Croze

Illustration de Séverin Millet pour la couverture du livre de Daniel Crozes

 

Bougre de fouïsse-clouque mascagnaïre ! Le francitan du Rouergue

 

Aganit, agassou, arne, badebec, bartassière, bastardas, bèquelune, bestiasse, biate, boucaillas, bourinaille, bourricaille, bourrut, brande cul, brénelle, brouncasse… paoupe bufe, paoupe merde, merdous, poulacre, pourcagnas, pourcasse… macarel, diu me damne, miladiou…

          En feuilletant Sécher les couillons[1], petit dictionnaire des jurons, insultes et autres amabilité rouergates (ce que le titre ne précise pas[2]) de Daniel Crozes (Éditions du Rouergue 2014), ma réaction fut d’abord des plus jubilatoires. J’y retrouvais de nombreux mots et expressions qui ont enchanté mes vertes années albigeoises (Lescure d’Albigeois – L’Escura en occitan – étant à portée de bicyclette du Ségala, on y employait une grande partie du même vocabulaire francitan) et d’autres que j’ignorais totalement, mais qui sonnent aussi merveilleusement bien à mon oreille, tous ou presque « tirés » directement (au point que l’on ne peut souvent même pas parler de dérivation, voir infra) de l’occitan. L’un des très bons points du livre est qu’il donne également les termes francitans en occitan dans une graphie alibertine tout à fait correcte (à quelques erreurs près) ; l’auteur se révélant d’ailleurs un bon connaisseur des auteurs occitanophones du Rouergue (de Boudou en particulier).

            Dans ce pays considéré comme cul béni et cul blanc (par opposition aux culs rouges du Carmausin), le livre atteste, entre autres choses, de l’existence d’une culture populaire, surtout paysanne ou plutôt « pacane », de protestation contre le clergé et leurs paroissiens trop zélés. La terminologie anticléricale y est en effet particulièrement fleurie (proportionnelle, en fait, tout comme ailleurs, à l’importance du pouvoir des prêtres) : ritounaille, ratepenade, duganel, croupatas, poules noire, manges-saints... et les expressions blasphématoires y sont très fortes et ingénieuses; ainsi l’auteur cite-t-il le jeu consistant à faire traduire en occitan par quelque esprit pieux ou innocent « Émile doit du maïs à Dieu » : « Emila diu de milh a Dieu », où l’on entend « e mila diu[s] de mila diu[s] » : « et mille dieux de mille dieux ».

            Les mots et expressions renvoyant au sexe et surtout aux comportements sexuels y sont évidemment aussi légions : avoir toujours « la porte ouverte », « la main à la braguette », « les jarretelles défaites », être « bartassière » (coureuse de haies), « saute-clèdes » (sauteuse de barrières), être « une pastèque entamée », « une mandre », « être cabre et bouc », être un « lapinas », un « gallas », un « palpe-bufe » etc.

            Tout ce vocabulaire, ordurier, gras, obscène est des plus réjouissants, même s’il faut bien convenir qu’il renvoie souvent à des réalités sociales et en particulier à des rapports de domination (entre hommes et femmes en particulier) qui n’ont rien de drôle (comme l’auteur le rappelle de temps en temps) ; et ces mots justement révèlent mieux que tout autre signe ces relations inégalitaires. Bien sûr, un tel livre n’a aucunement l’ambition de produire une critique sociale de la ruralité – et de l’urbanité – rouergate, mais il nous offre une fruition esthétique du langage suffisamment désengagée des usages effectifs (mais non trop), pour que nous puissions goûter toute la charge humoristique, toute la crudité et la cruauté de ce vocabulaire, sans avoir nécessairement à partager les normes que ce lexique édicte ou reconduit, en même temps qu’il transgresse les règles de la bienséance et de la biendisance.

 

          Ce livre montre cependant qu’il est très difficile de faire se rencontrer l’occitan, le français et le francitan, de les articuler conformément à la réalité des usages et de réussir cette véritable quadrature du cercle consistant à satisfaire à la fois le public des locaux (au sens large), qui désirent cultiver leur identité linguistique, et le public éloigné, le public francophone large, de façon à lui faire goûter au mieux ces particularités, à lui en faire entendre quelque chose. Or, selon moi, ce livre n’y parvient que très imparfaitement.

          D’abord, parce que l’auteur met en scène dans son introduction (« Un langage caustique et longtemps réprouvé ») une fausse symétrie entre les puristes francophones qui rejettent ce vocabulaire du côté des dialectes et de l’argot et les puristes occitanistes qui le révoqueraient parce qu’ils n’y verraient que des « francismes » appauvrissant l’occitan. Cet argument, je ne l’ai jamais entendu parmi les occitanistes et pour cause ! Il est bien évident qu’un mot ne disparaît pas de l’occitan parce qu’il est – par ailleurs – francisé dans sa prononciation… en français, ou disons en francitan. Que ces mots soient absents des dictionnaires de langue française parce que considérés comme argotiques ou trop empreints de localisme, est une évidence facile à constater. Mais il n’y a aucun sens à dire qu’il « sont employés couramment par un large éventail de femmes et d’hommes, bien plus facilement que certains mots figurant dans les dictionnaires occitans » (je souligne). Cela n’a pas de sens parce que, pour un très grand nombre d’entre eux, il s’agit des mots occitans eux-mêmes parmi les plus courants, évidemment présents dans les bons dictionnaires (l'auteur connaît et cite notamment le Cantalausa), et à peine francisés (par exemple par l’apport d’un « e » final qui n’est dans nos contrées guère muet), voire pas francisés du tout dans la prononciation : agassou (littéralement la petite pie), avocatas (gros avocat), coupetas (cou épais), crup (le chat mâle), diu me damne (la graphie choisie est significativement ici alibertine), escoupit (crachat, par extension personne méprisable), cagaïre (chieur), espepissaïre (contrôleur scrupuleux), espigotaïre (trieur maniaque), estamaïre (arnaqueur), mascagnaïre (quelqu’un qui gâte son travail) et tant d’autres dans ce livre sont des mots occitans parmi les plus usuels intégrés au français avec le minimum d’altération ; il s’agit donc d’un francitan où l’occitan est largement dominant sur le français.

           Il faudrait montrer cette continuité et quasi identité, dans le passage pourtant de la langue dominée à la langue dominante à travers les modifications phonétiques, syntaxiques et morphologiques. Pour faire entendre cela, il ne faudrait pas se contenter d’écrire, pour tous ces mots : « tiré de l’occitan » – agassou viendrait d’agaça, espepissaïre d’espepissar, espigotaïre d’espigotar, mascagnaïre de mascanhar etc. Or, rigoureusement parlant, il n’en est pas ainsi ; ces termes ne sont pas des francisations dérivées de substantifs et de verbes occitans[3], mais ils sont la transposition directe de vocables occitans, avec une grosse part de la phonétique initiale qui demeure et qu’il aurait fallu noter si l’on voulait vraiment s’adresser aussi (ou d’abord) à des non locaux, par exemple en ayant recours à la notation phonétique internationale, car pour de nombreux mots il est sinon difficile de se faire une idée précise de leur prononciation (par exemple le mot courant orthographié ici « peillarot » mais qui se prononce [peʎarɔt], c’est-à-dire plutôt, dans une graphie française, pelliarot en prononçant le « t »).

           S’ajoute le problème du contexte dans lequel ces mots sont mis en forme et en scène. Leur sens est donné à travers de courtes définitions, accompagnées le cas échéant d’utiles notes étymologiques, historiques et socio-culturelle. Jusque là tout va bien. Mais les mots sont aussi explicités par des citations fictives qui, à travers des cas individuels, produisent très précisément leur sens. Ces contextes pourraient être très utiles pour approcher de la réalité de cette langue hybride, mais c’est tout le contraire qui se produit : les phrases, le plus souvent, sont dénuées de toute trace de francitan ; elles appartiennent à un registre élevé et formel, c’est-à-dire un registre où justement il semble exclu d’utiliser les mots en question qui, dès lors, apparaissent comme des intrus, de pures bizarreries ! Soit – un exemple vraiment au hasard – pour « embrèque » (« imbécile », dont il aurait été bon de renvoyer à l’occitan embreca, du verbe embrecar : ébréché), l'exemple donné commence par ces mots « J’étais en colère l’autre jour contre le cousin d’Hector que j’emploie sur mon exploitation… », ou, pour « pimparelle » : « Jeanne est devenue une vraie pimparelle ! Lorsque je l’ai rencontrée sur les boulevards, elle déambulait avec une bande de copines et je ne l’ai pas reconnue sur le moment avec ses vêtements criards et empilés par étages, ses cheveux aux mèches bleues et son rouge à lèvre pétard »… pétard passe bien, mais non « déambuler », « j'emploie», « exploitation », et cette syntaxe de composition française est étrangère aux contextes d’usages, où les inflexions occitanes sont partout présentes, dans un régime de langue familier et interlocutif. Ces citations, rendues par ailleurs très répétitives par l’évocation des mêmes situations type qui semblent revenir sans cesse à l’esprit de l’auteur (la fréquentation des discothèques, les questions d’embauche de personnels…), nous conduisent au plus loin des contextes habituels d’interlocutions où tous ces mots, toutes ces expressions apparaissent. Bien sûr, ces exemples présentent l’intérêt d’être transparents pour n’importe quel locuteur francophone éduqué, quelle que soit sa région, mais ils détournent et éloignent les lecteurs des usages réels, caractérisés par leur vivacité et verdeur colloquiales. Des phrases entendues, saisies sur le vif auraient eu certainement une tout autre allure…

          Ce livre montre bien quel est le piège et les limites étroites imposés par le genre même du dictionnaire ; celui-ci présente des recueils, des collections de mots, mais les mots ont besoin de contextes d’usage réels ou du moins probables pour délivrer toute leur charge sémantique et toute leur force signifiante. Certains le font à travers des citations d'auteurs ou, comme ici, des exemples. Mais le dictionnaire relève d'un registre de langue élevé incapable de rendre correctement les registre bas, populaires, argotiques... Seul un dictionnaire rédigé de bout en bout en francitan pourrait véritablement remplir sa fonction de recueil de vocables francitans, sinon un tel ouvrage n’offre, au mieux, qu’une traduction en une autre langue ou registre de langue. Il est comme une collection de papillons exotiques épinglés sous verre dans leurs cadres, beaux certes, mais morts.

 

Jean-Pierre Cavaillé



[1] Daniel Crozes, Sécher les couillons. Jurons, insultes et autres amabilités, éditions du Rouergues, 2014.

[2] Il y a bien là une petite entourloupe de l’éditeur, car il faut aller à la quatrième de couverture pour voir préciser« à la mode de l’Aveyron ». Que les éditions du Rouergue (tout de même !) n’osent même pas mettre Aveyron ou Rouergue dans un titre pour ne pas être identifiées comme régionales ou régionalistes en dit très long sur le statut symbolique des cultures régionales (la substitution de la formule « en région » à celle de « en province » n’a donc à peu près rien changé).

[3] Par exemple, on lit que « tchuquaïre » vient de « tchuquer », dérivé de l’occitan « chucar » ; en fait tchuquaïre est directement tiré de chucaire, c’est même le même mot, auquel on met un [ə] final – non muet par chez nous – à la place du [e] occitan.