31 juillet 2011

Les « régionaux de l’étape »

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Les « régionaux de l’étape »

 

L’autre jour, vendredi 22 juin, j’écoutais les infos de 12h 30 sur France culture, puis distraitement, les vaticinations de l’invité du jour, Marin de Viry, écrivain pamphlétaire, prof à sciences Po, reçu dans le cadre des Rencontres de Pétrarque à Montpellier, consacrées cette année à la question du peuple (« Le peuple a-t-il un avenir ? »). Il fut présenté comme l’auteur d’un article récent, paru dans le Monde, qui avait marqué les esprits.

Ce monsieur tirait la sonnette d’alarme : le fossé ne cesse de grandir entre la culture des « élites » et celle du « peuple ». Ni lui ni le journaliste qui l’interrogeait (Antoine Mercier) ne se demanda si l’échelle nationale était pertinente pour aborder une telle question, laquelle d’ailleurs exigerait d’être elle-même justifiée, après tant de travaux montrant combien les catégories de culture populaire et de culture d’élite étaient douteuses et discutables.

Mais on comprenait bien vite que la seule question qui comptait, dans cet entretien, était celle, exclusive, de l’unité culturelle de la nation française menacée de désagrégation par l’adhésion des nouvelles élites et des masses abruties à la culture anglo-saxonne mondialisée, mais aussi par les revendications localistes, entendues en termes à la fois géographiques et sociaux (voir infra) ; les bénis de la crèche multiculturaliste faisant le trait d’union entre les deux. Avec une suffisance et une morgue sans égales, de Viry entrepris de désigner et de décrire quatre populations qui bientôt, selon lui, ne communiqueront plus : les élites françaises  mondialisées ; les thuriféraires de la culture classique ; les partisans des parlers locaux (catégorie pour le moins bizarre, sur laquelle je reviendrai) et la grande masse des consommateurs passifs de produits manufacturés.

Le discours se voulait ferme, distant, ironique. De Viry stigmatisait la jeunesse décérébrée adonnée aux SMS et les nouvelles élites parlant le « franglais pékinois » auxquels s’opposent les défenseurs de la « Grande Culture Française », les Finkielkraut, les Richard Millet, les Régis Debray et les Jean Clair, que l’invité chahutait bien un peu, mais avec une aménité, une indulgence, une complicité, qui montraient bien de quel côté allaient ses sympathies. D’ailleurs, il appelait de ses vœux l’avènement d’un génie de la langue française capable de ramener toute la société à l’unité de la communion autour de la grande œuvre. C'est un « Molière » qu'il nous faut, dit-il.

Le discours me parut parfaitement lénifiant, immédiatement assimilable à l’idéologie néo-droitière qui infeste désormais jusqu’aux médias naguère encore identifiés à la gauche. Tout cela était simpliste et navrant, pontifiant aussi, énoncé avec l’ironie méprisante des pamphlétaires de droite (type Philippe Muray) et, qui plus est, dans un jargon exécrable (« segments » de population, « décorrélation » des élites et du peuples, etc.). Ce ronron de la France rance ne parvenait pas à susciter chez moi la saine indignité d’autrefois, sans doute par lassitude ; ce type de propos se banalisant au point où nous n’y faisons plus attention, ce qui d’ailleurs n’est guère rassurant. Tout au plus laissais-je échapper de longs bâillements postprandiaux et quelques soupirs à l’idée que les journalistes du Monde et de France Cul étaient désormais dénués d’esprit critique au point de gober sans broncher, voire avec intérêt, sinon même avec dévotion, les billevesées du premier réac venu.

Ce qui m’éveilla de ma torpeur fut la description de l’un de ses soi-disant « segments » de population, le troisième dans l’ordre d’apparition, dont je donne ici une exacte transcription (sans le postcast, que deviendrait-on ?) : « Les espèces de régionaux de l’étape, qui sont délibérément dans un segment dans lequel ils se réchauffent. Les amateurs de langues régionales, mais aussi les amateurs de langues de milieux, qui survalorisent en fait le segment régional identitaire dans lequel ils sont. » Au-delà du mépris et de la condescendance, je fus suffisamment intrigué par cette association des langues régionales et des langues de milieux, non autrement précisées, pour jeter un coup d’œil à l’article du Monde, paru le 15 du même mois.

J’y trouvais d’abord, mot pour mot, à quelques légères nuances près, le discours entendu à la radio, qui n’en était donc que la simple récitation. Je compris que de Viry voulait en fait associer aux « langues régionales » non les « langues » des divers milieux sociaux (inutile de faire remarquer que dans l’un et l’autre cas, le mot de « langue » n’a absolument pas le même sens), mais en fait, sous ce fallacieux prétexte, seulement le discours de ceux que  ce grand penseur de la société contemporaine nomme les « bobos », adeptes du « métissage » culturel, et qui lisent Libération ; autrement dit un groupe identifié et inventé de toute pièce à partir de la condensation de termes purement polémiques, sans contenu social déterminé : les « bobos » et un journal, dont le langage serait celui-là même de cette classe supposée.

Je cite en effet le passage de l’article (on pourra juger de la redondance de l’entretien) : « Segment 3 : les régionaux de l’étape, qui attendent surtout de la culture qu’elle enjolive leur intérêt de classe ou leur amour-propre collectif. Je mets dans ce segment aussi bien les bobos qui surpondèrent le métissage que les tenants d’un régionalisme exacerbé, les uns comme les autres adeptes d’un narcissisme de clocher ». L’amalgame est justifié par le fait que, dans les deux cas, on aurait affaire à « un parler régional étanche » : « le parler Libé ou le patois savoisien »… Quels sont donc les intérêts de classe enjolivés par la pratique de parlers étanches : ceux de la bourgeoisie des villes branchés et de la bourgeoisie des champs patoisantes ? La langue de Libé – du français que tout le monde comprend immédiatement – est donc un parler étanche ? Et un parler de « classe » ? Il est étonnant que l’auteur n’ait même pas essayé de donner à cette soi-disant « langue » la localisation géographique qui s’impose ; car ce que nous pouvons reprocher à Libé, comme au Monde d’ailleurs et à France Culture, c’est bien un indéfectible parisianisme, même et surtout lorsqu'ils affectent de tourner leur regard sur « la province » ou « en région » (voir ici Limousin, chronique d’une aliénation ordinaire). Cela d’ailleurs ne les sépare guère de cet autre groupe (ou « segment ») qui comprend « les fondus de littérature, les amateurs d’histoire, les patriotes chafouins », qui lisent De Gaulle et n’en doutons pas, le Figaro, ce qui ne les empêche pas de phagocyter aussi le Monde et France Culture (l’auteur citait dans son article les mêmes noms que je l’avais entendu prononcer à la radio, c’est-à-dire Finkielkraut et compagnie ; et je remarque d’ailleurs, que seul ce « segment » est représenté par des noms de personnalités ; les autres étant voués à l’anonymat, au sans-nom, à l’indignité innommable des sous-cultures destinées aux sous-hommes).

Il est vrai que Libération, il faut tout de même le reconnaître,  par rapport aux organisateurs des rencontres de Pétrarque est plus défiant et critique envers ces maîtres contempteurs des dérives de la « modernité » sous toutes ses formes (du SMS à la réhabilitation des « patois » en « langues régionales », en passant par le rap et la valorisation du métissage). En tout cas, là où Marin de Viry voit deux langages étanches, je verrais plutôt, pour ma part, le clivage entre un parisianisme de droite et un autre de gauche, dont la contigüité et même  la continuité, vues d’ici (d’une distance qui nous est imposée), sont assez remarquables en ce qui concerne les clichés sur la province au cul des vaches et baragouinant patois.

Les « patois » sont donc, pour de Viry des parlers étanches... Mais étanches par rapport à quoi ? Ce qu’il reste des parlers de Savoie montre que les variétés de franco-provençal, tout en ayant leurs spécificités, sont fort poreux aux parlers d’oïl et d’oc voisins. Aucune langue, comme le montrent les études des contacts de langue, n’est à proprement parler étanche. Tout à la fois, évidemment, elles le sont toutes, si l’on veut, dès lors qu’il y a absence d’intercompréhension. Mais alors, il faut dire que le français unificateur est lui-même parfaitement étanche par rapport à l’allemand et au chinois et, selon cette logique contestable, tout aussi séparateur que n'importe quel (autre) « patois ». On doit évidemment ajouter que les « patoisants » sont aussi francophones et susceptibles d’ailleurs d’appartenir aux différents milieux que de Viry subsume sous ses autres catégories. En outre, celles-ci ne sont nullement exclusives : on a vu par exemple récemment le cas du sénateur Jean-Pierre Plancade, qui revendique son patois, son attachement au français des classiques et de la République, et une priorité donnée aux langues  des affaires et des super-pouvoirs : anglais et chinois, enfin, vu le niveau de ses interventions au Sénat on peut aussi craindre qu’il consomme plus de divertissements grand-publics que de philosophie ou de socio-linguistique (voir le post précédent celui-ci : La grande régression. Discussion de la proposition de loi Navarro sur les langues régionales au Sénat).

Certes, je fais ici semblant de prendre au sérieux des propos qui n’ont finalement pas vocation à l’être, mais qui visent seulement à brocarder, pour un public complaisant, des adversaires construits à coup de clichés et de lieux-communs hérités d’une idéologie éprouvée qui, avec de Viry, ne se donne aucun moyen de se mettre elle-même en cause, se soustrayant a priori, par sa généralité et son abstraction, à toute vérification sociologique. Il est du reste probable que l'intéressé rejette délibérément les sciences sociales comme des langages connexes à celui du bobo de Libé. Un discours, donc, misérable, un discours sans aucune dignité philosophique ou scientifique, sans dignité littéraire non plus du reste, coincée entre la morgue de classe et le jargon sciences-po, une posture en fait, seulement une posture, d’esthète de droite, qui exhibe avec ostentation ce qui n’est rien d’autre qu’une appartenance sociale, à la fois très fière de sa domination symbolique et quelque peu inquiète de la perdre.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

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21 juillet 2011

Projet de "Conservatoire des patois" 1910

 

 

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Ferdinand Bruno au travail

 

Projet de "Conservatoire des patois" (1910)

 

            En consultant les énormes volumes annuels du Populaire du Centre aux Archives départementales de la Haute-Vienne, je suis tombé par hasard sur un article du 31 juillet 1910, intitulé « Le Conservatoire des Patois », que je me fais la joie de publier ci-dessous. Il annonce la création des « Archives phonographiques des patois de France », dont la vocation sera d’enregistrer , partout en France, les gens qui « savent encore les vieux langages locaux ».

            Il s’agit en fait du projet des « Archives de la parole » qui seront créées le 3 juin 1911 en Sorbonne, à l’initiative de Ferdinand Brunot. Cet immense programme de ce que l’on appellera plus tard collectage, était autant novateur qu’il était ambitieux. Il prévoyait 12 ans de travail, à coup de 1200 enregistrement par an, comportant la création d’un poste de maître de conférences dédié à ce travail d’enquête, l’achat d’une automobile (« roulotte d’enregistrement ») et un partenariat avec la maison Pathé pour le matériel de phonographie.

            Les campagnes d’enregistrement commencèrent dans les Ardennes en 1912 et se poursuivirent à Paris (enregistrement de trois disques « de parler parisien »), puis durant l’été 1913 dans le Berry et en Limousin. L’année suivante, la guerre éclata et anéantit à jamais le projet. Il faudra attendre presque 70 ans pour que se développe une entreprise un peu similaire (mais finalement moins ambitieuse) autour du Nouvel Atlas Linguistique de la France (Greco - CNRS, à partir de 1979).

            Il nous reste les enregistrements effectués, dont beaucoup sont accessibles par tout un chacun sur Gallica. Et là, je vous assure, l’émotion est garantie, même si ça gratouille souvent beaucoup. J’ai écouté la partie limousine, qui concerne surtout la Corrèze, et un peu la Haute-Vienne. Brunot a enregistré aussi bien les gens les plus simples que les félibres limousins, en collaboration desquels il a travaillé. C’est ainsi par exemple que nous est conservée la belle voix de Marguerite Priolo, « reine » du Félibrige limousin, mais aussi celle de Marie Verdier, fermière à Chaunac, qui chante une belle version de "Que donerai ièu a ma mia ?" (si bien reprise par Combi). Il est saisissant de pouvoir ainsi écouter aujourd’hui des gens parler nos langues, nés pour certains d’entre eux vers 1850. Du reste, il s’agit probablement des enregistrements les plus anciens de ces idiomes. Jean-François Vignaud, qui connaît très bien le fond et a transcrit toute la matière occitane, en parlerait (et en parlera j’espère), beaucoup mieux que moi.

            Ce texte, que j’ai trouvé dans le Popu, est une sorte de présentation du projet destiné au plus vaste public. Il n’est pas signé. En réalité, j’ai pu le repérer, à l’identique, dans Le Cultivateur du Sud-Centre. Revue de Vulgarisation Agricole, du 16 décembre 1910 (p. 752, accessible sur Gallica). Je n’ai pas dépouillé Lemouzi entre 1910-1911, mais il est probable que le texte y figure aussi. Il s’agit donc probablement d’un article écrit à Paris, dans l’entourage de Brunot (voire peut-être de Bruno lui-même), résumant les enjeux du projet et envoyé urbi et orbi à la presse locale, qui le publia ou non, selon les cas (je n’ai rien trouvé d’autres, pour l’instant, sur l’histoire de ce document).

            Sa présence dans le Popu, quotidien socialiste, en première page, est néanmoins très intéressante. D’autant plus que le journal , à cette époque, ne publie plus les poésies de satire politique « en patois » que l’on trouvait entre 1896 et 1903 dans son prédécesseurs, Le Réveil du Centre, et il ne relaie que discrètement les initiatives des félibres limousin. Il est clair que, pour le journal socialiste, le « patois limousin » n’a déjà, en ce début de XXe siècle, aucune priorité culturelle. La grande passion linguistique des socialistes et des radicaux de l’époque est celle de l’Esperanto, auquel sont consacrés dans le Populaire du centre (mais aussi dans le Réveil du Centre) d’innombrables articles, à certaines périodes, de façon quasi quotidienne.

            Le lecteur pourra en tout cas juger à la fois de l’étrangeté et de l’actualité de ce texte centenaire. On se prend à sourire, non sans amertume, lorsqu’on lit, en une époque où l’on célèbre volontiers les « petites patries » (l’expression figure dans le texte), que l’esprit de la « centralisation à outrance » est enfin dépassé.

            A un siècle de distance, on ne peut aussi être que très étonné par la résistance de ces idiomes auxquels Brunot donnent encore tout au plus quelques petites années de vie supplémentaires. Puissions-nous faire la même erreur ! Mais la grande différence est évidemment qu’aujourd’hui toute forme de transmission naturelle a disparu et que nous voyons mourir les derniers locuteurs de tous les parlers qui ne bénéficient d’aucune transmission scolaire (ou, ce qui revient presque au même, qui ne bénéficient pas d’une transmission scolaire suffisante). Pour autant que la transmission scolaire, à elle seule, puisse maintenir une langue vive.

            Il n’en demeure pas moins que l’on est frappé par la fermeté et l’actualité du propos, malgré quelques considérations attendues et condescentes sur le « pittoresque » des « bons vieux langages » (concession stratégique à l'opinion commune ?) : lutte à outrance contre les « dialectes », perte irrémédiable de la culture dont ils étaient les vecteurs, urgence absolue d’une conservation, conviction du jugement sévère de la postérité…

            Pourquoi le projet ne fut-il pas repris après la Grande guerre ? Les promoteurs du projet, Ferdinand Brunot et son étudiant Charles Bruneau, se détourneront l’un comme l’autre de ces études au profit l’un de l’histoire de la langue française et l’autre de la stylistique. Peut-être avaient-ils la sensation qu’il était désormais trop tard.

            Or, nous-mêmes, un siècle après, en sommes au même point, oscillant entre la tentative désespérée de convaincre les élus que le collectage est la priorité des priorités, et la résignation de ceux qui estiment que tout est déjà foutu et que la langue désormais s’est trop « abâtardie », « dénaturée » pour que sa captation puisse être intéressante ; ce que l’on pouvait d’ailleurs déjà prétendre à l’audition des enregistrements de 1910 ! Voilà encore une idée reçue que l’existence de ces Archives de la paroles, aussi inabouties soient-elles, permet de réfuter.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

Populaire du Centre, dimanche 31 juillet 1910

 

Le Conservatoire des Patois

 

            Nos patois continuent à se perdre. Encore quelques années et il n’en restera plus rien. On leur a fait une guerre si acharnée !... Il fut un temps où le rêve de certains était de réduire la province au rôle d’une inconsciente machine de production, de lui enlever toute personnalité, d’anéantir chez elle les dialectes, les mœurs particulières, tout ce qui, en un mot, attache l’homme au sol natal.

            Nous n’en sommes plus là heureusement, et c’en est fini de cet esprit de centralisation à outrance.

            Mais, sauvera-t-on nos vieux patois ? Ce n’est pas probable.

            Depuis trente ans et plus, ces idiomes respectables où notre belle langue française a puisé le plus clair de ses ressources, ont subi les assauts d’une guerre impitoyable. Alors qu’en Allemagne on s’attachait à conserver les patois régionaux, alors qu’on leur faisait une place dans les études universitaires, chez nous, au contraire, on s’acharnait à jeter sur eux le discrédit, voire le mépris.

            Le résultat fut tel qu’on le souhaitait. Nos dialectes provinciaux se perdirent peu à peu. On est aujourd’hui à chercher les moyens d’en garder au moins le souvenir. Et nos philologues qui n’ont pas su défendre nos patois, alors qu’on les parlait encore, se préoccupent de les recueillir à présent qu’on ne les parle plus.

            C’est ainsi qu’on vient de créer les « archives phonographiques des patois de France ». On recherchera dans chaque province les gens qui savent encore les vieux langages locaux, et on leur demandera de dire dans le phonographe les vieilles chansons du pays et les contes savoureux d’autrefois. Et l’ensemble de ces rouleaux constituera le « conservatoire des patois de France ».

            Ainsi, ces bons vieux langages, naguère si pittoresques et si vivaces, seront conservés comme des momies dans les musées.

            Et plus tard, dans cinquante ans, dans cent ans, nos arrière-neveux exhumeront et écouteront dans le phonographe ces vieilles chansons et ces contes du temps passé ; ils savoureront toute la grâce, tout le pittoresque, toute l’originalité de ces langages oubliés. Ils y découvriront des expressions, des mots typiques dont les équivalents n’existent pas dans la langue française, des tournures charmantes et naïves à jamais disparues. Ils s’étonneront qu’ont ait laissé perdre ainsi ces trésors où notre langue eût pu puiser sans compter, et quand ils sauront quelle absurde guerre les gens de ce temps-ci firent aux bons vieux parlers de nos petites patries, ils nous jugeront sévèrement, nos arrière-neveux.

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18 juillet 2011

La grande régression. Discussion de la proposition de loi Navarro sur les langues régionales au Sénat

 

 

Sénat

 

La grande régression. Discussion de la proposition de loi Navarro sur les langues régionales au Sénat

 

            Le 30 juin dernier, dans un silence médiatique assourdissant, le Sénat a discuté, fort brièvement, une proposition de loi « relative au développement des langues et cultures régionales », portée par le montpelliérain Robert Navarro (PS) au nom de son groupe politique. Comme le fait remarquer le communiqué de la FELCO (Fédération des Enseignants de Langue et Culture d'Oc), c’était pourtant la première fois depuis 1950 (adoption de la loi Deixonne) qu'un texte de loi sur la question n'était pas d'emblée rejeté sans discussion. Comme l’ordre du jour était particulièrement chargé, l’échange fut très bref (lire sa transcription) et devrait reprendre à un date hypothétique de la rentrée. Mais rien n’est moins sûr étant donné le renouvellement prochain du Sénat (25 septembre), et surtout la proposition a d’emblée reçu les plus vives critiques de la commission culture du Sénat et d’abord de son rapporteur (Colette Mélo, le rapport et la discussion de la commission sont consultables en ligne) et du gouvernement, en la personne du ministre Luc Chatel.

            Certains, comme la FELCO dans son communiqué du 1er juillet, se félicitent de cet échec probable de la démarche, parce que ce document, qui révise à la baisse les précédents textes déposés quelques semaines avant par Marc Le Fur (UMP) et Armand Jung (PS) à l’Assemblée nationale, est indiscutablement très régressif. On a fait remarquer, y compris, dans les rangs de ceux qui ne veulent pas entendre parler d’une loi dans ce domaine que si celle-ci était adoptée, certains acquis pourraient être mis en cause. La Setmana (n° 822, du 24.06 au 30.06), prétend tenir de source sûre que la stratégie de Navarro consiste à se rendre acceptable dans un premier temps aux membres de son propre groupe, dans l’espoir de revenir au texte initial à coups d’amendements. Et en effet des amendements allant dans ce sens ont été proposés à l’issue de la séance, par Navarro lui-même et d’autres sénateurs. On a quand même du mal à croire aux chances de ce scénario, surtout au vu de l’accueil défavorable reçu par le texte au sein même de la commission culture du Sénat.

            En tout cas, je ne suis pas sûr que l’on puisse vraiment se réjouir de cet échec (ou demi-échec) car, quand on parcourt la documentation – le rapport établi par Colette Mélo (Seine-et-Marne) pour la commission culture du Sénat, très franchement hostile à cette proposition de loi et à toute législation en la matière ; la discussion de ce rapport devant cette commission le 22 juin dernier, et enfin le bout de débat sénatorial du 30 –, ce n’est pas seulement ni d’abord la proposition de loi qui paraît régressive, mais aussi et surtout les arguments proposés par le gouvernement et les représentants de la majorité qui se sont exprimés et jusqu’au vocabulaire utilisé (grand retour du « patois » ! Voir infra).

 

Une proposition de loi régressive

            La FELCO a pris la peine de produire une analyse du texte et surtout de proposer des corrections et bonifications. Les lacunes relevées sont en effet considérables.

            D’abord ce texte ne prévoit aucune sorte d’obligation pour les pouvoirs publics, les dispositions prévues par les articles sont presque toutes optionnelles, d’où une longue suite de formules du genre « a la faculté », « pourront », « peut-être ». Selon les termes de la FELCO : « tout reste soumis au bon vouloir de tel ou tel décideur local et […] le risque que rien ne change, voire que la situation empire est grand… ». Soit, à titre d’exemple : « Dans chaque région concernée par une langue régionale, peut être créé s’il n’existe pas encore un organisme de droit public présidé par le président de la région, associant les services de l'État, les autres collectivités territoriales et les organisations de promotion de cette langue. ». Ou encore «Une convention entre l'État et la région, les départements ou d'autres collectivités ou regroupement de collectivités territoriales concernées peut arrêter des dispositions pour le développement de la langue régionale, son enseignement et son usage. Elle prévoit des moyens supplémentaires spécifiques de l’État affectés aux différents programmes d'application dans les domaines de l'enseignement, de la formation, des médias et des autres services publics. Elle peut être intégrée au contrat de projets et compléter les conventions en cours. » Une bonne partie des corrections de la FELCO consistent d’ailleurs à passer de cette formulation optionnelle à des formes assertives…

            Ensuite, ce texte entérine la tendance lourde actuelle consistant à décharger l’État de ses responsabilités : une haute autorité interministérielle des langues régionales était prévue dans les projets antérieurs et disparaît complètement. Il reviendrait donc aux collectivités locales, sans aucune coordination nationale, d’engager ou non des actions. En conclusion, la FELCO exprime sa plus grande crainte « d’un désengagement brutal de l’État pour ne pas dire d’un abandon de ses responsabilités sous le prétexte d’une régionalisation voire d’une privatisation qui dans les conditions actuelles se ferait sans aucune véritable garantie d’amélioration de la transmission de nos langues dans leurs territoires mais au contraire avec le risque réel de disparition de l’enseignement de nos langues dans des secteurs voire des régions entières ».

 

analyse de l’analyse de la FELCO

            Ces craintes sont certes justifiées ; les critiques et les remarques de la FELCO sont sans aucun doute judicieuses dans la conjoncture actuelle et la France étant ce qu’elle est, c’est-à-dire un pays ultra centraliste où les régions possèdent de fait une marge de manœuvre et une autonomie effective des plus réduites (les satisfécits de droite et surtout de gauche sur la décentralisation à la françaises ne résistent pas un seul instant à l’épreuve d’un comparatisme européen), en matière de culture, d’éducation et bien sûr d’abord de financements publics.

            Mais c’est aussi là une limite, à mon sens, des analyses proposées par cette associations d’enseignants, partie prenante de la FLAREP (Fédération pour les Langues Régionales dans l'enseignement public). Il cherche à défendre au mieux, et c’est tout à son honneur, les langues régionales dans le cadre d’un État fort, centralisé, omnipotent et omniprésent dans la vie des citoyens. Mais ainsi la FELCO est amenée à reprocher à l’État de renoncer à ses prérogatives, tout en lui reprochant en même temps de transférer les dépenses aux régions sans leur transférer de « vrais pouvoirs ». C’est là à la fois exiger de l’État qu’il exerce ses pouvoirs régaliens en matière d’enseignement et de culture et, contradictoirement, l’accuser de ne pas s’en dessaisir. J’avoue bien volontiers n’être guère compétent en la matière, mais il me semble paradoxal d’attendre de l’État français jacobin, avec son organisation du territoire rigoureusement centralisée et son monopole de tous les pouvoirs, qu’il dispense une réelle démocratie culturelle et linguistique au niveau local.

            Il me semble néanmoins que nous ne saurions échapper à cette contradiction de la FELCO, dès lors que nous revendiquons la reconnaissance de nos droits linguistiques dans une perspective réformiste (ce qui est mon cas) : nous attendons en fait d’un État nation qui ne cesse d’éprouver sa force et son identité propre dans la négation des droits linguistiques et culturels minoritaires (et d’abord dans la négation du fait même minoritaire), qu’il reconnaisse ceux-ci et leur confère une légalité Autrement dit, nous attendons de lui l’impossible.

            Je ne dis pas cela pour justifier le désengagement ou appeler à une quelconque radicalisation révolutionnaire des mouvements culturels minoritaires. Il faudrait pour cela qu’ils deviennent de véritables mouvements sociaux, ou que les mouvement sociaux existants soient profondément imprégnés de revendications allant dans le sens d’une véritable démocratie culturelle ; ce qui est partiellement le cas du mouvement actuel des « Indignés », mais n’est pas cependant, ou pas encore, révolutionnaire. Cependant, il me semble très important d’avoir conscience de cette contradiction, afin de pouvoir travailler à la dépasser dans l’action en faveur de la démocratie effective. Il faudrait, il faudra, sans aucun doute, développer et approfondir ces bribes de réflexion.

 

Bilan malhonnête et prospective menaçante

            Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que l’État, désormais, ne veut plus prendre en charge une politique en faveur des langues régionales et surtout ne souhaite plus engager – ou le moins possible – de moyens financiers dans ce domaine (c’est le leitmotiv du rapport Mélo et de toutes les interventions hostiles à la proposition Navarro). L’État, cette fois, est bien décidé à se décharger entièrement sur les régions et les collectivités sans octroyer de fonds. C’est la raison pour laquelle le gouvernement ne veut pas de loi et fera tout pour qu’il n’y en ait pas, de même que l’on n’a jamais été aussi loin d’une ratification de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ; l’antienne désormais inlassablement reprise affirmant que la mention des langues régionales comme patrimoine national dans la Constitution en 2008 est amplement suffisante. Celle-ci est pourtant purement déclarative et n’implique aucune espèce d’action concrète.

            Les craintes que nous étions nombreux à formuler alors sont donc entièrement confirmées. Je me permets de renvoyer à ce propos aux réflexions que m’avaient inspirées le vote d’une mention patrimoniale des langues régionales à l’article 2 de la Constitution (Régions et patrimoine : les langues minorisées dans la constitution), puis la bruyante contestation de ce vote par le Sénat (Langues « régionales » : le sursaut républicain !), qui avait ensuite conduit à un compromis lors du vote de la révision constitutionnelle rejetant la mention à l’article 75 -1 dans la partie concernant les collectivités territoriales (on pourra retrouver ici à ce propos la réaction prémonitoire du sénateur François Marc, qui n’était d’ailleurs pas isolée).

            Cependant, rappelons-nous tout de même que le discours du gouvernement, à l’époque, sous la même présidence, pour appuyer l’introduction de la mention, consistait à affirmer par la bouche de la ministre Christine Albanel que celle-ci était nécessaire afin que la loi de tutelle alors en préparation ne soit pas déclarée inconstitutionnelle.

            Eh bien tout est changé maintenant ! La loi est estimée inutile et malvenue, et Colette Mélo dans son rapport, puis le ministre Luc Chatel son intervention au Sénat ne se firent pas faute de faire peser sur la proposition Navarro, pourtant très édulcorée, des menaces répétées d’inconstitutionnalité (au motif, en particulier, qu’elle tendrait à donner des droits spécifiques à des groupes de citoyens – sur cet argument récurrent, voir infra).

            C’est là qu’éclate une énorme contradiction, qui crève véritablement les yeux, entre le bilan et les prospectives, qui contredisent l’affirmation formelle d’une reconduction des actions engagées dans la programmation.

            La loi est inutile parce que l’action gouvernementale et institutionnelle en faveur des langues régionales est déjà optimale ! c’est ce que déclare le rapport Mélo et répète après lui le ministre (il est difficile de savoir qui a copié qui, car le rapport lui-même a tout l’air d’avoir été dicté par le ministère !). Évidemment, pour les acteurs que nous sommes, cela est tout à fait effarant : ainsi lorsqu’on nous explique que l’enseignement des langues régionales est en pleine expansion et sa programmation ascendante, grâce à des CAPES dont l’existence même est sérieusement menacée (il était initialement prévu que le concours soit fermé cette année), ou bien quand on nous affirme en substance que les médias publics sont déjà saturés d’émissions en langues régionales… Il n’y a qu’à voir autour de nous, en Limousin, où nous n’avons pratiquement plus aucune offre scolaire et sommes confrontés au vide absolu sur les médias. Avec cette langue de bois politico-technocratique, nous ne sommes pas dans l’exagération (avec chiffres et pourcentages qui pourtant trahissent la misère infinie de la situation), mais dans le pur et simple déni de réalité.

            Quelques sénateurs se sont d’ailleurs insurgés, dans le débat qui a suivi la présentation du rapport Mélo, contre l’exaspérant « tableau idyllique », la « réponse caricaturale », la « régression » manifeste et ont rappelé que « nos langues régionales […] sont en train de mourir » (Claude Bérit-Débat, PS, Dordogne), que le « patrimoine immatériel que sont les langues régionales survit à peine » (Maryvonne Blondin, PS, Finistère), l’absence de toute « formation des formateurs » pour certaines langues (Marie-Christine Blandin, Europe écologie, Nord-Pas-de-Calais, en l’occurrence elle évoqua le flamand occidental et le picard), le fait incontestable que les initiatives en matière d’éducation dépendent uniquement du zèle des recteurs, etc. etc.

            Mais surtout, ce qui est tout de même d’un cynisme remarquable, après s’être auto-félicité des avancées remarquables et du bilan magnifique des politiques linguistiques engagées par le gouvernement, celui-ci déclare en fait qu’il est bien décidé à se débarrasser du dossier, en le remettant entre les mains des régions, sans concertation et sans aide aucune (je l’ai dit plus haut : le message martelé, pour que tout le monde comprenne bien, est en substance le suivant : « nous n’avons plus d’argent pour ces choses là ». Les cursus d’enseignement, les associations, les festivals sont avertis...

            Ainsi déclare-t-on à la fois que l’on n’a cessé de développer une action efficace, et fait-on entendre en sourdine que l’on en déjà trop fait, et que le but que l’on se fixe désormais est de se décharger entièrement du fardeau sur les régions. Cela est valable pour tous les secteurs, a commencer par celui de l’enseignement. La FELCO n’a pas manqué de relever ce qui ressort du compte rendu d’une audience de l’APVL (Association des professeurs de langues vivantes) au ministère de l’Éducation nationale, le 18 mai dernier. Selon Christophe Kerrero (Conseiller chargé des affaires pédagogiques et de l’égalité des chances) et Raphaël Muller (Conseiller diplomatique chargé de la culture et de la mémoire [sic !]) : « l’enseignement des langues régionales relèvent de la spécificité du territoire et non seulement il est très difficile mais il serait peu sage d’avoir un discours national sur la question des langues régionales ». Cela est nouveau et quelque peu étonnant, car il n’y a pourtant de discours autorisé, en France, sur la question des langues régionales (je veux dire, de discours politique légitime susceptible d’avoir une incidence juridique), que national. Il n’y pas si longtemps encore, en 1998, le constitutionnaliste Guy Carcassonne soutenait même que les langues régionales n’appartenaient ni aux régions, ni aux groupes de locuteurs mais au « patrimoine culturel indivis de la France ».

 

Une contradiction constitutionnelle

            En fait, la justification du désengagement et de la dévolution aux régions, laquelle exclut de fait une législation (puisqu’en France on ne saurait bien sûr avoir de lois régionales, comme certains de nos voisins en ont), est toute trouvée. Elle est, oui, inscrite dans la Constitution elle-même. C’est là qu’apparaît le piège en vérité assez terrible de l’inscription de la mention patrimoniale des langues régionales dans l’art. 75-1, qui en effet contient en même temps une reconnaissance nationale formelle et leur relégation aux collectivités territoriales. C’est-à-dire, en régime français, leur condamnation à une absence de législation. Voici ce que dit, en toutes lettres Colette Mélo dans son rapport : « la préservation du patrimoine des langues et cultures régionales est une responsabilité incombant prioritairement aux collectivités où elles sont en usage, ainsi que l’indique l’inscription des langues régionales au sein du titre de la Constitution consacré aux collectivités territoriales » (p. 9-10).

            Ainsi Colette Mélo, fidèle serviteur et en fait voix des choix gouvernementaux, tire-t-elle tout le profit possible de ce qui est bien d’abord une contradiction dans la Constitution elle-même : il y est affirmé que les langues régionales sont un patrimoine national (la formule exacte est : « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France »), mais relevant de fait des collectivités territoriales, puisque c’est dans cette partie que l’on a choisi de faire figurer l’article. Cette contradiction est en voie d’être tranchée par le pur et simple abandon du patrimoine national aux régions. Or, et j’en reviens à la question suscitée par les analyses de la FELCO, en contexte français, cela veut dire condamner ceux qui œuvrent pour ces langues à une absence de soutien légal et institutionnel d’État, sans les soustraire pour autant, bien entendu, à la menace constante de sanctions légales. Car il existe tout un arsenal juridique susceptible de servir à réprimer l’usage public des langues régionales sous toutes ses formes possibles.

            Alors oui, Maryvonne Blondin, peut-elle dire, avec beaucoup d’autres, que l’article 75-1 est « purement décoratif », et je crois que l’on peut affirmer aujourd’hui qu’il a été largement accepté pour cette raison même : de n’être que décoratif, exactement comme le sont tous les éloges, d’une fausseté et hypocrisie consommées, que la rhétorique politique officielle adresse aux langues régionales et que n’ont pas manqué de prodiguer le rapporteur, le ministre et une bonne partie de ceux qui ont contesté devant le Sénat l’opportunité de l’adoption d’une loi.

 

Unicité et diversité : la quadrature du cercle

            Du même coup, en résolvant la contradiction du national/régional par une reconnaissance nationale formelle, purement décorative, des langues historiques de France et leur rejet de fait dans les collectivités territoriales (l’État se réservant bien sûr d’intervenir négativement par la voie légale), se trouve ainsi sinon résolue, du moins étouffée, la contradiction majeure, doctrinale et idéologique, au cœur des débats récents comme de tous les précédents sur la question, entre « unicité » de la langue française et « diversité linguistique » patrimoniale.

            N’y allons pas par quatre chemins. Ces deux principes, invoqués dans la plupart des discours pour ou contre la loi, sont clairement antinomiques ; tant que le premier n’est pas mis en question, le second est exclu de fait. Ou alors, il faudrait inventer quelque chose comme l’équivalent de la théologie de la trinité des chrétiens, qui permet de penser un seul Dieu en trois personnes, quelque chose comme l’unicité par la diversité. Mais visiblement aucun de nos tribuns, qui soutiennent bien une doctrine théologique du monolinguisme, comme le dit opportunément la FELCO dans sa critique du rapport Mélo, n’en est capable ! Ils se contentent tous de juxtaposer les deux principes dans un discours lénifiant et proprement inconsistant du point de vue des exigences de la logique la plus élémentaire.

            A titre d’exemple, l’intervention de Luc Chatel, le 30 juin dernier : les langues régionales, a pompeusement déclaré le ministre, « ont donc toute leur place dans notre République, une République ouverte et généreuse qui sait s'enrichir de sa diversité, sans jamais oublier d'affirmer son unité ».

            Mais il revient à Colette Mélo d’avoir poussé le plus loin la juxtaposition oxymorique : « Nous avons tous à cœur de préserver l’unicité de la langue française mais aussi l’existence des langues régionales » (je souligne). Cela veut dire que la langue française doit demeurer la seule et unique langue reconnue de la république, à l’exclusion de toutes les autres, mais aussi qu’il faut concéder l’existence des autres, en tant que langue exclues.

            L’unique solution envisageable, au niveau politique et juridique, consiste à marquer l’opposition la plus grande possible entre le français (je reprends les propos mêmes du rapporteur) « langue nationale commune, langue de la vie publique et de la République » et les langues régionales, « langues à vocation régionale et largement privée ». Les langues « régionales » ont des « vocations régionales »... C’est une plate évidence, une tautologie, dès lors qu’elles ont été définies et qu’on les nomme justement « régionales » (excluant ainsi les langues non-territorialisées, qui n’ont même pas vocation à l’existence, notons-le au passage). Les mots ne sont bien sûr pas innocents et ce nom imposé de « langue régionale », pèse de tout son poids, particulièrement en contexte français, où la reconnaissance d’une quelconque autonomie politique et culturelle de la région est exclue par principe (voir ma réflexion à ce sujet : Nommer les langues minorées : l’exception française). La notion de « vocation », elle aussi est intéressante : certaines langues ont « vocation » nationale, d’autres régionale et privée, ce qui laisse entendre qu’il s’agit là de qualités qu’il leur seraient propres et naturelles, ce que dément bien sûr toute approche linguistique de la question. Cela est la même chose que de dire que les femmes ont « vocation » à rester au foyer, ou que les pauvres ont « vocation » à travailler pour les autres. On s’étonnera enfin de l’expression pour le moins vague de : « largement privée », qui témoigne seulement de l’embarras et de l’inconséquence qu’il y a à affirmer que l’usage d’une langue puisse être « privé » et seulement « privé », alors que chacun sait que sa disparation de tout lieu public (rue, marché, etc.) est la marque de sa fin proche.

 

Haro sur les patois

            Au fond, il faut reconnaître que les plus cohérents (idéologiquement parlant) sont ceux qui, très logiquement, poursuivent le travail d’éradication entamé par l’abbé Grégoire, sous la forme soft qui consiste en fait à laisser doucement mourir les « patois » en les privant de toute forme de soutien (c’est l’opinion de Navarro exprimée à l’issue du débat dans la Setmana, n° 82, du 08/07 au 14/07 2011), au motif que l’unité et l’indivisibilité de la République excluent la pratique publique de toute autre langue sur le sol de la nation.

            Cette position intégriste, qui semblait en recul, s’est fortement exprimée lors du débat en commission culture et était aussi présente dans la discussion du 30 juin. Ainsi, lorsque Jean-François Humbert (UMP, Doubs) a affirmé en commission que la proposition de loi était contraire à l’unité et à l’indivisibilité républicaine, ajoutant immédiatement : « nous avons une langue magnifique, quel dommage de lui porter atteinte ! ». Le simple fait de protéger les langues régionales est une « atteinte » au français…

            C’est aussi la position d’Ivan Renar. (CRC-SPG, Nord), qui s’était déjà illustré dans le débat du 18 juin 2008. Pour lui il faut rejeter la proposition de loi, parce que tous les efforts doivent être consacrés au français : Il faut […] vivifier l’enseignement du français, facteur d’intégration des nouveaux arrivants. Le français est cette superbe langue des Lumières qui a fait la France.. ». Le français a fait la France sans et contre les « patois » ; entamer une action en faveur de ces derniers, revient à attaquer le français, que dis-je, à s’en prendre à la France ! Au passage, Renar, qui ne connaît manifestement rien au dossier, s’en prend à l’enseignement par immersion, en produisant un argument absolument ridicule : « comment, dit-il, un Brestois qui aurait appris la physique en breton pourrait-il travailler à Strasbourg ? ». Quelle ineptie en effet et, disons le, quelle idiotie, alors qu’évidemment la chose se passe tous les jours avec les élèves sortis de Diwan (mais aussi de Calandreta, Iskatola, etc.), dont on sait que les compétences en français sont égales, sinon supérieures, à ceux des élèves monolingues (et qui évidemment obtiennent leurs diplômes et leurs concours pour enseigner la physique, en français !).

            L’une des stratégies adoptées pour discréditer l’idée même que l’on pourrait reconnaître et aider les langues régionales, consiste à s’obstiner à les appeler « patois ». Cela est de bonne guerre, mais j’avais cru déceler, lors de la séance mémorable au Sénat en 2008, que l’usage de ce vocable par les élus devenait délicat et n’était plus guère de mise. Les deux dernières discussions du 22 et du 30 ont signé un grand retour de l’emploi dépréciatif du terme (j’ai relevé au moins 7 occurrences du terme allant dans ce sens).

            Ainsi Catherine Morin-Desailly (UMP, Seine Maritime, mais aussi conseillère générale de la Haute-Normandie), qui se réjouit de ce que personne, affirme-t-elle, ne s’est encore plaint d’un déficit d’enseignement du cauchois dans sa région (voir pourtant l’étude de Thierry Bulot, et un petit sondage sur le forum du boutmenteux à Fécamps), s’insurge de l’idée que l’on puisse considérer « un patois » qui ne peut être utilisé que « très localement », comme des langues vivantes au même titre que les grandes langues étrangères, ce qui notons bien lui vaut des « marques d’approbations » dans les travées de son groupe politiques et du RDSE.

            Jean-Claude Carle (UMP, Haute-Savoie), pour sa part, a ironisé sur le fiasco qu’aurait été une présentation d’Annecy à la candidature aux jeux Olympiques en « patois savoyard » (on a vu par contre les miracles accomplis par l’excellente présentation en anglais !), affirmant au passage que des études montrent (lesquelles ?) que « l’apprentissage des langues régionales, y compris en option, n’améliore pas les résultats scolaires ». Ainsi l’idée selon laquelle, il est absurde d’enseigner les « patois » à l’heure où le niveau de français n’est pas satisfaisant, c’est-à-dire l’idée fausse, mille fois réfutées, suivant laquelle l’apprentissage de tout autre langue se fait au détriment de la maîtrise du français, continue ainsi d’être colportée par nos élus.

            Enfin Jean-Pierre Plancade (RDSE, Haute-Garonne) a, quant à lui, défendu l’idée tout aussi neuve selon laquelle l’enseignement du « patois » (en occitan dans le texte, car, j’y reviendrai, ce sénateur est occitanophone – la graphie est celle, toujours calamiteuse, des greffiers du Sénat) est marque de régression et de communautarisme, se disant par contre fier d’avoir fait apprendre l’anglais à ses enfants et le chinois à ses petits enfants (toujours donc la même opposition et l’idée ridicule d’une incompatibilité naturelle entre les patois et les « grandes » langues)

            Au-delà, ou plutôt en deçà de l’ignorance et de la bêtise, réside la conviction que toucher au dogme du monolinguisme revient à mettre en cause la nation française jusqu’à la racine. De ce dogme en effet dérive l’affirmation répétée longuement par Colette Mélo, puis par Luc Chatel, que reconnaître des droits linguistiques (ce qu’une loi, quelle qu’elle soit ne manquerait pas en effet de faire) reviendrait à légiférer pour des catégories spécifiques de citoyens au détriment de l’unité de la République et de l’égalité de tous les citoyens devant la loi. Cela est évidemment faux, car c’est tous les citoyens qui sont potentiellement concernés par les droits linguistiques et culturels, et non certains d’entre eux au détriment des autres, même si, évidemment, les premiers concernés sont les groupes actuels de locuteurs.

            Comme le fait très justement remarquer l’auteur (ou les auteurs ?) de la critique du rapport Mélo publiée au nom de la FELCO, « si l'on mène ce raisonnement jusqu'au bout, c'est l'ensemble des associations, partis, syndicats etc. qui doivent être déclarés inconstitutionnels, dans la mesure où leur objet vise par définition à la défense d'intérêts particuliers, voire antagonistes, dans le cas des partis ou des syndicats » ; de sorte qu’il est « étrange que ce dogme ne soit brandi que quand il est question des langues régionales ».

            Mais c’est que justement que l’unicité de la langue est considérée en France comme condition et garante de l’unité nationale, elle est le socle dur sur lequel peut germer la diversité des opinions. Cela est évidemment faux et met en cause l’idée même de nation fondée sur le consentement des citoyens, au profit d’une définition reposant sur les critères ethniques que sont la langue et la culture (car la langue unique est, dans cette idéologie de l’un, ce qui permet de partager la même culture). De fait, cette idée ethnique de la nation est devenue aujourd’hui le paradigme dominant, qui fait le lit de toutes les dérives souverainistes et nationalistes de gauche comme de droite. Et c’est nous, qui défendons la pluralité et la diversité, qui sommes taxés d’ethnicistes et de communautaristes !

 

La figure du bilingue renégat

            Parmi les opposants farouches des « langues régionales » (formulation qui implique la reconnaissance d’une valeur linguistique et culturelle des idiomes considérés), il se trouve – ce n’est pas un phénomène nouveau –, des élus qui se disent très fiers de parler « patois » et même, parfois, de montrer leurs compétences.

            C’est sur cette figure que je voudrais terminer, car elle présente un cas clinique de diglossie repentante du plus grand intérêt pour la sociolinguistique.

            Lors d’un débat à l’Assemblée nationale, en novembre 2002, alors qu’il était déjà question d’amender l’article 1 de la Constitution pour ajouter à l’affirmation de l’unicité républicaine de la langue française une mention aux langues régionales (voir Patois bourbonnais, bourguignon et verlan : le traitement des langues minoritaires à l’Assemblée nationale), Jacques Myard (UMP, né à Lyon), hostile à tout amendement, s’était venté d’avoir parlé « patois » en sa jeunesse, et René André, sur les mêmes positions, avait apostrophé l’hémicycle en breton : « O Breiz ma bro, Bro goz mazadou ! ».

            En 2008, au Sénat, contre le projet d’amendement voté par l’Assemblée (voir, sur ce blog Langues « régionales » : le sursaut républicain !), Adrien Gouteyron (UMP, Haute-Loire), se ventait de n’être pas fier (voilà le paradoxe qu’il s’agit de saisir) de parler l’auvergnat et François Fortassin (RDSE, Hautes-Pyrénées), se souvenait avoir enseigné le gascon, « langue merveilleuse » (évidemment ces gens là ne connaissent pas l’occitan), ajoutant néanmoins que l’unicité constitutionnelle du français était chose sacrée.

            Cette fois, il faut signaler Jean-François Humbert (UMP, Doubs), déclarant ironiquement qu’il aurait pu prononcer sa diatribe contre la proposition de loi (un « texte dangereux ») « en franc-comtois », et surtout l’inénarrable Jean-Pierre Plancade (voir supra), sans lequel on aurait pas entendu cette année d’occitan au Sénat. « Podi parlar en patès » (« je peux parler patois », je corrige la graphie, catastrophique, souvent inintelligible, comme chaque fois dans les comptes-rendus de séances parlementaires, ce qui est assez révélateur, me semble-t-il) dit-il devant la commission culture et lors de la discussion, il commença ainsi : « Monsur lo president, monsur lo ministre, madama la reportaira, cars collegas, me fa plaser de parlar la lenga de mon enfança, mas coma gaireben digus compren vau far la revirada sul pic » : « Monsieur le président, monsieur le ministre, madame le rapporteur, mes chers collègues, cela me fait plaisir de parler la langue de mon enfance mais, comme personne ne comprend, je vais vous traduire tout de suite ce que j'ai dit. ».

            Plancade possède indéniablement une véritable compétence en languedocien : à Bernadette Bourzai (socialiste, Corrèze) qui, soit dit en passant, soutenait le projet de loi, s’interrogeant sur la manière dont on pourrait traduire en occitan le mot de « patchwork », en avouant mal connaître la langue (et en citant le dictionnaire Lavalade, qu’on se le dise !), il propose mesclat ou, beaucoup mieux « barreja » (je pense qu'il s'agit du nom commun cette fois = mescladissa, forra-borra), ce qui n’est pas mal du tout.

            La position de Plancade est par ailleurs totalement incohérente, puisque le même homme prétend défendre l’enseignement de la langue, tout en disant qu’il est inutile et même dommageable de le faire, car cela ne saurait qu’être au détriment du français. En outre, à l’heure de la mondialisation et au nom de la paix entre les peuples, il est beaucoup plus judicieux d’apprendre l’anglais ou le chinois (comme si, évidemment, l’un empêchait l’autre !). En tout cas, Plancade se dit farouchement hostile au projet de loi, qui est pour lui une « régression » et l’expression d’un « patriotisme de terroir » (pourtant le mot de terroir n’apparaît jamais dans la proposition de loi). Il en fait une affaire personnelle, car tout cela il l’a souffert dans sa chair et dans son esprit : à l’école on lui a interdit, dit-il, de parler patois (mis au piquet pour avoir nommé en oc les objets dessinés au tableau), et il s’en est fait une raison, ou plutôt il a bien vite reconnu que l’on avait raison de le lui interdire, et lui-même s’emploie de toute son autorité à en dissuader ses enfants et petits enfants ; et voilà que si une telle loi passait, ajoute-t-il, il lui faudrait « réapprendre l’occitan » ! Mais, en même temps, il se déclare un partisan inconditionnel du trésor inestimable que représente ce « patrimoine immatériel ». Au-delà des mots creux, le pire est qu’il paraît sincère.

            Le discours on le voit, ne brille pas par sa clarté ; le sénateur de Haute-Garonne dit une chose et son contraire. En tout cas, il est fier comme Artaban de pouvoir en remontrer à tout ceux qui défendent les langues régionales sans les parler, comme son « ami » Jean-Michel Baylet, qu’il dit prêt à voter en faveur du projet de loi Navarro et auquel il lance : « Quora parlaras la lenga nòstra ? Autrement dit, en français : « Jean-Michel, quand parleras-tu notre langue ? ».

            Personne, étrangement, n’a relevé ce tissu d’incohérences. En fait, il a sa raison d’être ; il est la personnification même de la quadrature du cercle dont je parlais plus haut. Plancade aime sa langue, son « patois » ; il l’exalte et l’impose même en des lieux où il dit lui même qu’il n’a rien à faire, dans les temples de la langue unique de la République. Pourtant, il ne peut s’empêcher de commettre le sacrilège, sous le mode parodique, disant en substance, avec un grand éclat de rire et une bonne dose d’autosatisfaction, « voyez, mes chers collègues, à quoi cela pourrait ressembler, si chacun parlait en son patois » : « zo vesètz » !

            Voilà en tout cas une raison de plus pour exiger une loi de tutelle pour les langues régionales, qui leur assurerait, pour commencer, un minimum de reconnaissance à la fois intellectuelle et politique, et éviterait à Plancade ces discours et ce comportement effarants, qui finissent par faire douter de sa santé mentale. Certains prétendent que le bilinguisme contrarié peut rendre fou. C’est même devenu un thème à la mode, aujourd’hui où toute revendication sociale, politique et même culturelle doit se donner une caution psycho-médicale pur être crédible. Alors, oui, une loi, une loi vite, ou nous finirons tous comme Plancade !

Jean-Pierre Cavaillé

patimoni de l'umanitat

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10 juillet 2011

Maudita siá la guerra. Roland Berland, Los Jorns Telhoù

 

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Maudita siá la guerra. Roland Berland, Los Jorns Telhoù

 

Roland Berland, Los Jorns Telhòu (Les jours Tilleul), Limòtges, La Clau Lemosina, 1996. Se pòt totjorn crompar a la Libraria occitana de Limòtges.

 

            Los jorns dau telhòu – nosautres disèm del tilhòl o del telh –, son passats lèu lèu. Dempuèi qualquas annadas, cada còp que l’arbre davant l’ostal se florís, que ven una « bola de lumiera », que l’air s’emplís del caud perfum de la flor del telh, dins lo bronzinadís de las abelhas, me remembri lo roman de Roland Berland, e me tòrna l’enveja de vos en parlar.

            Los Jorns Telhoù es d’aquels libres que foguèssen escrits en francés, segurament se’n parlariá, perque sens cap de dobte es una obra fòrta e bèla. Publicar en occitan, es mai que mai se condamnar a la malediccion del silenci. Existís, òc, una mena de passa paraula dins lo (pichon) mitan dels legeires de literatura occitana ; mas se trapa ben pauc de causas escritas, en defòra de qualques rares trabalhs universitaris, que demoran mai que mai dins las bibliotècas (memòris de mestrèsa, de doctorat, etc.). Es a dire que manca, coma l’ai deja dit e coma zo tornarai dire, una critica occitana. Es per aquò que parlar d’una obra pareguda en 1996 es quasiment coma recensir un libre novel. Ai picat sus Google : tenètz vos plan, ai pas trobada una sola ocurréncia del quite titre !

            Dins son Abans dire, Berland ditz qu’escriu en occitan lemosin per « mostrar qu’aquesta lenga, mai que mai orala, es capabla de portar quicòm mai que de nhòrlas, de balhar d’emocions en partiment . Per pròbar qu’aquesta lenga es una lenga sens cap de restriccion, per mostrar qu’es pas indigna ». Aquò pr’aquò, zo ditz en francés ; e aquò evidentament sembla dire que se la lenga pòt comunicar las emocions, es mai recàpia a exprimir d’idèas, presentar d’analisis e de refleccions. Es aital que lo monde que trabalhan a bolegar l’òrdre diglossic, de còps que i a, lo tòrnan afortir en escrivant…

            « Jorns telhòu » es un biais de dire d’un dròlle pichon, es una scèna d’enfància, quora los vesins venián amassar las flors del telh dins l’encantament de la debuta de l’estiu, un d’aquels jorns fugidisses de l’espelida, dins aquel vilatge del Nòrd Lemosin que se ditz Viala-Bassa. Lo dròlle se sonava Charle, o Tià de son chafre d’enfant, un pauc tròp coat per sa maire que l’aviá agut tard. Ela l’apelava son « eschauton » (escauton en lengadocian), qu’es en primièr un pichon cabdèl, o escaut de lana, mas tanben un nenon coconat. Aital li parlava, dins una malautia de mainatge : « Ma senzilha, mon reibeneit… […] Tot aura, te farai ’n autre bon telhoù. Es-quò pas qu’es bon, lo telhòu de ta mair. Mon pitit chaton qu’a tant ’gut de feure… ».

            Aquel dròlle, qu’era totjorn dins los cotilhons de sa maire, quauquas annadas aprèp, coma de milierats d’autres, tombèt dins l’infern, la cachavièlha de la guerra de 14, lo chaple sens fin dels fils de lors maires. « Aura, era preisonier de la guerra, de la paur, de la mòrt que se vesia pertot e que lo guelhava, se, Charle Vernahaudon. Quò lo tenia dins la gòrja e dins lo ventre. Sentia que sa vita se ’nava ’chabar coma ’l’avia ’chabat per tant de quilhs qu’eu avia vuts tombar, se trainar, sufrir o ben aver l’aer de duermir. La ’chabaria dins la prupchena ataca, dins la bruslason de ’na bala o la granda bufada de l’òbus que venia, o que vendria tot aura, deman, o pus tard, mas sigurament, perque quela guerra era ben partida per pas aver de fin. E la soa fin, eu la sentia se ’prueimar. I avia pas d’annadas a venir ; per se coma per quasi tots los autres. Ren, renmas jusc’a la mòrt daus jorns de sufrença, beleu qualquas semmanas, au mielhs quaques mes ? ».

            Aquesta citacion de la debuta del roman, benlèu un pauc longuèta, me sembla balhar una plan bona idea de l’estile mestrejat e contengut de Berland, a la nautor de l’òrre negror del temps. Lo Charle es afectat, amb los autres soldats del nòrd Lemosin, al 138en regiment d’infanteria de Manhac-Lavau e Belac; aital se seguís aqueste regiment lo long de son camin de guerra, de nafraduras e de mòrt, via crucix dels peluts lemosins (de veire lo site consacrat al 138 dins la granda guerra). Coma, per exemple, la presa del fòrt de Pompelle en setembre de la primièra annada : « Lo 138 prenguet lo fòrt e lo tenguet. Per dire lo vrai, la meitat dau 138 tenguet lo fòrt. La meitat, renmas la meitat. La MEITAT ! L’autra meitat, l’autra meitat… A, misera… Puratz, femnas ! ».

            Aquels soldats, evidentament, parlavan mai que mai la lenga lemosina entre eles, e Berland es plan brave a rendre aquels escambis de la vida vidanta dins las trencadas, marcats per l’amistat d’aqueles que lor cal veser amassa la mòrt en facia, mas tanben trebolats per fòrça garolhas. Aital quora se balhan entre elis de « tap de merda » e de « Paubre pitit tròç de cul de pola ! »… O encara, quora un amic remonta lo Charle accusat de coardisa en li disent : « Fau pas t’esnidar. Som tots coma te : balharian ben lo verd mai lo sec per pas esser aquí. E per çò qu’es de frolhar dins las malinas quand fau l’i nar, i a pas que te, n’i a d’autres, pòdes me creire, e beucòp ! ».

            Mas benlèu, la fòrça d’aquel roman sus l’escandal absolut d’aquela guerra que sangnèt a blanc la joventut de dos païses, es de convidar lo legeire a s’identificar, non pas a un eròi trompa-la-mòrt, ni mai exactament a un tipe coma los autres, mas a un feble. Ofegat per l’amor de la maire, patiràs a l’escòla (li balhèron lo chafre de « Tisana ») ont èra pas un lum (lo regent jutgèt que « lo dròlle era tròp béstia per ’nar au certificat »), venguèt un òme flac, coard, clafit de frustacions e de ressentiments, e donca capable de çò pieger, mas pr’aquò uman, sensible, que coava dins son còr un amor d’enfància maluros. Aquel amor perdut e lo sòrt d’aquela dròlla, la « Delin », que n’aimava un autre, lo rival solar de Charle un sòrt signat el tanben per la guerra qu’estalvièt pas digus son lo fogal de l’istòria que, luènh de la romança a l’aiga de ròsa, pren quicòm coma una valor alegorica, tot en demoran fòrça realista, perque exala tota la tristessa e l’infinita desesperança d’aquelas vidas esquissadas condamnadas al dòl e a l’amarum.

            Tota la narracion, fòrça dinamica, es finament adobada dins un vai e veni entre lo temps de la guerra e lo de l’enfància e de la joventut, e monta en poténcia dramatica, dusca a de situacions quasiment insostenablas, al mitan de la guerra, dins la sang e la fanga, coma dins aquela vida estranha del soldat en permission, del soldat viu, que pòrta amb el las relicas, la preséncia e lo repròchi dels mòrts : « Tot lo temps de sa permission, descubriguet quantben lo païs era pus lo mesma. Un païs de mainatges, de femnas e de vielhs, un païs sens fòrça, sens òmes jòunes, que portava desjà tant de dòus… Un païs que la guerra sannhava. Un pais que prenia la guerra coma un grand malur sens veire que qu’era daus òmes que la fasian far a d’autres òmes, la prenian coma prenian l’auratge, la greula, la malautia, totas chausas contre las quaus um pòt ren, n’es mas beleu prejar ». Aquò benlèu es pas tant verai qu’aquò : perque, fin finala, sabian plan, totis, femnas, vielhs e dròlles, qu’aquesta situacion èra pas la de la catastròfa naturala, de l’auratge o de la gelada. Mormolhavan ben de malediccions contra los òmes qu’avian lo poder de mandar los autres al chaple e a la bocharia, mas vertat tanben que sentissian coma una mena de fatalitat l’impòtencia de lor condicion. E puèi, òm escriu pas sus un monument « Maudita siá la pesta », « Maudit siá l’auratge o la grèla » ; de Lemosins, a Genciòus, an plan agut lo coratge d’inscriure, un còp la patz tornada, « Maudita siá la guerra ». Pertot, aquela inscripticon es citada en exemple, e son enjòc politic es encara uèi brutlant, que de prefèctes e d’eligits la voldrián escafar. Aquò tanben es lo messatge universal e l’esperit, prigondament imprimit dins la cultura lemosina, d’aquel libre de Roland Berland que sens cap de dobte se meritariá d’èsser mai conegut e reconegut.

 

Joan Peire Cavalièr

mauditesoitlaguerre

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02 juillet 2011

Muriel Batbie-Castell, nouvelle voix du métro toulousain

 

Batbie

 

 

Muriel Batbie-Castell, nouvelle voix du métro toulousain

 

En début d’année, j’avais rédigé un billet rageur sur la polémique autour de l’occitan dans le métro de Toulouse. Je remarquais, entre autres choses, que tous ceux qu’agaçaient, irritaient, voire scandalisaient la présence d’une voix énonçant les noms des stations en oc, ne disaient pas un mot contre la voix française, voix d’aéroport sans caractère, lisse et aseptisée, à l’image du monde dans lequel on veut nous contraindre à vivre, où tout espace public aurait la même neutralité et serait soumis au même contrôle capillaire que celui de l’aéroport , imposé comme modèle universel.

A nouveau, je suis passé par Toulouse et j’ai pris le métro. J’ai pu constater que, sur le plan auditif, les choses ont entièrement changé. Désormais les stations sont énoncées dans les deux langues par la même voix féminine douce et agréable, avec en français une pointe d’accent toulousain et en oc une diction languedocienne irréprochable. L’ensemble me paraît une réussite incontestable ; cette voix instille une goûte d’humanité dans un espace qui en manque cruellement. En outre, il sera peut-être désormais moins facile de ridiculiser la diction occitane, par le fait même de l’homogénéité de la voix et la continuité d’accent entre les deux langues.

Cette voix n’est, il faut le dire, pas quelconque. Elle est celle de Muriel Batbie-Castell, admirable chanteuse soprano et professeur d’occitan. Dans son activité de chanteuse, en effet, elle me semble représenter parfaitement l’état d’esprit de ceux qui tentent aujourd’hui de transmettre et de faire vivre l’occitan. Elle associe un répertoire ancien, traditionnel et moderne. Dans son dernier CD, Cant a capella, à se procurer toute affaire cessante, elle chante en occitan, mais aussi en catalan, castillan, portugais, italien, breton, yiddish, flamand et latin... excusez du peu ! Mais au fond, c’est bien cela que pressentent les toulousains hostiles à l’occitan dans le métro, derrière ce qu’ils dénoncent comme repli passéiste sur un patrimoine éteint ou artificiel (les deux arguments toujours avancés, qui se contredisent misérablement) : l’avènement de formes culturelles qui leur échappent, qui excèdent la variété franco-française et le nappage globish, qu’il ne serait pas de bon ton de trouver ridicule... Et pourtant, quand j’entends sur les ondes, tous ces groupes français branchouilles qui chantouillent dans un anglais indigent et mal prononcé (voir par exemple l’émission Le RenDez Vous, sur France-Culture, qui s’en est fait une spécialité), j’y trouve bien, moi, de quoi rire... Et d’ailleurs, c’est bien cela aussi, dans une version plus grand public, plus « grande surface », que l’on entend sur les quais des stations du métro de Toulouse en fond sonore.

Tiens, j’aimerais d’ailleurs bien savoir ce qu’écoutent les désœuvrés inscrits sur le groupe face-book réunis autour de la croisade « pour que l’occitane du métro toulousain se taise » ; oui, cela m’intéresserait bien de connaître leur culture musicale et linguistique. Voilà un travail de terrain intéressant que pourrait nous réaliser un (ou une) étudiant en sociologie. Cette enquête d’ailleurs serait susceptible d’infirmer tout ou partie de mes suppositions désobligeantes, et en effet quelques peu suffisantes et élitistes.

J’ai lu d’ailleurs que le groupe en question, ou du moins son chef d’orchestre, Clément Elbaz, ne décolère pas, du moins selon les propos rapportés par La Dépêche : « Pour la nouvelle voix je ne vois pas trop de différence, dit-il. Dans la majorité des stations elle est restée criarde et, de toute façon, le concept reste le même. Les noms propres sont toujours traduits, la langue est toujours imposée, etc... ». Criarde ? La mauvaise foi est ici à son comble, car on pourrait au contraire reprocher à cette voix d’être trop douce, et peut-être insuffisamment audible. Mais, si l'on y réfléchit, la langue qu’elle énonce, dans cette représentation négative, pourrait-elle être autre chose que criarde ? Il est en effet dans sa nature d’être criarde, de faire du bruit, de ne pas faire sens. Il n’y a qu’à lire les mots qui figurent toujours au titre de la description du groupe (qui compte tout de même plus de 1700 membres !) : « quand on prend le métro tous les jours, et qu’on entend trop souvent La rrouséédoo, Malengoo, Esséneuocéai fo ou Jouan Jolès […] on commence à avoir envie de se lever et d’arracher le haut parleur ». J’ai conservé scrupuleusement la graphie… On pourrait certes conseiller à l’auteur de se déboucher les oreilles, car les sons restitués sont bien loin de l’original, mais l’enjeu est ici, évidemment, la dégradation de la langue par sa parodie graphique. En vérité, cet acharnement sur le corps graphique de l’occitan, révèle à mon sens un sentiment de suffisance culturelle assez nauséabond, la reconduction, sous une nouvelle forme et avec une autre cible, du traditionnel mépris social de la langue, et sans doute aussi une peur panique de ne plus contrôler totalement l’espace public, à travers l'exclusif monolinguisme français, agrémenté tout au plus de chansonnettes anglo-américaines (très rarement espagnoles ou italiennes). Que des choses puissent être exprimées, entendues, publiquement, à Toulouse (en France ! Comme me l’ont souvent dit sentencieusement des gens qui ne votent pourtant pas FN), en un idiome autre que celui-là seul qui doit accompagner le bon citoyen français du berceau au tombeau; c’est cela qui est insupportable, et il pourrait tout aussi bien s’agir du corse, du volapuk ou du breton (d’ailleurs, une légende tenace sur le net veut que la première voix occitane du métro ait été celle d’une bretonne !).

La question des noms propres de personnes est d’ailleurs éminemment intéressante, qu’il serait soi-disant non seulement inconvenant et ridicule, mais aussi proprement sacrilège d’occitaniser. Batbie-Castell rappelle qu’il y a, parmi ceux qui désignent des stations, des noms occitans, et elle justifie la prononciation occitane des noms français par le souci d'éviter la redondance[1]. Il est vrai que dans la situation « normale » de diglossie (relation langue dominante, langue dominée), les noms propres, la plupart du temps, restent dans la langue de l’État civil, dans la langue de l’administration. Mais justement, l’intérêt de l’opération métro, et ce qui fait qu’elle provoque le scandale, c’est justement qu'elle travaille à remettre en question le fait même de la diglossie, en instaurant une égalité symbolique entre les deux langues. C’est cette égalité symbolique qui est proprement insupportable pour tant de personnes. Ce que chacun pourtant devrait reconnaître, à cette occasion, c’est qu’en occitanisant des noms français, on ne fait que rendre la monnaie de la pièce au français, qui francise tout les noms propres depuis des siècles ! Et d’ailleurs qui se formalise de la francisation à outrance, dans la prononciation et même parfois dans la graphie, des noms propres d’origine anglaise, italienne ou espagnole ? Mais occitaniser un nom propre est une atteinte à la dignité de celui qui le porte ou l’a porté, c’est en dégrader la mémoire.

Ainsi, un internaute écrit-il sur le site de Tisseòc : « je suis heurté par l’occitanisation forcée de l’état civil des personnes et le timbre de voix n’y changera rien. Un exemple : François Verdier était un résistant français contre l’occupant Nazi et transformer son état civil est une insulte à sa mémoire ». La réponse de Tisseòc est intéressante : le collectif se dit hostile à l’occitanisation des noms propres français (ce qui, bien sûr, peut parfaitement se défendre), mais ajoute : « la Résistance à l’occupant nazi ne justifie pas en soi la francisation ; l’occitan était la langue parlée par bien des maquisards et cette donnée est trop souvent éclipsée par l’Histoire officielle ». On pourrait rétorquer que les maquisards occitanophones seraient bien les premiers étonnés de retrouver leurs noms occitanisés, car dans leur immense majorité ils n’avaient pas de revendications lingusitiques, ni même ne possédaient une véritable conscience linguistique et culturelle occitanes. Cette objection est évidente, mais l’histoire s’écrit au présent et le travail de mémoire aussi, et contrairement à ce que déclare l’internaute cité, qui parle de passéisme et de passé inventé, affirmant que les vieux ne parlaient pas cet occitan là. C’est parce qu’aujourd’hui la question de la langue est devenue importante, au moins pour certains (une minorité peut-être, mais enfin les cultures sont toutes entretissées d’expressions minoritaires), qu’il devient un enjeux mémoriel de rappeler que des milliers (millions ?) de soldats dans les tranchées de la première guerre, tout comme encore de nombreux maquisards et maquisardes durant la seconde guerre parlaient cette langue, contre le refoulement total de cette dimension, en effet, dans l’histoire officielle.

Je ferai, une fois de plus, une comparaison avec la question féministe. Ce n’est pas parce que les femmes, jusqu’à une date récente, n’étaient pas considérées comme des actrices de l’histoire dignes de ce nom et méritant le moindre intérêt, ce n’est pas parce qu’elles mêmes avaient  intégré le plus souvent la domination masculine comme une réalité indépassable, qu’il serait évidemment aujourd’hui illégitime de faire l’histoire des femmes ! Au contraire, il est de la plus grande importance pour leur émancipation, que les femmes se réapproprient une histoire dont elles ont en effet été spoliées. Qu’on le veuille ou non, nous, les locuteurs des langues minorées de France, sommes exactement dans cette situation. Cela ne justifie pas nécessairement l’occitanisation des noms français, mais en effet, prononcer Jaurès à l’occitane, c’est un moyen de rappeler les positions plutôt avancées du grand homme sur la question linguistique. On pourra nous reprocher d’user d’un artifice (ou comme l’internaute toulousain cité ci-dessus, de parler une langue artificielle), mais en la matière, tout est artifice, il n’y a rien de naturel à prononcer certains noms et mots exclusivement en français et d’autres seulement en occitan ; cette pseudo-naturalité est un état de fait diglossique en transformation constante, en l’occurrence par la réduction comme peau de chagrin de la présence de l’occitan, l’effacement des fonctions qui lui étaient reconnues (langue du foirail, des champs, des bistrots, des étables, etc.), et à la fois, par sa promotion, ici ou là, hélas presque toujours symbolique et controversée. On pourrait progresser dans le débat, me semble-t-il, si l’on commençait par reconnaître qu’il n’y pas de « naturalité » des langues, qu’elles sont des faits de culture et comme tels éminemment artificiels, ce qui ne veut pas dire que les locuteurs auraient capacité d’en contrôler et maîtriser comme ils le voudraient l’évolution. Pour répondre à l’accusation récurrente de l’artificialité supposée de la langue que nous parlons, le collectif de Tisseòc fait remarquer, toujours à l’adresse du même internaute, que « toute langue vivante évolue et l’occitan est aujourd’hui dans la situation complexe que connaissent d’autres langues minorisées : de nombreux néo-locuteurs pratiquent un variante dans laquelle on ne reconnaît pas nécessairement celles en usage quelques générations auparavant » ; du reste, fait-il remarquer, l’interlocuteur lui-même avait dit que la langue, par le passé, « n’a pas été ni constante ni uniforme dans sa forme ». Tout à la fois, le collectif souligne que « les annonces sont enregistrées dans un parler cohérent avec la ville, pas dans un parler de synthèse issu de laboratoires de langue, ni dans un occitan Provençal ou Limousin » ; autrement dit, ce n’est pas parce que la langue change, qu’il est bien sûr possible de faire n’importe quoi ; ces changements n’ont de sens que de procéder des états antérieurs de la langue dans son territoire d’usage. De cela, je crois, nous avons une conscience aiguë, même si la difficulté est grande, dans la situation actuelle, caractérisée par la raréfaction des locuteurs et l’effondrement de la transmission, de maintenir la langue dans le meilleur niveau de qualité que nous lui souhaiterions.

         La partie est difficile, d’autant plus qu’aucun territoire, aucune ville dite de province, n’ose en France revendiquer la moindre autonomie culturelle. Toulouse en est un parfait exemple. En la quittant, j’écoutais sur France Culture le Marathon des mots, qui se déroulait comme tous les ans depuis 2004 dans la ville rose. Il fut cette année largement consacré à Milan Kundera, dont on saluait d'abord et avant tout le divin choix du français. Ce que j’entendais puait le parisianisme le plus caricatural ; présentateurs, acteurs-lecteurs, commentateurs, tout ce beau monde, Finkielkraut en tête, nous venait tout droit de la capitale, avant d’y retourner illico. A aucun moment, je n’ai entendu percer la moindre pointe d’accent toulousain, la moindre référence à l'identité culturelle de la ville. Visiblement, tout cet aréopage parlait et agissait comme s'il était réuni dans un studio de la Maison de la Radio dans le 16e arrondissement.

          Je sais pourtant que, dans la programmation (évidemment pas celle que retient la radio nationale), une place est faite, cette année encore, à l’occitan (pour être précis : lecture bilingue de La nòvia del moro / La fiancée du maured’Alem Surre Garcia et Dalèle Muller ; Joseph Delteil, homme d’Oc avec Daniel Mesguich et Claude Marti ; Toulouse en Orientavec Claude Marti et Fanny Cottençon ; Route des orientsde Roland Pecout et Jean-Claude Drouot). Mais c’est cela qui devient de plus en plus difficile et étrange ; à mesure que l’occitan parvient à gagner un début de reconnaissance culturelle, s’efface tout ce qui le rattachait directement au français tel qu’il était parlé à Toulouse, et d’abord à l’accent toulousaing, celui de Nougaro, qui disparaît presque entièrement dans la bouche des dernières générations, en cela désormais parfaitement formatées par les modèles de la capitale et de sa banlieue.  C'est un fait, jamais le tropisme parisien n'a peut-être été aussi fort. Cette situation ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur l’occitan lui-même, qui dans le bilinguisme, se transmet comme il peut et difficilement, mais en tout cas au contact du français, qui ne cesse lui-même d’évoluer. D’ailleurs c’est là aussi une évidence dont ne s’avisent pas ceux qui nous accusent de parler une langue artificielle au motif qu'elle se différencie de celle des vieux, car le français qu’ils parlent, n’a lui-même plus rien à voir avec celui de leurs aînés… Les choses vont très vite, et toutes les opportunités sont bonnes pour faire vivre la lenga nòstra. Longue vie donc à l’occitan dans le métro de Toulouse, et une reconnaissance émue pour le travail vocal de Muriel Batbie-Castell.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 metroTlse


[1] « Les noms propres français ont encore été occitanisés ?

Oui. Jean Jaurès car il est du coin et a vraiment défendu le bilinguisme naturel. Jeanne d’Arc car son nom est traduit dans toutes les langues, pourquoi pas en occitan ? Pour François Verdier ou Marcel Langer, c’était en débat : finalement pour ne pas faire doublon avec le français, j’ai légèrement occitanisé la fin du nom. », site de Tisseòc, collectif pour l’occitan dans le métro.


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