais »…  il faudrait tout de même que Gérard Charasse, qui publie sur son blog les nombreuses protestations suscitées par son bon (?) mot, sans s’expliquer pour autant, nous dise ce qu’il voulait signifier par là, étant donné que sa participation au débat s’est limitée à ces trois mots. On peut cependant faire des suppositions : il s’agit apparemment de ridiculiser toute revendication concernant les « langues régionales » en ramenant celles-ci à de vulgaires patois (pardon pour le pléonasme !) parce que, comme on l’a souvent remarqué ci, quand on a dit « patois », on a tout dit, et « bourbonnais » , dans la bouche du député de la région – car ce Charasse là est député de l’Allier –, vous a un air bonhomme de province bêtasse, de Bécassine gardant ses oies avant de rejoindre la capitale. On voit en tout cas d’emblée la haute considération de l’élu pour la culture linguistique de sa circonscription.

Mais d’abord, qu’entend-il par « bourbonnais » (mettons de côté le mot de patois) ? En effet, il devrait savoir que terme est ambigu, pouvant désigner aussi bien des variantes dialectales de l’occitan, parlé dans le sud de la région  du marchois - bon bout de ce que l’on appelle le « croissant » -, et des parlers relevant de la langue d’oïl (encore en usage dans la moitié nord). Donc notre député aurait dû au moins utiliser le pluriel, mais savait-il seulement de quoi il parlait ? On peut en douter… Son attitude en tout cas, est tout à fait comparable à celle de Jean-Pierre Soisson (UMP), qui interrompit lui aussi l’orateur en criant « Vive le français ! » comme s’il se lançait dans un assaut désespéré pour reconquérir le drapeau national dérobé par l’ennemi. Surtout, lors du débat de 2005, alors que le rapporteur Pascal Clément et divers membres de l’assemblée énuméraient les noms de langues méritant d’être citées dans le débat (à vrai dire ce moment de l’échange, qui se référait à l’épisode 2002, n’est pas d’une grande clarté, comme on pourra le constater), Soisson s’était écrié « En tout cas, pas le bourguignon ! Si l’Assemblée nationale ne défend pas le français, à quoi servons-nous ? ».

« Pas le bourguignon» … Là aussi bien des questions se posent… entend-il par bourguignon le français lui-même, son français de député de l’Yonne ? Ou bien reconnaît-il l’existence de ce dialecte de la langue d’oïl, qui eut ses heures de gloire littéraire, le bourguignon-morvandiau, considéré comme l’une des langues de France par la DGLFLF ? Quoi qu’il en soit, il s’agit là aussi d’évoquer la région de sa circonscription, dans une représentation qui la place immédiatement dans une relation d’absolue dépendance culturelle (et bien sûr politique) consentie envers Paris et l’île de France, une sorte d’évidence sans appel, qui relègue par extension toute autre langue que le français présente sur le territoire national (évidemment territoires d’outre-mer compris) dans l’indignité et la dérision.

 

Mon patois chéri

Cela n’empêche d’ailleurs pas souvent ceux qui ont ce type de réaction (les hommes politiques comme les autres) de revendiquer une affection profonde pour le « patois » de leurs ancêtres ou de leurs villages. Lors du débat de 2002, Pascal Clément (UMP), qui en sa qualité de rapporteur (déjà), conduisit une lutte sans merci contre les propositions d’amendement (« il serait dangereux de les inscrire dans la Constitution »), y alla de « deux souvenirs » personnels : « Mon grand-père avait été placé en 1914 à la tête d’une section de sa région car ces hommes ne parlaient que le patois. Et moi-même, lorsque j’étais tout jeune maire, j’avais constaté que nombre d’anciens ne s’entretenaient qu'en patois ». L’ancien maire de Saint-Marcel-de-Félines n’a aucune hostilité à l’égard du « patois », mais il veut sans doute dire qu’il y a beaucoup plus de panache à mourir pour la patrie en parlant français que patois, et qu’une conversation en français est autrement civile dans la langue de l’Académie et des salons. Or cet immense progrès de la culture, selon lui, est mis en cause par les revendications linguistiques de ces patois qui prétendent usurper le nom de langue. Ce jour de novembre 2002, il fut vigoureusement appuyé par Jacques Myard (UMP, né à Lyon) qui, entre deux sorties virulentes, confessa : « Moi aussi, j’ai parlé patois ». Comprenons bien, il y a là une certaine roublardise démagogique : « parler patois » cela fait peuple, cela sent son terroir à l’ancienne… René André (UMP), lui aussi entièrement hostile à l’amendement, y alla de son couplet breton : « Nous sommes tous attachés à la langue de nos régions, moi le premier ! « O Breiz ma bro, Bro goz mazadou ! »[4]. Il se permit même de régaler l’auditoire d’une anecdote historique en forme d’apologue : « En 1870, Napoléon III, en visite au camp de Conlie, se félicitait de l’ardeur guerrière des fantassins bretons, qu’il entendait répéter « A la guerre ! A la guerre ! », sans se douter un instant que les malheureuses recrues ne souhaitaient qu’une chose : rentrer à la maison : « Ar ger ! » (Sourires) Voulons-nous susciter ce type d’incompréhension ? ». Apologue intéressante du reste, puisque dans cette historiette évidemment fort sujette à caution, c’est le pouvoir qui se méprend sur ce que lui disent les citoyens, et l’idée de derrière, sous cette plaisante équivoque, est bien qu’un peuple qui parle une autre langue que ceux qui le gouvernent n’est pas fiable. Du reste, on raconte aussi que si Gambetta tardait autant à armer ces 80 000 fantassins bretons qui croupissaient dans un camps sans baraquements, mal vêtus et mal nourris, c’était par crainte du « péril chouan ».

 

Faire rire

Mais foin de vérité ou même de vraisemblance, l’important pour le député de la Manche était de faire rire ­– et notons qu’il y parvint –, pour mieux avancer l’argument le plus imbécile qui soit : à savoir, et très explicitement, que si l’on enseignait les langues régionales, alors les Français ne se comprendraient plus entre eux, allant jusqu’à dire, contre les données les plus élémentaires des études sur le bilinguisme, les mots suivants : « l’enseignement du français est-il à ce point performant qu’il faille le rendre plus difficile encore ? » (vous avez bien lu, le français devient plus difficile si l’on apprend aussi une autre langue !). Jean-Pierre Balligand (socialiste, député de l’Aisne) eut beau dire que le « bilinguisme est une chance », rien n’y fit. Victorin Lurel (socialiste, élu de la Guadeloupe) ne fut pas plus entendu, qui déclara : « M. le ministre et le président Clément n’ont pas la chance d’appartenir à une société multiculturelle. Je peux vous assurer que le bilinguisme est une richesse. J’ai été élevé en créole, et je suis élu de Saint-Martin : les enfants de Saint-Martin maîtrisent le français, l’anglais, le papamiento qui est la langue de Curaçao, le créole et l'espagnol... Le créole n'est pas un patois, c’est une langue. En 1870, quand les Alsaciens demandaient à être Français, ils entendaient l'être en allemand. Car être Français, c’est vouloir être Français, conformément à la conception élective de la nation que Renan et Fustel de Coulanges opposaient alors à la conception ethnique de Mommsen ». Mais que valent l’appel à l’expérience du multilinguisme, que vaut le rappel à la conception élective (aujourd’hui complètement oubliée) et donc non linguistique de la nation[5], face à l’apologue des bretons de Napoléon III, et à l’invocation rédhibitoire, parce que censée être cocasse, du bourguigon ? Dans la même veine, Jacques Myard proposa même d’ajouter le verlan à la liste des langues régionales. L’assimilation à l’argot visant évidemment, comme l’identification au patois, à dévaloriser l’objet du débat et à rendre la discussion dérisoire. Le Fur, ce jour là, pourtant du même parti (mais la question des langues régionale divise en fait tous les partis, à l’exception peut-être de l’UDF), eut en tout cas bien raison de reprocher à ses camarades (je ne suis pas sûr que le terme convienne) de véhiculer « des lieux communs au risque de tomber dans la caricature folklorisante ».

 

Domination sans appel

 A mon sens, ces « lieux communs » en disent plus long que les arguments juridiques et politiques invoqués pour rejeter les amendements à cet article ajouté à la Constitution en 1992 soi disant pour faire front contre l’invasion de l’anglais et utilisé aujourd’hui pour combattre les langues minorisées. Ou plutôt ces clichés humiliants révèlent la violence symbolique qui s’exerce sur les cultures et les langues minoritaires, une violence le plus souvent largement intégrée par les dépositaires et les locuteurs de ces langues même, une violence normale et normée, puisque institutionnalisée et même inscrite dans la loi fondamentale de la nation française. Ce rapport de domination sans appel, foncièrement incompatible avec toute pratique démocratique en la matière, est à la racine de tous les arguments que l’on fait valoir pour maintenir le statu quo national et achever (car c’est bien de cela qu’il s’agit) l’entreprise abolitionniste initiée par les jacobins de 1793. Or voilà que la persistance de revendications linguistiques un peu partout sur le territoire, l’existence de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires (signée mais non ratifiée par la France), la présence, fantomatique certes mais néanmoins embarrassante, de la DGLFLF[6], le principe promu par l’UNESCO d’un patrimoine immatériel de l’humanité comprenant les langues, empêchent de terminer le boulot sereinement et en toute conscience. D’autant plus que le même labeur d’éradication doit être sans relâche renouvelé à l’égard de chaque nouvelle vague d’immigrés, qu’il s’agit d’intégrer en la passant au kärcher du monolinguisme. Sans parler de l’anglais avec lequel il faut bien compter (au deux sens du terme), et de l’appartenance européenne qui semblerait exiger que l’on s’intéressât aux langues nationales de nos voisins. La solution actuelle, sur tous ces fronts linguistiques, est le replis sur la seule et unique langue nationale (exception faite de l’anglais « commercial »), un replis dont il est cocasse de voir qu’il est sans cesse justifié par le combat du communautarisme et des identités, alors qu’il en est l’expression la plus caricaturale. Il y a là, de fait, un choix politique, assez largement partagé par des élus de toutes tendances, masqué derrière un discours d’apparat sur « la diversité culturelle » et surtout justifié par des arguments économiques : il ne faut plus payer les enseignements inutiles (ceux que l’on juge tel), parmi lesquels les langues en général, mortes et vives, et les langues régionales en particulier.[7]

 

Terminer le boulot

Qu’il s’agisse, concernant les « patois », de terminer enfin le boulot de l’abbé Grégoire, est clairement signifié par certains. Ainsi Pascal Clément, lors du débat de 2005, rappela-t-il, comme il l’avait déjà fait en 2002, « tout l’effort de la IIIe République - et peut-être faut-il remonter plus loin -, tout l’effort des hussards noirs de la République […] Nous nous situons donc au terme d'une phase extrêmement lente d’unification de la langue : ce n'est que depuis peu que tout Français a la possibilité de comprendre la langue française. Il y a peu en effet, après la Seconde Guerre mondiale, on trouvait encore dans nos villages des personnes qui ne parlaient et ne comprenaient que le patois. La République a mis beaucoup de temps pour parvenir à cette victoire ». A aucun moment, dans cette vision de l’histoire, l’acquisition du français n’est séparée ni séparable de la disqualification des autres langues en « patois » et du dénie de les considérer comme vecteurs de culture, avec le français et non contre lui. La victoire de leur République (car cette conception de la République n’est certes pas la nôtre) n’est pas seulement l’alphabétisation (qui peut se faire en toute langue), mais la « victoire » du français, si longue à venir, contre les « patois ». A partir de là, de toute forme de bilinguisme ne saurait être qu’une trahison de lalangue de la République.

 

Diversité culturelle et monomanie francophoniste

           Dans le cadre d’une telle conception exclusivement francophoniste de la République, qui continue à se justifier par la vocation prétenduement universelle de la langue dite des droits de l’homme (fausse et absurde, car les droits de l’homme se déclinent évidemment en toutes les langues, et l’invocation du français comme leur langue naturelle est une négation pure et simple de leur universalité même), l’invocation de la « diversité culturelle » ne saurait être autre chose qu’une formule obligée. On sait que le président de la République s’est montré, dans certains de ses discours, un fervent défenseur de cette diversité, et lors du débat de 2005, Jean-Yves Le Drian (député socialiste du Morbihan), l’avait fait valoir : « Je me souviens de déclarations assez fortes du Président de la République au Canada, à propos de la langue inuit. Il disait notamment que lorsqu'une langue n'est pas reconnue, c’est une partie du patrimoine de l'humanité qui disparaît ». En réalité le texte de l’allocution de Chirac, prononcée le 6 septembre 1999 devant l’Assemblée territoriale de Ninavut[8], si Drian se réfère bien à cet épisode, est d’une parfaite ambiguïté. En effet, le chef de l’État y défend les revendications culturelles des Inuits mais, étrangement, en les mettant sur le même plan lque es revendications culturelles de la francophonie : « Nous devons encourager et promouvoir nos créations, nous battre et imposer nos langues, nos cultures, nos traditions sur les nouveaux réseaux de l’information » : dans le cas d’espèce ce « nous » recouvre les langues, cultures, traditions des Inuits et… celles de la francophonie. Le contexte est très clair, il n’est fait aucune référence aux langues et cultures non francophones du territoire français, en dehors de celles des « peuples premiers » : « Nous devons aussi protéger et faire connaître notre patrimoine. Rien n'est plus important pour la culture humaine que de conserver et de vivifier l’ensemble de ses racines. J’ai voulu, c’est vrai, qu’en France on reconnaisse ce que nous nous appelons les peuples premiers ». Donc les peuples d’outre-mer susceptibles de relever de la notion de « peuples premiers » peuvent se prévaloir dans leurs revendications des discours du Président, mais certainement pas les Corses, les Bretons ou les Occitans, ni a fortiori les Créoles qui ne sauraient prétendre à la primauté ou primalité (ce n’est pas le lieu ici de s’interroger sur cette notion de « peuples premiers », primat qui tant les rapproche des primates) : dans le discours présidentiel, ils passent à la trappe, ou plutôt sont censés se fondre dans le grand fleuve de la francophonie.

 

L'unitarisme antidémocratique

         Les raisons profondes du refus de modifier l’article 2 et d’abord de son introduction même sont donc à rechercher, selon moi, dans la peur panique d’une réelle démocratisation de la vie culturelle et linguistique et des effets que celle-ci pourrait avoir sur le centralisme français et donc sur les élites aux commandes étroitement monolingues et, en matière de culture, monomanes (hors de nos classiques, point de culture).

Si la Constitution était modifiée il deviendrait sans doute possible de demander plus d’engagements de l’État en faveur des langues régionales, en matière d’éducation (l’intégration au service public des écoles immersives par exemple, refusée par le Conseil d'Etat au motif de l’article 2, plus de classes bilingues dans le public, etc.) et d’aide à la culture. Même si François Baroin, représentant du gouvernement lors du dernier débat, l’a nié avec véhémence et arrogance, la porte serait enfin ouverte à la ratification de la Charte européenne. Celle-ci, comme on le sait, fait pousser les hauts cris à nos fanatiques du français, à grands recours de langue de bois républicaine : « la charte, a rappelé Baroin (mêmes propos de Clément lors des débats précédants), porte atteinte à l’unité du peuple français, à l’indivisibilité de la République et à l’égalité devant la loi, en conférant des droits spécifiques à des groupes de locuteurs de langues régionales ou minoritaires ». En vérité, ces arguments, sont pour le moins étonnants. En quoi la reconnaissance de droits linguistiques compromet-elle, en soi, l’unité, l’indivisibilité et l’égalité ? Nous sommes là dans le domaine des abstractions lyriques. En quoi, la charte conduit-elle à reconnaître des droits spécifiques à des groupes de locuteurs ? Ces droits ne sont pas spécifiques à des groupes, puisqu’ils concernent potentiellement tous les citoyens qui désireraient apprendre ces langues et l’invocation anti-communautariste, selon lequel les locuteurs se replieront fatalement et resteront enclavés sur un territoire, est un faux argument, car il n’y a pas de raison de ne pas permettre aussi l’apprentissage de ces langues ailleurs que dans les régions où elles se parlent. Il existent d’ailleurs des formations en breton ou en occitan en Île de France, pour divers niveaux de scolarité, et l’expérience montre que les usagers, en région parisienne comme dans les territoires d’origine, n’obéissent en rien à une quelconque logique de replis communautariste. Il s’agit bien plutôt de faire valoir un droit pour tous, actuellement bafoué (car à l’exception de la Corse, l’offre d’apprentissage linguistique est dérisoire ou inexistante), et non des droits spécifiques. Quant aux principes intangibles d’unité et d’indivisibilité, on comprend mal en quoi ils seraient menacés par le bilinguisme, voire par le multilinguisme ; encore faut-il accepter de dissocier, comme Renan et Fustel de Coulanges l’ont fait en leur temps, l’appartenance nationale et l’unité républicaine des particularités culturelles et linguistiques. C’est d’abord une réalité historique, puisque la France telle qu’on la connaît, pour le meilleur et pour le pire, s’est construite avec la sueur, le sang et les larmes (le grand père de Pascal Clément à Verdun en savait quelque chose) de générations successives de citoyens qui ne parlaient pas, ou pas seulement le français.

 

J.-P. Cavaillé

Voir également l'article de Pierre Encrevé publié dans Libération



 

[1] Pour le texte du débat http://www.assemblee-nationale.fr/12/cra/2002-2003/073.asp

[2] http://www.assemblee-nationale.fr/12/cri/2004-2005/20050126.asp

[3] http://www.assemblee-nationale.fr/12/cri/2006-2007/20070093.asp#P807_224088

[4] Bro gozh ma zadoù : Vieux pays de mes pères. hymne breton.

[5] Voir Fustel de Coulanges, L'Alsace est-elle allemande ou française : réponse à M. Mommsen, (1870). http://www.bmlisieux.com/curiosa/alsace.htm

[6] Délégation Générale à la Langue française et aux Langues de France. Il est frappant de voir que le syntagme même de « langues de France » est absent de tous les débats et discours parlementaires. A quoi sert donc la DGLFLF, qui relève du ministère de la culture, si elle n’a pas même les moyens de faire prendre en compte la notion qui en justifie l’existence – celle de « langues de France » – par les ministres et les grands commis de l’État.

[7] Un exemple récent : les justifications données par le directeur du Service Interacadémique des Examens et Concours d’Arcueil pour justifier en clair le refus d’accepter à l’avenir l’inscription de candidats à l’épreuve d’occitan au baccalauréat dans cette académie, à moins que les parents des inscrits n’acceptent de prendre en charge les « frais de la certification de l’épreuve » ! (source : CREO de la Talvera).

[8] http://www.elysee.fr/elysee/francais/interventions/discours_et_declarations/1999/septembre/allocution_prononcee_par_m_jacques_chirac_president_de_la_republique_devant_l_assemblee_territoriale_du_nunavut-iqaluit.1543.html

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26 mars 2006

La vida clandestina de l’occitan

Ce texte fut conçu en octobre 2003 pour la Linha Imaginòt, à l’incitation d’Eric Fraj, que je remercie chaleureusement pour sa lecture et ses corrections. Mais la « direction » de la revue n’en voulut pas, sans doute parce qu’écrit en occitan, d’après ce que j’ai cru comprendre. La Linha est une revue occitaniste formidable, où l’on publie plein de choses dignes d’intérêt, mais dans laquelle on ne lit presque plus jamais d’occitan, soi-disant pour ne pas décourager les lecteurs. Un beau paradoxe à méditer !

 

Le texte est cependant paru dans la revue gasconne Reclams, n° 793, 2004, p. 7-11. Merci à Sergi Javaloyes.

 

 

 

La vida clandestina de l’occitan

 

 

        Aquò es la soscadissa de qualqu’un qu’es arribat dins lo mitan occitanista complètament d’en defòra, i a pauc de temps. Una soscadissa del tot empegada dins aquela experiéncia corteta, estrecha e intermitenta de la vida culturala en occitan. Un agach al fenestron. Benlèu un pauc mai qu’aquò : perque un qu’es arribat fa pas gaire, e que vòl parlar, escriure, defendre l’occitan, aquel d’aquí plan segur es pres, empegat en fach dins aquela istòria, pegat e plegat dins la lenga e sa misèria. Pel fenestron, es el que se vei virar e bolegar amb qualques autras petetas, d’un biais puslèu comic. Soi arribat d’en defòra, mas cossí e d’ont ? D’ont soi arribat ?

 En fach, d’empr’aquí, mas empr’aquí es vengut un autre monde ; dintrar dins l’occitan en Occitània, es pr’aquò cambiar de monde ; pel simple fach de parlar e escriure una lenga que s’ausís pas mai per las carrièras, una lenga que quand la parlas sabes que i a pas cap d’autre país ont la parlar, que se n’i aviá un, seriá aquel ; per aqueste simple fach, o vòlgas o pas, venes estrangièr dins ton quite país, e ciutadan d’un país secrèt, amagat, non pas tant perque s’amaga mas perque es amagat, refusat, abandonat dels òmes e dels dieus. Es aquel secrèt de l’abandon, de la denegacion e de l’oblit, aquela clandestinitat forçada qu’aquí voldriái ensajar de veire e de comprene.

Primièra causa, fòrça simpla, tròp simpla. Dins aqueste monde, m’i es calgut anar perque la lenga, e tot çò que se pòt far amb ela (e tot se pòt far dins una lenga), s’encontra pas mai dins las carrièras de la vila granda, e aquò dempuèi tant de temps que me rapeli pas de l’i aver pas jamai ausida. Mas pel campestre e las vilòtas, e mai los jorns de fièira, s’ausís pas brica tanpauc. Tot aquò se sap, se sap plan, se sap tròp.

I a dos ans, un dimècres, tornèri sul mercat de Realmont, dins Tarn, ont anavi ambe lo paire, quand èri pichon, vendre de lapinalha. Tota la matinada rebalèri d’un costat e de l’autre, de la plaça al fieiral, del fieiral a la plaça e, fasent aquel qu’espèra se sap pas qué, o qu’es piòt, escotavi los vièlhs que parlavan entre elis. Tot en lenga. D’oradas. Tota la lenga. Entre elis. Totis vièlhs, mai de seissanta, septanta. D’oras, un monde de lenga, coma darrièr un veiral, un autre monde. Èri tan pròche, que podiái comprene tot, e mai lo demai, almens me semblèt, dins una piòta illusion d’empatia que me prenguèt. Alara ensajèri de far de signes, es a dire de dire quicòm ieu tanben, un quicomet : « ieu tanben… » L’encant se brigalhèt. Me respondèron en francés, puslèu emmerdats de l’intrusion d’un jovent de quaranta ans dins lor monde privat, protegit per la quita lenga. A l’ostal, ambe lo paire, es parièr. Lo patoès, me l’a pas volgut aprene : me vòl pas tanpauc respondre. Es logic. Vòl pas èsser emmerdat amb aquela istòria. Tot aquò se sap. Es una istòria vièlha, qu’es a s’acabar docetament ambe los òmes.

          Alara, perque tot aquò me tafurava, perque me voliái pas far a l’idèia d’aquèla mòrt volontada, que me regardava pas - mas me voliái pas far a l’idèia que me regardava pas -, m’i calguèt anar.

         E aquò foguèt pas aisit : te cal rencontrar per astre qualqu’un dins un canton de sufisentament fòl per gausar t’abordar en òc, te cal tombar sus qualque luòc rescondut, o cercar un bel briu per descobrir que quicòm s’escriu e se fa encara dins aquesta lenga, e mai que i a d’escòlas ont es vertadièrament parlada. Donca qu’es pas solament un daquòs d’un passat avalit, una vaga referéncia folclorica sens mai de realitat sociala e d’existéncia culturala, coma son tant a o creire, e de bona fe.

           Es vertat qu’a Tolosa, coma endacòm mai en Occitània, vivèm dins un monde ont l’occitan, de fach, a pas cap de vida publica, en defòra de qualques noms de carrièras (encara qu’aquò es pas vièlh, e quasi totis te dison qu’es un escandalós degalhadís de l’argent public), de cinc minutas de television cada setmana, d’una radiò ont tròp sovent lo nivel de lenga fa pietat, de qualques bandièrassas (aborrissi las bandièras, que pudòn totas la sang e la colhardisa dels òmes)… una misèria. De micas. De micas, e tanben de ressons, de rebats totjorn mai escafats dins la lenga de cada jorn, dins l’accent, e benlèu un quicòm mai, un sabi pas qué, que galeja dins l’air a la fin del mes de junh. De còps que i a, tanben, o cal dire, un pauc d’occitan trauca lo francés o s’i acranca dins las radiòs las mai escotadas : Fabulos, Massilia… O cal dire : qué seriam venguts sens lo Claudi Sicre e los autres ? Totis los cantaires que, dempuèi quasi quaranta ans, continuèron a far sonar la lenga quand lo silenci a l’entorn s’espessissiá.

 Mas la tièira de çò que se vei pas es longa, tròp : cap de libres en occitan dins las librariás, foguèsson las melhoras (coma Ombras Blancas a Tolosa per exemple) ; cap de filmes en occitan al cinemà ; cap d’occitan dins los programas dels teatres ; cap de prensa visibla en occitan (demandatz la Setmana e veiretz) ; cap d’occitan dins las mòstras d’art ; seriá quitament pas pensabla una declaracion d’un òme politic en lenga d’òc ; s’es ensenhat a l’Universitat del Miralh, l’occitan es rescondut dins lo departament de Letras, filosofia e musica, etc., etc.

Tot aquò o sabèm, mas o cal tornar dire encara e encara per se far pas d’illusions, per prene la mesura de tot çò que demòra de fargar, dempuèi l’ombra prigonda dels traucs nòstres. Es aquò que vòli dire, non per se plorar e encara mens per se’n creire e ne tirar un contentament suspècte : sèm, de fach, e dempuèi longtemps, de clandestins, ciutadins d’un monde amagat. E aquò es fòrça estranh, perque avèm pas la polícia al cuol, nòstres amics son pas en preson (al mens pas per aquò), digus, en principi, nos interditz pas de parlar, escriure, publicar, filmar, etc., en occitan. Mas, pr’aquò, la resulta es la mèma : sèm a calòs al secrèt, confinats a l’escurina, acantonats a viure dins l’air rarificat del grop redusit. Es benlèu per aquò que nos manjam aital lo morre, condemnats que sèm a viure en cercles clauses. E puèi es fòrça mai malaisit de demorar solidaris e vigilants dins una lucha ont l’enemic se vei pas, ont se risca pas la vida, dins un combat ont lo primièr enemic es tu meteis, l’enemic del dedins que te mormolha de daissar tombar, que lo jòc ne val pas la pena, que cal daissar los mòrts sebelir los mòrts.

Es pas susprenent que la literatura occitana contemporanèa fague una plaça bèla a la vida clandestina, del Libre de Catòia duscas a l’Antonio Vidal, e se rodassejan dins l’imaginari istoric de l’occitanisme los grands afars dels Catars, dels Valdeses, dels Cagòts, dels Marranes, dels Camisards, de las Domaisèlas, dels resistents e puèi dels dissidents. Mas cap d’aqueles modèls de dissidéncia e de persecucion fa pas per la situacion nòstra. Sèm pas d’enfarinats, sèm pas aquela microsocietat de familhas ligadas per una diferéncia de cresença, per minima que siá, capvirada en una marca de discriminacion sociala. Sèm pas d’enfarinats, perque en çò nòstre las familhas son espetadas : lo paire, lo filh, lo felen, de còps que i a, pòdon coneisse la lenga, e mai la parlar ambe d’autres sens poder (voler seriá pas lo bon mot) parlar amassa una autra lenga que la de l’oblit. Sèm pas d’enfarinats, sèm pas de cagòts perque se o disèm pas, se o cridam pas suls teulats, digus sap pas e vòl pas saupre de la taca nòstra. Es aital que sèm, coma o disiá Joan Larzac, « d’estrangiers del dedins », e benlèu, per la sola rason de s’acrancar a la lenga que quasi totis vòlon e pòdon pas mai parlar, estrangièrs al dedins. Al dedins de nos autres. Sèm pas d’enfarinats, sèm pas de camisards perque, subretot, çò que nos liga es pas una religion, es quitament pas una ideologia. Son las leis de França, las leis de la religion unenca d’una sola lenga publica, que fan la confusion entre las religions e las lengas per justificar lo confinhament de totas las autras dins l’espaci privat. Mas de qu’es aquò, una lenga fòrabandida del domeni public ? Una lenga privada de public ? Una lenga privada ? Redusida al privat ? Mas qual privat, quand la lenga publica, ambe lo monopòli de l’escòla, del libre, de las radiòs e de la television, s’es impausada al privat, lo privat del privat, las bocas e los caps, e separa lo reire del pichon, la maire de la filha, la boca del cap ? Disi plan, la religion unenca de la lenga unenca, que son primièr comendament es : « Parlaràs pas que lo Francés, que totis los autres parlars son d’idòlas que conspiran la mòrt de la Sacrosanta Republica ».

Es aquò lo privat de la clandestinat. Lo del dròlle de Calandreta quand torna a l’ostal. Lo del vièlh quand de la fieira de Realmont se’n torna dins sa bòria. Lo de l’occitanista quand se’n va passejar pels camps e per las carrièras. Cadun de son costat, sens se coneisse, ambe dins la tèsta la lenga que se morís. E se morís perque justament es una lenga e pas una religion, es pas una cresença, es pas una filosofia, es pas una ideologia. Una lenga es fòrça mens, fòrça mai que tot aquò. Es un esplech ; un esplech per far de religion e combatre la religion, per far de politica e mai de filosofia, e mai lo demai, tot lo demai. Mas un esplech quand digus se’n servís pus, es bon pel trast. I a benlèu encara una vida dins lo trast, quand i passa qualque bricolejaire desobrat. Aquí sèm, a bricolejar dins lo trast. Es pas una clandestinitat gloriosa, eroïca, non, mas una clandestinitat ont benlèu se pòt inventar quicòm, quand defòra lo monde corrisson passar lo sanclame del jorn al supermercat.

           Atencion : disi pas aquò per justificar la resignacion al trast, lo renonciament a la lucha politica e culturala, que sola pòt tirar la lenga del refús, de l’indiferéncia e de l’oblit. Mas aquela conciéncia de la clandestinitat, benlèu, nos pòt estalviar de tombar dins las trapèlas que nos esperan uèi. Una d’aquestas es la fonccionarisacion de l’occitan : s’as de competéncias dins la lenga, ne pòdes venir lo prepausat. Es a dire l’ensenhar coma s’ensenha lo grèc ancian e lo latin, coma una lenga mòrta, una lenga de bibliotècas, videotècas, sonotècas, amb collòquis, publicacions pels collègas del monde entièr… e la benediccion dels politics de tota mena. Una renda modèsta, mas sufisenta, e l’espèr d’una polida capitada dins la carrièra. Que crebe la lenga es pas alara un problema gròs : i aurà totjorn un biais per organisar entre nosautres de jornadas suls Trobadors, sus Godolin o Bodon, coma n’i a per estudiar la poësia bucolica latina o l’art epigramatica dels Grècs.

Una autra trapèla, mai insidiosa benlèu es la del discors de valorisacion de las lengas e culturas de França. Me rapèli d’una enfatica sortida de Bernard Cerquiglini, fonccionari prepausat a las lengas de França, a Ombras Blancas, a l’escasença del Forum de las Lengas, sus l’occitan coma « lenga moderna, europèa », coma « lenga per deman », laboratòri per l’espandiment de las autras… Me pecigavi lo cuol per èsser segur de dormir pas. Cossí èra possible, una lenga de boès aital ? Dins una librariá ont i a quitament pas un sol libre en occitan, un que vos ditz : « Lo monde, l’avenidor son vòstres »… Quand sètz redusits aital a maufinar dins un trauc de talpa, quand sètz redusits al trast. Mas ont es la dubertura legala, ont son las mesuras per l’educacion, los sòuses per las iniciativas culturalas ?

 

Foguèt encara mai enòrme, lo mes passat, a las Assisas de las Lengas de França, que lo ministre i venguèt dire, en substància : « Vos aimam, mas auretz res de res, que siá al nivel constitucional, juridic, educatiu o financièr ». Es a dire : nos aiman perque un bocin de cultura patrimoniala fa plan, subretot per un govèrn de dreita, e nos aiman perque sèm flacs, perque sèm per crebar. Se volèm pas crebar, cal que nos revirem dins l’ombra nòstra per i fargar una cultura del refús e non del consensus (perque aquò pòt pas èsser que consentir a nòstra mòrt), una cultura de resisténcia critica a la lenga de boès que nos vòl balhar amorosament lo poton de Judàs. La cultura de la clandestinitat es una cultura de la desfisança e de l’atissament.

 

 

 

 

 

  Jean-Pierre Cavaillé 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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