26 mai 2012

Le retour du refoulé monolinguistique

Dans le lourd dossier de presse qu’il est possible de réunir au sujet des spots méprisants pour les « dialectes » que la Rai avait cru bon de diffuser pour célébrer l’unité italienne et inviter les citoyens à payer la redevance (voir ici même le post qui leur est consacré), un texte m’a paru sortir du lot, par la pertinence et l’audace de son analyse, qui rencontre bien des idées que l’on défend, entre autres, sur ce blog. C’est pourquoi, j’ai décidé de le traduire (voir l’original sur le site de Fondazione Sardinia). L’auteur en est Franciscu Sedda, enseignant de sémiotique à Rome (Università di Tor vergata). Il est aussi un indépendantiste sarde, membre fondateur de l’IRS – Indipendèntzia Repùbrica di Sardegna – et cofondateur du parti ProgReS – Progetu Repùblica, en janvier 2011, parti indépendantiste, non-violent, qui refuse l’étiquette de « nationaliste ». Le présent texte n’aborde nullement la question de l’indépendance de la Sardaigne, sur laquelle je me garderai d’ailleurs d’émettre la moindre opinion, positive ou négative, par manque de connaissance du terrain. Ce qui m’intéresse ici est l’analyse critique, fine et conséquente, de la séparation dans le discours dominant en Italie entre dialecte et langue, dont je ne partage d’ailleurs pas tous les points, en particulier concernant la nécessité d’adopter, à terme, un standard unique pour une situation linguistique diversifiée (il est vrai que la question est ici à peine effleurée, voir l’article très intéressant d’Andrea Zucca évoquant une discussion avec Sedda, sur le site de Zucca dédié à… son restaurant ! ). Sur ce point, il me semble que les Occitans (pluralité dialectale, unité graphique) ou les Corses (concept de langue polynomique) proposent des solutions intéressantes.

J’ai ajouté de rares commentaires explicatifs en note ou entre crochets.

Orgosolo

Fresque d'Orgosolo, portrait de Gian Maria Angioj (1751-1808) avec une strophe de Su patriottu sardu a sos feudatarios de Francesco Ignazio Mannu 1794

Custa, pobulos, est s'hora/ D'estirpare sos abusos!/ A terra sos malos usos,/ A terra su dispotismu. (Peuples, l'heure est venue/ D'extirper les abus!/ A terre les mauvais usages,/ A terre le despotisme)


Le retour du refoulé monolinguistique. Langues, dialectes, traductions nécessaires


 de Franciscu Sedda, juin 2011

Ils reviennent[1]. Comme ces monstres dans les films d’horreur de troisième catégorie qui, après avoir été laborieusement vaincus, reprennent vie pendant que défile le générique de fin ; ces monstres qui, à force d’obstination à survivre, en deviennent sympathiques et avec qui on risque même de finir par se liguer. Les voici, ces monstres pour rire, qui réapparaissent sur la télé nationale, dans des spots auto-complaisants, ou sur la scène de Sanremo, dans les monologues de l’un des italiens les plus spirituels qui soient, Roberto Benigni, en cherchant à nous arracher un éclat de rire. Les voici à nouveau : l’exaltation acritique du monolinguisme et la radicale différentiation entre dialecte et langue, comme s’il s’agissait de deux univers ontologiquement distincts.

Ils reviennent. Et s’ils reviennent, cela mérite que l’on y réfléchisse. Prenons la série des cinq spots Rai pour célébrer les 150 ans de l’unification italienne, qui a largement circulé sur la télé et le web ces derniers mois. Dans ces films, on n’a pas trouvé mieux que d’exalter l’unification linguistique italienne en caricaturant les variétés linguistiques dialectales et leurs locuteurs. Opération par certains côtés compréhensible : les auteurs Rai, lecteurs attentifs de la Storia linguistica dell’Italia unita (Histoire linguistique de l’Italie unie) de Tullio De Mauro (1963), savent et sont flattés de savoir quel rôle fondamental la télévision a joué dans la diffusion de l’italien, parvenant à obtenir ces résultats d’unification linguistique que la littérature et l’école n’étaient pas arrivées à atteindre.

Toutefois, il n’aurait pas été mauvais que ces mêmes auteurs eussent aussi lu, toujours de De Mauro, L’Italia delle Italie (L’Italie des Italies, 1992) et en particulier l’essai « Adieu  au monolinguisme ». Leurs spots eux-mêmes démontrent en fait – interprétés avec un tout petit peu de malice et en partant de la fin (quand les protagonistes avec un parfait code-switching passent du dialecte à l’italien) – que ces locuteurs sont plurilingues et possèdent très bien tout autant la variété dialectale que la langue standard. Il faut le voir pour le croire. Ce qui fait problème, c’est que l’on a cherché à les faire apparaître comme de pauvres démunis qui ne savent pas « quand » ni « avec qui » recourir à telle variété et à tel registre, et quand, avec qui, à tel autre.

En somme, à une conception adjonctive et pluraliste des variétés linguistiques, on a préféré une vision soustractive ; à la convivialité entre langue standard et variété dialectale comme acquisition de potentialités plurielles d’expression, on préfère encore une logique  du type « ou l’une ou l’autre ». En réalité, de cette façon, au monolinguisme dialectal on est en train de répondre, non sans risque, comme on le verra, par le monolinguisme standard.

C’est aussi une question politique, évidemment. Les monstres engendrent les monstres et, à l’instrumentalisation dialectale de la Lega Nord, on ne trouve rien de mieux à répondre que par un vigoureux nationalisme linguistique. Un malheur, comme on dit, ne vient jamais seul. Il s’agit d’un mécanisme mit aussi en évidence par Alberto Maria Banti (Il Manifesto, 20/02/2011) qui a parlé d’une sorte de néonationalisme à la sauce risorgimentale infusé dans le récit historique que Roberto Benigni a proposé sur la scène de Sanremo relisant Fratelli d’Italia [l’hymne national italien]. Et Benigni, dans son récit, ne s’est même pas privé d’un passage obligé sur l’incommensurable avantage de la langue par rapport au dialecte, après avoir évidemment réitéré le plus classique des stéréotypes sur les dialectes : leur authenticité, leur prétendue vocation à être l’expression des sentiments intimes, quasi viscéraux, et donc adaptés à la création poétique et musicale.

Il semble donc, pour en rester à Benigni et à une longue tradition déposée dans le sens commun, que le dialecte entretient un rapport quasi inné avec la corporéité et les affects, sans toutefois convenir à l’« esprit » : « Avec le dialecte, on ne saurait écrire la Critique de la Raison Pure, l’Esthétique de Croce, la Divine Comédie, parce qu’il fait rire, la pensée ne va pas au-delà. Il y faut une langue… ». Cette argumentation ne rend justice à personne : ni au soi-disant « dialecte » ni à la soi-disant « langue », et encore moins à l’intelligence indubitable de Benigni.

Premièrement parce que, grâce au ciel, chaque langue standard sait fort bien exprimer les sentiments et les pulsions intimes. Voire, le chemin qui conduit une langue standard initialement parlée par une très petit nombre et perçue comme « artificielle » à devenir une langue vivante, perçue comme « naturelle » et « commune », « langue maternelle », est la démonstration évidente que la distinction ontologique entre langue, conçu comme espace de la pensée, et dialecte, en tant que lieu des sentiments, n’a aucune validité.

Deuxièmement, c’est Benigni lui-même qui nous donne l’un des exemples les plus éclatants des potentialités expressives inscrites en tout dialecte : la Divine Comédie n’est pas autre chose que le témoignage des potentialités expressives d’un dialecte, le florentin littéraire, qui seulement plus tard allait devenir « langue italienne » et « langue commune » avec tout ce que cela comporte (voir toujours  De Mauro dans une intervention récente sur le numéro de Limes consacré au rapport langue/pouvoir, décembre 2010 [De Mauro, « Un’identità non immaginaria »]). Causes et effets doivent être inversés : la Divine Comédie n’est pas écrite en florentin parce qu’il était une langue ; c’est le florentin qui est devenu une langue parce que quelqu’un a eu la capacité de s’en servir pour écrire la Divine Comédie (et d’autres ensuite, au fil des siècles, ont pris ce texte et cette variante comme référence).

Si Benigni ne voit pas le paradoxe, c’est pour une raison évidente : pour lui variante dialectale et variante standard coïncident presque. Mais beaucoup d’autres le voient sûrement ce paradoxe, et qui écrit ces lignes avec eux : le dialecte ligure de Carloforte et les nombreuses variantes de la langue sarde, encore prise dans un chemin aussi complexe que nécessaire de recherche d’une variante standard partagée. Mais pour en revenir à Benigni, il faut répéter que son exemple est la plus radicale contrépreuve de la rigide distinction entre langue et dialecte, et permet de voir avec clarté que tout dialecte est une langue en puissance et toute langue un dialecte doté de pouvoir, ou si l’on préfère, un dialecte qui a réalisé extensivement ses potentialités à travers une graphie, une grammaire et un lexique standard, l’usage institutionnalisé, promu avec le soutien d’innombrables dispositifs, la possibilité de mettre à l’épreuve ses capacités métaphorico-expressives et donc d’accroître ses capacités d’étendre sa toile formatrice sur tous les champs du « réel ».

On a plutôt envie de dire qu’il est clair que si les dialectes semblent autant adaptés aux sentiments et aux contextes familiers, c’est qu’on ne leur laisse pas parler d’autre chose, puisqu’on ne leur permet pas de se mettre à l’épreuve du non-encore-dit, en se traduisant dans d’autres espaces de la vie sociale et intellectuelle. Et, de la sorte, les variantes choisies comme langue standard sembleraient éternellement artificielles, arides, snobs si elles restaient seulement dans la sphère de la bureaucratie, de la diplomatie, de la philosophie, de la littérature écrite pour une élite, si elles ne se traduisaient pas avec le temps – en se re-dialectalisant, ou en créant des variantes régionales de la langue standard elle-même – dans l’espace de la vie quotidienne.

Et toutefois le problème demeure et semble pris tout entier dans l’héritage de l’élaboration gramscienne, partagée entre une lecture employée à reconnaître pleine valeur et dignité à la culture populaire et des affirmation sans cesse citées comme la suivante : « Qui parle seulement le dialecte ou comprend la langue nationale à divers degrés participe nécessairement d’une intuition du monde plus ou moins restreinte et provinciale, fossilisée, anachronique (…). Une grande culture peut se traduire dans la langue d’une autre grande culture ; c’est-à-dire une langue nationale, historiquement riche et complexe, elle peut traduire n’importe quelle autre grande culture, c’est-à-dire être une expression mondiale. Mais un dialecte ne peut faire la même chose » (Cahiers de prisons : Quaderni del carcere II, Torino, Einaudi 1975, p. 1377 [Le passage en entier, en français, sur le site marxists.org]).

Que faire à la lecture de ces lignes ? Plutôt que les assumer comme des vérités définitives, je proposerai de travailler à leur marge et dans leurs limites internes, en se focalisant sur trois aspects inscrits dans cette phrase on ne peut plus fameuse, pour faire un pas en avant, vers notre présent.

Le premier aspect est contenu dans les mots suivants : « … qui parle seulement le dialecte ». C’est parler « seulement » le dialecte qui fait problème, non parler « aussi » le dialecte. C’est le monolinguisme qui fait problème, donc. Et je dirai que, en fin de compte, il fait problème aussi lorsqu’il s’agit du monolinguisme d’une langue nationale. Pour comprendre réellement le monde, pour commencer à réfléchir vraiment sur lui, pour grandir notre humanité et échapper au moins un peu à la commode tentation de nous refermer sur nous-mêmes, pour commencer à pénétrer vraiment dans les multiples replis du réel, nous avons besoin au moins de deux langues. Donc, mieux vaut la coprésence d’une variété dialectale et de la langue standard que l’une des deux seulement. C’est au moins un début de plurilinguisme, un élargissement de son propre horizon à travers les interférences d’un autre, même s’il s’agit d’une variation minime, d’une petite vibration de la différence.

Le second point renforce le premier, et grande partie de ce que nous avons dit : « … ou comprend la langue nationale à divers degrés ». Il ne suffit même pas de parler une langue nationale sic et simpliciter. Ce qu’il faut, c’est pénétrer dans les plis de chaque langue, en saisir l’intime stratification et pluralité interne, en expérimenter toute la puissance sémiotique et expressive. Son propre empowerment, la prise en charge et l’exaltation de ses propres potentialités créatives passe par l’appropriation et la mise en action la plus pleine des moyens de production du sens.

Enfin, la dimension de vie « mondiale » que Gramsci concevait comme un choix,  apparaît aujourd’hui comme une donnée inévitable. Qu’elle soit un choix ou un donné, il est clair que cet espace mondial se donne comme un espace fait d’une multiplicité de traductions nécessaires entre des dimensions linguistiques, culturelles et politiques plurielles, qui plus est distribuées sur plusieurs niveaux. Il faut s’habituer dès maintenant à cet espace traductif glocal, si on ne veut le rendre plus grand, terrible et monstrueux qu’il ne l’est.

Franciscu Sedda

Visualiser les Spots Rai

Benigni a Sanremo

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Une autre fresque d'Orgosolo. Photo Baudo Mauro. Paroles d'un chant - berbos - pour le rite de la pluie:

Hustus Deus hi tenimos / est duru e malu a si moer / est abba hi di pedimos/ suni purpas de voe

(Ce Dieu que nous avons/ est dur et il a du mal à se bouger/ c'est de l'eau que nous te demandons/ et non pas de la viande de boeuf)

 



[1] A volte tornano. Titre italien du recueil de nouvelles de Stephen King, Night Shift (Danse macabre), 1978. ndt.

Posté par tavan à 11:44 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
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Commentaires sur Le retour du refoulé monolinguistique

    Intéressant, cet article. Apparemment, il y a en Italie des gens qui ont été mordus par un académicien fou, à moins qu'il ne s'agisse que de Mme Carrère d'Encausse, qui elle non plus n'aime pas les patois. (mais les positions de Benigni m'étonnent et me déçoivent)
    -Une offensive anti-dialetti inspirée (vertueusement)par le rejet des positions de la Lega ? Je ne suis pas sûr que la question linguistique passionne les gens de la Lega, ou de ce qu'il en reste après les aventures de la famille Bossi. Même si ce dernier a commis des bluettes en lombard, ce n'est pas de langue qu'il parle ordinairement. Et les théoriciens de la langue padane (Hull ou Meneghin), inventeurs d'un volapük gallo-italique assez rigolo, me paraissent être davantage de doux rêveurs que des militants fachos. Et il me souvient d'un site lombard (mais je ne le retrouve plus) qui s'affichait idéologiquement assez loin de Bossi.
    -Gramsci : c'est un vrai problème. Le même bonhomme qui célèbre les cultures populaires et le folklore comme pouvant recéler des noyaux sains de perception et de conscience de classe des classes subalternes est en effet plutôt critique face aux dialectes. Deux explications possibles : son équation personnelle, à savoir le virage de cuti du Sarde qui a répudié le sardisme d'une part. Et d'autre part, la conscience de la situation italienne du temps : dans les années vingt, l'italien est à peu près maîtrisé par 7% de la population, ce qui exclut de fait du débat politique 93% de la population. Ce qui est donc prioritaire pour Gramsci, c'est la diffusion d'une langue commune permettant la construction d'une opinion nationale, qu'il sera désormais possible d'inflencer dans le sens de la prise de conscience révolutionnaire.
    Et puis il y a un joli paradoxe : ce Gramsci si attentif à dénoncer le sens commun, ces morceaux d'idéologie dominante tellement bien digérés qu'on ne les perçoit même plus comme tels, cède lui-même à la tentation en reproduisant sur les capacités du dialetto les clichés ordinaires, ceux que l'on retrouve d'ailleurs ici en France à propos de l'expressivité et de la saveur de patois par ailleurs incapables d'exprimer la modernité et l'abstraction... Comme on dit en patois, nobody is perfect.
    Quant à Tullio De Mauro, je me souviens de l'avoir entendu dans le cadre de colloques consacrés aux langues minoritaires, au moment de la Charte. Ses positions sur la question qui nous occupe sont claires.

    Posté par Philippe Martel, 29 mai 2012 à 11:59 | | Répondre
  • Magari

    @ Philippe
    * Non la position de Benigni n’est pas isolée, elle est même la position largement dominante des « élites » italiennes, y compris parmi les dialectisants. Et les festivités pour le 150e anniversaire de l'unité n'ont pas arrangé les choses ; elles ont été plutôt l’occasion d’une crispation nationaliste avec de forts enjeux de politique interne (anti-berlusconisme et anti-Lega). Cette position est par exemple celle de Dario Fò et de tant d’autres. Dans un post prochain, je montrerai qu’elle est aussi, sous une forme caricaturale, celle d’Umberto Eco.
    * « militants fachos ». Rien n’est plus éloigné du fascisme, soyons clairs et rigoureux, que la Lega Nord. C’est un parti fédéraliste et foncièrement libéral, mais son populisme est largement xénophobe et le mépris du terrone sudiste y demeure très fort. On voit, en plus, qu'il n'est pas plus honnête que les autres. C’est pourquoi, pour ma part, je le juge infréquentable.
    * On ne peut pas dire que la Ligue se moque de la langue et que l’argument linguistique est purement instrumental (même s’il l’est aussi). Certains membres de la Lega sont de farouches partisans des « langues » régionales et des dialectes. Ceux-ci apparaissent dans de nombreux documents de la Lega, et ils ont une place dans leurs médias. De toute façon c’est le seul parti qui utilise l’argument de la richesse linguistique de l’Italie, les autres se taisent, car c’est un sujet embarrassant, qui pourrait faire penser à quelque rapprochement avec le fédéralisme et donc avec la Ligue.
    * La contradiction de Gramsci sur la culture populaire est toujours celle d’une grande partie de la gauche italienne, et c’est bien cela le problème…
    * Il y a 100 ans l’italien maîtrisé seulement par 7 % de la population ? qu’est-ce qu’on appelle « maîtrisé » ? ce chiffre me paraît excessif, le bilinguisme à de multiple degré était sans doute plus répandu… D’ailleurs ces chiffres sont suspects par définition (établis comment ?) et manipulable à l’envie.

    Posté par Tavan, 30 mai 2012 à 12:30 | | Répondre
  • @Jean-Pierre
    -Hull et Meneghin, à ce que j'en sais, ne sont pas fachos (mais des fabricants de langue en chambre), et c'est d'eux que je parlais. Les gentils membres de la Lega, faut voir, (mais franchement...)
    -Les autorités de la région Vénétie ont quand même un tout petit peu freiné des quatre fers pour laisser filtrer vers les Ladins des Dolomites les subventions dont ils bénéficiaient au titre de la loi 482/99 (dont le vénète ne bénéficie pas, ce qui est effectivement un problème). Et en Piémont, la venue au pouvoir de la Lega a eu des conséquences sur le financement des assocs occitanes, franco-provençales ou Walser. Bref, heuresuement qu'ils sont pour la richesse linguistique, qu'est-ce que ce serait s'ils ne l'étaient pas...
    -Le chiffre de 7% d'italophones des années 20 (17% dans les années 50), quelle que soit, c'est vrai, la définition qu'on en donne, c'est de Tullio De Mauro. Encore en 1991, un sondage donnait 40% de dialectophones ordinaires. Il est vrai que le dernier étudiant italien Erasmus que j'ai vu passer par chez nous déclarait comprendre le dialecte (de Rimini au cas particulier) mais pas le parler. Et du côté des Occitans d'Italie, ce n'est pas la joie, en fait pour les générations les plus jeunes... Mais il faudrait voir de plus près.

    Posté par Philippe Martel, 30 mai 2012 à 14:36 | | Répondre
  • Niente soldi

    C'est vrai que selon ce que disent les intéressés là où la Lega tient les cordons de la bourse c'est plutôt catastrophique pour les langues (surtout pour celles hors du socle lombard, piémontais, vénitien). Il est, de toute façon, dans la logique de l'idéologie leghiste de mépriser souverainement "les autres" (et en particulier tout ce qui se trouve au sud, ou en vient). N'empêche qu'on lit souvent sur le web des réactions enflammés contre les "écoles du dialectes" financées par la Lega. Faudrait voir exactement de quoi il s'agit, car on peut en effet craindre le pire d'un point de vue pédagogique. En fait, j'avoue bien volontiers que je manque d'informations sérieuses sur le sujet et remercie par avance qui pourrait m'en communiquer.

    Posté par Tavan, 30 mai 2012 à 14:59 | | Répondre
  • Refoulé, vous avez dit refoulé ?

    L’article a le mérite de replacer la question des langues dans sa dimension politique : c’est seulement le « refoulé monolinguistique » qui empêche de voir cette évidence. Pour cela, La situation italienne est toujours éclairante pour ce qu’elle renvoie à la nôtre. A ce sujet, on peut bien se demander qui sont les plus névrosées, des élites françaises ou italiennes.

    L'auteur montre qu'accepter cette évidence, c’est aussi accepter de répondre à la question « à quoi ça sert de parler (occitan/basque/venitien…) ? » Or, c’est une question qui provoque beaucoup d’énervement, elle est perçue comme agressive et perverse, comme si elle nous obligeait à nous justifier et donc à nous excuser.

    Mais alors, que dire aux jeunes qui sont vaguement intéressés, mais qui ont trop la cagne d’apprendre si on leur donne pas une bonne raison ? Cette position défensive me semble finalement assez proche de celle de tous les anciens qui meurent avec leur langue. Pourquoi on parle ? Si on n’a pas à l’expliquer, c’est donc que c’est un truc personnel. Une sorte de madeleine. Finalement, en vieillissant, tous les vieux locuteurs se ressemblent...

    Le refus d’admettre la légitimité de cette question me gêne donc beaucoup. A la limite d’ailleurs, la question est plus importante que les réponses qu’on peut donner (l'article en donne quelques unes).

    Posté par Laurent, 30 mai 2012 à 22:45 | | Répondre
  • Unité

    Tout à fait d'accord pour la notion d'"unité graphique" dans "(Sur ce point, il me semble que les Occitans (pluralité dialectale, unité graphique) ou les Corses (concept de langue polynomique) proposent des solutions intéressantes. " de la présentation.

    Parce que la recherche d'unité est fondamentale dans la mesure où elle n'est pas confondue avec l'uniformité. Le malheur est que souvent on veut faire l'unité par l'uniformité et c'est le meilleur moyen de ne pas réussir. On doit répondre à un double objectif : se rassembler pour être plus forts et se rassembler sans avoir l'impression de se perdre individuellement. Dans l'unité, il faut que chacun - en étant ce qu'il est - ait l'absolue certitude qu'il a autant de chance de réussite que les autres : se donner sans s'aliéner. Une nouvelle fois donc, on est dans l'équilibrisme.

    Posté par mp, 01 juin 2012 à 08:29 | | Répondre
  • dans son message, Philippe Martel écrit :
    "Les autorités de la région Vénétie ont quand même un tout petit peu freiné des quatre fers pour laisser filtrer vers les Ladins des Dolomites les subventions dont ils bénéficiaient au titre de la loi 482/99 (dont le vénète ne bénéficie pas, ce qui est effectivement un problème)."
    J'avoue ne pas comprendre. la Regione Veneto est bien aux mains de la Liga Veneta ( composante de la Lega Nord - je crois bien qu'il y a cette différence orthographique "i" et "e" );
    donc la Liga Veneta détiendrait le moyen de distribuer des subventions, mais pas à la langue vénète, pourtant en grande partie son "fonds de commerce"?!

    Posté par echo, 02 juin 2012 à 15:19 | | Répondre
  • @echo

    Ben, oui. Selon la loi 482/99, c'est la région qui est chargée de redistribuer les subventions venues de Rome concernant les "lingue di minoranze" présentes sur son territoire. Or, le vénète ne fait pas partie des "langues" reconnues par la loi, puisque considéré comme "dialetto" et pas langue. Le ladin, oui, mais seulement à propos des vallées ladinophones (Fassa, Livinallongo, et Ampezzo) comprises dans le territoire de la Vénétie. Du coup, la Vénétie a boudé et freiné des quatre fers, voilà. Au même moment, un certain nombre de vallées alpines non comprises dans le territoire reconnu officiellement au ladin, mais parlant des trucs peu ou prou proches du ladin avec estampille officielle (Cadore, Comelico, Zoldo, Agordo), ont couiné très fort sur le thème "pourquoi eux et pas nous ?". Non sans ajouter des arguments du type de toute façon, les Ladins "officiels", c'est en fait ceux qui étaient austro-hongrois avant 1918, donc des Boches (pour de dire de situer le niveau). Le point de vue des leghistes de toute façon, hérité d'une certaine dialectologie nationaliste italienne, c'est que le "ladin" c'est rien que du vénète de la montagne archaïque et mal prononcé, mais du vénète quand même, et que donc si on reconnaît pas le vénète, nous autres, ben, on va pas reconnaître le ladin de ces sales Boches, voilà. Je simplifie à peine.
    -Morale : en Piémont c'est pas si différent, les piémontésistes musclés considérant que les parlers des vallées "occitanes" sont en fait des parlers piémontais archaïques contaminés par le "provençal", "provenzalegianti" comme on dit vulgairement(donc, si Rome paye pas pour le piémontais, ben nous on paye pas pour le piémontais archaïque pourri des "vitons" de la montagne, qu'en plus c'est l'austérité, alors).
    -Morale-bis : ça veut dire que les "régions" peuvent parfaitement avoir des politiques particulières contredisant aussi bien les décisions nationales que le simple bon sens, en fonction de leurs propres intérêts et du poids des lobbies qu'elles écoutent. Je dis ça, je dis rien.

    Posté par Philippe Martel, 02 juin 2012 à 16:12 | | Répondre
  • Merci, Philippe Martel, pour ces renseignements.
    Il y a une "loi régionale" de 2007 sur la valorisation de la langue et culture vénète ( donc reconnaissance comme langue) mais évidemment sa portée doit être limitée.
    Signalons aussi ( mais cela nous entraine un peu plus loin que la revendication linguistique) qu'un des très nombreux mouvements vénétistes indépendantistes ( Stato Veneto) a lancé il y a peu une pétition pour que le président de la Région (le leghiste Zaia) organise un référendum sur l'indépendance.

    Posté par echo, 02 juin 2012 à 18:06 | | Répondre
  • Hou, Monsieur Martel il a remis les gros sabots : le pouvoir aux régions c'est la fin des langues minoritaires. Si, si !

    Mais que le vénète ne soit pas reconnu comme une langue par la loi, elle serait pas plutôt là, la vraie embrouille ? Dividi e domina...

    Tiens, j'aimerai bien connaitre votre position sur le projet du Conseil de la Langue Corse (émanation de la collectivité territoriale)de co-officialité du corse. Ce projet prévoit que tous les lycéens devront atteindre le niveau B2 en corse pour avoir le bac, et que les personnels de l'éducation nationale seront transférés à la collectivité territoriale. La FSU hurle au loup...

    Posté par Laurent, 04 juin 2012 à 21:57 | | Répondre
  • Quant te costèron, etc.

    Laurent a chaussé ses escarpins vernis pour m'expliquer la vie. Ce que je dis, c'est qu'en Italie les leghistes torpillent tout ce qui peut concerner les langues reconnues par la loi 482/99, parce que pour eux, à partir du moment où eux-mêmes ne bénéficient pas de cette loi, il n'y pas de raison pour que les ploucs des Alpes occitanes (c'est le sens de "viton", "gavot" pour un Provençal normal) ou les Ladins qui sont à moitié Boches en bénéficient. C'est comme ça que ça se passe dans la vraie vie là-bas,, qu'est-ce que j'y peux, moi ? Faut pas le dire, pour pas désespérer Montségur ? Ca veut dire que si un pouvoir régional est tenu en main par des blaireaux, il sera aussi nocif qu'un pouvoir central jacobin etc; de même pelage. Ca me paraît une remarque de bon sens. Si demain le Front National prend le contrôle d'une région occitane, on verra ce qu'il fait de nos "occitâneries" comme disait son représentant en Midi Pyrénnées Bernard Anthony, un historique en plus.
    Sans aller si loin à droite, on verra ce que fera Vauzelle en PACA le jour où il considèrera qu'il est en position de décréter que le provençal n'est pas de l'occitan et que donc la graphie occitane doit être interdite en PACA. C'est un tout petit peu ce qu'il a commencé à promettre aux joyeux lurons du Kouleytyéou (qu'il finance d'ailleurs avec enthousiasme), lorsqu'il est venu les saluer en qualité de pdt de région à leur sauterie mémorable du 31 mars au coeur de la Vraie Provence peuchère. Il en dira quoi, Laurent ce jour-là ? Il n'y a pas de démocratie sans contre-pouvoirs. Les régions doivent être un contre-pouvoir face à l'Etat (et ce n'est pas gagné vu la tradition monarchiste en France) Je n'ai jamais dit ni pensé autre chose, alors les leçons sur le jacobinisme ragnagna on me les épargne, merci. Mais qui sera le nécessaire contre-pouvoir face aux régions, si elles se transforment en petites féodalités ? Je suggère qu'on sorte des clichés sur le jacobinisme qui que dont et le pouvoir aux régions rantanplan-youkaïdi pour parler un peu politique. Je dis ça, je dis rien, car ma cervelle est au fond de mes sabots, alors forcément, pour réfléchir, ça aide pas.

    Posté par Philippe.Martel, 05 juin 2012 à 18:51 | | Répondre
  • Fasian clic-clic, fasian clac-clac !

    C'est pas la peine d'essayer de me botter le cul Monsieur Martel, j'ai bien compris le raisonnement, qui va toujours dans le même sens : l'Etat est un contrepouvoir aux abus des pouvoirs locaux, qui sont forcément de nature "féodale". Mais ça, c'est même pas un cliché, c'est une croyance. L'Etat lui, il risque pas d'être partial, ni hostile, ni de tomber au mains d'excités de droite, impossble. On parle politique là ?

    Et puis mais bien sûr, le danger pour notre langue aujourd'hui c'est les zigotos du collectif Prouvenço. Mais le ministère laissera pas faire, hein... Vite vite, allons nous cacher sous les jupes de notre grande Maman, où on respire si bien.

    Et pour ce qui est du projet de co-officialité du corse ? C'est bien ou c'est pas bien ?

    Posté par Laurent, 05 juin 2012 à 22:26 | | Répondre
  • Ah...

    Merci à Jean-Pierre Cavaillé et aux participants, cela fait toujours du bien de voir une discussion se développer.

    Concernant l'échange entre Laurent et Philippe Martel, je ne comprends qu'ils ne tombent pas d'accord. A tous les niveaux, on peut voir des pensées qui soient exclusives, hiérarchisantes, voire agressives.

    Est-il possible d'imaginer un pouvoir qui conçoive le bilinguisme comme une richesse ? Peut-on imaginer une société bilingue sans co-officialité, c'est-à-dire sans volonté publique et collective de donner les mêmes pouvoir d'expression et de développement aux deux langues ?

    Une telle perspective peut-elle être ressentie par les membres d'une telle société comme une source d'angoisse ? Sûrement, puisqu'ils vivent une situation de diglossie.

    Mais alors par quels moyens et dispositifs sortir de la réalité et de la pensée diglossique sans provoquer de difficultés insurmontables ?

    Je ne reviens pas sur l'idée que tout dialecte peut devenir une langue (arriver au pouvoir, développer toutes ses potentialités) et toute langue est un dialecte qui a réussi (idée réaffirmée notamment par Claude Hagège, voir interview dans le dernier numéro de la revue L'impossible).

    Quand je lis des textes de réflexion sur le style de Lovecraft (Marcu Biancarelli), sur des sujets d'actualité (Jean-Marie Arrighi) ou sur l'identité corse (Rinatu Coti), je ne me dis pas que la langue corse est géniale (parce qu'elle fait ça) ou ridicule (parce qu'elle a la prétention de faire ça), je lis et j'essaie de suivre une pensée.

    Et les propos d'Umberto Eco sont à prendre comme un aiguillon : l'attention aux "formes de vie" (Yves Citton) est un effort (au combien payé de plaisirs) de tous les instants, car il nous engage à sortir de nous, de notre passé, de notre pensée, de notre langue, de ce qui nous rassure, de ce qui nous vient soit-disant "naturellement".

    Donc, oui, co-officialité corse-français, enseignement obligatoire des deux langues, utilisation développée des deux langues dans tous les domaines de la vie, etc.

    Posté par Renucci François, 19 juin 2012 à 04:06 | | Répondre
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