25 septembre 2011

La souffrance de Claude Alranq est aussi la nôtre

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Lo Camel de Besièrs


La souffrance de Claude Alranq est aussi la nôtre

 

 

Il y a quelques jours, je participais à l’université de Montpellier à une journée d’études sur les écritures mixtes occitan / français au XVIIe siècle. Nous travaillions sur une pièce du corpus connu sous le nom de Théâtre de Béziers, intitulée Histoire de Pepesuc, datée de 1616 et attribuée à un mystérieux avocat Bonnet.

Pepesuc est le nom d’une statue qui se trouvait à l’entrée de la rue centrale de la ville, rue Française. Selon la légende, Pepesuc était un capitaine qui avait à lui seul empêché les Anglais de pénétrer dans la rue lors de la prise de la ville. Cette pièce, comme les autres du recueil, fut composée pour les réjouissances de la fête de l’Ascension. Des intervenants rappelaient les études des folkloristes et des anthropologues qui montrent que c’est dans ces pièces du Théâtre de Béziers et leur préface que l’on trouve la première mention d’éléments qui allaient devenir centraux dans les traditions biterroises : la Galera et lo Camel, présentés pourtant en ces textes comme de très anciennes traditions.

A ce point de nos discussions, un homme prit la parole. Il voulait apparemment défendre la thèse de l’ancienneté de ces traditions déjà au XVIIe siècle, peut-être sous d’autres formes, avançant comme postulat – qui me parut tout à fait sensé – qu’une tradition ne se développe jamais que sur un terrain déjà préparé. Nous devions savoir que les archives laissées par les élites lettrées sont lacunaires et le plus souvent dissimulent ou trahissent la parole populaire. Il parlait d’expérience, disait-il, pour avoir vécu dans sa chair, quatre décennies durant, l’extrême difficulté de porter au théâtre une parole populaire occitane, en bute à l’ostracisme, au mépris, à la préférence servile de la plupart des élus pour les productions homologuées à Paris. Il était occupé à monter à Béziers un spectacle réactualisant la figure de Pepesuc, confronté à mille problèmes et mille questions concernant la revitalisation de la tradition dans le contexte contemporain et l’usage public de la langue, toujours plus difficile. Nous autres, en devisant gentiment sur la littérature occitane du XVIIe siècle, en nous en tenant benoitement aux archives écrites, ipso facto nous nous mettions clairement du côté de l’étouffoir et de la censure. Son expérience, ses douleurs, ses blessures, lui rendaient accessibles ce que nos archives taisaient et ce que notre condition d’universitaires replets nous interdisait d’appréhender.

Il parla longtemps, d’abord posément, enchaînant avec éloquence de longues périodes mais, à chaque reprise, le ton montait d’un cran, il devenait véhément, sa voix se faisait plus forte, plus tendue, enfin au plus proche du cri, exhibant une immense souffrance et autant de colère, sans pourtant dévier de son but, qui était principalement la dénonciation de la compromission des élites occitanistes dans l’étouffement de la culture et de la langue occitanes.

Je dois préciser tout de suite que les mots que je viens d’utiliser jusqu’ici sont les miens, non les siens, dont j’ai bien saisi le sens, je crois, mais que je n’ai pu retenir, un peu inquiet de la tournure accusatoire et surtout proprement dramatique que prenait l’intervention. Il rectifiera lui-même s’il le souhaite. Car je ne voudrais ici d’aucune façon trahir sa parole et caricaturer ses propos.

Cet homme, que je n’avais jamais rencontré personnellement jusque là, n’était autre que Claude Alranq, l’un des plus importants, sinon le plus important metteur en scène d’expression occitane vivant, fondateur du Teatre de la Carriera, qui joua un rôle proprement historique, auteur d’une multitude de pièces où la langue est toujours présente. Il a en outre publié récemment un livre sur les animaux totems des fêtes du sud, où le chameau de Béziers est bien sûr présent (Les Animaux de la fête occitane. Les Totems Sud de France, Éditions du Mont, Cazouls-les Béziers, 2008).

J’ai essayé, maladroitement, de lui répondre, avant qu’il ne parte précipitamment. Car si je partage entièrement le constat de la nature lacunaire et partisane des archives, je pense qu’il est de la plus grande nécessité d’éviter de projeter ses propres convictions sur les sans-voix de l’histoire ; cela revient, en effet, selon moi, à les trahir une seconde fois. Que l’on puisse partager à travers nos propres frustrations, nos propres défaites et nos propres avanies, quelque chose des ressentiments et dissentiments, quelque chose de la rage muette des vaincus, je le crois aussi, mais cela ne nous autorise nullement à faire avouer aux sources ce qu’elles ne disent ni ne laissent transparaître, à moins évidemment de renoncer à la position de l’historien. En d’autres mots, le militant et l’historien ne sauraient se fondre, sans tout confondre. Fau pas boeirar las aigas de las bonas fonts, ai-je entendu dire en Limousin.

Ainsi, avons-nous cru ce jour-là convenir d’une absence de conflit linguistique dans la structure très fortement diglossique de l’Histoire de Pepesuc où les deux langues se partagent équitablement la scène sans jamais s’affronter. A la lecture de l’avocat Bonnet, on peut avoir l’impression d’être confronté à une diglossie équilibrée et pour tout dire, selon le mot de Courouau, « heureuse ». Cela, il serait absurde de ne pas le constater : il est évident que les conditions d’usage de l’occitan au théâtre et dans la rue en 1616 n’ont rien à voir avec celles que nous connaissons.


Cependant, malgré ce désaccord de méthode fondamental, et des accusations évidemment peu agréables, je tiens ici à remercier Alranq. Car, jamais peut-être jusque là je n’avais mesuré à ce point la malédiction qui pèse sur nous, jamais je n’avais senti avec plus d’acuité ce que représente concrètement d’être dans une situation de domination et d’extinction, le dos au mur, jamais je n’avais eu le sentiment plus vif d’appartenir au dernier carré d’un bataillon égaré que plus personne ne viendra sauver. On trouvera bien sûr ces mots exagérés, emphatiques, grandiloquents, voire déplacés. Et pourtant, pourtant tout autour de moi les signes sont d’une clarté cruelle : le sourire gêné et un brin compassionnel des collègues et amis non occitanistes, les trois lignes sur l’occitan que l’on nous concède – de plus en plus rarement – dans les revues à la condition expresse que la langue n’y dépasse pas trois mots (et si possible pas en graphie classique), la difficulté de trouver des interlocuteurs dans la langue, l’incompréhension devant notre entêtement des locuteurs résignés (après tout ce n’est que le patois qui s’en va ! aquò rai, se i aviá pas qu’aquò !), l’indifférence agacée des élus, l’accusation perpétuelle, qui tient en fait exclusivement au fait minoritaire, de constituer une secte, un groupuscule, une bande de doux illuminés et d’arriérés, etc. etc.

D’ailleurs, s’agissant de cette journée de recherche, le refus de la plupart des collègues invités spécialistes de littérature française de participer à un programme qui, étant donné qu’il porte sur les contacts de langue, leur est largement destiné, en dit suffisamment long. Et le fait même, évidemment, que nos discussions en public (heureusement pas en privé, toutes en oc) aient été exclusivement en français, comme sont en français les lignes que je suis en train d’écrire (je tairai pudiquement les statistiques de lecture des posts que je publie en occitan), en dit suffisamment long.

Non que je veuille désespérer Billancourt. De toute façon, même et surtout si cela déplaît, agace ou faire rire, nous ferons ce que nous avons à faire : cal mai qu’aquò per nos far gridar cèba. Mais la lucidité est nécessaire. I cal veser clar. Il est difficile, bien souvent, de n’avoir pas le sentiment d’être vraiment acculés et de tirer nos dernières cartouches.

Cette situation explique pour moi cet étrange phénomène des renégats de l’occitanisme, qui retournent leur haine sur ce qu’ils ont été et prennent les occitanistes eux-mêmes comme boucs émissaires, plutôt que de considérer froidement la situation et de faire face à l’adversité. Elle explique aussi les déclamations prophétiques, assez proches de la tradition du gascon matamore, ou les accents savonaroliens de quelques uns de nos leaders ou de nos chantres les plus charismatiques. C’est pourquoi je comprends finalement ceux qui renoncent et qui préfèrent développer des activités où ils pourront espérer une meilleure reconnaissance. C’est aussi pourquoi je suis sincèrement admiratif de voir des jeunes qui, en toute connaissance de cause, choisissent de faire de la transmission de l’occitan leur métier. Ils sont en effet notre dernière chance.

La seule issue psychologique pourtant que je vois à la dépression qui nous guette, la seule solution viable que j’ai trouvée pour évoluer sans péter les plombs dans la société monolingue qui ne veut pas de notre engagement – mais c’est une solution entièrement personnelle et un luxe que je peux me permettre – consiste à cloisonner, à bétonner, à protéger l’espace du militantisme des intrusions de ceux qui n’en ont rien à faire ou qui manifestent leur hostilité avec cette assurance que donne le fait majoritaire. Ils sont les plus forts, il est inutile de s’exposer inutilement. J’ai évidemment bien conscience, par là, de renforcer la clôture minoritaire, le côté secte, lo biais Enfarinat, qui nous est reproché, uniquement, comme je l’ai déjà dit, parce que nous ne sommes pas nombreux. Perque sèm paucs e paures. Mais il y va de notre santé mentale et de notre efficacité : il nous faut adopter la prudence serpentine des Jésuites en Chine (je me répète encore !). Sauf que nous n’avons aucune religion nouvelle à proposer et que nous ne sommes pas dans une situation de (re)conquête mais de pure et simple résistance. L’urgence pour nous est de tenir le coup, de contrôler nos nerfs, de ne pas céder à la panique, de ne pas nous épuiser en conflits intestins complètement stériles, pour conserver la force de préserver ce qui peut l’être et de le faire partager à ceux qui en ont encore envie. E… fai tirar !

Jean-Pierre Cavaillé

 

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Cl. Alranq à Béziers lors de la manif de 2007

photo empruntée au Blog Emboligòl

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13 juin 2010

Indiens d’Amérique et du Limousin

 

 

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Henry Farny, Indian Camp, Cincinnati Art Museum


Indiens d’Amérique et du Limousin

 

 France culture a présenté coup sur coup, dans l’émission souvent passionnante intitulée Sur les docks, les 8 et 9 juin derniers, deux reportages sur la culture des Indiens d’Amérique du Nord, sur place (Wind River, Wyoming) et… en Limousin (Bussières-Boffy). C’est une occasion offerte de revenir sur des remarques  faites ici à propos de l’insistante référence à l’indianité dans la culture néo-rurale (voir par exemple, Nouveaux et anciens Mohican), mais aussi sur les analogies évidentes et les irrémédiables différences entre les situations, elles-mêmes extrêmement diverses, des langues et cultures des indiens d’Amérique et des nôtres, d’autant plus que le néo-paganisme revendiqué par certains occitans (surtout des limousins) et  bretons entretient des relations évidentes, parfois revendiquées, avec la culture chamanique de l'autre côté de l'Atlantique. En outre, dans une tout autre perspectivre, il existe à La Française, près de Montauban, l'association Oklaoma-Occitania, fondée pour commémorer l'accueil en 1829 de trois indiens osages abandonnés par la bonne société qui les avait exibés à Paris, l'évêque ayant organisé une collecte qui leur permit de rentrer chez eux. On trouvera les détails de cette histoire passionnante et une mine d'informations impressionnantes à propos des Osages, d'autres tribus sioux sur le blog de l'association.

 

Répression et immersion

De la première émission, où s’exprimaient des Arapahoes et des Lakotas, je retiendrai seulement l’insistance sur la question linguistique, jugée essentielle par les protagonistes de l’émission. Je me contenterai de rapporter les paroles à ce sujet de Jehan-Richard Dufour, le journaliste qui a réalisé le reportage, et de ses interlocuteurs, toute ressemblance avec une situation que nous ne connaissons que trop ne pouvant bien sûr être que fortuite....

Voilà comment J.-R. Dufour introduit le sujet : « La culture d’un peuple ne peut être dissociée de sa langue. Le gouvernement fédéral a longtemps lutté contre les langues indiennes, réussissant presque à les anéantir, mais aujourd’hui ses langues renaissent et prennent de plus en plus d’importance au sein de la vie de la tribu. J’ai rencontré Sandy Iron Cloud de la tribu Arapahoe à Cheyenne avec Germain Bell qui lui, est d’origine Lakota ».

Je transcris ici la traduction des propos des indiens interviewés, qui couvre l’anglais, ponctué d’expressions indiennes données à titre d’exemples :

 Sandy Iron Cloud : « Nous parlons tous les deux la langue arapahoe, cela signifie que je peux vous demander comment vous allez, je peux vous demander où vous allez, ou « levez-vous ». Germain pratique l’arapahoe et le lakota, il peut chanter dans les deux langues. Au sein de la nation les enfants apprennent et font revivre nos langues : ma belle fille a vingt et un ans et elle parle mieux que moi. Elle peut parler avec sa grand-mère. Nous sommes obligé de réapprendre notre langue car la première langue était l’anglais. Pour ma mère, sa langue maternelle était l’arapahoe, mais à cause des mauvaises expériences de l’école où ils étaient punis, les gens de sa génération ont refusé de nous apprendre la langue. Mon père était frappé sur les doigts ou sur la tête s’il parlait l’arapahoe. Mon oncle raconte que la nonne prenait une touffe de cheveux et tirait très fort dessus quand elle surprenait un enfant en train de parler l’arapahoe. Ça revient maintenant, car si vous n’avez pas votre langue, vous n’avez pas votre culture. […] ».

Suivent les propos de Jasmine Pickner, lakota : « Nous avons toujours la langue dakota lakota, nous la parlons toujours, mais la plupart des générations actuelles ne la parlent plus couramment. Il y a eu un long moment pendant lequel la génération de nos parents n’a pas été autorisée à parler notre langue, elle s’est peu à peu perdue et c’est maintenant la jeune génération qui essaie de la faire revivre. C’est arrivé y compris dans les réserves, car le gouvernement fédéral et les missionnaires ont envoyé les enfants d’alors dans des pensionnats où ils étaient punis s’ils parlaient notre langue. Ils ont aussi coupé leurs cheveux et changé leurs noms pour des noms américains ».

A un autre moment de l’émission, un indien, désabusé quant à la conservation des codes traditionnels de comportement parmi les jeunes générations, déclare : « Maintenant les jeunes font ce qu’ils veulent… Il y a des enfants auxquels on apprend ici la langue Arapahoe, c’est tout ce que nous essayons de faire ».

Je ne ferai guère de commentaires sur les situations respectives des langues arapahoe et lakota aujourd’hui, sur lesquelles je n’ai pas pu me documenter sérieusement. On trouve cependant en ligne un article passionnant très précis du responsable de la mise en place d’un programme d’enseignement immersif de l’arapahoe dans la Public School de Wind River ayant pour objectif de revitalisation de la langue (Steve Greymorning, « Going Beyond Words: The Arapaho Immersion Program »). Les homologies avec nos propres écoles immersives (Diwan, Calandreta, Iskatola, Bressola etc.) sont saisissantes. La mise en place de cet enseignement s’est faite tardivement (années 90) comparativement au Canada et à la France.  Selon ce que raconte Greymorning, il fut très tatonnant au début (du fait de la faiblesse de l’horaire, de la non formation des maîtres, etc.), puis ensuite beaucoup plus conséquent et efficace dans la mise au point d’une méthode inspirée non des canadiens, mais des hawaïens. Il se réfère aussi à l’énorme succès de l’enseignement par immersion du Maori en Nouvelle-Zélande, où il se trouve au moment d’écrire son papier. Dans tous ces cas, les projets sont pris en charge par l’ensemble de la communauté, et il apparaît combien, comparativement, cet enseignement est chez nous fragilisé du fait même qu’il ne concerne qu’une toute petite partie de la population scolaire locale. On en revient évidemment aux différences majeures entre les situations respectives de ces écoles, dans les communautés évoqués, où elles jouissent d’une très forte reconnaissance symbolique et sociale (c’est le conseil Arapaho lui-même qui a souhaité le développement de l’enseignement par immersion) et chez nous, où la légitimité de cet enseignement n’est pas acquise, ni d’ailleurs, en fait, pas même sa légalité.

 Je ne vais pas non plus épiloguer sur les ressemblances et les différences évidentes entre les propos des indiens que j’ai reproduits ci-dessus et l’histoire de nos propres déboires linguistiques et de nos tentatives désespérées pour y remédier. Je me contenterai de remarquer que là-bas, y compris pour le français de passage, la situation répressive vécue dans le passé est désormais donnée comme un fait incontesté et incontestable qui ne saurait être perçu que négativement. A moins, évidemment, de jouer la provocation et de tenir des propos qui seraient unanimement jugés politiquement incorrects… Ici, au contraire, il est devenu tout à fait correct de remettre radicalement en question l’interprétation de la situation des langues régionales dans l’école républicaine en termes de répression (malgré les myriades d’exemples dont nous disposons) et d’insister sur le bilan globalement positif de l’imposition du français contre les « patois », terme qui se maintient fort bien dès qu’il s’agit de refaire l’histoire de l’école républicaine, alors que ce mot est devenu lui-même incorrect (et nous nous en plaindrons certes pas) pour désigner au présent le patrimoine linguistique de la France. Cette dichotomie terminologique et la schizophrénie des représentations qu’elle révèle induisent d’ailleurs l’idée pernicieuse, délibérément confusionniste, selon laquelle les anciens patois n’avaient rien à voir avec les « langues régionales » d’aujourd’hui qui s’écrivent et s’enseignent et dont on pourra dire, du coup, en toute quiétude, qu’elles sont des inventions nouvelles et « artificielles ».

 Autre remarque : dans les propos du journaliste et peut-être hélas dans le sens commun, ce qui rend évidente la légitimité des revendications linguistiques et culturelles des Arapahoes ou des Lakotas, c’est l’existence d’un « peuple » ou d’une « nation ». Cela veut-il dire que des revendications similaires de la part de locuteurs qui ne se reconnaissent pas pour la plupart comme formant un peuple ou comme une nation spécifique sont nulles et non avenues ? La question bien sûr, se pose d’autant plus dans le cadre d’une conception de la nation qui exclut de décliner la notion de peuple au pluriel…

 

 

tipis

 

 

tipis à Bussières-Boffy (site He Tatanka Luta)

 

 

Une culture hors-sol

 Le modèle indien, apparemment, n’est donc pas jugé exportable en France en ce qui concerne les revendications linguistiques et culturelles… Pourtant la culture indienne elle-même, et particulièrement son chamanisme, à travers l’imaginaire qui lui est associé, mais aussi ses pratiques rituelles, s’exportent fort bien dans nos contrées, où elle font de plus en plus d’adeptes. D’une certaine façon, on pourrait même soutenir que leur réception est chez nous plus pure, plus authentique qu’en Amérique même, car débarrassée de toute référence au christianisme, alors que les indiens, comme le montre bien le reportage de Dufour, conservent pour la plupart les apparences au moins d’un syncrétisme entre les deux traditions. Ce paradoxe nous fait  d'embée appréhender ce que peut bien avoir d’étrange l’introduction de ces pratiques en Limousin, présenté par le journaliste (Sylvain Alzial) comme le pays « de la mandragore et des mégalithes ». Je lui laisse toute la responsabilité de cette évocation du lieu d’implantation de ces cérémonies chamaniques, calquées sur celles, justement, des indiens Lakotas : en particulier le rituel de l’inipi (hutte à sudation). Le journaliste ne fait d’ailleurs aucune allusion au conflit qui a récemment opposé à Bussières-Boffy les néo-ruraux habitants de tipis, yourtes et roulottes, à la municipalité, qui ne semble d’ailleurs pas complètement réglé. Cela est certes un autre sujet. Quoique... Car le problème est bien celui de l’insertion, de l’intégration, de l’acclimatation culturelle de ces modes de vie et de ces pratiques en Limousin. Je n’ai certes pas, pour ma part, la moindre hostilité pour ce type d’habitat léger ni d’ailleurs pour le chamanisme, qu’il soit indien ou autre. Je ne vois pas pourquoi il serait si difficile d’accepter à Bussières-Boffy les habitants des yourtes et des tipis et de leur reconnaître le statut de citoyens de plein droit. Il est évident aussi que, les concernant, la distinction légale entre terrain constructible et non constructible est fort mal adaptée. Mais la question, pour moi, est toujours la même : elle celle de la relation des néo-ruraux à la société et à la culture locales, dont on a souvent l’impression qu’elle suscite chez eux, au mieux, la plus souveraine indifférence, sinon même, en certain cas, le mépris pur et simple, alors qu’ils en constituent désormais, qu’eux-mêmes et les autres habitants le veuillent ou non, une partie. On dira avec raison que les préjugés sont réciproques et dans tous les cas dommageables.

 Je suis sans doute moi-même victime de mes propres préjugés, mais j’avoue n’avoir pu m’empêcher de sourire et parfois même de ricaner franchement, en écoutant le reportage de France Culture, pourtant on ne peut moins critique (entre autres il ne traite guère la question sous l’angle de l’économie du commerce chamanique) ; par exemple en entendant les propos de Catherine Simon qui gère un camping de tipis  à bussières-Boffy et intervient dans les cérémonies, lorsqu’elle explique comment, après fait ce choix d’habitat, elle découvrit la spiritualité des indiens et rencontra « dans un salon parisien » (on ne sait en quel sens du mot « salon ») un homme-médecine, qui cherchait des lieux ad hoc pour exercer ses talents. Les propos de Lucie, graphiste à Paris, participant aux cérémonies, m’ont semblé gentiment nébuleux et forts stéréotypés : « Tu sors de la hutte, c’est très fort, tu sens vraiment une connexion qui s’est faite et à ce moment là tu ressens le besoin très fort de rester dans cette dynamique, dans ce lien quoi, en pleine nature, c’est le bonheur… ». Les extraits de chants et de discours faisaient entendre quelques mots indiens prononcés dans un parfait accent parigot et des paroles presque aussi lénifiantes que celles de la messe (le sacré gagne beaucoup à ne pas rendre trop intelligibles les signes qui le manifestent) : « Nous sommes unis au soleil infini, toujours et toujours et toujours... Nous sommes reliés à notre mère la terre pour toujours et toujours et toujours… ». Je vous épargne d’autres extraits et propos bêtifiants sur la réconciliation avec la terre et la nature tout entière, la découverte en soi de l’animal totem, etc. Vous écouterez l'émission. Il est certes facile de se moquer, trop facile même (ou il faudrait alors se moquer de toute forme de cérémonial religieux, et donc d’abord, en l’occurrence, des modèles indiens eux-mêmes, ce qui est plus difficile, tant leur aura est puissante dans notre imaginaire). On excusera donc les écarts du ricaneur, mécréant impénitent.

 Par contre, ce que l’on peut constater, en mettant la question des croyances et des pratiques rituelles de côté, lorsque l’on consulte par exemple le site de l’association qui organise ces rencontres (He Tatanka Luta, corne de bison rouge en langue lakota), qui se donne pour objectif de « favoriser la connaissance des cultures et des traditions des peuples autochtones », c’est que le cette spiritualité du lien avec l’environnement et du contact direct avec la nature n’a absolument aucune traduction locale. Je veux dire, il n’est rien dit, absolument rien de son ancrage en Limousin, dans ce paysage là, cette géographie humaine là, avec son histoire et ses traditions spécifiques. Je croyais naïvement que la spiritualité New-Age était volontiers syncrétiste. Sous sa forme indianisante au moins, elle ne l’est guère. Il ne serait pas si difficile pourtant d'établir le lien avec le culte des bonnes fontaines, avec l’arbre à dévotion de Cussac, avec les pratiques rituelles thérapeutiques, etc. N’y a-t-il pas comme un parfum de chamanisme dans les histoires de Leberon et de surciers ? Qui d’ailleurs, de notre génération, n’a savouré les délicieuses impostures de Carlos Castaneda ? Les Bernard Combi, Jan dau Melhau, Miquèu Chapdelh et d’autres, à la croisée de leur connaissance des lieux, de la langue et de leurs lectures nombreuses et éclectiques ont forgé une représentation néo-païenne de la culture limousine, qui s’est traduite par une conséquente production littéraire (Lo Leberaubre) et musicale (en particulier celle du « limousindien » Combi) où les réminiscences indiennes, à la fois discrètes et profondes, se mêlent aux éléments folkloriques (au sens noble du mot) et légendaires du limousin.

 Or, on ne trouve rien de cela, mais alors rien de rien, du moins dans la façon dont ils se présentent sur leurs sites et dans cette émission de France Culture, chez les néo-chamanistes de Bussières-Boffy. C’est à peine si le nom même de la région est prononcé, comme si, au fond, on préférait en faire abstraction : abstraction des lieux et de leurs noms propres, de leur histoire et de leurs habitants, certes pour la plupart assez loin des pratiques chamaniques. Les noms mis en avant son tirés du glossaire indien, traduits ou non en français. Ainsi cette spiritualité de l’immersion dans les profondeurs de la nature est-elle étrangement une culture hors-sol, dégagée de tout enracinement local. C’est peut-être d’ailleurs, sans doute, ce que l’on vient chercher à Bussières-Boffy, une dépossession, un affranchissement des pesanteurs culturelles (d’où, par exemple, le déni du christianisme), mais alors le lien avec la culture indienne, qui donne son sens à toute l’entreprise, devient lui-même un pur et simple malentendu.

Jean-Pierre Cavaillé

 

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Chico Many Horses J.-R. Dufour©Radio France

 

 

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07 juin 2007

Pour en finir avec la francophonie

 

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Pour en finir avec la francophonie

L’émission « Répliques » de France Culture, animée par Alain Finkielkraut, recevait le 26 mai dernier Jean-Marie Borzeix et Michel Le Bris autour du thème « Littérature-Monde et francophonie ». J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer les Carnets d’un francophone de Borzeix, pressé d’enterrer son cher « patois limousin » avec force larmes de rapiettes (on a les crocodiles qu’on peut !), et par ailleurs de critiquer dans Libération le récent manifeste intitulé Pour une littérature monde, dont Le Bris est l’un des signataires, qui me semble reproduire ce qu’il dénonce, à savoir l’idéologie franco-centrée de la francophonie.

J’aurais presque (je dis bien presque) envie de faire un mea culpa à ce sujet, tant les arguments des deux autres compères contre le texte et, maintenant, l’ouvrage collectif de Le Bris et de ses amis, dénotaient une étroitesse d’esprit, une crispation nationaliste tout à fait révélatrice de ce qu’est et reste foncièrement la francophonie (on n’oublie pas que Borzeix est directeur des francophonies limousines), et l’écrivain breton, créateur d’Étonnants Voyageurs, fit souffler un peu le vent du large dans l’atmosphère confinée du studio pavoisé aux couleurs de la France éternelle.

 

Prière de déposer ses bagages avant d’entrer

 Sommé de se justifier sur le thème « pourquoi tant de haine de la francophonie, et donc de la France ? », Le Bris insista justement sur le clivage entre écrivains français et la sous-catégories des « écrivains francophones », priés de « déposer leurs bagages avant d’entrer » dans le temple de la littérature nationale. Bref il soutint l’idée bien connue selon laquelle la francophonie est le « dernier avatar du colonialisme ». Borzeix s’en montra fort fâché, affirmant haut et fort que la francophonie telle qu’elle est pensée aujourd’hui fut élaborée par des intellectuels « décolonisés » (Senghor, Césaire, etc.), alors que ces premières formulations historiques, aux temps du colonialisme (Onésime Reclus…) n’avaient eu aucun succès. Il faut concéder que la question de la francophonie, pris au sens le plus large, est plus complexe que sa simple réduction au colonialisme. A la fois, il est clair que la francophonie n’est pas, n’a jamais été un mouvement culturel autonome, et n’existe qu’à travers son institutionnalisation et sa promotion, depuis la France, à des fins trop évidentes de propagande nationale. Les intérêts français avancent ainsi de par le monde drapés dans l’universel des droits de l’homme et de la francophonie confondus. Car la spécificité de l’idéologie linguistique nationale française réside dans cette double opération de prestidigitation, qui consiste d’abord à établir une relation consubstantielle entre la nation et la langue – en complète contradiction avec la réalité plurilingue de l’histoire de la France – et à créditer cette langue de l’universel, du fait de son identification d’une part avec une littérature (la « grande » littérature française) et d’autre part avec les « valeurs » des droits de l’homme et de la démocratie – autre tour de passe-passe consistant à confondre la langue avec la culture littéraire (une certaine littérature, bien entendue, « classique », etc.) et avec les valeurs dont elle a pu être porteuse de manière en vérité purement accidentelle (voir à ce sujet le compte rendu du livre de Pierre Encrevé et Michel Braudeau).

 C’est justement avec cette conception nationaliste et cryptocolonialiste de la littérature française et de la francophonie, que les signataires du manifeste Pour une littérature monde entendent rompre, appelant à délier le pacte entre la littérature de langue française et la nation française. Voilà de quoi en effet attirer le juste courroux des vaillants petits soldats de la nation française.

 

Colonisés, payez votre dette !

Finkielkraut, fidèle à lui-même, s’est empressé, bien sûr, d’asséner, comme s’il s’agissait d’une vérité éternelle, le poncif de l’identité nation/ langue/ littérature. Cet homme fait un usage spécial de la philosophie ; elle ne lui sert pas à s’interroger, à poser des questions, mais à appuyer et conforter des réponses toutes faites, toutes prêtes, et qui, dans le discours des autres, se passent très bien de la philosophie, reproduisant les lieux communs les plus éculés de l’idéologie réactionnaire mise au goût du jour (car même un réactionnaire n’échappe pas à la mode !). Comme chez beaucoup d’autres, la philosophie lui sert de bouche-trous, lui permettant de parler, toujours avec véhémence, de ce qu’il connaît mal ou ne connaît pas et surtout de ce qu’il ne veut pas connaître, ayant trop peur d’entamer ses belles certitudes. D’ailleurs, les savoirs qui lui permettraient de parler de manière censée de ses objets – la linguistique, la sociologie, la sociolinguistique, l’histoire sociale, etc. – sont pour lui du côté de l’ennemi ; les ennemis du beau, du vrai et du bon, valeurs qui, chez lui, se trouvent coïncider avec le vade mecum des nouveaux réacs. La connaissance est inutile, un vernis philosophique plaqué sur une rhétorique de l’indignation supplée à tout, ornées de citations. Ah les citations ! Quel que soit le sujet du débat, Finkielkraut a toujours dans son sac une citation bien sentie, définitive, qu’il assène avec emphase, comme une formule magique, fin mot et mot de la fin de toute discussion possible. Ce jour là, il se contenta de Ernst Curtius, de Roland Barthes et de Gustave Flaubert. Excusez du peu… Curtius d’abord, le « grand » (voilà un adjectif dont il a plein la bouche, notre « grand » Finkielkraut) philologue, qui remarquait en 1925 : « La littérature joue un rôle capital dans la conscience que la France prend d’elle-même et de sa civilisation. Il n’y a qu’en France où la nation entière considère la littérature comme l’expression représentative de ses destinées »[1].

Franchement, on m’excusera cette grossièreté, mais mon père, mon grand père, mon arrière grand-père, dans leurs champs de fèves, n’en avaient pas grand chose à fiche de « La » Littérature ; c’est sans doute pourquoi, ils étaient de si tièdes patriotes, pressentant seulement, à chaque fois qu’il entendaient parler de « nation » avec trop d’insistance, que l’on n’allait pas tarder à les envoyer se faire trouer la paillasse.

Mais écoutons encore Finkielkraut, ajoutant, à l’adresse de Le Bris : « C’était la langue, et c’était la langue par la littérature. Et au moment où vous dites : « il faut que la langue se délie de la nation », qu’est-ce qu’on constate en France ? On constate que c’est la nation qui est en train de s’affranchir de la langue ». C’est le moment de sortir du sac Barthes citant Flaubert, les deux « grands » auteurs ayant assumé la possibilité que la langue cesse de vivre, c’est-à-dire, traduit-il abusivement, « cesse d’être inspirée par la littérature, se rétrécisse, se rabougrisse avec des tas de mots étrangers ». La langue est menacée ; le français risque demain de disparaître englouti par les langues étrangères. Il suffit de lire le dernier livre de Pierre Encrevé et de Braudeau pour savoir que ces terreurs de l’an (deux) mille sont de pures idioties.

Mais justement, Finkielkraut attaque Encrevé, au passage, qui a commis le crime d’avoir parlé de la vitalité et de la richesse de la « langue des banlieues ». Ce qui le révulse, c’est, il le dit, la perspective égalitaire, égalitariste adopté par le linguiste, dont il faut pourtant rappeler ici à notre idéologue de la nation que s’il ne l’adoptait pas, il ne serait plus un linguiste : « on ne fait pas de hiérarchie, on ne dit pas qu’une langue peut être plus belle que telle ou telle autre ». Évidemment, ce qu’il veut dire, c’est que sa langue d’abord (le français) et son idiolecte à lui ensuite, le français compassé du bourgeois lettré producteur sur France culture (c’est-à-dire grosso modo, à quelques négligences près, tout aussi bien le mien) sont les plus beaux du monde ! Comme l'on dit dans les Pouilles « Ogne cciuccciu se vanta de lu raju sou », c'est-à-dire « Il n'est point d'âne qui ne se vante de son braiement ». Quant à « la langue des jeunes des cités », ses caractéristiques, ses spécificités, ses liens étroits avec le multilinguisme sur lequel elle est adossée, il n’en connaît rien et ne veut bien sûr rien en connaître ; d’ailleurs elle n’est, pour lui, même pas audible, redisant à l’occasion, pour la nième fois, que les émeutes de 2005 avaient été « aphasiques » et pleine de « vacarme silencieux ». Il n’est de pire sourd que qui ne veut entendre.

C’est peu dire que cette façon de considérer un groupe humain, à travers ses manières de parler et sa culture, réduite ainsi à l’indigence, à l’insignifiance, voire même au néant de sens, est la pire des injures que l’on puisse lui faire, une injure d’une violence redoutable, à mon sens autrement plus grave que la destruction physique d’automobiles ou mêmes d’écoles (partant du principe qu’il est moins grave de casser des choses, même à fort potentiel symboliques, que de détruire ainsi la dignité des gens). Cette violence n’est pas étrangère à la manière, elle aussi extrêmement brutale, de rappeler aux écrivains francophones en mal d’émancipation leur dette à l'égard de ce contre quoi ils s’insurgent, c’est-à-dire, leur dette envers la colonisation. Le philosophe en appelle à un fait, indiscutable : « Il y a une antériorité, une durée, on ne peut pas éviter cette réalité que la littérature française est très ancienne et a produit d’immenses chef-d’oeuvres et que ces chef-d’oeuvres sont en danger, comme dit Barthes ». Inutile de rappeler ici que l’ancienneté de la littérature française est très relative, inutile de suggérer que ses « chef-d’œuvres » continuent à être lus et traduits dans le monde entier et ne sont guère en danger de ce côté là ; inutile, cela ne servirait à rien. Allez donc raisonner les prêcheurs d'apocalypse ; c'est à peu près impossible, tant ils désirent en fait eux-mêmes la destruction  purificatrice de toute chose. Pour notre Savonarole, la corruption et le péril sont partout, et ici bien sûr, dans la prétention de délier le bien suprême, « La » littérature, de son « pacte avec la nation », comme le voudrait Le Bris et ses amis de toutes les couleurs. De la part d’auteurs francophones issus des ex-colonies, cela revient à une « non reconnaissance de dette » ! Qu'ils sont ingrats ces enfants envers la République coloniale qui leur a fait « le don » de la langue, et de quelle langue ! La question de l’ancienneté et de la valeur culturelle des langues minorées par la colonisation ne se pose évidemment pas : Finkielkraut veut bien reconnaître que « la colonisation, ça été l’oppression, la domination, l’exploitation, le racisme, mais ça été aussi le rayonnement de la langue française, et dire en français, comme le font Chamoiseau et d’autres, que cette présence a seulement été négative, c’est presque contradictoire dans les termes, parce que cette langue a permis que Chamoiseau écrive de grands livres ». Parce que sans la colonisation Chamoiseau n’aurait pas eu de langue, il serait sans doute resté dans un coin d’Afrique à ânonner un patois aussi indigent que celui des cités, le genre d’idiome dans lequel on n’a jamais écrit le moindre « grand » livre. Même si cela n’est pas dit, c'est là une conséquence obligée, nécessaire de l’argument selon lequel la langue de la colonisation « a permis » (comme si le véritable acteur de l’écriture était la langue même et non l’écrivain : Finkielkraut est très irrité de ce que Mayse Condé puisse affirmer « j’écris en Maryse Condé ») à l’ex-colonisé d’écrire de « grands » livres et de lui avoir même permis finalement, du fait de l’union substantielle de cette langue avec les principes républicains, de s’affranchir de la colonisation elle-même. L’affranchissement par la littérature méritait bien le sacrifice d’un peu d’esclavage, non ? Ah ingrats, ingrats enfants des colonies !

 

superdupont

 

Superdupont de Godlieb, encore (on ne s'en lasse pas) 


« La langue française, c’est la France »

 Jean-Marie Borzeix interpella Le Bris en adoptant une position tout aussi nationaliste, et une conception de la nation qui semble même (j’en fus très étonné) assumer un caractère racial alors qu’il faut reconnaître que sur la question de la langue, sa position est plus libérale que celle du « philosophe » : « La langue est un élément fondateur de la nation, avec la race peut-être, le territoire, avec la mémoire… Souvenez-vous de ce que Braudel disait jusqu’à sa mort : la langue française, c’est la France ; la France c’est la langue française »[2]. On entendit alors Le Bris, dont la voix était couverte par ce cocorico assourdissant, manifester son désaccord en marmonnant : « c’est peut-être que je suis Breton... ». J’eusse aimé qu’il eût parlé plus fort, cela aurait pu être – qui sait ? – l’occasion d’évoquer au moins une fois au cours de l’émission les langues régionales. Tant pis… Borzeix n’entendit pas et poursuivit, reconnaissant qu’il « peut y avoir plusieurs langues. Je suis très frappé, ajouta-t-il, par ce que dit Boualem Sansal : il dit « mon pays est fait de plusieurs langues qui sont les miennes ! », il dit « notre langue française ». Je ne vois pas ce que serait un pays dont le rapport n’existerait pas entre langue et nation. Que serait le Québec sans la langue française ? que serait la Wallonie sans la langue française ? Je ne vois pas. C’est une abstraction ».

Ces déclarations sont très intéressantes :

1- parce que, ce qui est reconnu légitime pour un écrivain algérien (avoir plusieurs langues, dont il peut dire qu’elles sont les siennes) est exclu pour un écrivain français de France. Borzeix ne dirait sûrement pas, lui qui se vante de ses racines limousines, « mon pays est fait de plusieurs langues toujours vivantes qui sont les miennes ! », sinon il aurait depuis longtemps intégré les langues régionales aux francophonies de Limoges. Il a certes volontiers reconnu, au cours de l’émission, que bien des jeunes immigrés, en France même, sont des bilingues, qui s’ignorent (« dans les banlieues il y a des jeunes qui sont francophones sans le savoir, ils ont hérité d’autres langues, maternelles ou d’usage »), et qu’il faudrait que l’école valorise cette richesse. Formidable. Mais comment ? hé bien en leur enseignant « la littérature francophone ». Nous voilà rassurés, il ne s’agit certes pas de reconnaître ces autres langues en elles-mêmes, certes pas, surtout pas (il n’a jamais évoqué l’enseignement des langues de l’immigration), mais seulement à travers le prisme de la francophonie. De la même façon, lors de sa discussion du livre d’Encrevé et Braudeau, parue récemment dans Le Débat, Borzeix se fait l’apôtre du multilinguisme, contre l’enseignement systématique de l’anglais (qu’Encrevé considère comme nécessaire, mais non certes comme devant être exclusif)[3]. Il déplore que « dans nos lycées, l’allemand, l’italien, l’arabe, le chinois, le russe.. soient désormais ravalés au rang de langues rares à cause de l’hégémonie de l’anglo-américain » (p. 149). « Rares » est un euphémisme (rares, à part les deux premières, elles l’ont toujours été dans nos écoles) ; force est de constater qu’elles disparaissent purement et simplement et que l’offre scolaire se rétrécit comme une peau de chagrin… et l’anglais a bon dos ! Mais surtout, il est significatif que les langues prises en compte soient les langues considérées comme les plus nobles dans le palmarès des valeurs culturelles, et qu’elles sont appréhendées indépendamment de la présence effective des langues de l’immigration véritablement parlées (par exemple « arabe » veut dire ici, j’en suis sûr, arabe classique, « chinois », chinois mandarin…), qui est cette richesse dont il ne propose l’exploitation que par le biais de la francophonie. Évidemment, il n’a pas le moindre mot pour les langues régionales, et fait exactement comme si elles n’existaient pas, malgré l’existence des (trop rares certes) structures d’enseignement bilingues dans le public et dans le privé. Là encore, il est manifeste que francophonie, hélas ne rime guère avec polyphonie, c’est-à-dire avec une reconnaissance effective de la diversité linguiste. J’admets que par rapport à la position de type Finkielkraut – levée des couleurs, adoration des classiques et prosternation devant la langue unique – il y a un léger progrès… mais enfin, on est encore loin du compte…

2- parce qu’il reconnaît la légitimité pour le Québec et la Wallonie de se définir comme des nations (langue française oblige !), et donc en principe, il ne saurait s’opposer à ce que la Bretagne, la Corse, l’Occitanie, le Pays Basque en fassent de même, au nom de leurs langues respectives et respectables. On ne peut pas être nationaliste pour soi tout seul ! Mieux, dans l’article en réponse au livre d’Encrevé et Braudeau, il va jusqu’à écrire : « N’est-il pas légitime pour un État de vouloir protéger l’usage d’une langue nationale, l’usage d’une ou plusieurs langues minoritaires, de maintenir des accès libres et égalitaires à sa propre culture ? » Ne croirait-on pas qu’il prend ici fait et cause pour les langues minoritaires partout, et donc aussi en France ? On se tromperait, il ne veut par là qu’affirmer la légitimité des langues minoritaires reconnues comme des langues nationales et en fait la légitimité des mesures prises en faveur du français en France (évidemment contre l’anglais, mais aussi contre les langues minoritaires) et dans les pays où le français est présent comme langue minoritaire : « Sans la loi 101, le Québec n’aurait pas sauvegardé sa langue et Montréal serait une ville de plus en plus anglaise parlant français en cachette » (p. 148). Hé oui ! Jean-Marie Borzeix a bien raison ; sans loi en notre faveur, mais au contraire avec un article constitutionnel utilisé contre toute velléité d’affirmation publique des langues régionales, nous en sommes effectivement réduits à parler occitan et breton en cachette, c’est-à-dire sans aucune reconnaissance, légitimité et aide publiques.

 

Le français langue africaine

Quant au marin Le Bris, ardent promoteur et défenseur de la catégorie de « littérature monde » d’expression française, rejetant la notion de francophonie et les épousailles de la langue avec la nation, il fut fortement balloté et essuya un gros grain. C’est peut-être la raison pour laquelle il concéda, hélas, l’essentiel à ses objecteurs. Le problème avec cette expression de littérature-monde, dont il reconnaît ce qu’elle a de vague, c’est qu’elle est contradictoire : elle me semble en effet nécessairement polyglotte et non française, le monde se dit dans la pluralité des langues, et s’il est tout à fait louable de défendre la littérature d’expression française des ex-pays colonisés encore sous-estimée, il me paraît par contre très discutable de le faire si l’on ne prend pas de manière claire nette et précise fait et cause en même temps pour les autres langues de ces pays et bien sûr de la France elle-même, comme langues de culture tout aussi capables de porter une littérature que le français. Or dans son propos, il n’en fut pas question… Surtout, lorsque Finkielkraut affirma qu’il fallait « prendre acte de la crise, du désamour de la langue, de la violence faite à la langue » en renvoyant aux pages clicheteuses des Carnets d’un francophone, il jura (« nom d’une pipe ! ») qu’il était « d’accord avec ça ». « ça »  : le mythe du déclin, de la décadence du français… seulement, ajouta-t-il, les responsables de cette situation ne sont pas les jeunes des banlieues, mais les écrivains français, dont il trouve la littérature d’une pauvreté extrême… Je ne suis pas en mesure de discuter le constat, tout en ayant la certitude qu’il pourrait l’être ; par contre l’idée que la mauvaise qualité de la littérature puisse avoir pour effet une détérioration de la qualité de la langue parlée elle-même, non seulement me paraît reposer sur des présupposés que l’on devrait commencer par interroger (quels sont les critères de la qualité, aussi bien pour la langue littéraire que parlée, et quelles sont les preuves de la perte ou détérioration de la qualité ?[4]), mais me semble revenir à octroyer aux écrivains un pouvoir sur la langue qu’ils n’ont pas et, grâce au ciel, n’ont jamais eu et n’auront jamais.

Tout à la fois, je sais gré à Le Bris de m’avoir fait découvrir l’article d’Achille Mbembé, « Francophonie et politique du monde », paru, en réaction au fameux manifeste, sur le blog d’Alain Mabanckou, auquel il renvoya pour défendre l’idée que le français est devenu aussi – et à plein titre – une langue africaine.

Les analyses de l’auteur de l’ouvrage intitulé De la Postcolonie, professeur d’histoire et de sciences politiques à Joanesburg sont tout à fait pertinentes, qui visent à montrer que l’idéologie linguistique dominante chez les élites françaises, dont Finkielkraut et Borzeix représentent deux versions complémentaires, est sur certains points étrangement proche des positions nationalistes panafricaines.

          Selon le discours panafricain (Mbembé cite les noms de Paulin Hountondji et de Ngugi wa Thiong’o) « les langues européennes parlées en Afrique seraient des langues étrangères imposées par la force à des populations défaites et soumises. Elles représenteraient de puissants facteurs d’aliénation et de division ». De sorte que « l’émancipation culturelle ne serait guère possible sans identification totale entre langues africaines, nation africaine et pensée africaine ». Certes « on ne saurait nier les pouvoirs de la langue, notamment lorsque ces pouvoirs s’exercent dans un contexte de rencontre imposée, d’expropriation et de dépossession, comme ce fut le cas sous la colonisation. De fait, il y a toujours, dans ce genre de situations, un équivalent linguistique du « pouvoir du sabre » (razzias et destructions, tortures, mutilations, épurations et profanations) ». Mais il n’en demeure pas moins que le français, comme ailleurs l’anglais, ont fait l’objet d’une appropriation pleine et entière : il est devenu une « une langue africaine à part entière ». Plus encore, Mbembé affirme que « loin d’entraver le pouvoir de figuration des langues autochtones ou de le piéger, ces dernières ont tiré profit du procès d’indigénisation du français. De cet entremêlement est en train de naître une culture baroque caractéristique des grandes métropoles africaines ». Ce n’est pas à mes yeux, la partie la plus claire ni la plus convaincante de l’exposé : « baroque » est un concept fourre-tout dont Pierre Charpentrat nous a appris depuis longtemps à nous méfier[5], d’autant plus que l’auteur ajoute que, sur le plan linguistique, le baroque ici est défini comme « un processus de transformation figurative impliquant, de nécessité, une relative déperdition, une dissipation, voire un obscurcissement de la langue originaire ». Si baroque veut dire, que les langues autochtones disparaissent assimilées par un français qui lui-même s’« africanise », la perte de ces langues me semble fort dommageable, et je serai le dernier à m’en réjouir au nom d’une prétendue esthétique baroque, mais sans doute l’auteur a-t-il voulu dire autre chose, qui ajoute : « Cette dissipation a cependant lieu au sein d’un foisonnement des objets, des formes et des choses. Voilà pourquoi, sur un plan culturel, le baroque rime, non pas avec la production mimétique et l’aliénation comme tend à le faire croire le discours du nationalisme culturel, mais avec vraisemblance, véri-similitude, onomatopée et métaphore ». La seule juxtaposition de ces concepts a elle-même, en effet, quelque chose de « baroque »...

        Là où Mbembé m’a convaincu, par contre, c’est en montrant que « le discours officiel français sur la langue française présente des similarités avec celui des nationalismes panafricains ». En effet, la France, mal décolonisée, « continue de promouvoir une conception centrifuge de l’universel largement décalée par rapport aux évolutions réelles du monde de notre temps. Elle fait, aujourd’hui, l’expérience d’un blocage culturel. L’une des raisons de ce blocage est que le français en France a toujours été pensé en relation à une géographie imaginaire qui donnait à ce pays l’illusion d’être le « centre du monde ». Au cœur de cette géographie imaginaire, la langue française était supposée véhiculer, par nature et par essence, des valeurs universelles (les Lumières, la raison et les droits de l’homme, une certaine sensibilité esthétique, un certain esprit de la méthode) ». Or, « dans ce mouvement, ni l’Autre, ni le Monde n’existent point ». L’autre raison du blocage « c’est la totale identification de la langue française et de la république française. Les noces de la république et de la langue sont telles que l’on pourrait dire : la langue n’a pas seulement créé la république (l’État). La langue s’est elle-même créée au travers de la république. Dans un acte de transsubstantiation, la république s’est déléguée elle-même dans un substitut, la langue française, qui la représente et la prolonge. Du coup, parler ou écrire le français dans sa pureté, c’est, essentiellement, dire non point le Monde, mais sa nationalité, sa race et son ethnie. D’où la difficulté pour le Français moyen de prendre au sérieux le français des non-Français, voire les institutions telles que la Francophonie ; ou encore de penser que la littérature de langue française écrite par des non-Français fait partie de son patrimoine culturel. » Enfin, ajoute-t-il « ce rapport métaphysique à la langue s’explique lui-même par la double contradiction sur laquelle repose l’État-nation français. D’une part, les noces de la langue et de l’État trouvent une partie de leur origine dans la Terreur (1793-1794) durant la Révolution. C’est de cette époque que date le réflexe du monolinguisme – cette idée typiquement française selon laquelle la langue française étant une, indivisible, et centrée sur une norme unique, tout le reste n’est que patois. Il s’agit, d’autre part, de la tension, elle aussi héritée, du moins en partie, de la révolution de 1789, entre le cosmopolitisme et l’universalisme. Cette tension est au fondement de l’identité française. L’universalisme à la française n’est, en effet, pas l’équivalent du cosmopolitisme même s’il signifie, quelque part, une certaine manière de lecture du monde et de relation au monde. Dans une large mesure, la phraséologie de l’universalisme a toujours servi de paravent à l’idéologie du nationalisme français et à son modèle culturel centralisateur - le parisianisme ».

        On m’excusera d’avoir cité ci longuement cet article, qui mérite d’être lu en entier et in situ, mais il me semble produire la critique la plus efficace qui soit des adversaires de Le Bris, mais aussi de Le Bris, lui-même, avec cette idée de Littérature monde française, dans laquelle se rejoue le paradoxe et la tension d’un universalisme qui se dit en une langue particulière, centrée sur Paris, s’il est vrai que l’on attend de Paris même qu’il reconnaisse, par des prix et des récompenses, la littérature d’expression française produite aux quatre coins du monde. Si la culture francophone (sans notion de francophonie) est structurée et fonctionne dans des réseaux multiples qui ne font que traverser la France sans s’y arrêter, qu’a-t-elle besoin de Paris ? Francophones, encore un effort, foutez-vous de Paris ; de toute façon, quand Paris s’apercevra que les choses importantes, y compris en français, se passent ailleurs, il sera trop tard pour la ville lumière, c’est-à-dire que son avis n’intéressera plus personne, et qu’elle aura perdu sa domination symbolique sur la langue. Mais ne rêvons pas, nous n’y sommes pas encore !

 

Jean-Pierre Cavaillé

 


[1] Ernst Robert Curtius Essai sur la France, traduit de l'allemand par J. Benoist-Méchin, avant-propos de François Ewald, éd. de l'Aube Éd. de l’Aube, 1990.

[2] C’est cette seconde version qui est la véritable expression utilisée par Braudel dans un entretien avec Michel Kajman paru dans le Monde les 24-25 maris 1985, où l’historien défend cette conception de l’union mystique entre la nation française et sa langue unique et une vision politique ultra-centralisatrice.

[3] « Pour prolonger la conversation », Le Débat, n° 144, mars-avril, 2007.

[4] Voir en particulier l’ouvrage collectif intitulé La qualité de la langue ? le cas du français, Paris, H. Champion, 1995 et en particulier la postface problématique de Jean-Michel Eloy.

[5] Pierre Charpentrat, Le Mirage baroque, Paris, Éditions de Minuit, 1967.

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12 novembre 2006

Combi / Peirat : Eschantits

Las boinas lo long de la via se boteren en marcha[1]


eschantitsM

Bernard Combi est une présence phénoménale, une voix énorme, une force qui avance.

Son cd, Eschantits, réalisé avec Olivier Peirat, que nous étions au moins quelques dizaines à attendre impatiemment, est enfin paru ; il est beau à voir, à lire et plus beau, bien plus beau à écouter. Qui ne connaît pas encore Combi est tout de suite saisi – c’est le mot – par la puissance et la chaleur du timbre, la générosité, la tendresse, la sensualité de la voix, la force, le rythme de la diction ; toute la sorcellerie vocale du grand chamane limousindien. La musique de Peirat fine, raffinée même, pourtant simple, évidente et efficace creuse son propre espace quelque part entre les airs traditionnels du limousin, l’orient, du luth arabe et de la darbouka, l’art des troubadours, une pointe de blues, mais pourtant sans mélange, sans juxtaposition, le contraire de la world soup music, seulement de l’essentiel, presque de l’art minimal, qui ménage de longues plages méditatives et de grands moments de lyrisme où se dépense l’énergie accumulée du désespoir, qui est le sort du limousindien d’aujourd’hui et de toujours. Disons que dans sa version contemporaine ce désespoir se vit, presque fatalement, dans le destin de la langue, dont on ne dira pas qu’il est scellé, parce que justement on ne veut pas donner raison, on ne donnera pas, jamais, raison à nos fossoyeurs : de dedans la tombe encore, le chant du chamane empoisonnera l’atmosphère des maisons de caractère à charrettes encombrées de pots de fleurs, des villas clinquantes aux portails télécommandés et des lotissements blêmes à barbecue et portique. Les eschantits sont voués à réapparaître, tant qu’il y en aura un, ou une, pour détourner sa tête du lampadaire et plonger ses yeux dans la nuit. Les eschantits, ce sont les ardents, « sorte de météores ignés, formés des exhalaisons sulfureuses qui s’élèvent dans les lieux marécageux » dit le dictionnaire. « Feux follets » est le terme commun en français, mais il correspond mal à cette idée d’incandescence évanescente, de reviviscence née du bourbier. Combi, lors d’un concert, a dit un jour (j’y étais) que l’on ne devrait pas lever les yeux pour parler des morts, mais regarder plutôt vers le bas : « et si tout venait d’en bas, du magma ? ». C’est sur cette terre chargée d’eau et de vieux chagrins, de sueurs perdues, d’humeurs sombres, de foutre et de mauvais vin, de toutes les vieilles misères des vieux morts, de toutes les misères nouvelles des nouveaux morts, c’est sur elle que Combi pose son oreille, c’est de ce magma qu’il tire l’énergie et les éclats de sa voix erratique.

Les textes, bien sûr en limousin (on trouvera la traduction en français et en anglais), sont tous d’une grande beauté et forment un ensemble parfaitement cohérent. A qui veut « achever d’entrer », le cd ouvre une à une les portes de la langue et de la culture populaire et/ou savante de l’aire limousine. Le fond est constitué des chants traditionnels revisités avec l’intensité dont Combi est capable, et ce pas de côté, qui fait saisir toute l’amertume du cocu (L’autre jorn me maridei), toute la difficile sérénité de Piti Piare sur lequel s’acharnent les avanies domestiques (Me vòle pas faschar), toute la rudesse (et l’esprit) du sexual intercourse d'un moissonneur et d'une bergère (De medre me’m tornava), toute la fantaisie, la poésie des improbables épousailles du coucou et de l’hirondelle (Lo cocut e l’irondela) et de la belle, surréelle chanson énumérative qui est peut-être le sommet de l’album (Que donarai-ieu a ma mia ?). Comme les cailloux du poucet dans le grand bois, le cd est ponctué de perles de dau Melhau, déclamées par Combi à claire voix : « Faguet talament freg, ’quela annada, que ’lumeren lo fuec per Sent-Jan » (« Il fit si froid cette année-là, qu’on alluma le feu pour Saint-Jean »), « Queu buòu, amoros coma era, auria fach portar las banas a tot un tropeu de vachas » (« Ce taureau, amoureux comme il était, aurait fait porter les cornes à tout un troupeau de vaches »)[2].

Combi fait aussi sa place à l’un de ses propres Chants de bada-luna[3] et à un poème de Paul-Louis Grenier. Pau-Lois Granier (1879-1954) est un poète majeur, fréquenté régulièrement par Combi et dau Melhau, qui l’a publié, et il vaut la peine de donner ici le texte mis en musique par Peirat et Combi : « Escotas, a pè de la còla,/ un trin que redòla ;/ aqueste trin que fai/ lo bruch de mar/ e que sembla prés/ de passar/ e corre coma/ un estindòla/ ambe daus marmus/ umans,/ pòdes l’aspitar cent ans ;/ es una esclusa/ que reviscòla tos jorns malastrats,/ es una esclusa que redòla/ tos espers nejats »[4].

Le cd contient enfin un extrait du grand petit livre de Gisèle Chrétien, Un paisan lemosin dins las annadas 50, texte de mémoire apparemment modeste sur le grand-père des monts de Blond, où le récit prend tout à coup une épaisseur lyrique et même proprement métaphysique (si l’on veut utiliser un gros mot), à dix mille lieux de la déploration complaisante des paradis perdus de l'agriculture. Et dire que Melhau donnait, oui, offrait gratuitement aux visiteurs ce livre mal vendu pour la réception des vingt ans de sa maison d’édition ! Jugez pourtant de la qualité du texte choisi et lu par Combi, servi par une improvisation musicale de Peirat : « Saber, quela espessor que l’i via dins l’aer, quand la sopa fumava, quelas ombras dins lo brun, sus, denaut la clardat redonda de la lampa, quitament la « lumiera », pendilhada aus traus mai son pès coma un cuer de ganhon, a meitat chamin de la taula, quelas votz que sautavan de’n pertot, de l’estelon que purava, dau topin que siblava, de la teulada que crasenava, quo era los signes de na preséncia, que menet dau breç a la tomba, sens que zo sauguessan, tant de generacions de paisans, que lor balhava la man d’un biais, e la miseria de l’autre, e que se’n es nada, creiriatz, coma la miseria de dins lo temps, per laissar la plaça a n’autra miseria, e a la television, saver s’avem ben fach de la tuar ? Saber si l’avem tuada ? »[5]

Mais l’homme n’est jamais content de ce qu’il a ; ce cd à peine écouté le voilà qu'il se prend à désirer, à réclamer, à exiger au plus vite la parution d’un autre : celui de Tras, où Combi, déchaîné, se mesure à la magnifique contrebasse, libre, virtuose, inventive de Dominique Bénété. Une chose inoubliable. Ceux qui ont assisté aux concerts peuvent en témoigner.

JP C

Voir les vidéos "pirates" de Combi et Peirat de Gilbert Brun et Franck Galmiche sur You Tube

[1] « Les bornes le long de la route se mirent en marche », Jan dau Melhau, extrait dit dans le cd, de Òbras completas, edicions dau Chamin de Sent Jaume.  Le cd peut-être commandé directement à l'Institut d'Etudes Occitanes du Limousin ieo.lemosin@free.fr

[2] Dans les mêmes Òbras completas.

[3] Ces poèmes sont très intéressants, ils sont aussi publiés aux éditions dau Chamin de Sent Jaume : ils ont pour moi une saveur beat generation, version limousine, évidemment.

[4] « Tu écoutes au pied de la colline, un train qui roule ; ce train qui fait le bruit de la mer et qui semble près de passer et courir comme une étincelle avec des murmures humains, tu peux l’attendre cent ans ; c’est une écluse qui ressuscite tes jours malheureux, c’est une écluse qui roule tes espoirs noyés »

[5] « Savoir, cette épaisseur qu’i y avait dans l’air, quand la soupe fumait, ces ombres dans le sombre, là-haut au-dessus de la clarté ronde de la lampe, la lampe même, la lumière, pendue aux poutres avec son contrepoids comme un cœur de cochon, à mi chemin de la table, ces voix qui sortaient de partout, de la bûche qui pleurait, de la marmite qui sifflait, du toit qui craquait, c’était les signes d’une présence invisible, qui venait peut-être du commencement des temps. Savoir, cette présence qui mena du berceau à la tombe, sans qu’elles le sussent, tant de générations de paysans, qui leur donnait la main d’un côté, et la misère de l’autre, et qui s’en est allée, croirait-on, comme la misère d’autrefois, pour laisser la place à une autre misère, et à la télévision, savoir si nous avons bien fait de la tuer ? savoir si nous l’avons tuée ? », Un paisan lemosin dins las annadas 50, Meuzac, edicions dau Chamin de Sent Jaume, 1984, p. 24-25.


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14 octobre 2006

fragments d'une histoire souverainiste de la langue française

 

Cros

Linogravure de Roland Cros

 

fragments d'une histoire souverainiste de la langue française

          L’évocation de notre seule, unique, universelle, divine langue nationale, comme on a déjà eu maintes fois l’occasion de le constater, autorise toutes les inexactitudes historiques, toutes les absurdités linguistiques, tous les délires idéologiques nationalistes[1]. Nous en avons eu un nouvel exemple le 9 octobre, dans l’émission de Patrice Gélinet, 2000 ans d’Histoire. Il faut dire que l’invité était le député souverainiste Paul-Marie Coûteaux venu présenter son dernier opus : Être et parler français, Perrin, 2006. Evidemment, connaissant les positions idéologiques du monsieur, député européen sur la liste du Mouvement Pour la France de Philippe de Villiers, on pouvait s’attendre à une totale absence de rigueur historique. Il est plus étonnant que Gélinet, censé tout de même faire une émission d’histoire n’ait, à aucun moment, esquissé la moindre critique ; il s’est plu, au contraire, à renchérir sur les élucubrations de son invité.

      Coûteaux ne fait en effet nullement oeuvre d’historien, ni – encore moins – de linguiste, mais défend une thèse idéologique selon laquelle l’unicité de la langue fait la nation décrétée par la loi, dans l’optique de renforcer encore l’appareil législatif en faveur du français et contre l’usage de toutes les autres langues sur le territoire national. Gélinet est manifestement sur la même longueur d’onde, puisqu’il déclare, au cours de l’émission, comme s’il s’agissait d’une évidence, d’un point de départ, que « toutes les nations du monde se font autour d’une langue » : ineptie qu’il est nul besoin de chercher ici à réfuter (il suffirait d’énumérer les nations plurilingues).

           Certes, quand notre député dit que la question linguistique est politique et que le sort d’une langue est lié à la volonté politique, on ne saurait lui donner entièrement tort, quoique l’affirmation selon laquelle « une langue est très malléable par la politique et très accessible par la loi » préjuge beaucoup des capacités d’intervention des pouvoirs politiques sur les langues. Il serait trop long de recenser, en France comme ailleurs, les réformes linguistiques décrétées par les pouvoirs établis et ayant lamentablement échouées, à commencer, en France, par l’écrasement des « patois », qui ont résisté tout de même à deux bons siècles de persécution culturelle. Ne fut-il pas longtemps interdit de parler publiquement le catalan en Catalogne ? Les exemples sont myriades : on ne s’étendra pas…

           Mais quand Coûteaux nous explique que les rois ont lutté contre le latin (ce qui en soi mérite bien des bémols, l’édit de Villers-Cotterêts ne concernait que le seul domaine du droit et de l’administration, et les rois n’ont jamais, pour autant que je sache, empêché l’enseignement, la pratique et la publication du latin) par souci de la « démocratie », il est bien difficile de ne pas rire. En effet, affirme-t-il sans sourciller, le « bilinguisme est une atteinte à la démocratie ». Certes, le peuple ne parlait pas latin, mais on pourrait faire remarquer qu’une réelle démocratie, en pareil cas, consisterait à donner accès au bilinguisme à tout un chacun, ce qui n’était certainement pas à l’ordre du jour sous l’Ancien Régime ! Ce qui n’était pas à l’ordre du jour, évidemment, c’était d’abord la « démocratie », dont on ne nous fera jamais croire qu’elle était un objectif politique de la monarchie, et affirmer que les rois en choisissant le français ont choisi « la langue du peuple » est une imbécillité, pour la simple raison qu’une grande partie du « peuple » ne parlait ni latin ni français. Le français fut d’abord la langue de l’hégémonie politique et culturelle des élites du régime monarchique sur l’ensemble du territoire national, et non pas certes la langue du peuple promue par de bons rois contre le latin, langue de l’Eglise, qui selon Coûteaux – il ne s’embarrasse pas de détails –, était perçu par nos monarques comme la langue d’« une puissance étrangère » (n’aurait-il jamais entendu parler de quelque chose comme d’une « Eglise gallicane », anti-romaine et pourtant très attachée à son latin ?). Il évoque bien, au passage, une résistance du « patois » à l’expansion de la langue française, mais que la royauté, selon lui, avait largement brisée, s’il est vrai qu’il fait de la diffusion du français sur tout le territoire (Gelinet appelle cela « unification des patois », car le français unifie les patois en les supprimant, comme chacun sait) la condition même de possibilité de la Révolution. Ce n’est pas entièrement faux, mais il faudrait immédiatement corriger et ajouter que la Révolution, pour beaucoup de ses acteurs, s’est faite aussi dans ce que Coûteaux appelle justement les « patois ». On peut d’ailleurs noter qu’en utilisant uniquement le terme méprisant et méprisable de « patois » les deux interlocuteurs n’ont évidemment pas à prendre en considération une situation de trilinguisme (latin/français/« patois »), car « patois » n’est bien sûr pas « langue » et la notion de bilinguisme peut ainsi être réservée au seul rapport latin/français. Dans cette épopée de la marche conquérante et glorieuse du français, le « patois », à aucun moment, n’apparaît positivement comme une langue, un vecteur de culture, mais seulement comme une « résistance » (selon le mot de Gélinet) transitoire à l’avènement du français.

           Il y aurait bien d’autres choses à relever dans cette contribution à deux voix au monument linguistique national. Je me contenterai seulement d’une merveilleuse comparaison avec l’anglo-américain à propos de la « codification ». Il s’agit d’un hymne à l’Académie française, garante de la fixité et par là (selon Coûteaux) de la pérennité du français : « Il y a, nous explique-t-il, un énorme avantage à la codification : la langue ne bougeant pas, elle se transmet […] à la différence de l’anglais. Je vous signale que l'anglais et l'américain plus encore, et c'est une énorme faiblesse de l'anglais, qui me fait dire que l’américain finira très mal le XXIe siècle : la langue anglaise ne cesse pas d'évoluer. Les textes écrits en Angleterre en 1910, des romans, doivent aujourd'hui être traduits en anglais contemporain, parce que la langue est beaucoup plus malléable, elle n'a pas eu l'Académie française. Le résultat c’est qu’elle subit une scissiparité, il y a plusieurs américains et que cette langue est encore plus en danger que le français… » Là aussi, il n’est guère besoin d’un réfutation ; affirmer qu’une langue est amenée à disparaître plus vite qu’une autre parce qu’elle évolue plus, plus vite et produit des variantes, ne repose sur aucune donnée scientifique. Il est de la nature des langues d’évoluer, de se transformer et donc en effet, si l'on veut, de mourir (mais évidemment, ce n’est pas la même chose de mourir comme le latin qui meurt en devenant autre chose, et de mourir par décret politique, comme Coûteaux sans aucun doute désire le voir pour tous les « patois » indésirables et toutes les langues d’ailleurs qui font obstacle à la marche royale du français), et ce n’est pas l’Académie française qui pourra empêcher les transformations inéluctables du français. Muséifier la langue, l’embaumer, la sanctuariser n’est pas en assurer la pérennité ; déjà dehors, dans les rues et mêmes dans les écoles (voir Entre les murs, de François Bégaudeau) on parle de toute façon autre chose, depuis longtemps !

            Ce qu’il faut dire enfin et surtout, c’est que Coûteaux, comme tous les souverainistes de droite, de gauche ou républicains ont surtout une position politique absolument contradictoire en matière de langue, une contradiction aveugle à elle-même tant elle est prise dans l’idéologie nationalitiste. Ils s’insurgent contre toute mesure en faveur des langues minoritaires, au nom de l’indivisibilité républicaine, dont ils sont si peu sûrs, qu’ils estiment foncièrement nécessaire qu’elle soit garantie par l’unité et l’unicité linguistique. Ainsi Coûteaux et ses petits camarades se sont-ils élevés avec la plus grande véhémence contre la charte européenne des langues minoritaires « menace contre la République » selon le titre du texte qu’ils ont signé et qui dit notamment : « Ils [les signataires] estiment que la Charte est en complète contradiction avec la tradition républicaine parce qu’elle méconnaît l’unité du peuple et du territoire français et qu’elle est contraire au principe d’égalité entre les citoyens »[2]. C’est-à-dire que, selon cette conception de la République, la reconnaissance de toute spécificité, particularité culturelle et linguistique sur le territoire national est une mise en cause de l’unité territoriale et de l’égalité entre les citoyens et doit comme telle être proscrite. Même si ces différences existent, il faut faire comme si elles n’existaient pas, voire s'acharner à les supprimer, ou du moins en interdire entièrement toute expression publique, afin que tous les citoyens français, ne parlent, n’écrivent et finissent par ne plus penser qu’en français, afin de communier dans une seule et même idéologie nationalitaire. On a là affaire, me semble-t-il, à une dérive radicalement anti-démocratique et de fait totalitaire (contrôle linguistique et culturel total de la société civile par l’État centralisé). Cela est assez effrayant, si l’on y songe, mais on n’y songe guère, car ce projet, depuis la Révolution française, a acquis une sorte de légitimité idéologique, qu’il est très difficile de remettre en cause, tant elle est ancrée désormais dans les esprits. Par contre les mêmes considèrent absolument légitime, au nom sans doute de « l’exception française », que les minorités francophones à l’étranger bénéficient d’un statut public d’égalité avec la langue dominante des pays concernés, c’est-à-dire un statut de « langue officielle », d’enseignement, etc. etc. Plus, ils encouragent vivement les séparatismes. On se souvient du « vive le Québec libre ! » de De Gaulle, hé bien notre Paul-Marie Coûteaux a fait parler de lui, pas plus tard qu’en 1999, en déclarant en Belgique, lors d’un rassemblement de « rattachistes » wallons : « la Wallonie manque à la France ! ».[3]

           Voilà à quelles grossières contradictions conduit le nationalisme exacerbé, voilà de quel cortège de mensonges, de faussetés historiques et d’arguments de mauvaise foi il s’entoure. La foi nationale l’exige : credo quia absurdum est (« je crois parce que c’est absurde ») disait Tertullien.

 

 

 

JP C


 

[1] Voir sur ce blog :  Quand l’Académie refait l’histoire.

[2] http://notre.republique.free.fr/languespet.htm

[3] Voir le texte très intéressant de Philippe A. Steinmetz.

 

 


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08 mars 2006

Concentracionari

aquel articulet foguèt prublicat dins la Setmana n° 469, 29/07 – 04/08 2004

 

 Marie_rouanet_2010_05_30


"Concentracionari"

 

L'escrivana Maria Roanet, convidada a l'emission Tout arrive sus França Cultura, lo dijous 22 de julhèt 2004, diguèt al jornalista que li fasiá de questions, qu'ela èra tant bilingüa coma Max Roqueta (interrogat lo jorn d'abans dins la mèma emission), mas qu'aviá causit d'escriure sos libres en francés perqué zo far en occitan, uèi, seriá « concentracionari ». Apondèt que parlava la lenga solament amb son òme (Iva Roquèta) e qualques amics. Brava filhòta, ciutadana exemplara, que compren plan que cal liberar l'espaci public de las lengas minoritàrias per daissar la plaça tota a la sola lenga de la Republica, coma zo vòl l'article 2 de la constitucion !

Pr'aquò, aqueste mot de « concentracionari » me tafura. Vertat que la Maria manquèt d'autres còps de precision lexicala, en disent per exemple, lo mème jorn, « transcendental » en luòc de « transcendent », coma zo fan un fum de savantasses... Mas enfin « concentracionari », dins aquel contèxte, de que vòl dire ? Que nosautres nos botam volontariament dins una mena de camp de concentracion quora escrivèm e parlam l'occitan ? Que l'avenir es puslèu del costat d'aqueles que gardan lo camp e la societat tota ont i a de camps d'aquela mena, de camps de concentracion culturals ? O alara es un camp autògestit, del tipe jòc de ròtle « hard » per ciutadans sadols de libertat ? De tot biais, quicòm d'indecent. Mas l'indecéncia seriá pas puslèu d'utilisar un mot aital per justificar una posicion qu'auriá, si que non, res que de respectabla ?

Joan-Peire Cavalièr


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