Limoges

- J'aime ses halles, ses pavés/ La fontaine de la mairie,/ Le vieux quartier de la cité/ Et la rue de la boucherie

photo J.-P. Kosinski

 

« Non ce n’est pas la cité des Doges… »

 

Je n’ai pas pour habitude de tirer sur les ambulances, mais cette fois je n'ai pu résister à cette condamnable tentation.

Les Limougeauds en ont déjà forcément entendu parler : il s’agit du clip de présentation d’un prétendu « Opéra Rock » dédié à leur ville, avec promesse (ou menace ?) de disque et de spectacle pour la fin de l’année. Forcément, ils connaissent déjà, puisque la vidéo a fait l’objet d’un bad buzz historique, d’un mauvais bourdon sur la toile (d’un meschant zonzon sus la tiala !).

Il n’y a rien à dire, elle mérite bien ce grand succès de mésestime, même si l'on doit reconnaître que techniquement la réalisation vidéo, en noir et blanc, est sans être extraordinaire de bonne facture. On y voit en effet – et hélas on y entend – une bonne dizaine d’interprètes, qui connaissent pourtant leur métier (mais qu’allaient-ils faire dans cette galère ?), chanter, à tour de rôle et en chœur, sur l’air de variété le plus plat que l’on puisse imaginer (aucun rapport avec le rock, ni avec l’opéra en tout cas !), dans une orchestration de pub pour assurance, la chanson la plus con du monde.

Vous ne me croyez pas ? Hé bien, écoutez-la (par exemple sur le site officiel du projet) et lisez-a ici, car j’ai pris la peine de vous la copier toute entière, ce que personne encore sur le web, par pudeur sans doute, n’a encore osé faire. Que ne ferais-je pas pour l’édification de mes lecteurs ? Par charité chrétienne je ne donnerai pas le nom du compositeur ni du poète, mais il ne sont pas bien difficiles à trouver.

 

1er couplet Refrain

Ce n'est pas la cité des doges

On en parle peu dans les livres

Mais c'est ma ville, c'est Limoges

Mais c'est ma ville et j'aime y vivre

 

I I- J’aime ses rues et ses jardins

Les bords de la Vienne et ses ponts

Et les bars où de vieux copains

Viennent chanter quelques chansons

 

III- J'aime ses halles, ses pavés

La fontaine de la mairie,

Le vieux quartier de la cité

Et la rue de la boucherie

 

Refrain

 

IV- Je l’aime et rien ne m’en empêche

Avec ses flonflons du passé

La fanfare des gueules sèches

Et l’École du Barbichet

 

V- Avec ses claques, avec ses peurs

Avec son jazz et ses rappeurs

Elle accueille du fond du cœur

Les enfants de tous les ailleurs

 

Refrain

 

VI- Ses racines de châtaignier

Sentent la terre du pays

Mais tourné vers le monde entier

C’est au présent que l’on y vit

 

VII- Et son glorieux CSP

Du zénith à la technopole

Chaque rêve réalisé

A fait que Limoges s’envole

 

VIII- J’aime tout ce qu’elle a su faire

Malgré tout ce qu’elle a souffert

A coup d’espoir et sans coup bas

A coup d’équerres et de compas

Coups de courage et coups d’éclat

Elle a gagné tous les combats

Refrain…

 

Vous avez admiré le vers (approximativement) octosyllabes, la beauté des rimes, la recherche stylistique, la richesse du vocabulaire… sans parler de l’abondance du contenu. Pourtant, chaque vers ou presque est bien l’évocation d’un lieu ou d’un événement important de la ville, mais réduit hélas au plus indigent des clichés.

Il y a d’abord celui, produit dès le premier vers, de la ville sans caractère, de la ville triste et insipide. Alors qu’il s’agit de faire l’éloge de Limoges (moi aussi je sais faire de la rime), le poète en effet commence par s’excuser d’en parler ! Aurait-on véritablement et définitivement intériorisé l’image projetée avec tant de morgue et de méchanceté par Paris (récemment encore, voir mon post à ce sujet), qui si souvent prit et prend encore la cité du limogeage pour son souffre-douleur favori ? Évidemment ce clip lui en donne une fois de plus l’occasion, comme on peut voir en baguenaudant sur internet. Soit par exemple la « page pute » du magazine Brain (une bande de décérébrés qui se prennent pour des « intellols » (sic) !) : « J’me serais bien fait un petit weekend à Limoges et puis finalement non, JAMAIS ». Le message sous le message est clair : il dit ceci (c'est mon décryptage, on peut le discuter !) : « de toute façon, il n’en a jamais été question : qui donc irait passer un weekend dans cette ville de nazes et de ringards ? »

Dès les premiers vers, dis-je. En effet : non certes, on en convient, Limoges n’est pas « la cité des doges », mais est-il vrai que « les livres » n’en parlent guère ? Les livres qui font l’histoire depuis Paris, qui voient la France depuis Paris n’en font en effet pas grand cas. Mais, publiés ici ou même à Paris, il n’en manque pourtant pas, des livres où il est question de Limoges (laissez-moi au moins citer le livre de l’historien américain John Merriman publié chez Belin, La Ville rouge). Encore faudrait-il les lire ! On y trouverait, entre autres, qu’au premiers temps de la fête des Ponts dans les années 1900, les Enfants de la Vienne organisaient des fêtes « vénitiennes » avec flottille de barques décorées descendant la rivière, certaines maquillées en gondoles, éclairées de flambeaux et – déjà – par les ampoules multicolores de l’usine électrique voisine du pont Saint-Étienne. Loin de moi de me moquer : il y avait là de la beauté, de la poésie, l’évocation d’une ville mythique où personne, dans le quartier des ponts, n’avait le loisir de mettre les pieds.

Mais je m’égare… enfin pas vraiment, puisque la chanson évoque aussi les « flonflons du passé » avec, dans la foulée, la fanfare des Gueules Sèches, créée en 1922 (elle existe toujours), et l’École du Barbichet, apparue l'année suivante, association à vocation folklorique qui, en réalité, s’appelle, en bon limousin, L’Eicòlo dau Barbichet (selon la graphie utilisée par ce groupe). Évidemment le choix de traduire le nom en dit long, étant entendu que dans ces vers incolores, inodores et sans saveur, on ne pouvait évidemment imaginer le moindre mot de limousin. La langue ici se doit être rigoureusement aseptisée, sans aspérité d’aucune sorte. Mais à rechercher aussi lâchement le consensus, on fini par le trouver, fût-ce à l'opposé de ce que l'on recherchait ! La seule évocation du barbichet met la chanteuse dans tous ses états : le doigt dressé vers le ciel, l’air passablement niais, elle semble à la fois se retenir de rire. Certes, il y a de quoi, car la musique ronflante s’accommode assez mal de vers auxquels on ne saurait certes reprocher leur lyrisme (essayez, vous, un peu, de mettre de l’émotion et du pathos en disant « fontaine de la mairie » et « rue de la boucherie » !).

D’autres allusions parsèment le texte, d’ailleurs absolument inintelligibles pour les non-Limougeauds : au passé ouvrier, aux luttes de 1905, à Gingouin, aux (francs)maçons… Mais le fait que rien ne soit explicite, qu’il n’y ait qu’une vague allusion à des combats et à de la souffrance, autrement dit que l’identité de gauche ne soit même pas affirmée, en dit long sur le désir coupable de ne vexer personne, au risque de ne plaire à personne non plus. Le rapport au présent est juste une petite litanie ridicule, assortie d’un humanisme à deux balles (l’accueil formidable des étrangers à Limoges !) : CSP, zénith, technopole… Il ne manque qu’aquapolis et le nouveau stade pour parachever ce qui pourrait être une (très) mauvaise pub pour le syndicat d’initiative et la mairie réunies…

Le pire est que, justement, la ville – menée désormais par la droite – n’a semble-t-il pas financé l’entreprise, du moins directement. Les subventions reconnues sont celles de la région (5.000 euros), du Conseil Général (1.500 euros) et d'autres "collectivités territoriales" (sans autre précision, sinon qu'il ne s'agit pas d ela municipalité de Limoges) pour un total de 13.500 euros ; rien de bien énorme pour une comédie musicale toute entière... Le gros des financements est attendu d’une campagne de cofinancement sur Ulule. Il sera intéressant de voir si le bad buzz va finalement booster la campagne ou au contraire, comme cela semblerait logique, la plomber.

Bon, tout cela, certes, n’est qu’une farce, mais bien mauvaise. Limoges s’y montre dans ce qu’elle a de pire ; une ville qui n’affirme aucune identité franche et positive (on n’ose même pas comparer avec Ô Toulouse de Nougaro, ou même à l’hymne toulousain de Sicre, pour parler de ce que je connais), une ville qui n’évoque le passé qu’à mi-voix, s’excuse de ce qu’elle est, recherchant à tout prix d'apparaître la plus neutre, la plus lisse et conforme possible au modèle français moyen. Nous aussi on a « un zénith, une technopole, les francophonies, voyez, on est de bons élèves de province, loyaux, sages, modestes ! » De sorte que lorsque la chanson affirme  que Limoges « s’envole », tout le monde la voit se ramasser et lorsqu’il est dit, dans un accès de témérité, qu'elle a « gagné tous les combats », personne n’y croit, personne, et surtout pas ceux que l’on voit chanter.

En entendant ces désolantes pitreries, les paroles de La Vienne, composées dans l’entre-deux guerre par un ou sans doute plusieurs ponticauds, chantée naguère encore par la très regrettée Simone Jeammot sur l’air des Bateliers de la Volga, me reviennent en mémoire:

1905, La Rouge,

La ville bouge

Jusqu’aux bas-fonds.

Le siège d’une usine

Fait que domine

La voix des Ponts.

(voir la suite ici)

Ça t’avait quand même une autre gueule !

Jean-Pierre Cavaillé

PS) On nous jure, pour toute défense, que les 24 autres chansons sont toutes plus excellentes les unes que les autres et célèbrent l’histoire de la ville sous toutes ses coutures (même le quartier de ce nom ?). On espère donc que le reste, tout le reste, sera moins calamiteux et que Yemgui, qui en est parfaitement capable, aura au moins réussi à faire passer là-dedans un peu d’occitan limousin. On peut toujours rêver et on rêve toujours… podem sempre somnhar ! suite donc au prochain épisode.