J’ai reçu ces jours ci, comme d’autres, un entretien de Claude Sicre, depuis longtemps acteur majeur de la culture occitane, donné en français à la revue de l’IEO Midi-Pyrénnées, Lo Diari. Depuis que j’ai formulé les quelques notes critiques (mais avant de les publier) que l’on trouvera plus bas, le texte a été finalisé (ce qui explique quelques petites différences entre les passages que je cite dans ma critique et ceux que l’on peut lire ici) et traduit en occitan par Pèire Molin et Sèrgi Carles pour être présenté dans le numéro à venir (n° 29). C’est pourquoi je le donne ici dans son français d’origine.       JP C

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Un entretien de Claude Sicre pour Lo Diari

1. Selon vous, quelles évolutions ont eu lieu au sein du milieu culturel et associatif occitan depuis l’époque où vous avez commencé à vous engager pour cette langue ?

Si « engagé » je me suis, c’est d’abord pour transformer la vie de la culture en France (cinéma, littérature, musique populaire) pour plus de démocratie, moins de Paris tout-puissant et bloqué, plus d’invention et d’imagination créatrice. Après les USA, où j’étais parti pour vendre des scénarios (et où j’ai découvert qu’il était très facile de faire son chemin, mais où j’ai compris que je ne m’affronterais à plus fort qu’en œuvrant chez moi), après Paris (où j’ai compris que le plus dur — donc le plus intéressant — serait d’œuvrer encore plus chez moi), je suis tombé sur l’affaire "occitane" (c’est à Paris, chez Gallimard, à la Série noire, que le patron m’a parlé de ça, dont je n’avais pas la moindre idée). Découverte absolue. Qui me faisait comprendre bien des choses que je n’avais qu’intuitées.

À l’époque où je l’ai connu (1976), le mouvement oc était — et il est toujours — plein de gens généreux, désintéressés, vibrants d’espoir. Mais les débats tournaient autour de ce qui me semblait de vieilles lunes : régionalisme gauchiste ou socialiste, nationalisme sur le modèle tiers-mondiste (tout y passait : le FLN algérien, le Vietnam, Guevara, le maoïsme...), engouements culturels à la traîne de toutes les modes internationales. Avec, comme armes, le catéchisme de l’âge d’or médiéval assassiné par la Croisade et la théorie du colonialisme intérieur. Avec, comme objectif, « la désaliénation » du peuple. Je l’y ai vu aussi, ce peuple : une armée de braves gens pleins de bon sens, tout à fait prêts à faire quelque chose pour la langue et la culture mais qui ne se reconnaissaient que très mal dans ces discours. Après quelques années d’enthousiasme véritablement populaire, les braves gens ont pris du recul. La chanson occitane — qui avait porté le mouvement quelque temps — s’effondre dans les années 1978-1980 (donc avant 1981, et juste après l’effondrement des élans romantiques adossés à la crise viticole). Puis il y a eu 1981, le dépérissement progressif du gauchisme, une pénétration grandissante de l’idée occitane dans le grand public, principalement grâce aux initiatives d’associations plus pragmatiques qu’idéologues, au premier rang desquelles il faut citer les Calandretas. Des réussites locales, l’action de quelques groupes de musique décomplexés, un soutien de l’État puis des régions ont aidé à la professionnalisation de nombre d’acteurs dans la vie artistique, l’enseignement, l’animation et la diffusion. Chez beaucoup de militants s’installe alors, peu à peu, un néo-régionalisme dont les fondements restent nationalitaires, mais qui se présente comme plus soft pour bénéficier des retombées de la régionalisation. Néo-régionalisme qui se croit plus réaliste que l’ancien (on admire plutôt la Catalogne que les nationalismes du tiers-monde) et qui se mobilise plutôt pour faire pression sur les institutions que pour bâtir un mouvement culturel en lien avec la population et à son service.

C’est à peu près le tableau d’aujourd’hui. Mais, aujourd’hui comme hier, une majorité de dirigeants refuse toujours d’écouter la population, puisque ils la croient toujours « aliénée » par l’idéologie dite jacobine. Population qui pourtant dit clairement ce qu’elle veut : elle ne s’intéresse pas au discours des partis politiques occitans (il n’y a qu’à voir les résultats des élections quand ces partis se présentent seuls, et cet échec dure depuis 40 ans), elle se dit attachée à la langue et à la culture occitanes, mais elle ne se bouge pas collectivement pour les mots d’ordre revendicatifs du mouvement culturel : elle attend, des artistes, intellectuels, enseignants, animateurs et organisateurs occitanistes, une offre qui l’intéresse, où elle vient participer de bon gré quand, oubliant les rengaines victimaires, ces occitanistes œuvrent pour elle en inventant de nouvelles solidarités et de nouvelles façons de voir le monde. Écoutons-la : elle se sent et se veut française — tous les discours anti-France la font fuir —, mais elle pense — plus intelligente en cela que toutes les élites, occitanistes ou centralistes — que la langue et la culture occitanes font partie du patrimoine français, qu’il faut les faire vivre, et qu’on le peut aujourd’hui très bien dans le cadre national. Elle le dit dans les sondages, elle sait le faire savoir aux élus, localement (c’est pour ça qu’ils donnent des subventions). Et plus le mouvement culturel occitan lui proposera des œuvres où elle se retrouve et se réinvente, plus elle bottera le cul des élus. Et elle le fera mieux que nous et que tous les aspirants lobbyistes. C’est simple, en fait.

2. Fusion des régions MP et LR, mise en place de l’Office pour la langue occitane, une chance pour l’occitan ?

Je ne sais pas ce que donnera la fusion, on verra à l’œuvre...

Quant à l’office, je ne connais pas bien le sujet, mais des gens en qui j’ai une certaine confiance m’ont dit que la méthode suivie pour sa mise en place n’avait pas été très, disons… pluraliste. Et puis séparer langue et culture, dans le cas occitan, me semble mal venu (lire Castan et Meschonnic).

3. Dans le même temps, le 27 octobre dernier, le Sénat a rejeté la proposition du projet de loi visant à ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Qu’est-ce qui motive ce refus selon vous ?

Les élites françaises, dans leur grande majorité (y compris beaucoup de ceux qui font mine de vouloir les protéger), ne voient pas grand intérêt au réveil des langues-cultures autochtones de France (en décalage avec les deux tiers des Français qui les voient comme des atouts pour l’avenir). La Charte a donné au scepticisme des uns et à l’hostilité des autres de bonnes raisons de temporiser ou de s’opposer (nous avons bien vu que le gouvernement avait attendu que le Sénat soit à droite pour proposer le texte au vote).

Ceux qui s’y sont opposés le plus, comme d’autres opposants plus modérés, ont vu dans cette charte des risques de divisions pour le pays. N’ont-ils pas eu quelque raison de penser ainsi ? N’y a-t’il pas, dans nos rangs, des gens qui ont clamé qu’il fallait prendre la France en étau entre l’Europe et les régions jusqu’à la réduire à n’être plus qu’une pièce de musée ? Devons-nous penser qu’il n’y a parmi ces opposants que des nationalistes chauvins et retardataires ? Nous gagnerons nombre d’entre eux à notre cause si nous changeons d’objectifs et de stratégie : il faut leur démontrer que le fossé entre les élites et le peuple, c’est le centralisme et l’unitarisme qui le créent, et que nous ne le comblerons pas sans l’apport de nos langues et cultures, dont les altérités irréductibles pluraliseront de fait le débat national, mobiliseront les opinions les plus excentrées et renforceront ainsi l’unité nationale.

Mais notre meilleure alliée, face à toutes les oppositions, c’est la population. C’est elle qui aura le dernier mot et qui fera plier les dites élites. De loin (parce qu’elle a des soucis plus urgents), elle assiste au match entre nous et les unitaristes, avec un faible pour David contre Goliath. Elle aimerait bien nous voir prouver que nous avons raison, elle nous appuie quand nous lui en donnons l’occasion, mais elle ne jouera pas le match à notre place. Parce que la question occitane n’est pas d’ordre nationalitaire (quand la solution à tous les problèmes est subordonnée à l’obtention de la souveraineté politique : dans ces cas-là, c’est le peuple qui pousse). Elle est d’ordre culturel. Et là, c’est aux gens de culture de tirer en avant, et vers le haut.

Ces gens de culture, c’est nous ! Sans maîtres à penser. Toujours obligés d’inventer et de combattre. Sans aucun modèle à suivre : la position occitane est unique, parce que la France républicaine a réussi l’exploit unique de marier l’unitarisme linguistique et culturel à l’égalité citoyenne. C’est cette France, championne du monde dans sa discipline, que nous devons contribuer à transformer pour la porter sur le podium plus élevé de l’égalité dans la pluralité. Et, en passant, par nos œuvres, nous prouverons aux sceptiques que nos langues-cultures sont autant de nouvelles frontières à explorer pour repousser les limites de l’intelligence. Défi qui a de quoi enthousiasmer ceux qui rêvent de grandes, belles et véritables aventures (rendez-vous à Laguépie !).

1.12.2015

 

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Ce que la « population » attend de l’occitanisme

 

Cet entretien mérite d’être présenté et discuté, parce que Sicre y expose, de manière provocante et hélas souvent trop elliptique, sa propre position dans le monde occitaniste, qui n’est certes pas dénuée d’intérêt et ses propositions sont toujours stimulantes, même si, pour ma part, spontanément, je ne peux m’empêcher de trouver sa manière, son biais, de conduire la polémique ou de présenter les questions et de les argumenter à la fois énervant et trop souvent superficiel. D’ailleurs, j’en suis venu à penser qu’au-delà des désaccords idéologiques (et peut-être à leur source), réside une profonde incompatibilité d’humeur intellectuelle. C’est sans doute ce qui explique que, par le passé, aucun échange n’ait pu avoir lieu, du moins par écrit, Claude, dont je comprends qu’il a bien mieux à faire, n’ayant jamais daigné répondre à mes précédentes notes critiques (voir mes tentatives dès 2006 : discussion de Claude Sicre : Identité et civilité. 42 thèses sur le jeu de l’Occitanie ; La Linha Imaginòt una bona revista occitanista… sens occitan ; 2007 : Una lectura del tract : Reivindicam pas res ; 2009 : L’occitan « langue ethnique » selon Claude Sicre).

Ce qui m’a énervé d’entrée de jeu est la façon dont Claude nous raconte que, lorsqu’en 1976, il découvrit l’occitanisme, il vit combien celui-ci était sous l’emprise de ce qui lui apparaissait déjà comme de « vieilles lunes » : « régionalisme gauchiste ou socialiste, nationalisme sur le modèle tiers-mondiste (tout y passait : le FLN algérien, le Vietnam, Guevara, le maoïsme...), nationalisme, théories culturelles à la traîne de toutes les modes internationales ». Vraiment « à la traîne ? ». Peut-être… en tout cas, était-ce l’atmosphère idéologique générale de l’activisme politique, occitaniste ou pas, de cette époque. C’était l'athmosphère qui prévalait par exemple lors des rassemblements du Larzac (où « les occitans » étaient présents mais minoritaires), celle dont se faisait écho le Teatre de la Carrièra, la chanson engagée de l’époque, occitane ou pas, etc. Les questions de la « décolonisation » et de la « désaliénation » étaient partout agitées. Elles avaient en effet modelé les luttes occitanes dès les années soixante, dès les grèves de Decazeville (1961). Ainsi de la notion de « colonialisme intérieur » (appliquée aussi bien à l’économie qu’à la culture et à la langue des régions méridionales, bretonnes, corses), en faveur de laquelle Robert Lafont donna de très forts arguments, largement repris, y compris par des économistes de l’époque et un certain Michel Rocard. Toutes ces questions, associées à celles des revendications d’autonomie régionale, et pour certains, de velléités nationalistes ou plutôt d’ailleurs crypto-nationalistes (sur ce point je me permets de renvoyer à un article récent : « La question nationale chez Robert Lafont, Yves Rouquette et Joan Larzac (1967-1969) »), à distance des quarante ans passées, méritent mieux que le persiflage. L’histoire sans concession, non mythifiée, de ce mouvement complexe et diversifié, sans lequel nous ne serions pas là (ni moi, ni Claude !), reste largement à faire, et la pire des choses est bien de l’envoyer aux oubliettes d’un revers de main méprisant. Il est tellement facile d’humilier les vaincus…

            Et il est tout aussi facile, mais selon moi tout à fait erroné de décrire le grand affaiblissement du mouvement à la fin des années 70 en disant qu’« une armée de braves gens » qui avaient d’abord adhéré au mouvement, prirent ensuite « leur distance », gavés qu’ils étaient par les lubies des militants. Ce qui est erroné, c’est de mettre d’un côté des militants gauchistes possédés par leurs démons et, de l’autre, des « braves gens » attirés, puis déçus, par ces sirènes idéologiques ; ce partage du monde est une idée convenue certes (j’y reviendrai), mais qui ne correspond pas à la réalité. Lorsque le mouvement périclita, très vite, surtout après l’élection de Mitterrand en 1981, cette désaffection toucha tout le monde, y compris des militants parmi les plus engagés qui, tout à coup, passèrent à tout autre chose. Il est sûr que l’effondrement fut d’abord celui des idéologies qui avaient accompagné les luttes sociales et culturelles des années 60-70, mais aussi l’immense déception de l’aire mitterrandienne, le dépit, le sentiment aigu d’une situation politique et institutionnelle bloquée.

Ce qui a émergé, avec Calandreta, mais aussi avec l’ensemble des nouveaux modes d’action associatifs est un occitanisme plus sociétal et plus culturel, dont Claude, me semble-t-il, fait pleinement partie. Il n’est pas faux d’affirmer, comme il le dit, qu’il y a eu, au moins en certains endroits, « une pénétration grandissante de l’idée occitane dans la population », quoique – ajouterai-je – toujours beaucoup trop hésitante et discrète pour vraiment faire changer les choses. Quant au « soutien de l’État puis des régions qui a abouti à la création de postes dans lesquels certains militants se sont endormis » (cette pique est en effet justifiée), il fut et reste minimal, et absolument insuffisant en tout cas, pour donner la moindre chance de survie à la langue ; survie qui n’est pas souhaitée de la majorité des élites régionales comme des élites nationales. Là, pour le coup, je partage tout à fait la critique sociale que Claude fait au passage de tous ceux qui en France sont opposés à la ratification de la Charte (« La quasi-totalité des élites – élus et personnel politique, journalistes, artistes, écrivains, enseignants du supérieur, personnalités du monde culturel privé ou public..., c'est à dire ceux qui ont le pouvoir, sont également contre »), même s’il y a là quelque exagération (la majorité des élus socialistes étaient pourtant bien disposée à voter pour en 2015…)

Claude dit aussi que, du côté militant, ce qui est apparu dans les années quatre-vingt et est encore actif aujourd’hui, mais coincé dans la même posture depuis trente ans, est un « régionalisme dont les fondements restent nationalitaires mais qui se présente comme plus soft pour s’allier avec le régionalisme notabiliaire, se croyant plus réaliste (on admire plutôt le mouvement catalan que les nationalismes du tiers-monde) et qui se mobilise plutôt pour faire pression (sur l’État, les régions, les départements, les institutions) que pour bâtir un mouvement culturel en lien avec la population ». D’abord, je ne crois pas que l’on puisse taxer de « nationalitaire » ce nouveau régionalisme associatif que l’on retrouve dans les grandes manifestations de ces dernières années pour l’occitan, mais aussi à l’Estivada de Rodez et en d’autres lieux. C’est là parler la même langue que les adversaires de toute reconnaissance de la diversité culturelle et linguistique, qui voient partout en embuscade les ennemis de la « nation » française et de la « république » (qu’ils confondent d’ailleurs allégrement). J’ose affirmer ici que l’immense majorité de ces militants sont on ne peut moins nationalistes (c’est-à-dire pas plus occitano-nationalistes que franco-nationalistes) et s’éloignent d’ailleurs toujours plus de revendications engageant expressément des prises de positions politiques tranchées. Je dirai même, contre la position de Claude, que c’est bien là l’une de ses faiblesses majeures, car le culturalisme dépolitisé est une contradiction dans les termes : toute revendication culturelle est hautement politique, qu’elle le veuille ou non ; revendiquer des droits linguistiques en France revient nécessairement à mettre en question l’ultra-centralisme administratif, politique et culturel. De toute façon, qu’on le veuille ou non, on sera toujours accusé de velléités nationalistes ou nationalitaires (je n’ai pas saisi la distinction que Claude fait entre les deux, mais elle existe manifestement) par nos adversaires, car c’est là, dans la France de la crispation identitaire nationale, la pire insulte que l’on puisse lancer pour discréditer ses ennemis. Certes, pour qui est allé ne serait-ce qu’une fois en Catalogne (espagnole évidemment), il n’y a pas photo : quelle critique que l’on puisse et doive faire, on y voit un pouvoir qui s’est doté de moyens concrets et idéologiques pour défendre et promouvoir sa langue, entre autres choses (mais évidemment pas seulement), par les œuvres, qui importent tant à Claude. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, de retour de Catalogne, il est difficile pour un occitaniste de ne pas être affecté du complexe de Cendrillon. Mais il est vrai, il faut le concéder, qu’il est totalement irréaliste de donner aux Occitans la Catalogne pour modèle, du fait de l’immense fossé, de l’abîme même séparant objectivement l’une et l’autre situation.

Ce qui me semble aussi vrai, au moins en gros, dans l’analyse de Claude, c’est que le mouvement occitan d’aujourd’hui est plus occupé à faire pression sur les pouvoirs publics qu’à cultiver le lien, par l’invention de projets communs, avec ce qu’il nomme « la population », terme que moi aussi je préfère à celui de « peuple ». La population, en effet, c’est tout le monde ; la notion évite l’abstraction lyrique qui permet d’opposer à bon compte et pour toutes les fins idéologiques possibles, un peuple paré de toutes les vertus de l’abstraction, à des soi-disant élites perverties, dans lesquelles on range ses adversaires, quels qu’ils soient (voir la diabolisation actuelle, par exemple, de la catégorie tout aussi abstraite et fantasmatique du « bobo »). Oui, il faut le reconnaître, les associations occitanes ont de plus en plus de mal à porter des projets destinés à un public large, excédant le microcosme militant, et tout particulièrement des projets qui pourraient impliquer des membres des classes les plus défavorisées. L’un des seuls, sinon le seul qui parvient à intégrer une remarquable mixité sociale (contrairement à l’anathème bobo souvent jeté sur lui) est le projet Calandreta, mais Calandreta, dont la vocation se limite essentiellement à la transmission scolaire (ce qui est déjà énorme), ne suffit évidemment pas. Il faut bien sûr aussi rappeler et saluer les belles initiatives de Claude Sicre et de ses amis : Forom des langues, repas de quartier, université d’été de Laguépie, etc.

Mais il faut dire aussi que les choses sont extrêmement difficiles, dès lors que la langue est devenue à ce point rare et peu enseignée qu’elle est perçue par bien des gens comme un marqueur élitaire, voire « sectaire » (j’ai en effet entendu plusieurs fois qualifier de « sectes » les écoles Calandreta !). C’est pourquoi tant d’entre nous pensent que sans relais institutionnels, sans aides publiques, les carottes sont cuites, comme c’est le cas, indéniablement en Limousin, où désormais l’enseignement est presque réduit à néant, sans que la société civile n’ait pu, ni su, ni voulu prendre le relai (voir un post récent à ce sujet). Car c’est bien une question qu’il faut affronter : si la flamme était vive, si la population en avait vraiment le désir, sans aucune subvention publique, par le seul volontariat, d’innombrables initiatives pourraient germer et se développer, au-delà des petites structures visant au partage de la langue. Or, osons le dire, tel n’est pas le cas.

Mais est-ce pour autant la faute aux élites militantes endormies dans leurs plaçous ou trop occupées à négocier avec les élus et les administrations pour s’intéresser à la population ? Claude affirme que la population « attend des artistes, intellectuels, enseignants, animateurs et organisateurs occitanistes une offre qui l’intéresse, où elle vient participer de bon gré chaque fois qu’ici et là, ces occitanistes œuvrent pour elle, loin des discours victimaires et revendicatifs ». Il me semble d’abord que, même sans le vouloir, il reconduit en la modernisant, la vieille opposition entre l’intelligentsia et le peuple ; mais alors qu’autrefois, il revenait aux intellectuels et aux artistes d’éclairer et de former le « peuple » (il en fut ainsi y compris dans le mouvement occitaniste, voir par exemple les livres de Lafont : La Révolution régionaliste, Sur la France… qui sont à ce sujet proprement caricaturaux), désormais, les mêmes élites sont sommées de répondre à une attente supposée, d’offrir à la « population » ce à quoi elle aspire, ce qu’elle désire, ce qui « l’intéresse ».

Cette représentation de la population est en fait assez étonnante ; d’un côté, Claude nous dit ou nous fait entendre que la population est en avance sur les occitanistes, car totalement affranchie des lubies militantes (victimaires et revendicatives) et hostile à toutes les vieilles lunes marxistes, nationalistes, etc. et « capable d’aller très loin, si on sait l’écouter » (très loin, mais dans quelle direction ? Il faudrait développer !) et que, d’autre part, elle reste assignée à une position d’attente et d’observation, comptant les points, en situation d’extériorité, dans le match qui « nous » oppose aux « unitaristes ». Cette population, telle que la voit Claude, aime « la joie et la bonne humeur » et exècre les « pleurnicheries de pseudo-colonisés ». Elle se caractérise par une adhésion sans faille à une identité nationale française, détestant tous ceux qui cherchent à prendre la nation en tenaille entre l’Europe et les régions. Bref, ce que propose Claude est une offre culturelle occitane positive, joyeuse et riante et conforme aux convictions nationales de la population.

Ce que je pense personnellement d’une telle conception de la culture, moi qui accorde spontanément – sans doute par idiosyncrasie – tant de valeur au travail du négatif, n’a ici aucune importance. Par contre, il est important d’insister sur le fait que cette conformité rêvée par Claude est tout simplement impossible, inenvisageable, parce que justement l’idéologie nationale dominante, en France, exclut par principe, et aujourd’hui plus que jamais, la reconnaissance des différences, altérités et altérations de l’intérieur ; elle rejettera évidemment les services d’animation culturelle périphériques et qui plus est allophones comme elle exclut tout ce qui est étranger au centre et met en cause la mystique de l’unité et de l’invisibilité. C’est pourquoi, selon moi, on ne saurait faire l’économie, dès lors que l’on est porteur de culture et de langue minorées, non seulement d’une critique sociale (ce que Claude a le mérite insigne de faire), mais aussi politique de la situation française, où le déni de démocratie locale (en matière de culture, d’organisation institutionnelle, de fiscalité, etc.) est une chose qui étonne tant les étrangers venant y séjourner, et qui s’étonnent surtout de ce que les Français ne s’en étonnent pas. Quelle autre population, par exemple, aurait accepté sans presque mot dire (ni maudire !) un tel remodelage des territoires régionaux par le pouvoir central sans aucune consultation d’aucune sorte des citoyens ?

C’est que le modèle de domination centraliste est très profondément incorporé et en effet, sans doute plus encore par les élites qui en bénéficient d’une façon ou d’une autre, que par le reste de la population. Aussi, selon moi, on aurait tout intérêt, ne serait-ce que pour ne pas mourir idiots, à récupérer dans les poubelles de l’histoire occitaniste une notion comme celle d’aliénation, voire celle aussi de colonisation intérieure, moyennant bien sûr un effort conséquent de réactualisation, largement sollicité du reste par les nouveaux cadres de réflexion postcoloniale et post-nationale (bête noire apparemment de Claude). Certes, ce faisant, nous risquons d’être moins « populaires » qu’en proposant des concepts consensuels comme celui, par ailleurs non négligeable, de « convivéncia », mais il me semble que dans le domaine de la réflexion et de la critique, la démarche la plus insultante qui soit envers la « population » (c’est-à-dire nos lecteurs ou notre public potentiels) est celle qui consiste à travailler justement à se conformer à ce que l’on imagine, à tort ou à raison, être ce qu’elle attend et qui lui agrée.

Jean-Pierre Cavaillé