Landou

 

Chansonniers des Monts de Lacaune. Armand et Edmond Landes

 

N’autres ne podèm cantar

Al son d’aquela musica

Ne direm : « Vive la joie,

E lo vin de la barrica ! »

Ne tremparem de crostons

Ambe lo jus de las trelhas.

Bâ metrem dins de sietons

Per atendrir los crostons.

(Nous, nous pouvons chanter/ Au son de cette musique./ Nous dirons : « Vive la joie,/ Et le vin de la barrique ! »/ Nous tremperons des croûtons/ Avec le jus de la treille./ Nous les mettrons dans des assiettes/ Pour les ramollir »).

 

Daniel Loddo, Landou. Armand et Edmond Landes, chansonnier et dernier errant des Monts de Lacaune, Cordae / La Talvera, Cordes, 2009.[1]

 

            Tout commence par une rencontre quasi fortuite de l’auteur, Daniel Loddo, par une froide journée du mois de janvier 1981 à Vialèles dans les Monts de Lacaune, avec un vieux chansonnier que beaucoup croyaient mort depuis longtemps. Cantalausa n’avait-il pas écrit de lui : « quand agèt begut l’amarum de la vida se sanglacèt d’una beguda d’aiganèu dins una semal » (Quand il eut bu l’amertume de la vue, il se sanglaça en buvant de l’eau de neige dans une comporte) ?

            Un petit homme, simple d’esprit, tremblant, au coin du feu chez une voisine, accompagné de sa sœur, qui ne reçoit personne au taudis où ils vivent tout deux dans une misère indescriptible. Landou (Landon ou Vialèla), Edmond Landes, chante un répertoire d’une vingtaine de chansons en languedocien et en français, une heure durant, interprétées d’une voix cassée, parfois hésitante, avec des répétitions de vers, des mots déformés, apparemment mal compris, dans les chansons françaises. Loddo et son équipe enregistrent. Le livre est accompagné du CD de cette prise de son spontanée qui constitue le dernier reliquat de l’art perdu de Landou, et comme un portrait sonore, très émouvant, du petit homme qui vivait, le plus pauvrement du monde, de la mendicité et de ses chansons.

 

Une vie vagabonde

            Pendant des décennies, de bòria en bòria, de ferme en ferme, accomplissant des sorties d’une dizaine ou quinzaine de jours à partir de Vialèles, jusqu’à Brassac, Réalmont, Alban, Saint-Sernin, Belmont... Landou vécut de la charité de familles qui le connaissaient, dormant hiver comme été sur la paille, emportant dans un sac la nourriture qu’on lui donnait et qui se gâtait au fil des jours.

            Loddo a recueilli un très grand nombre de témoignages sur ce chanteur vagabond : « Èra un òme que òm aimava per tant que semblava que portava la patz » (« c’était un homme qu’on aimait parce qu’il nous semblait qu’il portait la paix ») ; « L’esperavem coma qualqu’un que passa… » (« Nous l’attendions comme quelqu’un qui passe… »). Landou n’accomplissait aucun travail, hors l’exécution de ses chansons. Sa réponse invariable, quand les paysans durs au labeur l’exhortaient à participer aux travaux des champs était « ba sabi pas », « papa me l’a pas après »…). Durant les périodes où sa sœur lui interdit de vagabonder, « cridava, anava pels bòscs, voliá partir.. » (« il hurlait, allait dans les bois, voulait partir »). Il était pourtant la risée de beaucoup et souvent le souffre-douleur de la jeunesse (à ce sujet Loddo fait un intéressant développement sur ce rôle « équivoque, mais primordial », des innocents dans les groupes de jeunes). À l’un d’entre eux qui se faisait passer pour un gendarme (Landou craignait la marée-chaussée et les animaux par dessus tout) et qui lui demandait ses papiers, il aurait déclaré : « O ! N’ai de papièrs, mès estròpan lo masèl » (« Oh ! J’en ai des papiers, mais ils enveloppent la charcuterie ! »). Enfin Landou savait fort peu de français, et s’exprimait presque exclusivement en occitan, même si certaines de ses chansons étaient en un français, il est vrai, plein de tournures occitanes.

 

« papa, me las ensenhava »

            C’est que Landou n’était pas l’auteur des chansons qu’il colportait dans toute la région de la montagne. Il était analphabète, mais doué d’une mémoire phénoménale. Il avait en effet appris la totalité de son répertoire de la bouche de son propre père, Armand Landes, auteur de très nombreuses chansons dans les premières décennies du siècle. Le père était très différent du fils : il présentait bien, savait lire, avait l’esprit vif, s’intéressait à tout, et en particulier aux innovations techniques qui faisaient alors leur apparition dans les campagnes. C’était aussi un esprit satirique, qui improvisait d’une seule traite des vers moqueurs sur tel ou tel personnage local. Paysan négligeant le travail de la terre, on le disait guérisseur, taxidermiste et d’autres choses encore. Mais surtout chansonnier et il avait acquis dans cet art une grande réputation.

 

« las escriviá pas ! las calculava »

            Ses chansons, « las escriviá pas ! las calculava » : il ne les écrivait pas, mais les faisait de tête, sur des airs connus, et il les apprenait par cœur. À aucun moment il ne semble avoir cherché à les fixer sur le papier, alors que souvent les autres chansonniers faisaient éditer leurs chansons sous formes de petites plaquettes qu’ils vendaient sur les foires. Par contre, Armand exploita les capacités de mémorisation exceptionnelles de son fils pour transmettre et diffuser les siennes : Edmond fut à la fois son porte-voix, son livre et son phonographe. Sa femme en effet, de laquelle il était séparé, apparemment ruinée par sa propre incurie, allait quêter dans les fermes, récitant des prières, selon l’usage et elle prenait avec elle le jeune Edmond. Ainsi eut-il l’idée de lui communiquer ses chansons pour lui procurer un moyen de subistance.

            « Lo vièlh disiá : « N’a pas besonh d’anar a l’escòla, ieu l’ensenharai pron. Ganharà sa vida coma aquò ! » Cresiá qu’ambe sas cançons s’anava ganhar la vida e dins lo sens la ganhèt ; mès enfin, mangèt pas totjorn a l’ora ni mai mangèt çò que los autres volián pas » (« Le vieux disait : « Il n’a pas besoin d’aller à l’école, je lui apprendrai assez ! Il gagnera sa vie comme ça ! » Il croyait qu’avec ses chansons il allait gagner sa vie, et dans un sens il la gagna. Mais enfin, il ne mangea pas toujours à l’heure et mangea ce que les autres ne voulaient pas »). Le plus étonnant est qu’après la mort de sa sœur qui suivit la sienne, on trouva dans leur taudis délabré une véritable fortune, héritée en partie de leur étrange mère qui ne faisait ni ne dépensait rien.

            Loddo a couché par écrit toute la matière orale d’Armand transmise par Edmond en accomplissant un gros travail de mise en contexte et d’enquête pour chacune d’entre elle. A travers ces chansons, plus ou moins longues, c’est tout un monde qui réapparaît comme par enchantement, tout le monde des Monts de Lacaune durant les trois premières décennies du XXe siècle.

 

Le répertoire

            Le répertoire est très diversifié : certaines compositions, toutes en français, sont consacrées à des faits divers, à travers la forme ancienne de la complainte qu’Armand perpétua, relatant des crimes passionnels ou de terribles accidents. D’autres chansons rapportent des faits étonnants, comme l’atterrissage forcé d’un avion, en 1930, à Saint-Pierre-de-Trivisy. Certaines, souvent en occitan, mettent en scène des personnages locaux (surtout des habitants de Vabre), parfois avec aménité, d’autres fois de manière plus caustique : un clarinettiste (Joseph Mahoux), un tisserand (Paul Cavaillès, dit Lo Torge), un horloger (Armand Touron), un charretier (Jean Rossignol), des maçons (Léon Dumont dit Picaillon, Alfred Pélissier, dit Alfred de Rigaud)... D’autres morceaux parlent du ciel, dont les paysans ne cessent de guetter les signes, d’animaux (une belle chanson est intitulée « un araigné », une autre sur la poule et ses poussins…). Edmond avait retenu en outre de son père une version chantée du conte traditionnel dit du rossignol envrillé et un poème sur la statue du Titan de Béziers, qui exploite la figure mythologique d’Atlas. Cette référence savante pourrait faire penser qu’Armand n’était pas l’auteur de cette chanson, mais on trouve après tout, dans une autre de ses pièces, le motif de l’harmonie des sphères ou musique des astres (« De còps n’agachavi los astres,/ D’aquí n’entendiái ben fòrces sons ») ; preuve de la circulation profonde et durable de thèmes identifiés à la culture savante.

            Mais les chansons les plus longues, détaillées et intéressantes, selon moi, traitent avec grande précision et admiration des techniques nouvelles qui bouleversent alors la vie rurale : l’apparition du train, avec la construction de la ligne Castres-Murat (La cançon de la linha, Lo carre fumaire, 1905) ; l’installation de « la lélectricité » à Vabre et à Labessonnié ; l’arrivée de la première emballeuse dans les années 20 (Una embalusa : « Una embalusa/ Fa coma una liusa/ Quand embala de fen, Lo ne met a pas res.// D’una carrada/ Met a una gorjada./ Fariás un gròs palhièr/ Clauriá dins un panier ») ; enfin une bicyclette montée par une bruneta, qui est surtout le témoignage de l’étonnement, d’ailleurs sans censure morale, devant l’appropriation du fameux engin à pédales par les femmes (Ambe sos cotilhons en l’aire,/ Se sabiá tèner sus l’escaire./ Se sabiá tèner del nivèl./ Era aquí coma un aucèl).

 

Armand et le petit monsieur de Montauban

            Un chanson possède un statut particulier, qui contient, selon le mot de Loddo, « l’art poétique » d’Armand Landes, « Un monsuret de Montalban ». Le poème parle, non sans une certaine acrimonie, d’un « petit monsieur de Monauban », qui lui avait promis de le présenter aux « Felibres de França », mais se garda de le faire, et l’on comprend que le reste de la composition était sans doute ce que le chansonnier paysan destinait à ce public choisi. On dispose là d’un témoignage saisissant de la différence, voire de l’antagonisme de classe qui pouvait bien séparer les élites félibréennes des formes d’expression occitanes véritablement populaires. Loddo émet l’hypothèse que ce petit monsieur pourrait être Antonin Perbosc lui-même.

            Totjorn voliá me presentar

            Davant los Felibres de França,

            Per un bricon me far aplicar

            Un pauc de tota ma sciéncia

            El me disiá : « Cal pas aver paur,/

            Quand seràs davant los Monsurs,

            Te cal pas far des tarlaibòu »

            « Nani monsieur ieu n’ai pas paur,

            Soi coma un escota quand plòu »

(Il voulait toujours me présenter/ Aux Félibres de France./ Pour me donner l’occasion exercer/ Un peu toute ma science./ Il me disait : « Il ne faut pas avoir peur,/ Quand tu seras devant ces Messieurs,/ Il ne te faut pas être ridicule. »// « Non monsieur je n’ai pas peur,/ je suis comme un parapluie quand il pleut »).

            Armand Landes ne chanta probablement jamais à une félibrée et nous n’aurions aujourd’hui pratiquement plus aucun de sens vers s’il ne les avait transmis à son fils innocent comme ce seul capital qu’il pouvait lui léguer pour le faire vivre.

 

            La mémoire d’Edmond est encore présente dans la montagne, tant il est vrai que Loddo publie une chanson, composée dans les années 90 par Jacques Soulié (Lacrouzette), sur l’air de Gare au Gorille, où l’on trouve les mots suivants :

            Se de Landon al vilatge

            Om parla encara auèi

            Es qu’a laissat un eritage

            Que val mai que tot l’aur d’un rei.

(Si de Landou au village/ On parle encore aujourd’hui/ C’est qu’il a laissé un héritage/ Qui vaut bien plus que l’or d’une roi.)

 

Jean-Piere Cavaillé



[1] L’ouvrage est tiré d’un travail de diplôme soutenu par l’auteur à l’EHESS en 1987. Il fut édité une première fois en 1988, puis réédité en 1993.