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Tintin au Congo

 

Tintin en Auvergne. Les parlers du sud selon le Guide du routard et Libération

 

Le rapport Alfonsi sur les langues en dangers, vient d’être voté à une écrasante majorité par le parlement européen (645 pour et seulement 26 contre dont 11 Français parmi lesquels Mélenchon, Le Pen père et fille, De Villiers et Hortefeux). Ce texte, qui représente une remarquable avancé, entre autres choses appelle solennellement les États qui ne l’ont pas encore fait à ratifier la Charte Européenne des Langues régionales et minoritaires (la France est évidemment visée au premier chef). Voilà qui va donner du grain à moudre à ceux, auxquels j’ai cherché à répondre au début de l’été, qui considèrent la charte comme une production du lobby ethniciste et pangermaniste aux relents nazis (ce fameux lobby, c’est-à-dire « nous », a donc phagocyté 94 % du parlement européen ; on va donc sans doute incessamment nous annoncer l’avènement du Quatrième Reich !). Il faudra revenir sur cet événement et lire de plus près ce texte sur lequel nous pourrons désormais nous appuyer dans nos revendications.

Mais en attendant, à l’heure donc où ce texte au demeurant historique vient d’être approuvé par la plus importante des institution européenne , j’ai relevé deux textes récents qui montrent à quel point nous en sommes, ou plutôt à quel point nous en restons dans notre douce France.

Ils sont d’autant plus intéressants que, au demeurant, ils ne sont pas produits par d’infâmes officines réactionnaires, mais par des médias réputés libéraux, voire résolument de gauche. Ils trahissent en tout cas le degré de déconnection de la plupart des journalistes français par rapport à la question de la diversité et de la revitalisation linguistiques.

Tous deux concernent en fait l’occitan, ou – ne soyons pas braqués sur un mot – la langue d’oc et, comme une infinité d’autres, font comme si elle n’existait pas, tout en en parlant ; caractéristique commune du négationnisme linguistique, agrémentée d’une belle touche néo ou plutôt vétéro-coloniale qui fait tout leur charme. Il s’agit, en tout cas, de deux candidats sérieux pour les Cogordas Awards 2014 si fébrilement attendues par toute la population.

 

L’Auvergnat avec peine

Le premier n’est autre que la version 2013 du Guide du routard pour l’Auvergne. Je ne sais pourquoi, mais j’ai du mal à m’imaginer Hortefeux achetant le Routard. Pourtant il devrait, car il y trouverait sans doute de quoi justifier son vote. La page consacrée aux « langues régionales » (sic) de l’Auvergne est en effet à ce point surréaliste, qu’il vaut la peine de la citer in extenso (on le trouve en ligne, mais j’ai trop peur qu'elle ne disparaisse !). On pourra constater que le Guide Bleu du Limousin, que j’avais pointé du doigt il y a quelques années, est, comparativement, une merveille d'intelligence :

         « A la frontière des pays d’Oc et pays d’Oil, l’Auvergne a construit ses patois, un peu de bric et de broc, à partir des langues latine et germanique. L’influence romane a fortement marqué cette région fertile en troubadours, si ce n’est en ressources agricoles.

      Le français s’est introduit très tôt dans cette Auvergne coupée du Sud par les montagnes, par l’intermédiaire des classes élevées de la société. Longtemps, le peuple auvergnat a jalousement conservé son patois. Au fil du temps, les contacts quotidiens entre les classes sociales ont provoqué un métissage entre ces langues. Vous découvrirez, dans le jargon d’Auvergne, des mots romans ou patois francisés, du vieux français parfois déformé… Un drôle de mélange agrémenté de créations locales aux origines pas toujours identifiables.

         Les patois de l’Auvergne, au contraire des parlers du nord de la France, forment une véritable langue, avec une grammaire et une littérature très particulières. Ils se rapprochent bien plus du latin que le français : alors que ce dernier s’est créé à partir d’idiomes eux-mêmes dérivés du latin, l’auvergnat, comme la plupart des dialectes du Midi, s’est directement inspiré du latin antique. Par exemple, « fontaine », mot français issu du latin fons par l’intermédiaire de son dérivé fontana, se dit fouan en auvergnat.

           L’Auvergne a aussi subi l’influence de la langue anglaise : l’Aquitaine, toute proche, appartenait aux ducs d’Anjou (les célèbres Plantagenêts), également rois d’Angleterre. La prononciation auvergnate s’inspire de celle de nos amis d’outre-Manche. Le celtique et l’allemand ont également fourni divers vocables, tel leide (laid), qui provient de l’allemand leid. Multilinguisme déconcertant pour une région enclavée dans ses montagnes, à la réputation de conservatisme forcené.

          L’Auvergne compte quantité de dialectes ou sous-dialectes. Vous qui espériez communiquer très vite avec les autochtones dans leur propre langue, ne soyez pas trop déçu : ces idiomes se ressemblent beaucoup et se classent en trois grands types. Le brivadois se parle dans le haut Allier, le limanien dans le bas Allier. Le dorien est, comme son nom l’indique, le dialecte de la vallée de la Dore.

            Enfin, voici quelques petits « trucs » : les Auvergnats changent les ail et al en au. Au début des mots, le c latin (comme celui de carus) devient ts (carus donne tsar). Les Auvergnats emploient beaucoup de diphtongues. Souvent, ils ne mettent pas de pronom personnel devant le verbe. Cette caractéristique propre au latin se retrouve dans plusieurs autres langues (pas toujours latines comme le polonais ou l’arabe).

            La syntaxe, marquée par une grande concision, reste très proche du français. Les règles grammaticales  sont très rigoureuses, mais l’orthographe pas totalement codifiées : la langue auvergnate, orale à l’origine, est rarement écrite.

            Mais la plus grande règle de l’auvergnat reste précisément qu’il n’y a pas de règle : les expressions sont adaptées au gré de l’interlocuteur, et l’on voit fréquemment surgir de nulle part des expressions nouvelles. Cela dit, ne vous inquiétez pas : les Auvergnats parlent aussi le français ! »

  Difficile de garder son sérieux et à la fois sa patience devant une telle enfilade d’âneries et d’inconsistances (hélas basées sur des idées fausses bien implantées en Auvergne même, voir ici même : Comment dit-on "se faire avoir" en Auvergnat ?). Le comble du ridicule me semble atteint dans l’affirmation d’une supposée influence de l’anglais sur la prononciation de l’auvergnat. Le gars (ou la fille, ne soyons pas sexiste !) qui a écrit ça, n’y connaît visiblement rien de rien et s’est contenté de broder à partir d’informations non contrôlées glanées de-ci de-là. Ne voulant pas trop prendre de risques, il (elle) essaie de noyer le poisson en le dissimulant dans un brouillard d’inepties : l’auvergnat serait un pot pourri d’idiomes ou plutôt de patois faits « de bric et de broc » ( !), des machins bizarres et imprévisibles, sans règles (mais pourtant dotés d’une grammaire impérieuse ! cherchez l’erreur…), donc impossibles à apprendre, ce qui n’est pas grave, puisque les Auvergnats parlent aussi français ! Cette prose fait irrésistiblement penser à ce que l’on pouvait écrire des mœurs, langues et cultures des sauvages à l’intention de nos valeureux colons il y a deux siècle (sauf qu’évidemment, on ne pouvait autant compter sur la francophonie des indigènes pour pallier l’incompréhension et la méconnaissance totale de leurs baragouins autochtones).

J’étais intrigué par la plaisante tripartition entre dialectes brivadois, limanien et dorien (qui ne peut d’ailleurs concerner qu’une part congrue de l’Auvergne : Puy-de-Dôme et Haute-Loire). La source est pourtant facile à trouver : il s’agit d’un ouvrage intitulé Les patois de la Basse Auvergne, signé Henri Doniol, et publié en…1877 ! Le livre présente, pour un lecteur moderne correctement informé, d’indéniables qualités descriptives, même s’il défend la théorie, complètement obsolète déjà à l’époque, d’une koinè linguistique gauloise s’étendant jusqu’en Ligurie et Piémont. Évidemment depuis 1877, certaines petites choses ont été écrites sur et dans les parlers d’oc et la « science » en la matière a fait quelques progrès (voir d’ailleurs, dès la même année 1877, l’ouvrage de Toutoulon et Bringuier sur la limite oc / oil)… Si les adresses des hôtels et des restaurants proposées par le Routard sont aussi fraîches que ses informations linguistiques, moi, je ne m’y fierai pas trop.

 

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L'illustration choisie par Libé pour son petit dictionnaire "pour les gens du Nord en vacance dans le Sud"

 

Le Pagnol sans peine

 Le « second document » est un article de Libération, paru au début de l’été (12 juillet 2013) sous le titre : Petit lexique pour les gens du Nord en vacances dans le Sud. Le sous-titre est plus explicite encore et dit tout : A l'heure des migrations estivales, guide à l'usage des Parisiens et autres non-Sudistes pour survivre dans la jungle des expressions locales. La référence à l’exploration coloniale se veut ici, évidemment, ironique, mais ironie de l’ironie, elle est en fait à prendre au premier degré, bien que l’on se propose de montrer que – je cite – Libé « n’est pas constitué à 95% de Parisiens », car l’article est bien destiné en premier lieu à l’usage des lecteurs parisiens, tout appuyé qu’il est sur le clivage supposé entre le centre familier (Paris) et l’étrangeté périphérique : un Sud fourre-tout, « Le » Sud, où il est bien connu que l’on passe son temps à siroter du pastis en jouant aux boules et en prononçant des mots et des expressions bizarres avé un accent chantant. On est là aussi, bien sûr, encore et toujours, dans le cliché colonial, mais on y invite aussi explicitement le colonisé à s’y reconnaître, sur le modèle chéri de la pagnolade.

La phrase donnée comme exemple introductif, d’ailleurs bien peu soignée, est une vraie scénette de genre, où tout y est : l’apéro, la pétanque, la galéjade :

«Le pitchoun qui roumègue parce que la petite l'a fait bisquer, avant de s’escaner avec un noyau d’olive. Et l’autre avec son cague-braille qui ne sait ni tirer, ni pointer (à la pétanque) alors que si'faut, il le fait exprès...»

Contrairement au Guide du routard, le journaliste est ici plutôt bien informé des expressions idiomatiques et autres spécificités lexicale des villes du Sud-est et du Sud-ouest : le petit dictionnaire proposé est un défilé de mots francitans, voire carrément occitans. Mais attention, il n’est jamais, à aucun moment, question dans ce long article, de ne faire ne serait-ce qu’insinuer que derrière tout ce vocabulaire, il y aurait une langue, ou d’ailleurs quoi que ce soit d’autre, hormis les curiosités d’un français méridional éternel et exclusif : « adieu » (on nous avertit qu’il faut prononcer « adiou »), « agachon », « aïoli », « l’an pèbre », « boudu » (dont l’étymologie est manifestement inconnue de notre lexicologue amateur), « bouléguer » (avec une précision étymologique assez drôle : « A l’origine – sic –, ce verbe désigne l’action de mélanger les boules au loto »), « empéguer », « escaner », « estrasse », « espanter », « être à payole », « pitchoun », « péguer », « resquiter », « rouméguer », « quicher », « tcharer »… Bref de l'oc à l'état (presque) pur, mais chut, surtout à ne pas dire, cela ferait cuistre, sectaire, régionaliste, pas branché.

Et le pire, à mes yeux, ce sont les réactions des autochtones sur le site du journal. La plupart d’entre eux acceptent sans rechigner le sort linguistique qui leur est fait et l’imagerie coloniale à laquelle on les invite à s’identifier ; chacun y allant de sa propre tournure et de son mot à lui, en bon méridional boules-pastis-galéjade, sans se référer d’aucune sorte à la langue de derrière, en bon nègre blanchi par la lecture assidue de Libération. Un seul lecteur, du moins lorsque j’ai téléchargé l’article, faisait remarquer que tous ces mots venaient de l’occitan et qu’il était bon de le dire.

Mais le fait qu’il n’en soit qu’un pour le dire est un symptôme très inquiétant du degré d’amnésie et de substitution auquel nous sommes arrivés, comme si la plupart des intervenants ne savaient plus, ou ne voulaient plus savoir ce qui se dit encore dessous, derrière, avant ou « après » (repéré dans l’article au sens d’avant) ces expressions et ces mots qu’ils agitent comme les fanions d’une identité réduite à si peu, vraiment, si peu de choses.

Cela ne rend guère optimiste sur les chances de voir jamais se concrétiser pour nous les avancées réclamées mercredi dernier par le parlement européen en matière de reconnaissance et de tutelle des « langues minoritaires ». C'est comme s’il n’existait aucune solution de continuité entre l’initiative politique internationale et les pratiques linguistiques locales désormais noyées et bétonnées par une pratique du français sans partage, dans une amnésie linguistique systématiquement entretenue par les journaux, les radios, les télés et leurs sites internet.

Jean-Pierre Cavaillé