20 octobre 2009
Michel Charasse vole au secours des langues régionales ou : comment dit-on "se faire avoir" en auvergnat ?

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Michel Charasse
vole au secours des langues régionale
ou : comment
dit-on "se faire avoir" en auvergnat ?
Les langues
régionales ont trouvé un nouveau défenseur, un militant inconditionnel prêt à
tout pour que ces langues soient enfin reconnues par l’État français. Il se
nomme... Michel Charasse et occupe le siège éminent de sénateur du Puy-de-Dôme
(PS). On sait qu’hier encore il jetait sur elles tous les anathèmes du
jacobinisme le plus zélé, s’emportant au sénat contre la terrible menace de
leur citation dans la constitution française, au titre pourtant purement
symbolique du « patrimoine ». On peut relire son intervention au sénat, lors de
ce qui restera comme l’appel du 18 juin (2008)[1], qui aurait sauvé la France de l’occupation des
patois, sans le vote subséquent de tous ces députés gagnés à la cause de tous
ces ennemis de l’intérieur. Il n’avait pourtant hésité ce jour là devant aucune
infamie, aucune pitrerie, allant jusqu’à exiger la reconnaissance dans la
constitution de la « potée auvergnate » (voir sur ce blog Langues « régionales » : le sursaut républicain !)
au même titre patrimonial que les patois. Que s’est-il donc passé pour que le
persécuteur d’hier devienne l’apôtre d’aujourd’hui ? Est-il tombé de cheval,
comme saint Paul, sur le chemin de Damas ? A-t-il fait une chute de bicyclette
sur la route de Clermont-Ferrand ?
L’Auvergnat contre l’occitan
Si vous prenez la peine de lire la question
adressée au premier ministre du 6 août dernier (toujours en attente de réponse)
et surtout le petit article complice que lui a consacré l’Express le 2
octobre dernier, la rigolade risque de tourner court, ou du moins
trouverez-vous de bonnes raisons de rire jaune, et quand on dit jaune, les
cornes ne sont pas loin...
Lisons :
« Monsieur Michel Charasse signale à M. le Premier
ministre les vives inquiétudes qui se manifestent actuellement au sud de la
Loire en ce qui concerne les privilèges exorbitants reconnus à l'occitan que
beaucoup ne connaissent ni ne parlent tandis que des langues très employées et
encore très vivantes, parlées dans les régions de Nice, du Béarn, de la
Gascogne, de l'Auvergne, du Limousin et de la Provence, continuent d'être
ignorées par les pouvoirs publics qui tentent d'imposer par la force l'occitan
qui, pour la plupart des amateurs et des connaisseurs des langues locales, est
une pure création intellectuelle parfois accompagnée d'arrière-pensées
politiques. Les personnes originaires des régions précitées où se parlent
encore des langues bien vivantes et très appréciées, comme les langues
bretonne, alsacienne, basque, catalane, picarde ou corse... ne demandent rien
d'autre que d'être reconnues avec le même statut. Il lui rappelle en outre que
trois langues pratiquées en France sur les huit parlées par les Croisés puis
ensuite au sein de l'Ordre de Malte, sont le français, l'auvergnat et le
provençal et qu'il n'y a pas d'occitan dans la liste. Il lui demande donc de
bien vouloir lui faire connaître quelles mesures il compte prendre pour faire
cesser l'injuste traitement discriminatoire établi entre langues locales
reconnues ou non reconnues et pour mettre un terme aux pressions visant à
imposer contre toute Histoire et toutes traditions populaires l'occitan inconnu
à la place d'autres langues encore couramment parlées. »
La question, on le voit, est en fait entièrement
dirigée contre « l’occitan », considéré comme une « pure création
intellectuelle », n’ayant rien à voir avec les langues « véritablement parlées
», distinctes les unes des autres, qui, on le notera, n’ont pas de nom mais
sont mentionnées par les zones où elles sont sensées être en usage : Nice,
Béarn, Gascogne (je note au passage qu’il y aurait donc là deux langues
distinctes, le béarnais et le gascon…), Auvergne, Limousin et Provence. On
constate évidemment la disparition du languedocien, mais c’est que celui-ci est
justement incriminé comme base de l’occitan artificiel, « inconnu » et
néanmoins impérialiste, à travers la complicité des «pouvoirs publics».
On explique (une fois encore)
On ne va pas ici, une fois de plus, s’appesantir
sur la faiblesse et surtout sur la mauvaise foi de ce raisonnement, sinon pour
rappeler que dans toutes les revendications en faveur de la langue occitane,
les dialectes qui constituent celle-ci sont mentionnés : l’auvergnat, le
gascon, le languedocien, le limousin, le provençal et le vivaro-alpin. Pour
l’immense majorité des occitanistes (je mets donc de côté ceux qui prétendent à
la constitution d’un standard unificateur, fort minoritaires et auxquels en effet
on peut reprocher un artefact sur base languedocienne), l’occitan n’existe pas
en dehors de ces dialectes, il n’est pas plus, ni autre chose, que cet ensemble
de parlers qui partagent un ensemble de traits structurels communs et pour
lequel il est possible d’adopter une graphie commune. Mais tout le monde peut
et doit comprendre que l’adoption d’un code graphique commun, adaptable aux
particularités dialectales, n’est évidemment pas l’imposition d’une langue,
d’un standard unique et « totalitaire » (un gros mot qui ne cesse de revenir
dans les discours des anti-occitans). Autrement dit, il n’y a aucune espèce de
discrimination entre les « langues » nommées ci-dessus et l’occitan; puisque
l’occitan n’est rien d’autres que ces « langues » là; c’est bien, par exemple,
le limousin et non le languedocien qui est enseigné comme occitan limousin à
Limoges. La notion de discrimination ici n’a aucun sens. Ce n’est donc pas pour
autre chose que pour ces mêmes « langues » que nous manifesterons à Carcassonne
le 24 octobre.
Tout le conflit objectif (je mets de côté les
aspects idéologiques, qui de part et d’autre tiennent très souvent du fantasme)
porte en réalité sur la graphie, question importante certes (et nous sommes
nombreux à penser que la graphie commune, dite « classique » a encore des
progrès à faire pour une meilleure adaptation notamment au limousin et à
l’auvergnat) mais tout à fait secondaire (il existe aussi une graphie
mistralienne, reconnue dans l’enseignement et auprès des occitanistes, et les
graphies alternatives ne sont certes pas vouées au pilori) et sur la
dénomination « langue » ou « dialecte » qui, j’ose le dire, est elle aussi loin
d’être fondamentale, car ce qui est primordial est de reconnaître que nous
parlons la même chose et de la même chose – car le drame est bien qu’un
auvergnat occitaniste et un auvergnat anti-occitaniste parlent la même
langue – et que nous sommes a priori d’accord pour faire tout ce qui est en
notre pouvoir pour assurer un futur à ces idiomes (je prends à dessein un terme
insatisfaisant mais hors conflit) dont la pratique nous apportent et importent
tant.
Je sais que ce constat de l’identité du référent
(c’est bien la même langue que parle un provençal sécessionniste et un
provençal occitaniste), est généralement nié par les sécessionnistes (je
désigne par là, sans porter le moindre jugement, ceux qui affirment que leur
parler est une langue à part entière et refusent l’idée de langue occitane),
qui invariablement invoque la graphie, mais l’argument est absolument fallacieux
et insoutenable : même s’il était graphié à l’aide des idéogrammes chinois, le
français, comme langue parlée, resterait le même ! En tout cas, il faut qu’ils
sachent, même s’ils refusent de l’admettre, que l’immense majorité des
occitanistes est infiniment plus proche de leur position de sauvegarde et de
promotion de la langue parlée que des quelques fabricateurs de langues unique
standardisée (type Pannocitan). Le fait qu’ils choisissent de s’allier, contre
les occitanistes, avec le pire ennemi de nos langues qui se puisse trouver est
une chose en vérité consternante et pitoyable, étrangère à toute forme de bon
sens : voilà à quoi conduit la dynamique des oppositions factices quand on les
laisse s’enkyster et se réifier, au lieu de travailler à les dissoudre par une
démarche réflexive et dialectique.
Les croisés à la rescousse des jacobins
Dans l’argumentaire de Charasse, que je fais
semblant de prendre au sérieux, même s’il ne l’est pas du tout (on verra qu’il
est un pur instrument en fait contre les langues régionales, toutes, et quels
noms qu’on leur donne), les détails amusants ne manquent pas.
Ce texte bref présente surtout une grossière
contradiction, puisqu’il réclame le même statut pour l’auvergnat, le limousin,
etc. que pour le breton, le basque, le catalan ou le corse : or, il s’agit
justement, là aussi, exactement comme pour l’occitan, de langues recouvrant un
ensemble dialectal ; ce sont donc des sécessionnistes locaux qu’il devrait en
bonne logique invoquer, et non des langues qui intègrent une pluralité de
formes dialectales et sont ainsi, sur le plan linguistique, dans la même
situation que l’occitan, justement. L’unique différence est qu’en
effet, ces langues ont acquise une légitimité historique que l’occitan n’est
encore pas parvenu à obtenir ou du moins qui reste dans son cas contestée. On
ne peut ici en énumérer les raisons ; cela pourrait et devrait faire l’objet
d’une grosse thèse de socio-linguistique et d’histoire, mais l’étendue
géographique de l’aire occitanophone et la terreur sécessionniste (cette fois
politique et non linguistique) qu’elle suscite, n’y sont certes pas pour rien,
outre de multiples considérations historiques, que l’on ne peut ici développer.
A ce sujet, Charasse invoque, après bien
d’autres, l’existence des « langues » de l’ordre de Malte, parmi lesquelles
figurent le français, l’auvergnat et le provençal, et non certes l’occitan… Or
chacun sait, ou peut aller constater dans les livres d’histoire et les
encyclopédies, que ces « langues » n’en étaient pas au sens où nous
l’entendons, mais des divisions administratives (on parlait aussi de «
provinces »), établies progressivement par l’Ordre des Hospitaliers de
Saint-Jean de Jérusalem. La langue d’Auvergne regroupait par exemple un bon
tiers du royaume allant d’Angoulême à Chambéry et de Besançon à Montélimar et
couvrait donc un ensemble qui n’avait pas de réelle unité linguistique
(Auvergne, Franche-Comté, Dauphiné, Bresse, Savoie, Lyonnais, Beaujolais,
Forez, Vivarais, Nivernais, Limousin, Bourbonnais, Berry, Angoumois, Marche,
Mâconnais). D’ailleurs même les rares partisans de l’existence d’une aire
linguistique médioromane (voir infra) sont obligés de parler d’une
ensemble linguistique pluriel. Il en allait du reste de même des quatre autres
« langues », créées à Chypre en 1301 (d’Italie, d’Aragon, d’Angleterre et
d’Allemagne) : la « langue » d’Allemagne par exemple intégrait aussi les
slaves, et l’Aragon embrassait l’ensemble de la péninsule ibérique (ce n’est
qu’en 1492, que pour des motifs strictement politiques, fut créée la « langue
de Castille). Aussi cet argument historique asséné par Charasse, ne
possède-t-il pas le début d’un commencement de preuve linguistique et montre
tout au plus qu’il n’y avait pas de « nation » (au sens où l’on parlait des «
nations » à l’époque médiévale) se reconnaissant comme occitane à une époque
où, par ailleurs, la « nation » française ne s’identifiait qu’à la seule partie
nord du pays actuel (je dis cela à l’attention des adeptes de la France
éternelle).
Le premier ministre, s’il le voulait ne
manquerait donc pas d’argument pour répondre à Charasse, sur tous les plans… Je
suis d’ailleurs curieux de voir ce qui en ressortira, tout en craignant d’être
fort déçu.
Bloquer le processus législatif
Quant aux raisons qui ont poussé Charasse à
intervenir, elles sont sans doute de deux ordres. Allons tout de suite à la
principale : elle est exposée dans un petit article paru dans l’Express
de Michel Feltin, largement favorable à Charasse. Il n’y a qu’à voir comment il
présente l’occitan : « Depuis une cinquantaine d’années, des militants du sud
de la France tentent, avec un certain succès, d’imposer « l’occitan » comme ‘la
seule langue’ du Midi. Une volonté qui fait s’étrangler les locuteurs, encore
nombreux, ‘des langues d’oc’, qui
ne se reconnaissent pas dans cette « création intellectuelle » née au XXe
siècle et fortement inspirée, en réalité, « des parlers languedociens (entre
Montpellier et Toulouse), comme l’explique le professeur de sociolinguistique
Philippe Blanchet ». On le voit, et ce n’est pas très étonnant,
l’incontournable Philippe Blanchet, grand contempteur provençaliste de
l’occitan (voir ici Langues et
cité : grandeur et misère de l’occitan), sert de caution intellectuelle, comme c’est le cas
dès qu’il s’agit d’assimiler les revendications linguistiques au séparatisme.
Qu’il existe face à Blanchet de très nombreux linguistes qui contestent sa
conception d’une pluralité de langues d’oc n’est pas un élément susceptible de
perturber notre journaliste charassien. « Provençaux, Béarnais et Auvergnats
protestent […] à intervalles réguliers pour demander la reconnaissance de
toutes leurs langues, cousines, certes, mais différentes » : cette manière de
présenter les choses évite évidemment de devoir reconnaître que les
occitanistes respectent en fait les mêmes différences et que les provençaux,
béarnais et auvergnats qui manifestent au nom même de ces différences pour la
reconnaissance de la langue occitane dans sa diversité sont sans doute beaucoup
plus nombreux que ne le sont les anti-occitanistes actifs (il n’y a qu’à
compter les participants aux manifestations des uns et des autres, quand il y
en a ! Car le mouvement séparatiste auvergnat par exemple ne semble guère
briller par sa capacité de mobilisation).
Mais peu importe, l’important est dans ce qui
suit : « Michel Charasse offre donc à ces derniers un soutien aussi pertinent
sur le fond que surprenant sur la forme […] : en évoquant « l’injuste
traitement discriminatoire entre langues reconnues et non reconnues », ce fin
juriste fait clairement allusion au principe d’égalité qui, s'il était malmené
par la loi sur les langues régionales que prépare Frédéric Mitterrand, pourrait
valoir à celle-ci une censure du Conseil constitutionnel. Une auguste assemblée
où Michel Charasse espère bien siéger prochainement... » Autrement dit, en se
présentant comme le paladin des langues que bafoueraient ceux qui reconnaissent
l’existence de l’occitan, pour spécieux que soit le raisonnement, Charasse
semble bien manœuvrer pour que le conseil constitutionnel censure la loi sur
les langues régionales que Frédéric Mitterrand devrait actuellement préparer.
En prenant fait et cause pour l’auvergnat, le béarnais, le limousin (qui pour
le coup ne lui demande rien, car il n’existe aucun séparatisme anti-occitan en
Limousin, mais seulement quelques patoisants isolés, comme Fernand Mourguet,
qui ne revendiquent même pas le statut de langue pour ce qu’ils parlent),
Charasse n’aurait donc d’autre objectif que de s’apprêter à combattre toute loi
de tutelle des langues régionales. Cette hypothèse est fort probable et
d’ailleurs une information récente semble l’accréditer qui, si elle est
confirmée, signerait une victoire sans qu’il n’y ait eu seulement à combattre :
Mitterrand serait en train de tenter de ne faire aucune loi, selon ce que son
conseiller aurait répondu aux basques d’Euskal Konfederazioa qui demandaient ce
mois-ci «quand est-ce que le projet de loi linguistique promis par le candidat
Sarkozy, confirmé par la ministre Albanel et par courrier, sera présenté au
Parlement ?» : « le ministère
de la culture s’interroge sur la pertinence d’une telle loi, considérant
que l’inscription dans la constitution est suffisante ». Telle fut la
réponse… S’il en était ainsi – ce qui semble hautement probable – cela serait
évidemment une régression considérable, et Charasse et ses pairs auraient gain
de cause en ayant eu à peine à lever le petit doigt en venant grossir
artificiellement le camp des opposants à l’occitan, de manière à renforcer
l’idée que la situation linguistique étant ingérable du fait des dissensions de
fond entre leurs défenseurs réels ou prétendus, mieux vaut ne rien faire. Ce
n’est évidemment que par une action collective efficace que l’on pourra
contraindre le ministre à légiférer, comme sa prédécesseure s’y était engagée.
Autrement dit, il faut être à Carcassonne le 24 octobre !
Michel Charasse, Pierre Bonnaud, Jean Anglade, même
combat !
Mais Charasse fait d’une pierre deux coups, car
son intervention satisfait aussi un électorat souvent en effet défiant par
rapport à cet occitan qu’ils croient étranger à leurs patois (alors que si on
leur dit « langue auvergnate », en effet, la relation avec ce qu’ils croient
être un idiome purement local est pour eux beaucoup plus évidente) et le petit
mouvement sécessionniste qui semble l’avoir inspiré.
En effet, comme l’ont bien remarqué quelques
internautes ici ou là (par exemple sur le site tradzone.net, ou sur le site du groupe Hysope dans une intervention signée J. F. Blanc) la
sortie de Charasse est redevable aux idées du géographe Pierre Bonnaud qui,
depuis des années, milite avec le cercle Terre d’Auvergne de Chamalières, pour
une graphie spécifique de l’auvergnat et surtout pour l’idée de l’existence
d’une langue auvergnate en relation avec le franco-provençal mais foncièrement
étrangère aux parlers méridionaux.
Pour se faire une idée
des idées de Pierre Bonnaud, on se reportera au site Terre d’Auvergne – surtout
à son Lexique
identitaire (sic) d’Auvergne – et aux
articles et ouvrages accessibles en ligne (et plus difficilement en librairie)
de cet auteur.
Il s’agit d’abord de
décrédibiliser les linguistes qui parlent de langue d’oc au singulier, du fait
de leur « engagement » politique prétendument cryptoséparatiste – exactement
selon la même phraséologie du soupçon utilisé par Charasse lorsqu’il parle des
occitanistes mus par des « arrières pensées politiques » (voir supra) ou de « l’inavouable » qui se
tiendrait caché sous les revendications des défenseurs des langues régionales
en génral (voir n. 1). Par contre, Bonnaud parlerait lui, évidemment, au nom de
la science pure laquelle, décidément, a bien du mal à s’imposer dans la
communauté scientifique. Il accuse ainsi les linguistes gagnés à l’occitan
d’avoir créé d’artificielles divisions internes à l’espace gallo-roman du
moyen-âge. Il s’appuie surtout sur les travaux d’Antony Lodge qui reprend,
dit-il, la position « juste de Gaston Paris, qui ne voyait que des transitions
». Or, la vieille théorie de Gaston Paris (1839-1903), toute au service de
l’unité nationale par la fiction d’un continuum linguistique qui unifierait
miraculeusement le territoire et par l’invention purement idéologique du «
francien », est aujourd’hui hautement critiqué et rejeté (voir l’article de Gabriel Bergounioux et, ici même, le
compte rendu de l’ouvrage de Bernard Cerquiglini, La
langue orpheline). Antony
Lodge, notamment dans son ouvrage, French,
from dialect to standard, reprend en effet un passage fameux de
Gaston Paris contre la distinction des langues d’oc et d’oïl («
Et comment, je le demande,
s'expliquerait cette étrange frontière qui de l'Ouest en Est couperait la
France en deux en passant par des points absolument fortuits? Cette muraille
imaginaire, la science, aujourd'hui
mieux armée, la renverse
et nous apprend qu'il n'y a pas deux
Frances, qu'aucune limite réelle ne sépare les Français du Nord de ceux du
Midi, et que d’un bout à
l'autre du sol national nos parlers populaires étendent une vaste tapisserie
dont les couleurs variées se fondent sur tous les points en nuances
insensiblement dégradées »). Lodge se fonde
surtout pour prouver la justesse des envolées lyriques de G. Paris, sur
l’absence de séparation géographique entre le nord et le sud alors que, selon
lui, les ruptures linguistiques sont dépendantes de frontières naturelles, et
en particulier des massifs montagneux (p. 75). Je dois dire qu’arrivé à ces
affirmations, dont tout le monde sait qu’elles sont complètement fausses (dans
combien de montagnes, parle-t-on les mêmes langues d’un côté et de l’autre ?),
je n’ai plus guère eu envie de poursuivre. Il n’empêche que Lodge, malgré tout,
contrairement à Bonnaud, ne rechigne pas à parler de langue d’oc et d’occitan
et semble ainsi bien éloigné de la position sécessionniste de Bonnaud.
Ce dernier d’ailleurs utilise non seulement Lodge, mais Paris de manière
vraiment étonnante, car il dit que celui, dans le fameux passage cité
ci-dessus, avait raison, mais « pour les parlers romans de la Gaule », alors
que l’éminent linguiste parlait tout aussi bien et surtout de l’état présent de
la France ; mais Bonnaud veut à tout prix démontrer qu’il existe un processus
historique conduisant à l’affirmation d’une forte identité linguistique
auvergnate permettant de revendiquer pour celle-ci le statut de langue autonome
en dépit du bon sens et, en fait, contre Paris et Lodge eux-mêmes ![2] Ce petit exemple en dit très long sur le
sérieux de la démarche, qui consiste principalement à tenter de dégager une
aire linguistique médioromane «
s’étendant originellement de la Seine à la Garonne, puis plus tard, après une
première phase de recul, de la Loire au Lot : non une « troisième langue
gallo-romane », mais un groupe de langues régionales originellement apparentées
plus spécialement du fait des conditions de peuplement et de romanisation. La
partie entre Loire et Massif Central a été francisée entre le moyen âge et la
fin de l'époque moderne. La bande méridionale de cette aire comprend le
Limousin (médioroman occidental), l’auvergnat (médioroman central), le «
franco-provençal » et le dauphinois (médioroman oriental). Toponymes et
patronymes attestent la spécificité et l’unité (relative cependant ! ) de cette
vaste bande », unité en effet plus que relative, au point que son
affirmation semble bien relever foncièrement de l’arbitraire. Car tout le
raisonnement historico-géografico-linguistique a en fait pour but d’affirmer
que cette soi-disant aire médioromane est dominée par l’auvergnat : « L’auvergnat […] fut toujours le représentant le
plus remarqué [de cette aire] du fait de son originalité particulièrement forte
» et de renvoyer évidemment à la « langue d’Auvergne » de l’ordre de Malte (au
moins sait-on ainsi qu’elles sont les sources « scientifiques » de Charasse.
Comment un raisonnement à ce point téléologique, construit d’entrée de jeu dans
le but de montrer que l’auvergnat est le parler le plus remarquable, le plus important
et le plus fort d’une hypothétique médioromanie découpée ad hoc pour lui servir
d’écrin, pourrait-il en effet être pris au sérieux ?
Décidément,
tout ce qui précède devrait motiver les auvergnats – et les autres – à aller
manifester en masse et sans état d’âme à Carcassonne samedi prochain…
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Voici l’extrait de son
intervention :
« M. Michel Charasse. Lorsque l’on parle de réviser
la Constitution, les propositions les plus inattendues sont souvent formulées.
Je ne suis pas le seul dans cette assemblée à avoir été surpris par
l’apparition dans ce projet de révision constitutionnelle, à l’issue des débats
de l’Assemblée nationale, d’une mention visant à classer les langues régionales
dans le patrimoine de la France.
Car, après tout, on
pourrait profiter de la révision de la Constitution pour classer dans le
patrimoine national tout ce qui est considéré comme monument historique depuis
la loi de 1913, y compris la gastronomie dont la France demande officiellement
à l’UNESCO de la reconnaître comme patrimoine de l’humanité ! Si la gastronomie
entre dans le patrimoine de l’humanité, elle entre nécessairement dans le
patrimoine de la France puisque la France fait partie de l’humanité. Enfin, la
potée auvergnate classée monument historique !
M. le
président. Et la choucroute !
M. Michel
Charasse. C’est une chose que je
n’aurais pas cru voir avant ma mort ! (Sourires.)
En tout cas, nous voyons
bien que cette mention des langues régionales n’a rien à faire dans la
Constitution. (Applaudissements sur plusieurs travées de l’UMP.)
M. Alain Gournac.
Rien du tout !
M. Michel
Charasse. Que la Constitution
dise que le français est la langue de la République – grâce au roi François Ier
–, cela va de soi, c’est la base et c’est ce qui définit le mode des échanges,
notamment juridiques et officiels. Mais qu’on aille au-delà en ajoutant cette
précision concernant les langues régionales, c’est véritablement inouï !
Et si, en plus, cette
mention se limite à préciser que les langues régionales font partie du
patrimoine, de deux choses l’une : soit il ne sert à rien de l’inscrire dans la
Constitution puisque l’on peut parvenir au même résultat par d’autres voies
législatives, soit quelque chose d’inavouable se cache derrière.
Certes, notre collègue
rapporteur, M. Gélard, nous dit…
M. Jean-Jacques
Hyest, rapporteur. C’est moi le rapporteur !
M. Michel
Charasse. Mon cher ami, veuillez
excuser cette erreur !
M. Patrice Gélard.
Je ne suis pas vexé !
M. Michel
Charasse. Notre collègue
rapporteur, M. Hyest – je rends à César ce qui est à César –, nous dit que
cette mention n’a pas de portée normative et c’est ce que je crois
personnellement.
Mais je suis persuadé
que ceux qui l’ont introduite sous cette forme ne sont pas assez naïfs pour
introduire dans la Constitution des dispositions non normatives et qu’ils nous
cachent quelque chose.
En fait, ils cachent
leur intention de contourner la décision du Conseil constitutionnel…
M. Adrien
Gouteyron. Bien sûr !
M. Michel
Charasse. …concernant la Charte
européenne des langues régionales ou minoritaires dont nous savons tous que,
compte tenu de ses règles actuelles, la République ne peut pas la ratifier, en
raison de certaines de ses dispositions en tout cas, dont le Conseil
constitutionnel a dit qu’elles portaient atteinte à l’unicité du peuple
français, à l’indivisibilité de la République et au principe d’égalité des
citoyens devant la loi, trois fondements essentiels de la République.
Ou cette mention ne veut
rien dire et il faut la supprimer, ou elle signifie que l’on pourrait demain
considérer, par exemple, que cet élément du patrimoine nécessitant une
protection particulière et renforcée, celle-ci passe nécessairement par la
ratification de la Charte. Dans le premier cas, c’est inutile, dans le deuxième
cas, c’est dangereux, c’est pourquoi je propose la suppression de cet article
qui n’a pas sa place dans la Constitution ! (Applaudissements sur plusieurs
travées de l’UMP.) »
[2] Pierre Bonnaud, De
l’Auvergne : un fil d'Ariane pour aller de la confédération arverne au IIIe
millénaire, Clermont-Ferrand, éditions CRÉER, 2003, p. 13.
[3] L’article
oublie ainsi d’autres associations occitanes présentes en Auvergne : Piaron
Pinha, Lo Convise, la Mantenença
d’Auvernhe dau Felibrige (Maintenance d’Auvergne du Félibrige)…
12 août 2009
Comment dit-on « je m’en bats les couilles » en breton ? ou les élucubrations de quelques anarchistes sur les langues minorées

Comment dit-on « je m’en bats les couilles » en breton ? ou les élucubrations jacobines de quelques anarchistes sur les langues minorées
J’ai consacré un précédent post à l’analyse d’un tract publié sur le site de la revue libertaire Creuse-Citron, qui a le mérite de situer le plateau des Millevaches en « terres occitanes » et d’associer, fût-ce de manière superficielle, ambiguë et quelque peu mythifiée – à travers la figure du dernier des Mohicans – le combat libertaire pour une autonomie locale libérée de la tutelle étatique à l’existence d’identités culturelles et linguistiques en situation de domination, menacées d’anéantissement, voire promises à la destruction. Suite à ce post, une discussion fort cordiale au demeurant s’est engagée avec l’un des rédacteurs de Creuse-Citron, qui s’empressa de dire, sans en exposer précisément les raisons, que ce n’était pas sans quelque perplexité qu’avait été décidée la publication de ce tract (voir ses propres mots en ligne). La raison est sans doute à rechercher dans la manière assez expéditive dont ce correspondant appréciait « notre » démarche (plusieurs voix concordantes s’étaient en effet élevées pour souligner l’insuffisante implication des néo-ruraux dans la vie et la culture locales, ou du moins ce qu’il en reste), renouant avec les poncifs les plus éculés sur la nature des langues minorées de France (« patois ») et jugeant « folklorique » à la fois notre engagement et ses enjeux.
Tous des identitaires !
A vrai dire, je n’en fus guère étonné car j’avais déjà épluché les positions sur le sujet des « libres penseurs » (ou prétendus tels), parmi lesquels on trouve des libertaires (voir sur ce blog Libre pensée et monothéisme linguistique), et surtout j’avais parcouru une longue discussion qui s’est déroulée cette année (janvier-avril 2009) sur le Forum anarchiste au sujet de l’Infiltration identitaire, c’est-à-dire à propos du fait que des militants de la mouvance autoproclamée « identitaire » (le dénommé Bloc identitaire), clairement d’extrême droite (le langage soft de leur site ne saurait tromper personne, et encore moins leurs défilés paramilitaires dans la plus pure tradition des nervis fascistes) revendiquant ce qu’ils nomment les « identités ethniques et culturelles », s’imposent de plus en plus fréquemment dans les débats et les réunions altermondialistes. On se souvient d’ailleurs que deux groupes d’ « Identitaires » catalans et niçois avaient infiltré la manifestation en faveur de la langue occitane à Béziers en 2007, où le modeste (par manque de volontaires) service d’ordre mis en place n'avait pu les empêcher de se joindre au cortège (mèfi le 24 octobre prochain, bonnes volontés demandées par les organisateurs !), et certains d’entre eux avaient d’ailleurs tabassé une manifestante liée au Massilia sound system.
Pour en revenir à la discussion du Forum anarchiste, elle est en fait née d’un communiqué de la CNT (Confédération Nationale du Travail, syndicat anarcho-syndicaliste, section française de l’AIT, Association Internationale des Travailleurs à ne pas confondre avec la CNT tout court, dite Vignoles, que l'on voit défiler dans la photo ci-dessus) de Toulouse, pratiquant les plus stupides et ignobles amalgames entre ces groupuscules d’extrême droite et les groupes et associations militant pour la cause des langues et des cultures minorées, texte auquel furent adjoints par les discutants deux articles de la même eau émanant du même groupe. La discussion fut très vive car des intervenants, en particulier occitans, se sont élevés avec véhémence, arguments à l’appui, contre cette diabolisation de nos luttes et contre l’idéologie politique qui sous-tend des diatribes que l’on croirait pourtant absolument incompatible avec les principes libertaires.
Les anars aussi
Il vaut la peine de résumer brièvement cette discussion et d’en citer quelques extraits, qui mettent d’abord en évidence le fait, en soi digne d’analyse, que tous les courants politiques, tout l’éventail des idéologies politiques en France (car je crois que c’est là, en grande partie, une spécificité française), est divisée sur la question des langues, y compris donc les anarchistes ; les anarchistes comme les autres, aurai-je envie de dire, avec des arguments dont certains leurs sont propres, mais qui pour la plupart appartiennent en fait à un pot national commun, ce que l’on ne peut pas ne pas remarquer sans céder à une certaine ironie aux dépens de gens que l’on imaginerait plus volontiers soucieux de se distinguer de l’idéologie linguistique dominante (qui est une idéologie de la domination). Mais au-delà du sarcasme, il reste à appréhender ce fait, qui conduit à relativiser l’affichage des étiquettes et surtout à envisager la question linguistique comme une question politique (on ne saurait imaginer qu’elle puisse être autre chose, car la question de la langue est évidemment celle, forcément, du vivre ensemble et donc relève comme telle du politique au sens le plus noble du terme), qui déplace ou reproduit des clivages idéologiques fondamentaux à l’intérieur de chaque parti ou courant identifiable. Ce n’est pas que l’on aboutisse pour autant à la recomposition d’un seul et unique clivage traversant tous les partis et mouvements de l’extrême gauche jusqu’à l’extrême droite, car le sens politique de la langue et les combats qu’il est susceptible d’induire ne sont absolument pas les mêmes selon qu’on les mène au nom de la démocratie ou au nom de la race (fût-elle rebaptisée à la va-vite « identité »), au nom de l’autonomie individuelle ou au nom de valeurs nationales, au nom de la citoyenneté républicaine ou au nom des identités ethniques (ces trois couples ne se confondent pas : il n’y a pas adéquation entre les notions de race, d’ethnie et de nation, pas plus qu’entre celles de démocratie, d’autonomie et de citoyenneté). Il n’empêche que la question linguistique contraint à faire un pas de côté hors du ronron idéologique des discours officiels ; elle offre alors peut-être une pierre de touche intéressante, dans la manière dont elle s’énonce, qui permet au moins d’identifier une série de discours pro ou contra, hostiles ou favorables à l’expression des minorités linguistiques, absolument incompatibles avec la démocratie culturelle (et donc politique).
« Promotion des patois » versus « lutte des classes »
Tout commence, disais-je, avec la citation d’un communiqué de la CNT toulousaine, daté de novembre 2008, évoquant l’intervention d’ « Identitaires » lors d’un meeting d’Attac consacré à la crise financière, apparemment à la stupeur générale. Pour les militants de la CNT, cette rencontre dévoilerait en effet les vices cachés de l’altermondialisme à la Attac, voire même en révèlerait l’idéologie sous-jacente, soi-disant phagocytée « depuis des années » par « des concepts réactionnaires » : « balivernes régionalistes, promotion des patois, recherche de prétendues racines [je souligne], justification de l’oppression religieuse, négation de l’universalité de l’humanisme... bref, à partir du moment où il fait du concept d’identité (régionale, nationale, culturelle, ethnique ou religieuse) une pièce de son système de pensée, le mouton gauchiste ne fait qu’une chose : préparer sa tonte par l’extrême-droite. Et manifestement, les temps sont arrivés. Car, ces positions sont du pain béni pour l’extrême-droite identitaire qui a fait, comme son nom l’indique, de l’identité sa clef de voûte. Elle trouve dans les discours gauchistes un terreau tout préparé pour sa propagande (pour y semer le reste, moins soft). Face à des bobos abasourdis de se découvrir tant de similitudes avec l’extrême-droite, qui a pu tout tranquillement distribuer toute sa propagande au public, les militants de la CNT-AIT présents à l’extérieur ont dénoncé à la fois le capitalisme mondial et son outil de répression (l’État nation), rejeté l’ensemble des identités factices et rappelé la réalité de la lutte des classes ».
Les auteurs n’y vont pas par quatre chemins : toute identité culturelle et linguistique est factice ; il n’y a d’autre réalité que la lutte des classes. L’un des intervenants dans la discussion, Nico37, l'énonce de manière on ne peut plus claire : « La seule identité que je connaisse est sociale, l’identité culturelle est réactionnaire car elle est interclassiste ». Raccourci saisissant… qui porte jusqu’à l’absurde et à une radicalité proprement totalitaire une position que l’on trouve fréquemment dans les rangs, non tant des libertaires, que de certains groupes communistes, en particulier trotskystes, souvent de manière plus ou moins implicite ; pour beaucoup – souvent tacitement, mais cela sue par tous les pores de leur discours –, la culture est toujours suspecte de faire le jeu des exploiteurs, de la bourgeoisie et du grand capital, ne serait-ce qu’en dissimulant (soi-disant) l’essentiel : la domination sociale ou, comme le dit notre anarchiste fort marxisé dans son vocabulaire, la lutte des classes. Position absurde et totalitaire.
Absurde, car une identité sociale ne peut pas ne pas être aussi une identité culturelle, qui déborde nécessairement son identité sociale stricto sensu. Un "prolétaire" par exemple ne peut pas ne pas avoir une identité culturelle qui le distingue d’autres prolétaires dans le monde et il appartient, qu’il le veuille ou non, à un système de relations sociales, culturelles et linguistiques interclassistes à travers tout un ensemble de marqueurs de distinction sociale dans lesquels se joue concrètement sa condition sociale et culturelle : il parle la même langue que son patron, mais avec un accent différent, participe d’une culture commune, mais selon des modalités différentes, etc. etc. Les relations sociales sont de part en part culturelles, il n’y a pas d’identité sociale qui ne relève de la culture.
Position totalitaire, puisque toute revendication d’identité culturelle, quelle qu’elle soit, sera jugée contre-révolutionnaire et devant être combattue comme telle au nom de la lutte des classes ! Pire encore, n’importe quel adversaire pourra être stigmatisé en tant que simple porteur d’une identité culturelle et, comme tel, liquidé comme ennemi de la révolution. Et l’anti-étatisme anarchiste, à ce degré d’abstraction niveleuse et d’amalgames ridicules (langue, culture, religion, toutes particularités autre que « sociales » mises dans le même sac des « conceptions réactionnaires ») ne me paraît certes pas une garantie contre ce type de dérive. Les horreurs du XXe siècle devraient pourtant rendre nos valeureux révolutionnaires plus prudents, mais la prudence, la circonspection, le doute, l’autocritique s’accordent fort mal avec la passion idéologique. C’est d’ailleurs cela qui est le plus insupportable dans ces diatribes soi-disant anarchistes contre les langues minorées et la diversité culturelle (notion explicitement prise de mire) : une démarche dogmatique qui coupe et qui trace sans jamais hésiter à partir de quelques principes sacrés et un usage dégradé du savoir, ou plutôt l’usage d’un savoir dégradé constitué d’emprunts aux opinions les moins étayées (et les plus communes) et à quelques lectures théoriques – ou prétendues telles –, dans lesquelles de fortes têtes (du moins convaincues de l’être) se drapent en se dressant sur leurs ergots. Rien en cela, non plus, que les anars n’aient hélas en partage avec tous les autres (à commencer par les militants autonomistes ou nationalistes), mais chez eux, dans la mesure où ils prétendent justement penser contre les idées dominantes (et parce qu’en effet leurs principes politiques sembleraient exiger une mise en cause générale des idées qui justifient la domination sous toutes ses formes), la bêtise militante apparaît de manière peut-être plus triviale encore que chez les autres.
Un centon de grossièretés
Si je dis cela, c’est que la caricature d’analyse produite dans le communiqué que j’ai cité, qui voit dans la défense des « patois » et autres billevesées « régionalistes » la preuve en acte de l’infiltration des valeurs réactionnaires dans le gauchisme, est en fait appuyée (le seul usage du mot « patois » suffirait d’ailleurs à l’établir) sur la litanie des arguments mis en avant en France depuis la période révolutionnaire et périodiquement réactualisés pour justifier la lutte sans pitié contre toute forme de particularisme linguistique et culturel, au mépris évidemment des principes démocratiques élémentaires et au profit surtout d’une conception centralisatrice et despotique du pouvoir d’État. Cela est évidemment un comble sous une plume libertaire, mais il suffit pourtant de parcourir pour s’en convaincre les énoncés sentencieux égrenés dans un petit ensemble de textes produits par les (ou le) même(s) militants toulousains.
Par exemple, à propos de la situation espagnole, on lit dans le compte rendu d’une discussion de « l’union locale de Montauban » parue le samedi 16 février 2002, que partout, dans la péninsule, où, soi-disant, aurait été mis en place après le franquisme « un système éducatif bilingue » (sic), « la langue minoritaire est en voie d’obtenir une position hégémonique »[1]. Comme là-bas (où les auteurs ne sont visiblement pas allés, sinon ils sauraient bien entendu que le castillan y reste dominant, y compris en Catalogne), dans notre belle France, il faut craindre, est-il écrit, avec « l’éclatement linguistique […] l’explosion de revendications « nationales » (de type corse ou basque) qui fragmenteraient l’Europe en une multitude de principautés qui seraient bien moins menaçantes pour l’oncle Sam qu’une Europe puissante et organisée ». En lisant ces de tels propos sous la plume de libertaires ou prétendus tels, on se pince pour être bien sûr de ne pas rêver ; les entendre rivaliser d’hystérie franchouillarde avec la volaille souverainiste est tout de même quelque peu étonnant[2] ; car c’est bien à Coûteaux, à De Villiers et à Mélanchon qu’ils empruntent le misérable et stupide argument faisant des « patois » les alliés des américains contre notre belle langue[3].
Ce qui les en différencierait est l’attention prétendue aux « étrangers », qui serait exclus de la « communication », car il est évident que les langues régionales excluent les étrangers, mais non les langues nationales ![4] En outre les langues de l’immigration, et avec elles les populations qui les parlent, seraient sacrifiées sur l’autel des langues régionales, alors que leur dignité est égale et leur importance, finalement, majeure ; là aussi l’allégation est doublement de mauvaise foi, car les promoteurs des unes et des autres sont les mêmes (voir le Forom des langues à Toulouse, par exemple) ; la différence évidente étant que les langues dites régionales sont le plus souvent parlées principalement sinon exclusivement dans un territoire qui est non certes leur lieu naturel (il n’en est d’autre que les locuteurs) mais leur dernier bassin d’usage. Le comble de la suffisance, de l’ignorance et du mépris est atteint dans la conception présentée de la langue occitane (texte intitulé L’Horreur linguistique, du 21 octobre 2001) dans laquelle il n’y a pas un mot de vrai : « l’occitan est une construction très tardive, faite par des intellectuels régionalistes, pour "homogénéiser", "normaliser" les différents patois du sud face à une situation inextricable. Car la vérité, c’est que dans les années 1950, un éleveur de bestiau de Pouyastruc, qui aurait causé dans son patois (en gascon) au maquignon de St-Dalmas-de-Tende (qui lui n’entendait que le nisard [sic]) et au boucher d’Entraygues sur-Truyère (un bon auvergnat) aurait eu les mêmes difficultés qu’un italien parlant à un français et à un portugais. Finalement, la seule chose sûre, c’est que l’occitan que l’on enseigne maintenant à l’école n’a jamais été parlé par la grand’mère de personne ! » J’ai laissé volontairement presque toutes les fautes, qui elles-mêmes sont parlantes ; les métiers des locuteurs fictifs[5] et la toponymie de fantaisie, en particulier, sont de bon révélateurs de la bêtise et de la veulerie de notre savant de bistrot qui assène ses « vérités » de pacotille pêchées dans le stock des fausses idées reçues sur les « patois » (entendez dialectes) occitans[6]. Je pourrais perdre ici mon temps et présenter une réfutation en règle, déjà souvent entreprise sur ce blog, contre des propos similaires, généralement un peu mieux articulés cependant, mais cela ne le mérite guère. Du reste, plusieurs intervenants sur le Forum anarchiste, l'ont déjà fait et bien fait [7].
Grandeur et misère de l’universalisme abstrait
Je me contenterai de citer la conclusion du texte où est produite cette belle analyse de l’occitan, lapidaire et apparemment plus cohérente avec les idées libertaires : « parler de "peuple", "patrie", "nation", "langue", "culture" etc. revient à utiliser des imaginaires et des concepts bourgeois nés pour la plupart au XIXe siècle grâce à la plume des lettrés ». Cela est évidemment pour le moins rapide (et pris à la rigueur tout à fait faux, la plupart de ces concepts ayant une vie beaucoup plus ancienne et une extension sociale autrement plus large, sans parler de la fonction unique, éminemment méprisable, prêtée aux « lettrés »). Mais soit, admettons[8]. C’est là que la critique révolutionnaire et son point de vue prétendument universaliste fracassent lamentablement, car, à la lecture de tout les énoncés qui précèdent cette conclusion, il apparaît combien ce qui est dit est étroitement déterminé par tout ce que véhiculent précisément les notions « bourgeoises » évoquées et révoquées, dans le contexte national, culturel et linguistique de notre belle patrie. Ainsi notre anarchiste, dans chacun de ses énoncés, est-il enfoncé jusqu’au cou, jusqu’à la bouche et aux oreilles dans l’élément français, dans l’idéologie popularo-patriotico-nationalo-linguistico-culturelle française. C’est d’ailleurs l’un des grands problèmes de la prose révolutionnaire à prétention universaliste, depuis la Révolution française, que de se prétendre universelle en imposant une vision on ne peut plus particulière et située sur le monde : le monde vu de Paris ou vu de la « province », qui se sait province et croit accéder à l’universel en adoptant le point de vue de Paris sur le monde… A Toulouse comme ailleurs dans l’hexagone… On trouve sans aucun doute des caractéristiques similaires dans tous les discours universalistes tenus en tous lieux, empreints de particularités d’autant plus prégnantes qu’elles sont refoulées, pourtant visibles au premier coup d’œil par qui n’est pas de là, mais le cas français, du fait de cette histoire qui commence en 1789, est peut-être plus visible qu’aucun autre. Je ne veux pas ici nier l’importance, ni d’ailleurs la grandeur de l’affirmation révolutionnaire de l’universel (humanité, affirmation de l’égalité des droits, etc.), sur laquelle nous fondons du reste entièrement nos revendications, mais je voudrais seulement souligner comment celle-ci ne cesse de se compromettre dans ce qui est bien de l’ordre des particularités culturelles et historiques nationales, dont tous les acteurs sont profondément imprégnés, quelles que soient leurs positions idéologiques, y compris donc les plus radicales, comme on le voit ici.
Monolinguisme universel et déterritorialisation
L’universaliste abstrait, de quelque obédience soit-il, incapable d’assumer son propre particularisme (pas seulement parce que l’universalisme est un produit de la culture occidentale, mais d’abord parce que l’on parle toujours depuis un lieu culturel et linguistique particulier), est hostile aux particularités, à la diversité, aux singularités dans lesquelles il voit une mise en cause du principe d’égalité, en matière de langue comme de tout le reste. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il rêve si souvent de l’instauration d’une langue universelle qui ne serait pas un médium de domination ou d’hégémonie économique, politique et culturelle (comme l’est l’anglais), mais une langue non seulement universellement partagée mais encore unique, comme pourrait l’être l’esperanto, par exemple, qui séduit souvent les universalistes et reçoit la bénédiction de la CNT-AIT (voir infra n. 10).
Au-delà de ce rêve d’un monolinguisme universel – dont la réalisation serait plutôt pour nous le cauchemar absolu – les tenants de l’universalisme abstraits sont nécessairement hostiles à toute forme de territorialisation et de localisation culturelle et linguistique. Dans la discussion du forum anarchiste, l’un des intervenants les plus présents, signant Malval, a longuement soutenu cette position : pour lui « la territorialisation des pratiques socio-langagières » est une idée « en totale contradiction avec l’idée libertaire » : « Depuis quand un territoire est-il porteur d’une langue ? Depuis quand une cité existe-t-elle sans ses habitant-es ? Seul les locuteurs sont détenteurs de compétences langagières, qu’ils soient ici ou là-bas. Souhaiter territorialiser les pratiques langagières revient à vouloir voir se mettre en place un retour à une société non-urbanisée basée sur un déterminisme total : « tu es né ici, tu vas parler ceci, manger ceci, danser ceci, etc. » La dé-territorialisation est la clé de l’expansion pleine et entière des capacités humaines. » Effectivement ce n’est pas le territoire qui parle, mais les hommes, et les hommes bougent, se déplacent et se mêlent ; il n’est demeurent pas moins qu’ils ne peuvent pas ne pas occuper un lieu, du fait même de leur existence physique, et des espaces où ils exercent collectivement leurs compétences linguistiques. Et ce n’est pas parce que le plus souvent plusieurs langues sont parlées sur un même territoire (rural aussi bien qu’urbain, la distinction n’est ici guère pertinente), que ces langues, avec leurs locuteurs, sont déterritorialisés ; la territorialisation est impliquée par la présence physique des individus et des groupes qu’ils constituent dans la durée en des lieux déterminés.
Le révolutionnaire qui cède à la passion de l’universalisme abstrait voudrait en finir avec l’histoire et avec la géographie. Il s’agit pourtant là de données irréductibles de l’expérience humaine : plus il cherche à s’en libérer, à s’affranchir par un acte souverain de la mémoire et de la langue des ancêtres, plus il s’évertue à échapper à la pesanteur et aux carcans des liens qui unissent des groupes humains en un lieu, plus ces réalités s’imposent à lui, et il est bien vrai qu’en ces matières aussi, qui veut faire l’ange (rêve de déterritorialisation par excellence) fait la bête. Qu’il le veuille ou non, si en effet ce ne sont pas les langues qui sont en elles-mêmes et par elles-mêmes territorialisées, les locuteurs, eux, le sont bel et bien, mêmes s’ils sont nomades, mêmes s’ils utilisent pour s’exprimer des médias qui semblent permettre une émancipation de la présence physique et la circulation en tous lieux (le livre, la radio, la télévision, internet…). Cette question de la territorialisation linguistique excède donc, ou précède celle de la domination linguistique (et bien sûr politique), qui en est distincte. La diversité culturelle et linguistique, qui caractérise encore objectivement la majeure partie des sociétés humaines, c’est cela : le fait qu’en un territoire donné, certaines langues sont parlées et d’autre non, et l’individu venu du dehors, s’il n’est accompagné d’un groupe parlant sa langue, devra nécessairement apprendre la ou les langue(s) du lieu pour pouvoir participer au jeu des relations sociales. Le fait qu’il existe des langues dominantes et des langues dominées, des groupes de locuteurs dominants et d’autres dominés dans leurs pratiques linguistiques, est un tout autre problème.
Confusion entre langue dominante et langue de domination
Or, ledit Malval confond manifestement les deux niveaux et comprend spontanément la revendication d’une langue dans le territoire où elle est présente et selon une durée plus ou moins longue (ce qui fait que l’on parle de « langues historiques » est la présence d’une langue relativement ancienne, généralement pluriséculaire, en un territoire ou un espace de déplacement donné) comme la simple volonté de reconquérir une hégémonie perdue, là où il s’agit d’abord de préserver les conditions de possibilité d’une manière langagière d’être ensemble (toujours en effet susceptible de se transformer en une forme de domination d’un groupe de locuteurs sur un autre, mais il s’agit bien là d'une autre question). C’est sans doute cette confusion de ces deux niveaux qui conduit l'internaute à envisager de manière aussi confuse ce que pourrait être la situation linguistique en régime libertaire : « Dans une société libertaire, dit-il, j’espère qu’aucune pratique langagière ne sera dominante et qu’une Fédération des acteurs sociaux en parole sera présente pour faire en sorte que toutes et tous se retrouvent et puissent vivre dans l’endroit où elle vit et travaille sans que sa pratique langagière l’empêche d’aller contre son idéal et de vivre "normalement" »[9] Pour moi, il s’agit là d’un charabia fort peu réaliste et passablement inquiétant. D’abord, il y aura toujours des pratiques langagières dominantes au sens premier où je l’ai dit (qui n’a, je le répète, rien à voir avec l’exercice d’une domination), y compris évidemment dans une hypothétique société libertaire ; tout ce qu’il est possible d’imaginer, en effet, est la mise en place d’instances démocratiques qui rendraient impossibles les pratiques de domination politique, qu’elles soient linguistiques ou d’un autre ordre (ce à quoi, visiblement, bien des anars eux-mêmes ne sont pas prêts). Il faut tout de même rappeler qu'une langue, même si l’on peut bien sûr en apprendre de nouvelles à volonté, est d’abord, pour l’enfant, une compétence acquise à travers un apprentissage non choisi, ce qui n’autorise pas pour autant à parler de domination (à moins de concevoir l’apprentissage comme un « dressage » de l’animal humain, comme le fait Nietzsche, mais l’acquisition du langage n’a précisément rien à voir avec une pratique de dressage). En outre, qu’est-ce que serait une « pratique langagière » qui, si je comprends bien, irait contre « l’idéal » de l’individu et lui interdirait de « vivre normalement » ? Tout cela exigerait certainement d’être mis au clair (et mieux formulé), et démontre à mon avis suffisamment la pauvreté de la réflexion sur le sujet.
Anarkiezh, frankiz, deskadurezh, kengred
Ce qui apparaît par contre clairement est une absence totale de conscience de ce qu’est le langage, réduit à sa stricte fonction de « communication », et de ce que sont les langues, c’est-à-dire la différenciation des langues et leur irréductibilité, au-delà de leur évidente traductibilité. Soit par exemple la réponse suivante de Malval à Occitan Warrior : « pour la pratique, je vois pas pourquoi on devrait en faire tout un pataquès sur le fait que tu manies l’Occitan, ici tout le monde manie des langues différentes, des codes, des jargons (anarchiste par exemple), a des compétences dans tel ou tel langage et n’en fait pas tout un plat. L’important c’est la communication et la transmission de messages vers un but commun... ». Il n’y a évidemment aucun rapport entre un jargon de métier ou jargon politique (anar par exemple !) et une langue (l’occitan, le français, etc.). De plus, les fonctions sociales et culturelles de celle-ci excèdent de très loin la simple « communication », qui elle-même évidemment, se propose bien d’autres tâches que de « transmettre des messages » pour parvenir à des « buts communs » (il est heureusement possible de communiquer avec ceux qui poursuivent des buts différents des nôtres !). Sur ces bases théoriques erronées et étriquées, il n’est pas étonnant de parvenir à la conclusion suivante : « que les gens puissent continuer à communiquer, c’est ce qui importe, que ça soit en occitan, en français, en anglais, etc. on s’en bas [sic] les couilles sérieux ». Une question : comment dit-on « on s’en bat les couilles sérieux » en anglais ou en occitan ? On trouvera sans doute des équivalents, des approximations, mais on ne pourra pas ne pas perdre de fortes nuances et aussi tout ce qui fait l’ancrage générationnel et social de l’expression, bref tout ce qui relève en effet du particulier et du local, et qui participe pleinement du sens (qui permet par exemple de mesurer l’exaspération et le degré d’agressivité des réponses de Malval, ce qui importe au plus haut point pour l’avenir de l’échange)… Et puis, évidemment, la constatation encore et toujours, que ce « je n’ai rien à foutre de la langue dans laquelle je parle », se dit bien, « naturellement », en français…
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces trois longues pages d’échanges très denses du Forum anarchiste, et j’invite fortement le lecteur à s’y reporter. Je terminerai sur un point tellement gros, qu’il pourrait passer inaperçu : en tête des pages du Forum apparaît un slogan – « Anarchie, liberté, éducation, solidarité » – décliné, justement, en plusieurs langues, de manière aléatoire, selon les pages et les jours. Selon mon recensement, il s’agit, outre le français, du castillan, de l’anglais, de l’allemand, du russe, du lituanien, de l’esperanto et du breton… On note bien sûr la présence très majoritaire de langues officielles nationales ; toutes celles qui sont mentionnées le sont en fait, à l’exception de l’esperanto et du breton. Cela indique assez bien qu'en matière linguistique les États nations restent bien le cadre de référence spontané, y compris pour des militants anarchistes ! L’esperanto est désigné sans doute comme alternative cosmopolite à l’anglais[10]. Je n’épiloguerai pas, faute d’éléments à ce sujet, sur la présence du lituanien et du breton, seule langue de France mentionnée [voir en commentaire la rectrification de Parpalhon, l'occitan y figurerait, mais je ne le trouve pas]. Mais surtout, cette polyglossie ne va pas au-delà du slogan. En effet, les langues proposées au moment de l’inscription au forum se réduisent aux seuls français et anglais. Quant à la langue d’usage, sur le forum lui-même, elle est, dans ce que j’ai lu au moins, unique et il n’est nul besoin de se demander de laquelle il s’agit… Par contre, un beau paradoxe est apporté par le site de la CNT, dont les militants adoptent volontiers des positions extrêmement hostiles à ce qu’ils appellent « la diversité culturelle ». Étant, comme on l’a dit, intégrée à une structure internationale (l’AIT), on trouve cependant dans la section « internationale » du site des textes en un grand nombre de langues (35 environ), parmi lesquelles le finnois, le farsi, le wolof, le zulu… mais aussi le catalan et… plus surprenant encore, le breton, décidément très présent dans le mouvement libertaire, ce qui prouve bien d’ailleurs que la ligne défendue par les militants de Toulouse ou de Montauban (et manifestement de la plupart des villes occitanes) n’est pas exclusive au sein de leur propre mouvement. Tout à la fois, placer le breton dans la rubrique internationale laisse perplexe et n’est pas sans faire penser à ceux qui considèrent les langues historiques de France comme des « langues étrangères »… Mais nos amis libertaires n’en sont pas à une contradiction ou à une inconséquence près en ce domaine… Ce qui, d’ailleurs, ne les distingue guère de leurs nombreux ennemis de droite et de gauche.
Jean-Pierre Cavaillé
PS) Un habitué du blog, Laurenç, que je remercie, m'a signalé une critique bien sentie (datée du 12 octobre 2008) du texte de la CNT toulousaine que je cite au début de mon post sur un blog anar breton (Torr e Benn). Le post est intitulé : L'accélérateur de particules jacobines ou le trou noir culturel, et doit être (ou est déjà) publié dans Le Huchoèr, journal de la Coordination Bretagne Independante et Libertaire. Il faut aussi lire absolument les commentaires qui suivent le post .
[1] Cf., sur le forum, la réfutation signée Occitan Warrior (un pseudo quand même un peu débile) :
« A préciser, le modèle espagnol n’a pas mis en place le bilinguisme pour le plaisir, mais par la pression de mouvements populaires et armés.
Parler de position hégémonique pour le catalan et le basque est totalement faux. Les deux, si elles sont partie intégrante de l’administration des communautés autonomes, sont loin d’être sauvées. L’espagnol reste langue première, d’Etat, pour preuve le nouveau président du Pays Basque ne parle même pas un mot d’euskara. 750.000 locuteurs sur 2,6 millions d’habitants pour ce qui est d’Hegoalde (Pays Basque Sud), c’est pas ce que j’appelle hégémonique.
Et la situation du basque et du galicien ne s’améliorera pas avec la récente victoire aux élections autonomiques du PP et du PSOE, qui remettent en partie en cause la politique linguistique menée jusqu’à maintenant. »
[2] Voir, ici aussi, la réfutation de Occitan Warrior :
« Là c’est le summum, non pas que je découvre l’argument, mais je découvre qu’il n’est pas la seule propriété des fascistes et autres réactionnaires jacobins.
Il faut une Europe unie, forte, pour lutter contre les Etats Unis ? La CNT pour le renforcement de l’Union Européenne, on croit rêver. Un basque n’aurait pas le droit de voir son identité représentée sous prétexte que sa affaiblirait le combat contre les USA. L’argument est pathétique et risible. »
[3] Il faut avouer cependant que cette élucubration géo-politique, selon laquelle les petites langues « périphériques » feraient le jeu de la langue « hyper-centrale » (l’anglais) contre les langues « super-centrales » (comme le français, l’espagnol, l’arabe, le chinois…) a trouvé la caution de quelques linguistes dont Louis-Jean Calvet (deuxième manière) est le plus fameux.
[4] Voir ici encore les remarques critiques d’Occitan Warrior :
« Ah bon ? On parle pas espagnol, on parle un langue bizarre et donc, on est impropre à la communication. Et les interprètes ça existe pas ?
Le basque exclue de fait les étrangers ? Au nom de quoi les étrangers peuvent apprendre l’espagnol mais pas le basque ? Au nom de quoi les basques doivent accueillir les étrangers chez eux dans une langue qui leur est étrangère ? »
[5] Il faudrait consacrer aux lieux communs comiques sur les bouseux et les culs-terreux dans le discours républicain de toute obédience en France l’analyse qu’elle mérite, car elle révèle évidemment le mépris social sur lequel repose les sarcasmes sur les cultures et les langues censées être propres aux paysans. Des journaux apparemment aussi irréprochables que le Canard enchaîné voire même Charlie Hebdo apparaîtraient alors sous un nouveau jour…
[6] Voir la réaction affligée d’Occitan Warrior :
« De la pure calomnie.
On a le droit de pas s'y connaître sur certains sujets, mais assener des conneries pareilles en les faisant passer comme acquises, c'est honteux.
Le mot "Occitanie" a été créé par le roi de France pour désigner ces territoires du sud. Le terme "occitan" a été employé par les félibres au XIXe siècle. Il n'a jamais existé et il n'existe pas d'occitan standard. Des normes communes d'écriture ont été reprises entre les différents dialectes, selon la première norme établit par les troubadours au Moyen-Age.
Certes, un vieux nissart aura du mal à comprendre un vieux de la montagne auvergnate -quoi de plus normal pour une langue qui n'a jamais été sous la même institution-, mais un vieux français d'un région française ne comprendra pas mieux un vieux français du Québec. Ainsi peut-on en conclure que le français n'existe pas ?
Bon y'aurait de quoi en écrire des pages et des pages, je m'arrête là parce que la connerie de la CNT m'exaspère… »
[7] En particulier un internaute signant Occitan Warrior, qui a la patience de réfuter point par point ce qu’il nomme lui-même fort justement les « conneries » de la CNT toulousaine (voir notes précédentes).
[8] Cette idée est un peu mieux développée dans le forum par un internaute signant Malval, autre « monsieur je sais tout », d’un dogmatisme assez effrayant : « Les peuples, les nations n’existent pas, il s’agit de données issues de l’idéologie bourgeoise totalement en contradiction avec l’idée de révolution socialiste ». Et, dans une autre intervention, « je considère les notions de "langue" et "culture" comme étant une mystification et une simplification du social ».
[9] Je me suis permis de corriger quelques fautes d’accord.
[10] La CNT/AIT est espérantiste, soit dans la réflexion profonde du militant toulousain « Plusieurs linguistes affirment que la seule langue que la majorité des gens puissent maîtriser en plus de leur langue maternelle, c’est l’Espéranto. La CNT-AIT s’est prononcée en faveur de l’Espéranto » affirme notre militant toulousain. On n’ose pas imaginer qu’il y ait des linguistes assez cons pour affirmer que la majorité des gens est trop con pour maîtriser une seconde langue plus complexe que l’esperanto. Il y a fort à parier qu’il s’agit là des ridicules divagations de l’auteur.
18 juin 2009
Politicas lingüisticas e locutors
Vaquí un letra mandada per Jaume Còsta a la Setmana (foguèt publicada dins lo n. 718, del 11/06 al 17/06/2009), un chic provocanta, que me sembla fòrça interessanta, e que merita evidentament discussion.

Politicas
lingüisticas e locutors
Lo n°76 de La Setmana (sus lo rescòntre entre deputats e associacions sus la
question lingüistica en França) pausa de questions interessantas. Me sembla
important de lançar aqueu debat, e espèri que d’autrei seràn pas d’accòrdi ambe
ieu e que respondràn. Aquò tòca lo fons dei questions sus lei politicas
lingüisticas per l’occitan. Non que siegue un problema exclusiu a l’occitan,
mai podèm prene nòstre cas per començar.
Se saup que fòra d’exemples coma aqueu
dau māori (e encara, aquò me sembla un cas limita), aqueu dau catalan benlèu e
subretot aqueu de l’ebreu, lei politicas lingüisticas en favor de lengas
qu’èran a se perdre fonccionan pas, o mau, o alòra au niveu simbolic solament.
Una dei rasons per aquò, me sembla, es
l’essencializacion de l’idea de lenga, es a dire, per anar lèu, l’acte de
transformar una lenga en causa, en objecte, e de considerar l’existéncia
d’aquel object coma una evidéncia. Aquò a per consequéncia la focalizacion d’un
costat sus la lenga coma objecte, classificada coma un animau amenaçat per
exemple, e d’un autre sus la question de la nòrma e dei limitas de la lenga.
Aqueu biais de pensar es luenh d’èstre e naturau, e universau. Ansin, la
question dei limitas d’una lenga es una question ideologica mai que mai, e ma
fista, se seriá ben poscut imaginar que lo latin èra nòstra lenga en totei que
se realizava de biais diferents a Marselha, Barcelona, Lisbona o Paris. Es pas
lo cas, pasmens, e fau ben faire amb aquelei donadas.
Çò que se podriá evitar pasmens, dins
l’interés meme de çò que se sòna ara la lenga occitana, es justament d’arrestar
de pensar an ela, per pensar a sei locutors. Siáu un pauc espantat de legir de
causas coma ‘Deputats e associacions devisan sus las lengas’ (p.1), o piéger,
‘aquesta lei deu èstre primièr la reconeissença oficiala dels drets de las
lengas e dels locutors’ (p3), coma se lei lengas avián una existéncia fòra dei
locutors ! Enfin, la frasa ‘la mira es la vida de nòstras lengas ; çò
que vòl dire l’urgéncia de restablir las condicions d’una transmission naturala
qu’assegurarà lor avenir’ (p.3). Aquò me sembla a l’encòp perilhós d’un ponch
de vista de l’ideologia que mòstra, e d’autra part còntra-productiu. Un còp de
mai, es pas especific a la situacion occitana, qu’aquela retorica se retròba un
pauc de’n pertot.
Perilhós perqué sembla considerar que
lei personas son que de supòrts an aquelei lengas, que seián coma de vampires
qu’aurián besonh d’umans per viure. Me sembla au contràri que l’amira dèu èstre
la melhoracion dei condicions de vida deis occitanofòns e deis Occitans (per
faire simple) en generau. Coma la reconoissença de la lenga d’òc melhorarà sa
vida ? E es que la melhorarà ? Es an aquelei questions que, me
sembla, faudriá respòndre primier. De respònsas, n’i a, de tot segur. Mai après
fau convéncer lei locutors que son de bònei rasons. Es en melhorant sa vida an
elei, d’un biais materiau, intelectuau o espirituau, que s’assegurarà l’avenir
de l’occitan. Senon, se transformarà en un culte d’una idòla, portada per la
fòga un còp cada dos ans, a Carcassona o a Besièrs. La lenga per la lenga a
jamai menat enluòc, emai en França onte la lenga sembla una divinitat mai ont
èra lo ciment d’una nacion a bastir, una idea que fasiá enveja a l’epoca. Era
aquò lo messatge qu’anava ambe la lenga francesa : parlatz francés, e
sarètz de bòns francés, ambe totei leis avantatges que seguiràn, materiaus,
economics, culturaus.
Contra-productiu per totei aquelei
rasons, e perqué lo monde vòlon pas ausir parlar d’una causa que li es
estrangiera : vòlon ausir parlar d’elei. Es çò que comprenguèron lei
grandei marcas dins leis annadas 90, que dire qu’èran fantasticas bastava pus.
Faliá tanben mostrar coma lo consomators se podiá inscriure dins l’istòria
d’aquelei marcas : tau perfum, belèu que fai bòna odor, mai subretot, se
crompi aqueste, non solament sentirai bòn, mai en mai d’aquò farai partida de
son istòria, serai lo tipe mau rasat que totei lei fremas vòlon perqué fai son
romantic solitari pròche la mar.
Au monde, li fau contar d’istòrias. Li
fau mostrar que parlar occitan es non solament èstre l’eritier dei Catars, mai
es tanben far partida d’una comunitat que viu, que pensa, que parla, e
subretot, qu’es ben vista deis autrei e qu’a de succès, e un project reconegut
e que fai enveja.
Segur qu’ai mai complicat que d’afortir
que fau demandar a l’estat tala o tala mesura partculara, o que fau reconoisser
lei drets de tala o tala lenga. Una lenga a ges de drechs. Son lei locutors, en
tant que personas, que n’an. E aquò cambia tot.
Jaume Còsta
03 juin 2009
L’occitan « langue ethnique » selon Claude Sicre

L’occitan « langue ethnique » selon Claude
Sicre
Claude Sicre, l’âme des Fabulous Troubadours et du Carrefour Culturel
d’Arnaud Bernard, l’initiateur du Forom
des Langues, des repas de quartiers, etc. etc. a donné un entretien l’année
dernière à la revue Midi-Pyrénées
Patrimoine (n° 14).
Ce texte a suscité un certain émoi dans les milieux occitanistes, toutes
tendances confondues ou presque. A juste titre, me semble-t-il, car Sicre, même
s’il est présenté par la revue en question comme le « troubadour moderne d’un occitan
vivant », croit pouvoir d'abord constater la « mort » de celui-ci comme langue
parlée, juge ensuite que cette disparition est le résultat d’un libre « choix »
des occitanophones eux-mêmes (niant expressément toute forme de
« répression » linguistique), et estime surtout que cette fin de l’occitan
comme langue d’échange spontanée, non seulement est un fait, mais un fait
positif. Cela il ne le dit pas en toutes lettres, mais il s’agit bien, comme je
voudrais le montrer, de la conséquence nécessaire d’un raisonnement que je
trouve pour ma part, non seulement fallacieux, mais pervers.
Ce qui frappe au premier abord est le
peu de sérieux des informations historiques, linguistiques et mêmes politiques
et l’on se demande quelle est la part de responsabilité de la revue à ce sujet,
en la personne du journaliste qui a réalisé l'entretien, Stéphane Thépot. Déjà, les lignes introductives
contiennent une regrettable ambiguïté, qui disent : « Jadis, membre
de l’institut d’études occitanes, Claude Sicre s’est progressivement détaché du
parti occitan… ». En l’absence de lettres capitales, le lecteur comprend
que l’Institut d’Études Occitanes, pourtant à vocation strictement culturelle,
incarne le parti occitan (et notons bien non pas le Parti Occitan, mais un
nébuleux « parti occitan », comme on parlait autrefois du parti de
Moscou, ou du parti de l’étranger).
Vient ensuite, dans les propos
rapportés de Sicre, une confusion de noms et surtout une imprécision historique,
qui méritent à peine d’être relevés[1]. Plus embarrassante est l’affirmation selon
laquelle « il n’y a jamais eu de « répression » de la langue
d’oc », et surtout pas à l’école de la République, où l’on se faisait taper
sur les doigts certes, mais pas plus quand on parlait occitan que quand on ne savait pas ses règles de multiplication. Pourtant, cette expérience de la
« répression » de la langue est rapportée par tous les anciens, qui
disparaissent aujourd’hui un à un, mais vous en trouverez encore facilement autour
de vous ; c’est un argument qu’ils donnent d’ailleurs souvent lorsqu’on
leur demande pourquoi ils n’ont pas transmis la langue. Sont-ils de mauvaise
foi, quand ils avancent cette raison ? En partie, et même pour l’essentiel,
je le crois, mais on ne saurait pour autant dire que l’école française a
finalement été débonnaire, sinon envers les patois, en tout cas avec les petits
patoisants. Cette idée, absolument discutable, s’est imposée peu à peu à partir
de l’ouvrage de Jean-François Chanet, L’école républicaine et les
petites patries (Aubier, 1996), et la passion jacobine a fait le reste,
d’autant plus que les contradicteurs potentiels – ceux qui ont vécu la pratique
du signal etc. – se font rares. Je renvoie ici à l’ouvrage de Philippe Martel
qui, sur cette question essentielle remet les pendules à l’heure (L’école
française et l’occitan. Le sourd et le bègue, Montpellier, Presses
Universitaires de la Méditerranée, 2008, voir sur ce blog L’école française face au patois).
Aussi, affirmer qu’il n’y a jamais eu de répression de la langue d’oc (dans un
pays où l’abolition des « patois » fut régulièrement considéré comme une
priorité) et aujourd’hui moins que jamais est à mon avis une chose impossible, car elle suppose, comme acquise – ce qui est visiblement le
cas pour Sicre –, que cette langue ne puisse avoir d’autre légitimité que dans
le strict domaine privé. Le « troubadour moderne » donne son plein
assentiment à l’article 2 de la constitution, selon lequel la seule langue de
la République, la seule langue officielle (publique donc) de la nation, est le
français. Tout usage public d’une langue autre que le français est alors anticonsitutionnelle,
partant, bien sûr, illégale. Si un citoyen français ne reconnaît pas la
légitimité de cet énoncé constitutionnel et passe à l’acte, en soutenant par
exemple un doctorat en breton, ou en prenant la parole pour prononcer la
moindre phase en occitan à l’Assemblée Nationale, alors la censure s’abat
immédiatement sur lui, et la parfaite légalité de cette dernière ne l’empêche
nullement d’être répressive. On peut juger cette répression nécessaire et
justifiée – je n’entre pas ici dans ce débat –, mais répression il y a et
il faut au moins avoir le courage de l’assumer comme telle. Lorsque la police
réprime une manifestation interdite par la préfecture, on peut juger cette
répression légitime, mais on ne va nous faire croire que le fait de vivre en
une démocratie – ou prétendue telle –, exclut ipso facto les pratiques répressives. En outre, dire qu’il
« n’y a pas de minorités linguistiques dans notre pays, au sens où personne
ne peut se dire stigmatisé, mis à l’écart en raison de sa langue », est
évidemment une fausseté grossière : tous les groupes et les individus qui
ne parlent pas encore le français, ou le parlent mal, ou avec ce qui est
identifié comme un fort accent, connaissent la stigmatisation et la mise à
l’écart – ce qui est sans doute un phénomène que l’on trouve à peu près dans
toutes les sociétés du monde – mais il ne faut pas prétendre alors que la
France fasse exception. Il y a des minorités « audibles » comme il y
a des minorités « visibles » –
et ce ne sont bien sûr pas forcément les mêmes. Il ne suffit pas de décréter
l’absence de pertinence du concept de minorité en régime français pour abolir
la réalité des phénomènes minoritaires. La réalité est têtue. Et si les
locuteurs de langues dites « régionales » ne sont pas stigmatisés,
c’est bien sûr en tant qu’ils parlent désormais tous le français, car il y a
bien eu stigmatisation et discrimination sociale et culturelle, indiscutablement,
des citoyen(ne)s français parlant ces langues sans connaître le français, pendant
des siècles et jusqu’à ce que disparaisse le dernière (la dernière) d’entre
eux (elles). Par piété, ne badigeonnons pas notre histoire politique et sociale,
passée et présente, en rose bonbon et bleu layette.
Une autre affirmation de Sicre, difficile à avaler, est celle selon laquelle les occitanophones, comme la plupart des locuteurs des autres langues historiques de France, ont « choisi majoritairement » d’abandonner leur langue au profit du français. Je suis le premier convaincu qu’il y a eu, de fait, en France, un déficit de résistance (active ou passive) linguistique et culturelle, des élites d’abord, puis beaucoup plus tard et pour finir des classes laborieuses et des paysans parlant d’autres langues que le français. Mais à la fois, avaient-ils véritablement le choix, dès lors que le français ne s’imposait pas seulement comme langue publique officielle (c’est-à-dire dont la connaissance était absolument nécessaire pour se défendre en justice, traiter avec l’administration, etc.), langue de l’enseignement, mais aussi comme langue des échanges marchands, de la promotion sociale, langue de la culture reconnue enfin, de la culture écrite, puis radiophonique et télévisuelle ? Le « choix », dira-t-on, leur était laissé de conserver leur langue dans la vie privée, et ce fut en effet longtemps le cas, mais le français et lui seul, par la boite de la poste devant la porte et par les antennes, sur le toît, ne cessait d’investir cet espace, sans presque aucune ouverture, presque aucune reconnaissance de l’existence de quelque chose d’autre. L’immense succès de la chronique quotidienne de Panazô sur Radio Limoges dans les années 50-60 répondait clairement à se désir frustré et ravalé pour une présence de la langue autre, pour déconsidérée qu’elle fût (et qu’elle st restée ici) dans les médias publics. Finalement, pouvons-nous parler de choix lorsque la dernière génération des locuteurs natifs (celle de mes parents) cessa de transmettre la langue à ses propres enfants ? Drôle de « choix », qui ne fut jamais exprimé, revendiqué, raisonné... Un refus sans doute, l’adhésion dans l’éducation de ses propres enfants aux modèles d’échange public dominants, voire exclusif, mais cette notion de « choix » ici est très problématique... Je suis sûr qu’il nous faut des outils psychologiques et socio-linguistiques autrement plus fins pour décrire le phénomène.

Mais là où, à mon sens,
Sicre dérape complètement, c’est en opposant ce qu’il appelle des
« langues ethniques » à des langues qui seraient affranchies de cette
qualité ; l’occitan tel qu’il est, ou plutôt tel qu’il était parlé dans
les campagnes et les villages étant gratifié de cet épithète, alors que le
français apparaît au contraire comme une langue par laquelle on échapperait à
l’ethnicité. Sicre ne donne aucune définition précise de ce qu’il entend par « langue
ethnique », mais en tout cas il est facile de voir que l’opposition qu’il
établit n’a aucune pertinence linguistique, sociolinguistique ou/ et
historique. Par contre elle exploite à plein la connotation négative qui pèse
sur la notion d’ethnicité. Que cela soit bien clair, mon objectif, n’est certes
pas ici de réhabiliter cette notion, ni d’ailleurs de participer (dans ces
lignes) à une critique des revendications ethniques et ethnicistes, mais
seulement d’analyser le discours de Sicre et ses présupposés, dont l’honnêteté
intellectuelle me paraît pour le moins suspecte.
L’histoire des langues
qu’il nous raconte en effet, de manière on ne peut plus fruste, est un récit
mythique. Au départ, selon lui, les langues naîtraient dans des
« territoires ethniques » (les guillemets sont dans le texte). Aujourd’hui,
à l’ère de la globalisation, l’ethnicité serait une chose dépassée : « à
part quelques isolats, il n’y a plus, désormais, de langues ethniques de part
[sic] le monde ». On comprend, ou croit comprendre, faute d’explication,
qu’une langue ethnique est une langue étroitement territorialisée, sans
relation ou contact avec les autres langues. A-t-il jamais existé de telles
langues ? C’est-à-dire des communautés humaines dont les membres ne
bougent pas (parce que la langue est là où sont les locuteurs et voyage avec
eux), et n’entretiennent aucun contact avec les locuteurs d’autres
langues ? En tout cas, cela n’a évidemment jamais concerné les locuteurs
des dialectes occitans, à quelque époque que ce fût. Déjà, l’expression « territoire
ethnique » laisse songeur : qu’est-ce en effet qui distinguerait un
territoire ethnique d’un territoire qui ne le serait pas, et partant une langue
ethnique de celle qui ne le serait pas ? Un élément de réponse est apporté
dans l’évocation du fait qu’il s’agirait de langues nées dans les territoires
où elles sont parlées et Sicre donne l’exemple de la Guyane où, à côté des
langues ethniques, est parlée depuis les années 1970 la langue des H’Mong
chassés du Laos, aujourd’hui figurant dans la liste des langues de France.
Cette langue ne serait donc pas ethnique, uniquement parce qu’elle ne serait
pas née en Guyane, où elle est maintenant parlée, mais au Laos (où elle était
bien sûr ethnique !). Mais... est-on sûr que les langues indigènes de Guyane
soient nées là où elle sont actuellement parlées ? Sans compter évidemment
que l’on peut se demander ce qu’est l’acte de naissance d’une langue, avant
même de s’interroger sur son lieu de naissance et sur le sens qu’il y a à
définir une langue comme ethnique ou non ethnique selon le lieu où elle est
parlée… Les linguistes utilisent plutôt la distinction entre langues indigènes
et allogènes, mais pour ne signifier généralement qu’une différence dans
l’histoire des idiomes (d’ailleurs souvent contestable si l’on va dans le
détail et que l’on observe par exemple comment la langue importée se transforme
au fil du temps) et non pas du tout de leur nature supposée (ethnique, pas
ethnique…) : ainsi en Calabre, à côté des « dialectes »
calabrais indigènes utilise-t-on le syntagme de « dialectes (ou langues) allogènes »
pour l’arbëresh (issu d’Albanie), le grico
(d’origine grecque) et… l’occitan (migration vaudoise en Calabre). Selon l’usage que Sicre fait de l’expression
« langue ethnique » en tout cas, il semble impossible de ne pas
évidemment considérer le français, « né » quelque part en France et
apparemment, selon les historiens, en divers lieux d’une partie du territoire
de la France actuelle (y compris d’ailleurs du sud), comme une langue ethnique…
Et il suffirait de parler occitan à Paris, comme nous le faisons à l’occasion
avec les amis de l'association d'Îles-de-France la Talvera, pour ne plus avoir affaire à une langue ethnique… Or
Sicre oppose justement l’occitan, qui serait ethnique, au français, qui ne le
serait pas, et qui au contraire aurait permis aux occitanophones de se délivrer
de leur ethnicité, au profit d’une langue, comprend-on, qui, elle, ne serait pas
ancrée en un sol, qui serait déterritorialisée et donc ouverte à l’universel,
là où la langue ethnique par contre resterait refermée sur le local. Cette
opposition, telle qu’elle est ici exprimée, est en fait elle-même tributaire du
mythe de l’autochtonie, de la représentation mythique de groupes d’hommes nés
de la terre où ils vivent (voir la République
de Platon), tout armés de leur langue, de leur mentalité et de leur culture.
Selon ce mythe, les langues « nées » dans le territoire où elles sont
parlées entretiendraient un rapport de consubstantialité avec le territoire, le
terroir, la terre, et les hommes, la race ou l’ethnie qui les parlent. Or une
telle conception de la langue n’a aucune pertinence linguistique, aucune, et avec
elle, c’est bien sûr l’opposition, la dichotomie établie par Sicre entre deux
types essentialisés de langues, qui s’écroule.
En fait, avec cette
distinction, nous sommes confrontés à un discours purement idéologique :
il s’agit d’accréditer l’idée d’un progrès du passage de l’occitan et des
autres langues dites ethniques, en tant qu’elles sont justement dites
ethniques, au français, langue qui, par essence ou par un heureux accident de
l’histoire, on ne sait trop, ne le serait pas. C’est un tel gain et un tel
progrès, qui est exprimé dans les énoncés qui émaillent la fin des propos de
Sicre : « Les Français ont majoritairement choisi d’abandonner leurs
langues ethniques au profit du français » ; « personne ne peut
revenir au parler ethnique de sa campagne d’origine » (la campagne est
évidemment le lieu par excellence de l’ « ethnique » !) ;
« faut-il […] mener une politique de conservation « muséale »
des langues ethniques ? » S’il est établi que l’occitan est une
langue ethnique, comme langue mythique d’avant les contacts de langues et
d’avant les migrations, de langue de la campagne réputée immobile opposée au
français, langue des villes où tout bouge et se mélange sans cesse, alors
évidemment, il est déjà, toujours déjà enfermé dans sa réserve muséale. La
seule question étant de se demander s’il faut, oui ou non, liquider le musée,
et la réponse pour Sicre est clairement affirmative. Et il faut bien voir ce que cela veut
dire : car Sicre considère qu’il n’y a plus de sens à
transmettre la langue occitane parlée, la langue utilisée dans l’échange verbal
quotidien… du moins pour être parlée, cela n’ayant plus de sens, puisque la
langue ne « sert » plus dans les échanges, qu’elle n’est plus utile,
et l’entretenir reviendrait à dépenser inutilement de l’argent et de l’énergie pour
entretenir le musée de la langue ethnique, avec en plus la sourde menace d’un
retour des fantômes du passé, empoissonnant le corps sociale de leurs méchantes revendications ethniques. Par contre, selon Sicre, ce qui devient possible, si l’on renonce
à ce qu’il appelle musée, c’est l’usage de l’occitan et des autres langues
ethniques ou désormais post-ethniques, comme « langues de mémoire »
et « langues de culture ». L’inversion est tellement surprenante,
qu’elle en devient intéressante, puisque c’est la langue parlée qui est
considérée comme un musée des antiquités ethniques alors que les œuvres de
culture et la mémoire, que l’on croirait vouées à la patrimonialisation – et
donc au musée –, sont appréhendées, dans leur renouvellement, comme la vie même
et l’avenir de la langue. Je suis sensible à la beauté intrinsèque des
paradoxes, mais pas disposé à me laisser berner par ce qui m’apparaît
comme un simple tour de passe-passe car, à mon sens, le sort des œuvres et de
la mémoire est étroitement lié à celui de l’usage verbal, oral, ordinaire de la
langue : certes l’écrit, le livre et justement les musées des arts et
traditions populaires et – pourquoi pas ? – de la langue elle-même peuvent
survivre à la parole, quelques années, quelques décennies, peut-être même
quelques générations, mais elle est alors devenue comme un poulet qui continue
de courir après qu’on lui ait coupé la tête. C’est pourquoi tous les acteurs
culturels – ou presque ! – ressentent comme une urgence absolue la
transmission de la langue parlée,
sachant qu’en effet, lorsqu’une langue n’est plus enseignée aux enfants par leurs
parents, sa mort est proche, ou disons que sa vie ne tient qu’à un fil, le fil
de la communauté capable de la parler et de transmettre cette parole…
Ce problème de la
transmission de la langue parlée une fois liquidé, à travers l’invocation
stigmatisante, je dirai même infamante, de l’ethnique et du territorial (la
région), Sicre peut librement soutenir son projet mirobolant de
« nationalisation des langues de France » ; mirobolant, mais
vide, ou à peu près car, concrètement, comment pourrait se faire, dans
l’éducation, les médias etc. le partage du patrimoine linguistique national,
riche de ses 75 langues répertoriées ? Évidemment pas à travers une offre
généralisée d’apprentissage… Cela serait fort beau, mais complètement
irréaliste. Et alors comment ? L’enseignement de chansonnettes et de
comptines en langues de France dans les écoles ? La création de
bibliothèques et médiathèques des langues de France ? Des émissions
éducatives, où l’on exposerait en français (article 2 sanctifié de la constitution
oblige) la beauté des langues ethniques perdues ? Des… musées des langues
de France ? D’ailleurs un musée
de toutes les langues de France ne
suffirait-il pas ? Paris serait évidemment l’endroit idéal… Au-delà de
l’ironie de cette rechute probable dans le musée et le centralisme, de telles
initiatives ne seraient pas d’ailleurs inutiles, elles auraient un certain
poids symbolique (c’est pourquoi du reste, elles auront bien du mal à se faire
accepter), mais à la fois, faute d’être adossées à l’effort de valorisation de
la langue parlée, elles deviendraient autant de moyens d’en attester et d’en
confirmer la mort.
Jean-Pierre Cavaillé
On pourra aussi lire le post de 2006 : discussion de Claude Sicre : Identité et civilité. 42 thèses sur le jeu de l’Occitanie, auquel Sicre, qui avait pourtant sollicité cette discussion, hélas, ne daigna pas répondre. J'espère qu'il en ira différemment de celui-ci.

[1] Ce n’est
pas « Malesherbes » (Chrétien-Guillaume
de Lamoignon de Malesherbes, botaniste, magistrat, censeur royal et secrétaire
d’État de Louis XV), qui voulait « dégasconner » la cour, mais bien
le poète Malherbe, un bon siècle plus tôt (selon ce qu’en dit Guez de Balzac,
auteur dégasconné s’il en fût, dans son Socrate
Chrétien). C’est bien lui que Sicre a en tête puisque il parle de la cour
de Henri IV « où, je le cite, la langue d’oc avait fait son entrée depuis
l’accession au trône » du gascon roi de Navarre. Malherbe ne voulait pas
chasser le gascon de la cour – tout semble montrer que le gascon n’y fut jamais
une langue de communication usuelle, même si beaucoup devait le connaître et le
parler à l’occasion –, mais purifier le français, de ce qu’il identifiait, à
tort ou à raison, comme des « gasconismes », nous dirions aujourd’hui
des occitanismes. Il est vrai, en tout cas, que la volonté de dégager le
français de tous ses emprunts régionaux et étrangers est bien l’un des
objectifs que se propose l’Académie française lors sa création. Cela explique
bien d’ailleurs les réactions épidermiques de cette institution, dès qu’il s’agit
d’accorder la moindre reconnaissance aux langues régionales.
21 octobre 2008
Langues régionales, politique et littérature
Langues régionales, politique et littérature
On peut lire sur le Blog de la Pensée de midi, un petit
article daté du 31 juillet 2008 d’Élisabeth Cestor, repris sur le célèbre site Rue 89, puis sur celui de Fabula.org. Il est intitulé :
« Les langues régionales ne sont-elles que littérature ? » et donc postérieur de quelques jours à l’adoption dans la Constitution par le
Congrès de la formule « les langues régionales appartiennent au patrimoine
de la France ». Ecrit par une sociologue travaillant sur le
chant en langue d’oc en Provence[1],
on devrait sans doute se réjouir de ce papier favorable à la protection et à la
reconnaissance de la richesse culturelle constituée par les « langues régionales ». Je
le trouve cependant, pour ma part, très décevant, superficiel et surtout tout à
fait insidieux, l’auteure juxtaposant, sans aucune analyse, la situation
française et la situation espagnole, où la Catalogne est présentée avec
quelques exemples à l’emporte-pièce comme un repoussoir en matière de politique
linguistique. Le papier flatte ainsi les préjugés les plus obtus entretenus en
Castille et en France à l’égard de la manière dont les Catalans défendent leur
langue et fatalement, par une conséquence inévitable, faute d’outils permettant
une analyse plus approfondie, il fait apparaître les revendications linguistiques
en France comme potentiellement dangereuses et donc à considérer avec la plus
grande circonspection. Cette conséquence est clairement indiquée par un appel à
dépolitiser une question qui est de facto,
qu’on le veuille ou non, une question politique. Le lecteur, conforté dans ses
idées toutes faites sur la Catalogne et sur les militants de la cause des
langues minorées en France qui osent poser la question à un niveau
« politique », est ainsi incité à formuler des conclusions
très peu propices pour la protection et le développement de nos langues.
A l’égard de la politique,
c’est-à-dire des relations de la politique à la culture et à la langue,
l’article est d’abord parfaitement contradictoire. En effet, si l’auteure évoque
la « chasse aux patois […] amplifiée au XXe siècle » (mais
elle la fait remonter, de manière erronée à Villers-Cotterêts : voir ma
mise au point à ce sujet sur ce blog), si elle souligne leur mise à l’écart
« parfois violente » des lieux publics, n’hésitant pas à recourir à
la notion de « violence symbolique » chère à Bourdieu, et si elle considère
l’inscription patrimoniale dans la constitution comme « une
ouverture », elle affirme à la fois qu’il faudrait dépolitiser la
question et ne la considérer que sous l’angle « culturel », voire du
point de vue de la « littérature ». Comme si une telle séparation
pouvait être possible ! Le simple fait d’ailleurs de soutenir qu’il
faudrait séparer le culturel du politique est une prise de parti politique, qui
va dans le sens d’une étroite limitation des droits légitimes que l’on est prêt
à concéder à ces langues. Et la diabolisation de la Catalogne est à cet égard tout
à fait édifiante.
L’auteure appelle en substance à une
revalorisation symbolique : « que l’on cesse de confiner les cultures
régionales uniquement au milieu populaire, notamment paysan, et au passé »,
et rappelle l’existence d’une littérature et d’une culture musicale à la fois
ancienne et contemporaine… Au sujet de la littérature, elle cite succinctement,
très, trop succinctement, Mistral, prix nobel refoulé et folklorisé en France ;
les troubadours, étudiés dans le monde entier, mais non dans notre pays comme,
dit-elle le déplore Gérard Gouiran (et non Gouirand !) dans la revue Europe, puis cite les noms, du bout des
lèvres, de Jòrgi Reboul, de Florian Vernet et Max Rouquette… Il y aurait bien
d’autres noms à mentionner pour la littérature occitane contemporaine : au moins
Boudou, Delpastre et Manciet et surtout il me semble assez inconvenant de ne
pas évoquer avec plus d’insistance les littératures des autres langues « régionales »…
Je m’étonne aussi de ne pas voir en légende de la photographie de livre ouvert,
qui illustre l’article, que le texte qu’il contient, en partie lisible, est
celui de la Pastorale Maurel (alors
que le nom du photographe lui, figure !)… Donc, l’auteure propose la
réhabilitation d’une littérature injustement méconnue, fort bien, j’en suis
très heureux, mais que propose-t-elle pour y parvenir ? Hé bien
explicitement – c’est sa conclusion que je trouve pour ma part absolument
confondante – de trouver pour les langues « régionales » une
« place en dehors de tout contexte politique », là où, précisément
« seule la littérature parlerait ». Il faudrait donc, si je comprends bien, extirper les
langues aux discours politiques, pour les réserver à la seule protection
littéraire...
Comment une littérature
pourrait-elle se développer en dehors de tout contexte politique ? Et puis que pourrait
bien être une langue qui ne «parlerait» plus, où ne vivrait plus que par sa
littérature ? Et puis : la littérature est dans les livres, les livres sont imprimés
et vendus, ils n’ont de sens que s’ils trouvent des lecteurs et ils n’ont de
lecteurs que s'il existe des institutions scolaires pour les former. On
ne peut pas espérer une meilleur reconnaissance de la littérature en langue « régionale » si l'on n'adopte au préalable une politique éducative efficace de
transmission de la langue écrite (et bien sûr orale). Or l’article ne dit pas un
mot, pas un seul, de la question vitale de l’enseignement. L’auteure doit tout
de même bien savoir que le drame majeur de la culture littéraire dans les
langues minorées en France est le fait que les locuteurs « naturels »
(disons ceux qui ont appris à parler dans leurs famille)s ont été, dans leur
immense majorité, délibérément tenus à l’écart de toute alphabétisation en leur
langue, d’où, chez nous, en domaine occitan, l’éternel retour des graphies
patoisantes calquées sur le français. Il n’y a pas de littérature sans lecteurs
et pas de lecture sans enseignement ; or la question de l’enseignement, de la
transmission de la culture écrite, est évidemment une question politique.
Du reste, c’est exactement ce que
montre la seconde partie de l’article, contre ses propres conclusions, en évoquant
le cas, absolument impensable en France, de Najat El Hachmi, jeune femme
d’origine marocaine, qui a remporté le prix littéraire Ramon
Lull pour un roman en catalan, L'ultim
Patriarca, qui était au printemps dernier en tête des ventes en Catalogne.
Or, ce cas, preuve évidente du poids des politiques linguistiques et
culturelles sur la littérature, est fourni pour illustrer les excès de la
Catalogne, monde à l’envers par rapport à la France, que l’on ne saurait
considérer comme plus enviable, du fait de la prétendue adoption d’une
politique discriminatoire à l’égard des locuteurs castillans. Les exemples pris
à la va-vite pour montrer cette discrimination sont livrés sans analyse et
chacun, pris séparément, est discutable. Lorsque je lis la plate constatation
selon laquelle « les Catalans s’intéressent à tout tant que ce n'est pas
en castillan, ou relevant de la culture castillane... », et que je la vois suivie de la simple question «Pourquoi un tel
ostracisme ? », je suis assez héberlué. Pourquoi en effet un tel ostracisme ? S’il y a ostracisme, il ne s’agit
pas de le justifier, mais on ne peut poser une telle question et ne pas
rappeler aussitôt, au minimum, la persécution indubitable dont la langue catalane fut frappée à l’époque
franquiste. Mais faire un peu d’histoire conduirait fatalement à reconnaître le
statut éminemment politique de la question des langues, ce qu’il s’agit précisément
ici d’éviter en invoquant la littérature, la seule littérature qui échapperait
au monde dégradé des idéologies. Ou plutôt, la politique n’est évoquée ici,
dans la question catalane, que pour souligner de terribles excès qui doivent
évidemment conduire à préférer la situation française. En particulier, est
donné comme preuve de ces excès, le fait que le catalan bénéficie d’un statut
de co-officialité avec le castillan et que son enseignement est
« obligatoire » sur le territoire de l’Autonomie. Je constate
seulement que c’est la voie que les catalans ont choisi pour sauver leur langue
et que, non sans d’ailleurs d’immenses difficultés, ils sont peut-être en passe
de réussir. Je ne vois, pour ma part, dans ce choix, encadré par des
institutions qui relèvent d’un gouvernement démocratique, rien de choquant.
L’enseignement des langues officielles, dans bien des pays du monde n’est pas optionnelle, que je sache…
Je ne suis pas un assez grand
connaisseur de la situation catalane pour pouvoir me prononcer sur les excès de
décastillanisation. Il est vrai que trois heures obligatoires d’enseignement
par semaine en primaire sont bien peu pour un bilinguisme digne de ce nom. Mais
au fait, combien d’heures de langues « régionales » pour les élèves
en Catalogne française ? Zéro, pour l’immense majorité d’entre eux… La
comparaison parle d’elle-même. Certes, l’idéologie et la politique linguistique
catalanes méritent discussion et critique. Par exemple, le
concept de « langue propre » (« llengua pròpria »), distinguant le catalan dans la
co-officialité, est sans aucun doute problématique, car il « semble
supposer une sorte de naturalisation de la spécificité linguistique » (J.-M.
Éloy, « La notion de « langue propre » : pragmatique et
sociolinguistique »[2]).
Mais l’article de Cestor ne mentionne même pas la notion controversée. Celle-ci
l’aurait pourtant obligée à mettre en question la sacro-sainte partition, sur
laquelle repose tout son discours, entre langue nationale (au singulier) et
langues « régionales ». Car, pour l’auteure, il est tout simplement
évident que le catalan en Espagne est une langue qui outrepasse les limites que
lui impose le fait justement d’être « régionale » et non
« nationale », mais elle ne se rend pas compte que désormais, le
catalan, de fait, c’est-à-dire du fait de l’histoire dans laquelle s’est
engagée la Catalogne, qu’on le veuille ou non, n’est plus une langue régionale ;
elle semble ne pas s’apercevoir que le statut des langues peut changer, qu’une
langue n’est pas « régionale » par essence, et que la partition entre
langue nationale et langue régionale, telle que nous la concevons
immédiatement, ne vaut que dans le cadre d’une pensée et d’une organisation
politiques du territoire propre à un pays centralisé, centraliste et
centralisateur (la «dé»centralisation décrétée par le centre en étant
la meilleure preuve). Le romanche en Suisse n’est pas langue régionale, mais nationale,
aux côtés des autres composantes linguistiques du pays. La notion même de
« langue régionale » est éminemment politique, comme l’a bien vu
Claude Sicre, qui demande la « nationalisation » des langues de
France. C’est aussi évidemment ce que savent tous ceux, dont je fait partie, qui
récusent le terme, parce qu’il masque et révèle à la fois un rapport de
domination meurtrier pour ces langues mêmes. Des manières alternatives de
penser le rapport entre le français et les autres langues parlées en France
(langues territorialisées et non territorialisées) sont bien sûr possibles,
mais ce n’est certes pas le refuge dans une littérature prétendument préservée
des compromissions et des compromis politiques qui permettra le développement
de la réflexion sur la question.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Les musiques
particularistes : chanter la langue d’oc en Provence à la fin du xxe siècle, Paris, L’Harmattan, 2006.
[2] On se reportera avec profit à ce
sujet aux trois articles, dont celui de J.-M. Éloy, dans l’ouvrage collectif
récent Variables territoriale et promotion
des langues minoritaires, Bordeaux, Maison des Sciences de l’Homme
d’Aquitaine, 2007.
18 septembre 2008
Libre pensée et monothéisme linguistique

Le spectre de l'éclatement
(carte qui, notons-le, ne correspond à aucune réalité linguistique)
Libre pensée et monothéisme linguistique
Une fois de plus, à l’annonce des discussions sur l’introduction d’une mention
des langues régionales comme patrimoine de la République, les ligues de libres
penseurs, avec d’autres associations laïques, sont montées au créneau de la
laïcité menacée, de la République en danger, de la nation en péril, du français
que l’on assassine... On les attendait, cela était attendu et entendu, et elles
ont, encore une fois, égrené leur argumentaire stéréotypé, fossilisé, entièrement
déconnecté des réalités culturelles et linguistiques qu’elles condamnent, sans
les connaître et sans l’ombre d’un commencement de réflexion autonome sur la
question. Car ce qui est très étonnant, c’est combien ce discours est hétéronome,
dépendant de bribes pré-mâchées d’idéologie souverainiste, qui comme telles n’ont
rien à voir avec la libre pensée, laquelle semblerait exiger l’élaboration d’une
critique rationnelle des préjugés et des fausses croyances, c’est-à-dire non
seulement des préjugés et des superstitions des religions instituées, des
Églises, mais aussi et tout autant de celles qui perdurent et persistent dans une société
et une culture soi-disant laïques. Or il n’en est rien, ce discours est cousu de mots qui ont un sens profond dans notre tradition politique, à condition de
faire des notions qu’ils recouvrent l’objet d’une analyse raisonnée et d’une révision
raisonnante permanentes, mais ils deviennent ici de simples mots-icônes, des mots saints, des mots de dévotion : République, Nation, Laïcité, Égalité, Langue
française… entités délectables, exhaussées, adorées, auxquelles sont opposés –
dans un manichéisme tellement stéréotypé qu’il nous rendrait presque
nostalgique du monisme des religions du Livre –, les vocables qui renvoient aux
forces des ténèbres et de l’ignorance : communautarisme, ethnicisme, séparatisme,
« patois » (car on aime employer ce mot, quand on est un « libre penseur » ligué).
Quand un
discours se répète ainsi indéfiniment égal à lui-même, dans une incapacité
totale d’autocritique et de discussion avec les adversaires qu’il se donne (en
l’occurrence des adversaires complètement fantasmés), quand un discours est à
ce point autoréférentiel, c’est à l'évidence le symptôme d'un dépérissement avancé.
Surtout, on ne peut s’empêcher de rapprocher ces déclarations simplistes et simplettes
des « libres penseurs » encartés avec les textes religieux dont les mêmes prétendent
par ailleurs faire la critique ; pétris de croyances et de préjugés, leurs
propos trop souvent ressemblent au catéchisme des paroisses.
Il faut
cependant qu’ils sachent que les idéologies pas plus que les religions n’ont de
langue propre, et qu’il n’est pas un élément de leur propre idéologie qui ne puisse se
dire et ne se dise effectivement dans ce qu’ils appellent « patois ». Bref que
leurs idées, jusque dans ce mépris viscéral, de matrice apparemment jacobine,
pour les langues régionales, sont présentes dans les textes (qu’ils ne lisent évidemment
pas) et dans les échanges oraux en ces langues ; ce qui est la preuve par les
actes de la fausseté de leur dogme – car il s’agit bien d’un dogme – qui
identifie l’indivisibilité, la liberté et l’égalité républicaines à la seule et
unique langue française. S’ils étaient d’ailleurs capables de sortir de leur
autisme, ils verraient bien que les principes de la libre pensée, dont évidemment ils ne sont pas propriétaires en tant que « ligue », « union », « fédération »
ou que sais-je – le refus de toute autre autorité que la raison[1], l’attachement
à la laïcité, à la liberté individuelle, à l’égalité républicaine devant la loi
–, sont aussi ceux de très nombreux locuteurs et partisans de ces langues[2], qu’ils
associent pourtant, immanquablement à l’obscurantisme, au féodalisme et au cléricalisme.
En fait, ce qui
oppose les militants des ligues de « Libre Pensée » aux langues régionales, n’a
rien à voir avec la libre pensée elle-même. Je ne joue pas ici sur les mots,
comme il serait facile de le faire en opposant Libre pensée institutionnelle et
pensée libre, mais je parle bien des groupes et mouvements qui se reconnaissent
explicitement dans la Libre Pensée, quelles que soient leurs tendances idéologiques
(car le monde de la Libre Pensée n’est pas unitaire, qui va de l’identification
au slogan libertaire « ni Dieu ni maître » - La
Libre Pensée[3] -,
jusqu’à des positions laïques parfaitement radical-socialistes), et j’affirme
tranquillement que leur lutte contre la reconnaissance européenne et nationale
des langues régionales, n’a rien à voir avec les principes qui donnent un sens
au syntagme de « libre pensée » et qui distinguent le « libre penseur » d’autres
types de citoyen. Par contre, cette intolérance a tout à voir avec une
conception politique, éminemment religieuse, de la consubstantialité entre la
nation et la langue françaises. Certes il se trouve que les mouvements de «
libre pensée » sont associés dans notre pays, de longue date, à cette
conception de l’unité et unicité linguistique de la nation française, mais il
serait temps, sur ce point comme sur d’autres, qu’ils évoluent, au nom même de leurs propres principes,
car s’ils se disent démocrates et viscéralement attachés à la liberté d’expression,
il n’y aucune espèce de raison qu’ils
refusent leur soutien inconditionnel à une tutelle publique de ces langues.
Car, lorsqu’ils invoquent le principe laïque de la séparation des croyances,
convictions, cultes privés et du domaine public, pour faire barrage à tout
progrès dans la reconnaissance des langues régionales, des langues de France,
ou comment qu’on les nomme (je préfère parler de langues minorées), il
commettent une confusion idéologique
grossière et terriblement dommageable : une langue n’est bien sûr pas une
religion et n’a rien à voir avec telle ou telle croyance ou conviction
philosophique particulière. Je l’ai dit, la « libre pensée » s’est dite et se
dit encore fort bien dans ces langues (en occitan par exemple la littérature anticléricale
et irréligieuse, de l’époque médiévale jusqu’à aujourd’hui ne manque pas[4]), comme
s’y disent, tant qu’elles vivent, tant qu’elles peuvent et qu’on les laisse
vivre, les autres idéologies existant aujourd’hui sur le marché. La force et la
faiblesse de notre position qui consiste à lutter pour la sauvegarde de
pratiques linguistiques est d’ailleurs de voir au-delà – ou en deçà –
des idéologies particulières, dont nous avons pourtant aussi besoin pour
formuler cet attachement à la langue et justifier, de la manière si possible la
plus persuasive, l’engagement de politiques publiques en faveur de ces
pratiques (enseignement, aide à la création et aux médias, etc.).
Les arguments
des libres penseurs contre la reconnaissance des langues régionales (ils ne
demandent plus leur abolition pure et simple, et même affectent généreusement
de juger que l’on est libre en France de parler son « patois », signe d’un
recul notoire, tantôt tactique d’accommodement aux temps, tantôt reculade idéologique
inavouée), sont foncièrement les mêmes que ceux des autres associations laïques
et groupes souverainistes de tous bords politiques. Ces arguments n’ont aucune
originalité et ne saurait en avoir, comme je viens de le dire, mais il faut
bien les relever, car – c’est la raison même de ce blog – rien n’est pire à mon
sens que de faire comme s’ils n’existaient pas. Ce n’est pas que l’on puisse
imaginer trouver un quelconque accord au terme d’un dialogue argumenté (je ne
crois guère aux vertus de l’irénisme habermasien), mais il est important de
construire, de ce côté-ci du clivage, la scène de la confrontation pour rendre
visible de quel côté se trouve l’exigence démocratique.
Soit, par exemple la
diatribe enflammée de La Libre Pensée 44, «
Abyssus abyssum invocat
», suite à l’annonce, le 23 mai dernier, du premier vote des députés
concernant l’amendement de l’article 1 de la Constitution mentionnant les
langues régionales comme « patrimoine » de la France (qui n’a d’ailleurs pas été
retenu par le Congrès, une formule identique ayant glissé finalement à l’art.
75-1). L’argument choc n’est qu’une reprise (ou une anticipation ?) d’une
sortie de Charasse, amplifiée ad nauseam
: « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la nation, ben oui !
Comme le camembert, le foie gras du Périgord, le tripoux auvergnat, le far
breton et le clafoutis limousin, comme les châteaux de la Loire, les gorges du
Tarn, François Mauriac et Charles Maurras, comme la vache bleue des Alpes et le
bleu de Bresse comme le Saint Emilion et l’Aloxe Corton, comme… Mais ni
les fromages, ni les AOC, ni le Bordeaux, ni les cottages normands ne sont dans
la constitution »[5].
Or, si elles y sont désormais, c’est que l’on a évidemment jugé que les langues
ne sont pas des objets patrimoniaux comme les autres ; elles ont évidemment une
antécédence, une primauté de fait, en ceci – cela me peine de devoir asséner
une tel truisme – qu’elles en sont la condition même de possibilité : car sans
langue, évidemment, point de Mauriac, point de Maurras (le choix de ces noms n’est
évidemment pas innocent), mais aussi point de spécialités culinaires, de
châteaux de la Loire ni de races locales de vache. Car toutes ces choses (y
compris les vaches) sont les produits de sociétés humaines, qui sont humaines d’abord
et avant tout parce qu’elles parlent des langues. Les langues font de nous ce
que nous sommes, elles sont constitutives de notre humanité. En cela elles sont
un bien précieux entre tous, d’une importance incomparable par rapport aux
recettes de cuisine, aux plus beaux châteaux et aux races de vache.
Certes, on dira que l’on
peut changer de langue et que pour être des humains, et faire toutes ces belles
choses, il suffit d’en parler une et n’importe laquelle…Cette position n’est
bien sûr pas celle de notre libre penseur, sinon il n’y aurait aucun sens,
comme il le fait, à défendre le français contre
les autres langues et même, ce que je trouve pour ma part faux et extravagant, à
juger qu’il est, par essence, la langue de la liberté, des droits de l’homme et
du progrès social, voire, comme le dit aussi la Constitution, « la » langue de la République.
J’ai pour ma
part une conception beaucoup plus retenue et, je crois raisonnable, des langues
que je parle – et qui sont miennes
en tant, simplement que je les parle (le pluriel seul suffisant à me garantir
du crime de communautarisme, ce dont on ne peut dire autant des « libres
penseurs » dont toute la fierté réside dans le monolinguisme national). Leur
beauté, leur singularité, m’apparaissent plutôt dans tout ce que je peux dire
en chacune d’elles, que je peux traduire de l’une à l’autre, mais en passant d’une
musique à l’autre, d’une manière de me rapporter au monde à une autre, avec, en
effet, tous les contenus émotifs liés à leur apprentissage, à toute mon
histoire et à celle des miens, ou des autres qui me les ont transmises. C’est
cela qui est précieux entre tout, parce que chacune est unique et infiniment
riche de tout ce qu’il est possible de faire avec, y compris bien sûr,
insensiblement ou volontairement, les transformer, car les langues vivent et
changent avec ceux qui les vivent et les changent. Et j’ose dire, en effet, qu’une
communauté démocratique, la communauté nationale en l’occurrence, puisque l’État-nation
est de fait la forme politique qui s’impose à moi (à ce sujet d’ailleurs, il
faudra que notre libre penseur nous explique comme il concilie son slogan
libertaire – ni Dieu ni maître avec le souverainisme, mais il n’en est pas à
une contradiction près), j’ose dire que la nation qui se prétend démocratique
doit me garantir le droit de parler et de cultiver ma ou mes
langues, en particulier si ces langues sont parlées principalement ou
exclusivement sur le territoire national. Or, tel n’est pas le cas, pas du tout
le cas ; au lieu de me donner la possibilité de cultiver, de parler et d’écrire
l’occitan languedocien que parlaient mes parents, comme elle m’a fait écrire et
cultiver la langue nationale, les institutions nationales, par les livres de
classe, la radio, etc. elle n’a cessé de m’expliquer que ce que parlaient mes
parents n’était pas une langue mais un patois, marque d’arriération et d’ignorance.
Ce que je réclame, en tant que citoyen, au nom même de l’égalité républicaine,
c’est d’être respecté en tant que locuteur d’une langue à part entière et que
celle-ci soit transmise à mes enfants par les voies normales de l’acculturation.
Or cela est loin, très loin d’être le cas et la patrimonialisation ne va sans
doute pas y changer grand chose.
C’est pourquoi, je
suis étonné et même quelque peu peiné que la section de Rennes de la Ligue des
Droits de l’Homme ait lancé le mercredi 16 juillet 2008 dernier, un «
appel à la vigilance », en réponse à l’inscription des langues régionales
dans la Constitution. Quels
droits cette mention menace-t-elle ? Évidemment aucun. En fait, l’appel vise la
Charte européenne des langues régionales et
minoritaires qui, selon ce texte, assurerait la
promotion des « groupes ethniques » ; assertion proprement délirante (voir infra). Ce à quoi s'ajoute le fait que la mention a été adoptée principalement pour que la France n'ait pas à ratifier la Charte (voir infra). Pour ma part, j’attendrais plutôt
que la Ligue des Droits de l’Homme, conformément à ses principes mêmes, fût au
contraire, à l’avant-garde de l’exigence du respect des droits linguistiques
et culturels des citoyens. Au lieu de cela elle perd son temps et surtout son
âme à lutter contre les panneaux bilingues en Bretagne et contre tout progrès
de la démocratie culturelle.
J’en reviens à mon
libre penseur : comment donc peut-il oser, quand on défend soi-même une telle
idée de la langue française, considérer que les autres langues parlées en
France sont la même chose que de la nourriture ou des murs de pierre ? C’est évidemment
qu’il les juge incomparablement inférieures à la sienne, sinon il ne ferait pas
cette comparaison qui en vérité n’a d’autre finalité que d’avilir et de dégrader
: ton patois, c’est ni plus ni moins comme la vieille bouffe grasse des
campagnes, la vieille pierre à touriste… un truc bon pour les rencontres
folkloriques et les guides bleus[6]. Sur le
site satirique très couru de Bakchich, dont les
animateurs défendent foncièrement les mêmes idées, dans un article de
Jacques-Marie Bourget dédié à la question (Les langues régionales et le bégaiement démocratique),
une phrase, à propos des « bretons », m’a interpellé : « Ils sont si fiers de leur patrimoine salivaire qu’ils ont exigé
que FR3 Pays de Loire balance des émissions en breton ». Le breton à côté des
autres « patois », comme « patrimoine salivaire »… Ce que parlent les bretons
bretonnants n’est rien, rien d’autre que de la salive perdue… et ils (« trois
gus, dont le réveil est en panne de piles depuis 1556 et qui baragouinent la
langue de la duchesse Anne du côté de Nantes »[7])
voudraient contraindre la télévision de service public à nous « balancer » des émissions en ces
borborygmes salivaires. Cette manière de nier l’humanité de l’autre, de ramener
sa langue à de la salive, de la nourriture, de l’animalité (la vache bleue des
Alpes, ce qui s’impose bien sûr pour le « patois », langue animale pour les
animaux, etc.), a de sinistres antécédents dans l’histoire, et nos libres
penseurs feraient mieux de tourner sept fois leur langue (!) dans leur bouche
avant de prodiguer de telles âneries (voici que je j’y mets aussi !), mesquines
et passablement abjectes.
Mais venons-en à la
raison du courroux de libre penseur, qui justifie le titre un tantinet pédantesque
de l’article (« Abyssus abyssum invocat
», proverbe latin dont le sens est : « une faute en entraîne une autre ») : c’est
que, dit-il (enfin c’est ce qu’il répète benoîtement après avec tous ces autres
coreligionnaires de la langue unique), derrière cette entrée des langues régionales
dans la Constitution, il y a une intention cachée : la signature de la Charte européenne des langues régionales et
minoritaires, contre laquelle La Libre Pensée aux côtés d’autres
organisations laïques ont manifesté le 11 décembre 1999. La Charte en effet
serait un « instrument du communautarisme linguistique préludant à l’éclatement
de la République ». Rien que ça !
Répondons d’abord que
tous les débats parlementaires qui ont préparé l’adoption de la mention dans la
Constitution, et en particulier celui auquel l’article fait allusion (22 mai),
montrent que la mention dans la Constitution est un compromis, permettant d’éviter
au contraire (c’est la position explicite du gouvernement) d’avoir à signer la
Charte qui, soi-disant, resterait incompatible avec plusieurs énoncés
constitutionnels. Ensuite la diabolisation de la Charte n’est qu’un réflexe
cocardier souverainiste et antieuropéen. Aucun des arguments avancés : crypto
ethnicisme, « communautarisme (mais ce mot, jamais défini, a-t-il un sens ?) féodal
» (expression du libre penseur qui est une variation sur le motif idiot : les
langues régionales, c’est l’ancien régime), mise en cause de laïcité, droits spécifiques
accordés aux locuteurs, reconnaissance de l’usage public, administratif et
juridique des langues minoritaires...
Ce n’est pas le lieu de se lancer ici dans une réfutation approfondie, point par point. Du reste celle-ci a plus d'une fois été faite et bien faite. Je rappellerai seulement, avec Bernard Poignant[8], que l’objectif déclaré de la Charte, que je cite, est explicitement « d’ordre culturel » (§ 10) ; qu’elle « vise à protéger et à promouvoir les langues régionales ou minoritaires, non les minorités linguistiques » ; qu’elle « ne crée pas de droits individuels ou collectifs pour les locuteurs (§ 11). Elle dit aussi : « le projet de Charte ne s’occupe pas du problème des nationalités qui aspirent à l’indépendance ou à des modifications de frontières » ; par contre, « il devrait pouvoir les aider [ces nationalités] à se sentir à l’aise dans l’État dans lequel l’Histoire les a placées (§ 13). En outre « La Charte ne conçoit pas la relation entre les langues officielles et les langues régionales ou minoritaires en termes de concurrence ou d’antagonisme » (§ 14 et « aucune des dispositions de la Charte devrait être interprétée comme tendant à instituer un obstacle à la connaissance des langues officielles », § 29). Et surtout : « Le concept de langue, tel qu’il est utilisé par la Charte, s’articule essentiellement autour de la fonction culturelle de la langue… La Charte ne recourt pas à une définition politico-sociale ou ethnique en caractérisant la langue comme le véhicule d’un groupe social ou ethnique déterminé » (§ 17). Voilà ce que je lis et ce que chacun peut lire… où est l’ethnicisme, le communautarisme, le séparatisme là-dedans ? Par contre tous les discours contre la Charte, signée et ratifiée désormais par 23 pays européens (par ordre alphabétique : Allemagne, Arménie, Autriche, Chypre, Croatie, Danemark, Espagne, Finlande, Hongrie, Lichtenstein, Luxembourg, Monténégro, Norvège, Pays-Bas, République Tchèque, Royaume-Uni, Serbie, Slovaquie, Slovénie, Suède, Suisse, Ukraine), derrière un vernis de faux égalitarisme républicain (c’est au nom de l’égalité républicaine, encore une fois, que nous revendiquons des droits linguistiques), c’est le nationalisme républicain à la française qui s’affirme encore et toujours par le refus épidermique, constitutif, de reconnaître les inégalités de fait au nom d’une égalité formelle (d’où le principe : il n’existe pas de minorités) et de reconnaître toute forme de différence culturelle et linguistique, au profit d’une unicité culturelle et linguistique imposée depuis la capitale à tous les citoyens. Le combat pour la reconnaissance des droits linguistiques et culturels est de ce point de vue tout à fait comparable à celui des femmes, des homosexuels, des minorités visibles, etc… Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est loin d’être gagné ; et pourtant il s’agit d’une course de vitesse, car nos langues meurent. Dans ce combat, il est clair que les libres penseurs conséquents, comme tous les partisans conséquents de la laïcité et de la démocratie, ne peuvent pas ne pas être à nos côtés.
Jean-Pierre Cavaillé
PS) Je me permets de renvoyer à ma bibliographie en ligne : libertinage, libre pensée, irréligion, athéisme et à mes travaux assez nombreux sur ces questions.

une couverture de la revue franco-belge le Corbeau (1905-1909)
[1] « Pour le libre-penseur, il n’y a aucune autorité qui puisse s’opposer à la raison. Il rejette toute croyance imposée et toute autorité imposant ces croyances ». Belle définition, que l’on trouve un peu partout, dans laquelle, pour ma part, je me reconnais parfaitement. Mais justement l’idée d’une consubstantialité du principe républicain et de la langue française est une croyance irrationnelle, tout comme celle de la vocation universelle de la même langue ou encore de sa supériorité sur toutes autres et en particulier sur les « patois » ; ces croyances sont ou imposées ou encouragées par l’autorité politique depuis la Révolution. Quel usage fait donc le libre penseur de sa raison critique sur ce point ?
[2] C’est par exemple ce qui apparaît de manière confondante dans la réponse des candidats de l’ UDB et Frankiz Breizh au questionnaire de la Libre pensée 29, Anne-Marie Kervern, en mai 2007. Pour actualiser les choses, nous sommes très nombreux dans les associations de promotion culturelle des langues minorisées, par exemple, à être tout aussi hostiles que les libres penseurs patentés à la notion sarkozienne de « laïcité positive ».
[3] Cf. La libre pensée 42 dont le slogan sur le net est « Ni dieu, ni maître, à bas la calotte et vive la Sociale ». Drôles d’anarchistes cependant qui, dans cet article, comme dans d’autres, défendent l’État nation, les préfets de département et… l’académie française ! Entre la libre pensée libertaire et l’autoritarisme jacobin, mon vieux, faudrait choisir !
[4] Qu’il suffise de citer deux auteurs occitans contemporains et non des moindres : Robert Lafont et Robert Marty.
[5] Débat du 18 juin 2008 à au sénat : « Michel Charasse. … on pourrait profiter de la révision de la Constitution pour classer dans le patrimoine national tout ce qui est considéré comme monument historique depuis la loi de 1913, y compris la gastronomie dont la France demande officiellement à l’UNESCO de la reconnaître comme patrimoine de l’humanité ! Si la gastronomie entre dans le patrimoine de l’humanité, elle entre nécessairement dans le patrimoine de la France puisque la France fait partie de l’humanité. Enfin, la potée auvergnate classée monument historique ! M. le président. Et la choucroute ! M. Michel Charasse. C’est une chose que je n’aurais pas cru voir avant ma mort ! (Sourires.) » Sur ce débat voir, sur ce blog : Langues « régionales » : le sursaut républicain !
[6] Mais justement, la diversité linguistique est presque systématiquement absente des guides touristiques régionaux en France. Comme dans le reste de la littérature francophone (historique, géographique, romanesque, sans parler des scénario de séries télé). Elles ne sont pas censées exister. Qu’en pense le libre penseur épris de vérité ?
[7] Arguments habituels : passéisme (le réveil en panne depuis le rattachement du duché de Bretagne à la couronne, date à partir de laquelle, je suppose il n’est plus légitime de parler Breton) et baragouin (car il est évident que c’est la langue qui est visée ici comme baragouin, même si ce sont les « gus » qui baragouinent la langue, car on ne dirait jamais des défenseurs de la langue française, évidemment, qu’ils « baragouinent »).
[8]
« Les langues dans l’Europe », in G. Mandon dir., Périgord, occitan et langues de France,
actes du colloque de Périgueux 29 et 30 juin 2001, p. 193-202), Périgueux, Copédit, 2005,
p. 193-202.
12 décembre 2007
Hérodote radote. Langue et nation en France
L’une des dernières livraisons d’Hérodote présente, un article consacré à la question « Langue et nation en France » [1], qui offre une fois de plus[2], et loin de toute perspective universitaire digne de ce nom (mais y a-t-il de nom plus galvaudé ?), une vision idéologique étroite et partisane de la question des langues dans l’hexagone. Il s’agit d’ailleurs d’un texte bizarre et mal fagoté, essentiellement consacré aux langues régionales, mais entrelardé à deux reprises (un peu sur le modèle du double cheeseburger) de longues et lénifiantes pages sur le rap, visiblement d’une autre main[3]. Aucune problématique commune n’est sérieusement construite et l’on chercherait en vain une véritable articulation entre les deux parties. Le lien se limite à relever la présence, dans l’un et l’autre cas, du discours victimaire exigeant réparation. Or ce discours est aujourd’hui la chose du monde la mieux partagée, et l’on se demande pourquoi avoir mis ensemble deux réalités hétérogènes : une activité culturelle et politique – la défense des langues régionales – et un produit culturel – les textes des rappeurs. Qui plus est, la revendication victimaire est un phénomène de large ampleur qui mérite mieux que l’indignation vertueuse des bons enfants de la patrie, à laquelle l’analyse tend ici à se limiter. Du reste, non plus ne sont certes exempts du syndrome victimaire.

Pauvre Hérodote
Adversité et partenariat
La thèse de l’article est vite énoncée et qui connaît les écrits de Barbara Loyer les connaît déjà : les partisans des langues régionales, pour la plupart, concevraient les rapports entre le français et leurs idiomes en terme d’adversité et de lutte ; ils percevraient la relation entre la langue française et ces autres langues comme « un combat historique à l’issue duquel la première a vaincu les secondes ». Plutôt que de parler de langue adversaires, il faudrait parler de « langues partenaires ».
Remettons brièvement les choses au point : il n’y pas, il n’y a jamais eu de combat entre le français et les langues régionales. Il existe en revanche un combat politique, commencé au lendemain de la Révolution française (on ne peut pas parler en ces termes auparavant), contre « les patois », un combat explicitement et méthodiquement conduit en vue de leur éradication (abbé Grégoire, etc.). Les associations engagées en faveur de ces langues réclament, au contraire, que les institutions de la République cessent les hostilité et s’engagent dans un réel partenariat. Même lorsqu’elles demandent « l’égalité », la co-officialité (dans laquelle l’auteure ne voit qu’une forme d’adversité, en pleine contradiction avec le principe égalitaire républicain), ellesrestent dans la logique, me semble-t-il, du partenariat et non du conflit. Pourtant, bien que moins explicite et tonitruant qu’il ne le fut, le combat continue, et il est unilatéral. Cet article en est un exemple, car il tient un discours de combat, derrière la déploration du partenariat impossible, impossible puisque les partisans des langues voudraient en fait la guerre, rien que la guerre, l’horrible guerre contre le français[4]. Ainsi est-il évident que tant que les partisans, et en fait les simples locuteurs des langues régionales seront perçus comme des adversaires effectifs ou potentiels de l’unité nationale, tant que la richesse du patrimoine linguistique sera appréhendée comme une menace, aucun partenariat ne sera possible. Le partenariat n’existe pas, parce que l’adversité unilatérale est plus vive que jamais, même si elle n’est plus aussi claironnante (tout dépend de qui parle, évidemment) et se masque souvent derrière de vibrants plaidoyers pour la diversité culturelle. Mais l’adversaire se contente d’agir le plus souvent en silence, en bloquant systématiquement tout ce qui irait dans le sens de la reconnaissance minimale à partir de laquelle un partenariat pourrait être possible : ratification de la charte européenne des langues minoritaires ; intégration des écoles immersives au service public ; prise en compte dans le débat politique et écho politique national des revendications culturelles, etc. etc. Et quand un débat est ouvert à l’assemblée nationale, que le moindre petit pas en avant est demandé, ne serait-ce que pour le maintien d’un cour d’occitan en Île de France, l’adversité se fait entendre, plus véhémente que jamais.
On me dira sans doute que je suis de mauvaise foi et qu’un partenariat existe, puisque ces langues sont enseignées à l’initiative de l’État, que nous avons une Délégation à la Langue Française et aux Langues de France, qu’une place est même faite à celles-ci dans les médias nationaux… Mais lorsqu’on fait le compte, on obtient une somme dérisoire de broutilles misérables, tant en matière d’enseignement (le nombre de postes est à ce point réduit que les concours n’ont plus de sens) que de média (où l’on compte les minutes hebdomadaires, là où il y a quelque chose) et de sensibilisation (même sur ce terrain la « délégation » susnommée ne peut à peu près rien…) ; bref des concessions minimales, minimalistes à des décennies de luttes qui avaient comme enjeu non de déclarer une adversité, mais d’obtenir un partenariat, c’est-à-dire le respect de droits qui semblent inhérents à l’idée même de démocratie (les droits au pluralisme culturel et linguistique). Il est vrai que certaines régions, tournant le dos aux politiques nationales d’hostilité, commencent à s’engager de manière concrète (ce n’est certes pas le cas du limousin, comme mes lecteurs le savent). Mais que peuvent en France, à ce jour, les régions ? Quel est leur pouvoir effectif ? Quelle est leur autonomie administrative, culturelle et budgétaire ? Posez sur un plateau de la balance d’un côté les initiatives de (pseudo)partenariat et sur l’autre toutes les mesures négatives par lesquelles se manifeste une adversité continue et jugez par vous-mêmes.
Le spectre des nationalismes
L’auteure, pour illustrer sa thèse, passe en revue les situations des langues minorées aujourd’hui en France (qu’elle n’appelle bien sûr pas ainsi, mais tout au plus « régionales »), du point de vue exclusif qui est le sien, c’est-à-dire, géopolitique. A vrai dire il s’agit d’une forme bien fruste de géopolitique appliquée aux langues, qui conçoit justement les relations entre langues comme fondamentalement conflictuelles et en situation d’adversité : voilà pourquoi du reste l’invocation du partenariat et le reproche fait aux autres de tenir un discours d’adversité sont contradictoires et ridicules. Cette revue des situations est aussi superficielle que tendancieuse : on ne saurait s’accorder sur le constat expéditif dressé pour chacune des langues, et encore moins sur la conclusion générale : ce sont « des langues qui ne représentent presque plus rien en nombre de locuteurs », mais auxquelles « leur défenseur cherche à conférer un pouvoir symbolique, celui par exemple de rendre visible une communauté régionale, de lui donner un élan collectif », avec en sous main, tapi dans l’ombre des propositions généreuses, le spectre de l’autonomisme et du séparatisme.
Ce qui est dit en particulier de l’occitan (un mot banni du vocabulaire de l’auteure) mérite d’être souligné : le territoire (« toute la zone langue d’oc ») serait le lieu d’un conflit entre les « tenants d’une seule grande langue d’oc » et « ceux qui veulent une politique favorisant l’épanouissement de diverses langues ou dialectes parlés dans l’aire d’oc, notamment le provençal ». Le conflit existe bien, mais la description qui est faite des partis en présente est absolument mensongère, puisqu’il y aurait d’un côté les partisans d’une langue unifiée et unique (sans aucun doute des « adversaires ») et de l’autre les défenseurs des « langues ou dialectes » d’oc (mieux traités, des « partenaires » possibles ?) . Notons au passage qu’il y aurait donc une pluralité de « langues » d’oc mais aussi de « dialectes », tout cela n’est pas très clair, et il ne faut certes pas chercher ici la moindre fiabilité linguistique ou sociolinguistique. Seule importe encore et toujours l’approche « géopolitique » ; en l’occurrence, le constat, selon l’auteure, que « l’occitanie […] n’existe pas en tant que territoire politique », ce dont témoignerait suffisamment l’absence d’intégration des « multiples » associations en un seul mouvement. Cette description, je l’ai dit, est fausse : le différend oppose d'un côté ceux qui reconnaissent l’existence d’une langue d’oc dont il s’agit de défendre la diversité dialectale (et qui disent clairement que la langue est dialectalisée, c’est-à-dire existe dans et par ses dialectes) et de l’autre les partisans d’une pluralité de langues d’oc (il y aurait une langue provençale, la langue gasconne, la langue auvergnate) rivés à des identités culturelles localistes (ils refusent l’idée que leurs langues soient des dialectes de l’occitan). L’auteure sait très bien que sur le terrain des revendications, y compris en Provence, le deuxième camp est toujours plus marginalisé. Les manifestations concomitantes de Béziers et d’Arles du 17 mars 2007, dont elle ne dit pas un mot (l’article a pourtant été écrit après), ont cependant rendu visible l’énorme déséquilibre des forces. La première s'est en effet montrée capable de réaliser une très large unité des associations culturelles, en intégrant à une même plate-forme, entre autres, l’Institut d’Études Occitanes, Calandreta et le Félibre.
Mais la désinformation idéologique tient ici lieu d’information scientifique. Ne doutons pas, du reste, que si notre auteure en venait à reconnaître une réelle unité autour d’une revendication de reconnaissance linguistique, ce serait pour la considérer comme le simple paravent idéologique de secrètes manœuvres nationalistes. En fait cet article, comme ceux de Béatrice Giblin et d’autres auteurs d’Hérodote, montre que la géopolitique pratiquée dans cette revue entretient une conception conspirationnelle des revendications linguistiques et culturelles. Derrière, en sous-main, implicitement, la taupe des nationalismes s’emploierait encore et toujours à miner l’unité républicaine. Il ne s’agit pas de nier l’existence de courants nationalistes mais, d’une part, encore faudrait-il montrer à partir de données fiables leur poids effectif dans les mouvements culturels (celui-ci est extrêmement variable selon les situations) et, d’autre part, seraitèil souhaitable de ne pas diaboliser les nationalistes au seul titre qu’ils le sont. Ceux qui agissent ainsi, du reste – l’équipe d’Hérodote s’en est fait une spécialité – le font toujours eux-mêmes au nom d’un nationalisme exacerbé. Pour eux, il y aurait d’un côté un bon nationalisme, entendons le nationalisme français, et d’un autre le mauvais (celui des militants basques, bretons, corses). Il faudrait plutôt juger les uns et les autres aux actes, selon des critères strictement démocratiques. Ainsi, Loyer de dire, comme s’il s’agissait d’une chose gravissime que l’on ne peut écrire sans trembler, que « l’idéologie nationaliste basque comprend explicitement la volonté de réunir en une seule nation souveraine les territoires bascophones d’Espagne et ceux de France ». Ce à quoi, pour ma part, peu suspect d’être favorable aux idées nationalistes et à l’idée même de nation, j’ai envie de répondre : « So what ? Et alors ? Quid ? Où est le problème ? » Le problème, à mon sens, réside seulement dans le projet de nation qui est visé et dans les moyens politiques mis en œuvre pour atteindre cet objectif (autrement dit, respecte-t-il les règles du jeu démocratique, ou non ?), qui n’est ni plus ni moins respectable que celui du maintien de l’unité nationale française, au moins si l’on s’accorde sur le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Dans tous les cas, il appartient aux citoyens de décider et il est étrange de voir comment les auteurs d’une revue à prétention scientifique se livrent eux-mêmes à des gesticulations idéologiques aussi grossières.
Minorité n’est pas français ou : Sarko ne vous décevra pas
Farouche opposante à la ratification de la Charte européenne, qui « obligerait à reconnaître des groupes à qui il aurait fallu concéder des droits particuliers en vertu de cette appartenance » (ce qui est faux, car il s’agit du droit de tous à parler ses langues), l’auteure émet un satisfecit anticipé (l’article a été écrit manifestement peu avant le vote) en faveur de l’élection attendue de Sarkosy, dont elle cite un point du programme: « Si je suis élu, je ne serai pas favorable à la Charte européenne des langues régionales. Je ne veux pas que demain un juge européen ayant une expérience historique du problème des minorités différentes de la nôtre, décide qu’une langue régionale doit être considérée comme langue de la République au même titre que le français. Car au-delà de la lettre des textes il y a la dynamique des interprétations et des jurisprudences qui peut aller très loin. J’ai la conviction qu’en France, terre de liberté, aucune minorité n’est opprimée et qu’il n’est donc pas nécessaire de donner à des juges européens le droit de se prononcer sur un sujet qui est consubstantiel à notre identité nationale et n’a absolument rien à voir avec la construction de l’Europe » (discours de Besançon, du 13.03.07) Tout l’argumentaire de celui qui est devenu entre temps notre président consiste ainsi à soustraire la France, sur le plan des droits linguistiques, à toute juridiction internationale, en l’occurrence européenne. Le raisonnement est d’une mauvaise foi absolu qui s’appuie sur le postulat qu’il n’existe pas en France de minorités opprimés. Cette assertion est donnée comme le constat d’un fait indiscutable, s’imposant de lui-même, et dont on ne saurait douter sans rougir. En fait, il en va bien ainsi, et pour une raison très simple et parfaitement cynique : le concept même de minorité est par avance exclu dans une conception de la chose publique qui ne reconnaît que l’égalité juridique abstraite des citoyens, c’est-à-dire considérés abstraction faite de toute espèce de groupe d’appartenance. Il n'y a donc aucune possibilité de reconnaître aux citoyens des droits linguistiques et culturels du fait de leur appartenance ) des groupes pourtant de langues et de cultures diverses. Il n’y a pas de minorités opprimées en France, puisqu’il y a pas et il ne saurait y avoir de minorités. Il est donc inutile – et surtout dangereux – de donner le pouvoir à une justice internationale d’en décider autrement. Ce qui revient bien sûr à reconnaître que cela pourrait être le cas et tout particulièrement en matière de droits linguistiques.
On peut constater, après coup, que cette déclaration programmatique n’a guère été soulignée durant la campagne : comme le remarque justement Loyer, « la question des communautarismes religieux est passée devant celle des langues régionales ». Cela montre, une fois de plus, notre incapacité et notre impuissance (à nous militants ou acteurs culturels) à susciter le moindre débat public sur la question des langues. C’est l’aspect en fait le plus préoccupant et même le plus désespérant du problème. Les 20 000 manifestants de Béziers n’y ont rien changé. On a entendu au lendemain de la manifestation que les médias nationaux avaient relayé largement l’information. L'enthousaisme était pour le moins exagéré : ils ne l’ont fait, quand ils l’ont fait, comme d’habitude, que du bout des lèvres. Tant que l’on n’aura pas compris que le centre non seulement du pouvoir politique, mais aussi et d’abord du pouvoir médiatique et intellectuel est à Paris (où Hérodote est bien sûr publié) et nulle pas ailleurs, nous pourrons continuer à défiler tranquillement dans notre coin, sans générer aucune représentation négative ou positive, ni susciter la moindre discussion collective. Car sur ce plan, comme sur tant d’autres, la classe politique est à la traîne des médias, et l’on ne peut reprocher aux candidats des présidentielles et des législatives de s’être enthousiasmés pour les questions linguistiques. Loyer a beau jeu de souligner par exemple que le « pacte des langues », qui demandait la modification de la Constitution pour accorder un statut officiel aux langues régionales, n’a été signé que par 129 candidats sur 7 555, 2 seulement de ces 129 ayant été élus. On peut se demander qu’elle représentativité accorder aux résultats de cette initiative, louable sans doute, mais ayant manifestement bénéficié d’un soutien associatif insuffisant. On pourrait lui opposer l’appel « Anem ! Per la lenga occitana : òc ! », associé à la manifestation de Béziers, qui compte 345 noms d’élus[5]. Ce maigre résultat permet en tout cas à notre auteure de conclure par ces mots cruels, peut-être un tantinet triomphalistes et même franchement discutables, dont on ne saurait tout de même nier qu'ils contiennent une part de vérité : « l’apparent affaiblissement sur la politique locale de l’influence des réalités linguistiques régionales et des activistes qui tentent de les faire connaître, ouvre la question du décalage entre l’énergie de certains élus et militants et l’opinion publique majoritaire ». Et d’ajouter enfin : « on peut se demander, au contraire, si la relation entre unité, uniformité et démocratie n’est pas une composante encore importante de la conception française de la démocratie ». Il serait plus juste de dire « des contradictions de la conception française de la démocratie », car même en la retournant dans tous les sens, on ne voit pas comment uniformité culturelle et linguistique et démocratie pourraient aller ensemble sans contradiction. Qu’est-ce en effet qu’une démocratie qui nie en son sein la diversité et impose l'uniformité au nom de l’unité ?
A la récup ! Castan, Fabulous et Massilia
Loyer croit trouver des alliés, ou plutôt des partenaires d’une autre façon « d’aborder la relation entre pluralité des langues et nation française » dans les idées d’un auteur qu’elle semble ne connaître que de fort loin : « Félix Cassant » (sic, pour Castan) et deux groupes musicaux influencés par celui-ci : les toulousains des Fabulous Trobadors et les marseillais du « Massilia Round (sic !) System ». Du penseur montalbanais, elle retient, sans aucune analyse, deux citations, dont une mérite d’être rapportée, glanée dans le texte d’une conférence prononcée au Forum des langues de Toulouse: « En développant l’idée du pluralisme culturel, il est évident qu’au départ la littérature occitane plaidait pour sa propre existence, pour la reconnaissance de son existence au sein de la France, c’est-à-dire, d’une dualité littéraire, d’une dualité culturelle. Mais défendant sa propre identité, il se trouve que la philosophie qu'elle élabore a une portée universelle, c'est une philosophie qui peut être reprise par toutes les cultures du monde : la philosophie même de l’avenir culturel de la planète » (la référence n’est pas donnée, mais on la trouve dans les actes en ligne du Forum des langues)[6]. Énoncé quelque peu grandiloquent à mon goût, mais qui, on en conviendra, est en totale opposition avec la déclaration précédente sur la conception dominante de la démocratie comme « uniformité », par rapport à laquelle l’auteure n’esquisse pas la moindre critique. Castan (décédé en 2002), en fait, n’a jamais cessé de dénoncer le centralisme idéologique et le nationalisme francophone et, au risque de me répéter, cet article me paraît un bel exemple du type de culture universitaire qu’il n’hésitait pas à critiquer avec véhémence. Du reste, les coquilles mêmes sont révélatrices d’une lecture évasive et superficielle de Castan, ne retenant que la référence positive à la nation française.
Si Loyer a aimé Castan, elle devrait aussi apprécier le titre du petit manifeste proposé cette année par Claude Sicre, l’âme des Fabulous Trobadors : Proposition de nationalisation des langues/ cultures de France. D’autant plus que Sicre s’en prend vertement à « l’idéologie des militants régionalistes ou nationalitaires, politiques ou culturels, désireux de prendre la France en sandwich entre l’Europe et les régions, voire, pour certains, désireux de constituer des régions/états autonomes ». Mais le digne fils spirituel de Castan ajoute aussitôt que « ces régionalistes s’appuient sur un juste constat, celui du multiséculaire mépris de l’idéologie française pour les langues/cultures indigènes de France (et au-delà pour les accents et tout ce qui sort du moule), et défendent des valeurs (démocratie, pluralisme) auxquelles les Français s’attachent de plus en plus ». Il remet d’abord en cause « l’idéologie française régnante, celle du centralisme et de l’unitarisme, qui croit ainsi se débarrasser du problème ; cette idéologie, qui organise et donne ses contenus à la culture française depuis plus de cinq siècles, à tel point qu’on ne la voit plus et qu’on la prend pour la nature des choses, commence à décliner face à la montée du démocratisme et du pluralisme… ». Sicre formule son projet de la façon suivante : « les langues/cultures indigènes de France ont participé de façon déterminante à la construction de la langue/culture française, de la pensée française, de l’identité française ; sans éducation aux langues/cultures indigènes, on comprend mal la langue/culture française, on ne comprend rien à ce qu’est la pensée et l’identité française ». Et d’ajouter : « non seulement la langue/culture/identité française est, ainsi, mal comprise, mais elle est condamnée au déclin si meurent les langues/cultures indigènes […] le centralisme a toujours essayé – réussissant en partie – d’éradiquer tout esprit d’initiative ou d’entreprise qui ne partent pas de son nombril et, partant, de tuer toute émulation ». Pour finir sa dénonciation des « cocoricos subventionnés » et des « mythes cocardiers » qui plombent la culture française peut s’appliquer à une foule de productions, parmi lesquelles la revue Hérodote me paraît tenir une place modeste certes, mais fort honorable.
Je ne veux pas ici me lancer dans une discussion du texte de Sicre, qui me semble indéniablement stimulant, même si, entre autres choses, le refus de la « diversité (chacun sa petite langue/culture dans son coin, dans sa « communauté ») au profit de la « pluralité culturelle (émulation entre les œuvres) », ne me paraît pas laisser la moindre chance aux langues minoritaires de survivre comme langues de communication. Car sans ancrage territorial, local, ou du moins communautaire – n’en déplaise aux contempteurs du terme – il ne saurait y avoir de communauté linguistique possible. Sicre est d’ailleurs hostile à la langue comme outil de communication au profit de la seule valorisation des « œuvres ». En cela il ne peut que se tromper, car les deux fonctions de la langue sont inséparables, à moins évidemment de ne plus la considérer que comme la langue des seules œuvres, ainsi qu’à pu l’être le latin, c’est-à-dire en fait d’en accepter la mort, justement, comme langue de communication.
On voit cependant suffisamment que les Fabulous et les Massilia sont, comme l’était Castan, aux antipodes des promoteurs des identités linguistiques localistes. Ils ont du reste manifesté à Béziers, aux côtés de ceux que Loyer appellent avec mépris (et faussement) les « tenants d’une seule grande langue d’oc ». En outre, ils donnent d’eux-mêmes pour soutenir les écoles associatives immersives (Calandreta), perçue par l’auteure comme des écoles communautaristes, etc. Qu’elle les lise et les écoute donc mieux, car je subodore que sa sympathie est fondée sur une grossière méprise.
Le vainqueur magnanime ne connaît pas de vaincu
L’article reprend aussi le vieux récit de reconstruction historique du procès de marginalisation et d’extinction des langues régionales ; un vieux récit, on peut le dire, s’il est vrai que l’historiographie la plus récente sur laquelle s’appuie l’auteure et qu’elle utilise non comme document mais comme autorité historique, n’est autre que l’Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot (1905-1938 !). Disons en deux mots qu’il s’agit d’une histoire téléologique, qui vise à justifier a posteriori, comme un processus à la fois bénéfique et inéluctable l’imposition du français au détriment des « patois » (il est intéressant de voir comment le récit historique permet de laisser tomber le terme politiquement correct de « langue régionale », pour revenir au bon vieux mot de « patois »). La langue française, qui se diffuse au XVIIIe siècle, lorsqu’elle se substitue au latin comme langue savante, apporte avec elle de « nouveaux horizons de pensée » et « laisse les patois et idiomes non écrits sur le bord du chemin ». Certes, le français fut le vecteur des Lumières, nous ne le mettons pas en doute, mais il faut tenir compte de deux choses :
1- avant et en dehors des Lumières, il n’y a pas néant de savoir, pure ignorance, mais des formes de connaissance et de culture dignes d’intérêt dont les « patois » étaient à la fois les dépositaires et les vecteurs.
2 - le savoir n’appartient pas aux langues qui le transmettent : il est traductible. Évidemment – comment pourrait-il en aller autrement ? – la culture savante, et pas seulement celle des Lumières, a pénétré les langues minorées. Les exemples foisonnent d’adaptations orales de textes écrits, de motifs littéraires et philosophiques
La vision caricaturale de Brunot, ici, benoîtement répétée, ne consiste qu’à retenir les productions écrites en « patois » (en fait une partie seulement d’entre elles) de les identifier avec la culture des locuteurs eux-mêmes, qui pour parler de choses sérieuses ou savantes n’auraient eu à leur disposition que le seul et unique français. Ainsi, dans le passage cité par l’auteure, Brunot confond-il la culture effective des gens qui parlaient ordinairement autre chose que le français et un certain type de production écrite, « patoisante », réduite aux genres bas refoulés par le français : les « patois », selon lui, ont été « précipités dans la gaieté vulgaire ou la blague burlesque, dans la paysannerie d’opéra-comique, ou la naïveté pastorale et enfantine. Le burlesque, chassé du français, prend un peu partout sa revanche dans les parlers provinciaux ». D’une part cette culture écrite, ici désignée avec tant de mépris et de condescendance, mérite à mon avis une radicale réévaluation, ne serait-ce que par sa capacité à exprimer ce qui ne pouvait pas, ou plus l’être en français. D’autre part sous et derrière cette production, existe, persiste et se transforme une culture orale, musicale, gestuelle d’une extrême richesse, qui va servir de terreau aux œuvres des courants renaissantistes des XIXe et XXe siècle, pas même évoqués ici. Pour toutes ces raisons, rien ne justifie cette fausse évidence qui fait apparaître la mort des langues régionales comme une fatalité historique, parce que celles-ci auraient été indissociables de formes sociales particulières aujourd’hui disparues ou moribondes : « ces langues étaient des langues rurales qui meurent avec la société qui les parlait ». J’ai déjà eu l’occasion de le répéter cent fois : non, ces langues n’étaient, ni di fait ni par essence, des langues seulement « rurales » et les exemples de transformations sociales radicales sans perte de la langue ne manquent pas, dans un cadre diglossique
Le but est en tout cas de montrer que « la diffusion du français traduit un progrès de l’idée nationale mais aussi de la démocratisation. Les deux vont ensemble, c’est pourquoi la notion de vainqueur et de vaincu ne semble pas être appropriée pour décrire ce mouvement ». Que le progrès de l’idée nationale, en France comme ailleurs, ait produit des vaincus, cela est pourtant indiscutable, si l’on accepte de considérer comme des vaincus ceux qui par millions, en grande majorité « patoisants », ont laissés leurs vies sur les champs de bataille pour la plus grande gloire de la nation, et si l’on pense que sont aussi des vaincus les nombreux laissés-pour-compte d’un processus de démocratisation, lent et contrasté, aujourd’hui encore le plus souvent limité à la seule expression du suffrage. Qu’il y ait effectivement eu un vaste processus de spoliation culturelle et linguistique est tout autant indiscutable et il ne saurait être justifié par les « gains » en terme de patriotisme et de démocratie apportés par le français ; du reste si cette démocratie était vraiment effective, les langues régionales seraient respectées et non bafouées. De plus, l’histoire nous apprend tout de même que la France s’est faite par annexions territoriales successives et non démocratiquement, et que ce sont bien les modèles politiques, culturels et linguistiques produits par la capitale qui se sont imposés à tous les citoyens des territoires annexées (ce qui est en effet la signification étymologique du mot de « province »). Cette histoire est pétrie de conflits et de rapports de domination, et suppose donc des vainqueurs et des vaincus.
Que les vaincus soient cependant devenus des vainqueurs dans l’adhésion aux modèles imposés, qu’ils aient été eux-mêmes bien souvent les artisans les plus convaincus à la fois de la citoyenneté républicaine et de l’aliénation linguistique, cela est vrai et, à un certain niveau d’analyse, en effet, vainqueurs et vaincus sont les mêmes. Il n’est plus utile de parler en ces termes, sauf à se déclarer soi-même vaincu, dans le déni de ce que l’on estime être des droits bafoués. Mais en effet, il ne sert à rien d’adopter la position victimaire du vaincu, il vaut mieux plutôt nous battre avec les instruments consentis par une démocratie fort imparfaite afin de faire reconnaître nos droits linguistiques. Il y a de fortes chances pour que nous n’y parvenions pas, l’article en question, montrant bien que nous sommes encore loin de pouvoir espérer ce type de reconnaissance dans notre douce France, mais au moins aurons-nous éprouvé jusqu’au bout la force de notre conatus : nous aurons allègrement persévéré, envers et contre tout, dans notre être patoisant, bouseux et burlesque.
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Barbara Loyer, « Langue et nation en France », Hérodote, n° 126, troisième trimestre 2007.
[2] Cf. Hérodotes, Langues et territoires, n° 105, 2002 (j'en ai esquissé une lecture critique après avoir écrit ce papier sur ce même blog).
[3] Il est précisé en exergue que les parties sur le rap « ont été écrit avec l’aide de Jérémy Robine, doctorant à l’Institut français de géopolitique ». Je ne m’arrêterai pas sur cette partie, compilation indigeste de textes peu et mal commentés, assaisonnés de niaiseries du genre : « le mouvement musical n’étant pas organisé, il n’y pas de consensus ni sur l’identité de la victime, ni sur celle de l’oppresseur »… On y sent une préférence marquée pour un artiste, Mc Solaar, qui représente à peu près l’antithèse de ce que le rap apporte de nouveau en matière de musique et d’usage de la langue. L’auteur se demande si Kamini peut être défini comme un rappeur, qui ne parle pas de la Tci (encore que le mot figure bien dans son texte), mais « chante son spleen dans un village rural ». Le « public », qui nous explique doctement l’auteur, fait le rappeur, n’en a pourtant pas douté un seul instant ! (rappelons que Kamini a opéré une percée magistrale dans le monde du rap par la circulation d’une vidéo indépendante sur la toile, décalée, hilarante et néanmoins fort bien sentie : Marly-Gomont). La plupart des texte sont tirés d’un mystérieux « site » (aucune indication n’étant donné, pas même son nom, pour le retrouver) sur lequel sont insérés régulièrement des nouveaux titres et textes de rap non commercialisés ». Il s’agit en fait, selon toute probabilité, de Lavie2rue.com, où sont autopubliés des freestyles. Mais voir surtout Clap, l’anthologie de rap français indépendant, volume n° 1 (2007).
[4] Dans mes heures noires, j’en viens à penser que cette lutte unilatérale sans merci contre les langues régionales est destinée à se poursuivre au-delà même de leur effacement définitif, un peu à la manière de ces pays qui après avoir exterminé (ou laissé exterminé) leurs juifs se permettent d’être encore antisémites. Il s’agit d’une analogie et rien de plus, je le précise, car évidemment il ne s’agit pas de confondre le génocide au sens propre, un génocide humain (qui est bien sûr toujours aussi linguistique et culturel) et un « simple » génocide linguistique, qui ne porte nullement atteinte à la vie des locuteurs. Cela pour éviter toute polémique inutile. Du reste cette expression de « génocide linguistique », que je viens de risquer, est trompeuse, parce qu’elle place justement les locuteurs dans une position purement victimaires. Or les victimes, dans cette situation, participent activement à leur condition ; elles jouent même un rôle décisif, puisque c’est du fait de leur refus de transmettre les langues que celles-ci semblent vouées à la mort. On pourra juger cette façon de voir injuste, car la guerre remportée par la culture dominante l’a été par des moyens extrêmement puissants : le lavage de cerveau scolaire, l’imposition d’un modèle culturel exclusivement francophone, etc. Mais cette explication n'est pas satisfaisante, parce qu’elle ne suffit pas à expliquer pourquoi les mouvements renaissantistes qui se sont succédés depuis le XIXe siècle ont échoué, globalement, à communiquer un sens de la dignité culturelle et linguistique, pourquoi la société des locuteurs n’a pas mieux ou plus résisté à l’écrasement, activement – en prenant fait et cause pour les « patois » – ou passivement – encore une fois il aurait suffi de continuer à communiquer la langue au sein du groupe comme cela se faisait auparavant, comme le font tant de locuteurs de langues minoritaires de par le monde. S’ils ne l’ont pas fait, ce n’est pas qu’on les q réprimés, en tout cas par la force. Dans ce cas, il faut parler d’acquiescement, d’acceptation et même de collaboration active. Nous sommes donc aux antipodes de la pratique génocidaire. Finalement, lorsque Loyer avance dans son article, « l’hypothèse que le discours sur l’oppression des langues régionales, certains parlent même de génocide, qui fait référence à la politique scolaire de la fin du XIXe siècle, est nécessaire pour pallier l’absence de volonté du peuple, ou d’un nombre massif de citoyens, de s’investir dans le sauvetage de langues patrimoines », elle n’a hélas pas tout à fait tort. Mais l’absence de volonté suffisante, ou d’esprit de résistance, n’enlève rien, absolument rien à l’entreprise d’éradication systématique et méthodique des langues, et l’on comprendra que certains en effet, comme moi tout à l’heure parlent de « génocide ».
[5] Et encore, ils n’y sont pas tous ! Il en manque au moins un que j’ai personnellement sollicité et dont j'ai obtenu la signature qui ne figure pas dans la liste.
[6] Il est étonnant de voir qu'envisageant la vocation pluraliste de la culture littéraire occitane, Castan la situe dans une relation de dualité par rapport à la littérature française et non de pluralité par rapport aux littératures du monde (y compris bien sûr celles des autres langues de France). Castan considère en effet la littérature occitane comme engagée avant tout dans un vis-à-vis dialectique avec la littérature française ; bien qu’il invoque universalité et pluralité, son discours reste de ce fait très et, à mon sens, trop hexagonal (voir l’intéressant débat dans les mêmes Actes qui l’oppose à Philippe Carbone au sujet de l’œuvre de Jean Boudou). Sans doute cela a-t-il à voir avec l’importance qu’il donne lui-même à la « nation française ». Faire l’histoire de la littérature occitane impose me semble-t-il de l’articuler non seulement au français, mais au moins au latin et au catalan, puis à l’italien et au castillan, et pour le XXe siècle, au moins aussi à la littérature américaine.
07 juillet 2007
L'enseignement des langues régionales ne sera plus possible en Ile-de-France
On a plus d'une fois évoqué sur ce blog l'existence du cours d'occitan de Noisy-le-Grand, les difficultés rencontrées par les lycéens s'étant inscrit à l'épreuve d'occitan du baccalauréat cette année et les propos effarants que le directeur du SIEC (Service Interacadémique des Examens et Concours) d'Arcueil a tenus à la délégation du CREO de la Talvera. Le groupe des Verts a récemment présenté un voeu pour l'enseignement des langues régionales en Ile-de-France en séance plénière du Conseil Régional. Le texte a été soutenu par les communistes et apparentés, par l'UDF et une partie des élus socialistes (dont le président du groupe). L'UMP, le FN, le MRC et l'autre partie du PS (dont J.-P. Huchon) ont voté contre accusant les Verts de « démarche idéologique », de « communautarisme » et « de vouloir faire exploser le système », alors qu'ils ne demandaient, comme le souligne Catherine Candelier sur son blog, que de permettre la continuité d'un enseignement existant depuis trente ans… Si certains en doutaient encore, voici un signe fort du changement des temps et l'un des premiers effets de la dévolution, ou plutôt du confinement de l'enseignement des langues régionales aux régions. Juste une remarque fiéleuse : il est plaisant de voir que les partis qui participent à plein de l'involution nationaliste à l'échelle hexagonale et tous ceux qui, de plus en plus nombreux, attendent tout de la région en matière de sauvegarde et de promotion des langues minorisées partagent une même conception bêtement territoriale des langues et des cultures, la même idiotie des frontières. Ils devraient finir par s'entendre...
Ci-dessous, le texte refusé des Verts.
J.-P. C.
Enseigner les langues régionales en Ile-de-France
Vœu du groupe Verts – Sylvie Duffrene
Séance plénière des 27, 28, 29 juin 2007
Depuis quelques années, en Ile-de-France, des lycéens et des lycéennes étudient l’occitan, le breton, le corse, ou d’autres langues régionales, qui font la richesse du patrimoine linguistique de notre pays. Il y a quelques jours, ils ont pu valoriser cet enseignement en présentant ces langues à l’épreuve du baccalauréat. Mais de justesse. Une interprétation restrictive de l’article 20 de la loi Fillon – loi d'orientation et de programme pour l'avenir de l'école - a en effet voulu limiter ces épreuves aux territoires dans lesquels ces langues sont pratiquées : le corse en Corse, le breton en Bretagne, l’occitan en Occitanie et ainsi de suite.
Au mois d’octobre 2006, 36 élèves du Lycée Flora Tristan de Noisy-le-Grand se sont vus refuser leur inscription à l’option facultative d’occitan. L’association CREO de la Talvera, regroupant des enseignants d’occitan, s’est mobilisée à temps pour obtenir que les élèves qui se sont investis ne soient pas pénalisés. Mais ils n’ont obtenu qu’un sursis. L’an prochain, des élèves de toutes les régions françaises se trouveront face à une rupture de contrat pédagogique. Leurs efforts ne seront pas récompensés et le temps consacré à ces disciplines, bien que riche à titre personnel, sera autant de temps de moins mobilisé pour décrocher le diplôme nécessaire pour accéder aux études supérieures. La Halde (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité) a été saisie de ce qui peut être considéré comme un cas de discrimination à part entière.
Pourquoi limiter l’enseignement d’une langue régionale à sa région géographique ? Les langues survivent et s’enrichissent par la transmission, et donc la mobilité. Notre région compte un million de Bretons ; combien d’Occitans, de Corses, de Créoles, Basques, Catalans ou même de Tahitiens ? La Région Ile-de-France, en revanche, ne dispose pas d’une langue régionale. Quel beau symbole, dès lors, pour la région capitale, d’accueillir toutes celles pratiquées dans le pays ! Le public motivé par l’enseignement de ces langues dépasse largement les frontières régionales. Cet enseignement suscite y compris l’intérêt de personnes issues de l’immigration. Il faut donc non seulement permettre, mais favoriser le développement des langues régionales sur tout le territoire. Ouvrir largement sur la diversité historique et culturelle française ne peut qu’enrichir notre patrimoine commun grâce auquel nous pouvons renforcer et vivifier le lien social, dont notre société a tant besoin, notamment en Île de France.
L'article 2 de la Constitution, indique que « la langue de la République est le français. » Mais comme le reconnaît la délégation générale à la langue française et aux langues de France, il faut tant promouvoir la langue française, instrument de cohésion sociale, que les langues dites régionales, qui contribuent à la diversité culturelle en Europe et dans le monde. Il s’agit là du sens et des valeurs que nous voulons donner à notre République : l’intégration des régions signifie-t-elle la désintégration des identités, ou bien la promotion de la diversité sur tout le territoire et au-delà ? Les Verts, qui portent une Europe des Régions, fondée sur des identités locales communes, ont déjà répondu à cette question.
Les langues régionales ont façonné l’histoire et la culture de notre pays. La culture française est l’émanation des cultures régionales. Qu’il s’agisse de littérature bien sûr, mais aussi de musique, de danse, de gastronomie, des lieux et sites historiques et jusqu’au sport, l’empreinte des régions de France est partout fortement présente dans notre patrimoine national.
C’est pourquoi le Groupe des Verts considère que ces langues constituent le bien de tous les citoyens et qu’elles ne peuvent pas être cantonnées aux seules régions où elles sont traditionnellement en usage.
J’ajoute que de par la volonté régionale, un lycée international va voir le jour à Noisy-le-Grand. J’espère que nous pourrons en faire un fleuron de la promotion du patrimoine linguistique de toutes les cultures, qu’elles soient régionales ou nationales.
Pour aujourd’hui, nous vous proposons donc, chers collègues, qu’ensemble nous émettions le vœu que le Président du Conseil régional intervienne auprès de la Ministre de la Culture et du Ministre de l’Education Nationale, pour obtenir l’autorisation pour les élèves franciliens et des autres régions, de présenter au baccalauréat les langues régionales de leur choix, et ceci de façon pérenne.
20 mai 2007
Una lectura del tract : Reivindicam pas res
Vaqui un tèxte mandat a la Setmana lo 5 d'abrial darrièr en responsa d'una sollicitacion de Lois Rousse a prepaus del tract que foguèt distribuit a la manifestacion de Besièrs : Nous ne revendiquons rien.
Una lectura del tract : Reivindicam pas res
Ai recebut uèi 4 d'abrial 2007 un mail mandat per Lois Rousse que ditz, exactament
(aquò es un copiar-pegar) :
Amics,
Ce serait bien, si, dans les débats occitanistes qui suivent la manif de
Béziers, vous faisiez savoir, en quelques lignes, ce que vous avez pensé du
tracts (nous ne revendiquons rien) . Pour ouvrir.
Merci.
Claude Sicre
Ci-joint le tract
Courriel de la setmana
vistedit@wanadoo.fr
Es pauc de dire qu’aquel
messatge es pron cavalièr, se pòdi dire ! Se vei plan que lo Sicre a pas
de temps a perdre : un « amics » generic, una demanda formulada d’un
biais estranh (« seriá plan... », mais perque e per qual ?), l’adrèça
electronica de la Setmana en PS...
donca aquò vòl dire : « seriá plan de mandar a la Setmana vòstre vejaire sul prospèctus Reivindicam pas res... » (tract que traparètz aquí dejós). Es
pas une invitacion a discutir (sufís pas de botar un « per dubrir »
enigmatic), mas a parlar del prospèctus dins la Setmana. Soi un occitaniste obedient e farai aital.
Ièu n’ai deja parlat un
bocin dins mon blòg, per dire qu’aquel eslògan me semblava a l’imatge de la
manifestacion : un acte d’autoafirmacion joiós e sobeiran de la lenga e de la
cultura occitanas. Diguèri tanben qu’era « irritant ». Irritant,
perque :
1- aquèla auto-afirmacion
se pòt pas far (solament) en frances. De mai en mai, l’occitan s’afirma
esclusivament, ò quasi, en frances. Es renonciar, de fach, a la lenga per la
portar melhor, la far coneisser, etc. Aquò me sembla completament
contradictòri. L’occitan, es a dire sa sola evocacion / invocacion ven un mejan
per se far una plaça dins l’espaci de la cultura esclusivament francofòna. O
disi pas per los Fabulos (lo grop), que cantan e bolegan encara en occitan, mas
es una tendéncia, que me sembla plan representada per la Linha Imaginòt (la revista).
2- evidentament, la tòca
d’aquela manifestacion era de portar de reivindicacions. La crida se faguèt sus
un sòcle de reivindicacions culturalas esplicitas : ensegnament, ajuda a
la lenga… e lo monde que faguèron lo trabalh per trobar de sostenhs encontrèron
sovent de dificultats importantas, perque las reivindicacions justament semblavan
tròp « radicalas » ( !) (subretot per la referéncia al desvolopament
de l’usatge public de la lenga). De reivindicacions, n’avèm un fais per pas
daissar crebar la lenga completament, e lo monde que participavan, normalament,
eran d’accòrdi amb aquèla plata-forma (minimala, per dire la vertat).
3- lo prospéctus es
contradictòri, que ditz : « nous savons grâce à elle [la lenga/
cultura occitana] que l’approfondissement de la démocratie passe par la
décentralisation et la pluralité culturelles ». Aquò es pas una reivindicacion ?
Parla tanben de « langues maltraités », per l’occitan e d’autras
lengas. I a donca forçadament la reivindicacion de pas mai mal-tractar la lenga
(una reivindicacion que, o podèm dire, manja pas de pan).
4- l’atencion esclusiva a
las « òbras » es completament irresponsabla (« donner, au peuple
qui nous a tant appris, donner, au plus large public, les œuvres qu’ils
méritent. Car c’est par nos œuvres, de toutes natures (y compris les
manifestations de joie ) que nous convaincrons ces publics de venir partager ce
que nous vivons », mas subretot, veire la prefacia de Sicre à La Revue des Deux Rives, Europe/Maghreb,
n° 4, tanben dins lo darrièr n. de la Linha
Imaginòt). Plan segur, las òbras sont essencialas per balhar la desirança
de la lenga, e la far viure. Mas demandi pardon de dire una causa tant
triviala : per obrar cal la materia, cal la lenga, e la prioritat de las
prioritats es la transmission de la lenga parlada (disi plan parlada e non pas
escrita, qu’aquò es totjorn secondari per la vida d’una lenga). Las òbras
(musicalas, oralas, escritas, etc.) seguiran totjorn : i a pas de lenga
sens òbras, mas sens lenga i a pas mai d’òbras (aquò s’apela una lapaliçada). Mas
la quite distincion entre lenga e òbra me sembla discutibla : perque i a
un biais de considerar una lenga coma una òbra collectiva (quand disiaí
« materia » per la lenga, de fach, m’enganavi), e un biais de veire
las òbras coma de produccions naturalas de tota lenga. Aquela manièra de
sanctifiar las òbras al mespres de la lenga pòrta a escanar la pola als uòus
d’aur. Enfin, debèm pas doblidar que i a
de lengas que se parlan pas mai, ò quasi pas mai, que son solament escritas, e
que produsisson d’òbras subrebèlas : foguèt lo cas, longtemps, pel latin.
Volèm pas que l’occitan venga un latin dels paures, abans de s’escafar
completament. L’urgéncia es de trobar los mejans per la transmission orala de
la lenga ; dins aquela transmission las òbras podon jogar un ròtle
decisiu, mas sufison pas.
J. P. Cavalièr

foto de la manif de Besièrs panada a Méla
Lo tract en question :
NOUS
NE REVENDIQUONS RIEN.
Nous sommes là ; à Béziers, ce
samedi 17 mars, avec d’autres, pour dire et montrer notre joie : celle de nous
être intéressés à la langue et à la culture occitanes. Langue / culture occitane
qui ,
- par sa situation et son histoire complexe, nous a obligé à
réfléchir à ce qu’est une langue et une culture, nous a obligé à apprendre
l’histoire de France telle qu’on ne l’enseigne pas ; ce qui nous a fait
réfléchir à l’histoire en général et nous a donné des outils pour mieux
comprendre le monde.
- nous a ouvert aux autres langues latines, aux
autres langues maltraitées ; ce qui, du coup, nous a fait réfléchir aux langues,
aux cultures, et aux peuples du monde entier.
- nous a donné une
posture et une stratégie pour repenser et transformer la France : nous savons
grâce à elle que l’approfondissement de la démocratie passe par la
décentralisation et la pluralité culturelles.
- nous a offert un vaste
champ d’expériences (musicales, littéraires, civiques, sociales …)
- a
fait de nous, bref, des pionniers des temps modernes, là ou nous
vivons.
Nous ne revendiquons
rien !
Nous ne revendiquons rien car personne ne
pourrait nous « donner » cette joie et cette intelligence que nous nous sommes
forgés tous seuls, dans le maquis, contre les idéologies régnantes.
Nous
ne revendiquons rien car nous avons, avec la langue et la culture occitanes , et
l’expérience du maquis, tout ce qu’il nous faut pour continuer à être ces
« pionniers ».
Enfin, nous ne revendiquons rien car c’est à nous de
donner : donner , au peuple qui nous a tant appris, donner, au plus large
public, les œuvres qu’ils méritent. Car c’est par nos œuvres, de toutes natures
(y compris les manifestations de joie ) que nous convaincrons ces publics de
venir partager ce que nous vivons : la plus belle et la plus féconde des
aventures intellectuelles, artistiques et humaines qui se puisse vivre ici et en
ces temps. Et, n’en
doutons pas : ces publics sauront bien, en passant, forcer les pouvoirs
politiques et culturels à faire ce qu’ils doivent.
Carrefour
culturel Arnaud Bernard, Escambiar
carrefourculturel@arnaud-bernard.net escambiar@free.fr
Tolosa
13 avril 2007
Contra l'occitan
Vaquí una analisi critica del trabalh de panoccitan.org per Sergi Granièr. L’ataca es ruda mas totjorn argumentada e, evidentament, lo tèxte es dubert a la discussion.
JP. C
Contra l’occitan
Mon filh me demanda se coneissi un diccionari occitan sus Internet que trobèt pel lexilogos.com, siti fòrça interessant sus de lengas divèrsas amb un fum de ligams. (S’interèssa a l’occitan, e demòra dins una zòna ont l’occitan eiretat s’emplega pro). Es un diccionari occitan-francés e francés-occitan, interactiu e sonorizat, e li sembla formidable a primièra vista, atal coma çò que l’acompanha : Imagier, Phonétique occitane, Correcteur orthographique d’Occitan, Conjugaison occitane, Cours d’occitan e Logiciels pour l’occitan, lo tot interactiu e sonorizat.
Li respondi qu’aquel diccionari e tot çò autre val pas res. Es contra la lenga occitana.
Ma responsa l’espanta. De costuma, soi brave. Es que sa demanda me pròva lo mal formidable que fa aquel diccionari e tot çò que figura dins son siti, marcat del meteis deliri lingüistic – amb en mai una Newsletters « La Letra de Nòvas Occitana » de la meteissa inspiracion.
Cal a tot pèrdre que me fòrce a lo denonciar publicament.
Lo diccionari bilingüe interactiu en question presenta
mai de 30 000 mots, e es esteticament e tecnicament fòrça plan fait
(coma tot çò que l’acompanha).
Aquò
càmbia pas res a son contengut INACCEPTABLE
L’autor a pres coma basa lo diccionari d’Alibèrt (l’edicion informatica que ne faguèt lo GIDILOC a d’autras utilitats !), e a passat un fum de mots a sa pichòta molineta, quand los a pas remplaçats per d’autres que dona per « occitans », emai quand sortisson de sa fantasiá destimborlada.
Totes los diccionaris pòdon aver d’enganas. En mai, i a forçadament quicòm de convencional dins una part dels mots d’una lenga, segon l’emplec oral o escrit e segon çò qu’apèlan tradicionalament los nivèls d’usatge (apelacion contestabla). I a donc totjorn dins un diccionari qual que siá mai o mens de causas que se pòdon discutir, subretot dins un diccionari bilingüe.
Mas aquí, çò en causa, es sa concepcion e son ensemble.
Es necessari de comprene lo cossí, lo perqué, e subretot de mostrar l’importància catastrofica de las consequéncias. Vòli solament citar d’exemples. Mas ne cal pro per mostrar coma cal la catastròfa. Me perdonaretz. (L’esteleta indica los mots marrits per la forma o pel sens).
I) Se nòta la tissa d’evitar cèrtas finalas de mots occitans : per ex., pels noms, ‑ION, ‑IA, ‑FÒN, etc., e, pels vèrbs, ‑IZAR...
De còps, las remplaça per d’autras finalas :
· -SON. Equivalents « occitans » (sic) de circulation : *circulason ; description : *descriveson ; installation : *estallason (o enzengament) ; manifestation : *manifestason ; reglamentacion : *reulamentason ; relation : *religason (o endacòm mai *religança) ; le point d’interrogation : lo ponch *d’entergason (!) ; etc.
· -IDA, ‑UDA (tant a la mòda en « neooccitan », aquesta passa) : élection : *elegida ; évolution : *evoluida ; expression : *espremida ; supression : *supremida ; emission : *emetuda ; etc.
· Dins los mots en ‑IA amb I tonic, desplaça la tonica sus la darrièra sillaba. Al lòc de anarquia : *anarquiá ; colonia : *coloniá ; economia : *economiá ; geologia : *geulogiá ; geometria : *geumetriá (*geugrafia deu èsser un oblit) ; sociologia : *sociologiá ; teoria : *teuriá ; etc.
· ‑IA postonic, lo càmbia en ‑A. Al lòc de anóncia : *anonça ; astúcia : *astuça ; bíblia : *bibla ; denóncia : *denonça (e *denonçar) ; independéncia : *endependença ; etc. (Mas, a l’invèrsa, càmbia categoria en *categòria).
Qualques còps al contrari pòrta l’accent sul I : per ànsia : *ansia ; audàcia : *audacia ; fàcia : *facia ; polícia : *policia ; etc. (levat pregària : *pregariá).
· téléphone : *telesson (Perqué refusar fòn e pas tele, pres al grèc del meteis biais ? aquela « logica » ridicula demandariá *luènhson... !) ; phonétique : *sonetica ; télévision : *televista ; etc.
· Càmbia ‑IZAR per ‑EJAR. Réaliser : *realejar ; occitaniser : *occitanejar ; automatiser : *automatejar ; etc.
Se priva pas tanpauc d’inventar a la seguida los derivats correspondents a aquelas capbordisas. Électoral : *elegidorial ; relationnel : *religatèl ; etc.
D’autres còps, remplaça los mots « escumenjats » a causa de sas finalas per d’autres mots :
· Per attention dona *permejança ; avion : *avian (!) ; éducation : *abaliment (e éducateur : *abaleire) ; camion : *tregin ; communion : *comenjança ; exposition (dins lo sens d’explicacion) : *desponement ; instruction : *aletrança (e instruire : *estrusir) ; operation : *obrança (o *operatge) ; organisation : *endreçament (e organiser : *entindar) ; union :*asunança ; etc.
II) En realitat, l’autor s’imagina que las finalas ‑ION, ‑IZAR, etc., son pas occitanas (!). La clau de sas tissas es sa volontat de diferenciacion artificiala dels mots franceses. Aquò lo mena a refusar un fum de mots occitans condreits solament perque correspondon per lor forma a de mots franceses.
· Remplaça autor per
*fasedor ; basa per *sòla (e basar : *assolar) ;
defensa : *devesa ; delta (de fluvi) : *camarga ;
exercici : *acorsòt ; grop : *bodolh ;
partenari : *comijaire ; participar : *acomunalar
e participant : *acomunalador (o *parcenejant o *partendièr) ;
fotografia : *retracha (que dona aparelh retrachor !) ;
lançar : *ronçar ; situar : *airalar
(o *aloga) ; traduire : *trabucar ; votar :
*balotar (e vòte o votason : *balotason) ;
etc.
· Remplaça tanben de
mots generals corrents per de mots pescats qual sap ont, o per de mots
fantasieroses formats sus de localismes rarissimes : caractèr per *caracta ;
caracteristica : *caractièr ; certificat :
*acertant ; infirmièr : *costosièr ; irís
(de l’uèlh) : *irit ; prat : *pre ;
aissèla : *citilat ; etc. E Catalonha per
*Catalonia.
· De còps, va fins a d’invencions encara mai risiblas. Une automobile : un *mòu-desé (e un automobiliste : un *carrista) ; la motocyclette ven una *motora, emai se la bicicleta demòra ; astérisque : *asteric ; cinéma : *cinmat (!) ; etc. Lo cap d’òbra : Une personne : un *degun, e la personnalité : la *degunaletat (!!!).
III) A partir d’aquí, se dona naturalament lo dreit de « reformar » los mots occitans per los faire mai « logics » – segon sa « logica » a el.
Al lòc de masculin : *masclin ; posicion : *pausicion (a causa de pausar – mas aquí, d’autres s’i enganan : pausar ven del latin pausare, e posicion del latin position(em), e es lo mot occitan condreit emplegat sens interrupcion dempuèi lo temps dels trobadors : se totes los diccionaris serioses pòrtan pas que posicion, es pas un azard) ; possible : *podedís (a causa de poder), e possibilité : *podença ; impossible : *despodedís ; impossibilitat : *despoder ; scientific : *sapientific ; sensibilisacion : *sensidisassion (?) ; solucion : *solvucion (a causa de resòlvre, segur) ; umanizar : *omenesir ; inflamacion : *enflambacion ; etc.
IV) Pas estonant que prenga tota libertat per refusar de finalas de mots d’origina latina o grèca pasmens universalas dempuèi totjorn dins las lengas neolatinas, occitan coma catalan, castelhan, portugués, italian... (Dins l’occitan parlat popular – mas solament dins l’Estat francés – aquelas finalas de còps se respèctan pas a causa de l’influéncia del francés deguda a la situacion inferiorizada de la lenga).
· Pels mots masculins amb ‑A etimologic, lo càmbia en ‑E. Atal fa pels mots en ‑ista coma especialista, occitanista, protagonista, torista, etc. E tanben per de mots coma atlèta, despòta, geomètra (que ven *geumètre !), indigèna (*endigène), problèma, profèta, sistèma... Qualques còps, sens cap de coeréncia, quita simplament la ‑A : per democrata, drama, (un *dram !), quilograma, sistèma, etc.
· Pels mots femenins en ‑I d’etimologia grèca, lo càmbia en ‑A, per ex. per analisi, epatiti, escleròsi, ipotèsi, parentèsi, tèsi, etc. Mas sintèsi ven *sentèsa e artriti ven *artisica (!).
L’adicion de mai d’una falordisa dins un meteis mot dona de resultas grotescas e lamentablas. Lo dentista ven lo *caissaliste perque refusa dent e lo remplaça per cais (!!!).
V) Aquela fantasiá destimborlada va amb una idèa simplista de l’ortografia qu’es per el un codatge mecanic de la prononciacion. Per exemple :
· Escriu los X davant consonanta segon una de sas prononciacions : explicar ven *esplicar ; extraordinari : *estraordinari ; tèxte : *tèste ; etc. Excepcion ven *eicepcion ; exacte : *eisacte (perqué pas eizatte ?) ; sèxe : *seisse ; etc.
· Atal, INS‑ ven logicament ES‑ : instaurer : *estaurar ; institucion : *estitucion ; etc.
· Logicament tanben, una vocala pòt venir una vocala vesina : autoritat : *autoretat ; indicar : *endicar ; indecent : *endecent ; eficacitat : *eficacetat ; minoritari : *menoretari... o terrible : *tarrible ; ambulància : *embulança ; etc.
· Amb aquela concepcion ninòia de l’ortografia coma mecanica simplassa, se cal pas estonar de trobar dins las conjugasons, al lòc de ditz : *dis, e, naturalament, al lòc de parlan : *pàrlan.
Aquí çò que dona tota aquela farlabica dins lo « cours d’occitan » d’aquel « occitan de comunicacion » (sic !) o dins una letra d’informacion Internet del meteis autor e de sos complicis : La comissaria de l’Asunança Europenca a las Religanças foralas en vistalhada en China. (Çò que pretend significar : La comissària de l’Union Europèa a las Relacions exterioras en visita en China.) Lo ministre del Dedins contra los reulejaments d’imigrants desleials. (Lo ministre de l’Interior contra las legalizacions d’immigrants ilegals.) Lo candidat a l’elegida presidenciala e sos reversièrs. (Lo candidat a l’eleccion presidenciala e sos adversaris.) Un nòu pregit de trabucada de logicials en occitan. (Un projècte novèl de traduccion de logicials en occitan.)
Un fum de mots « geinants » figuran pas dins lo diccionari : s’i tròban pas las traduccions de épigramme, hypocrite, injure, luxure, patrimoine, presbyte, télégramme, thèse, théorème, etc. Pasmens, ten 30 054 mots. Se son contengut èra fantasierós de pertot, qual que siá o sentiriá lèu fait. Seriá una amuseta risibla mas inofensiva. Solament, sas fotraladas innombrablas i son barrejadas a l’essencial dels mots de l’Alibèrt, e es pas possible que las gents s’i enganen pas, al mens en part. Al cap d’un moment de consulta, sabes pas res pus de segur suls mots occitans, ni sus lor ortografia. Te cal purgar d’urgéncia lo cervèl amb qualque bona lectura.
A costat d’una massa de creacions absurdas, i a fòrça mots atestats qu’emplega a tòrt. Per ex. :
- abalir s’emplega per « faire venir de bèstias » : s’emplega pas normalament per educar d’enfants dins totes los sens de educar. Que pòsca servir excepcionalament dins un sens larg o figurat o plasent autoriza pas de cap de biais a decretar que deu remplaça lo mot general condreit.
- Las doas terminasons verbalas ‑IZAR e ‑EJAR existisson : an de sens diferents.
- Las doas sòrtas de terminasons ‑ÀNCIA, ‑ÉNCIA,... e ‑ANÇA, ‑ENÇA,... existisson dins de mots diferents per de rasons precisas (distància, consciéncia,... e aliança, coneissença...).
- L’autor dona sovent tanben a de mots existents de sens completament impossibles : degun a un sens negatiu. A pas res a veire amb una persona, e pòt pas jamai de cap de biais remplaçar aqueste mot. Mai fòrt que lo Ròcafòrt : aquel refús de la persona per se diferenciar del francés la personne ven evidentament ...de la coïncidéncia de forma entre la personne e personne al sens negatiu, qu’existís solament en francés !!!!!! Aquela diferenciacion artificiala e absurda del francés es, en realitat, ...un francisme de rasonament. S’inventariá pas !
Atal doncas, LA CATASTRÒFA ES TOTALA.
Aquel diccionari es un monument d’incultura e de vanitat bèstia a plorar.
Pas cap de volontat de conéissença de la lenga, emai dins sa realitat sociala.
Pas idèa de sa formacion e de son evolucion.
Pas idèa de la diferéncia entre mots de formacion sabenta e mots de formacion populara, d’una importància formidabla en occitan coma dins las autras lengas neolatinas.
Pas idèa de la coeréncia intèrna de las causas que semblan illogicas a primièra vista.
Pas idèa que la lenga es una realitat dins l’espaci e dins lo temps, pas idèa d’anar veire las autras variantas de la lenga, ni mai la lenga anciana.
Pas idèa tanpauc de la plaça de l’occitan dins la granda familha de las lengas neolatinas, ont lo francés es al contrari una lenga marginala, e donc pas idèa d’anar veire las autras lengas neolatinas (en començant pel catalan, segur, mas pas solament) per comprene melhor la lenga occitana. Necitge absolut : tant mai se vei la lenga occitana en rapòrt amb las autras lengas neolatinas, tant mai se comprenon melhor sas caracteristicas, sa qualitat e sa grandor. Se’n téner al cap e cap de l’occitan e del francés es un mejan extraordinari per comprene tot de travèrs.
Quand òm practica seriosament los diccionaris, i a una evidéncia que peta als uèlhs : la matèria primièra vertadièra dels grands diccionaris es l’amor. L’amor de la lenga – quina que siá la lenga. Se vei aicí exactament lo contrari. L’autor « se fa plaser » a el, en jogant a d’invencions fantasierosas nècias que non sai.
Pretend determinar, el, çò qu’es d’occitan e çò qu’o es pas, e o faire non pas segon un estudi aprigondit, de coneissenças amplas e d’arguments precises, mas segon sos prejutjats, e, fin finala, sa fantasiá : es clarament un diccionari antiscientific (*antisapientific, diriá el... !!!!!!!).
Aquel inocent espandís son necitge nociu. La situacion de l’occitan, la necessitat de reconquista, e la realitat qu’es, per fòrça personas, de se reapropriar la lenga tard, e dins una environa de pauc d’occitan, fan que son entrepresa es formidablament damatjosa. En mai, la preséncia de sas fotraladas a costat de causas seriosas pòt pas que portar tòrt a l’imatge dels occitanistas e de la lenga per tot lo mond.
NOS PODÈM
PAS PUS CALAR.
Se li podèm pas faire comprene çò qu’es la lenga occitana e çò qu’es un diccionari digne d’aqueste nom, cal al mens denonciar publicament son entrepresa nociva qu’inventa un occitan qu’existís pas. Cal portar testimoniatge publicament de totas las intervencions òrras que fa o faguèt d’un costat e d’autre. Fa d’annadas que fa de mal de pertot ont passa.

Ne cal tanben TIRAR LA LEIÇON.
En realitat, fa pas que portar fins a la psicopatia los complèxes occitans, que son pas pus los complèxes de l’inferioritat de la lenga mas los complèxes de l’insufisença de coneissença.
1) Lo trabalh d’enriquesiment lexical deu èsser prudent, limitat, apiejat sus un estudi e una reflexion aprigondits, emai s’es, de còps, conflictual. Avèm de lingüistas e de lexicografs serioses. Lor cal permetre de trabalhar, malgrat las dificultats degudas a l’incompreneson de fòrça Occitans plan mai qu’a las dificultats de la lenga.
Las fotraladas fantasierosas del
diccionari citat an pas res a veire amb la creativitat especifica de la
lenga occitana. A la diferéncia del francés, qu’es copat
en dos mai que cap d’autra lenga neolatina, l’occitan es en se una lenga
viventa e creativa, a causa de son usatge popular e perque a pas patit dels
complèxes e de l’academizacion formidabla del francés oficial. Pendent tot
l’Ancian Regime, lo francés, del dedins, se sentissiá coma una lenga bastarda,
geograficament, lingüisticament e culturalament marginala rapòrt al mond de las
autras lengas neolatinas mai dirèctament eiretièras del prestigi extraordinari
del mond de l’antiquitat latina. La societat cultivada francesa coneissiá lo
latin e, d’italian e de castelhan, mai que çò que coneis ara d’anglés (basta de
veire l’importància de l’influéncia e emai de las imitacions de lors
literaturas dins la literatura francesa dels sègles XVI a XVIII). D’aquí una
subredita pedanta per ensag de compensacion, en mai de son ròtle de mejan de
poder social. Cal anar veire d’un biais un pauc aprigondit las autras lengas
neolatinas per comprene aquesta particularitat de la lenga francesa (Un autra
es l’influéncia lingüistica germanica contunha dins totes los domenis,
fonologia, sintaxi..)..
La creacion espontanèa de mots es
totjorn estat un element de la vida de l’occitan. Mas es una creativitat individuala
e passadissa que ten puslèu de l’estil que de la lenga.
Se fa per l’expressivitat e las diferéncias de connotacions, es a dire de sens,
dins una situacion donada. I a d’aquelas creacions espontanèas de mots
qu’acaban per dintrar dins la lenga e l’enriquesisson, quand son
represas collectivament, lo mai sovent perque son de capitadas
d’expressivitat, es a dire de sens, e que son dins lo biais de la lenga. Lo
pòble sobeiran fa sa lenga. Los lingüistas fan pas que rapelar la coeréncia
de la lenga, e tanben sa coeréncia dins l’espaci e dins lo temps.
Al mai, fan modestament qualques suggestions. Fan pas la lenga.
2) · Las semblanças formalas de l’occitan e del francés son normalas, estant qu’an la meteissa origina latina, e, en mai, qu’an sovent recebudas d’influéncias comunas. Las diferéncias son mai de prosodia, de fonologia, de sens e de sintaxi.
· Aquelas semblanças de formas son pas sistematicas. (Per ex., las lengas neolatinas emplegan pas totjorn del meteis biais las terminasons vengudas del latin, las vengudas de ‑tione(m), etc.).
· Las semblanças de formas implican pas forçadament una semblança de sens. (Dos exemples, emai grossièrs : en occitan, una discussion a servat son sens original de debat, mentre qu’en francés une discussion significa ara, lo mai sovent, una convèrsa ; e chaussure a près lo sens de soulier qu’es en passa d’eliminar, mas qu’es pas lo sens de cauçadura).
· La polisemia es la règla. Lo mai sovent, cada mot pòt aver de sens diferents. Se correspondon pas o se recopan pas forçadament d’una lenga a l’autra. Determinar e explicar clarament las finesas dels sens (emai per d’exemples) es fòrça mai dificil que de determinar las formas e las grafias.
· Cal pas jamai diferenciar l’occitan del francés d’un biais artificial. Un tèxte notarial a pas a revertar los mots ni l’estil de Padena. Pas mai en occitan que dins cap d’autra lenga. Dins totas las lengas neolatinas, la television se ditz amb un mot format atal, e lo qu’assegura una tutèla es un tutor, mots venguts del latin, comuns a totas las lengas neolatinas, e presents en occitan sens cap d’interrupcion dempuèi mai de mila ans. Discutida es una forma corrècta acceptabla, mas i a pas cap de rason d’evitar discussion, mot condreit present dins la lenga dempuèi totjorn.
L‘occitan es una lenga « autra » en se. Es lingüisticament mai vesina del catalan e emai de las autras lengas neolatinas que del francés. I a pas besonh d’anar inventar de diferéncias falsas. Cal pas determinar son emplec de l’occitan per referéncia al francés, ni per l’imitar, ni per se’n diferenciar. Lo cal determinar per referéncia a la lenga occitana meteissa.
Evitar las influéncias del francés dins los mots, los sens dels mots e la sintaxi se deu faire per la vertat de la lenga, pas per l’artificialitat de contorsions ridiculas. Cal simplament que cadun, conscient de la situacion de l’occitan e de sa responsabilitat pròpria, faga atencion, e melhore de longa son biais de parlar e d’escriure, legisca e escote de bon occitan, e se regaudisca d’estudiar la lenga e de se la perfeccionar de longa dins son cap, sa boca e sa pluma.
La situacion de l’occitan fa que l’environa lingüistica es febla en quantitat e qualitat. Es donc necessari d’èsser mai exigents, non pas amb los neooccitanofòns mas amb se meteis ; de nos i ajudar recipròcament ; e de se noirir mai que los autres de bona lenga (avèm besonh de nos faire de classics).
Cal que siá clar : valdriá mai que l’occitan se claufisca d’influéncias del francés puslèu que de ne faire una lenga de farlabica segon las fantasiás de cadun o las mòdas de gropusculs.
3) Cal pas pretendre « reformar » de punts de la lenga per una « logica » qu’es pas la sieuna. (Los mainatges començan per dire en francés il mourira...).
4) La fonologia es la basa de l’ortografia, mas n’es pas res mai que la basa.
Ni la lenga, ni l’ortografia son pas un « còdi » al sens pròpri, absolut, mecanic. Parlar de « còdi » es pas qu’una metafòra.
· Se
sap ara que las nòtas d’estudiants, basa del Cours de linguistique générale
de Saussure (òbra postuma qu’es pas de sa pluma), « taulas de la
lei » dels mandarins de la lingüistica estructurala de las annadas 1970,
foguèron traficadas per donar de la lenga la vision d’un « còdi
mecanic » que correspondiá pas a sa pensada.
Distinguir los mots dins la cadena parlada
exigís l’interpretacion del subjècte intelligent. Es pas un simple descodatge
mecanic de fonèmas. La distincion entre « lenga » (sistèma) e
« paraula » (utilizacion del sistèma) es simplista.
La comunicacion utilitària es una de las
foncions de la lenga, inseparabla d’autras foncions individualas e socialas. Es
benlèu la basa istorica del lengatge. (Es pas solament segur que siá la sola).
Mas se pòt pas reduire la lenga a un « còdi mecanic » de
« comunicacion », qu’es a bèls uèlhs vesents pas qu’una vista de
l’esperit, digna de la granda epòca dels doctrinarismes de tota mena de las
annadas 1970.
Aquela vision donava un ròtle màger a la
lingüistica – o puslèu a de professionals de la lingüistica... – pels ensatges
d’elaboracion de lengas reduitas a una mecanica aprenablas per reflèx
emai amb de maquinas, e pels ensatges de tractament automatic de las
lengas – mai que mai l’anglés, naturalament – perque respondián a d’interèsses
economics e emai militars al moment del desvolopament de l’electronica e de
l’informatica e al començament de la mondializacion
« postindustriala », coma dison. Los practicians de las lengas (per
oposicion als teoricians), es a dire los ensenhants de lengas e mai que mai los
traductors (mas los ensenhants de lengas son sovent avesats a la
traduccion) s’i daissèron pas jamai vertadièrament enganar. La comunicacion
lengatgièra es de natura « poetica ». Se redutz pas jamai a la
comunicacion per un « còdi » de la mena d’un còdi informatic, un còdi
al sens pròpri.
· Es
aisit de mostrar que totas las lengas naturalas foncionan amb un fum
d’ambigüitats que geinan pas a causa de l’intervencion permanenta e normala
de l’intelligéncia dels usancièrs. La frequéncia enòrma de la polisemia dels
mots es una pròva del ròtle del subjècte intelligent.
Un exemple significatiu es l’identitat de
formas de las 1èras e 3èras personas del singular de fòrça temps dels vèrbs, en
occitan, catalan, castelhan e portugués. S’emplegan en practica sens lo pronom
subjècte dins l’enòrma majoritat de las ocurréncias dins totas las lengas
citadas.
Alibèrt dona coma formas verbalas de
referéncia per çò qu’apèla la lenga literària las formas classicas parlariá,
parlariás, parlariá... legissiá, legissiás, legissiá... etc., emai pels
temps ont existís una 1èra persona del singular coma parlariái...
legissiái... Aquelas formas diferenciadas son luènh de se trobar a totes
los temps, ni dins tota la lenga. Resultan d’una simpla analogia amb d’autras
formas, exactament coma *importent o coma *pòrton a la 3ena
persona del plural. Resultan pas d’una pretenduda necessitat lingüistica. A
pròva : l’occitan se passèt d’aquela diferenciacion pendent mila ans, e
las autras lengas, a començar pel catalan, contunhan de se’n passar sens
l’ombra d’un problèma. La sola rason d’adoptar parlariái, legissiái... pòt
èsser son espandiment dins l’usatge, pòt pas èsser una superioritat lingüistica
de « logica » qu’es pas qu’una vision teorica ninòia, desmentida per
la realitat del foncionament de totas las lengas naturalas.
L’occitan es victima de la vision sectària
de la lenga e de l’ortografia coma de « mecanicas », mentre
qu’obesisson tanben a de necessitats autras.
· La
pichòta evolucion cap a un caractèr un pauc mai analitic dins qualques lengas
europèas es pas una fatalitat. (Lo castelhan de las Americas mòstra lo
contrari). Se deu a l’influéncia de las lengas germanicas per de rasons
extralingüisticas. Al contrari de çò que pretendon de còps de teoricians, lo
caractèr analitic d’una lenga es pas una superioritat sul caractèr sintetic.
Malgrat lo discors francés tradicional d’inspiracion nacionalista, lo francés,
un pauc mai analitic, es pas ni mai precís ni mai clar que lo castelhan per
exemple – plan se’n manca.
· La
lenga en se es « literatura » e filha de
« literatura ».
Los mots novèls se fan per
« l’estil » (e pas per una obligacion de sens « pura »).
Emai un mot de formacion sabenta a partir del latin, o un manlèu recent a una
autra lenga, començan d’ordinari per èsser una causida d’« estil ».
En francés, causir de dire o d’escriure courrier électronique, courriel,
mail o mel, es en realitat al començament una causida d’òrdre
estilistic mai o mens conscienta (per faire « a la mòda anglosaxona
tecnica e modèrna », o la recuperar amb un còp de pintura grafica
« plan francesa », o se’n diferenciar per una abreviacion non
anglesa, etc.). Al contrari, dins los païses anglosaxons, mail es ja
normalament dins la lenga e es pas una causida estilistica, o es una causida
estilistica diferenta. Atal, en francés (o en occitan, etc.) mail o mel
pòdon pas èsser l’equivalent « lingüistic » de mail en anglés
(pas encara). L’integracion a la lenga d’un mot o expression novèl es pas jamai
jogada d’avança. Fashionable al sègle XIX e speaker al mièg del
sègle XX èran integrats al francés tant coma ara los anglicismes camping
e tourisme, puèi ne son estat escampats e, subretot, i a agut un
« trabalh d’oblit » fòrça eficaç d’aqueles mots (emai se speaker
figura totjorn dins los diccionaris franceses). Es aisit de mostrar que fútbol
en castelhan e calcio en italian son tanben la resulta de causidas
d’òrdre primitivament estilistic.
· Legir
se redutz pas tanpauc al deschifratge « mecanic » d’un còdi fonologic.
Se fa tanben amb l’intervencion de l’intelligéncia del legeire (siquenon
...tant qu’òm sap pas legir). Sleon une édtue de l'uvinertisé de
Cmabrigde, l'odrre des ltteers dans un mot n'a pas d'ipmrotncae, la suele coshe
ipmrotnate est que la pmeirère et la drenèire seonit à la bnnoe pclae. Le rsete
peut êrte dnas un dsérorde ttoal et vuos puoevz tujoruos lrie snas porbèlme :
aquí una pròva. N’i a d’autras.
· L’esperanto
es la pròva pel contrari. A la diferéncia de las lengas naturalas, a una grafia
(sistèma general d’escritura) e pas d’ortografia (convencions d’escritura dels
mots). Legir l’esperanto reven donc a un « descodatge » mecanic de
l’escritura. Es evident qu’aquela caracteristica compta per pas res dins
l’interès de l’esperanto. Li dona, sus de lengas naturalas coma las lengas
neolatinas, pas qu’un avantatge infim limitat al periòde cortet d’aprendissatge
de la lectura, al contrari de çò que poirián pretendre de teoricians.
Aquel sistèma d’escritura completament
fonologic de l’esperanto es a l’encòp possible e necessari perque son emplec e
sa foncion son diferents de los de las lengas naturalas. A pas cap de problèma
d’adaptacion a la prononciacion de tota la lenga estant que per natura es pas
diversificada e que per foncion o deu pas èsser. E a de sens coma lenga
complementària (lenga « de secors », lenga supletiva). Vertat
qu’i a de familhas, lo mai sovent d’originas lingüisticas diferentas,
qu’adòptan l’esperanto coma lenga normala d’usatge. Solament, son pas gaire, e
l’emplegan a costat de la lenga de l’environa e de las lengas d’origina. Se
l’esperanto veniá lenga d’usatge primièr de tota una societat, l’evolucion
naturala fariá qu’en doas generacions seriá fotut. Se pòt enriquesir, mas
aquò’s pas evoluir coma fan totas las lengas naturalas. Es fait per un
ròtle complementari (basta de ne faire l’experiéncia per saber que marcha
formidablament e sens cap de limitacion per aquò). Mas per assegurar aquela
foncion es tanben necessari que s’i limite. (Lo sòmi multimillenari d’una lenga
unica que remplaçariá totas las autras es una irrealisme ninòi exactament
contràri a l’interès real que presenta l’esperanto).
Per una lenga naturala, una escritura
mecanicament fonologica seriá pas jamai adaptada a tota la lenga dins
l’espaci (l’escritura del turc es adaptada pas qu’a la forma de lenga de
Constantinòple). La tissa d’une escritura unicament fonologica coïncidís
en realitat amb un purisme irrealista de prononciacion unica, e, fins finala,
d’uniformizacion artificiala de la lenga, contrari a son unitat reala
dins la diversitat. Seriá pas adaptada tanpauc a la lenga dins lo temps (la
prononciacion dels felens es totjorn diferenta de la dels pepins).
· La
reflexion d’ensemble mai aprigondida es L’Ortografia occitana, sos principis
de Robèrt LAFONT (CEO) – mas lo cal saber legir.
X davant consonanta correspond generalament a la prononciacion de S en occitan coma dins la majoritat de las lengas neolatinas, e pasmens cal escriure excusa e extraordinari (mas estrangièr) per mai d'una bona rason que son pas fonologicas.
L'ortografia generaliza, e obeís tanben a de constrentas practicas. A pas a marcar las diferéncias de prononciacions ni a èsser d’una logica mecanica. Es donc forçadament convencionala. Es pas una sòrta de prononciacion figurada que seriá simplament dins un « còdi grafic » diferent segon las lengas : es exactament lo contrari d’aquò.
La concepcion falsa de l’ortografia fa
creire de còps a las gents d’autras variantas de la lenga occitana que la
grafia d’Alibèrt es mai adaptada a l’occitan lengadocian, e que l’ortografia
dins son Dictionnaire Occitan-Français es entièrament fonologica pel
lengadocian. Es fals. La cèrca d’una ortografia autra qu’en part convencionala,
dins quina varianta que siá de la lenga, es una carrièra bòrnia.
· A la diferéncia de las consonantas, i a pas de diferéncia neta entre las vocalas e dins la prononciacion se passa progressivament d’una vocala a la vocala vesina (mai que mai quand es atòna, donc febla). Es donc corrent d’aver dins la prononciacion un cambiament de vocalas que l’escritura marca pas – pas mai que marca las consonantas diferentas dins las prononciacions de vilatge per ex., prononciat coma *biladge, *bilache, *bilatse, *vilache...
Conéisser las relacions de las vocalas
entre elas segon lors posicions anteriora o posteriora dins la boca
e segon lor dubèrtura es elementari. Fa comprene las variantas de
prononciacion coma quicòm de natural. L’ensenhament tradicional del
francés ignòra completament aquelas coneissenças de basa. Es pas innocent.
Marcar dins l’escritura de variantas de prononciacion un pauc coma se fa en francés dins « En rev’nant d’la fouère » (cançon anciana) es un biais d’escriure « folcloric » coma o es en francés. Mas en francés, las gens practican de longa l’ortografia, an de longa de tèxtes corrèctament ortografiats jol nas, e aquel jòc es excepcional : a pas cap d’inconvenient. En occitan, copa l’esfòrç de conquista de l’ortografia vertadièra, e, fin finala, la conscientizacion lingüistica, e emai l’espandiment de l’escrit normal dins la lenga.
a. Lo
E pretonic tend a variar entre [e] e [a] segon l’accent de las
gents. Una sola ortografia representa las doas prononciacions : asenada,
cremar, enterrar, espèra, gelar, rebalar, dels
(la L i es totjorn muda, coma dins als e vòls, ont
pasmens la cal escriure).
b. E tend
de còps a variar entre [e] e [i] : s'escriu pas que ensenhar,
getar, Marselha, melhor, rosegar, secret, segur,
teatre... Dins degun, cal pas tanpauc escriure la [s]
finala que s’i ajusta sovent, coma a de mots o expressions un pauc especials (de
matin, tanben, etc.). S’escriu serà emai quand se pronóncia coma *sarà
o *sirà. (A mon vejaire, cal escriure los plurals totes, etc.,
e pas totis,... estant que [is] es pas qu’una varianta de
prononciacion).
c. La I atòna
tend a variar entre [i] e [e] : s’escriu dificil, finir, indicar,
ministre, polícia, resistir, sindicat... e non pas *defecil, *fenir,
*endicar, *menistre, *polécia, *resestir, *sendicat...
(La N tend a dubrir la I en [e] : en francés, IN a finit per
representar ara un [è] nasalizat).
d. La A seguida de I consonanta
pòt correspondre a [a] o se tampar en [è] jos
aquela influéncia : qué que ne siá, s’escriu Ai fait e aimarai e
pas *Èi *fèit ni *aimarèi.
e. ÒU e
AU tendon a se confondre dins la prononciacion : s’escrivon pas
segon sas prononciacions variablas mas segon l’etimologia e la familha de
mots : la paur, pauruc, espaurugar e plòure, plòu, la pluèja~la
pluòja.
Es innecessari de metre un accent agut sus
paur, o sus doas. Son de cases
completament excepcionals e sus de mots corrents. Dins una lenga que fonciona,
geinan pas mai qu’en francés d’escriure femme çò que se pronóncia [fam].
Se sèm pas fotuts de faire comprene que se pronóncian coma se prononciarián *pòu
e *dòs, avèm pas pus qu’a plegar.
f. La A
atòna de las terminasons de subjonctiu varia entre [a] e [e] :
s’escriu aja, faga, pòsca... e pas *age, *fague, *pòsque...
g. Dins UÈ,
la U es sovent muda : s’escriu bruèis, cuèissa, cuèr,
fuèlha, luènh, nuèit, pluèja, puèg, uèlh, Vilanuèva d’Òlt e non pas *brèis,
*quèissa, *quèr, *fèlha, *lènh, *nèit, *plèja,
*pèg, *èlh, *Vilanèva d’Òlt... (Aqueles mots an sovent
de doblets en UÒ). Cal escriure la U emai muda. Cal escriure
tanben la O de Joan emai quand es muda.
h. [is] varia entre la prononciacion [is] e la de I + CH en francés. [iz] varia entre la prononciacion [iz] e la de I + J en francés.
S’escriu bruèis, caissa, conéisser, moissal, peis, pissar... aisit...
e non pas *bruèish (ni *brèish), *caisha, *conéisher,
*moishal, *pèish, *pishar... *agit... Las variantas
de prononciacion de [is] en occitan lengadocian an pas res a veire amb
lo SH de l’occitan gascon de mensh, que representa un fonèma a
despart.
i. Cercle
pren pas jamai d’accent grèu, estant que se prononcia pas amb [è]
dubèrt dins cap de formas d’aquel mot dins cap de varianta de la lenga
occitana. S’escriu cercle sens accent emai quand escapa de lo prononciar
amb [è] dubèrt, çò qu’arriba unicament per influéncia del francés, per la bona
rason que [é] tampat seguit d’una consonanta dins la meteissa sillaba se i pòt
pas jamai trobar (mentre qu’en occitan, cal diferenciar las E de fèsta
de la de pesca).
Per ieu, après la prosodia e lo ritme de
la frasa, la dificultat màger de la fonologia de l’occitan me sembla la
diferéncia entre [é] tampat e [è] dubèrt.
j. Parlan
se pronóncia sovent coma *parlon. Aquí, es pas una varianta de
prononciacion mas una influéncia de la 3na conjugason (coma important prononciat
coma *importent). Pasmens, l’ortografia garda la coeréncia de la
conjugason. Dins la prononciacion, las gents tendon a respectar lors costumas,
mentre que dins l’escritura tendon a respectar la coeréncia de la lenga.
Escriure parlan, important e dire o emai legir coma « *parlon,
*importent », es a dire quicòm mai que çò escrit, es una pura
convencion que los geina pas. I a de convencions atal dins totas las lengas. En
francés tanben. Òm se n’avisa pas.
Tot çò dit çai-sus es un afaire d’ortografia,
e pas brica de causida de prononciacion ni mai de formas de mots.
L’intelligéncia ortografica es lo contrari d’un purisme que respectariá pas la
diversitat de la lenga.
Naturalament, i a una part de
convencion dins la determinacion de l’ortografia dels mots dins los diccionaris,
perque se sap pas tot sus totes los mots. Pasmens, l’oposicion entre
l’etimologia e la fonologia es una engana.
· Parlar una lenga quina que siá permet pas jamai de la poder legir espontanèament. Cal totjorn un minímum d’aprendissatge e de practica.
Tant que las gents auràn pas comprés çò qu’es vertadièrament l’ortografia e qu’auràn pas acceptat sa part de convencion, aurem de longa d’escrituras azardosas e fantasierosas jol pretèxte de pegar melhor a la prononciacion o a la fonologia. Aquela instabilitat ortografica, qu’a pas res a veire amb la diversitat de las formas lingüisticas dels mots, empacharà l’ortografia de jogar coma cal son ròtle de cristallizacion de l’unitat prigonda de la lenga a travèrs la diversitat de sas prononciacions. Es a dire de jogar son ròtle per la conscientizacion lingüistica coma dins totas las lengas en situacion normala.
Lo concèpte de lenga es pas
una donada naturala d’experiéncia, es un concèpte bastit. L’existéncia e lo
foncionament de la grafia de la lenga (sistèma general de
representacion dels fonèmas : NH, S, L, Ò...) e d’una ortografia
establa (escritura particulara dels mots : platanièr e
castanhièr en occitan lengadocian – amb la I de castanhièr
qu’es pas fonologica ; espatla e bulletin ;
estrangièr e excusa...) jògan un ròtle màger dins
l’elaboracion del concèpte de lenga per cada persona. Los enfants emigrats de
familhas de lengas institucionalizadas (castelhan, anglés, francés...), reduits
a una environa de lenga solament parlada, an de lor lenga familhala la meteissa
idèa de l’experiéncia d’una practica que los occitanofòns del temps
passat, e amb las meteissas sansònhas : Çò que parlam es diferent... Es
pas la lenga vertadièra... – emai quand parlan impecablament una forma
generala de la lenga, coma s’observa per l’occitan.
· Las enganas e de las esitacions del diccionari d’Alibèrt justifican pas de fantasiás de mots o d’ortografia.
-
Sa Gramatica pausava los principis e donava una lista d’exemples de
mots, aplicacion dels principis per l’ortografia restituida.
-
Son Dictionnaire era pas pus la teoria amb d’exemples, mas son
aplicacion, d’un ample tot autre. Alibèrt lo faguèt mai que mai per ensajar de
determinar l’ortografia de totes los mots tradicionals de
l’occitan lengadocian, trabalh enòrme de son temps, malaisit e inacabat. (Amb
d’etimologias sovent inconegudas, de familhas de mots malaisidament
determinadas, de relacions amb lo catalan e las autras lengas neolatinas de
còps absentas, de prononciacions o de formas lingüisticas desparièras, etc.).
S’i tròban emai de « variantas » que son pas de variantas de mots ni
mai d’ortografia mas de prononciacion, notadas de còps en prononciacion figurada
a la francesa, o emai mitat a la francesa e mitat a l’occitana (!) : cuol
Var. quiol ; conselh Var. cosselh, crotz Var.
cros ; engenh~enginh Var. enchin ; pissar
Var. pichar ; polícia Var. polécia ; pluèja
Var. plèja ; puèi Var. pèi ; regina Var.
ragina ; resistir Var. resestir ; sagnar Var.
sannar ; tòrcer Var. tòcer, tòtser ; vim
Var. vin (!!!) : pròva evidenta d’una òbra inacabada. En mai,
s’i ajustan un fum d’enganas de còpia del manuscrit, que los editors postumes
poguèron pas consultar. Atal, es pas question de considerar lo diccionari
d’Alibèrt coma una òbra que clavariá per l’eternitat tot lo trabalh lingüistic
e lexicografic seriós – mas totas las insufiséncias o esitacions qu’òm i pòt
trapar pòdon pas servir de pretèxte per l’enviar tot entièr a las escobilhas
per faire qué que siá – e encara mens per desqualificar sos principis.
· La part convencionala de l’ortografia dels mots pausa pas de problèma dins una lenga que fonciona. Se la lenga foncionava pas, serviriá pas a res d’ensajar de transformar son ortografia en una mecanica simplassa que, de tot biais, se poiriá pas adaptar a l’ensemble de la lenga.
· Empacha pas que devèm a) nos preocupar d’acostumar a sa grafia las gents que coneisson pas l’occitan (las gents que coneisson pas lo castelhan veson ben coma quicòm de natural que muchacho se legisca pas « a la francesa » : es important tanben per l’occitan) b) considerar d’un biais radicalament diferent - los usatges de l’escrit occitan destinats a èsser vertadièrament legits (tèxtes) - e los usatges destinats a un usatge puntual qu’implica pas una lectura vertadièra (mots isolats : noms de comèrci, etc.). Es question de bon sens – e d’eficacitat.
· L’escritura obeís a quicòm mai qu'a una « logica » simplista.
D’unes an volgut contestar la règla d’accentuacion de las 3nas personas del plural dels vèrbs (cantan), punt essenci al de la nòrma d’accentuacion grafica d’Alibèrt, nòrma oficiala de l’IEO. N’i a qu’o an fait emai d’un biais vergonhosament malonèste, en volent faire creire que *càntan èra « una nòrma d’Alibèrt », coma se Alibèrt aviá volgut daissar mai d’una nòrma ! – o en presentant coma argument l’espandiment relatiu de las enganas ...que s’afanavan a espandir eles !!!
An pas solament comprés per quina rason Alibèrt causiguèt sa nòrma definitiva d’accentuacion de la 3na ps pl. An vist d’un biais superficial las nòrmas d’accentuacion grafica de las autras lengas neolatinas, e an pas solament comprés que son faitas, caduna segon las particularitats de sa lenga, especialament per evitar los accents grafics sus las 3nas personas de plural dels vèrbs. Aquò ajuda fòrça a comprene la rason e l’importància de la nòrma oficiala d’accentuacion grafica de l’IEO.
Aquí tanben, pro de gents son enganats per d’iniciativas que demòstran una manca del sens de la responsabilitat.
Amb un minímum d’intelligéncia lingüistica e ortografica e de sens de la responsabilitat, nos avisariam que los problèmas que pensam veire encara dins la lenga e dins son ortografia son en realitat fòrça reduits. Subretot, ajudariá pas d’unes que i a a los conflar artificialament. Fariá tanben que l’ortografia se regularizariá mai aisidament dins las variantas de la lenga ont la grafia occitana restituïda es encara de còps mal compresa.
Aquel prealable assegurat nos permetriá de nos ocupar de la sola causa que compta : la socializacion de la lenga e de la cultura que pòrta.
Sèrgi Granièr,
Narbona,
11 d’abril de 2007.
