La souffrance de Claude Alranq est aussi la nôtre

Lo Camel de Besièrs
La souffrance de Claude Alranq est aussi la nôtre
Il y a quelques jours, je participais à l’université de Montpellier à une journée d’études sur les écritures mixtes occitan / français au XVIIe siècle. Nous travaillions sur une pièce du corpus connu sous le nom de Théâtre de Béziers, intitulée Histoire de Pepesuc, datée de 1616 et attribuée à un mystérieux avocat Bonnet.
Pepesuc est le nom d’une statue qui se trouvait à l’entrée de la rue centrale de la ville, rue Française. Selon la légende, Pepesuc était un capitaine qui avait à lui seul empêché les Anglais de pénétrer dans la rue lors de la prise de la ville. Cette pièce, comme les autres du recueil, fut composée pour les réjouissances de la fête de l’Ascension. Des intervenants rappelaient les études des folkloristes et des anthropologues qui montrent que c’est dans ces pièces du Théâtre de Béziers et leur préface que l’on trouve la première mention d’éléments qui allaient devenir centraux dans les traditions biterroises : la Galera et lo Camel, présentés pourtant en ces textes comme de très anciennes traditions.
A ce point de nos discussions, un homme prit la parole. Il voulait apparemment défendre la thèse de l’ancienneté de ces traditions déjà au XVIIe siècle, peut-être sous d’autres formes, avançant comme postulat – qui me parut tout à fait sensé – qu’une tradition ne se développe jamais que sur un terrain déjà préparé. Nous devions savoir que les archives laissées par les élites lettrées sont lacunaires et le plus souvent dissimulent ou trahissent la parole populaire. Il parlait d’expérience, disait-il, pour avoir vécu dans sa chair, quatre décennies durant, l’extrême difficulté de porter au théâtre une parole populaire occitane, en bute à l’ostracisme, au mépris, à la préférence servile de la plupart des élus pour les productions homologuées à Paris. Il était occupé à monter à Béziers un spectacle réactualisant la figure de Pepesuc, confronté à mille problèmes et mille questions concernant la revitalisation de la tradition dans le contexte contemporain et l’usage public de la langue, toujours plus difficile. Nous autres, en devisant gentiment sur la littérature occitane du XVIIe siècle, en nous en tenant benoitement aux archives écrites, ipso facto nous nous mettions clairement du côté de l’étouffoir et de la censure. Son expérience, ses douleurs, ses blessures, lui rendaient accessibles ce que nos archives taisaient et ce que notre condition d’universitaires replets nous interdisait d’appréhender.
Il parla longtemps, d’abord posément, enchaînant avec éloquence de longues périodes mais, à chaque reprise, le ton montait d’un cran, il devenait véhément, sa voix se faisait plus forte, plus tendue, enfin au plus proche du cri, exhibant une immense souffrance et autant de colère, sans pourtant dévier de son but, qui était principalement la dénonciation de la compromission des élites occitanistes dans l’étouffement de la culture et de la langue occitanes.
Je dois préciser tout de suite que les mots que je viens d’utiliser jusqu’ici sont les miens, non les siens, dont j’ai bien saisi le sens, je crois, mais que je n’ai pu retenir, un peu inquiet de la tournure accusatoire et surtout proprement dramatique que prenait l’intervention. Il rectifiera lui-même s’il le souhaite. Car je ne voudrais ici d’aucune façon trahir sa parole et caricaturer ses propos.
Cet homme, que je n’avais jamais rencontré personnellement jusque là, n’était autre que Claude Alranq, l’un des plus importants, sinon le plus important metteur en scène d’expression occitane vivant, fondateur du Teatre de la Carriera, qui joua un rôle proprement historique, auteur d’une multitude de pièces où la langue est toujours présente. Il a en outre publié récemment un livre sur les animaux totems des fêtes du sud, où le chameau de Béziers est bien sûr présent (Les Animaux de la fête occitane. Les Totems Sud de France, Éditions du Mont, Cazouls-les Béziers, 2008).
J’ai essayé, maladroitement, de lui répondre, avant qu’il ne parte précipitamment. Car si je partage entièrement le constat de la nature lacunaire et partisane des archives, je pense qu’il est de la plus grande nécessité d’éviter de projeter ses propres convictions sur les sans-voix de l’histoire ; cela revient, en effet, selon moi, à les trahir une seconde fois. Que l’on puisse partager à travers nos propres frustrations, nos propres défaites et nos propres avanies, quelque chose des ressentiments et dissentiments, quelque chose de la rage muette des vaincus, je le crois aussi, mais cela ne nous autorise nullement à faire avouer aux sources ce qu’elles ne disent ni ne laissent transparaître, à moins évidemment de renoncer à la position de l’historien. En d’autres mots, le militant et l’historien ne sauraient se fondre, sans tout confondre. Fau pas boeirar las aigas de las bonas fonts, ai-je entendu dire en Limousin.
Ainsi, avons-nous cru ce jour-là convenir d’une absence de conflit linguistique dans la structure très fortement diglossique de l’Histoire de Pepesuc où les deux langues se partagent équitablement la scène sans jamais s’affronter. A la lecture de l’avocat Bonnet, on peut avoir l’impression d’être confronté à une diglossie équilibrée et pour tout dire, selon le mot de Courouau, « heureuse ». Cela, il serait absurde de ne pas le constater : il est évident que les conditions d’usage de l’occitan au théâtre et dans la rue en 1616 n’ont rien à voir avec celles que nous connaissons.
Cependant, malgré ce désaccord de méthode fondamental, et des accusations évidemment peu agréables, je tiens ici à remercier Alranq. Car, jamais peut-être jusque là je n’avais mesuré à ce point la malédiction qui pèse sur nous, jamais je n’avais senti avec plus d’acuité ce que représente concrètement d’être dans une situation de domination et d’extinction, le dos au mur, jamais je n’avais eu le sentiment plus vif d’appartenir au dernier carré d’un bataillon égaré que plus personne ne viendra sauver. On trouvera bien sûr ces mots exagérés, emphatiques, grandiloquents, voire déplacés. Et pourtant, pourtant tout autour de moi les signes sont d’une clarté cruelle : le sourire gêné et un brin compassionnel des collègues et amis non occitanistes, les trois lignes sur l’occitan que l’on nous concède – de plus en plus rarement – dans les revues à la condition expresse que la langue n’y dépasse pas trois mots (et si possible pas en graphie classique), la difficulté de trouver des interlocuteurs dans la langue, l’incompréhension devant notre entêtement des locuteurs résignés (après tout ce n’est que le patois qui s’en va ! aquò rai, se i aviá pas qu’aquò !), l’indifférence agacée des élus, l’accusation perpétuelle, qui tient en fait exclusivement au fait minoritaire, de constituer une secte, un groupuscule, une bande de doux illuminés et d’arriérés, etc. etc.
D’ailleurs, s’agissant de cette journée de recherche, le refus de la plupart des collègues invités spécialistes de littérature française de participer à un programme qui, étant donné qu’il porte sur les contacts de langue, leur est largement destiné, en dit suffisamment long. Et le fait même, évidemment, que nos discussions en public (heureusement pas en privé, toutes en oc) aient été exclusivement en français, comme sont en français les lignes que je suis en train d’écrire (je tairai pudiquement les statistiques de lecture des posts que je publie en occitan), en dit suffisamment long.
Non que je veuille désespérer Billancourt. De toute façon, même et surtout si cela déplaît, agace ou faire rire, nous ferons ce que nous avons à faire : cal mai qu’aquò per nos far gridar cèba. Mais la lucidité est nécessaire. I cal veser clar. Il est difficile, bien souvent, de n’avoir pas le sentiment d’être vraiment acculés et de tirer nos dernières cartouches.
Cette situation explique pour moi cet étrange phénomène des renégats de l’occitanisme, qui retournent leur haine sur ce qu’ils ont été et prennent les occitanistes eux-mêmes comme boucs émissaires, plutôt que de considérer froidement la situation et de faire face à l’adversité. Elle explique aussi les déclamations prophétiques, assez proches de la tradition du gascon matamore, ou les accents savonaroliens de quelques uns de nos leaders ou de nos chantres les plus charismatiques. C’est pourquoi je comprends finalement ceux qui renoncent et qui préfèrent développer des activités où ils pourront espérer une meilleure reconnaissance. C’est aussi pourquoi je suis sincèrement admiratif de voir des jeunes qui, en toute connaissance de cause, choisissent de faire de la transmission de l’occitan leur métier. Ils sont en effet notre dernière chance.
La seule issue psychologique pourtant que je vois à la dépression qui nous guette, la seule solution viable que j’ai trouvée pour évoluer sans péter les plombs dans la société monolingue qui ne veut pas de notre engagement – mais c’est une solution entièrement personnelle et un luxe que je peux me permettre – consiste à cloisonner, à bétonner, à protéger l’espace du militantisme des intrusions de ceux qui n’en ont rien à faire ou qui manifestent leur hostilité avec cette assurance que donne le fait majoritaire. Ils sont les plus forts, il est inutile de s’exposer inutilement. J’ai évidemment bien conscience, par là, de renforcer la clôture minoritaire, le côté secte, lo biais Enfarinat, qui nous est reproché, uniquement, comme je l’ai déjà dit, parce que nous ne sommes pas nombreux. Perque sèm paucs e paures. Mais il y va de notre santé mentale et de notre efficacité : il nous faut adopter la prudence serpentine des Jésuites en Chine (je me répète encore !). Sauf que nous n’avons aucune religion nouvelle à proposer et que nous ne sommes pas dans une situation de (re)conquête mais de pure et simple résistance. L’urgence pour nous est de tenir le coup, de contrôler nos nerfs, de ne pas céder à la panique, de ne pas nous épuiser en conflits intestins complètement stériles, pour conserver la force de préserver ce qui peut l’être et de le faire partager à ceux qui en ont encore envie. E… fai tirar !
Jean-Pierre Cavaillé

Cl. Alranq à Béziers lors de la manif de 2007
photo empruntée au Blog Emboligòl
La question graphique du limousin selon Maurice Robert (1976)

La question graphique du limousin selon Maurice Robert (1976)
J’ai chiné chez un bouquiniste un numéro spécial d’Ethnologia, revue d’ethnologie et d’ethnoécologie des pays occitans, hélas disparue en 2001, intitulé Parler Limousin, Parlar Limousi d’octobre 1977, dont l’auteur fut longtemps le directeur de cette publication de fort bonne tenue. Il s'agit de l'ethnographe et folkloriste Maurice Robert, dont tout le monde connaît en Limousin les très nombreuses publications sur la culture matérielle, les traditions, les coutumes et la langue du Limousin.
Il s’agit de la troisième édition (la première est de septembre 1976 et la seconde d’avril 1977, l’auteur annonçant qu’en ce court laps de temps, 3000 exemplaires avaient été vendus) d’un lexique français-limousin, d’ailleurs bien intéressant, « un vocabulaire élémentaire, dit son auteur, qui ne prend en charge que les mots les plus usités, les vocables originaux ou expressifs et les limousinismes ». Ce petit dictionnaire est précédé d’une sorte d’introduction intitulée « Parler et écrire le limousin ».
Il me paraît intéressant de la republier ici à titre de document, qui présente pour nos discussions une valeur beaucoup plus qu’historique (même si 34 ans en effet sont passés). J’espère que son auteur, que je ne sais trop comment contacter, ne m’en voudra pas pour cette réédition intégrale de cette introduction, exceptée quelques remarques finales sur la conjugaison qui m’ont paru superflues. Comme vous pourrez le constater, si l’on confronte ce texte à la discussion suscitée par mon dernier post, on verra qu’il est des argumentaires qui piétinent pendant des décennies et des décennies, mais aussi en effet des questions qui , obstinément, continuent à se poser.
Cet écrit est en effet largement consacré à la question de la graphie du limousin et il est l’expression d’un conflit âpre et soutenu contre la graphie « normalisée », que l’on appelle aussi « classique », à laquelle l’auteur substitue une graphie qui chercher à « coller » au plus près de la parole et qu’il veut, à la fois, héritière des traditions graphiques locales (donc, essentiellement, à base du code français). On en trouvera des exemples au fil du discours et surtout, pour avoir une idée précise, je publie la première page du Petit guide de conversation, qui suit le lexique. C’est d’ailleurs un recueil de tournures et d’expressions limousines très bien fait et très utile.
Il faudrait (il faudra un jour) reconstituer le contexte précis de cet écrit et du conflit qu’il fait apparaître, qui semble déjà enkysté depuis belle lurette. Il y a sans doute, en arrière plan, des relations difficiles, pour utiliser un euphémisme, de Robert avec l’occitanisme politique. Des « témoins » pourraient sans doute nous aider à resituer un peu les choses.
Ce qui me frappe, cependant, est ce paradoxe consistant d’une part à en appeler solennellement, à la « tolérance graphique » et la virulence de la diatribe, non contre l’occitan (le concept de la langue constituée de ses dialectes est accepté par Robert), mais bien contre la graphie normalisée et ceux qui la portent. Leur sont tour à tour reprochés l’intellectualisme, le formalisme, l’archaïsme élitaire, l’impérialisme et l’ignorance. Les trois épîtres aux lecteurs (une par édition) qui se succèdent dans mon exemplaire, multiplient les attaques : « L’Auteur tient aussi à mettre en garde contre un purisme orthographique qui n’est souvent que formalisme d’école, conservatisme sous le couvert d’un progressisme, ou vernis fragile de l’ignorance » (sep. 1976) ; « l’Auteur, testu coumo moucho-pijo, […] persiste à s’élever contre un purisme et perfectionnisme orthographiques commodes et rassurants certes, mais régressifs, stériles et ridicules, qui feraient du limousin une langue morte, une langue de thème et non de vie » (avril 1977). Au nom de la défense des « cultures régionales » et de la critique du « centralisme », M. Robert s’élève contre une langue impériale « miegjournale », considérant donc la graphie classique, comme une sorte d’invasion languedocienne en Limousin, selon un schéma éprouvé.
Chacun de ces arguments peut bien sûr être réfuté et ils l’ont tous déjà été de multiples fois, mais en vain, car ils relèvent pour une bonne part de la pétition de principe et ils étaient (comme on le voit aujourd’hui encore) et sont destinés à se répéter indéfiniment. Je parle ici, non des faiblesses éventuelles de la graphie classique, mais des intentions qu’on prête à leurs promoteurs, dans la bonne tradition de la théorie du complot. Ceux qui en pousse la logique paranoïaque jusqu’au paroxysme cédant, comme toujours, à la reductio ad Hitlerum (ce qui n’est pas du tout le cas, certes, de M. Robert) ; on connaît les philippiques contre les gestapoccitans !
L’intérêt pourtant de la démarche générale de Robert – privilégier toujours et en tout lieu la parole sur l’écrit – et sa recherche graphique, illustrée par ses ouvrages et ses articles dans la presse, où en effet la langue est sans doute plus immédiatement accessible aux locuteurs, n’est certes pas négligeable. Le problème que ce chercheur et auteur a cherché à résoudre, sans doute de manière trop solitaire et conflictuelle, est celui qui se pose dès que l’on veut écrire à destination du plus large public des locuteurs (ou ce qu’il en reste !), évidemment restreint ici au Limousin, car Robert se soucie peu d’intercompréhension graphique, même s’il ne nie pas le fait occitan.
Je ne souhaite pas poursuivre ici plus avant l’analyse, laissant à chacun, selon sa science plutôt que sa passion, si possible, d’exprimer son sentiment dans le fil de commentaire. Je ferai juste une petite remarque ironique pour terminer : Robert nous dit qu’il est absurde et passéiste de rechercher une orthographe stricte et pure, alors que, rajoute-t-il, cet idéal n’est même plus à l’ordre du jour pour le français (ce que ces dernières 30 années infirment, par la rigidité de l’orthographe très officiellement maintenue, et à la fois confirment, car les libertés graphiques pullulent de fait, par exemple sur la toile). Il n’empêche que son orthographe française à lui est impeccable, et le « f » qu’il utilise au passage dans ce mot damné et damnable n’est qu’une coquetterie. Sa pratique même en limousin montre d’ailleurs qu’il est légitime et même nécessaire de rechercher des règles d’orthographes cohérentes pour la communauté des locuteurs ; mais en fait tout est dans les limites territoriales que l’on donne à cette communauté et également dans le profil social et culturel du lectorat que l’on veut toucher. Ce ne peut être la même chose que de viser le public de la koinè occitane lettrée et celui d’une plus modeste et populaire koinè limousine.
Jean-Pierre Cavaillé
Maurice Robert
Parler et écrire le limousin (1976)
On aurait voulu nous faire croire que le salut de l'occitan, et du limousin, résidait dans la « normalisation » ou la « standardisation » graphiques... La normalisation se serait étendue, même, au vocabulaire, profilant un « limousin moyen » qui serait de partout et de nulle part, bien que fortement apparenté à un cousin « de référence » conservant, avec sa noblesse troubadouresque, un air très « vieille occitanie ». Ce n'est pas pour accepter une acculturation « miegjournale » que nous refusons un « impérialisme franchiman ». Chaque langue, chaque dialecte, chaque parler, doivent conserver leur identité, leur originalité, leur indépendance.
Quand le français accorde de moins en moins de faveur à l'orthographe, l'occitan et le limousin devraient, sous prétexte de s'en distinguer, subir les contraintes formalistes d'un graphisme archaïque ?
Quand nous pouvons nous libérer, à l'école buissonnière limousine, des « blocages » suscités par l'apprentissage du « Français Vivant » à l'école traditionnelle, nous irions pleurer sous le bonnet d'âne de « l'occitan moyen », derrière le cortège funèbre du dernier « patoisant » ?
A Mistral ne plaise !
Il faut parler, lire et écrire ; nous compterons plus tard les « fautes » ; mieux vaut, nous semble-t-il, un 0 en ortografe qu'un 0 en conversation !
Nous proclamons la suprématie du parler sur l'écrit, de la participation sur l'observation, de l'authentique quotidien sur l'artificiel élaboré, du pluralisme dialectal sur l'unicité linguistique, du foisonnement lexical sur la castration sélective.
Nous proclamons en même temps, la tolérance graphique. La réduction ultra-étymologique des dialectes d'oc à un « modèle » quels que soient son inspiration, et ses fondements, ne saurait, bien au contraire, favoriser les inter-compréhensions ; et, du reste, comment pourrait-on revendiquer le droit aux cultures régionales et condamner le centralisme culturel, si on asservit les dialectes à une langue impériale ?
L'unification des parlers d'oc, leur réduction à une seule langue, est peut-être souhaitable ; elle est cependant prématurée, car, en l'état actuel des dialectes et de l'économie, elle ne peut se faire que d'une manière autoritaire, au niveau le plus élaboré, le plus intellectualisé, c'est-à-dire le moins populaire.
Il importe de se souvenir que la langue évolue, se transforme s’adapte ; l'orthographe doit prendre en charge ces changements.
On fait souvent observer la grande diversité des parlers et on en induit l'impossibilité à bien communiquer ou l'inauthenticité d'une langue limousine.
Mais ces écarts phonétiques ou lexicographiques sont, au contraire, les signes de la vitalité du dialecte, de sa puissance créatrice, de sa personnalité, et il importe de les conserver, de les cultiver, car ils ne nuisent pas, dans une aire ethnique donnée, à l’inter-compréhension.
Vouloir provoquer une conscience occitane en imposant une mode graphique et lexicale est un leurre, une aberration même ; c'est la conscience qu'ont des individus d'appartenir à un groupe à une communauté, à une nation, qui peut entraîner — mais est-ce indispensable ? — l'unification des parlers.
L'épidémie de « normalité », qui atteint certains cercles occitans particulièrement au niveau universitaire, exacerbe les oppositions, décourage l'expression populaire, limite les productions littéraires et scientifiques, réduit leur audience et confine à un purisme suspect et mandarinal.
En attendant que se dégagent naturellement, et éventuellement des formes dialectales et graphiques qui pourraient réunir un large consensus à travers les pays d'oc — et pas seulement dans les cercles écoles et universités — il faut que tous ceux qui ont quelque chose à dire en limousin — en provençal, en auvergnat, en gascon, en languedocien — puissent s'exprimer en leur dialecte, en leur parler, en leur usage graphique, sans que leur soit jeté l'anathème, sans que des Maîtres tentent, de différentes façons, de les décourager, de leur donner mauvaise conscience en les coiffant du bonnet d'âne orthographique.[1]
Nous ne saurions trop inviter les chercheurs locaux, les enseignants occitanistes et les ethnographes, à l'étude d'un parler de village ou de micro-région, d'un vocabulaire technique, d'une activité traditionnelle, d'un phénomène lexical ou phonétique ; outre qu'ils contribueront à une meilleure connaissance de notre langue vernaculaire, ils prendront toute la mesure de sa richesse, beaucoup mieux qu'aux cours du soir ; de son authenticité, beaucoup mieux qu'à la lecture des puristes ; de sa personnalité, beaucoup mieux qu'à fréquenter les néo-occitanistes.
Le Limousin est une forme majeure de l'occitan ; même, il est l'occitan, à l'égal du provençal, du gascon ou du languedocien, et nous ne devons avoir, à ce sujet, aucun complexe : le passé témoigne pour le présent. Le Limousin doit conserver les caractères, les nuances, les acquis, les tendances, qui lui donnent sa personnalité ; il ne doit pas s'effacer devant — ou s'intégrer dans — un « espéranto occitan » qui ne serait qu'une langue sans racines populaires vivantes, qui ne témoignerait plus de l'authenticité des formes et des vocables.
C'est de ferme en ferme, de village en village, dans l'atelier de l'artisan rural ou sur le champ labouré, que se recueillent les éléments d'une recherche, que s'acquièrent le vocabulaire et la phonétique ; hors de cette présence, hors de cette quête sur le terrain, parmi les limousinants, if ne peut y avoir qu'exercice désincarné et vain. Quand la langue est avec nous encore vivante et chaude, c'est aberration de l'étudier en latiniste.
Ajoutons qu'on ferait fausse route, à notre sens, et œuvre profondément conservatrice, en privilégiant trop exclusivement l'étude et l'enseignement de la langue sans ceux, qui doivent se faire conjointement, de l'histoire, de la géographie, de l'économie et des arts, locaux et régionaux ; la langue est avant tout un mode d'expression d'une culture, d'une civilisation ; elle doit donc avoir sa place dans l'étude et l'enseignement des cultures régionales, dont elle est support et reflet, mais sa seule et juste place.
Véhiculant le fonds d'expérience historique, humaine et technique d'un groupe ethnique et d'une catégorie sociale, traduisant l'originalité de leur culture, la langue ou le dialecte, voire le parler, doivent préserver leur authenticité par référence constante à l'usage commun de la langue parlée et ne sauraient se laisser « récupérer » par des clans, des écoles ou des groupes, qu'ils soient culturels, intellectuels, écologiques, régionalistes ou politiques.
Quelques principes graphiques clairs, traditionnels et communément acceptés, venus jusqu'à nous à travers les noms de nos terroirs et de nos hameaux, familiers à nos paysans, suffiront à donner à notre langue sa carte d'identité.
Nous les rappellerons ici, après avoir redit que l'important c'est l'expression, l'idée, le conte ou le discours et la communication, plus que la forme, le signe ou le graphisme.
Quelques principes graphiques et phonétiques :
• respecter, autant que faire se peut, la personnalité de la langue parlée;
• rejeter les préciosités et les archaïsmes de langage, que seules la poétique et la recherche littéraire peuvent intégrer ;
• sans tomber dans les excès évidents de la graphie phonétique désordonnée, harmoniser les sons et leur représentation ;
• rejeter les artifices graphiques (finales « tz » par exemple) et éviter les terminales étymologiques (loup, blat...) qui prétendent donner de la « race » aux mots ;
• pratiquer les « tournures » et la fantaisie du parler, et les limousinismes (chabar d'entrar — toumbar sous piaus — aver soun po end so mo...) ;
• s'astreindre, dans la transcription graphique, à penser limousin, et non français ; s'astreindre aussi à pratiquer la langue avec les « limousinants » authentiques, de préférence en milieu rural ;
• ne jamais considérer l'usage dialectal comme un exercice « écologique », une convention d'école, un snobisme idéologique, mais comme un moyen privilégié de participation à une culture vivante, authentique, quotidiennement vécue, tant économiquement que spirituellement ;
• utiliser abondamment les dérivations de mots et les compositions (suffixes et préfixes) ;
• faire porter l'accentuation sur l'avant-dernière syllabe : lo deifardo, s'esvenlar, lo guinhado ;
• mais seule la pratique de la langue peut permettre une prononciation coutumière et un « accent » convenable : lou guichou (petite fenêtre) et lou guichou (« chat-perché ») ;
• la consonne finale (r, s, l) allonge la voyelle ; il en est de même pour la consonne s dans le corps du mot, après la voyelle : es, os, is, as.
Quelques applications à la graphie limousine :
• L'alphabet limousin compte 23 lettres (manquent : k, y, w), et x et z sont très peu usitées.
• voyelles et consonnes ont les valeurs phonétiques du français, sauf exceptions ou nuances suivantes :
— e n'est jamais muette et sonne è (le plus souvent) ou é, et presque a dans les parlers haut-marchois ;
— a sonne presque o devant une consonne dans la région de Limoges et une partie du haut-limousin ;
— o est tantôt fermée (comme dans le français : pot) tantôt ouvert (français : soc) ;
— i accentuée (î, is) passe à i-ou en bas-limousin ;
— b se prononce souvent v en marchois ;
— r finale ne se prononce pas, non plus que s, mais elles allongent la finale (as, ar = à) ; dans la région de Châlus : ar, as = è (lè rabè ≠ las rabas, minjè ≠ minjar) ;
— v disparaît parfois, s'efface ou devient b ;
— z : on lui préférera s et on prononce ; ou z pour la liaison.
— ai se prononce : a-i, et au : a-ou, en une seule émission de voix ; cette dernière donne al en bas-limousin.
— ei et es se prononcent è-i, avec accentuation du è en haut-limousin, et es dans le bas-limousin ; on pourra préférer ei en finale (on emploie indistinctement l'une ou l'autre forme).
— er donne ar dans la région de Châlus (l'ivar ≠ l'iver ; pardre ≠ perdre).
— eu se prononce plutôt è-u ou è-ou en bas-limousin, et el en finale ; eu-u en haut-limousin.
— ie se prononce i-é ou i-è (ye).
— ô ou os se prononcent o-ou (o ouvert) d'une seule émission de voix avec accentuation sur le o ; passe à eu en Confolentais ; parfois très proches de au (a-ou) dans certains parlers ;
— en se prononce in (français : chien).
— in se prononce approximativement i-i-n avec accentuation sur le second i.
— c se prononce k devant a, o, u ; ch ou ç devant e et i ;
— ç et ss se prononcent ç ou ch ;
— ch se prononce t-ch (haut-limousin), ç ou t-s (bas-limousin) ;
— f remplace ph français ;
— j devant une voyelle se prononce d-j (haut-limousin et marchois) ; dz (bas-limousin) ;
— g vaut gu devant a, i, o, u ; la terminaison aje ou âge se lit : atje ou adge ;
— Ih correspond au français ill, eil, H suivi d'une voyelle ;
— nh correspond au français gn, ou n suivie d'une voyelle ;
• Les consonnes finales, si elles sont utilisées, doivent suggérer la dérivation convenable ou les féminins (prad : prado, apradar ; fluri ou flurid (plutôt que fluriï car flurido) ; elles doivent tomber si elles conduisent à des confusions phonétiques (mouli, et non moulin) ou suscitent des dérivations aberrantes (blad fait : desbladar ; blat pourrait suggérer ... desblaterar !).
• II n'apparaît pas indispensable, sauf si la prononciation y invite, de redoubler des consonnes (barar pour barrar par exemple), ss peut souvent s'écrire ç (petassar ou petaçar).
• Le limousin supprime très fréquemment le pronom personnel (chantas ; tu chantes), pratique la métathèse (crubir pour : cubrir), la prosthèse (vounze pour : ounze), et l'aphérèse (lo belho pour l'abelho) plus fréquemment encore.
• L'article est absent devant un collectif ou un indéterminé (nar dins meijou), présent devant le prénom ou le nom propre (lo Mioun, lo Tabusto, lous Tonirauds). L'article défini masculin singulier lou est lu dans le Sud-Sud-Ouest de la Haute-Vienne et une partie de la Creuse ; il fait las et lès (Châlus-Rochechouart-Confolentais) au féminin pluriel.
• Les collectifs sujets lo gens, lou mounde, impliquent le pluriel.
• Le pronom personnel complément se place généralement avant le verbe et même le complément indirect (vous lou vai balhar ; lou vous vai balhar : (on) va vous le donner).
• L'adjectif possessif se place souvent avant le verbe (lo moi meijou).
• Quand deux pronoms se suivent, leurs places sont inversées (os lis te menoro, il t'y conduira).
• Les articles indéfinis s'emploient quelquefois au pluriel (unas manchas, pour : une paire de manches).
• On prendra garde que certains substantifs ont un genre ou un nombre différents en limousin et en français (lo lebre : le lièvre, lo frucho, les fruits).
• La formation des noms et adjectifs se fait généralement à l'aide des nombreux suffixes : -udo, -ado, -ido, -our, -aire, -ilhou, -etau, -icou, -au (d), -asso, -ar (d).
• Le féminin du substantif s'obtient en ajoutant une o.
• Certains verbes comportent plusieurs infinitifs (creser et creire pour : croire -saubre, saber, sabir, pour : savoir...) ; l'infinitif est utilisé concurremment avec le participe présent : en dire pour en disant.
PETIT GUIDE DE LA CONVERSATION
TOURNURES ET EXPRESSIONS LIMOUSINES [1ère page]
On trouvera dans le lexique, au mot-clé considéré des tournures et expressions. Voici quelques autres exemples qui pourront aider dans la pratique de la langue.
Lou mounde sount be fadards ! : les gens sont bien drôles/bêtes !
Queu gouiat es tan beu coumo lou nautre : ce gamin est aussi grand que le nôtre.
Qu'es co teu : cela t'appartient.
Lou mestadier e lo damo fan de treis parts uno : le métayer et sa propriétaire partagent aux deux tiers.
Japan près lo troupelado, Labri cuje tout boueirar : aboyant après le troupeau/la foule, le chien de berger faillit jeter le désarroi.
Quelo -femno es lo mai bradasse/bredilho qu'aguesso auvi : cette femme est la plus bavarde que j'aie entendue.
M'es d'eivis qu'un deut mètre de part e far devoucis a d'uno fount :il me semble/je pense qu'on doit consulter les saints et aller en pèlerinage à une fontaine.
Bouri que balai, tout lis fai : tout y passe. Nous ios an trouba en dire : nous en avons été privés.
Me sai trouba mouqua/manha : je me suis trouvé bête.
Queu drôle o de quis tener : ce garçon a reçu les qualités/défauts de ses ascendants.
V'autreis me tiraras be qauquore, tout pariei ! : Vous m'accorderez bien un rabais, j'espère !
Tanleu lo vegue, tanleu lo soune : dès qu'(il) la vit, (il) l'appela.
Cherchar per las queirias : chercher, fureter partout sans succès.
Os s'es engaluncha a lo belo cimo dos perier : il s'est installé/pris dans les branches/au plus haut du poirier.
Note : belo/beu ont valeur d'adverbe ; c'est un peu ce qu'on trouve en français dans « mordre à belle dent ».
Qu'es loin despuei qui lai : j'ignore quelle est la distance (« c'est loin d'ici à là »).
Quo n'es pas darier meijou ! : c'est loin d'ici !
Tournar virar : revenir sur ses pas, retourner.
Quo toumbo a plenas selhas - coumo quis lo boujo - a jible : il pleut à torrents.
Si quo n'es d'aqui ! : Si on en est là !
Ventar dos vent que bufo ; virar dos quatre bords : tourner/changer d'avis, comme une girouette.
Lous gros n'an qu'a paiar, an be de que ! : Les riches peuvent payer, ils sont fortunés !
Ses be nastre, de toujours nar de countre : tu es bien buté, pour toujours faire preuve d'opposition...
Lo lour vai balhar lours estrenas : elle va leur remettre leurs étrennes.
[1] [note de l'auteur] On citerait cent exemples de cette attitude ; un seul suffira, relevé dans le domaine « nord-occitan » : « Mas cambe quelas graphias fantesiosas an contribua à patesejar notra lenga ! », écrit Marcel fournier, parlant des fables de foucaud, mises en vers limousins... en 1809.
Quelle ingratitude ! Et que resterait-il de la langue limousine du XIVe au XXe siècles sans ces patoisants tant vilipendés ? Sait-on ce que diront les Occitans du XXIe siècle de la graphie « normalisée » ?
