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Are you Lim(ited) ? Lim & You : chabatz de surtir !

 

A peine sorti d’une réunion à l'ôle de région consacrée au projet d’adhésion du Limousin à la création de l’Office public de la langue occitane (une adhésion qui se dessine au petit pied et à minima, mais une adhésion quand même), je savoure le n° 1 de Lim & You. C’est une perle de la culture communicationnelle, une publication onéreuse sur papier glacé édité par le Comité Régional du Tourisme du Limousin[1], brandie par l’un de mes amis présents à la rencontre comme exemple parfait des blocages idéologiques que nous devons affronter pour faire passer l’idée que la présence de l’occitan dans la littérature touristique devrait être une chose simple et normale (et qui plus est possiblement sexy), puisqu’il s’agit d’une partie incontestable de l’identité du territoire, récemment encore mise en avant par les élus pour justifier leur préférence d’un rattachement à l’Aquitaine, plutôt qu’au Centre. Hé bien ces mêmes élus ne rechignent pourtant pas à financer ce genre de publications, qui cherchent à faire oublier toute présence du patois, au profit non du français (le français est carrément dépassé !), ni de l’anglais (visiblement inaccessible à tous ces éclopés du monolinguisme), mais d’une espèce de franglais fantasmé comme « la » langue, la seule langue qui pourrait donner une touche de modernité et de jeunesse à une région souffrant d’un indécrottable complexe de plouquitude et de sénilité.

Lim & You, « Le Mag Limousin » est un magazine gratuit « Vacances, outdoor [ !] & art de vivre », de 64 pages, qui vante les mérites en fait de vacances limousines, mais en imitant, sans la moindre parodie, avec un sérieux déconcertant dans le ridicule, les magazines people destinés à un public exclusivement féminin considéré, je ne sais pourquoi, comme affecté de déficience mentale aiguë. En couverture, retentissent les noms des actrices Anny Duperey et Laëtitia Milot, ainsi que de l’animatrice de M6, Kharine Le marchand qui nous lance un petit regard en coin, frais et mutin, un épi de blé aux lèvres (« l’Amour est dans le pré » oblige, et le pré, bien sûr, c’est le Limousin !).

Sur la deuxième page, vous pourrez y lire d’abord, en première colonne, « votre horoscope Limousin » par « Flore », le seul article (un peu) décalé mais néanmoins stupide, avec une série de beaux conseils du type (au hasard !) « Sagittaire : charmeur et indépendant, les merveilleux lacs limousins sont votre terrain de jeu » ou : « Scorpion : mystérieux et intuitif, la culture celte du Limousin vous fascine ». L’édito, sur la colonne de droite, est signé « Claire, Bloggeuse voyages », avec photo de sémillante oie blanche, type réclame pour crème fraîche allégée. Le titre est enchanteur : « Limousin, ma nouvelle sensation ». La prose est hardie et recherchée, comme les premiers mots vous en convaincront : « J’ai vu beaucoup d’endroits mais le limousin m’a faite craquer ». Après avoir égrené quelques banalités sur les merveilles cachées de la région, cela se termine par ces paroles remarquables : « Les habitants d’abord réservés adorent faire partager leur histoire, leurs bons plans. Comme on dit ici : « chabatz d’entrar » (finissez d’entrer). Vraiment, le limousin m’a enthousiasmée, c’est Ma Nouvelle Sensation ! ». Ce chabatz d’entrar, je vous rassure, est la seule et unique allusion lointaine à la présence d’un idiome sur ce territoire autre que le franglais de pacotille dans lequel est écrit ce somptueux magazine (comme je comprends Dau Melhau qui disait, lors de la même réunion, qu’il ne pouvait plus supporter la formule, devenue un slogan publicitaire qui s’est substitué à tout autre expression possible en langue limousine). Et nous verrons plus bas d’où vient la « nouvelle sensation » de cette Claire qui n’existe pas.

Au sommaire, une série de titres tous plus stimulants les uns que les autres, rédigés dans le plus beau yogourt franglish du monde : « Les Must » ; « Total Look Limousin » ; « Do you speak ? » ; « Limousin Kids ! ». Des entretiens avec les people en couverture, quelques photographies attendues de vaches et de paysages limousins et une mise en page d’une banalité absolue. Ce qui caractérise cette publication est l’absence de toute information digne de ce nom et en fait de tout contenu un tant soit peu consistant. Un bon exemple en est la double page « culturelle » intitulée « Le Limousin en dates », où l’on va en huit étapes (et en à peine plus de huit phrases) de l’homme de Neandertal... à François Hollande !

Je ferai une mention spéciale pour l’article « Do you speak ? » : « So sweet, entendez-vous ce petit accent anglais qui résonne au détour de la campagne limousine et lui donne un côté british.[2] ». Il présente en dix mots deux familles britanniques installées en Limousin. J’y apprends que la famille Boot, qui vit en Creuse, y organise des stages d’immersion linguistique dans la langue de Shakespeare. Vraiment, je conseille à toute l’épique éditoriale de s’y inscrire, ses membres en ont visiblement un besoin urgent !

La quatrième enfin et surtout, fait retentir en très grosses lettres capitales le cri de guerre d'une campagne publicitaire lancée en grande pompe et à grand frais : « Are You Lim ? – Yes you are » avec traduction pour les ignares (qu’en penserait la famille Boot ?) : « Avez-vous l’esprit Limousin ? – Oui, vous avez l’esprit Limousin ! ». On apprend dans l’un des articles que ce slogan (honte à nous tous !) a été affiché plus d’un mois durant dans les couloirs du métro parisien et sur une rame de la ligne 9 « décorée aux couleurs de la région : bleu pour les rivières et lacs qui constellent le paysage, vert pour la campagne et le terroir, rouge pour le dynamisme… » (c’est le site France Région qui nous l’apprend).

Cela a valu à ce slogan idiot d’être classé cinquième au « top 16 des slogans à la con de départements ou régions de France », le département de l’Aisne ayant remporté la palme pour un consternant « Peace’Aisne’Love ». La présentation de ce classement mérite d’être rapportée : « "Monsieur le conseiller départemental, moi je vous dis que votre département faut lui donner un coup de boost. Faut du djeun, faut du trash, du LOL, bref du Buzz. Et faites moi confiance, je suis un créa, c'est mon truc...". Site web à l'appui, les départements ou les régions balancent leur budget pub dans les délires de quelques pubards parisiens Paul-Smithés de la tête au pied ». Au-dessous des affiches limousines : les gestionnaires du site ont écrit : « Le limousin, ce petit bout d’Angleterre en pleine terre de France ». On trouve aussi quelques remarques narquoises sur le blog des correcteurs du Monde (By the way, where is the Lim’ ? ») et notamment celle-ci, qui n’est pas sans intérêt : « However, remarquons la résistance de la typo française dans cette campagne de pub' : l'espace avant le ? et le ! ».

Surtout, les correcteurs font un signalement intéressant : « Alors en avant et “Be Lim” à donf, comme le proclame un site 100 % limousin. ». J’y suis allé voir, car, évidemment ce sont les mêmes grands esprits qui ont conçu la campagne « are you Lim ? » et le site « Be Lim ». Hé bien, Be lim « 100% jeunes, 100% Limousin », est un « service proposé aux jeunes par la Région Limousin » (« Vous avez entre 16 et 30 ans ? Pour vos projets, pensez à Be Lim. Ce service vous permet de tout savoir sur les aides qui vous sont destinées). Voilà, quand la région veut parler aux jeunes, elle se croit obligée de radoter elle aussi en yogourt en faisant appel aux mêmes publicitaires et experts en communication que le Comité Régional du Tourisme du Limousin, lequel dépend de tout façon largement de la Région.

Ce qu’il y a de bien et de terrible avec le web, c’est que l’on y trouve (presque) tout. Et en quelques clics rien n’est plus aisé que de rejoindre « l’espace professionnel » du site Limousin tourisme où se trouve exposée la « stratégie » de nos publicistes, qui se décline en terme de « notoriété et image », d’« outils marketing », d’« action de communication » et de « développement touristique ». Le problème auquel doit faire face notre région, apprend on, est l’image négative du Limousin pour les gens qui le connaissent, y compris ses habitants : « Le Limousin est perçu comme une région très nature, ressourçante…. mais avec un déficit d’attractivité et de dynamisme, et ce même auprès des Limousins ». Ce constat repose sur « une étude identitaire » conduite en 2011 par l’agence (forcément) parisienne Comanaging (« co-construction de stratégie d’attractivité territoriale ou touristique partagée »), qui insiste sur cette déficience d’image. Dans cette étude, il n’est pratiquement jamais question de  langue et pratiquement pas en fait, concrètement, de culture. C’est à peine si dans la liste des « concepts transversaux » qui résument « l’identité du Limousin », apparaît en 20e et dernière position les mots (non développés) : « Occitanie/Dialecte/culture troubadour ». Il faudrait prendre le temps d’analyser cette étude, un sommet dans le retraitement de tous les poncifs existants sur le Limousin (et, il faut bien le dire, en Limousin), rédigée dans la novlangue communicationnelle du tout visuel agitant des concepts aussi creux que les chemins de nos campagnes et caractérisée par une ignorance complète de l’histoire et de la culture limousines, ramenées aux clichés les plus attendus et entendus.

C’est en tout cas pour remédier à ce manque supposé d’attractivité qu’a été crée en 2012 la marque territoriale « Limousin Osez la différence » qui se décline aujourd’hui à l’international sous la forme « Limousin New Sensation ». Pourquoi l’anglais ? Parce qu’il est, je cite, « la langue internationale adaptée au tourisme qui s'adresse à la fois aux clientèles françaises [sic] et internationales », et parce qu’il « permet d’être plus compétitif avec les autres territoires comme Onlylyon, Imaginalsace, Iamsterdam, …qui ont déjà pris ce tournant ». Ce qu’il y a de bien, en Limousin, c’est que l’on ose la différence en faisant comme les autres ! Vraiment bravo ! Mais pourquoi « Limousin New Sensation » ? La réponse est magnifique, absolument tautologique : « LIMOUSIN, incarne le territoire, NEW met en valeur le côté inédit, et le mot SENSATION évoque une promesse forte » [re-sic !].

Dans le cadre de cette stratégie de reconquête d’image positive à but lucratif a donc été lancée une « campagne de communication nationale », « campagne événementielle destinée à marquer les esprits », dans le métro parisien comme on l’a dit, mais aussi par des « bannières géolocalisés » sur voyages-sncf.fr (des bandes publicitaires en fait taguées « Are you Lim ? ») et enfin par un « magazine de marque créatif et émotionnel ». Vous l’avez reconnu, il s’agit de notre Lim & You, tiré, apprend-on, à… 80.000 exemplaires ! Sa cible : « les femmes car majoritairement ‘prescriptrices’ des vacances, pour elles, leurs copines et leurs familles » ; son « objectif » : « créer de l’empathie pour le Limousin, étonner ». Je ne vois pas bien en quoi on se sentirait, à la lecture de ses pages lénifiantes, en empathie avec quoi que ce soit ; quant à l’étonnement, je ne crois pas que les photos de quelques vaches et de quelques stars vont suffire à en susciter beaucoup dans les chaumières franciliennes ! Je vous laisse découvrir les 7 cibles de clientèles visées par l’ensemble de la campagne, vous pourrez constater la subtilité des analyses et la haute considération humaine de nos publicitaires, dont j’aurais plutôt tendance à penser qu’ils généralisent à l’ensemble de la population leur propre manque d’appétit culturel et leur propre conception stéréotypée (et donc entièrement fausse) de ce que sont et de que recherchent les touristes et voyageurs qui passent par chez nous.

A la réunion dont je sortais, les représentants de la région n’ont cessé de nous répéter qu’aucun développement budgétaire pour l’occitan n’était envisageable (tout en reconnaissant que par rapport aux régions limitrophes Aquitaine et Midi-Pyrénées ce budget était, en Limousin, ridicule) : « il n’y a pas d’argent », « les caisses sont vides », nous connaissons l’antienne. Depuis que j’ai lu que « le dialecte limousin » était à la dernière place des « concepts » identitaires du Limousin (c’est Comanaging qui le dit !), je comprends mieux pourquoi le patrimoine linguistique n’est visiblement pas une priorité.

Il n’empêche que je voudrais bien savoir combien coûte à la région les 80.000 exemplaires de Lim & You et bien sûr la campagne de pub dans le métro, sans parler des honoraires de Comanaging ? Cela, comme par hasard, n'est pas précisé dans "l'espace pro" du site Limousin tourisme, c'est curieux, mais les montants des prestations aux communicants et publicistes n'y sont nulle part mentionnés. Ceci dit, le préjudice majeur n’est pas l’argent dépensé, mais bien le fait d’être pris « pour des quiches », comme aime à le répéter le magazine féministe Cosette, d’être pris pour des cons (et des connes bien sûr), que l’on soit Limousin ou Francilien, d’être traité comme des déficients mentaux et cela tout de même, à la fin, avec notre propre fric. Oui, cela pose question : payons-nous des impôts pour être traité comme des débiles ? Pour ma part, je dirais volontiers à toute l’équipe à l’initiative de cette merveilleuse campagne de communication, artisans de la marque Limousin New Sensation et "auteurs" de Lim & You, journalistes, publicistes, élus et administrateurs, non certes Chabatz d’entrar, mais plutôt Chabatz de surtir. Faut-il lancer une pétition internationale pour que cette publication ridicule n’aille pas au-delà du n° 1 ? Et pour qu’à l’avenir une image linguistiquement et culturellement plus décente soit donnée de notre région à Paris et ailleurs ? On a beau être Lim (et donc « limite » et « limités », si j’ai bien compris), on ne peut quand même pas être pris indéfiniment pour des crétin(e)s sans réagir.

 

Jean-Pierre Cavaillé

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[1] La publication en question et la campagne publicitaire à laquelle elle appartient permettent de mieux comprendre pourquoi le Comité Régional du Tourisme du Limousin n’a pas daigné répondre aux demandes répétées de rendez-vous que lui a adressé la Coordination Occitane.

[2] Non, il n’y a pas de point d’interrogation dans l’original.