07 juin 2007
Pour en finir avec la francophonie
L’émission « Répliques » de France
Culture, animée par Alain Finkielkraut, recevait le 26 mai dernier Jean-Marie
Borzeix et Michel Le Bris autour du thème « Littérature-Monde et
francophonie ». J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer les Carnets d’un francophone de Borzeix, pressé d’enterrer son cher
« patois limousin » avec force larmes de rapiettes (on a les
crocodiles qu’on peut !), et par ailleurs de critiquer dans Libération le récent manifeste intitulé Pour une littérature monde, dont Le Bris
est l’un des signataires, qui me semble reproduire ce qu’il dénonce, à savoir
l’idéologie franco-centrée de la francophonie.
J’aurais presque (je dis bien presque) envie de
faire un mea culpa à ce sujet, tant
les arguments des deux autres compères contre le texte et, maintenant,
l’ouvrage collectif de Le Bris et de ses amis, dénotaient une étroitesse
d’esprit, une crispation nationaliste tout à fait révélatrice de ce qu’est et
reste foncièrement la francophonie (on n’oublie pas que Borzeix est directeur
des francophonies limousines), et l’écrivain breton, créateur d’Étonnants Voyageurs, fit souffler un
peu le vent du large dans l’atmosphère confinée du studio pavoisé aux couleurs
de la France éternelle.
Prière de déposer ses bagages avant
d’entrer
Sommé de se justifier sur
le thème « pourquoi tant de haine de la francophonie, et donc de la France ? », Le Bris insista justement sur le clivage
entre écrivains français et la sous-catégories des « écrivains
francophones », priés de « déposer leurs bagages avant
d’entrer » dans le temple de la littérature nationale. Bref il soutint
l’idée bien connue selon laquelle la francophonie est le « dernier avatar
du colonialisme ». Borzeix s’en montra fort fâché, affirmant haut et fort
que la francophonie telle qu’elle est pensée aujourd’hui fut élaborée par des
intellectuels « décolonisés » (Senghor, Césaire, etc.), alors que ces
premières formulations historiques, aux temps du colonialisme (Onésime Reclus…)
n’avaient eu aucun succès. Il faut concéder que la question de la francophonie,
pris au sens le plus large, est plus complexe que sa simple réduction au
colonialisme. A la fois, il est clair que la francophonie n’est pas, n’a jamais
été un mouvement culturel autonome, et n’existe qu’à travers son institutionnalisation
et sa promotion, depuis la France, à des fins trop évidentes de propagande
nationale. Les intérêts français avancent ainsi de par le monde drapés dans
l’universel des droits de l’homme et de la francophonie confondus. Car la
spécificité de l’idéologie linguistique nationale française réside dans cette
double opération de prestidigitation, qui consiste d’abord à établir une
relation consubstantielle entre la nation et la langue – en complète
contradiction avec la réalité plurilingue de l’histoire de la France – et à
créditer cette langue de l’universel, du fait de son identification d’une part
avec une littérature (la « grande » littérature française) et d’autre
part avec les « valeurs » des droits de l’homme et de la démocratie –
autre tour de passe-passe consistant à confondre la langue avec la culture
littéraire (une certaine littérature, bien entendue, « classique »,
etc.) et avec les valeurs dont elle a pu être porteuse de manière en vérité
purement accidentelle (voir à ce sujet le compte rendu du livre de Pierre
Encrevé et Michel Braudeau).
C’est justement avec cette
conception nationaliste et cryptocolonialiste de la littérature française et de
la francophonie, que les signataires du manifeste Pour une littérature monde entendent rompre, appelant à délier le
pacte entre la littérature de langue française et la nation française. Voilà de
quoi en effet attirer le juste courroux des vaillants petits soldats de la
nation française.
Colonisés, payez votre dette !
Finkielkraut, fidèle à lui-même, s’est empressé,
bien sûr, d’asséner, comme s’il s’agissait d’une vérité éternelle,
le poncif de l’identité nation/ langue/ littérature. Cet homme fait un
usage spécial de la philosophie ; elle ne lui sert pas à s’interroger, à
poser des questions, mais à appuyer et conforter des réponses toutes faites,
toutes prêtes, et qui, dans le discours des autres, se passent très bien de la
philosophie, reproduisant les lieux communs les plus éculés de l’idéologie
réactionnaire mise au goût du jour (car même un réactionnaire n’échappe pas
à la mode !). Comme chez beaucoup d’autres, la philosophie lui sert de
bouche-trous, lui permettant de parler, toujours avec véhémence, de ce qu’il
connaît mal ou ne connaît pas et surtout de ce qu’il ne veut pas
connaître, ayant trop peur d’entamer ses belles certitudes. D’ailleurs, les
savoirs qui lui permettraient de parler de manière censée de ses objets – la
linguistique, la sociologie, la sociolinguistique, l’histoire sociale, etc. –
sont pour lui du côté de l’ennemi ;
les ennemis du beau, du vrai et du bon, valeurs qui, chez lui, se trouvent coïncider avec
le vade mecum des nouveaux réacs. La connaissance est inutile, un vernis
philosophique plaqué sur une rhétorique de l’indignation supplée à tout, ornées
de citations. Ah les citations ! Quel que soit le sujet du débat,
Finkielkraut a toujours dans son sac une citation bien sentie, définitive,
qu’il assène avec emphase, comme une formule magique, fin mot et mot de la fin
de toute discussion possible. Ce jour là, il se contenta de Ernst Curtius, de Roland
Barthes et de Gustave Flaubert. Excusez du peu… Curtius d’abord, le
« grand » (voilà un adjectif dont il a plein la bouche, notre
« grand » Finkielkraut) philologue, qui remarquait en 1925 :
« La littérature joue un rôle capital dans la conscience que la France
prend d’elle-même et de sa civilisation. Il n’y a qu’en France où la nation
entière considère la littérature comme l’expression représentative de ses
destinées »[1].
Franchement, on m’excusera cette grossièreté, mais
mon père, mon grand père, mon arrière grand-père, dans leurs champs de fèves,
n’en avaient pas grand chose à fiche de « La » Littérature ; c’est sans doute pourquoi, ils étaient de si
tièdes patriotes, pressentant seulement, à chaque fois qu’il entendaient parler
de « nation » avec trop d’insistance, que l’on n’allait pas tarder à
les envoyer se faire trouer la paillasse.
Mais écoutons encore Finkielkraut, ajoutant, à
l’adresse de Le Bris : « C’était la langue, et c’était la langue par
la littérature. Et au moment où vous dites : « il faut que la langue
se délie de la nation », qu’est-ce qu’on constate en France ? On constate
que c’est la nation qui est en train de s’affranchir de la langue ». C’est
le moment de sortir du sac Barthes citant Flaubert, les deux « grands » auteurs ayant assumé la possibilité
que la langue cesse de vivre, c’est-à-dire, traduit-il abusivement,
« cesse d’être inspirée par la littérature, se rétrécisse, se rabougrisse
avec des tas de mots étrangers ». La langue est menacée ; le français
risque demain de disparaître englouti par les langues étrangères. Il suffit de
lire le dernier livre de Pierre Encrevé et de Braudeau pour savoir que ces
terreurs de l’an (deux) mille sont de pures idioties.
Mais justement, Finkielkraut attaque Encrevé, au
passage, qui a commis le crime d’avoir parlé de la vitalité et de la
richesse de la « langue des banlieues ». Ce qui le révulse, c’est, il le dit, la
perspective égalitaire, égalitariste adopté par le linguiste, dont il faut
pourtant rappeler ici à notre idéologue de la nation que s’il ne l’adoptait
pas, il ne serait plus un linguiste : « on ne fait pas de hiérarchie, on
ne dit pas qu’une langue peut être plus belle que telle ou telle autre ». Évidemment,
ce qu’il veut dire, c’est que sa langue d’abord (le français) et son idiolecte
à lui ensuite, le français compassé du bourgeois lettré producteur sur France
culture (c’est-à-dire grosso modo, à quelques négligences près, tout aussi bien
le mien) sont les plus beaux du monde ! Comme l'on dit dans les Pouilles « Ogne cciuccciu se vanta de lu raju sou », c'est-à-dire « Il n'est point d'âne qui ne se vante de son braiement ». Quant à « la langue des jeunes
des cités », ses caractéristiques, ses spécificités, ses liens étroits
avec le multilinguisme sur lequel elle est adossée, il n’en connaît rien et ne
veut bien sûr rien en connaître ; d’ailleurs elle n’est, pour lui, même
pas audible, redisant à l’occasion, pour la nième fois, que les émeutes de 2005
avaient été « aphasiques » et pleine de « vacarme
silencieux ». Il n’est de pire sourd que qui ne veut entendre.
C’est peu dire que cette façon de considérer un groupe humain, à travers ses manières de parler et sa culture, réduite ainsi à l’indigence, à l’insignifiance, voire même au néant de sens, est la pire des injures que l’on puisse lui faire, une injure d’une violence redoutable, à mon sens autrement plus grave que la destruction physique d’automobiles ou mêmes d’écoles (partant du principe qu’il est moins grave de casser des choses, même à fort potentiel symboliques, que de détruire ainsi la dignité des gens). Cette violence n’est pas étrangère à la manière, elle aussi extrêmement brutale, de rappeler aux écrivains francophones en mal d’émancipation leur dette à l'égard de ce contre quoi ils s’insurgent, c’est-à-dire, leur dette envers la colonisation. Le philosophe en appelle à un fait, indiscutable : « Il y a une antériorité, une durée, on ne peut pas éviter cette réalité que la littérature française est très ancienne et a produit d’immenses chef-d’oeuvres et que ces chef-d’oeuvres sont en danger, comme dit Barthes ». Inutile de rappeler ici que l’ancienneté de la littérature française est très relative, inutile de suggérer que ses « chef-d’œuvres » continuent à être lus et traduits dans le monde entier et ne sont guère en danger de ce côté là ; inutile, cela ne servirait à rien. Allez donc raisonner les prêcheurs d'apocalypse ; c'est à peu près impossible, tant ils désirent en fait eux-mêmes la destruction purificatrice de toute chose. Pour notre Savonarole, la corruption et le péril sont partout, et ici bien sûr, dans la prétention de délier le bien suprême, « La » littérature, de son « pacte avec la nation », comme le voudrait Le Bris et ses amis de toutes les couleurs. De la part d’auteurs francophones issus des ex-colonies, cela revient à une « non reconnaissance de dette » ! Qu'ils sont ingrats ces enfants envers la République coloniale qui leur a fait « le don » de la langue, et de quelle langue ! La question de l’ancienneté et de la valeur culturelle des langues minorées par la colonisation ne se pose évidemment pas : Finkielkraut veut bien reconnaître que « la colonisation, ça été l’oppression, la domination, l’exploitation, le racisme, mais ça été aussi le rayonnement de la langue française, et dire en français, comme le font Chamoiseau et d’autres, que cette présence a seulement été négative, c’est presque contradictoire dans les termes, parce que cette langue a permis que Chamoiseau écrive de grands livres ». Parce que sans la colonisation Chamoiseau n’aurait pas eu de langue, il serait sans doute resté dans un coin d’Afrique à ânonner un patois aussi indigent que celui des cités, le genre d’idiome dans lequel on n’a jamais écrit le moindre « grand » livre. Même si cela n’est pas dit, c'est là une conséquence obligée, nécessaire de l’argument selon lequel la langue de la colonisation « a permis » (comme si le véritable acteur de l’écriture était la langue même et non l’écrivain : Finkielkraut est très irrité de ce que Mayse Condé puisse affirmer « j’écris en Maryse Condé ») à l’ex-colonisé d’écrire de « grands » livres et de lui avoir même permis finalement, du fait de l’union substantielle de cette langue avec les principes républicains, de s’affranchir de la colonisation elle-même. L’affranchissement par la littérature méritait bien le sacrifice d’un peu d’esclavage, non ? Ah ingrats, ingrats enfants des colonies !

« La langue française, c’est la
France »
Jean-Marie Borzeix interpella
Le Bris en adoptant une position tout aussi nationaliste, et une conception de
la nation qui semble même (j’en fus très étonné) assumer un caractère racial
alors qu’il faut reconnaître que sur la question de la langue, sa position est
plus libérale que celle du « philosophe » : « La langue est
un élément fondateur de la nation, avec la race peut-être, le territoire, avec
la mémoire… Souvenez-vous de ce que Braudel disait jusqu’à sa mort : la langue française, c’est la France ;
la France c’est la langue française »[2]. On
entendit alors Le Bris, dont la voix était couverte par ce cocorico assourdissant,
manifester son désaccord en marmonnant : « c’est peut-être que je
suis Breton... ». J’eusse aimé qu’il eût parlé plus fort, cela aurait pu
être – qui sait ? – l’occasion
d’évoquer au moins une fois au cours de l’émission les langues régionales. Tant
pis… Borzeix n’entendit pas et poursuivit, reconnaissant qu’il « peut y
avoir plusieurs langues. Je suis très frappé, ajouta-t-il, par ce que dit
Boualem Sansal : il dit « mon pays est fait de plusieurs langues qui sont
les miennes ! », il dit
« notre langue française ». Je ne vois pas ce que serait un pays dont
le rapport n’existerait pas entre langue et nation. Que serait le Québec sans
la langue française ? que serait la Wallonie sans la langue française ? Je ne
vois pas. C’est une abstraction ».
Ces déclarations sont très intéressantes :
1- parce que, ce qui est reconnu légitime pour un
écrivain algérien (avoir plusieurs langues, dont il peut dire qu’elles sont les
siennes) est exclu pour un écrivain français de France. Borzeix ne dirait sûrement
pas, lui qui se vante de ses racines limousines, « mon pays est fait de
plusieurs langues toujours vivantes qui sont les miennes ! », sinon il
aurait depuis longtemps intégré les langues régionales aux francophonies de
Limoges. Il a certes volontiers reconnu, au cours de l’émission, que bien des
jeunes immigrés, en France même, sont des bilingues, qui s’ignorent (« dans
les banlieues il y a des jeunes qui sont francophones sans le savoir, ils ont
hérité d’autres langues, maternelles ou d’usage »), et qu’il faudrait que
l’école valorise cette richesse. Formidable. Mais comment ? hé bien en
leur enseignant « la littérature francophone ». Nous voilà rassurés,
il ne s’agit certes pas de reconnaître ces autres langues en elles-mêmes,
certes pas, surtout pas (il n’a jamais évoqué l’enseignement des langues de
l’immigration), mais seulement à travers le prisme de la francophonie. De la
même façon, lors de sa discussion du livre d’Encrevé et Braudeau, parue
récemment dans Le Débat, Borzeix se
fait l’apôtre du multilinguisme, contre l’enseignement systématique de
l’anglais (qu’Encrevé considère comme nécessaire, mais non certes comme devant
être exclusif)[3]. Il déplore que
« dans nos lycées, l’allemand, l’italien, l’arabe, le chinois, le russe..
soient désormais ravalés au rang de langues rares à cause de l’hégémonie de
l’anglo-américain » (p. 149). « Rares » est un euphémisme
(rares, à part les deux premières, elles l’ont toujours été dans nos écoles) ; force est
de constater qu’elles disparaissent purement et simplement et que l’offre scolaire se rétrécit comme
une peau de chagrin… et l’anglais a bon dos ! Mais surtout, il est
significatif que les langues prises en compte soient les langues considérées
comme les plus nobles dans le palmarès des valeurs culturelles, et qu’elles
sont appréhendées indépendamment de la présence effective des langues de
l’immigration véritablement parlées (par exemple « arabe » veut dire
ici, j’en suis sûr, arabe classique, « chinois », chinois mandarin…),
qui est cette richesse dont il ne propose l’exploitation que par le biais de la
francophonie. Évidemment, il n’a pas le moindre mot pour les langues
régionales, et fait exactement comme si elles n’existaient pas, malgré
l’existence des (trop rares certes) structures d’enseignement bilingues dans le
public et dans le privé. Là encore, il est manifeste que francophonie, hélas ne
rime guère avec polyphonie, c’est-à-dire avec une reconnaissance effective de
la diversité linguiste. J’admets que par
rapport à la position de type Finkielkraut – levée des couleurs, adoration
des classiques et prosternation devant la langue unique – il y a un léger
progrès… mais enfin, on est encore loin du compte…
2- parce qu’il reconnaît la légitimité pour le
Québec et la Wallonie de se définir comme des nations (langue française
oblige !), et donc en principe, il ne saurait s’opposer à ce que la
Bretagne, la Corse, l’Occitanie, le Pays Basque en fassent de même, au nom de
leurs langues respectives et respectables. On ne peut pas être nationaliste
pour soi tout seul ! Mieux, dans l’article en réponse au livre d’Encrevé
et Braudeau, il va jusqu’à écrire : « N’est-il pas légitime pour un
État de vouloir protéger l’usage d’une langue nationale, l’usage d’une ou plusieurs
langues minoritaires, de maintenir des accès libres et égalitaires à sa propre
culture ? » Ne croirait-on pas qu’il prend ici fait et cause pour les
langues minoritaires partout, et donc aussi en France ? On se tromperait,
il ne veut par là qu’affirmer la légitimité des langues minoritaires reconnues
comme des langues nationales et en fait la légitimité des mesures prises en
faveur du français en France (évidemment contre l’anglais, mais aussi contre
les langues minoritaires) et dans les pays où le français est présent comme
langue minoritaire : « Sans la loi 101, le Québec n’aurait pas
sauvegardé sa langue et Montréal serait une ville de plus en plus anglaise
parlant français en cachette » (p. 148). Hé oui ! Jean-Marie Borzeix
a bien raison ; sans loi en notre faveur, mais au contraire avec un article
constitutionnel utilisé contre toute velléité d’affirmation publique des
langues régionales, nous en sommes effectivement réduits à parler occitan et
breton en cachette, c’est-à-dire sans aucune reconnaissance, légitimité et aide
publiques.
Le français langue africaine
Quant au marin Le Bris, ardent promoteur et
défenseur de la catégorie de « littérature monde » d’expression
française, rejetant la notion de francophonie et les épousailles de la langue
avec la nation, il fut fortement balloté et fit face à gros grain. C’est peut-être la raison pour
laquelle il concéda, hélas, l’essentiel à ses objecteurs. Le problème avec
cette expression de littérature-monde, dont il reconnaît ce qu’elle a de vague, c’est qu’elle est
contradictoire : elle me semble en effet nécessairement polyglotte et non
française, le monde se dit dans la pluralité des langues, et s’il est tout à
fait louable de défendre la littérature d’expression française des ex-pays
colonisés encore sous-estimée, il me paraît par contre très discutable de le
faire si l’on ne prend pas de manière claire nette et précise fait et cause en
même temps pour les autres langues de ces pays et bien sûr de la France
elle-même, comme langues de culture tout aussi capables de porter une
littérature que le français. Or dans son propos, il n’en fut pas question…
Surtout, lorsque Finkielkraut affirma qu’il fallait « prendre acte de la
crise, du désamour de la langue, de la violence faite à la langue » en
renvoyant aux pages clicheteuses des Carnets
d’un francophone, il jura (« nom d’une pipe ! ») qu’il était
« d’accord avec ça ». « ça » : le mythe du
déclin, de la décadence du français… seulement, ajouta-t-il, les responsables de
cette situation ne sont pas les jeunes des banlieues, mais les écrivains français,
dont il trouve la littérature d’une pauvreté extrême… Je ne suis pas en mesure
de discuter le constat, tout en ayant la certitude qu’il pourrait l’être ;
par contre l’idée que la mauvaise qualité de la littérature puisse avoir pour
effet une détérioration de la qualité de la langue parlée elle-même, non
seulement me paraît reposer sur des présupposés que l’on devrait commencer par
interroger (quels sont les critères de la qualité, aussi bien pour la langue
littéraire que parlée, et quelles sont les preuves de la perte ou détérioration de
la qualité ?[4]), mais me semble revenir à
octroyer aux écrivains un pouvoir sur la langue qu’ils n’ont pas et, grâce au
ciel, n’ont jamais eu et n’auront jamais.
Tout à la fois, je sais gré à Le Bris de m’avoir
fait découvrir l’article d’Achille Mbembé, « Francophonie et politique du
monde », paru, en réaction au fameux manifeste, sur le blog d’Alain
Mabanckou, auquel il renvoya pour défendre l’idée que le français est devenu
aussi – et à plein titre – une langue africaine.
Les analyses de l’auteur
de l’ouvrage intitulé De la Postcolonie,
professeur d’histoire et de sciences politiques à Joanesburg sont tout à fait
pertinentes, qui visent à montrer que l’idéologie linguistique dominante chez
les élites françaises, dont Finkielkraut et Borzeix représentent deux versions
complémentaires, est sur certains points étrangement proche des positions
nationalistes panafricaines.
Selon le discours panafricain (Mbembé cite les
noms de Paulin Hountondji et de Ngugi wa Thiong’o) « les langues
européennes parlées en Afrique seraient des langues étrangères imposées par la
force à des populations défaites et soumises. Elles représenteraient de
puissants facteurs d’aliénation et de division ». De sorte que
« l’émancipation culturelle ne serait guère possible sans identification
totale entre langues africaines, nation africaine et pensée africaine ».
Certes « on ne saurait nier les pouvoirs de la langue, notamment lorsque
ces pouvoirs s’exercent dans un contexte de rencontre imposée, d’expropriation
et de dépossession, comme ce fut le cas sous la colonisation. De fait, il y a
toujours, dans ce genre de situations, un équivalent linguistique du « pouvoir
du sabre » (razzias et destructions, tortures, mutilations, épurations et
profanations) ». Mais il n’en demeure pas moins que le français, comme
ailleurs l’anglais, ont fait l’objet d’une appropriation pleine et
entière : il est devenu une « une langue africaine à part
entière ». Plus encore, Mbembé affirme que « loin d’entraver le
pouvoir de figuration des langues autochtones ou de le piéger, ces dernières ont tiré profit du procès d’indigénisation du français. De cet entremêlement
est en train de naître une culture baroque caractéristique des grandes
métropoles africaines ». Ce n’est pas à mes yeux, la partie la plus claire
ni la plus convaincante de l’exposé : « baroque » est un concept
fourre-tout dont Pierre Charpentrat nous a appris depuis longtemps à nous
méfier[5],
d’autant plus que l’auteur ajoute que, sur le plan linguistique, le baroque ici
est défini comme « un processus de transformation figurative impliquant,
de nécessité, une relative déperdition, une dissipation, voire un
obscurcissement de la langue originaire ». Si baroque veut dire, que les
langues autochtones disparaissent assimilées par un français qui lui-même
s’« africanise », la perte de ces langues me semble fort dommageable,
et je serai le dernier à m’en réjouir au nom d’une prétendue esthétique
baroque, mais sans doute l’auteur a-t-il voulu dire autre chose, qui
ajoute : « Cette dissipation a cependant lieu au sein d’un
foisonnement des objets, des formes et des choses. Voilà pourquoi, sur un plan
culturel, le baroque rime, non pas avec la production mimétique et l’aliénation
comme tend à le faire croire le discours du nationalisme culturel, mais avec
vraisemblance, véri-similitude, onomatopée et métaphore ». La seule
juxtaposition de ces concepts a elle-même, en effet, quelque chose de
« baroque »...
Là où Mbembé m’a
convaincu, par contre, c’est en montrant que « le discours officiel
français sur la langue française présente des similarités avec celui des
nationalismes panafricains ». En effet, la France, mal décolonisée,
« continue de promouvoir une conception centrifuge de l’universel
largement décalée par rapport aux évolutions réelles du monde de notre temps.
Elle fait, aujourd’hui, l’expérience d’un blocage culturel. L’une des raisons
de ce blocage est que le français en France a toujours été pensé en relation à
une géographie imaginaire qui donnait à ce pays l’illusion d’être le « centre
du monde ». Au cœur de cette géographie imaginaire, la langue française était supposée véhiculer, par
nature et par essence, des valeurs universelles (les Lumières, la raison et les
droits de l’homme, une certaine sensibilité esthétique, un certain esprit de la
méthode) ». Or, « dans ce mouvement, ni l’Autre, ni le Monde
n’existent point ». L’autre raison du blocage « c’est la totale
identification de la langue française et de la république française. Les noces
de la république et de la langue sont telles que l’on pourrait dire : la langue
n’a pas seulement créé la république (l’État). La langue s’est elle-même créée
au travers de la république. Dans un acte de transsubstantiation, la république
s’est déléguée elle-même dans un substitut, la langue française, qui la
représente et la prolonge. Du coup, parler ou écrire le français dans sa
pureté, c’est, essentiellement, dire non point le Monde, mais sa nationalité,
sa race et son ethnie. D’où la difficulté pour le Français moyen de prendre au
sérieux le français des non-Français, voire les institutions telles que la
Francophonie ; ou encore de penser que la littérature de langue française
écrite par des non-Français fait partie de son patrimoine culturel. »
Enfin, ajoute-t-il « ce rapport métaphysique à la langue s’explique
lui-même par la double contradiction sur laquelle repose
On m’excusera d’avoir cité
ci longuement cet article, qui mérite d’être lu en entier et in situ, mais il me semble produire la
critique la plus efficace qui soit des adversaires de Le Bris, mais aussi de Le
Bris, lui-même, avec cette idée de Littérature monde française, dans laquelle
se rejoue le paradoxe et la tension d’un universalisme qui se dit en une langue
particulière, centrée sur Paris, s’il est vrai que l’on attend de Paris même
qu’il reconnaisse, par des prix et des récompenses, la littérature d’expression
française produite aux quatre coins du monde. Si la culture francophone (sans
notion de francophonie) est structurée et fonctionne dans des réseaux multiples
qui ne font que traverser la France sans s’y arrêter, qu’a-t-elle besoin de
Paris ? Francophones, encore un effort, foutez-vous de Paris ; de
toute façon, quand Paris s’apercevra que les choses importantes, y compris en
français, se passent ailleurs, il sera trop tard pour la ville lumière,
c’est-à-dire que son avis n’intéressera plus personne, et qu’elle aura perdu sa
domination symbolique sur la langue. Mais ne rêvons pas, nous n’y sommes pas
encore !
Jean-Pierre Cavaillé

Superdupont de Godlieb, encore (on ne s'en lasse pas)
[1] Ernst Robert Curtius Essai sur la France, traduit de l'allemand par
J. Benoist-Méchin, avant-propos de François Ewald, éd. de l'Aube Éd. de l’Aube,
1990.
[2] C’est cette seconde version
qui est la véritable expression utilisée par Braudel dans un entretien avec
Michel Kajman paru dans le Monde les
24-25 maris 1985, où l’historien défend cette conception de l’union mystique
entre la nation française et sa langue unique et une vision politique
ultra-centralisatrice.
[3] « Pour prolonger la
conversation », Le Débat, n°
144, mars-avril, 2007.
[4] Voir en particulier
l’ouvrage collectif intitulé La qualité de la langue ? le cas du français,
Paris, H. Champion, 1995 et en
particulier la postface problématique de Jean-Michel Eloy.
[5] Pierre Charpentrat, Le Mirage baroque, Paris, Éditions de Minuit, 1967.
12 novembre 2006
Combi / Peirat : Eschantits
Las boinas lo long de la via se boteren en marcha[1]

Bernard Combi est une présence phénoménale, une voix énorme, une force qui avance.
Son cd, Eschantits, réalisé avec Olivier Peirat, que nous étions au moins quelques dizaines à attendre impatiemment, est enfin paru ; il est beau à voir, à lire et plus beau, bien plus beau à écouter. Qui ne connaît pas encore Combi est tout de suite saisi – c’est le mot – par la puissance et la chaleur du timbre, la générosité, la tendresse, la sensualité de la voix, la force, le rythme de la diction ; toute la sorcellerie vocale du grand chamane limousindien. La musique de Peirat fine, raffinée même, pourtant simple, évidente et efficace creuse son propre espace quelque part entre les airs traditionnels du limousin, l’orient, du luth arabe et de la darbouka, l’art des troubadours, une pointe de blues, mais pourtant sans mélange, sans juxtaposition, le contraire de la world soup music, seulement de l’essentiel, presque de l’art minimal, qui ménage de longues plages méditatives et de grands moments de lyrisme où se dépense l’énergie accumulée du désespoir, qui est le sort du limousindien d’aujourd’hui et de toujours. Disons que dans sa version contemporaine ce désespoir se vit, presque fatalement, dans le destin de la langue, dont on ne dira pas qu’il est scellé, parce que justement on ne veut pas donner raison, on ne donnera pas, jamais, raison à nos fossoyeurs : de dedans la tombe encore, le chant du chamane empoisonnera l’atmosphère des maisons de caractère à charrettes encombrées de pots de fleurs, des villas clinquantes aux portails télécommandés et des lotissements blêmes à barbecue et portique. Les eschantits sont voués à réapparaître, tant qu’il y en aura un, ou une, pour détourner sa tête du lampadaire et plonger ses yeux dans la nuit. Les eschantits, ce sont les ardents, « sorte de météores ignés, formés des exhalaisons sulfureuses qui s’élèvent dans les lieux marécageux » dit le dictionnaire. « Feux follets » est le terme commun en français, mais il correspond mal à cette idée d’incandescence évanescente, de reviviscence née du bourbier. Combi, lors d’un concert, a dit un jour (j’y étais) que l’on ne devrait pas lever les yeux pour parler des morts, mais regarder plutôt vers le bas : « et si tout venait d’en bas, du magma ? ». C’est sur cette terre chargée d’eau et de vieux chagrins, de sueurs perdues, d’humeurs sombres, de foutre et de mauvais vin, de toutes les vieilles misères des vieux morts, de toutes les misères nouvelles des nouveaux morts, c’est sur elle que Combi pose son oreille, c’est de ce magma qu’il tire l’énergie et les éclats de sa voix erratique.
Les textes, bien sûr en limousin (on trouvera la traduction en français et en anglais), sont tous d’une grande beauté et forment un ensemble parfaitement cohérent. A qui veut « achever d’entrer », le cd ouvre une à une les portes de la langue et de la culture populaire et/ou savante de l’aire limousine. Le fond est constitué des chants traditionnels revisités avec l’intensité dont Combi est capable, et ce pas de côté, qui fait saisir toute l’amertume du cocu (L’autre jorn me maridei), toute la difficile sérénité de Piti Piare sur lequel s’acharnent les avanies domestiques (Me vòle pas faschar), toute la rudesse (et l’esprit) du sexual intercourse d'un moissonneur et d'une bergère (De medre me’m tornava), toute la fantaisie, la poésie des improbables épousailles du coucou et de l’hirondelle (Lo cocut e l’irondela) et de la belle, surréelle chanson énumérative qui est peut-être le sommet de l’album (Que donarai-ieu a ma mia ?). Comme les cailloux du poucet dans le grand bois, le cd est ponctué de perles de dau Melhau, déclamées par Combi à claire voix : « Faguet talament freg, ’quela annada, que ’lumeren lo fuec per Sent-Jan » (« Il fit si froid cette année-là, qu’on alluma le feu pour Saint-Jean »), « Queu buòu, amoros coma era, auria fach portar las bans a tot un tropeu de vachas » (« Ce taureau, amoureux comme il était, aurait fait porter les cornes à tout un troupeau de vaches »)[2].
Combi fait aussi sa place à l’un de ses propres Chants de bada-luna[3] et à un poème de Paul-Louis Grenier. Pau-Lois Granier (1879-1954) est un poète majeur, fréquenté régulièrement par Combi et dau Melhau, qui l’a publié, et il vaut la peine de donner ici le texte mis en musique par Peirat et Combi : « Escotas, a pè de la còla,/ un trin que redòla ;/ aqueste trin que fai/ lo bruch de mar/ e que sembla prés/ de passar/ e corre coma/ un estindòla/ ambe daus marmus/ umans,/ pòdes l’aspitar cent ans ;/ es una esclusa/ que reviscòla tos jorns malastrats,/ es una esclusa que redòla/ tos espers nejats »[4].
Le cd contient enfin un extrait du grand petit livre de Gisèle Chrétien, Un paisan lemosin dins las annadas 50, texte de mémoire apparemment modeste sur le grand-père des monts de Blond, où le récit prend tout à coup une épaisseur lyrique et même proprement métaphysique (si l’on veut utiliser un gros mot), à dix mille lieux de la déploration complaisante des paradis perdus de l'agriculture. Et dire que Melhau donnait, oui, offrait gratuitement aux visiteurs ce livre mal vendu pour la réception des vingt ans de sa maison d’édition ! Jugez pourtant de la qualité du texte choisi et lu par Combi, servi par une improvisation musicale de Peirat : « Saber, quela espessor que l’i ’via dins l’aer, quand la sopa fumava, quelas ombras dins lo brun, sus, denaut la clardat redonda de la lampa, quitament la « lumiera », pendilhada aus traus mai son pès coma un cuer de ganhon, a meitat chamin de la taula, quelas votz que sautavan de’n pertot, de l’estelon que purava, dau topin que siblava, de la teulada que crasenava, quo era los signes de ’na preséncia, que menet dau breç a la tomba, sens que zo sauguessan, tant de generacions de paisans, que lor balhava la man d’un biais, e la miseria de l’autre, e que se’n es ’nada, creiriatz, coma la miseria de dins lo temps, per laissar la plaça a ’n’autra miseria, e a la television, saver s’avem ben fach de la tuar ? Saber si l’avem tuada ? »[5]
Mais l’homme n’est jamais content de ce qu’il a ; ce cd à peine écouté le voilà qu'il se prend à désirer, à réclamer, à exiger au plus vite la parution d’un autre : celui de Tras, où Combi, déchaîné, se mesure à la magnifique contrebasse, libre, virtuose, inventive de Dominique Bénété. Une chose inoubliable. Ceux qui ont assisté aux concerts peuvent en témoigner.
JP C
Voir les vidéos "pirates" de Combi et Peirat de Gilbert Brun et Franck Galmiche sur You Tube
[1] « Les bornes le long de la route se mirent en marche », Jan dau Melhau, extrait dit dans le cd, de Òbras completas, edicions dau Chamin de Sent Jaume. Le cd peut-être commandé directement à l'Institut d'Etudes Occitanes du Limousin ieo.lemosin@free.fr
[2] Dans les mêmes Òbras completas.
[3] Ces poèmes sont très intéressants, ils sont aussi publiés aux éditions dau Chamin de Sent Jaume : ils ont pour moi une saveur beat generation, version limousine, évidemment.
[4] « Tu écoutes au pied de la colline, un train qui roule ; ce train qui fait le bruit de la mer et qui semble près de passer et courir comme une étincelle avec des murmures humains, tu peux l’attendre cent ans ; c’est une écluse qui ressuscite tes jours malheureux, c’est une écluse qui roule tes espoirs noyés »
[5] « Savoir, cette épaisseur qu’i y avait dans l’air, quand la soupe fumait, ces ombres dans le sombre, là-haut au-dessus de la clarté ronde de la lampe, la lampe même, la lumière, pendue aux poutres avec son contrepoids comme un cœur de cochon, à mi chemin de la table, ces voix qui sortaient de partout, de la bûche qui pleurait, de la marmite qui sifflait, du toit qui craquait, c’était les signes d’une présence invisible, qui venait peut-être du commencement des temps. Savoir, cette présence qui mena du berceau à la tombe, sans qu’elles le sussent, tant de générations de paysans, qui leur donnait la main d’un côté, et la misère de l’autre, et qui s’en est allée, croirait-on, comme la misère d’autrefois, pour laisser la place à une autre misère, et à la télévision, savoir si nous avons bien fait de la tuer ? savoir si nous l’avons tuée ? », Un paisan lemosin dins las annadas 50, Meuzac, edicions dau Chamin de Sent Jaume, 1984, p. 24-25.
14 octobre 2006
fragments d'une histoire souverainiste de la langue française
L’évocation de notre seule, unique, universelle, divine langue nationale, comme on a déjà eu maintes fois l’occasion de le constater, autorise toutes les inexactitudes historiques, toutes les absurdités linguistiques, tous les délires idéologiques nationalitaires[1]. Nous en avons eu un nouvel exemple le 9 octobre, dans l’émission de Patrice Gélinet, 2000 ans d’Histoire. Il faut dire que l’invité était le député souverainiste Paul-Marie Coûteaux venu présenter son dernier opus : Être et parler français, Perrin, 2006. Evidemment, connaissant les positions idéologiques du monsieur, député européen sur la liste du Mouvement Pour la France de Philippe de Villiers, on pouvait s’attendre à une totale absence de rigueur historique. Il est plus étonnant que Gélinet, censé tout de même faire une émission d’histoire n’ait, à aucun moment, esquissé la moindre critique ; il s’est plu, au contraire, à renchérir sur les élucubrations de son invité.
Coûteaux ne fait en effet nullement oeuvre d’historien, ni – encore moins – de linguiste, mais défend une thèse idéologique selon laquelle l’unicité de la langue fait la nation décrétée par la loi, dans l’optique de renforcer encore l’appareil législatif en faveur du français et contre l’usage de toutes les autres langues sur le territoire national. Gélinet est manifestement sur la même longueur d’onde, puisqu’il déclare, au cours de l’émission, comme s’il s’agissait d’une évidence, d’un point de départ, que « toutes les nations du monde se font autour d’une langue » : ineptie qu’il est nul besoin de chercher ici à réfuter (il suffirait d’énumérer les nations plurilingues).
Certes, quand notre député dit que la question linguistique est politique et que le sort d’une langue est lié à la volonté politique, on ne saurait lui donner entièrement tort, quoique l’affirmation selon laquelle « une langue est très malléable par la politique et très accessible par la loi » préjuge beaucoup des capacités d’intervention des pouvoirs politiques sur les langues. Il serait trop long de recenser, en France comme ailleurs, les réformes linguistiques décrétées par les pouvoirs établis et ayant lamentablement échouées, à commencer, en France, par l’écrasement des « patois », qui ont résisté tout de même à deux bons siècles de persécution culturelle. Ne fut-il pas longtemps interdit de parler publiquement le catalan en Catalogne ? Les exemples sont myriades : on ne s’étendra pas…
Mais quand Coûteaux nous explique que les rois ont lutté contre le latin (ce qui en soi mérite bien des bémols, l’édit de Villers-Cotterêts ne concernait que le seul domaine du droit et de l’administration, et les rois n’ont jamais, pour autant que je sache, empêché l’enseignement, la pratique et la publication du latin) par souci de la « démocratie », il est bien difficile de ne pas rire. En effet, affirme-t-il sans sourciller, le « bilinguisme est une atteinte à la démocratie ». Certes, le peuple ne parlait pas latin, mais on pourrait faire remarquer qu’une réelle démocratie, en pareil cas, consisterait à donner accès au bilinguisme à tout un chacun, ce qui n’était certainement pas à l’ordre du jour sous l’Ancien Régime ! Ce qui n’était pas à l’ordre du jour, évidemment, c’était d’abord la « démocratie », dont on ne nous fera jamais croire qu’elle était un objectif politique de la monarchie, et affirmer que les rois en choisissant le français ont choisi « la langue du peuple » est une imbécillité, pour la simple raison qu’une grande partie du « peuple » ne parlait ni latin ni français. Le français fut d’abord la langue de l’hégémonie politique et culturelle des élites de l’Île-de-France sur l’ensemble du territoire national, et non pas certes la langue du peuple promue par de bons rois contre le latin, langue de l’Eglise, qui selon Coûteaux – il ne s’embarrasse pas de détails –, était perçu par nos monarques comme la langue d’« une puissance étrangère » (n’aurait-il jamais entendu parler de quelque chose comme d’une « Eglise gallicane », anti-romaine et pourtant très attachée à son latin ?). Il évoque bien, au passage, une résistance du « patois » à l’expansion de la langue française, mais que la royauté, selon lui, avait largement brisée, s’il est vrai qu’il fait de la diffusion du français sur tout le territoire (Gelinet appelle cela « unification des patois », car le français unifie les patois en les supprimant, comme chacun sait) la condition même de possibilité de la Révolution. Ce n’est pas entièrement faux, mais il faudrait immédiatement corriger et ajouter que la Révolution, pour beaucoup de ses acteurs, s’est faite aussi dans ce que Coûteaux appelle justement les « patois ». On peut d’ailleurs noter qu’en utilisant uniquement le terme méprisant et méprisable de « patois » les deux interlocuteurs n’ont évidemment pas à prendre en considération une situation de trilinguisme (latin/français/« patois »), car « patois » n’est bien sûr pas « langue » et la notion de bilinguisme peut ainsi être réservée au seul rapport latin/français. Dans cette épopée de la marche conquérante et glorieuse du français, le « patois », à aucun moment, n’apparaît positivement comme une langue, un vecteur de culture, mais seulement comme une « résistance » (selon le mot de Gélinet) transitoire à l’avènement du français.
Il y aurait bien d’autres choses à relever dans cette contribution à deux voix au monument linguistique national. Je me contenterai seulement d’une merveilleuse comparaison avec l’anglo-américain à propos de la « codification ». Il s’agit d’un hymne à l’Académie française, garante de la fixité et par là (selon Coûteaux) de la pérennité du français : « Il y a, nous explique-t-il, un énorme avantage à la codification : la langue ne bougeant pas, elle se transmet […] à la différence de l’anglais. Je vous signale que l'anglais et l'américain plus encore, et c'est une énorme faiblesse de l'anglais, qui me fait dire que l’américain finira très mal le XXIe siècle : la langue anglaise ne cesse pas d'évoluer. Les textes écrits en Angleterre en 1910, des romans, doivent aujourd'hui être traduits en anglais contemporain, parce que la langue est beaucoup plus malléable, elle n'a pas eu l'Académie française. Le résultat c’est qu’elle subit une scissiparité, il y a plusieurs américains et que cette langue est encore plus en danger que le français… » Là aussi, il n’est guère besoin d’un réfutation ; affirmer qu’une langue est amenée à disparaître plus vite qu’une autre parce qu’elle évolue plus, plus vite et produit des variantes, ne repose sur aucune donnée scientifique. Il est de la nature des langues d’évoluer, de se transformer et donc en effet, si l'on veut, de mourir (mais évidemment, ce n’est pas la même chose de mourir comme le latin qui meurt en devenant autre chose, et de mourir par décret politique, comme Coûteaux sans aucun doute désire le voir pour tous les « patois » indésirables et toutes les langues d’ailleurs qui font obstacle à la marche royale du français), et ce n’est pas l’Académie française qui pourra empêcher les transformations inéluctables du français. Muséifier la langue, l’embaumer, la sanctuariser n’est pas en assurer la pérennité ; déjà dehors, dans les rues et mêmes dans les écoles (voir Entre les murs, de François Bégaudeau) on parle de toute façon autre chose, depuis longtemps !
Ce qu’il faut dire enfin et surtout, c’est que Coûteaux, comme tous les souverainistes de droite, de gauche ou républicains ont surtout une position politique absolument contradictoire en matière de langue, une contradiction aveugle à elle-même tant elle est prise dans l’idéologie nationalitaire. Ils s’insurgent contre toute mesure en faveur des langues minoritaires, au nom de l’indivisibilité républicaine, dont ils sont si peu sûrs, qu’ils estiment foncièrement nécessaire qu’elle soit garantie par l’unité et l’unicité linguistique. Ainsi Coûteaux et ses petits camarades se sont-ils élevés avec la plus grande véhémence contre la charte européenne des langues minoritaires « menace contre la République » selon le titre du texte qu’ils ont signé et qui dit notamment : « Ils [les signataires] estiment que la Charte est en complète contradiction avec la tradition républicaine parce qu’elle méconnaît l’unité du peuple et du territoire français et qu’elle est contraire au principe d’égalité entre les citoyens »[2]. C’est-à-dire que, selon cette conception de la République, la reconnaissance de toute spécificité, particularité culturelle et linguistique sur le territoire national est une mise en cause de l’unité territoriale et de l’égalité entre les citoyens et doit comme telle être proscrite. Même si ces différences existent, il faut faire comme si elles n’existaient pas, voire s'acharner à les supprimer, ou du moins en interdire entièrement toute expression publique, afin que tous les citoyens français, ne parlent, n’écrivent et finissent par ne plus penser qu’en français, afin de communier dans une seule et même idéologie nationalitaire. On a là affaire, me semble-t-il, à une dérive radicalement anti-démocratique et de fait totalitaire (contrôle linguistique et culturel total de la société civile par l’État centralisé). Cela est assez effrayant, si l’on y songe, mais on n’y songe guère, car ce projet, depuis la Révolution française, a acquis une sorte de légitimité idéologique, qu’il est très difficile de remettre en cause, tant elle est ancrée désormais dans les esprits. Par contre les mêmes considèrent absolument légitime, au nom sans doute de « l’exception française », que les minorités francophones à l’étranger bénéficient d’un statut public d’égalité avec la langue dominante des pays concernés, c’est-à-dire un statut de « langue officielle », d’enseignement, etc. etc. Plus, ils encouragent vivement les séparatismes. On se souvient du « vive le Québec libre ! » de De Gaulle, hé bien notre Paul-Marie Coûteaux a fait parler de lui, pas plus tard qu’en 1999, en déclarant en Belgique, lors d’un rassemblement de « rattachistes » wallons : « la Wallonie manque à la France ! ».[3]
Voilà à quelles grossières contradictions conduit le nationalisme exacerbé, voilà de quel cortège de mensonges, de faussetés historiques et d’arguments de mauvaise foi il s’entoure. La foi nationale l’exige : credo quia absurdum est (« je crois parce que c’est absurde ») disait Tertullien.
JP C

Linogravure de Roland Cros
[1] Voir sur ce blog : Quand l’Académie refait l’histoire.
[2] http://notre.republique.free.fr/languespet.htm
[3] Voir le texte très intéressant de Philippe A. Steinmetz : http://www.breizh.info/breizh/sections/culture/www/view