Dis-moi quelle graphie tu utilises et je te dirai qui tu es

Photo prise à Mougins le 25 novembre 2009 (© Frederic della Faille / Flickr)
Dis-moi quelle graphie tu utilises et je te dirai qui tu es
« Si la crise de l'enseignement du français provoque des crises personnelles aussi dramatiques, d'une violence aussi grande que celles qu'on a vues en Mai 68 et après, c'est que, à travers la valeur de ce produit de marché qu’est la langue française, un certain nombre de gens défendent, le dos au mur, leur propre valeur, leur propre capital. Ils sont prêts à mourir pour le français... ou pour l’orthographe ! De même que les gens qui ont passé quinze ans de leur vie à apprendre le latin, lorsque leur langue se trouve brusquement dévaluée, sont comme des détenteurs d'emprunts russes. » Pierre Bourdieu, « Ce que parler veut dire », art. de 1978, repris dans Questions de sociologie, éditions de minuit, 1980.
J’ai constaté que lorsque, dans l’un ou l’autre de mes posts, je faisais référence aux questions de graphie, qui représentent pour l’occitan un notable point de fixation et un éternel sujet de conflits, mes lecteurs réagissaient avec beaucoup d'intérêt et de vivacité et manifestaient souvent un savoir sur la question que je suis loin d’avoir. Je regrette mon ignorance en la matière car le sujet est passionnant, en soi, dans la recherche de la « meilleure graphie » possible pour l’occitan, mais aussi pour le français et pour toute langue.
Ce sujet est aussi des plus intéressants par les questions sociales, politiques et philosophiques qu’il pose. En effet, à travers les querelles de graphie, se jouent des conflits idéologiques, des conflits proprement sociaux (graphie élitiste ou populaire), des conflits aussi sur la représentation que l’on a de la langue que l’on veut écrire, de la fonction que l’on attribue à l’écriture et au savoir écrit par rapport à la parole, et enfin autour de la conception même du langage en général et des fonctions qu’on juge lui être essentielles ou premières.
Je ne m’aventurerai certes pas aujourd’hui si loin. Mais je voudrais simplement réfléchir à partir de ce qui me paraît être un exemple assez riche, que j’ai évoqué dans mon dernier post : les diverses graphies pratiquées dans les vallées occitanes italiennes.
Je m’appuie ici sur l’exposé de Sano Naoko, dans son livre passionnant, Una lenga en chamin. Viatge d’una Japonesa dins las Valadas occitanas en Itàlia (p. 146 sq).
L’individuel et le collectif
L’auteure remarque d’abord une tension que nous ne connaissons que trop dans toutes les zones occitanes et qui est tout aussi bien le lot d’une multitude de langues ou dialectes sans États (le poids du politique, on le voit, apparaît immédiatement dans cette première constatation), entre des graphies individuelles, souvent calquées sur la langue dominante (en l’occurrence l’Italien) et des langues élaborées proposées, dit-elle, par des linguistes, mais je dirai surtout par des groupes, des collectifs, sous la houlette en effet d’intellectuels, qui ne sont pas nécessairement des linguistes au sens propre du terme (ce qui d’ailleurs, à mes yeux au moins, ne dévaluent nullement leur démarche).
Cela induit, évidemment un premier clivage social, qui ne trace pas à proprement parler une opposition entre peuple et élite, même si les graphies individuelles sont parfois plus populaires et souvent (mais pas toujours) d’origine populaire. Leur relatif succès (voir par exemple en Limousin la graphie personnelle de Fernand Mourguet) vient de l’effort déployé pour serrer au plus près la prononciation en utilisant le code graphique de la langue dominante (le français pour Mourguet). Mais la limite de l’exercice est évident : c’est le localisme, voire l’hyperlocalisme de cette langue écrite ; dès que l’on s’éloigne un peu trop et que l’on « n’entend plus » sa propre variété de parler à la lecture, surgissent des difficultés de déchiffrage, là où la compréhension orale serait spontanée. Mourguet, entend-on dire en Limousin même, écrit « un patois très différent du mien ».
Surtout, sans pour autant adopter gratuitement ses règles, le créateur d’une graphie personnelle a le plus grand mal du monde à justifier et à raisonner ses choix, tant le travail de rationalisation grammaticale et de persuasion est essentiel pour imposer sa graphie comme référence et constituer un groupe d’individus écrivant et publiant dans le même code. Une telle entreprise exige une bonne formation scolaire, voire universitaire, en tout cas de longues années de travail en relation avec des gens de ces milieux. Cette différence du poids des arguments et d’efficacité rhétorique, essentiellement sur un public qui est lui-même un tant soit peu formé, constitue en soi un clivage social d’importance.
D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles des personnes se reconnaissent dans une graphie comme celle de Mouguet, justement parce que la démarche est dénuée de tout enrobage savant, qu’elle est accessible immédiatement, sans pré-requis. A condition cependant de savoir lire le français, car il va de soi que cette popularité est tributaire de l’acquisition de la langue écrite dominante par tout un chacun. Cette évidence même devrait faire réfléchir.
La voix et la forme (phonétique et morphologie)
Si l’on s’en tient aux graphies que Sano Naoko qualifie d’ « élaborées », une nouvelle tension apparaît, bien connue (Naoko renvoie d’ailleurs à ce sujet au livre collectif édité par D. Caubet, S. Shaker et J. Sibile, Codification des langues de France, L’Harmattan, 2002), entre les graphies phonético-phonologiques, qui ont pour objectif de transcrire la réalité phonétique ou phonologique des variétés de langues et les graphies englobantes, morphologico-syntaxiques et/ou étymologiques, dont le but est d’aller dans le sens d’une univocité de la représentation graphique, par-delà les variations locales.
La tension est aussi bien, le plus souvent, interne à ces deux types de graphie, surtout dans la seconde, où l’on cherche généralement à tenir compte de diverses façons (signes diacritiques, etc.) des variétés de la langue. C’est ce que cherche à faire, avec plus ou moins de bonheur, selon les dialectes, la graphie dite classique de l’occitan, à vocation englobante, morphologico-syntaxique, sans aucun doute, mais aussi, pour une part, étymologique (voir infra).
Sano Naoko constate que tous les types de graphies sont présents dans les vallées italiennes.
On y trouve en effet d’abord des graphies individuelles à base italienne (exemple : « lus giurnals pulitics e cültürals »), sans qu’aucune véritable norme à base italienne ne se soit constituée, à la différence de ce qui se passe pour la plupart des autres langues minorées de la péninsule, qu’enveloppent le concept absolument fourvoyant de « dialetti », appliqué encore le plus fréquemment (mais pas dans les vallées elles-mêmes ou l’on dit plutôt « patois » pour désigner l’occitan). Ces graphies, utilisées parfois dans des revues des années 80, semblent aujourd’hui tombées en désuétude.
On y trouve également des graphies à tendance phonético-phonologiques. Il faut d’abord citer la graphie mistralienne introduite dans les vallées par l’association Coumboscuro dans les années 60, mieux adaptée, sans doute aucun, au provençal rhodanien qu’aux variétés de vivaro-alpin parlées dans les vallées. Elle est très peu employée, sinon, nous dit Sano Naoko, dans quelques articles de la revue Coumboscuro (le mot même de Coumboscuro ainsi graphié est un bon exemple de cette graphie, par ailleurs bien connue).
Le démon de la pureté : la graphie K
Une autres graphie phonético-phonologique, est dite « la graphie K ». Elle fut proposée par François Fontan et utilisée dans les mêmes années 80 (revues Valados Usitanos et Ousitanio Vivo, qui publiaient aussi en d’autres graphies).
En voici un exemple : « avyà vist din na rwocha ke fazia na barma en nin d’aygya » (« il avait vu dans un rocher qui faisait une grotte un nid d’aigle »).
Cette écriture est tout à fait cohérente du point de vue phonétique, selon le principe : « chaque son est toujours représenté par le même signe » et « chaque signe représente toujours le même son » (Ethnisme, 1961, en français dans le texte). Fontan ajoute : « Toutes adjonctions étymologiques, simples produits du pédantisme et du passéisme, sont totalement étrangères au rôle fonctionnel du langage écrit ».
Mais justement, le langage écrit a toujours d’autres rôles que strictement fonctionnels, et l’on ne saurait balayer d’un revers de main, au titre de simple pédantisme, ce qui relève en fait des processus de distinction sociale à l’œuvre dans l’écriture, et taxer de passéisme ce qui est en fait un type spécifique de mémoire de la langue engagée dans les graphies étymologiques, associées à un discours sur les origines de la langue, de ses évolutions et donc de sa durée, et du fait même qu’il est important, voire essentiel que ce récit de la langue soit inscrit dans sa graphie.
Cette histoire bien sûr n’est pas neutre, elle est éminemment idéologique : dans l’orthographe du français telle qu’elle a été imposée par volonté politique (Richelieu créant l'Académie française) on souligne les apports latins et grecs qui ennoblissent la langue, on montre par divers signes comment la langue s’est policée et adoucie, bref bonifiée (l’accent circonflexe par exemple sert à cela), etc. Il s’agit, peut-on dire, d’une forme d’histoire subliminale de la langue qui est imposée, le récit national de la langue ; et c’est un peu comme si chaque fois que l’on prenait la plume on révisait son Lavisse en même temps que son Grévisse.
On devine la fonction politique de la graphie et pourquoi il est si difficile de proposer des réformes de l’orthographe en France, ce qui reviendrait à toucher à ce récit national auquel, manifestement, beaucoup de gens (et pas seulement parmi les élites), tiennent tant. Cette fonction mémorielle et mythique, proprement politique, est au moins aussi importante que l’opération toujours renouvelée de distinction sociale qu’opère l’orthographe, en particulier dans toutes les langues où l’on a délibérément opté pour un code complexe et où le souci étymologique ne cesse d’interfèrer avec la phonétique, comme en français.
Je ne m’étendrai pas ici sur le rôle éminent de « distinction sociale » que joue l’orthographe du français : je renverrai seulement à l’excellent numéro de la revue Mots (n° 28, septembre 1991) et au livre de B. Wynants, L'Orthographe, une norme sociale: la construction sociale et les transformations de l'orthographe française (Mardaga, 1997, partiellement en ligne), et je citerai – ce n’est pas original – la phrase fameuse de Mézeray dans un texte préparatoire (1673) de présentation du futur Dictionnaire de l’Académie française : « La Compagnie déclare qu’elle désire suivre l’ancienne orthographe qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorans et les simples femmes » (je garde délibérément la graphie « ignorans », pour montrer que, malgré le dogme d’immutabilité, le code change). Lorsque plus tard, ce texte sera discuté à l’Académie, on suggérera d’enlever l’adjectif, de façon à exclure toutes les femmes, même celles qui ne sont pas simples (c’est-à-dire celles qui ont quelque teinture de bonnes lettres, comme l’on disait) !
Ce que je veux ici souligner, c’est qu’il ne faut pas pour autant imaginer qu’en simplifiant au maximum la relation signe/son et en supprimant toutes les marques de l’étymologie, on dépolitise l’écriture et qu’on lui ôte tout marqueur social, même si l’on œuvre pour l’égalité. Cela est tout simplement impossible, parce qu’une graphie est bien sûr nécessairement introduite par un groupe social donné, qui aura ou non le pouvoir institutionnel (et donc politique) de l’imposer à tous. La graphie « révolutionnaire » de Fontan est tout autant politique bien sûr que l’orthographe du roi de France : elle déclare haut et fort, même si c’est implicitement : « faisons du passé table rase, fondons une société égalitaire qui récuse la distinction de classe entre le peuple ignorant et les bourgeois pédants ».
En tout cas, le fait est que la graphie de Fontan, dans les vallées occitanes, n’a pas « pris ». Les gens qu’interrogent sur place Sano Naoko parlent d’une graphie « bizarre », du fait des « K, W, Y », et repoussée par tout le monde. Un interlocuteur dit que Fontan avait « utopiquement raison », mais son tort essentiel fut de faire comme si « l’Occitanie » était un pays « sans tradition écrite, sans une classe d’intellectuels, où tout pouvait commencer à zéro ». La liaison entre la langue parlée et l’écriture, dans nos pays, a toujours déjà une histoire derrière elle, dont on ne peut pas faire comme si elle n’avait pas eu lieu, il existe une sorte de culture graphique dont on ne peut faire abstraction.
Une graphie familière
C’est là, sans aucun doute, l’une des raisons du succès de la graphie dite de l’École du Pô, qui part de la graphie du Félibrige pour l’adapter à la phonétique des vallées et qui exprime les distinctions de son que ne rendent pas les autres graphies, tout en n’ayant rien d’étranger à l’œil de ce peuple frontalier, qui connaît la graphie française. Car le code de l’École du Pô, mis au point par Arturo Genre, est largement basé sur le français : par exemple « ou », « u », « eu » sont pris au français, etc. Exemple : « Ai durmì dë sout dë na barmo » : « J’ai dormi sous une grotte » (voir également le poème de Boudriè que j’ai présenté dans mon dernier post).
Ainsi, sans avoir une connaissance préalable de la langue écrite, un locuteur peut-il retrouver sans peine son parler, un peu comme les Limousins s’appropriaient simplement, à partir de leur connaissance du français, la graphie de Lengamiau ou de Panazo, mais la graphie de l’Escolo dòou Po, telle qu’elle est utilisée par exemple dans les Carnets du Musée d’Ostana, est sans aucun doute plus réfléchie et plus aboutie.
Graphie englobante, supériorité et limites
Enfin est présente dans les vallées, bien que sans doute moins utilisée, la graphie dite « normalisée » ou « classique », englobante et morphologico-syntaxique, selon les distinctions établies plus haut. Elle est surtout utilisée par les occitanistes dans leurs relations avec la koinè occitane. C’est ainsi que je communique par exemple avec Giacomo Lombardo ou Fredo Valla. On voit immédiatement sa supériorité, de ce point de vue, qui est de permettre une communication écrite sans difficulté entre Ostana, Pau et Limoges, tout en respectant les différences dialectales.
Sa faiblesse, ne le cachons pas, est de ne pas toujours s’adapter de manière vraiment satisfaisante aux particularités phonétiques des dialectes un tant soit peu éloignés du languedocien central. Mais évidemment l’application graphique au Limousin par exemple, ou au Vivaro Alpin est perfectible.
Certes, en montrant qu’elle est utilisable des vallées italiennes jusqu’à Limoges, cette graphie implique une foule de choses qui ne sont pas d’ordre purement graphique (mais la graphie pure n’existe pas, je le répète encore) : elle déclare, en quelque sorte que « nous parlons la même langue », une langue qui se décline en variantes dialectales, mais qui est en tout cas entièrement distincte du français (de l’italien ou du castillan), dès lors que son code graphique est lui même distinct et autonome. Ensuite, cette graphie est ouverte, en effet à toutes les revendication que l’on est en droit de porter, du fait même que l’existence d’une langue est affirmée pour l’ensemble de ces territoires.
C’est pourquoi, les accusations sur le caractère « idéologique » de cette graphie sont aussi fréquentes et répétées. Ce caractère certes existe, sans être pour autant nullement défini une fois pour toutes : il est susceptible de porter aussi bien des revendications de décentralisation culturelle associées à un jacobinisme politique sans faille à la Castan, que des revendications autonomistes, voire nationalistes. Le seul dénominateur commun, inhérent à cette graphie, c’est l’affirmation de l’identité de la langue dans ses variations dialectales. A partir de là, toutes les positions idéologiques ou presque sont possibles.
Mais ce que je veux souligner ici, c’est que, pour autant, cette graphie n’est pas plus « politique », plus « idéologique », que n’importe quelle autre. Certainement pas ! Rien n’est plus idéologique, par exemple, qu’une graphie « patoisante », qui affirme l’existence d’une petite ou micro-patrie, tout en faisant son acte d’allégeance et de soumission à la nation et seule patrie véritable, au point d’accepter de ne pas considérer le parler ainsi graphié comme une vraie langue… Et ainsi de suite.
Là où la graphie normalisée est beaucoup plus discutable, à mon sens (et ici je ne vais pas me faire des amis, pourtant il s’agit plutôt d’une autocritique, puisque je pratique et diffuse moi même cette graphie-là), c’est dans son prétendu classicisme ; sa référence médiévalisante affichée, sa relation aux troubadours et la présence fastidieuse de l’étymologisme, avec ces lettres (certes en nombre réduit), qui comme en français, ne se prononcent pas mais racontent l’évolution de la langue à partir du latin (setmana, temps, etc.). Par ces options, on a voulu montrer la dignité tout à la fois historique, littéraire et morphologique de la langue ; ce qui se comprend aisément s’agissant d’une langue méprisée, dévalorisée et niée dans son histoire et sa dignité culturelle et littéraire.
De ce point de vue, il n’y a certes rien à redire, au moins tant que ce métadiscours de la graphie ne s’accompagne pas de l’affirmation – entièrement fausse et pourtant soutenue aujourd’hui encore par quelques uns – d’une unité de la langue parlée à l’époque médiévale (erreur induite par la relative homogénéité graphique des troubadours : voir par exemple Raymond Chabbert), et qu’il faudrait bien sûr retrouver.
Mais la perspective critique change, dès que l’on pose la question sous un biais proprement social : quels sont les producteurs d’une part et d’autre part les destinataires de ce métadiscours impliqué dans la graphie ? Plus exactement, comment se conçoivent, dans leur tâche, les concepteurs et les promoteurs de la graphie classique ? Car il serait faux de les identifier à une secte sociale particulière : les amateurs de littérature et de graphie occitane se recrutent dans toute l’amplitude de la petite (parfois très petite) bourgeoisie – pharmaciens, prêtres, instituteurs, professeurs –, mais aussi parmi de petits employés et bien sûr des paysans autodidactes, en relation avec les cercles occitanistes, etc. Par contre la graphie même qu’il promeuvent implique de leur part une relation sur le modèle de l’élite éclairant le peuple (le modèle en fait des Lumières), dans le but de lui rendre, par cette écriture même, la conscience historique et linguistique niée par l’école française (ou italienne).
C’est cette relation verticale de désaliénation par la proposition d’un code d’écriture autonome restituant le lointain passé glorieux de la langue qui n’a pas fonctionné de façon satisfaisante auprès de la grande masse des locuteurs, qui persiste à dire qu’elle ne retrouve pas son patois dans la graphie classique. De sorte que, de fait, l’usage de la graphie classique est limitée au microcosme des militants occitanistes et des élèves qui ont la chance de recevoir un cours d’occitan à un moment ou à un autre de leur scolarité (pour autant évidemment que leurs enseignant ne pratique pas la graphie mistralienne, autorisée aussi dans l’Éducation nationale, il faut le rappeler, et je n'y vois pour ma part aucun inconvénient). Ce n’est pas rien, mais n’est pas assez.
Si cela n’a pas fonctionné, ce n’est certes pas parce que cette graphie n’est pas « bonne » en soi, mais d’abord et avant tout, parce que ceux qui la portent n’ont pas acquis une légitimité idéologique et institutionnelle suffisante (même si beaucoup sont des enseignants de l’État français) pour que leur proposition soit reconnue comme valable par l’ensemble de la société des locuteurs, et d’abord pour que cette proposition soit même véritablement audible. Car je suis effaré par le nombre de gens qui continuent à ne pas savoir ou à faire comme s’ils ne savaient pas que la graphie classique a pour ambition de mettre par écrit la langue qu’ils parlent ou comprennent, et non une autre.
Le combat était et reste trop inégal : entre la représentation dévalorisée du patois appuyée par l’école, les médias etc. et la restitution de la dignité de la langue par une poignée de militants. On peut même dire qu’il est désormais perdu concernant les dernières générations des locuteurs dits « naturels » qui s’éteignent doucement (euphémisme, en réalité, ils disparaissent à grande vitesse !). On peut, je crois, affirmer que le relatif échec de la graphie classique à devenir une graphie populaire est fondamentalement l’échec de la réhabilitation du patois en langue.
D’une certaine façon, nous pourrions au moins nous dire que nous avons fait ce que nous avons pu, multipliant les cours et les publications, organisant des manifestations autour de la langue, etc. Pourtant non, nous ne pouvons même pas avoir cette consolation, car nous n’avons pas su, ni voulu prendre en compte la difficulté évidente de lecture de la graphie classique par des gens qui n’ont pas été formé pour cela et qui ne sont pas même à l’aise avec la graphie du français, inculquée à l’école. Cela était inaudible, parce que la graphie classique s’est imposée longtemps de manière exclusive, c’est-à-dire à l’exclusion de la graphie mistralienne et des graphies « patoises » existantes, à tel point que, encore aujourd’hui, à part dans les publications universitaires, il est presque impossible de republier dans leur graphie originale des textes populaires écrits selon des codes à la française (patoisants si l’on veut). Et cela est bien sûr une grave erreur. Il nous aurait fallu toute l’hypocrisie et la souplesse des Jésuites, là où nous nous sommes montrés d’une intégrité et d’une rigidité ultra-janséniste. C’est en cela d’ailleurs que nous sommes les dignes produits du jacobinisme, qui doit tant à Port-Royal !
En fait derrière ces boutades de cuistre, je constate que, dans notre situation ultra-minoritaire et un environnement à ce point hostile, la graphie classique, qui est un outil formidable de communication interdialectale et de création littéraire, s’est révélée un obstacle dans les relations des passionnés de la langue et de la culture d’oc avec leur propre terrain ; celui des locuteurs qui se rétrécit comme une peau de chagrin. Je ne prêche certes pas pour son abandon, mais pour une plus grande ouverture d’esprit et à une meilleure écoute de ceux qui parlent encore la langue sans se reconnaître dans l’occitan et dans la graphie classique, et qui ont pourtant encore tant de choses à nous dire et à nous apprendre.
Jean-Pierre Cavaillé
PS) Cet article a été repris dans Lo Bornat, 2011, n° 3, p. 12-20.
Bref séjour dans la haute vallée du Pô

Ostana, La vila, photo chipée à l'association culturelle "I rënèis"
Bref séjour dans la haute vallée du Pô
Séjourner dans les hautes vallées alpines italiennes est une expérience des plus stimulantes pour un occitanophone, quelle que soit son identité dialectale, car l’intercompréhension, avec certes un peu d’effort, est assurée. Plus encore si cet occitanophone est, de surcroit, membre de la nébuleuse occitaniste, comme c’est mon cas. On y entend en effet des variétés de vivaro-alpin (que l'on confond souvent avec le provençal), qui présentent des différences plus ou moins accentuées lorsqu’on passe d’une vallée à l’autre ; celles-ci étant privées, le plus souvent, de communication routière directe. D’ailleurs, communément, les interlocuteurs, quand on entame une conversation en oc, vous demandent de quelle vallée vous êtes.
Situation de la langue
Quand je dis que l’on « entend » la langue, je veux dire qu’elle est effectivement parlée quotidiennement par une partie importante de la population : rien à voir, de ce point de vue, avec le mouroir qu’est devenue la France pour ses langues régionales. Mais la situation est néanmoins extrêmement précaire, pour une raison principalement démographique : dans ces zones d’altitude, les habitants à l’année sont peu nombreux. La montagne se repeuple l’été. Pour une bonne partie, ces estivants sont des gens nés dans les villages vers les années 30 et 40, qui ont connu la dure vie des paysans d’altitude où presque tout doit être porté à dos d’homme, et ils sont partis travailler dans les villes, principalement à Turin, souvent aux usines Fiat.
Aussitôt retournés au village, ils utilisent la langue, mais le plus fréquemment leur conjoint ne la parle pas, ni leurs enfants et petits enfants, qui les accompagnent souvent. Assez fréquemment la langue de communication du couple entre eux et avec leurs enfants quadra ou quinquagénaires (plus rarement avec les petits enfants), est le piémontais, parlé aussi dans les vallées en basse altitude, beaucoup plus peuplées. Très longtemps, du reste, le piémontais a représenté une supériorité culturelle et sociale par rapport au « patois » de la montagne, la supériorité de la plaine sur la montagne[1]. J’ai noté que parmi les jeunes qui s’installent dans les villages – car il y en a –, la plupart viennent de ces zones ou de la plaine la plus proche (Saluzzo, Cuneo). De sorte que la langue la plus entendue, dans les vallées occitanes italiennes est sans doute le piémontais et non l’italien, contrairement à ce qu’un français serait évidemment enclin à le croire.
Néanmoins, il est certain que la langue se défend. Les gens, certes, comme en France disent parler « patuà » (ils utilisent également l’expression parler « a nòsta mòda » : « à notre façon »), mais alors pour distinguer leur occitan du « dialetto », terme convenu pour le piémontais. Cependant, ils savent tous, du moins dans les vallées où je suis passé (Val Pò, Val Varacha, Val Maira) que leur langue est une variante de l’occitan, mot qui figure partout (en italien et en oc) : dépliants touristiques, journaux, panneaux touristiques, publicité pour les produits locaux, livres, etc. Il est associé, sans conflit (pour ceux qui utilisent le mot « occitan » en tout cas), à celui de « provençal » (ou en italien, « provenzale »), pour désigner le dialecte auquel il se rattache (vivaro-alpin). Autrement dit, l’usage de la langue et la conscience linguistique (deux choses bien différentes) y sont bien majeures à ce que l’on trouve en France. Du reste, la croix et le drapeau occitans sont partout présents, ce qui n’est d’ailleurs pas ce qui m’enchante le plus (j’ai souvent exprimé mon exécration pour les drapeaux, quels qu’ils soient, mais il est vrai qu’aucune identité culturelle ou politique ne saurait s’en passer : même les anars sont des fétichistes du drapeau !).
Ostana
A Ostana, village très dynamique et vraiment magnifique où je me suis arrêté, la municipalité fait de gros efforts pour promouvoir la langue et la culture occitanes. Le maire d’ailleurs, Giacomo Lombardo, est le président de l’association culturelle occitane la plus active des Valladas : Chambra d’òc. En outre réside et travaille à Ostana, Fredo Valla qui, entre autres choses, a écrit l’histoire et est le coscénariste du film si remarquable, E l’aura fai son vir (Il Vento fa il suo giro, voir la critique ici-même).
Cette importance donnée à la langue est manifeste. A Ostana, j’ai pu noter, par exemple, que les familles nouvellement installées, soit pour gérer le refuge-bar communal (La Galaberna), soit venant d’ouvrir un agriturismo, ont entrepris d’apprendre l’occitan par des cours dispensés lors des longs mois d’hiver et il est possible d’échanger avec eux dans la langue. Il m’a d’ailleurs semblé que le multilinguisme présent de longue date dans la région facilitait ces apprentissages spontanés. Le blocage psychologique n’existe pas, si fréquent en France, de tous ceux qui suivent des cours d’occitan pendant des années sans jamais s’autoriser à prononcer un seul mot.
Dans tous les commerces de la haute vallée (mais aussi dans les librairies de Saluzzo, de Cuneo, etc.), on trouve des livres sur la culture occitane alpine, principalement en italien, mais aussi des dictionnaires, méthodes, etc., des disques et des dvd (dont évidemment celui de E l’aura fai son vir).
Un exemple parmi d’autres : le musée d’arts et de traditions populaires d’Ostana (Civico museo etnografico « Ostana Alta Valle Po »), publie régulièrement une revue ethnographique et mémorielle très riche de contenu, modestement appelé « quaderno » (cahier). Elle est en italien, mais tous, absolument tous les entretiens qui constituent l’essentiel du contenu, sont en occitan, avec la traduction italienne en regard. J’en ai acheté un stock : j’y ai lu des choses passionnantes sur les plantes médicinales, la nourriture, l’activité pastorale, l’éducation des enfants, les activités scolaires, l’architecture, etc. etc. et tout un ensemble de témoignages de guerre en première personne, d’une incroyable intensité, des rescapés de la vallée ayant participé aux campagnes albano-grecque et russes.
Les textes de la revue sont rédigés non dans la graphie classique, mais dans celle dite de l’École du Pô, plus phonétique que morpho-syntaxique, dérivée de la graphie mistralienne (et donc plutôt basée sur le code graphique du français que de l'Italien : par exemple, trouve-t-on « ou » pour [u], « u » pour [y], etc.). Tous le monde ou presque, là bas, pour ce que j’ai pu en juger, la préfère à la graphie classique (même si certains occitanistes l’utilisent, surtout dans leurs relations avec les « français »), parce que tout simplement celle-ci ne peut rendre certaines distinctions phonétiques essentielles dans le parler des vallées, en particulier entre [θ] (le « th » anglais) et [z] (le « s » de « maison »). De toute façon, la lecture de cette graphie ne pose aucune difficulté, d’autant plus que les principes en sont rappelés dans toutes les publications.

Serre d'Ostana, photographie Marzia Verona
Une japonaise dans les vallées
Cette question, comme beaucoup d’autres, est abordé dans un livre étonnant, publié par Chambra d’òc, et j’ai pu l’acquérir sur place. Il est écrit par une japonaise, Sano Naoko, qui a conduit une étude de sociolinguistique dans les vallées en 2003. Il s’intitule Una lenga en chamin. Viatge d’una Japonesa dins la Valadas occitanas en Itàlia (Une langue en chemin, Voyage d’une japonaise dans les vallées occitanes d’Italie, Chambra D’òc, Saluzzo, 2008). Le même texte, d’ailleurs fort intéressant, y est présenté en quatre langues : occitan (graphie classique), italien, anglais et japonais, ce qui est d’ailleurs à la fois impressionnant, amusant et quelque peu redondant.
Ce livre est la meilleure introduction qui soit à l’histoire déjà longue de la prise de conscience linguistique provençale et occitane des vallées italiennes, depuis le mouvement provençaliste des années 60 jusqu’aux musiciens et aux élus d’aujourd’hui. Sano Naoko a interviewé pratiquement tous ceux qui sont impliqués dans la promotion de la langue, quelle que soit leur obédience, des provençalistes antioccitans de l’association Coumboscuro, Sergio Arneodo, et Tavo Burat, le poète piémontais aujourd’hui disparu) aux musiciens des groupes comme Lou Dalfin ou Lou Seriol, qui portent haut l’occitan des vallées en Italie et en France, en passant par des acteurs culturels importants comme Ines Cavalcanti, Dario Anghilante, Fredo Valla, Giampiero Audisio et beaucoup d’autres.
Le tour d’horizon est très complet, sur la situation de la langue aujourd’hui, le cadre juridique dont bénéficie et à la fois pâtit l’occitan (loi régionale Piémont n° 26 et loi 482), les actions conduites, l’histoire des mouvements et de leurs conflits – Coumboscuro, François Fontan et la fondation du P.N.O en 1964, puis le Moviment Autonomista Occitan créé en 1968, Escolo dóu Po, Ousitanio Vivo, Chambra d’òc –, la question de la graphie, etc.
La limite importante de ce livre, reconnue d’ailleurs par l’auteure, est de restreindre l’enquête aux acteurs culturels et politiques et donc de délaisser largement les simples locuteurs non engagés – ou du moins pas au titre de l’occitanophonie – dans la vie publique.
Antonio Bodrero : Barbo Toni Boudrìe
L’un des protagonistes de l’histoire restituée par les extraits d’entretiens publiés par Sano Naoko est le poète majeur de Fraisse (en italien Frassino, Valle Varaita, en oc Val Varacha), Antonio Bodrero ou Barbo Toni Boudrìe (1921-1999), hélas très mal connu en France et d’ailleurs, à ma connaissance, non traduit.
Son œuvre fait l’objet, en ce moment même, d’une remarquable valorisation, grâce à l’action conjointe des chercheurs et des associations culturelles occitanes. J’ai pu en effet acquérir, publiés cette année même, un CD, très bien réalisé, de poésies divinement lues par l’auteur (Lou mai di rai : Le rayon le plus grand, édité par Ousitanio Vivo, association malheureusement absente de la toile) et surtout, l’œuvre poétique occitane complète (Opera poetica occitana), bilingue occitan, italien, publiée par Diego Anghilante (le frère de Dario) publiée dans la très prestigieuse collection « Il pensiero occidentale » (quelque chose comme la Pléiade) de l’éditeur Bompiani (Milan).
Diego Anghilante présente une biographie extrêmement complète (plus de 100 pages) de ce personnage hors du commun, original à tous points de vue, engagé dans un parcours et des dérives idéologiques qui le conduisent de l’Escolo dóu Po et du fontanisme le plus acharné jusqu’aux mouvements autonomistes piémontais et, à la fin de ses jours, à un bref compagnonnage avec la Lega Nord. Il présente la caractéristique précieuse d’avoir développé une œuvre double, en occitan puis, lorsqu’il s’est éloigné des milieux occitanistes, le piémontais, qui fut toujours aussi sa langue. L’œuvre piémontaise est d’ailleurs beaucoup plus étendue (6 fois plus que l’occitane, écrit D. Anghilante ; or son livre, certes bilingue et très annoté, ne fait pas moins de 1000 pages !). Contrairement à ce que l’on peut entendre dans les milieux occitanistes qui, d’ailleurs, à l’époque de la majeure production de Boudrìe, n’ont pas su estimer sa poésie à sa juste mesure, Anghilante montre que la création du poète en piémontais est d’égale qualité. C’est du reste pour ses recueils piémontais qu’il trouva la reconnaissance qui lui manqua tant au cours de ses années de militance aux côtés des occitans.
Sur certains points essentiels, Bodrero me fait penser à Marcelle Delpastre, non seulement ni d’abord pour ses idées un tantinet réactionnaires, mais surtout pour son univers à la fois profondément chrétien et néo païen, ancré dans la vie paysanne, son extraordinaire musicalité, son souffle… On sait combien je suis peu sensible aux bondieuseries (quoique... voir illustration infra) et à la lyrique néo-païenne (ou alors sur le mode parodique, grotesque ou cocasse) ; pourtant je dois reconnaître que Boudrìe est, à la mesure de notre Marcelle, un immense poète.
Je terminerai, comme je l’avais fait dans mon post d’il y a deux ans consacré à une brève incursion en Val Maira, par un poème de Boudrié en graphie de l’École du Pô, que j’essaierai de traduire en français.
I choqque dar chouquìe…
I choqque dar chouquìe soun jolie couro sònen :
anan arìe anan e anan arìe anan,
sëméhen la pasienso dë qui 'spëto dë muere,
'stachâ ar sel për i ange së làisen dindaiâ
për lou goi dë i archoc: anan arìe anan
coummo l’ànimo di omme (qu’anan sie lou darìe);
me lou miei ’z ero couro, minâ, i vihian pa
e i moursenche di choqque nou tiràven aout aout
’ma i ale di nosti ange; nous voulian istà ’n tero
e i ange amoun ai choqque nous tiràven aout aout;
lou chouquìe ero nìe, l’archoucà ero biò.
Les cloches du clocher…
Les cloches du clocher sont belles quand elles sonnent :
en avant, en arrière, en avant et en avant en arrière en avant,
elles ressemblent à la patience de celui qui attend la mort,
attaché au ciel par les anges elles se laissent bercer
par la joie de sonner : en avant en arrière en avant
comme l’âme des hommes (que l’avant soit le dernier);
mais le plus beau c’était quand, enfants, nous ne les voyions pas
et les cordes des cloches nous tiraient haut haut
comme les ailes de nos anges ; nous voulions rester sur terre
et les anges là haut aux cloches nous tiraient haut haut ;
le clocher était noir, le carillonneur était bleu.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Situation assez comparable à celle du grico face au salentino dans les Pouilles. Cf. le témoignage de Dario Anghilante, dans le livre de Sano Naoko cité plus bas : « a mon país era ‘squasi impossible de lo parlar perqué lo monde considerava que ma familha, que parlaa piemontés, avia fach un avançament e se mi retornavo a l’occitan fasiu lo revèers de çò que lor consideravon una bòna causa » : « dans mon village, il était quasiment impossible de le parler parce que les gens considéraient que ma famille, qui parlait piémontais, avait fait un pas en avant et si je retournais à l’occitan, je faisais le contraire de ce qu’ils estimaient être une bonne chose ».
Chansonniers des Monts de Lacaune. Armand et Edmond Landes

Chansonniers des Monts de Lacaune. Armand et Edmond Landes
N’autres ne podèm cantar
Al son d’aquela musica
Ne direm : « Vive la joie,
E lo vin de la barrica ! »
Ne tremparem de crostons
Ambe lo jus de las trelhas.
Bâ metrem dins de sietons
Per atendrir los crostons.
(Nous, nous pouvons chanter/ Au son de cette musique./ Nous dirons : « Vive la joie,/ Et le vin de la barrique ! »/ Nous tremperons des croûtons/ Avec le jus de la treille./ Nous les mettrons dans des assiettes/ Pour les ramollir »).
Daniel Loddo, Landou. Armand et Edmond Landes, chansonnier et dernier errant des Monts de Lacaune, Cordae / La Talvera, Cordes, 2009.[1]
Tout commence par une rencontre quasi fortuite de l’auteur, Daniel Loddo, par une froide journée du mois de janvier 1981 à Vialèles dans les Monts de Lacaune, avec un vieux chansonnier que beaucoup croyaient mort depuis longtemps. Cantalausa n’avait-il pas écrit de lui : « quand agèt begut l’amarum de la vida se sanglacèt d’una beguda d’aiganèu dins una semal » (Quand il eut bu l’amertume de la vue, il se sanglaça en buvant de l’eau de neige dans une comporte) ?
Un petit homme, simple d’esprit, tremblant, au coin du feu chez une voisine, accompagné de sa sœur, qui ne reçoit personne au taudis où ils vivent tout deux dans une misère indescriptible. Landou (Landon ou Vialèla), Edmond Landes, chante un répertoire d’une vingtaine de chansons en languedocien et en français, une heure durant, interprétées d’une voix cassée, parfois hésitante, avec des répétitions de vers, des mots déformés, apparemment mal compris, dans les chansons françaises. Loddo et son équipe enregistrent. Le livre est accompagné du CD de cette prise de son spontanée qui constitue le dernier reliquat de l’art perdu de Landou, et comme un portrait sonore, très émouvant, du petit homme qui vivait, le plus pauvrement du monde, de la mendicité et de ses chansons.
Une vie vagabonde
Pendant des décennies, de bòria en bòria, de ferme en ferme, accomplissant des sorties d’une dizaine ou quinzaine de jours à partir de Vialèles, jusqu’à Brassac, Réalmont, Alban, Saint-Sernin, Belmont... Landou vécut de la charité de familles qui le connaissaient, dormant hiver comme été sur la paille, emportant dans un sac la nourriture qu’on lui donnait et qui se gâtait au fil des jours.
Loddo a recueilli un très grand nombre de témoignages sur ce chanteur vagabond : « Èra un òme que òm aimava per tant que semblava que portava la patz » (« c’était un homme qu’on aimait parce qu’il nous semblait qu’il portait la paix ») ; « L’esperavem coma qualqu’un que passa… » (« Nous l’attendions comme quelqu’un qui passe… »). Landou n’accomplissait aucun travail, hors l’exécution de ses chansons. Sa réponse invariable, quand les paysans durs au labeur l’exhortaient à participer aux travaux des champs était « ba sabi pas », « papa me l’a pas après »…). Durant les périodes où sa sœur lui interdit de vagabonder, « cridava, anava pels bòscs, voliá partir.. » (« il hurlait, allait dans les bois, voulait partir »). Il était pourtant la risée de beaucoup et souvent le souffre-douleur de la jeunesse (à ce sujet Loddo fait un intéressant développement sur ce rôle « équivoque, mais primordial », des innocents dans les groupes de jeunes). À l’un d’entre eux qui se faisait passer pour un gendarme (Landou craignait la marée-chaussée et les animaux par dessus tout) et qui lui demandait ses papiers, il aurait déclaré : « O ! N’ai de papièrs, mès estròpan lo masèl » (« Oh ! J’en ai des papiers, mais ils enveloppent la charcuterie ! »). Enfin Landou savait fort peu de français, et s’exprimait presque exclusivement en occitan, même si certaines de ses chansons étaient en un français, il est vrai, plein de tournures occitanes.
« papa, me las ensenhava »
C’est que Landou n’était pas l’auteur des chansons qu’il colportait dans toute la région de la montagne. Il était analphabète, mais doué d’une mémoire phénoménale. Il avait en effet appris la totalité de son répertoire de la bouche de son propre père, Armand Landes, auteur de très nombreuses chansons dans les premières décennies du siècle. Le père était très différent du fils : il présentait bien, savait lire, avait l’esprit vif, s’intéressait à tout, et en particulier aux innovations techniques qui faisaient alors leur apparition dans les campagnes. C’était aussi un esprit satirique, qui improvisait d’une seule traite des vers moqueurs sur tel ou tel personnage local. Paysan négligeant le travail de la terre, on le disait guérisseur, taxidermiste et d’autres choses encore. Mais surtout chansonnier et il avait acquis dans cet art une grande réputation.
« las escriviá pas ! las calculava »
Ses chansons, « las escriviá pas ! las calculava » : il ne les écrivait pas, mais les faisait de tête, sur des airs connus, et il les apprenait par cœur. À aucun moment il ne semble avoir cherché à les fixer sur le papier, alors que souvent les autres chansonniers faisaient éditer leurs chansons sous formes de petites plaquettes qu’ils vendaient sur les foires. Par contre, Armand exploita les capacités de mémorisation exceptionnelles de son fils pour transmettre et diffuser les siennes : Edmond fut à la fois son porte-voix, son livre et son phonographe. Sa femme en effet, de laquelle il était séparé, apparemment ruinée par sa propre incurie, allait quêter dans les fermes, récitant des prières, selon l’usage et elle prenait avec elle le jeune Edmond. Ainsi eut-il l’idée de lui communiquer ses chansons pour lui procurer un moyen de subistance.
« Lo vièlh disiá : « N’a pas besonh d’anar a l’escòla, ieu l’ensenharai pron. Ganharà sa vida coma aquò ! » Cresiá qu’ambe sas cançons s’anava ganhar la vida e dins lo sens la ganhèt ; mès enfin, mangèt pas totjorn a l’ora ni mai mangèt çò que los autres volián pas » (« Le vieux disait : « Il n’a pas besoin d’aller à l’école, je lui apprendrai assez ! Il gagnera sa vie comme ça ! » Il croyait qu’avec ses chansons il allait gagner sa vie, et dans un sens il la gagna. Mais enfin, il ne mangea pas toujours à l’heure et mangea ce que les autres ne voulaient pas »). Le plus étonnant est qu’après la mort de sa sœur qui suivit la sienne, on trouva dans leur taudis délabré une véritable fortune, héritée en partie de leur étrange mère qui ne faisait ni ne dépensait rien.
Loddo a couché par écrit toute la matière orale d’Armand transmise par Edmond en accomplissant un gros travail de mise en contexte et d’enquête pour chacune d’entre elle. A travers ces chansons, plus ou moins longues, c’est tout un monde qui réapparaît comme par enchantement, tout le monde des Monts de Lacaune durant les trois premières décennies du XXe siècle.
Le répertoire
Le répertoire est très diversifié : certaines compositions, toutes en français, sont consacrées à des faits divers, à travers la forme ancienne de la complainte qu’Armand perpétua, relatant des crimes passionnels ou de terribles accidents. D’autres chansons rapportent des faits étonnants, comme l’atterrissage forcé d’un avion, en 1930, à Saint-Pierre-de-Trivisy. Certaines, souvent en occitan, mettent en scène des personnages locaux (surtout des habitants de Vabre), parfois avec aménité, d’autres fois de manière plus caustique : un clarinettiste (Joseph Mahoux), un tisserand (Paul Cavaillès, dit Lo Torge), un horloger (Armand Touron), un charretier (Jean Rossignol), des maçons (Léon Dumont dit Picaillon, Alfred Pélissier, dit Alfred de Rigaud)... D’autres morceaux parlent du ciel, dont les paysans ne cessent de guetter les signes, d’animaux (une belle chanson est intitulée « un araigné », une autre sur la poule et ses poussins…). Edmond avait retenu en outre de son père une version chantée du conte traditionnel dit du rossignol envrillé et un poème sur la statue du Titan de Béziers, qui exploite la figure mythologique d’Atlas. Cette référence savante pourrait faire penser qu’Armand n’était pas l’auteur de cette chanson, mais on trouve après tout, dans une autre de ses pièces, le motif de l’harmonie des sphères ou musique des astres (« De còps n’agachavi los astres,/ D’aquí n’entendiái ben fòrces sons ») ; preuve de la circulation profonde et durable de thèmes identifiés à la culture savante.
Mais les chansons les plus longues, détaillées et intéressantes, selon moi, traitent avec grande précision et admiration des techniques nouvelles qui bouleversent alors la vie rurale : l’apparition du train, avec la construction de la ligne Castres-Murat (La cançon de la linha, Lo carre fumaire, 1905) ; l’installation de « la lélectricité » à Vabre et à Labessonnié ; l’arrivée de la première emballeuse dans les années 20 (Una embalusa : « Una embalusa/ Fa coma una liusa/ Quand embala de fen, Lo ne met a pas res.// D’una carrada/ Met a una gorjada./ Fariás un gròs palhièr/ Clauriá dins un panier ») ; enfin une bicyclette montée par une bruneta, qui est surtout le témoignage de l’étonnement, d’ailleurs sans censure morale, devant l’appropriation du fameux engin à pédales par les femmes (Ambe sos cotilhons en l’aire,/ Se sabiá tèner sus l’escaire./ Se sabiá tèner del nivèl./ Era aquí coma un aucèl).
Armand et le petit monsieur de Montauban
Un chanson possède un statut particulier, qui contient, selon le mot de Loddo, « l’art poétique » d’Armand Landes, « Un monsuret de Montalban ». Le poème parle, non sans une certaine acrimonie, d’un « petit monsieur de Monauban », qui lui avait promis de le présenter aux « Felibres de França », mais se garda de le faire, et l’on comprend que le reste de la composition était sans doute ce que le chansonnier paysan destinait à ce public choisi. On dispose là d’un témoignage saisissant de la différence, voire de l’antagonisme de classe qui pouvait bien séparer les élites félibréennes des formes d’expression occitanes véritablement populaires. Loddo émet l’hypothèse que ce petit monsieur pourrait être Antonin Perbosc lui-même.
Totjorn voliá me presentar
Davant los Felibres de França,
Per un bricon me far aplicar
Un pauc de tota ma sciéncia
El me disiá : « Cal pas aver paur,/
Quand seràs davant los Monsurs,
Te cal pas far des tarlaibòu »
« Nani monsieur ieu n’ai pas paur,
Soi coma un escota quand plòu »
(Il voulait toujours me présenter/ Aux Félibres de France./ Pour me donner l’occasion exercer/ Un peu toute ma science./ Il me disait : « Il ne faut pas avoir peur,/ Quand tu seras devant ces Messieurs,/ Il ne te faut pas être ridicule. »// « Non monsieur je n’ai pas peur,/ je suis comme un parapluie quand il pleut »).
Armand Landes ne chanta probablement jamais à une félibrée et nous n’aurions aujourd’hui pratiquement plus aucun de sens vers s’il ne les avait transmis à son fils innocent comme ce seul capital qu’il pouvait lui léguer pour le faire vivre.
La mémoire d’Edmond est encore présente dans la montagne, tant il est vrai que Loddo publie une chanson, composée dans les années 90 par Jacques Soulié (Lacrouzette), sur l’air de Gare au Gorille, où l’on trouve les mots suivants :
Se de Landon al vilatge
Om parla encara auèi
Es qu’a laissat un eritage
Que val mai que tot l’aur d’un rei.
(Si de Landou au village/ On parle encore aujourd’hui/ C’est qu’il a laissé un héritage/ Qui vaut bien plus que l’or d’une roi.)
Jean-Piere Cavaillé
[1] L’ouvrage est tiré d’un travail de diplôme soutenu par l’auteur à l’EHESS en 1987. Il fut édité une première fois en 1988, puis réédité en 1993.
