Le Larzac sans l’occitan
J’ai publié le 21 décembre dernier un post en occitan consacré à la question occitane dans la lutte des paysans du Larzac, après avoir visionné le beau film de Christian Rouaud, Tous au Larzac. Je le reprends ici en français, des non occitanophones ayant souhaité le lire. J’en ai profité pour ajouter quelques considérations, en particulier suggérées par la lecture du livre récent de Pierre-Marie Terral, Larzac : de la lutte paysanne à l’altermondialisme (2011), dont Marie-Jeanne Verny m’a appris l’existence dans l’un de ses commentaires à mon texte occitan.

Le Larzac sans l’occitan
Avez-vous vu Tous au Larzac, le film documentaire de Christian Rouaud sur l’aventure humaine des paysans en « guerre » contre l’extension du camp militaire du Larzac, entre 1970 et 1981 ? Si ce n’est pas le cas, courrez-y au plus vite, car il est très bien fait, très bien construit, en particulier sur le plan narratif, à travers la parole chorale des témoins, un usage réfléchi des archives audiovisuelles et de magnifiques images du causse. J’aurais bien des choses à dire sur cette histoire, vue par le tout petit bout de la lorgnette d’un adolescent, membre du Comité Larzac d’Albi, pour qui le rassemblement de 74 fut une initiation à la fête et à la politique…
Mais nous sommes ici sur un blog dédié au langues minorées et je me limiterai donc à évoquer la place de la revendication occitane dans cette lutte, et du fait que de le film laisse presque complètement de côté cette donnée de l’histoire. Non qu’il s’agisse d’une dimension oubliée ou sans importance pour les témoins, mais, probablement le réalisateur enquêteur n’a-t-il pas posé tout simplement de questions à ce sujet. On peut en effet remarquer l’absence de toute référence directe à l’occitan et à la culture occitane ; ce n’est que, en passant, que tel ou tel des témoins évoque spontanément « les occitans ». Cela ne manque pas de décevoir de la part d’un réalisateur qui est l’auteur d’un documentaire court-métrage en breton – sous-titré en français – Son ur yezh (La musique de la langue – je n’ai pu encore le voir) consacré en 2010 au sonneur de bombarde André Le Meut (il en existe une version française de 52 mn : Le Grand Dédé). Cela d’ailleurs doit avoir un rapport avec le fait que Rouaud ait choisi de la musique bretonne pour illustrer le film sur le Larzac.
Le « pittoresque patoisant »
Mais je voudrais évoquer d’abord l’article du Monde, paru le 22 novembre et l’échange qui s’ensuivit entre l’occitaniste Pierre Escudé et le journaliste Jacques Mandelbaum. Celui-ci avait écrit dans son article que le film commémore « ce sanctuaire de l’utopie réalisée, qu’on eut vite fait de réduire au pittoresque patoisant du slogan Gardarem lo Larzac ». Escudé fit parvenir une lettre ouverte au journal déclarant : « Sur ce point, il me semble que vous n’avez rien compris ». En effet « Si ce slogan a synthétisé le Larzac, c’est qu’il disait la désaliénation du lieu. Le territoire (comprendre : la communauté paysanne du Larzac, mais aussi tout ce qu’elle va cristalliser autour d’elle) parle dans sa langue (même si cette langue, l’occitan, n’est pas la langue de la plupart des gens qui viennent sur le Larzac!) ». Il est très important de se rappeler, ajoutait Escudé, que ces années de la lutte du Larzac furent aussi celles de constantes revendications linguistiques et régionalistes (« évènements » d’Aleria en 1975, de Montredon dans les Corbières en 76, création des écoles Diwan en 77, des Calandretas en 79…).
Escudé reçut une très courte réponse du journaliste qui disait : « votre réaction repose toutefois sur un malentendu (mal exprimé ou mal lu...). Quand j’écris qu’on a "réduit" le Larzac à l’expression que vous relevez, cela ne signifie pas que je fais mienne cette caricature, bien au contraire. La connotation du verbe "réduire" (mais est-ce à vous que je dois l’expliquer?) me semblait à cet égard suffisamment claire ». Peire Escudé, avec cette leçon de commentaire de texte, était quasiment obligé de s’excuser ; dans sa réponse, il se contenta de faire remarquer que la mention du terme « patois » était malencontreuse, là où le mot « langue » aurait été capital.
En effet… A mon avis, Escudé avait d’emblée très bien lu, au moins sur le fond. J’ai montré ailleurs sur ce blog, que les journaliste du Monde n’aiment guère utiliser l’expression « langues régionales ». Ils préfèrent – allez savoir pourquoi – utiliser le mot de « patois ». Nous en avons ici un exemple très intéressant. Il s’agit d’une mise en scène de la manière de s’adresser à un lecteur de connivence, ou disons à une figure idéale de lecteur : Gardarèm lo Larzac est évidement, pour tout ce petit monde (je veux dire le monde vu depuis le fenestron du Monde) une expression patoise pittoresque, et il ne faut pas y réduire l’histoire du Larzac, qui est l’histoire d’une lutte sociale originale, sérieuse, cruciale... Il me semble évident que si, pour le journaliste, Gardarèm lo Larzac vu comme une chose pittoresque était une caricature, comme il l’affirme à Escudé, il se serait donné la peine de dire dans son article (ou au moins à Escudé) qu’il s’agissait de quelque chose de plus que cela et d’envisager ce qu’était ce quelque chose de plus.
Mais il ne s’agissait évidemment pas (sinon, une fois encore, le journaliste l’aurait fait) de reconnaître que, dans cette histoire, la revendication pour la dignité de la langue et une forte conscience régionale eurent leur place ; cela – pauvre de lui – lui arracherait les mâchoires. L’ironie sur le slogan Gardarèm lo Larzac est un clin d’œil au lecteur (idéal) du Monde, qui se fait sur le dos, encore et toujours, des gens qui parlent un patois si pittoresque et si sympathique. Cette ironie performe une double, ou triple exclusion (hé oui !) du « patoisant » : celui-ci est, de fait, écarté du lectorat du journal (le clin d’œil se fait derrière son dos), écarté de la culture (le patois, bien sûr, est inculture) et de la politique (vu que tout contenu « sérieusement » politique peut seulement être en dehors ou au-dessus de l’expression patoise).
De Gardarem lo Larzac à Gardarem la Tèrra
Bon, voilà, il nous faut quand même le répéter, puisque personne d’autre que nous ne le dira : Gardarèm lo Larzac, le slogan des paysans, apparu en janvier 1973 lors de leur fameuse montée sur Paris en tracteur et à pied, représenta, pour la première fois, une large appropriation sociale de la graphie classique parmi les agriculteurs, les ouvriers, l’ensemble des militants. Ce fut une façon d’imposer publiquement l’idée que cette lutte était associée au combat pour la reconnaissance de la langue et de la culture occitane (je veux dire appelée et pensée comme occitane) et pour une plus forte autonomie politique et économique du territoire que l’on appela, de fait, à ce moment là, Occitanie. On ne peut pas oublier que les paysans du Larzac prirent leur slogan comme titre de leur journal (n° 1, juin 1975, mais il existe encore aujourd’hui) et qu’il devint la devise du mouvement dans toute la France (ce fut aussi le titre du film militant de Peire Haudiquet, de 1974). Le numero du journal de juin 1981, au lendemain de la victoire de Mitterrand aux présidencielles, titrait : Avèm gardat lo Larzac.
Ce slogan eut aussi un lien fort avec un autre, porté par les militants occitanistes : Volem viure al païs, fut employé pour la première fois dans un tract le 6 novembre 1971, à l’occasion de l’une des premières manifestations des paysans. Pierre Marie Terral (2011, p. 42), dans son ouvrage très complet, le date cependant de la manif précédente du 9 mai : « plusieurs centaines de militants occitans et d’extrême gauche [...] se sont déplacés. Alors que bouillonne la révolte des vignerons, les chefs de file occitans que sont le professeur Robert Lafont et l’écrivain Yves Rouquette, fondateurs de la revue Viure, sont du défilé. Dans le cortège, L’Internationale se mêle [à] Volem viure al païs... ». Le mouvement d’extrême gauche Lucha occitana (qui prit la suite du Comitat Occitan d’Estudis e d’Accion), qui joua un rôle idéologique et logistique important dans les premières années du conflit, s’était créé la même année 1971. Trois ans après était fondé le mouvement Volem viure al païs, une structure plus souple et ouverte à la participation avec les partis de la gauche. Ce slogan fut lui aussi très présent sur le causse. Per exemple, un article du Figaro Magazine (hé oui !) de décembre 1978, s’achevait ainsi : « quittant la Resse, je me suis tourné. Un panneau écrit en occitan était cloué à l’entrée de la ferme : Volem viure à la Resse. La terra e nostra. Sabes plan » (orthographe donnée par le journaliste qui copia visiblement le panneau en faisant des fautes, l’information se trouve dans le livre de Alland 1995, p. 112). En 2003 encore, alors que les habitants de Saint-Affrique se mobilisèrent pour sauver l’hôpital, on fit des autocollants avec une phrase en occitan qui retraitait et associait les deux slogans mythiques : « Gardarem l’espital, per viure al païs » (« Nous garderons l’hôpital, pour vivre au pays »).
Personne ne peut nier que l’engagement pour le Larzac joua un grand rôle crucial dans l’occitanisme politique de ces années, qui avait placé au centre du débat la notion de « colonialisme intérieur ». Dès le début, les occitanistes apportèrent un important soutien aux paysans, ils s’identifièrent corps et âme avec cette lutte et en produisirent évidemment l’analyse. Le 9 mai 1971, date de la première manifestation, la croix occitane est bien présente sur les photographies. Durant l’été de la même année, le Teatre de la Carriera (nous avons récemment évoqué son fondateur Glaudi Alranq) donna une pièce itinérante sur le causse : Mort et résurrection de M. Occitania, que mêlait occitan et français.
Robert Lafont, qui fut le théoricien, l’idéologue et le leader majeur du mouvement, qui participa à la fondation de Lucha occitana, puis de Viure al païs, dans ses Vingt Lettres sur l’histoire à ces cons de français et ces couillons d’occitans, en 2005, revient sur cette expérience : « Du Larzac aussi, nous avons reçu une leçon. Le rassemblement de 1974 était sous le signe d’une moisson pour le tiers-monde. Je vous remercie aussi, amis paysans que j’ai si souvent rencontrés et dont j’ai accompagné la dernière étape de la marche à pied sur Paris [janvier 1973], sous les bombes lacrymogènes. C’est vous qui avez eu l’intelligence de l’histoire : contre le capitalisme international et sa retombée guerrière, vous avez inventé, avant Seattle, l’altermondialisme. Vous avez fait plus : votre slogan, « Gardarem lo Larzac », a fait le tour du monde. Il était en occitan et n’a pas été traduit. » (Lafont 2005, 71-72). Lafont n’oublie pas de rappeler que ce fut pour le trentième anniversaire du Larzac, en août 2003, sur le causse que naquit le mouvement Gardarem la Tèrra, par la lecture de son manifeste, d’ailleurs écrit de la main même de Lafont, toujours actif, toujours présent, jusqu’à son dernier souffle, en 2009.
Occitans par accidents ?
S’il est bien évident que l’occitanisme politique et culturel s’est forgé, au moins en partie, dans la lutte du Larzac, et que celle-ci fut aussi pour lui l’occasion de se faire connaître largement, quelle perception et réception en eurent les paysans du causse ? Sur ce point, les interprétations divergent. Le Bris (1974) parla d’une influence décisive de l’occitanisme dès les représentations du Teatre de la Carrièra (1971). Holohan (1975) et Martin (1987) affirment au contraire que les spectacles furent peu suivis par les paysans qui, au début, ne manifestaient aucun intérêt pour l’occitanisme. Holohan parle « d’indifférence générale de la communauté rurale ».
Il est évident que les paysans n’étaient pas des militants occitanistes et aucun d’entre eux (à ma connaissance) ne le devint véritablement, même s’ils empruntèrent plus d’une idée à Lucha occitana. Dans le film de Rouaud, nous l’avons vu, il ne s’en dit trop rien, ou de très loin, mais les témoins interrogés racontent comment ils acceptèrent l’aide de tous, maoïstes, non violents, écologistes, « occitans », mais toujours avec une certaine distance (même s’ils optèrent vite pour la stratégie non violente). « Occitans », est invariablement le mot utilisé, et non celui d’« occitanistes ». Cela, évidemment, veut dire quelque chose : pour les paysans, les « occitans » étaient les militants et pas eux, même s’ils parlaient la langue (du moins ceux d’entre eux nés sur le causse) et s’ils l’utilisaient pour leur fameux slogan.
Il existe, sans aucun doute un mythe occitan (occitaniste) du Larzac, tel que le décrit Holohan : le Larzac « serait une résurrection de grande ampleur d’un mouvement de revendication nationalitaire [c’est à dire « quasi-nationale », dit Holohan] vieux de sept siècles » (Holohan, 1976). Ce mythe de la « mort et résurrection d’Occitanie », qui traîne encore dans l’esprit de plus d’un militant, en effet, ne semble guère avoir hanté les paysans. « Les militants, écrit Martin, auraient souhaité que les acteurs se revendiquent paysans et Occitans plutôt que paysans et Français » (Martin, 1987, p. 135).
Mais Holohan lui-même reconnaît que, « en mettant avant leur identité occitane les leaders paysans liquidaient « la honte » qui pèse encore, pour certains, sur la condition paysanne […]. Certains d’entre eux proclameront leur identité retrouvée à travers leurs discours et l’adoption du slogan Gardarem lo Larzac » (Holohan, 1975, 406). Plutôt qu’un projet politique, la découverte de l’ « occitanité » fut apparemment pour eux un moyen de retrouver une dignité culturelle et sociale. C’est bien pour cette raison que je trouve réductrice l’analyse de Martin, quand il écrit : « On peut donc s’interroger sur la dimension occitane du mouvement du Larzac. Il semble bien que cela soit les militants qui la lui confèrent et que les paysans se contentent de l’intégrer dans leurs slogans, leurs écrits… leur symbolisme. […] L’identité occitane des paysans est une identité d’opposition collective, elle ne préexiste pas au conflit » (Martin, 1987, 134). Cette dernière remarque me semble juste, mais la question importante, qu’il faut se poser, est évidemment de savoir pourquoi les paysans ont intégré la dimension occitane dans leurs slogans, leurs écrits et leur symbolisme ? Par pure stratégie idéologique ? Par imprégnation passive ? Évidemment pas, il y avait quelque chose de plus, et ce quelque chose peut se définir, me semble-t-il, comme acquisition, construction d’une dignité niée. Les paysans étaient traités par les autorités comme des ploucs patoisants (alors même d’ailleurs que nombre d’entre eux venaient de loin et ne parlait pas la langue) et ils trouvèrent dans l’occitanisme de quoi se revendiquer comme paysans, riches d’une langue et d’une culture, héritiers d’une civilisation respectable.
Sur cette question là, le livre récent de Terral, par ailleurs si informé, m’a tout autant déçu que les précédents. Les références à la question occitanes y sont très rares et dans la seule page un peu étoffée sur la question on lit, après qu’ait été signalée l’importance du Larzac pour l’occitanisme, ces simples lignes : « Alors que peu de bannières sont admises, celle de l’Occitanie flotte dans l’air du Causse. A l’image de Marti dès 1972, les figures de la chanson occitane feront le déplacement. Les théoriciens de l’occitanisme, comme le professeur Robert Lafont, font de même, appuyant leurs analyses de la colonisation de l’espace occitan sur ce cas qu’ils veulent édifiant. [l’auteur renvoie en note à Lafont : Lettre ouverte aux français d’un occitan, 1973]. Les paysans "ont su populariser leur lutte jusqu’à ce qu’elle devienne celle de toutes les forces progressistes de l’Hexagone et le fer de lance des partisans de l’Occitanie libre" note Libération [23 8 1973]. Même si certains parlent "patois", rien n’indique que les paysans aient conscience d’une identité occitane. De l’extérieur, le Larzac est toutefois observé comme ayant une coloration régionaliste. Le Monde peut ainsi dépeindre ces "éléments de la nouvelle gauche extrême qui, de Fos au Larzac, chantent la patrie perdue, promettent que l’Occitanie sera non seulement liura (libre), mais aussi roja (rouge)" [16 9 1973]. La dimension occitane, très présente au départ jusqu’à prêter sa langue au slogan du mouvement, va peu à peu se diluer, avec le développement du mouvement à un niveau national et les nouvelles solidarités qu’il contracte » (Terral, 2011, p.67-68). Cette dernière constatation est indiscutable, mais ce qui précède est pour le moins superficiel et insatisfaisant : c’est seulement de l’extérieur, en particulier pour les yeux des journalistes des quotidiens nationaux, que le mouvement aurait eu une coloration occitane… Mais pourquoi alors, les paysans ont-ils accepté les bannières rouge et or ? Pourquoi Gardarem lo Larzac ? Pourquoi ces liens indiscutables (au moins dans les premières années) avec les militants occitanistes ? Notons que cette lecture de la question, à partir des extraits de journaux, conduit à une alternative interprétative : soit on aurait affaire à une projection des médias sans relation avec la réalité, soit à une manipulation des paysans, ou du moins du mouvement par les occitanistes à leurs propres fins propagandistes. Il faudrait alors, à mon sens, formuler clairement ces hypothèses et ensuite passer à la démonstration historique, avec d’autres sources, évidemment, que la presse nationale.
Je voudrais enfin terminer par une affirmation de Holohan, qui m’a quelque peu étonnée : selon cet auteur il y eut, dès le début, une méfiance des paysans face aux « occitans » et surtout un désaccord sur les moyens de la lutte : « en revendiquant cette identité, les paysans ne cessaient point pourtant de considérer les militants occitans, étrangers au plateau, comme des violents autonomistes et révolutionnaires, dont seul le soutien était recevable, non la stratégie » (Holohan, 1975, 406). En lisant ces lignes, je suis tout de même un peu surpris, et je me demande si Holohan ne fait pas quelque confusion entre les « maos » et les occitanistes de Lucha Occitana, qui étaient bien moins radicaux dans leurs choix de stratégie politique, il me semble (ou me trompé-je ?). A ce propos, bien sûr, il serait intéressant, décisif même d’avoir l’opinion des paysans eux-mêmes, mais visiblement ce sujet n’intéressait pas Rouaud, ce qui n’empêche que son film soit, je l’ai dit, une grand réussite. Une chose est certaine : l’histoire écrite et filmée du lien entre le conflit du Larzac et de l’occitanisme reste à faire.
Jean-Pierre Cavaillé
Bibliographie utilisée pour ce post
Alland, Alexander, 1995, Le Larzac et après: l’étude d’un mouvement social innovateur, Paris, Editions L’Harmattan.
Holohan, Wanda, 1975, « Jacquerie sur la forteresse », D. Fabre, J. Lacroix, Communautés du sud, 10/18, t. 2, p. 362-427.
Holohan, Wanda, 1976, « Le conflit du Larzac : chronique et essai d’analyse », Sociologie du travail 18 (3), p. 283-301.
Lafont, Robert, 2005, Vingt Lettres sur l’histoire à ces cons de français et ces couillons d’occitans, Valence d’albigeois, Vent Terral.
Le Bris, Michel, 1975, Les Fous du Larzac, Les Presses d’aujourd’hui. Martin, Didier, 1987, Le Larzac. Utopies et réalités, Paris, L’Harmattan.
Terral, Pierre-Marie, 2011, Larzac : de la lutte paysanne à l’altermondialisme, Toulouse, éd. Privat.
Alfred Marpillat, satirista lemosin

Alfred Marpillat, satirista lemosin
Alfred Marpillat, Per s’esclafar. Poésies limousines avec traduction française, éd. Robert Joudoux, Lemouzi, 6e série, n° 199, 2011.
La revista Lemouzi, gaireben la sola a presentar lo patrimòni literàri lemosin, tòrna publicar lo libre d’Alfred Marpillat, felibre sortit de Tula, Per s’esclafar. Recueil de poésies limousines avec traduction française en prose rythmée, paregut a Paris en 1897 dins la Bibliothèque Félibréenne de Pierre Duffau. Es un pichon recuèlh, vertat, mas val la pena d’èsser legit : lo Merpillat en efièch, en lòc de se perdre dins lo lirisme del terraire de la pichona patria, coma tant d’autres, causiguèt lo rire, un rire bravament satiric e mai, de còp que i a, puslèu ferotge.
Coma zo nos conta Robert Joudoux, lo director de la revista, dins son article introductiu (« Un félibre tulliste valeureux : Alfred Marpillat (1857-1917), maître en gai savoir »), l’autor foguèt membre de l’escòla felibrenca de Briva creada pel grand Joseph Roux en 1892. Del Roux (Rous, escriu Marpillat dins la grafia de… Roux), Joudoux a tornat publicat i a pauc de temps son estraordinaria grammatica (Grammaire limousine, Lemouzi, n° 196, 2010), qu’es fòrça mai qu’una grammatica : conten en efièch de reflexions de tota mena sus la lenga parlada en Limosin e son istòria, de consideracions sus la grafia (fòrça interessantas) de proverbis e biaisses de dire a bodre, etc. Demest d’autras causas, Roux i presenta la defensa e illustracion de sa grafia del lemosin, en ruptura amb la grafia mistralenca (mai que mai fonetica, sus la basa del còdi francés), fargada en contacte e referéncia amb las escrituras dels trobadors. Per sostener l’originalitat grafica e l’autonomia linguïstica e literària del Lemosin, botava en davant sa famosa formula identitaria : « Siam nos e degun pas ». Mas Foguèt aital que lo Roux getèt tanben las fondamentas de la grafia panoccitana dita « classica ».
Lo Marpillat foguèt un dels mai fisels al Roux e cal dire que lo passatge entre son biais d’escriure e lo nòstre es fòrça simple, coma zo veiretz.
Sortit « del fons del barri d’Alvergne » a Tula, ont son paire, çò disiá, « òme de lètras », es a dire factor de las pòstas (!), faguèt una polida carrièra de perceptor de las contribucions dirèctes a Paris. Alai, foguèt membre fondator del Bornat de Corresa (Ruche Corrézienne) dins la capitala e membre de l’escòla felibrenca parisenca, ont se mostrèt « excellent poeta comic e fin disaire ». « Parlava aisidament la lenga del país, çò dit J. Plantadis en francés, amb l’accent de Tula qu’aviá pas jamais dobludat, e s’èra botat a la cultivar amb amor e bona umor. Dins son ostal, li agradava de ramusar sos amics, perqué èra cordial, bon, generos, serviciós. Per elis, confeccionava el meteis los melhors plats del terraire. Aviá pas son parièr per far las farciduras, una flaunharda o preparar de cagaròls a la mòda de Tula. E aquí, ne contava plan de niorlas [sic] e de petofias [sic] ».
Cal pas doblidar, en efièch, que Paris, dins aquel temps, èra un centre important de creacion literària occitana, gracia a la preséncia d’aquels exiliats daurats de la Republica, saberuts e benestants, los almens qu’avian pas encara renegat lor origina e lor lenga. Es fòrça paradoxal d’entendre, dempuèi Paris, la critica felibrenca de Paris e del centralisme cultural : « Paris rei aviá remplassat lou rei Souleth. Avia dich sens faissou a toutz aqueus qui tenon na pluma : La leteratura, que ieu ». Es per aquesta citacion de Lacoste du Bouig que Marpillat comença sa prefacia, puèi seguís aital de sa pluma a el (respecti evidentament la grafia originala) : « Impauzava als artz emais a la letras sas modas e sas les aubitrarias. Per boutar fi ad aquel abus de douminaciu, dels letratz, dels artistas mietjournals an fourma ’na granda assouciaciu, lou Felibrige, e, en s’ajudan lous uns lous autres, an voulgut rerietar dins lours obras lou caractare e l’engenh de chada prouvensa. […] Per develoupar lour persounalitat, lous felibres an ’gut recours al mouian lou mai pouderous, la cultura de so que l’on apela lou patoues, ou puleu, de la lenga d’oc, qu’avia del deja, ia sieis cenz ans, dels escrivans, les poetas, lous troubadours qui siervon d’autours classics à lours countinuaires ».
La lucha contra lo centralisme – lo Paris rei –, presentat aital, dèu èsser una batesta culturala, e non pas politica, e concernís una elita, una federacion de grops d’artistas e d’escrivans, cadun estacat a l’esperit de sa « província », mas que se reconeisson totis dins una meteissa lenga (d’òc) e una meteissa tradicion classica, la dels trobadors. Aital, coma zo ditz lo poèma d’intrada intitolat Trinitat Felibrenca, la lenga d’òc es « lenga d’or », declinada second la trinitat de Mistral, lo Provençal, Foures, lo Lengadocian e de Rous, lo Lemosin.
Aquò per las intencions e lo cadre felibrenc. Seguisson de pèças en vers totas mai o mens comicas, pauc respectuosas pels notables (de legir Lou Banquet daus meras, sus lo viatge d’un cònsol que pren lo tren pel primièr còp cap a Paris), pels clèrgues, per las femnas, fin finala per la societat tota de la Corresa prigonda.
Se la Nanoun se plora al sermon del rector en cadièra, es pas de contricion, coma zo crei lo curet, mas perqué aquel d’aquí la fa irresistiblament pensar a son ase Toanet crebat passat ièr :
Aitabe, al sermoun, tout en vous m’atirava ;
Vous remudavatz tan credavatz talamen,
Enfi ! que vous dirai ? Ai cregut un moumen
Veire moun vielh Toanet tant ilh vous ressemblava !
Lo Marpillat se refusa pas l’umor lo mai gras, subretot lo que vira a l’entorn de l’evocacion o vision espauruganta e terribla de las parts intimas de las femnas. Apena la Mariou leva sos gonels, lo lop que la voliá manjar, prés de paur s’enfugís dins los bosses. Al vicari qu’aviá cregut que de tombar per terra, la vielha ne’n aviá cassat sa tabatièra, aquèla li respondèt : … ai quatre-vintz ans
E la fauta sia pas ben ruda
Can la cassessa per mitan :
Ia be prou de temps qu’es fenduda.
Son de pèças aital, me pensi, que Plantadis apèla « petòfias », es a dire istòrias pebradas o « gallesas »...
Mas lo poèma mai interessant e mai encapitat es, çò me sembla, Las Mourtalhas ou L’enterramen de Gusti, vertadièr cap d’obra, a l’encòp una descripcion de las costumas funerairas aparentament encara vivas dins lo Lemosin de la fin des sègle XIX e una satira sociala impietadosa.
A pena mòrt, la femna de Gusti, « … per far couma chal soun dever »,
S’es meza dinz soun liech, a versat una larma
Et recet lous vezis qui, per li far plazer,
Venon de toutz coustatz presentar gran oumatge
[…]
E toutz d’escarquihar lous uelhs dins toutz lous carres,
De calcular lou be per lou mort meinajat,
De plounjar lous regartz al foun de las armares
Ou lou linge tout blanc s’estala ben ranjat.
Aquò ne interessa mai d’un, e deja (abans l’enterrament !) qualcun cerca a la sondar :
Es trop richa, sous dis, trop jeuna, mais trop fina ;
Li chaudra, dinz dech mes, se tournar maridar.
Mas la paura a pas lo temps d’i soscar, que li cal arrestar « las mourtalhas », es a dire lo repais funerari :
La soupa, lou vedel, dous moutous, tres voulalhas,
Del froumatge, del pa, quatre bastas de vi.
« La veuva vol far las chausas grandamen… ». A mai s’es pas de legna… non pas certa, quand los vesis se’n van a la neit tombada, « Gustina, tout en plours, […] s’endert en bressan doussamen sas doulours ».
A l’enterrament, lo brave monde se tornan trapar. Las femnas
Toutas del paure mort celebron la memoria
E per melhs lou purar, ilh, un ome tan bou,
Tan ouneste, tan franc, per melhs chantar sa gloria,
Respiron a ple naz la meitat d’un inhou.
Mas subretot, es aprèp, quand lo « Gusti es dinz la terra », que la festa comença !
E qual repast, Messiers ! L’om s’en leca las potas ;
Per n’en far un parier l’om quitaria lou cial.
Digus escota pas lo Benedicite del vielh curet ; un còp fach lo signe de cros,
… sens mai de retart, chadun prend sa culheira,
Tabasta quaucus cops per beilar sou sinhal
E se precipitan sus la granda soupieira;
Alors, vai coumensar un assaut general.
Puei totis de parlar de l’avenir de la « paura » Gustina :
Tout lou mounde es d’acort que pot viure tranquila
Qu’a de que demourar veuva s’aco li plai
Car, gracia Dieu, a be quauquare davans ela.
A soun atge d’alhours, deu saber so que fai ;
Mas demourar aital sia be trop grand doumatge
E, des lou lendema, sens perdre un soul moumen,
Chadun vai s’occupar de far lou maridatge.
Aquí se vei plan que lo rire es pas sens amarum, a mai fin finala, aquel biais de far, se foguesse pas d’une perfeita ipocrisia, podriá passar per una mena de sapiença.
Joudoux balha una longa bibliografia de las pèças en verses e en pròsa de Marpillat que son pas dins aqueste recuèlh ; valdriá segurament la pena de las tornar publicar elas tanben.
Joan-Pèire Cavalièr
Limoges dernière minute : odieux complot de Calandreta dévoilé par les héros de l’école publique

Calandreta lemosina, 2004
Limoges dernière minute : odieux complot de Calandreta dévoilé par les héros de l’école publique
La Calandreta lemosina, école bilingue associative, laïque et gratuite, de Limoges, où l’on enseigne l’occitan par la méthode immersive dans le cadre d’une pédagogie « institutionnelle », connaît actuellement de graves problèmes de locaux.
En effet l’école, à la suite de dégâts des eaux, a dû quitter précipitamment ses anciens locaux (route de Toulouse) quelques jours avant la rentrée scolaire et a été relogée de manière temporaire (et moyennant loyer) par la mairie de Limoges dans des salles désaffectées de l’école publique du quartier de Landouge, à l’autre bout de la ville. Or, dans cette école, un groupe de parents de la FCPE s’est mobilisé pour chasser les intrus, à la fois pour des raisons pratiques (revendication de l’utilisation pour leur propre association, l’APE – Association des Parents d’Élèves de Landouge – des salles concédées à la Calandreta) et des raisons idéologiques : la dénonciation de l’invasion, selon eux concertée et programmée, du public par le privé.
Membre de l’association Calandreta moi-même, je n’avais pourtant guère envie de perdre mon temps à alimenter une polémique inutile, dès lors que le groupe en question n’était pas parvenu, malgré un activisme considérable, à mobiliser autour de lui. La FCPE départementale a refusé en effet de lui apporter son soutien, la mairie a maintenu jusqu’à présent sa position et la presse locale s’est bien gardée d’en reprendre le discours…
La fédération de la Libre Pensée est la seule organisation ayant manifesté son soutien, au moins au départ. J’aurai beaucoup à dire (mais je l’ai déjà fait sur ce blog) sur la tendance invétérée, mais heureusement non irrépressible, de certains libres penseurs (ou prétendus tels) à confondre la question des langues minorées avec la question confessionnelle, et à invoquer la loi de 1905, qui n’a évidemment strictement rien à voir avec l’enseignement des langues (la lettre de Danielle Dugelay sur le blog École publique 87, qui trahit d’ailleurs une ignorance fatale à propos de l’enseignement de l’occitan, en est un parfait exemple).
Mais je pensais qu’un haussement d’épaules suffisait, en l’occurrence, surtout après avoir parcouru le blog créé par « nos amis » de Landouge, École publique 87, où il me semblait que le groupe se décrédibilisait lui-même, tant les arguments étaient faibles, tant était visible la mauvaise foi qui ne reculait pas même devant les attaques personnelles.
Complaisance
La chose qui m’a fait quand même fait tiqué – et pas qu’à moi, dans notre petit mitan occitaniste limousin –, c’est l’oreille certes embarrassée mais néanmoins complaisante apportée par la FELCO (Fédération des Enseignants de Langue et Culture d’Oc) au groupe de Landouge dans l’un de ses communiqués, qui dénonçait, sans « trancher » le différend, « stigmatisation, dénigrement ou insultes d’où qu’ils viennent », semblant donc accréditer l’idée selon laquelle ce groupe de parents d’élèves en ferait en effet l’objet, cela en renvoyant dans la même page au blog École publique 87, dans lequel, tout au contraire, sont pratiqués contre l’école occitane, de la manière la plus flagrante, la stigmatisation, le dénigrement et, sinon l’insulte, du moins de graves insinuations et quelque chose qui ressemble fort à de la diffamation.
Par ailleurs, il est vrai, le communiqué de la FELCO rappelait à juste titre que le vrai problème était le refus du rectorat de l’Académie de Limoges de réunir le Conseil académique des langues et, de fait, de créer le moindre poste d’occitan (son enseignement étant ramené désormais dans cette académie au point zéro, de sorte qu’en effet la petite Calandreta, avec ses cinquante élèves représente la seule offre d’enseignement de l’occitan en primaire dans l’académie de Limoges).
Mais ce que j’ai nommé complaisance s’avérait difficilement séparable d’une position qu’un membre de la Felco, Marie-Jeanne Verny, a exprimé à titre personnel à plusieurs reprises dans des lettres ouvertes et les commentaires sur ce blog suscités par mon papier où je décortiquais une motion du Parti de Gauche mettant en cause le développement de l’enseignement des langues régionales (par delà d’ailleurs toute distinction entre école publique et écoles associatives). Je résume ainsi cette position personnelle : le militantisme occitaniste devrait, dans notre région, se concentrer sur le développement de l’enseignement de l’occitan au sein du public, plutôt que de se focaliser sur Calandreta embrassée comme une « solution magique ». J’ai réagi vivement à cette position dans le même fil de commentaires, car elle me semble s’appuyer sur une analyse erronée de la situation : tous les acteurs associatifs impliqués dans l’occitanisme en Limousin, et Calandreta au premier chef, sont évidemment favorables au développement de l’enseignement public de l’occitan. En qualité de membre de l’association, je me souviens, il y a quelques années, être d’ailleurs allé plaider au rectorat, avec Pierre Barral, la cause de l’enseignement public de l’occitan en particulier au collège (il est donc entièrement faux et même insultant d’affirmer, comme le fait le Blog École Publique 87 que nous nous désintéressons de la filière), démarche qui hélas s’est soldée par un fin de non recevoir, ou plutôt une absence de tout suivi. On trouvera sur ce blog le pitoyable constat de Dominique Decomps en 2006, à l’occasion des Assises de la langue occitane, où de toute façon le rectorat joua la politique de la chaise vide. Hélas, le tableau serait aujourd’hui plus noir encore. Nous sommes tous d’accord sur le constat et sur la volonté de dénoncer le scandale de l’abandon, voire de l’anéantissement de l’enseignement de l’occitan dans l’académie de Limoges, puisqu’il s’agit bien de cela. Du coup, même si je suis intervenu mollement, j’ai envisagé le communiqué de la Felco et les réactions de Marie-Jeanne Verny en haussant les épaules et en me disant qu’il ne fallait pas alimenter de polémique stérile entre occitanistes et prendre comme une erreur d’appréciation due à la distance la référence aux persécutions dont souffrirait le groupe de Landouge.
Communautarisme
Ce qui me décide finalement à me prononcer sur ces deux questions c’est, je l’avoue, ma vanité d’internaute, ou – dit de manière plus auto-complaisante – ma conception du dialogue démocratique sur le web. En effet, dans une page du blog les animateurs d’École publique 87 ont cru bon de publier, dans une page intitulée Les Écoles du communautarisme, la copie d’un tableau figurant dans le livre E. Khaldi et M. Fitoussi, La République contre son école. Ce tableau, intitulé « les réseaux communautaires », assimile les écoles laïques à vocation linguistique et pédagogique aux écoles confessionnelles. Cet amalgame fallacieux est certes des plus courants ; on le retrouve par exemple dans un article de Caroline Fourest paru dans le Monde du 4 septembre 2010, évidemment repris sur le même blog. Je m’étais donc permis de poster un petit commentaire, le 4 décembre, que je donne ici, car on le jugea sans doute indésirable, puisqu’on choisit de ne pas le publier. Le voici (je me cite in extenso) : « Les mots ont leur importance. Les écoles associatives dans lesquelles sont pratiquées les langues de France ne sont pas des écoles communautaires, elles ne sont l’expression d’aucune communauté, le fait d’être bilingue ne fait pas de vous des membres d’une communauté particulière. Brandir l’insulte de communautarisme (puisque, en France, ce mot est bien insultant) n’a aucune espèce de sens pour ces écoles ouvertes à tous, laïques et gratuites. Il est malhonnête d’amalgamer comme communautaires des écoles confessionnelles et des écoles à vocation linguistique, qui n’ont rien à voir avec ces écoles confessionnelles (hé non, une langue n’est pas une religion!) sinon, dans certains cas, la structure associative. Mais il est évident qu’être dans une association ne fait pas de vous un « communautariste » ! Ou alors faut-il en revenir au temps où, au nom de l’indivisibilité républicaine, les associations de citoyens étaient proscrites ? ».
Le choix de ne pas publier ces quelques lignes anodines en dit long sur le sens du débat et sur l’ouverture d’esprit des animateurs du groupe en question. D’autant plus qu’ils dénoncent eux-mêmes la censure dont ils feraient l’objet sur le site du Populaire du Centre, il est vrai en dénonçant aussi le fait que l’on laissât en ligne des commentaires soi-disant « nauséabonds », dont l’un des miens qu’ils donnent en exemple avec quelques autres (voyez sur la même page et jugez de l’odeur).
Complot
Mais c’est justement que toutes leurs interventions trahissent un esprit de clôture et de défiance (c’est peut-être cela, en fait, le vrai « communautarisme » !) tout entier animé par la conviction qu’ils sont – et avec eux l’école publique en général dont ils prétendent être l’incarnation – victime d’un complot général et tentaculaire visant rien moins qu’à privatiser l’école de la République et dont Calandreta serait, à leurs yeux, la tête de pont. Je sais bien que la logique paranoïaque est ainsi faite, qu’il suffit de la dénoncer pour la nourrir, et que je serai donc immédiatement rangé parmi les comploteurs. Me croira qui veut, mais je n’ai aucune animosité particulière contre les parents de l’APE de Landouge, n’ayant d’ailleurs pas l’honneur de les connaître. Je m’en tiens uniquement à leurs publications, à la manière dont leur blog est monté et à la matière dont il est constitué et je constate que tout, en effet, converge vers l’idée obsessionnelle d’un complot ourdi par des puissances ténébreuses dont Calandreta serait l’émanation.
Il est d’abord affirmé, sans aucun début d’argument, que les dégâts des eaux auraient été complètement exagérés et exploités par l’école à dessein de s’imposer dans les locaux de l’école de Landouge. Tout était manigancé, orchestré de longue date par Calandreta, la mairie de Limoges, la région, l’ensemble des pouvoirs publics, qui se donnent comme objectif commun la casse de l’école publique et la privatisation de l’enseignement… Calandreta d’ailleurs est une officine d’activistes qui ont entrepris d’investir méthodiquement tous les lieux de pouvoir, de phagocyter tous les partis, toutes les instances régionales, afin d’empocher les subventions et d’avancer leurs pions. Les membres de l’association n’avouent-ils pas eux-mêmes qu’aux élections régionales (propos de Sandrine Gouraud, rapportés dans un article du blog, joliment intitulé Serions nous des jambons ou des lapins de 6 semaines ?),« 6 parents étaient candidats, sur des listes politiques différentes » ? Renseignement pris, ces candidatures se répartissaient sur quatre listes. Évidemment, elles étaient concertées. Y aurait-il meilleure preuve que tout marche dans cette affaire par « clientélisme et copinage » ? Voilà qui explique les « généreuses subventions » obtenues de la région ! Voilà pourquoi les élus, de Limousin terre de gauche, comme les autres, se montrent d’une complaisance coupable envers Calandreta !
Inquiétant Monsieur B
Quant à l’affaire des locaux, elle est limpide, car cette stratégie d’intrusion fait partie des « méthodes habituelles de ces écoles privées ». Elles ouvrent des classes sans autorisation, occupent des locaux publics illégalement sans payer de loyer. Ce sont des écoles voyous conduites par des hommes suspects. La page du blog dédiée à L’inquiétant Monsieur B, c’est-à-dire à Pierre Barral, ancien président de l’association limougeaude, qui en fait un dangereux manipulateur des parents d’élèves de l’association au motif qu’il est membre du Parti de la Nation Occitane, oscille entre le ridicule et la diffamation pure et simple.
Tous les associatifs, tous les administratifs et les élus ayant eu affaire à lui, témoigneront du sérieux, du dévouement et de la probité de Pierre Barral dans la présidence de l’association Calandreta depuis 1992. Quant à ses convictions politiques, elles ne regardent que lui, et il en est de même pour tous les autres membres de l’association, candidats ou non aux élections locales. Je suis pour ma part – cela est bien connu – en complet désaccord idéologique avec le PNO, mais je dois reconnaître qu’il s’agit d’un parti laïque, républicain et résolument antiraciste, qui respecte absolument les règles du jeu démocratique. Il est sûr, en outre, que nous avons en commun la défense de la langue et de la culture occitanes. Mais évidemment, en tant que membre du PNO, « l’inquiétant Monsieur B », pour nos amis de Landouge, a tous les attributs du comploteur, manipulant l’association dont il fut le président pour d’obscures finalités politiques.
Locaux
Et puis, il y a les coïncidences qui n’en sont pas, les signes par lesquels le complot se dévoile : « Incroyable… mais vrai ! L’école publique de Louannec en Bretagne vient de vivre une situation quasi identique à celle de Landouge. Là-bas, c’est une école Diwan qui avait besoin de locaux en urgence ! ». Autre coïncidence troublante, autre signe d’une action concertée : Près de Nice, à Drap, certes en 2008 (mais on n’est pas à trois ans près !), la Calandreta est accueillie dans les locaux du centre Protestant de l’Ouest (CPO)… N’en doutons pas, c’est là, comme dit le titre, « une attaque en règle des écoles privées ».
Voilà où conduit la logique paranoïaque : aux amalgames les plus stupides (le CPO qui apparemment a prêté des locaux à la Calandreta niçarda en 2008 est une structure privée et non publique) et aux attaques les plus infondées : Diwan est une structure similaire à Calandreta, mais sans aucun lien institutionnel avec celle-ci. Mais, en effet, deux salles de classe de l’école publique de Louannec ayant été louées pour cette année scolaire à Diwan, entraînant là aussi les réactions d’un groupe de parents FCPE, la coïncidence ne pouvait en être une !
La vérité est autrement prosaïque. La vérité est que de nombreuses écoles associatives, du fait de leur création récente, de l’accroissement de leurs effectifs et de leur fragilité budgétaire (Calandreta, comme Diwan reposant sur le principe de la gratuité), connaissent des problèmes récurrents de locaux. Qu’y a-t-il de choquant à ce qu’elles louent des locaux publics libres d’occupation ? Personne ne peut nier qu’il existe de tels locaux scolaires publics inoccupés. Pourquoi les communautés locales ne les mettraient-elles pas à la disposition temporaire d’écoles laïques et gratuites, qui plus est en percevant un loyer ? Où est le problème ? Ces écoles sont sous contrat avec l’État, je le rappelle, et remplissent le cahier des charges de l’éducation nationale. En outre, n’en déplaise à nos amis de Landouge, ces écoles ne sont pas des entreprises, mais bien des associations à but non lucratif, qui délivrent un service public en se consacrant à une éducation populaire, proposant des enseignements et des méthodes que ne le public n’offre pas. C’est pourquoi, beaucoup, comme Serge Guégo, le président des écoles Diwan cité dans la page du blog École publique 87 consacrée à la soi-disant « affaire » de l’école de Louannec, estiment que la terminologie « écoles privées », qui répond de fait à la nomenclature juridique et administrative, ne correspond pas à la réalité.
Gratuité
Cela, nos militants d’École publique 87 ne veulent certes pas l’entendre, surtout pas ! La gratuité même, y lit-on, est une manœuvre qui vise dans un avenir très proche à faire payer les parents qui auront pris goût à ces écoles… Dans l’un de leurs textes, ils semblent même affirmer que l’école est déjà payante. Faut-il rappeler ici que les écoles Calandreta existent depuis plus de trente ans, et qu’elles ont toujours été gratuites ? Faut-il redire qu’elles sont portées à bout de bras, souvent au milieu de mille difficultés, toutes telles qu’elles sont, par le bénévolat des parents d’élèves regroupés en association ?
Pédagogie alternative
La motivation de ces parents est de donner à leurs enfants une éducation au bilinguisme et au plurilinguisme à travers des méthodes alternatives inspirées de la pédagogie Freinet et de la pédagogie des « institutions » de Fernand Oury. A cette fin, ils s’engagent dans la vie de leur école, en deviennent en effet les co-gestionnaires et en fait les autogestionnaires… Quel rapport entre cet engagement et les menaces, que l’on ne saurait en effet nier (mais évitons, de grâce, de recourir à la théorie du complot), de privatisation marchande de l’enseignement ? Aucun, strictement aucun. C’est même du contraire qu’il s’agit ; d’une résistance de la société civile à la consommation passive, l’expression de la volonté de devenir acteur dans l’éducation de ses propres enfants, comme dans les autres secteurs de la vie sociale. Ne vous trompez donc pas d’adversaire !
Loi 1901
Par contre, il est grave, très grave, à mon sens, de vouloir remettre en cause, foncièrement, la loi de 1901, c’est-à-dire le droit des citoyens à s’organiser en association pour conduire les projets sociaux et culturels qui leur tiennent à cœur ; en l’occurrence faire vivre une école bilingue en partenariat avec l’Éducation Nationale, dont je rappelle une fois encore qu’elle est l’unique lieu en Limousin où sont dispensés en primaire des cours d’occitan.
Cependant, au-delà de ce fait brut, massif, qui est de constituer le seul ilot de transmission de l’occitan en primaire dans notre région, il y va non seulement de la liberté d’association, mais aussi de la légitimité des aides que les associations – et qui plus est celles qui remplissent de fait un service public reconnu – sont aujourd’hui en droit de demander aux collectivités locales.
Du reste, l’APE de Landouge est elle-même une association régie par le loi de 1901, à qui la municipalité de Limoges concède gratuitement des locaux avec chauffage et électricité pour y effectuer un service de garderie, qui est bien un service public et non un service marchand, bien qu’il soit de droit privé. Exactement comme la Calandreta. Ainsi, tout leur discours visant à dénoncer le statut privé de Calandreta met foncièrement en cause leur propre association.
Cela, je le dis, je le martèle, non seulement pour nos amis de Landouge, mais pour tous ceux qui estiment que l’argent public ne doit aller qu’aux administrations publiques, et que l’occitan ne doit être soutenu que dans l’école publique, remettant ainsi en cause le principe de la subvention et donc de l’existence même des associations de citoyens, quelle que soit leur vocation.
Je dis, calmement mais fermement, que cette conception de la vie publique est liberticide et que c’est bien à elle que se heurte la Calandreta de Limoges, et plus généralement tous ceux qui, hors du public, tentent de faire vivre une culture minorée, dans le seul type de structure ou cela leur est possible de le faire : la structure associative. Une fois de plus il ne s’agit en aucun cas d’opposer le public et l’associatif, ceux-ci sont, ou plutôt devraient être complémentaires ; ce sont nos adversaires qui établissent cette opposition en estimant que seules les institutions de l’État sont légitimes et accusent les associations de constituer une menace pour le service et en fait pour l’ordre public. Se rendent-ils compte du type de régime qu’ils appellent de leur vœux ? Se souviennent-ils du nom qu’il a pris dans l’histoire du XXe siècle ?
Bilingues
Et puis, le fait est, l’école publique, qui n’a que des vertus, l’école sacro-sainte et républicaine, laisse crever l’occitan en Limousin, patiemment, résolument. Nos « amis » de Landouge me font bien rire lorsqu’ils écrivent, sans doute pour produire l’illusion de l’ouverture et de la tolérance qui leur manquent tant, qu’en lieu et place d’une école privée, ils sont prêts à envisager des cours d’occitan dans leur propre école, cependant pas avant le CM1 ou le CM2 (ignorant donc tout de l’impératif de précocité pour le bilinguisme), et « dispensés par des intervenants sélectionnés et encadrés par le rectorat de Limoges »... Comme si les enseignants de la Calandreta, école sous contrat avec l’État, n’étaient pas « encadrés » par le rectorat ! Mais je veux bien les croire, et je suis sûr, en effet, qu’ils nous accompagneront lorsque nous irons, une fois de plus, tenter d’obtenir la réunion du Conseil des langues auquel nous avons droit, préalable à toute politique d’enseignement de l’occitan dans l’école publique de notre académie. Et évidemment ils seront aussi avec nous le 31 mars prochain, à la manif de Toulouse ! Car on ne saurait douter qu’ils soient des partisans acharnés de l’enseignement de l’occitan et du bilinguisme ! Il suffit pour cela de parcourir les pages de leur blog… La seule référence que j’ai pu y trouver est le lien avec une vidéo de Norman, d’ailleurs plutôt drôle (Les Bilingues), mais dont on peut difficilement dire qu’elle est une promotion du bilinguisme !
Laïcité
Je terminerai sur la question de la laïcité : le maître mot, le mot obsessionnel du groupe s’exprimant sur le blog École publique 87. Leur problème, en effet, est que l’école contre laquelle ils ont déclaré la guerre est justement… une école laïque ! Ils nient donc la vérité et l’authenticité de cette laïcité, sans aucun argument valide, dès lors que Calandreta, dans sa charte constitutive, se définit elle-même comme « une école gratuite et laïque qui assure un service public d’enseignement en Occitan ». Pour montrer publiquement la laïcité de leur école (force est tout de même de réagir à la contre-information de nos « amis »), les parents d’élèves de Calandreta ont voulu célébrer la loi de 1905 en plantant un arbre de la laïcité, comme le font d’ailleurs tant d’autres groupes et associations.
Nos « amis » ont immédiatement dénoncé la présence à cette cérémonie du diacre de Landouge, preuve évidente que Calandreta roule pour et avec le clergé (alors qu’il est évident que la laïcité est « bonne » pour tout le monde, y compris et à commencer, justement, pour les religieux eux-mêmes, n’en déplaise aux bouffeurs de curés primaires). La mairie devrait s’en émouvoir, prendre des dispositions ! Sauf que le diacre en question, pour ce que j'en sais, n’était pas présent à cette cérémonie, mais s’est rendu spontanément le lendemain à l’école, lors d’une matinée portes ouvertes. En outre, nos amis relèvent des propos de Hubert Leray, l’actuel président de l’association rapportés dans le Populaire du centre : « la laïcité, c’est savoir accepter les différences de l’autre que ce soit en termes de langue, religion, couleur de peau ou de culture ». Contre cette définition, nos amis de Landouge invoquent « une définition claire et précise de la laïcité, bien éloignée » de celle de M. Leray, une définition donnée lors d’une conférence organisée le même jour à Guéret par la Libre Pensée 23 et le Grand Orient de France. Hélas, cette définition, qui nous aurait éclairé sur les manquements intellectuels de H. Leray, ne figure nulle pas sur le site et nous ne saurons pas en quoi elle contredit celle du président de la Calandreta. Mais il ne suffit pas de répéter le mot de laïcité comme un mantra, il faut encore lui donner un sens et l’appliquer dans sa propre pratique. Évidemment, H. Leray sait bien que la laïcité est d’abord le principe de séparation de l’État et des religions, et c’est justement ce qu’il a exposé à l’occasion de la cérémonie (je me permets de donner ci-dessous la trame de son discours qu’il m’a communiqué, la phrase citée par le journal était destinée aux enfants), mais l’enjeu de la laïcité est bien en effet, entre autres choses, celui de la tolérance interconfessionnelle et l’esprit qui l’anime est celui de refus de toute discrimination entre les citoyens, pour quelque motif que ce soit. Les propos de H. Leray, tels que rapportés dans le journal, bien que très partiels, sont ainsi, à mon sens, tout à fait bienvenus face à l’ostracisme rencontré par l’école, au motif, en fait, qu’elle est une école différente, où l’on enseigne différemment un langue méprisée. Et, à ce propos, sachez bien, chers amis de Landouge, que nous n’avons, de votre part, aucune leçon à recevoir, ni de laïcité, ni de libre pensée, ni de sens de la chose et de l’école publique.
Jean-Pierre Cavaillé

l'école de Landouge
Trame du discours de Hubert Leray :
La laïcité, c’est quatre principes.
1) La séparation de l’État et de la religion. En France la loi de séparation d’avec l’Église catholique du 9 décembre 1905 dit que, collectivité publique et religion(s), chacun vit à sa place sans interférer dans les affaires de l’autre.
2) La neutralité de la puissance publique envers toute religion, école de pensée ou conviction particulière. Jules Ferry dit que l’obligation de l’instruction contraint l’État à offrir à tous les parents d’élèves une école publique qui ne brime pas la liberté de conscience d’un seul citoyen d’où l’affirmation de la laïcité de l’école publique dès sa création. Mais la neutralité de l’arbitre n’est pas la neutralisation de l’espace public qui serait une répression de l’expression. Le débat d’aujourd’hui à propos des musulmans — qu’on a déjà connu selon les époques à propos des manifestations athées, des processions catholiques, des conventions évangéliques ou des assemblées protestantes — relève de l’intolérance et non de la laïcité.
3) La liberté de conscience ne concerne pas seulement le for intérieur ou la sphère privée mais est aussi une forme essentielle de la liberté d’expression. Aristide Briand obtient que la loi de 1905 affirme : «La République assure la liberté de conscience ». Chacun peut pratiquer la religion ou bien avoir la pensée philosophique de son choix et en faire usage à sa convenance sans être inquiété, la limite de la liberté est fixée ici par la liberté de l’autre.
4) L’égalité des droits vaut quelle que soit l’appartenance ou la non appartenance religieuse et/ou de conviction. Jean Jaurès, notamment, insiste aussi sur ce point dans de nombreux écrits.
