29 mai 2011

Jean-Marie Pieyre, Va pour la mort

 

Ce post est le témoignage d’une défaite, d’une tristesse, d’une rage entière. Dix, douze années à la recherche d'un éditeur qui veuille publier la traduction française de Rai la mòrt, l’œuvre majeure de Jean-Marie Pieyre.

De la littérature traduite de l’occitan ? Pensez-vous ! Non, « désolé, nous n’avons pas de collection régionaliste » (sic). L’ouvrage serait traduit du chinois, du polonais, du portugais, peut-être, sans doute, mais de l’occitan… Quelle idée étrange, quelle idée saugrenue ! Aujourd’hui, j’ai renoncé à trouver un éditeur, toute recherche ultérieure me paraît une atteinte supplémentaire à la mémoire de Pieyre, une humiliation de plus pour la littérature occitane.

C'est pourquoi, j’ai pris la décision, tout à fait à contre-cœur, de publier le texte  moi-même en ligne, même si j’ai bien conscience de le présenter ainsi dans la pire des conditions ; la forme blog se prêtant bien mal à la lecture d’un ouvrage qui compte  tout de même 67 p. dans son édition papier. L’œuvre, en effet, appelle clairement une édition papier soignée, comme les éditions du Trabucaire la lui ont offerte, en occitan, en 1999. Je joins également la traduction sous forme de fichier joint, de façon à ce qu’elle puisse être imprimée par ceux qui le souhaitent. Ce sera vraiment une pauvre et laide chose entre les doigts, que ces feuilles A4 formatées à la diable. Mais que puis-je y faire ? Je ne suis pas éditeur. J’ai juste tenté de traduire un texte exigeant, d’une très grande force et beauté dans sa langue originale.

Il me reste à remercier les éditions du Trabucaire et Philippe Gardy, directeur de collection, pour avoir autorisé cette publication, même si je persiste à penser qu’un réédition bilingue de l’ouvrage serait souhaitable.

Mais il revient aux lecteurs, que je ne peux qu’inciter à se procurer le livre en occitan, apparemment toujours disponible (mais on peut en douter), d’en juger. J’ai suivi cette édition jusque pour la présentation du texte, ajoutant quelques notes qui m’ont paru nécessaires. L'image est le portrait de Pieyre qui figure sur la couverture du livre.

J.-P. Cavaillé

Pieyre

 

***

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[Extraits de la 4e de couverture]

Jean-Marie Pieyre est sans aucun doute l’un des prosateurs d’expression occitane les plus originaux et les plus attirants de cette fin de vingtième siècle. Depuis Sens importància (1973), avec des romans courts, mais serrés comme les poings (La persona estrangièra, 1983 ; Comissari Serafin, 1984), des recueils de nouvelles et de contes (Los papagais, 1977 ; Contes del Minau, 1981 ; L’òme de Magalona, 1987) ou des paroles pour le groupe rap de Rodez « Novèl Optic », il s’est révélé un écrivain des plus grands déracinements et de toutes les errances.

         Ce livre, où se mêlent la rage de vivre et la présence lancinante de la mort, en annonçait d’autres. Il sera pourtant le dernier dont l’auteur aura suivi la publication quasiment jusqu’à son terme : Jean-Marie Pieyre a trouvé la mort sur une route de l’Ain où il résidait au début du mois de décembre 1998.

 

Va pour la mort

 

 

***

Pour David, le compagnon.

 

 

 

 

 

 

Je tiens à remercier Jean-Pierre Tardif pour avoir recueilli ces textes dispersés dans la revue Òc et Jean Feuillet pour les avoir corrigés.

 

 

On sait quand ça commence

Pas quand ça finira

On sait qu’on a la chance

Terrible d’être là

Philippe Djian – Stéphan Eicher

 

Ah ! que la vie est belle

Quelquefois pour un rien

Brigitte Fontaine

 

Autrefois, il y avait les Gabals,

les Arécomics et les Tectosages,

hâbleurs et rôdeurs. Maintenant, il y a moi.

 

J.-M. P.

 

****

[conte traditionnel occitan, en avant texte]

 

 

Il était une fois un loup et un renard qui voulaient défricher un coin de terre. Il commencèrent à travailler.

         Ils travaillent un peu et au bout d’un petit moment le renard dit :

Chut ! chut ! je crois qu’on m’appelle pour aller tenir un baptisé.

Hé bien, vas donc le tenir ton baptisé.

         Le renard s’en va et revient au bout d’un moment.

Ah te voilà donc de retour.

Oui.

Et quel nom lui a-t-on donné, à ce baptisé ?

Commençailles.

Tu ne rapportes pas de bons morceaux de la fête ?

hé non.

hé bien, mets-toi au travail.

         Ils travaillent un peu tous deux. Puis au bout d’un moment, à nouveau :

Ah chut ! Ils m’appellent pour un autre baptisé.

         Le loup lui dit :

Tu commences déjà à me fatiguer avec tes baptisés et tes baptêmes. Si au moins tu ramenais à manger.

         Le renard repart, revient.

Hé bien, tu ne portes rien. Quel nom ils lui ont donné, à celui-là ?

Jaimetapaille.

         Ils se remettent au travail.

Ah ! fait le loup, j’ai bien assez travaillé pour l’heure et tout seul. Il nous faudra bien penser maintenant à faire la soupe.

Hé oui. Mais chut ! chut ! il me faut encore aller tenir un autre baptisé.

Tu comprends que j’ai faim moi. Cette fois si tu ne portes rien à manger je te flanque une trempe.

         Il s’en va. Revient.

Alors, comment ça s’est passé ?

Ah ! lui dit le renard, les gens étaient pauvres, ils l’ont appelé Achevailles.

 

***

David les ordures

 

         Comme tous les soirs à six heures passées et bourré comme un coin, David va se vautrer dans les ordures de la mer.

         C’est là qu’il va toujours au début de l’hiver, là où reste encore un air d’été, un bout de soleil accroché à la branche d’un arbre rachitique (de ceux qui poussent sur les dunes et que le vent couche vers la mer), là où roule une bouteille en plastique dans les rues désertes, des rues pour les spectres, là où il n’y a personne, sauf peut-être quelqu’un qui s’est perdu entre Agde et Sète.

         A six heures passées, David ferme la maison, jette son sac sur l’épaule, sa VIE comme il dit, et l’œil à demi fermé de celui qui a trop bu, et qui croit y voir mieux ainsi, la démarche pesante, la veste serrée pour se protéger du vent et de la nuit qui enveloppe le pays comme une couverture, il titube comme ça jusqu’à la mer. Le bruissement des vagues, l’odeur qui vient de l’horizon et David est heureux. Il sait qu’un peu plus loin, dans les dunes, derrière les ruines d’un vieux bâtiment, il trouvera le matelas éventré, la cage rouillée, sans oiseaux, toutes les ordures qu’ont déversées les gens de l’été et la mer.

         La lune bouge doucement sur la mer comme un navire.

         David, à tâtons, cherche le refuge où il pourra dormir sans que personne ne l’enquiquine.

 

         Le matin, quand le goéland crie en tournant au dessus des ordures de Marseillan, David sort de son trou, l’œil vif, ragaillardi. Frais.

         La plage est déserte et David est grand dans le soleil. David, sa vie sur le dos, est grand comme un roi. Le roi des ordures.

 

***

Point du jour

 

Vers le soir, le hibou, dans les branches des arbres, sur un talus, dans l’air, dans le ciel. Vers le soir aussi, le chien à force de tourner a noué la corde qui l’attachait. Vers le soir, à la fin du mois d’octobre, j’ai ramassé du bois pour faire le feu ; j’ai fait la lessive.

La maison était propre, jolie, les fenêtres grand ouvertes sur la rivière. D’ici on voit bien la rivière. Parfois, elle se retourne comme un poisson sous le soleil, brille, puis s’enfuit sous les arbres bas, serrés, épais, tout pleins le soir du bruissement des oiseaux.

Ce soir là, comme les autres, il a voulu voir la télévision. Je l’ai traîné sur le canapé de cuir. Puis de fatigue, il a voulu, déjà, retourner dormir.

         Le chien traînait sa chaîne. La nuit venait à pas chauds.Tout allait pour le mieux.

         Il est mort au point du jour.

 

***

Le vol de la buse

 

         A la pharmacie, place Tobie Robatel, je me suis pesé. Pour un mètre 83, je pèse 86,85. Le poids idéal pour un homme robuste est de 85,4 ; normal 77,2 ; menu 72,7. J’ai aussi l’heure 15 : 18, le jour 21 : 10/95. Les calories par jour : 2305 2084 1962.

         Accablé, abattu, abasourdi, affalé, affligé, atterré, attristé, anéanti. Ai décidé de supprimer la lettre A. Pour la lettre B, j’ai bu le bouillon dans les broussailles, la face dans la boue. Des bulles comme des braises se sont levées dès que j’ai baissé la garde. C comme crétin, cabriole dans le ravin de la mort, crier le corps que je convoie sur la carriole dans le creux du chemin, le corps ceint de haillons jusqu’à la rivière. Doucement, je me défis du dégoût. J’étais décuplé.

         Un épouvantail, entrelacé dans les feuillages effrayait les corbeaux.

         Il ne restait plus qu’une étincelle dans le creux du chemin. J’avais arrêté de faire le fou. Un frêne se dressait, tout proche. Un poisson frétillait dans la rivière. D’épaisses fumerolles commençaient à voiler la campagne. Cette nuit on pouvait passer à gué. En grand silence, un peu déglingué d’avoir trop marché, je me glissais entre les houx griffus, de grosses larmes plein les yeux.

 

***

La fondrière

 

         Là, il fallait que je me débarrasse du mort. Une mort cernée, pesée par tous les médecins de Lyon, d’Amérique et d’ailleurs. Une mort acceptée.

         Dernière corvée.

         Un drap le recouvrait. Je traînais le corps derrière la pente. Le poignet me faisait mal. Je me suis cramponné longtemps. Son visage était déjà maquillé de mort. Blanc comme de l’ivoire, a dit son père. Je rappelais ainsi les souvenirs. Mais il était trop tard. Je traînais le corps, dans la terre molle. Pas de murmures, rien. La terre collait.

         Il n’y avait aucune blessure. Maintenant il ne pouvait nuire à personne. Je pleurais comme un gosse.

         Je suis arrivé au bord de la rivière.

         Ce marasme où il avait barboté pendant dix ans, les remèdes des médecins avaient fait fortune dans le monde.

         Il avait été opiniâtre.

         La mort, il la connaissait, préparée comme un refuge par les médecins. Encore une haie, un détour, une ronce, l’écorce des arbres.

         La nausée. Une buse tournait dans un ciel cendreux entre le clocher de Saint Maurice et celui de Priay. Le brouillard sur la rivière. Une rivière de plus en plus épaisse, pesante. Et la douleur de deux jeunes hommes. L’un qui traîne l’autre dans la boue. Personne pour regarder cette misère. Personne, à part la buse.

         Il fait nuit. L’un pousse l’autre dans le gouffre béant.

         Pourtant, dans le brouillard, la buse tourne toujours.

 

***

Le vagabond

 

         Sur le bord de la Dourbie, près de Nant, il buvait du vin au goulot. Le soleil lui tapait sur la figure, sur la poitrine. La tête penchée en arrière, il n’avait qu’une idée. Marcher, marcher longtemps, tout le long de la rivière dans les chemins qui se dandinent sous les branches des arbres bas, en cachette, marcher dans les herbes hautes, loin de la route et des gendarmes.

         Ça ne lui faisait rien de se mouiller, et même si la rivière débordait, en charriant la boue des Cévennes. C’est ainsi que, sans s’en apercevoir, il a quitté les soirées étouffantes de chaleur où le soleil grille les chaumes, où les bêtes tirent un pan de langue pour boire tout leur saoul. Il a quitté les bonnes ombres au bord des haies. Il s’est troué un sentier entre les châtaigniers. Trèves, Comeiras, Dourbies, et il poussa même jusqu’à Anduze, le grand fleuve Rhône était proche. Le fleuve qui ouvre le passage vers le Nord. Il a quitté les bonnes ombres des ruisseaux où les gens coupent des fougères entre les châtaigniers, taillent les frênes pour la feuille, font de longues siestes et prennent le frais au clair de lune, jusqu’à neuf heures du soir, sur le perron.

         Sans s’en apercevoir, l’été était fini, la rivière avait changé. Les courants caillouteux dont l’eau tire le plaisir de s’étendre longuement, les gracieux murmures qui parlent, qui chantent, qui gémissent, qui soufflent, babils folâtres, s’étaient éteints.

         Sans s’en apercevoir, les chemins de la rivière devenaient boueux.

         La Bise, l’Automne, on y était. Les brouillards, les images tremblantes, les arbres frêles, épuisés, les talus vidés du sifflet des oiseaux, tout était devenu désert, sauvage et, les pieds lourds de la boue des chemins, crevé, ses mains comme des crocs s’agrippaient aux racines.

         L’Albarine déborda. Saint Rambert et ses usines dans la  nuit agonisaient à grands coups de sirènes.

         L’Albarine, à Château Gaillard, se déversa dans la rivière. La rivière devint fleuve déjà bien avant de se mêler au Rhône. Elle charriait de la terre, parfois des arbres morts. La nuit était noire. Il se perdit dans les chemins.

         Une lueur, loin dans la nuit, lui fit signe. Il coupa par des champs abandonnés, traversa des chemins de charrette, sauta les flaques boueuses et les rigoles, et tout à coup la rivière, après les houx, les joncs, les fourrés, glissa. Sur le bord de la rivière, il trouva la maison. Les pieds trempés.

         Un portail s’ouvrit.

         Il se déshabilla à la chaleur des livres. La chaleur était bonne. La lumière aussi. Il quitta son pantalon. Ses doigts glissaient sur son jean. Sur le sol, son pantalon ouvert sur le tapis de laine. S’étirer sur un lit. Nu. Le corps pesant. Écalé. La fatigue se dissipe. Le souffle se fait plus large.

         Il avait lu tous les livres de la maison où il s’était arrêté. Il entendait la rivière proche, qui grondait. Il faisait nuit. Il était étendu depuis longtemps. Le poing serré contre la cuisse. Une main se pose comme d’autres se sont posées sur son ventre chaud comme celui d’un oiseau, sous la plume. Cuisses écartées et libre.

         Loin, la rivière brasse ses eaux mauvaises, entre les taillis.

         Lui, il se réchauffe dans les tapis, les meubles cirés où les lampes se mirent. Et dehors il fait froid. Les arbres geignent dans la nuit. L’homme vagabond s’est arrêté un moment au bord du fleuve.

         Demain il enfilera à nouveau son pantalon, ses habits, il s’en ira plus loin. Il suivra la rivière jusqu’au fleuve où les hommes sont costauds et grands voyageurs, hâlés par le reflet de l’eau.

 

***

La montée de la Grand Côte

 

         Il savait qu’il y avait fête sur la place. Alors il endossa ses habits comme on endosse une charge de bois. Il enfila son pantalon avec difficulté, malhabile comme un pauvre vieux tremblotant. Ses jambes lui faisaient mal. Il endossa sa veste plus lourde que cette charge de bois qu’il avait portée avec son père loin, là bas, au hameau, dans les vallons de Rougière. Il se baissa pour se lasser les groles. Il se leva avec peine, réfléchit, il était prêt et détendu. La Côte, maintenant, ne lui faisait plus peur.

         Il se mit à monter.s

         Les magasins d’autrefois étaient fermés, les couleurs passées des enseignes et les portes démantibulées.

         A mesure qu’il montait, la sueur ruisselait le long de ses joues, sur le front, la poitrine. Une sueur froide.

         Des hommes et des femmes étaient appuyés contre les murs malades du temps qui passe, brûlés par les vents. Des enfants jouaient au ballon. Des cris parfois montaient jusqu’aux fenêtres où le rouge d’une fleur étincelait.

         La montée de la Grand Côte, il l’aurait à l’arraché. Il en avait décidé ainsi. Rouge. Nous avions un beau temps d’automne. Rouge. Une femme toute dépenaillée poussa une porte qui battit. Un enfant lui cracha à la figure.
         Il montait. Un moment, peut-être, pas longtemps, il lui vint l’idée de s’arrêter pour souffler un peu. Il haletait. Mais il était trop épuisé pour s’arrêter. Il fallait continuer. Dans l’élan. Au moins ne pas s’arrêter.

         Il monta.

         Du haut d’une marche il se retourna pour regarder la ville qui s’étendait, les toitures à ses pieds et plus loin les églises et leurs clochers, et tout cet entassement de maisons autour, tout ça mélangé dans une lumière trouble aux couleurs passées du premier automne, comme les reflets d’une rivière. Plus loin encore la plaine et encore plus loin les montagnes, la neige, déjà.

         Encore quelques marches et la tête, à Laurent, se mit à lui tourner. Sur la place la fête tourbillonnait sur ses chevaux de bois, avec toutes ses lumières et ses musiques. La nuit venait.

         Personne ne lui tenait la main, alors il tomba. La poussière. Le monde s’ouvrit. La nuit se fit encore plus profonde. Comme un puits sans fin.

 

***

La musique de Mano Negra

 

         Je charrie du bois pour la nuit. Au mois de mai de cette année détraquée la neige recouvrit tout le pays de Dombes. J’aime les choses impossibles. Cela fait peur aux gens. Les gens qui m’aiment et qui ne comprennent pas toujours tout. Mais l’amour est aveugle comme dit mon ami Boris Vian. Il a neigé cette année là et la maison de Vilette m’a rassuré, avec son feu dans la cheminée, ses chansons de Stéphane Eicher et la musique de Mano Negra. Mais tout ça, parfois, est bien difficile à raconter.

         Comment raconter les pantalons ouverts de Freddy et de Laurent étendus à même le sol, dans une maison perdue de montagne, sur une pente au bord d’une forêt, dans le pli profond de la Chartreuse avec, venant de partout, les couleurs de l’automne que Fabien ne voyait même pas. Fabien, un ami de rencontre, qui m’avait emmené dans la musique folle de Mano Negra, le ventre enflé de mal être. Envie d’écrire, envie de rage, deux ans sans écrire ni même de livre à lire, tous commencés et jamais un de terminé, une musique qui m’étourdit et le vin de Bugey qui cogne. Envie de folie, d’un garçon rencontré dans la nuit, au milieu des camions de Gerland qui n’arrêtent pas de tourner, un enfant aux cheveux longs, un enfant qui semble venu de la mer et qui me suit sur une route étroite que je suis le seul à connaître, les arbres qui ploient chargés de feuilles, ça depuis une bonne semaine, et moi la tête lourde d’avoir trop bu. La route comme je la connais, qui monte d’abord à peine sorti de Montluel, derrière l’église, puis qui s’étire de Pizay jusqu’à Chalamont. Une route que je connais par cœur. Et le garçon aux plumes, il a un tas de plumes dans sa voiture, il me dit qu’il se travestit, qu’il fait des spectacles, ici et là, et ailleurs, qu’il connaît du monde qu’on en parle dans les journaux. Moi je ne dis rien. Je ne connais personne et depuis un certain temps je ne parle plus beaucoup, ça m’ennuie d’écouter. Son corps est rasé. Un moment, une miette, un petit bout de bonheur. C’est comme ça que je vis depuis bientôt deux ans, de ces petits bouts aussitôt évanouis. Je connais le pays. Je me sens d’attaque. Il peut profiter et moi rester. Cela ne m’ennuie pas trop. J’ai la maison qui m’attend.

         Je charrie du bois pour me rassurer. J’avais décidé de faire vivre mon corps tout seul, sans idées. Et tout allait pour le mieux.

         Comment écrire que j’ai trop bu, comment raconter ma dernière histoire, parler de Ginette de Meximieux qui passait toutes ses nuits sur le canapé, pendant que je me vautrais dans mon lit comme une mule ?

         Les flammes bougent doucement dans la cheminée et ça me rassure de savoir que l’Ain, la rivière, charrie Frédéric. Quand est-ce qu’elle me charriera à moi, qui viendra avec tant d’amour me déposer dans l’eau ou sur le Causse, sur qui d’ailleurs puis-je compter ? Comment raconter tout ça, cette nuit, que la neige s’est changée en eau ? De l’eau pure comme disait Grand-mère sur la photo dans la cour de la ferme, un seau dans chaque main. Quand me déferai-je de mes fantômes ?

         Je charrie du bois pour allumer le feu et chauffer la maison. Mais plus ça va, plus je me dis que je devient dingue. Ça ne sert à rien de charrier tout ce bois sinon à me rassurer. Retrouver la chaleur de la maison que j’ai perdue.

Encore une chance qu’il y ait une resserre dans la maison de Vilette. Je charrie du bois manière de dire que je fais quelque chose avant de mourir comme d’autres s’échinent à aller au théâtre, à lire, écrire, repriser, voyager, faire quelque chose pour oublier la solitude.

         Je suis seul.

         Le vin de Bugey me fait tourner la tête. Ignacio, qui est plus beau dans mes rêves qu’en réalité, trimbale des bouteilles de Ricard. A Interpol, où il travaille, les alcools ne coûtent pas cher. La pluie cette nuit essore tout mon pays de Dombes. Bientôt j’irai me coucher tellement je suis crevé après quatre nuits sans dormir et à trop faire l’amour. « De cetye novu acvais envie de parler de deux ans de misé de deux a, ans perdiuys a traîner dans la ville de Lyon, et dans la têate de cux qui savetout et sont embringués dans iune vie des solitud e et que çà leur plaît ». Je suis bourré, comment est-ce que je peux me lire maintenant ?

         Le perroquet déplumé s’en est allé, d’autres sont venus. Ignacio parle trop de son métier de traducteur à Interpol. Il me faut un homme qui m’aiderait à charrier du bois pour rendre la maison plus chaude. Mais les gens sont devenus plus solitaires depuis que je pense trop à la mort de Frédéric. Depuis que je suis tout seul, je fais fuir les gens par ma trop grande solitude.

         Et mon silence.

         Je charrie du bois tout seul. Ça ne me fais rien cette nuit. En rentrant à Lyon, il faisait déjà nuit, les bars étaient fermés. Pourtant à Mollon, il y eut une lumière, un souvenir, et ça me rassure. Je me suis arrêté le temps de boire une bière. J’avais soif comme un chien perdu. Je suis un peu plus maigre qu’avant. J’ai la gueule recuite par le vent de la montagne de Bugey où je vais me perdre parfois dans les chemins, les sentiers, seul. Ça ne fait rien, et même jusqu’à la fin.

         Je charrie du bois. Ça me rassure. Comme ça je peux tout me permettre. Et même me perdre, moi. Salut.

 

***

J’ai froid maintenant

 

         Il a dit : « Du Larzac descendons sur Nant.  Ça ne fait rien, si aujourd’hui les gens ne me trouvent pas beau. De toute façon je sais que je suis beau. Je ferai tout pour le redevenir, comme je l’ai toujours été ».

         Les joues creusées, les yeux grands et bleus, plus grands et plus bleus, maintenant, une lassitude au coin de la bouche et les mains prisonnières l’une sur l’autre comme les vieux. Et le cou par dessus. Large.

         Une petite maison, une gare abandonnée sur le Larzac, juste avant de plonger sur Nant, passée la Couvertoirade.

         – Je n’ai jamais vu autant de moutons sur le Larzac. Et des moutons avec chacun sa clochette. J’avais toujours cru que les moutons n’étaient que sur les panneaux au bord des routes : Attention Danger[1]. Bêtes en quantité.

         Il se retourne sur le siège de la voiture. Il halète.

         – Ah ! Ici je me referai une santé.

         Il halète fort. Le paysage s’éclaire, et les nuages quittent les crêtes.

         Nous descendons sur Nant. Une petite ville bien fraîche au bord de la Dourbie et du Durzon. Du monde, trop de monde, sur les terrasses, dans les cafés.

         Il dit :

         – Demain je m’achèterai une casquette, pour que les gens ne voient pas mes cheveux qui tombent.

         Les beaux enfants se promènent, à moitié nus, bronzés ; joyeux, ils prennent les filles par les épaules. Ils rient entre eux.

         Lui, les regarde. Il dit :

         – Je suis aussi beau qu’eux.

 

         Nant. Grand-mère me disait : tu ne m’oublieras pas au moins. Sur l’autre bord de la rivière, le pays de Cévennes : le pays du grand-père. Un pays forgé par le roc et le châtaignier. Autre chose que le pays de Nant frelaté par les moines. Le pays de la boue.

         Lui, il a voulu y retourner. Retrouver l’hôtel de cinq ans en arrière, la petite vieille et les peaux de ses ragondins clouées aux murs. Il ne faut jamais revenir deux fois au même endroit. Tout change. Sauf les hommes.

         Maintenant il dort, ébouriffé, il ne connaît pas encore son mal. Il est joyeux, mais il traîne une de ces fatigues... Quelle saloperie ! C’est pas possible. Pas possible ! Et ceux qui l’aiment se cachent les yeux de leurs mains, les poings serrés, ils pleurent, et même le médecin a vacillé. C’est pas possible. Saloperie. Bourrique. Bourriquasse. Vieille bourrique. Putain de pute. Comment oses-tu t’accrocher à Lui, Celui-là avec ses beaux yeux, sa peau blanche, son beau cul immortalisé par M… Et pourquoi, salopasse, tu ne fais pas périr ceux qui s’y sont préparés toute une vie.

         – J’ai froid, maintenant. Allons dormir.

 

         Nuit douce à Nant. Si la grand-mère savait que nous dormons à côté d’elle, elle qui toute petite allait de Nant à Saint-Michel de Rouviac, cinq kilomètres à pied, et qui voyait dans les années 1910 planter les platanes au bord de la route. Si elle savait que son école est devenue une maison de retraite. Tout est égal.

         – Il ne faut pas que je te touche, me dit-il, Lui.

Peut-être qu’il sait. Comme moi, il fait comme si personne ne savait. Nous savons tous où nous allons. Pas loin.

*

         « Qui est-ce qui vous a tellement ensorcelés que vous ayez été jusqu’à présent rebelles à la vérité ? »[2]

 

         Le jeu de l’oie, jeu pour les parpaillots, pour qu’ils se fassent catholiques.[a]

         Ainsi des jeux qui font la vie et la mort, si nous ne savons pas y répondre comme nous pensons. Ainsi la mort. Plus elle s’approche, plus les religions s’éloignent. Alors pourquoi tant de guerres ? pour un petit peu de terre ; OK ! pour une poignée de fric ; toujours OK ! mais pour une place au cimetière, pas OK ! Ce sont des imbéciles, même si j’ai une faiblesse pour Rolland, Laporte, mort à vingt-quatre ans pour sa religion, contre les dragons du roi Louis XIV. Pauvres gens qui croient que l’avenir est dans la terre avec la pourriture. Il n’y a pas d’avenir ailleurs que dans le souvenir de ceux qui nous ont connus. Et quand tout ce petit monde aura disparu, qu’il sera oublié, alors vous pourrez dire que vous êtes morts.

         Lui, il est faible ce main. Pourtant il a dormi comme un loir. Il souffre. Pour se lever. Le mal de ventre, et maintenant ces taches qui lui gâtent la figure. Ça le démange.

 

         A L’Espérou, à plus de mille mètres, il ne se sent pas bien, il a peur, au milieu de la route, son cœur le secoue.

         L’angoisse, puis, il s’apaise.

A Valleraugue il s’endort dans la voiture.

         – J’ai faim de fruits.

 

         Je n’aime pas quand il met son pantalon court. Ses jambes tellement maigres. Il ne sait pas comment s’étirer pour être bien. Il pense.

         A Nant, il retrouve la douceur du grand lit. Le silence. Il faudra un jour remercier ces moines du septième siècle qui firent de Nant un jardin, après avoir comblé les marais.

         Je suis fatigué. fourbu.

         Lui, il dort.

         Pourtant je vais boire une bière, manière d’oublier que j’écris la mort de mon ami.

*

         Nous nous sommes arrêtés à la source du Durzon. J’ai des photos qui le prouvent. Frédéric est heureux.

         Nous nous sommes arrêtés au bord du « Bonheur », une rivière proche de l’Aigoual, Frédéric a mal au dos.

         Nous sommes descendus sur le Vigan. La chaleur a étouffé Frédéric.

         Sur une place, la statue du Chevalier d’Assas.

         Au cœur des Cévennes, les châtaigniers, les crêtes sous la tension, les causses et Frédéric.

         A Saint-Jean, une terrasse, au bord de la Dourbie.

         J’ai bu tout mon saoul. Je me suis bourré. J’ai titubé dans les rues de Nant, mais toutes les portes étaient fermées, même celle de l’église. Il ne faut compter sur personne.

         Il nous faut la faire à deux, notre mort.

 

***

Indestructible Frédéric

 

         Pour quelques pas à faire, nous roulons dans le pré roussi par le soleil, ainsi jusqu’à la rivière. Plus loin, dans les brumes, le matin se laisse deviner à mesure que le soleil se lève : le Mont Luisandre, le Planol et sa ferme abandonnée qui se voit depuis l’autoroute, le château des Allymes et les premières montagnes, ou plutôt collines du Jura : Bugey. De l’autre côté, la Dombes avec ses lacs, ses forêts, comme la forêt de Seillon, et tous ses hameaux qui s’appellent Les Matieus, le Lent, Chez Marion, Le Potier, La Jonquière, Montjayon et son château de briques. Tous ces chemins qui se faufilent entre les maisons perdues.

 

         Il faut pousser jusqu’à la rivière et sur la plage, après s’être glissé sous les arbres bas, en catimini dans les osiers, les orties plus hautes qu’un enfant de dix ans, qui te balaient les jambes, mon chien Haro court aux devants, et tout à coup la grève, les galets et le murmure de la rivière. Les peupliers frêles dont les feuillent bougent lentement sur un ciel sans nuage. Le premier ciel de l’été.

         D’ici on voit La Côte, la maison où nous vivons, entre le tilleul et le cerisier : Les Matieus.

 

         Le bruit. Cette rumeur qui m’importune depuis que je me dis que je vais mourir. Comme tout le monde, je me dis, et bonne chance. Pas du tout, pas comme tout le monde, puisque je sais, à quelque chose près, le temps qui me reste. Le temps de vivre. Ainsi je connais le moment de ma mort. Comme les vieux de plus de quatre-vingt-neuf ans. Chez nous, les gens meurent vieux : Bellas Joseph, 82 ans, 1947. Bellas Noélie, 82 ans, 1982. Pieyre Sylvain, 80 ans, 1980 et je t’en fous… Grand-père lit le journal, le Midi Libre, la page des morts. Des gens qu’il connaît. Des gens de son époque et plus. Et moi je ferai pareil. Quand l’âge des morts se met à changer, alors.

 

         Les autres, les autres morts, les arrières grands-parents, de Comeiras dans les Cévennes, je les ai cherchés partout : à Trèves, à Dourbies, à Saint-Jean. Personne dans les cimetières, personne de vivant dans ma mémoire. Cela me rassure. Il n’y a pas de morts chez nous. Je ne mourrai pas comme ça, à presque quarante ans, ce n’est pas possible, le plus bel âge de la vie étouffé quand l’homme est épais et goulu, l’épaule large, le cheveu dru, et l’œil vif. Je mourrai loin de la rumeur de ville qui me dit de mourir, comme on raconte tout ça dans les journaux, à la radio, à la télévision, comme les médecins de propagande le disent aussi, comme on le dit dans les ministères, comme on le dit partout, comme les chats quand ils ont la chiasse. Je mourrai loin de ce spectacle, le plus grand que le siècle ait inventé pour envoyer les gens crever tout seuls. Je mourrai sans remède ni rien. Je mourrai comme tout le monde, à l’heure de la grande horloge qui ne compte que les belles heures. A l’heure. Et bien comme il faut.

 

         Entre la rivière de Saône, à qui il arrive de se prendre pour un fleuve, du côté de Neuville qui s’étire comme un lézard sur une pierre au soleil, ou à Trévoux, qui prend ses aises, heureuse comme dans un tableau de Renoir, avec ses terrasses, ses restaurants et ses poissons, ses gens venus des alentours, Lyon, la grosse ville, pour échapper aux fumées, aux bruits, qui t’assomment à peine passée la rue Mariéton, la place Bellecour, ou encore la rue de la République ou celle de Victor Hugo, là où habite un tas de gens difficiles, qui se prétendent le plus beau peuple de Lyon, entre la Saône et la rivière d’Ain, le calme pays des lacs. Le pays bienheureux. Les lapins, les lièvres qui sautent les fossés. Un autre pays inconnu, plein de hameaux et de paysages, les panneaux sur la route qui disent « Grand Étang de Bineux », maison « La Lechère », la ferme de David, « Étang Chapelier », « Étang de Chassagne », Crans et son église, les ruisseaux de Toison, de Veyle, et les autres dont j’ai oublié le nom pourtant imagé. Les autres, tous les autres sans noms dans un virage, un vallon obscur.

         Loin, après avoir tourné tant et plus, j’ai trouvé les Matieus : la maison secrète, face aux grands espaces des cieux et des montagnes enveloppées de nuées.

*

         Pourtant. Je n’aime pas dire : « pourtant ». Et pourtant Frédéric gémit, se plie dans son lit. Parfois il se lève la nuit, se vide aux toilettes. Les repas qui l’importunent, la marche qui le fatigue, le regard des autres qui croit connaître le temps qu’il lui reste, comme dans un miroir, un regard sans honte et sans fausseté, un regard aveugle qui attend. Une attente sans espoir. Non pas une attente de chasseur comme cela m’arrive, ici dans la Dombes. Tout autour de moi, vit une vie d’horloge.

         Nous comptons les heures. Tout est compté. J’aime le paysage, que je regarde la nuit. Comment, demain j’irai retrouver la lumière, qui tout en bas sur la route de Mollon à Priay, éclaire la Grande Maison, autrefois Maison pour les chevaux fatigués et les voyageurs affamés en provenance de Lyon ou de Paris. Comment sera demain le petit vent qui lisse le poil follet sur mes jambes nues. Follet comme la pointe des peupliers. Comment sera la rivière Ain que j’ai faite mienne, comment seront les têtes, au petit matin, de tous ces voyageurs du siècle passé, ces vagabonds sous les platanes pour se garder du soleil, et surtout, surtout, comment sera le visage de Frédéric, un visage que nous nous sommes façonnés ensemble. Heureux.

         Je passe mon temps à regarder tourner les aiguilles de l’horloge.

         Dans la vie familière qui m’entoure, je sens peser le poids pesant de la mort qui défigure le paysage que j’aime. Peut-être qu’elle en fait quelque chose d’autre, un autre que je ne connais pas encore, plus épais, indestructible, comme le visage de Frédéric. Comment aimer la vie. Plus. Tu sais.

 

– Serre-toi contre moi, j’ai froid.

Je me suis serré. Son corps est froid. J’ai dépassé l’appréhension d’un corps affaibli, maigre comme un râteau, comme le Christ que j’ai vu pendu dans l’église de Vilette. Encore heureux que Frédéric ne soit pas un Christ. Il ne peut se payer le luxe de croire. Je le peux moi. Je peux bien moi me payer le luxe de croire au corps décharné de Frédéric. Un petit corps, ratatiné, d’os loqueteux et de lourde fatigue, crevé de trop d’amour, comme d’autres se sont crevés de travail sur les flancs des Cévennes et les pentes de Saint-Rome ou du Cerdon.

– Serre-toi plus encore.

Comme dans une vieille chanson de Mans de Brèish.

         Le chien Haro, un chien pour les oiseaux comme le dit Gaston Fébus, s’est couché sur mon lit.

         La nuit est pleine d’étoiles, pleine du silence des oiseaux endormis, pleine du murmure de la rivière, d’une guêpe ou d’une mouche prisonnière de la lumière de la lampe, prisonnière dans son tournoiement qui ne s’éteindra qu’avec le jour.

         On me dit que mon temps est compté. Comme les vieux, j’aimerais ne pas trop dormir. J’aimerais rester des heures dehors au-dessus de la rivière, un verre de bière à la main et le vent sur la gueule. Comme un gros bouchon de pêche. Bourré.

         Tous les jours grand-père attendait le facteur, et plus que le facteur, le journal. Son journal. Le journal de chaque jour, la vie. Sur le petit banc, l’été, quand il faisait soleil, dès les dix heures du matin, il était là, assis, cravaté de frais, une cravate dont je croyais qu’elle l’étouffait et qui était seulement une cravate de métier. Maquignon pris par un photographe de Montpellier place de l’œuf, dans les années trente, la mâchoire haute, la moustache indestructible, les épaules larges. Le costume noir, solennel. Grave et grand. Le métier qui ne s’apprend pas dans les écoles. Un métier qui devient le tien quand tu es déjà usé, et qui te reste, qui te bâtit, qui te taille le visage à coups de serpe, qui te fait voleur, joueur, sans foi ni loi, avec rien d’autre que l’argent, le plaisir de vendre un cheval aveugle, un bœuf malade. Et dans la poche, la grande poche des maquignons, le grand, l’épais portefeuille, pour les grands billets des années trente.

 

         L’hiver, le coude appuyé sur la table, un coude las qui glissait devant la télévision allumée des années soixante. Et toujours ce journal, tous les jours, la page des morts. Il levait la tête. Grand-mère le dos tourné faisait le ménage. Qu’il pleuve, qu’il neige, ou qu’il fasse beau, toujours grand-père lisait la page des morts du Midi Libre.

 

         Moi, maintenant, je fais la même chose. Je lis la page des morts. Surtout le temps qu’ils ont vécu. Et plus ça va, plus les morts rajeunissent. Les voitures s’écrasent contre les platanes entre Vilette et Mollon, d’autres, quand ils sortent du Plan, une boite de nuit près de Saint-Afrique, d’autres encore se sont perdus dans les Alpes où ils se sont écrasés sur une pointe de rocher. D’autres, pour avoir trop bien fait l’amour.

         Frédéric en souffre.

         Le soleil lui brûle le visage. Il est bronzé, nu sur sa terrasse, le cou tendu vers la rivière, la plaine d’Ain, les collines de Bugey et plus loin encore, estompé, le Mont Blanc qui n’annonce que de mauvaises choses.

         Il se retourne vers moi, les mains derrière le dos.

         – Je ne suis pas beau comme ça.

         Il attend une réponse. Je ne sais quoi répondre. J’ai peur.

         Parfois je ne sais comment il faut vivre la vie de tous les jours sans me poser de questions, sans que ces question ne me rendent malade.

         Aujourd’hui la vie est belle, même si rode, autour de la maison, la mort qui fait partie de notre vie. Désormais.

         J’en suis à boire de la bière tant que je peux, à ingurgiter des médicaments pour étouffer les cauchemars, à lire tout en avalant, la vie de notre Président de la république. Ce qui n’empêche pas la rivière d’Ain de s’évanouir lentement dans la nuit.

 

         Les morts doivent mourir. Je dois mourir moi aussi. J’ai la même chance que les vivants. Eux aussi mourront un jour. Mais, à la différence de moi, eux ne savent pas quand.

         … les pieds nus sur le carrelage, j’ai les pieds au frais, les pieds pleins de douceur.

         – Tu as de bonnes épaules, me dit grand-mère en me tapant sur le dos.

         J’ai toujours de bonnes épaules, meilleures qu’il y a vingt ans, parce que j’ai échappé à l’étroitesse de mon pays rouergat qui sent le renfermé. Une mère dingue d’un amour excessif enfermé dans les images folles en noir et blanc sur une pellicule de mon oncle Abel, en super 8 ou seulement en 8, ma mère enfermée dans une famille de culs bénis, une tante bigote et crétine, et une grand-tante qui s’extasie devant les bleus de Chagall à Cimiez :

         – Tu as de bonnes épaules, me dit grand-mère Noélie (cela me rassure et me fait tous les jours les épaules un peu plus larges), tu penseras à nous, grand-père et moi, quand nous serons morts et enterrés, au fond du trou, dans le cimetière de Creissels.

         Je lui ai toujours répondu que oui. Et oui, hier je suis revenu à Nant. Son école est transformée en maison de retraite. Et les collines autour restent toujours vives, tant que je serai vivant, moi. Les platanes continueront à pousser de Nant à Saint-Jean, le long de la route. Toutes les nuits Alban, Guiral et Loup allumeront leurs feux[3], avec plus d’intensité qu’à l’accoutumée, comme cela n’est pas écrit dans les livres.

 

         Le tire-bouchon est une fille nue. Je suis descendu à la cave, pas pour tirer du vin, comme je le faisais avec mon cousin Bruno dans la pénombre, le gargouillis du vin dans la bouteille nous disait qu’il fallait fermer le robinet. Il arrivait que le vin nous coulât sur les mains. Et tous deux, nous nous léchions les doigts. Je suis descendu à la cave pour choisir une bouteille. De vin blanc. Du vin d’Arbois. Du vin des environs. L’étiquette sur la bouteille se décolle. Tout ce temps où la bouteille est restée couchée, sous terre, et tout à coup la voilà saisie, secouée et posée enfin sur la table. J’ai peur que le vin ne soit trop vieux. Mais ici les plus vieux sont les meilleurs. Le vin coule dans les verres. Raymond et Jean-Loup font tourner leur verre dans le soleil. Le vin est trouble. Le vin est bon.

         Frédéric promène ses jambes longues et maigres dans la maison sur la terrasse dehors. Dans le pré. Son chien Haro joue avec lui. Frédéric traîne son épuisement. Personne ne parle. Personne n’a rien a dire. Irène, la sœur, lit Irvin. Bernadette, la mère, s’est étendue au soleil. Aujourd’hui, Bernadette est tranquille. Elle dort, depuis qu’elle sait, avec un tas de remèdes.

         Jean-Loup, Raymond et moi sommes en train de boire le vin de la cave.

 

Ce matin, il a plu. Le mal de ventre est revenu. Frédéric s’est assis face aux collines de Bugey, à moitié cachées sous la brume.

         Frédéric souffre. Ses joues se creusent. Je n’ai pas envie d’en dire plus cette nuit. Je connais les nuages éclairés par le soleil. Il est neuf heures du soir ce mois de juin. Il fera beau demain sur la Dombes.

 

         Pour quelle raison cette arnaque nous rétame. Les sous-bois tout autour, la plaine d’Ain et la rivière jusqu’à l’horizon et un verre de Pommery que je suis en train de terminer (dommage qu’il soit demi sec). Ils ont de la chance les gens qui ne connaissent pas le jour de leur mort. La nôtre est programmée. A la radio, à la télévision, dans le journal, par le médecin Cotte, de l’Hôtel-Dieu à Lyon. Il arrive que la vie soit trop courte, que nous n’ayons pas le temps de nous en apercevoir. Quand nous touchons la mort à quarante ans, nous ne disons pas comme les vieux de quatre-vingt-dix même s’ils vont mourir : « Nous sommes vieux, nous avons fait notre vie et je t’en fous… ». Nous disons : « Déjà ».

         S’achèvent les beaux jours. S’en viennent les jours plus sombres.

         A pas lourds vers la mort.

 

         Je radote. Les jeunes radotent quand ils savent qu’ils vont mourir bientôt. Et pourtant ils jouent le jeu de la vie. Ils font comme s’ils étaient jeunes, pleins d’ardeur, l’œil vif. Ils s’aiment.

 

         Ils bandent dans les lits, les draps en vrac par terre, la queue raide tant et plus, le cul mignon, comme nous le faisions, comme nous l’avions fait vingt ans auparavant.

 

         … je suis fatigué d’écrire. En écrivant la mort de Frédéric j’écris aussi la mienne, celle des autres. Et je n’ai pas envie de mourir à quarante ans. Je n’ai surtout pas envie que Frédéric meure, ni les autres non plus, tous les autres trop jeunes. Comme ceux de 14 dont a fait après des statues mortes. Quelle saloperie !

         Je sais que nous devons mourir. Mais pas maintenant. C’est trop tôt. Nous n’avons pas le temps de nous arrêter.

 

         Parfois, j’entends les pas de Frédéric sur la terrasse pendant qu’en bas la rivière dort, comme un serpent dans la nuit qui tombe, avec ses nuages écorchés et un rayon de soleil.

         Encore un verre. Du vin de la cave. La cave près d’ici. Ici où je me suis fait mon pays.

         La rumeur de la mort s’éloigne. Cette nuit nous pourrons dormir, tranquilles. Tous les deux, car nous nous aimons. Seuls. Un dernier oiseau siffle. Le chien Haro réfléchit étiré sur le carrelage. On est bien.

 

         Nous allons vers les jours les plus longs. La nuit épuisée nous donne des heures pour vivre un peu plus loin.

         Sur la terrasse Bernadette s’étire comme un lézard sous le soleil qui cogne. Raymond lit des livres d’histoire, Jean-Loup boit encore un coup, Irène s’échine à faire le ménage, Pattie et Lydie jouent dans leur bain.

         Les oiseaux quittent un arbre pour une autre branche, sans bruit. Seulement un bruit ténu d’ailes frôlées. Nous allons vers le beau temps. Frédéric sait qu’il va mourir. Moi, je n’y pense pas trop maintenant. Peut-être à cause du vin, de la bière, de la musique qui me cogne dans les oreilles.

         – Allez, il ne faut pas trop y penser, dit grand-mère. Pour que l’on puisse vivre comme ça encore un moment. Heureux.

 

         Dans la nuit la rivière est montée, elle a recouvert les plages. Les grandes plages d’Ain.

         Loin, dans les villages de Bublanne, Gevrieux et Priay, on entend une rumeur. Comme une musique perdue dans la nuit et que personne n’entend. Personne sauf nous deux.

 

***

Tréjan

 

         Treize ans, cria la grand-mère, viens ici.

         Et Treize ans qui jouait au fond du pré dans les draps qui se balançaient sous le vent marin, s’arrêta net. Il se retourna. Sur le devant de porte, la vieille  attendait et son appel restait comme pendu encore à ses lèvres : « Tréjan ! ». Un sobriquet qui le suivit toute sa vie. A trente ans, maintenant que commence l’histoire, il était toujours Tréjan ou Tréchan. Le sobriquet était encore là, et lui aussi qui croyait sa vie terminée à treize ans.

         Treize ans ; le général de Gaulle déclarait que les Jeux Olympiques étaient « ouverts » ; à la même époque Tréjan ramassait des escargots avec son père dans les derniers prés déjà couverts par les immeubles de la banlieue de Grenoble ; le lendemain Tréjan rougissait en embrassant sur les deux joues la première fille de sa vie.

         Une semaine après, Tréjan était invité par un voisin à se faire photographier pour un catalogue de mode. Le photographe avait donné quelques billets à sa famille. Tréjan s’était fait connaître pour sa démarche, son aise malaisée, le visage sur la revue brun comme il ne l’avait jamais été. On tira derrière lui une grande feuille de papier blanc.

         A treize ans, Tréjan commença à avoir peur. Le chiffre treize lui donna son mal au ventre.

         Cela se passait en 1968, Tréjan n’avait pas choisi son temps ni son pays. Au bord de la rivière Drac, Tréjan et ses amis jouaient aux pierres qui font du feu quand on les cogne l’une contre l’autre. Un soir, sa mère, que la nuit déjà enveloppait, crut que son enfant était perdu, noyé dans les eaux du Drac, la rivière qui se croit fleuve quand elle se mêle à l’Isère. Mais l’enfant était sauf. Premiers temps amers d’une vie nouvelle étranglée entre les Alpes et le Vercors.

         Tréjan à treize ans eut mal. Ici commence son histoire. Et depuis aucun remède ne lui a jamais apporté de soulagement. Le général de Gaulle continuait ses Jeux Olympiques pendant que Tréjan dans la pénombre de sa chambre, la nuit, quittait son lit pour presser de ses doigts le flanc qui le faisait souffrir. Dans la chambre d’à côté son père ou sa mère se retournait dans leur lit, son frère dormait paisiblement. Tréjan, au fond de lui, se demandait comment les gens faisaient pour dormir sans s’apercevoir de rien. De son mal à lui, par exemple. Les lumières encore allumées de la ville, loin, lui ouvraient sa solitude plus encore comme une plaie vive. Tréjan retournait se coucher, plié dans ses draps, et la douleur s’en allait avec la fatigue.

         Trois images restent de ce temps. La déclaration du général de Gaulle, le baiser d’une fille sur un trottoir et les escargots ramassés dans un pré proche des immeubles au mois de mai 1968.

         De là commence un mal de ventre qui s’était doucement installé l’année précédente, comme un signe, le passage obligé du temps de l’enfance au temps de l’homme ; comme dans certaines tribus les enfants de treize ans se maquillent le visage pour montrer qu’ils sont devenus des hommes pour de bon. D’autres se saignent comme des porcs.

*

         Un feu brûla tout un bois, j’étais petit, je m’étais tapi sous la table, la grande table du salon, et mon seul plaisir était de voir la colline enveloppée de feu. La peur me faisait jouir comme lorsque la maîtresse faisait mettre à genoux les enfants qui avaient oublié d’étudier leurs leçons. J’ai toujours aimé les choses fortes, enfant. A treize ans je suis devenu faible, et je suis toujours resté le Trésan que la vieille, la grand-mère appelait depuis son devant de porte : Trésan ! celui que ses amis dans les fêtes appelaient aussi Trésan alors qu’il en avait trente-six.

*

         Tout commença comme vous savez avec la déclaration du général de Gaulle à Grenoble en 68, pour l’ouverture des Jeux Olympiques : « Je déclare… ».

         Et les Jeux étaient ouverts. C’est là que le mal au ventre a commencé.

         Avant cela tout était beau et facile, dans l’appartement qu’au mois de mai 61 mon père avait trouvé dans la banlieue de Grenoble. Grenoble n’était pas encore connue comme ville olympique, Stendhal était le seul qui en parlait depuis plus d’un siècle. L’appartement que mon père avait trouvé était à l’époque dans la campagne, au pied du Vercors, une chaîne de pierre blanche que le soleil éclairait le matin d’un rouge sanguin.

         Les Jeux étaient ouverts, et le président avait raison. Par un après-midi d’été ma mère avait lavé les carreaux, fermé à demi les volets et laissé le poste radio allumé. A cette époque une chanson ne nous quittait pas. Cette chanson disait :

         « Je sais bien que tu l’adores et qu’elle attire tous les yeux, mais tu es trop jeune encore pour jouer les amoureux »[4].

         La radio moulinait cette chanson Bambino dans la pénombre d’une arrière cuisine fraîche, d’eau sur le carrelage, protégée du soleil du plein mois d’août par les volets mi-clos. Dans cet air tiède, j’étais heureux. Mon père, mon frère et moi on était allé acheter la radio qui, une fois allumée, transformait notre appartement en royaume merveilleux. A cette époque je n’avais pas mal au ventre. Je n’avais pas encore Treize ans, et personne ne m’appelait encore « Tréjan ». Pourtant, je sentais déjà que le mal me poursuivait. Et à force de me le mettre dans la tête le mal finit par arriver. Avant cela pourtant, Dalida, une chanteuse connue, criait son mal être dans la radio que nous avions achetée mon père, mon frère et moi. La chanson disait : « Les yeux baissés, la mine triste et les joues blêmes, seul dans la rue tu n’es que l’ombre de toi-même »[5]. Je ne savais pas trop encore ce que cela voulait dire. Mais je comprenais sans comprendre. On aurait dit que mon avenir se fabriquait là, sans douleur, avec patience ; je me préparais, m’aménageais une douleur qui jamais ne me quitterait plus et sans laquelle je ne pourrais pas vivre. Un mal de ventre qui me réveillait la nuit, qui me faisait au matin « Les yeux battus, la mine triste et les joues blêmes ». Doucement le temps de mon enfance s’achevait ; l’adolescence commençait avec ses rites, ses tabous, son mal être. Je n’arrivais pas à quitter la maison, l’appartement trop étroit de Grenoble.

         Mon père avait acheté une bicyclette, et tous les trois, avec mon frère à cheval sur la barre du milieu, nous étions allés dans un magasin de Grenoble pour choisir cette radio où, dans le bourdonnement des parasites, toutes les ondes mêlées, nous arrivions à entendre Bambino, la chanson, pour moi, du bon temps, où je ne pensais pas même à mon ventre mais seulement à pêchouiller dans les ruisseaux des alentours et à jouer dans les arbres. Les premiers temps heureux de notre arrivée à Grenoble, quand ma mère a dit, assise à la table d’un bar de la gare : «  Quelles sont hautes toutes ces montagnes ». Nous avions choisi de nous enfermer dans les montagnes ; d’un côté les Alpes avec la chaîne de la Belladonna, et de l’autre le Vercors, et au nord la Chartreuse. Le sud nous était ouvert, avec la route Napoléon. Sur le panneau on lisait, et c’était déjà tout un voyage : Gap-Sisteron. J’ai toujours compris Cap Sisteron. Peut-être que tout était possible. Mais j’avais déjà choisi Stendhal : « J’ai horreur de l’ennui et de l’humidité »[6].

 

***

Le signe d’un temps


         Personne ne sait que je vais mourir. Pas même moi. Mensonges. Je me suis toujours menti, comme j’ai menti aux autres, manière de ne pas croire à ma mort, que ça n’était pas possible, que c’était pour les autres dans les journaux, dans les livres, que c’était une histoire inventée, une maladie fabriquée par d’autres maladies accumulées et que le tout, l’un dans l’autre, mélangé, secoué chez des hommes jeunes et faibles, ça te les rétamait, vite fait bien fait. Moi j’étais d’une autre nature. Moi j’étais des Cévennes, d’un replat perdu sur le mont Aigoual, dans la région de Trèves où les hommes ont la peau dure. Les morts, pour moi, étaient dans les cimetières depuis toujours, comme si les cimetières n’étaient pas faits pour les vivants. Je me croyais d’ailleurs, d’un autre lieu où les hommes sont vaillants, vifs et alertes. J’avais lu trop de livres paysans, je me croyais indestructible. Henri Mouly me l’avait fait croire, comme maintenant mes parents.

         Mais dans mon sang glissait le serpent qui allait bientôt m’étouffer. Les premiers signes de mort furent un gros rhume qui me coupa les jambes et qui ne finissait jamais. Puis, une longue fatigue, une toux sèche, une sueur qui me prenait sans que je m’en aperçoive, et qui ruisselait le long de mes joues, qu’heureusement le mal n’avait pas encore creusées.

         Ça m’embête de parler de ça. De cette vie qui s’achève déjà. D’autres l’ont fait. Mais moi ça m’embête encore plus qu’aux Guibert ; aux Cristol Braudin (je ne suis pas sûr du nom[7]), Pascal de Duve, Barbedette. Ça m’embête parce que je me sais enfermé dans le mal, que je veux en parler, alors que je sais pourtant qu’il y a encore tant et tant de choses à dire, à raconter. Sur Robin Cook par exemple et son extraordinaire aventure en Rouergue, et dans la littérature « série noire ».

         Je suis enfermé dans la maison de mes parents comme un petit enfant malade, au pied du Larzac. Il y a encore un peu de braise dans la cheminée, l’horloge fait tourner les heures, je ne sais comment m’y prendre, avec mon dernier récit. Je serai peut-être en fin de compte le dernier écrivain en langue d’oc, comme le disais déjà Jean Boudou. Un pied levé, félibre pour l’éternité. Mais putain ! A quarante ans, ça te fais bien chier, surtout quand tu le sais. Quand tu y es de toute façon préparé. A la mort. Bouches et yeux ouverts.

         Pourtant j’ai encore envie de vivre avec mon danseur de Jordan. Le rire et la danse des hommes, il n’y a que ça, pour te tirer de la mort.

 

***

Va pour la mort

 

         Comme une lampe la nuit, le jour le soleil éclate contre le mur d’en face. Une lumière collée, blanc d’aveugle sur le rosé de la maison.

         Va pour ça. Va pour tout. Va pour mourir. Amour. Amour qu’il meure bien et tout plein d’amour. D’un seul amour. Mon amour. Ma seule consolation. Ma seule idée d’avoir vécu. Mourir heureux que l’autre reste avec le soleil plein la gueule, qui l’aveugle comme le mur de cette maison, en face, le soleil qui rejaillit, qui le baigne, mon frère, mon ami, mon amant.

         Dans une église de Bombas un saint Sébastien fait semblant de se tordre de douleur. Son corps est trop beau pour ça. On ne meurt pas d’une flèche dans le bras.

         Et pourtant. Parfois il suffit de pas grand chose. Une lumière trop vive et tout éclate, surtout ceux qui ne s’y sont pas préparés. La mort vient plus vite. Sur une route connue, un virage difficile, au mois d’octobre, avec le brouillard qui vient de partout, ces mouchoirs qui tout à la fois te voilent, te couvrent, t’aveuglent. T’arrêtent.

 

***

Il ne faut pas mourir l’été


         J’ai tiré ma révérence un dimanche d’été. Et personne ne s’en est aperçu. L’immeuble où j’habitais était vide. Les jeunes d’à côté s’en étaient allés, je les avais vu charger leur voiture à ras bord, les enfants, le ravitaillement et les chapeaux pour se protéger du soleil. Le chat dans une cage.

         La vieille d’en haut, Roumanet ou Risillade ; sa fille, une fille éveillée, bien qu’un peu fil de fer, était venue la prendre pour la journée du dimanche.

         Le petit jeune d’à côté de chez elle, Patrick, avait descendu les escaliers en courant (j’entends bien les gens qui descendent, car j’habite au premier), comme toujours, il fait du boucan, tout le monde l’entend.

         … je sais tout. Je vis seul. Je passe mon temps à écouter vivre les autres pour oublier que je n’ai pas de vie …

         La porte fermée, cela faisait plus d’une heure qu’il ne l’avait rouverte. Il ne reviendra pas avant lundi.

         En haut, tout en haut de la maison qui n’a que trois étages, les gens qui habitent là, je ne les connais pas. Je ne sais pas tout, faut pas croire. Et de ne pas savoir tout ce qui se passe chez moi, ça m’embête bien, parfois.

         Moi, Amans, Baptiste, Blaise Coudoumier c’est mon nom, comme dans un roman de Jean Boudou, un écrivain des années soixante, d’autrefois, connu de moi seul et étudié jadis dans les écoles. Je vis de souvenirs. D’hommes morts, d’une langue morte. Cela me plaît.

         Souvent j’en oublie la lumière du soleil qui fait changer tout au long de la journée les ombres de mon appartement, les verts de mes plantes. Vert transparent, vert profond, noir ou blanc. Je m’oublie moi-même. Peut-être est-ce pour cela que je suis malheureux. J’aime bien cette sensation : m’ennuyer. Oublier les autres.

         J’avais traficoté dans mon appartement toute la nuit. Au matin, la tête lasse, les jambes fatiguées et les yeux trop grands pour avoir avalé trop d’images, je m’étais regardé une dernière fois dans le miroir. Le miroir tomba par terre et se cassa en mille morceaux. Mon image aussi.

         Le mardi soir, trop tard, ils m’ont trouvé raide. Les yeux ouverts sur le ciel bleu de l’été. Dans un bout du miroir le soleil étincelait. Dans l’immeuble, les gens étaient rentrés. Personne ne s’aperçut que j’étais mort ce dimanche là. J’avais la couleur des murs, tant et si bien que les gens qui me croisaient finissaient par ne plus me voir. J’étais gris.

 

***

La lame du couteau

 

         Le seul truc qui le préoccupait ou qui l’embêtait n’était pas de gaspiller de l’argent pour acheter de la nourriture, mais d’acheter des couteaux à la lame luisante. Le plaisir des couteaux lui coûtait plus cher que celui de manger. C’était là une idée de famille. De paysan, de toute façon, déjà quand il était petit le plaisir était défendu. Quand son père disait que personne ne s’était jamais occupé de savoir s’il était joli ou non. Il fallait être costaud, vaillant, vif. Il fallait être bourru comme un veau. Et non pas joli comme une fille. Les couteaux ne servaient qu’à couper le pain.

         Il le poussa tellement fort, d’un coup d’épaule, que sa main glissa contre le mur, tomba par terre comme un chiffon. L’autre alors le tira par le bras, le traîna jusqu’à la porte qui était un trou dans l’immeuble.

         Les grandes maisons, avec de grands murs écaillés par la vieillesse, avec un tas de fenêtres en dedans, et au fond de la cour, les marches, tant de marches ! qui se fermaient contre les boules, contre le ciel plus haut, loin, en dehors de cette histoire.

         Là, tout était de couleur grise. Pierre souleva sa proie et la posa sur la table de bois au milieu de l’appartement. L’appartement était une grande pièce nue, sauf peut-être quelques peintures qui traînaient par-ci par-là, un grand miroir pendu au-dessus de la cheminée et sur la cheminée quelques cartes postales de toutes les villes du monde. Par la fenêtre, le soleil jaillit tout d’un coup et le corps de Philippe que Pierre était en train de déshabiller, bientôt, prit la couleur de la brique. Rouge chaud.

         En tas par terre les vêtements de Pierre. Philippe faisait couler de l’eau, à côté. Il prenait un bain.

         Cet été là il fit chaud sur Lyon. Et de trop attendre son ami, cela l’avait mis en rage. Maintenant il voulait qu’il meure, pour ne plus avoir à l’attendre. Il revint, nu, mouillé et luisant vers le corps endolori de son amant.

         Le froid de la lame du couteau étincela comme un éclair dans le miroir et le soleil éclata en morceaux contre la fenêtre. Il faisait de plus en plus chaud. Pierre avait peur que son ami se réveille. Il se frotta la tête, les cheveux, avec précipitation. Et ses boucles se remirent à boucler, plus encore que d’habitude.

         Il s’approcha plus près encore. Les fenêtres grand ouvertes. Il faisait pourtant une chaleur étouffante. Dans la rue Saint-Sébastien, en bas, des enfants criaient derrière un ballon. Le soleil cognait sur les toits. Lyon est une ville où le soleil se couche au bout de chaque rue, dans un gouffre.

         Philippe posa sa main sur la joue de Pierre. La joue était moite, collante. Il se pencha alors doucement sur ses lèvres, et l’embrassa.

         Le corps de Pierre trembla. La bouche descendit doucement. Le soleil était au ras de la fenêtre. Bientôt il ferait nuit.

         Pierre se réveilla doucement quand il sentit la lame du couteau lui arracher le bas du ventre. Comme un trop grand désir il tourna sa tête vers Philippe. Mais Philippe appuyé contre le mur, le corps nu et blanc et rayé de sang qui lui faisait comme un voile, s’était déjà crevé les yeux avec son couteau pour oublier.

         Le soleil plongea au bout de la rue. Mais il faisait encore chaud. De jeunes hommes, torses nus, parlaient fort et buvaient de la bière autour de la fontaine.

 

***

Les miroirs de Ginette

 

         Musique donc. Sa main tremble un peu, ses doigts longs et maigres posent le disque sur l’électrophone.

         Bambino.

         L’eau rejaillit sur ses épaules nues. L’eau n’en finit pas de couler sur la peau ridée par trop de soleil. Une peau brûlée, tâchée, travaillée comme par une herse – je me souviens des friches labourées, une terre rouge retournée. Petites rigoles qui coulent le long de la poitrine, les seins ronds, encore jolis, mais mûrs comme sur les photos d’autrefois, le ventre un peu ridé et les jambes longues, longues, si belles.

         L’eau rejaillit sur le visage, rien que sur le visage. Les yeux fermés et les cheveux en arrière, qui restent secs, et toujours beaux, comme à vingt ans.

         – Tu as une belle chevelure, disent les enfants.

         De tous les côtés, des miroirs. Les miroirs de chez elle, il y en a partout. Où que tu te tournes il y a une image de toi, qui te trompe. Tu ne sais plus qui tu es. Ici la figure, là le corps à moitié ou en entier, plus loin un éclair, peut-être le sourire, le regard, ce qui te plaît. Chez Ginette tu es beau, où que tu te tournes.

         Elle se coucha sous un drap. Elle dit en se regardant dans un miroir qui la faisait belle :

–Aujourd’hui est le jour où il te faut mourir.

Dehors il faisait si chaud que les toitures s’affaissaient. Elle s’habilla tant et plus. Elle essaya mille vêtements. Mais ils étaient toujours trop collants. Désormais il lui fallait porter léger. La tête lui tournait. Les couleurs tournaient dans ses mains entre ses doigts longs et maigres. Elle mettait ses habits les plus vieux qui semblaient aujourd’hui les plus neufs. Les jaunes, les verts, les rouges, toutes les couleurs l’inondaient. Elle jouait, comme une fille de 16 ans. Comme une niaise, elle riait toute seule.

         Tout d’un coup elle cessa de rire. La musique s’arrêta sur l’électrophone. Vêtue comme les reines des revues amoncelées par terre, le visage maquillé, la chevelure bien peignée, elle tomba en arrière sur le lit. Elle s’étira longuement. Songea. Ferma les yeux. Posa les mains sur son ventre. Et elle attendit. Les miroirs dansaient dans sa tête.

         La chaleur pesait sur les toits du village tout autour. Dans la soirée une cloche brisa le silence comme un coup de feu. Mais pourtant tout était calme.

         Ginette disait toujours qu’elle voulait mourir jolie. Elle ne mourut pas cet été là. Le lendemain fut terrible. Il faisait plus chaud que d’habitude.

 

***

Le temps Caraïbe

 

         Ici le temps n’arrête pas de changer. Et moi, de même. Nous sommes pareils tous les deux, le temps et moi. Je suis fait pour vivre ici avec mon temps. Le temps de vivre chaque minute, pleine, épaisse ; délicieuse. Le temps de prendre mon temps. Mes aises. Je suis resté. Le temps maintenant, à force de bouger tout le temps, ne bouge plus. Il s’est arrêté avec moi dans son mouvement incessant. Nous nous sommes posés sur une île des Caraïbes. Un beau temps, tiens !

         Vol AF532 Paris/Ch. Gaul. Pointe-à-Pitre. Sept heures et demi dans l’avion. Un avion comme un bateau. Plein lui aussi. Plein de gens. Des gens qui dès la fin du film se dégourdissent, se promènent, s’étirent, baillent. Parfois, tout à coup, le souvenir revient, plus lourd que jamais. Un souvenir bref, mais qui fait mal, comme un éclair. Un serpent qui te pique.

         L’aéroport de Pointe-à-Pitre est comme un grand garage ouvert. Les ailes des ventilateurs coupent l’air en morceaux gonflés de chaleur moite.

         Frédéric est mort dans une secousse. Igor est venu avec un grand rire sur les lèvres, pour chasser les cauchemars. Un rire qui dit qu’il faut vivre chaque minute comme il faut. Un rire plein de vie. Merci Igor de m’avoir sauvé la vie.

         Je suis secoué comme un chiffon dans le vent des îles. Où sont passés les Arawak, le hamac et plus tard les Caraïbes de Christophe Colomb. Où sont passés ces Indiens qui parlaient trois langues : la langue des hommes entre eux, les chasseurs, la langue des femmes et celle enfin pour qu’ils parlent ensemble, chasseurs et lavandières.

         Où sont passés les flibustiers de Richelieu, l’or des Amériques et le brave Pierre Belain d’Esnambuc dont il ne reste que la statue sur la place de Fort de France.

         Il ne reste que les couleurs. Couleurs passées des fleurs, le bleu du ciel sur les palmiers, les nuages sur la Soufrière, le cri des oiseaux quand tombe la nuit, et toute la nuit le raffut des grenouilles.

         Sur le bord des routes goudronnées, dans un camion ouvert, tout démantibulé, une belle fille vend des fruits délicieux.

         Ah ! les beaux noms !

         « J’ai rêvé, l’autre soir, d’îles plus vertes que le songe » dit Saint John Perse. Marie-Galante, Goyave, Gosier, Marigot. Caraïbes. Rhum.

         Ah ! le goût du rhum dans ma bouche, le rhum qui se boit à la régalade. Je suis saoul pour ce temps trop court qui me reste. J’oublie parfois la mort de Frédéric et l’amour déjà trop grand d’Igor, le beau slave. Je suis resté au loin, là bas, dans le pays d’Ain. J’oublie tout, je m’oublie dans les minutes, les heures chaudes des Caraïbes. Parfois il pleut, et à la fois il fait soleil. Je suis comme le temps. Je fais avec lui. Nous sommes pareils. Mêlés comme au lit avec Igor, nous ne faisons qu’un.

         Les nuages couvrent le paysage. Un policier passe dans les sentiers de l’hôtel. Beau temps qui s’est arrêté de vivre dans son mouvement éternel, avec moi, comme moi.

         Comme une litanie il faut vivre maintenant. Tout plein de vie. Tout plein de ce pays, tout plein de couleurs, de chants, de rires, d’oisiveté.

         Le beau temps des Caraïbes. La mer se dépose par vagues chaudes sur les plages de sable fin, sous les palmiers qui bougent doucement contre le blancbleu du ciel.

         Je pense le temps présent qui bouge toujours.

 

***

Enfant

 

         Il a fallu qu’il meure pour que je me rende compte que depuis toujours, et alors même qu’il était loin de moi, cet enfant avait été une part de ma vie. Le lundi 16 septembre madame Azzolin de Saint Glaude m’a téléphoné pour me dire que le corps venait d’être trouvé dans une bergerie perdue dans la montagne après un mois de recherches. Mais ce ne fut que le surlendemain que je compris que j’avais toujours vécu avec l’idée d’un enfant vivant. Maintenant, l’enfant mort, je ne pouvais pas me le mettre dans la tête. Je gambergeai quelques jours encore. Puis l’enfant et son sourire s’évanouirent pour de bon. Pour de bon, encore plus, par ce texte qui effacera à jamais, une fois exprimée, l’idée folle d’un enfant vivant. Pour de bon, plus encore, puis qu’il m’en reste les photographies et les bracelets de cuivre.

*

         Sur ton visage une larme, et plus d’une peut-être qui coula après que tu sois parti, plus d’une aussi qui tomba à pic au fond de moi. Aujourd’hui je te pleure, je suis malade de toi, je réussis à prendre des photos de toi quand tu me revins l’été dernier. Mais il était déjà trop tard, je te l’ai dit, une photo est un signe de mort. On ne prend pas les vivants qui chaque jour viennent nous voir, mais seulement ceux dont on sait déjà qu’un jour ils cesseront de venir, non pas à cause de nous, mais pour quelque chose de plus fort que tout, qui chaque jour un peu plus nous enveloppe, nous recouvre et nous fait sien, nous enferme : notre vie.

         Sur la grève, avec une branche, tu écris mon nom. Tu écris le tien contre le mien. Lundi, c’est sûr, je téléphonerai à Élisabeth pour que l’on dîne tous les trois ensemble. Une manière comme une autre de te faire entrer dans ma vie. Aussi parce qu’aujourd’hui tu me manques, j’ai le mal de toi.

         J’ai longtemps redouté, avant de te prendre la main, je pensais à Julien Sorel qui compta les coups de la cloche qui tintait avant de saisir, d’un élan, la main de Madame de Rénal, et je te pressais autant que je pouvais, je laissais tomber ma main pour que la tienne la prenne. Sur le chemin de terre qui montait, un jour du mois de mars, nous nous sommes pris la main. Enfin. Et depuis je ne te l’ai pas lâchée. Le chemin monta encore un peu. Au bout du chemin tout l’horizon s’ouvrit jusqu’aux Alpes. Grenoble s’étirait à nos pieds, avec ses longues avenues.

         Le premier jour que nous nous sommes embrassés. Un jour de printemps. Il faut ce qu’il faut. J’ignorais si tu m’aimais pour de bon, pourtant le lendemain la carte que ma mère glissa sous la porte de ma chambre me disait que tu avais quitté un petit moment tes devoirs d’écolier pour m’écrire.

         Il faut y croire. J’y ai cru. Et depuis, Enfant, tu t’es enraciné en moi, comme tu t’enracinas sans doute en d’autres.

         Maintenant, mort, tu es peut-être encore plus vif. Jamais je ne pourrai plus te rejoindre, tu m’as fermé la porte qui pouvait encore me conduire jusqu’à toi. La seule manière de te retrouver, toi et tes fourberies, ce n’est pas l’écriture, comme je le croyais d’abord, l’écriture qui efface tout, mais que je puisse seulement te suivre dans la mort avec la même sérénité, le corps étendu dans une bergerie, et un filet de sang le long de la joue comme une larme.

 

***

Les eaux du tournis

 

         En bas, parfois, comme s’il était saoul, la tête lui tournait. Il ne savait pas d’où lui venait ce mauvais tour.

         Le chemin était raide, et la vieille pierre lui roulait sous les pieds. Une pierre à laquelle on pouvait se fier. Indestructible. Enracinée. A mesure qu’il montait le paysage s’ouvrait. Une fois les herbes hautes dépassées et les fleurs bleues ou rouges, le sifflet des oiseaux aux plumes multicolores, la pierre devint comme la lame d’un couteau. Seule et silencieuse. Lumineuse, étoilée sous le soleil.

         Loin, là-bas, entre les montagnes les nuages s’effilochaient et les toits de fer rongé par le vent étincelaient comme des éclairs.

         Puis, passé le dernier sapin, l’homme joli ferma les yeux.

         Quand il les ouvrit l’eau se répandit entre les pics encore hauts contre le ciel blanc.

         Il lui vint le tournis. Un autre. Le tournis d’en haut.

         Le silence l’enfermait, enfermait le lac bleu, vert, noir et en même temps libérait un monde nouveau pour lui.

         Une cabane de bois au bord du lac et une barque grise contre la pierre.

         Comme il commençait sa sieste, un bruissement le réveilla. Le courant comme une pierre ouvrait les eaux bleues, vertes et noires du lac.

         Il s’étirait nu sur la pierre froide et son corps était comme la couleur de la pierre et l’eau finit par avoir la même idée.

         Les reflets des pics se consolaient de ne trembler pour personne.

         Alors à cause de la fatigue qui raidissait ses jambes et de toute cette pierre silencieuse qui l’entourait, l’homme joli se laissa couler comme un rocher dans l’eau sans que la buse qui tournait seule dans le ciel ne s’aperçut de rien.

         L’eau trembla un moment, mais pas longtemps, elle renferma ses couleurs et le silence se fit à nouveau. Un silence de pierre grise.

 

***

La bonne odeur

 

         Ma tante Françoise se mettait à courir après moi. Mais bien vite, haletante, et la cuisse trop épaisse pour continuer d’aller de l’avant, elle se balançait comme une dinde, suait comme un âne, s’arrêtait, une main appuyée contre le mur, à bout de  souffle. La parole empêchée :

         T’en fais pas, je t’aurai ![8]

         Comme elle ne savait pas parler notre langue, comme elle ne connaissait pas nos raccourcis, très vite nous l’avons eu et cela, enfants, nous faisait rire.

         Pourtant elle aussi s’esclaffait.

         Alors je revenais vers elle, et je me plongeais dans ses tabliers pour sentir, tout à mon aise, son odeur de lait et de pain. Non pas le pain qui sort du four, mais celui qui a trop longtemps voyagé et qui se plie, se pétrit comme de la pâte. Le pain du voyage.

         Quand mon oncle nous amena la tante Françoise de Paris, dans les années soixante. Tout une nuit de train, une heure de voiture. Vous comprenez que le pain du voyage était devenu mou et qu’il avait pris l’odeur que j’ai dite, et dont je ne peux aujourd’hui encore me dépêtrer quand je la sens.

         La bonne odeur du temps qui passe.

 


[1] En français dans le texte.

[2] En français dans le texte.

[3] Allusion à la légende des trois frères de la famille Roquefeuil : Guiral, Loup et Alban qui aimaient Irène de Rogues. Pour les départager, elle promit d'épouser celui qui montrerait le plus de courage aux croisades. A leur retour, ils la trouvèrent morte de chagrin et décidèrent de se faire ermites sur trois pics de la région : St Loup (Hérault), St Guiral (Gard) et mont St Alban (Aveyron). Chaque année, pour la Saint Jean, les trois frères allumaient un feu sur leur rocher pour se signaler qu'ils étaient encore en vie (ndt).

[4] En français dans le texte.

[5] En français dans le texte.

[6] En français dans le texte. "M. Leuwen père, l’un des associés de la célèbre maison Van Peters, Leuwen et compagnie, ne redoutait au monde que deux choses : les ennuyeux et l’air humide", Stendhal, Lucien Leuwen.

[7] Sans doute Christophe Bourdin, Le Fil, Paris: Editions de la Différence, 1994 (ndt).

[8] En français dans le texte.

[a]Allusion au jeu de l'oie intituté l'Ecole de la vérité pour les nouveaux convertis, de la fin du XVIIe siècle, postérieur à la révocation de l'Edit de Nantes (ndt).

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22 mai 2011

Noms de maisons en occitan limousin

 

 

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Noms de maisons en occitan limousin

 

            Nous sommes, je crois, assez nombreux à nous plaindre que la langue limousine, c’est-à-dire le dialecte limousin de l’occitan – ce que la plupart des gens qui le parlent encore appellent « patois » – n’est pas assez visible, malgré les efforts de certaines communes pour installer une signalisation bilingue. Il est pourtant une présence écrite de la langue à laquelle nous ne sommes peut-être pas assez attentifs. Ce sont les noms que les gens donnent parfois à leur maison et font écrire sur leur façade, généralement en fer forgé. Cette pratique de nommer sa maison n’est pas très répandue en Limousin, par rapport à d’autres régions[1], peut-être parce que les Limousins sont gens discrets et peu démonstratifs. Mais on en trouve de-ci de-là et beaucoup, peut-être la plupart, sont donnés dans la langue du pays. Ainsi avons-nous commencé, avec quelques amis (Baptiste Chrétien, Jean-françois Vignaud, Jean-Christophe Dourdet), à les collecter. Nous en avons relevé une petite dizaine à ce jour, dans le département de la Haute-Vienne, mais il en existe sans doute beaucoup d’autres.

Certains sont des noms occitans francisés comme Les Bruges, à Sainte-Marie-de-Vaux (Senta Mari de Vaus en graphie classique), tiré de l’occitan Las Brujas (« les Bruyères »). Mais la plupart ne sont pas francisés, tout en usant d’une graphie calquée sur la graphie du français. En général ces graphies donnent une idée assez précise de la façon dont les mots sont prononcés, mais varient aussi beaucoup en fonction des oreilles du scripteur (la graphie "patoise", par définition, n’étant pas normée). Parmi ces noms ainsi graphiés, certains gardent l’allure de toponymes, comme Lou Crô de Mersau (Lo Cròs dau Marçau), « Le trou de Marcel », à Rochechouart (Rechoard), mais il est plus probable que Marcel désigne le prénom du propriétaire, qui a fait là son trou. C’est sans doute le cas de Lou Milou (Lo Milon), qui est le diminutif d’Emile (Émile) à Châlus (Chasll'i uç).

On trouve à L'Aiguille (La ’Gulha), commune de Bosmie (Bòsc Mian) une belle demeure ancienne où figure, sur une plaque de cuivre apposée à la porte, le très beau nom de Lou Reibeinei : Lo Reibeinet : Le Roitelet. Mais il pourrait aussi s’agir d’un pluriel : Los Reibeinets ; en limousin en effet, il arrive souvent que le singulier et le pluriel des noms se prononcent de la même façon, et cela nous fournit d’ailleurs un exemple de l’utilité de la graphie dite classique.

L’indication peut-être un nom très simple, sur une demeure très modeste : Mo Mayjou (Ma Maison un bel exemple qui montre quelle peut être la pertinence d'une graphie phonétique calquée sur le français, quand la grphie normalisée est identique au français), à Népoux (Nespos) de Compreignac (Comprenhac), ou bien, transposé d’un classique des noms de maison en français, Ko Me Pla (’Quò me platz) « Ça me plaît », assez proche du très fameux « Sam Suffit », au village d’Angelard (Enjalard), sur la même commune. Ce « K » est étonnant, au demeurant aussi peu limousin que français : une attraction bretonne (le fameux Ker breton, qu’il faut écrire « kêr » : lieu de vie, maison, hameau, village) ? L’ironie d’une consonne évoquant quelque langue celtique ou germanique ? Le fait est qu’on la retrouve sur le nom ébouriffé de Kolibufo (littéralement : Il y souffle !) à Saint-Victurnien (Sent Vertunian), nom d’un village récent, mais apparemment dérivé d’une maison que son propriétaire avait baptisé ainsi. Cette fois, je n’aurai pas vraiment à donner la graphie classique, car on trouve à Saint-Germain-les-Belles (Sent German), une maison bien exposée aux quatre vents, qui s’appelle justement Quô Li Bufa. A part l’accent circonflexe, si l’on veut faire puriste, qui devrait être simplement un accent grave, et deux apostrophes manquantes, une avant le « q », signe de l’aphérèse du « a » de « aquò », et l’autre pour séparer l’article de l’adverbe de lieu ( « l’i » ; « ’Quò l’i bufa » donc, mais certains écrivent aussi "li", preuve que la graphie normalisée n'est pas encore entièrement normée ni satisfaisante), c’est en effet ainsi que s’écrit la désignation, dont Yves Lavalade atteste dans ses ouvrages toponymiques qu’elle est très répandue en Limousin (La Vie quotidienne des Limousins à travers les noms de lieux : 500 mots-clés pour la toponymie occitane, Le Puy-Fraud éditeur, 2011).

Pour la petite histoire, cette maison est habitée par Mme Jeammot, dont les parents étaient propiétaires de la fameuse auberge de la Crotte de Poule du Port du Naveix (Pòrt dau Navei) à Limoges (Limòtges, qui attend toujours ses panneaux bilingues !). Le fait que Mme Jeammot ait pour plus proche voisin le poète occitan Jan Glaudi Rolet (Jean-Claude Roulet) n’est pas étranger à cette (quasi) correction orthographique

            On ne se lancera pas ici dans une interprétation approfondie de ces baptêmes occitans, mais il paraît évident que le choix de nommer ainsi sa maison, au vu et au su de tous, veut dire que l’on est fier et non pas du tout, au demeurant, honteux de son « patois » (puisque c’est ainsi qu’on le nomme), que l’on cherche à exhiber une identité personnelle et familiale, ancrée en un lieu, qui passe par la langue, tout simplement. Puissent les élus, les bibliothécaires et les responsables culturels atteindre un jour cette simplicité et comprendre cette évidence.

Jean-Pierre Cavaillé

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Ko Me Pla ('Quò Me Platz)
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Lou Crô de Mersau (Lo Cròs dau Marçau)
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Mo Mayjou (Ma Maison)
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Ko Me Pla ('Quò Me Platz)
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Kolibufo ('Quò l'i bufa)

 

[1] Anne Chaté en dénombre 960 sur la commune de Saint-Brévin-les-Pins en Loire Atlantique. Voir son article, « Les noms de maisons, fragment d’un discours sur soi ? », Ethnologie française, 33, 2003-3, p. 483-491.

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04 mai 2011

Cultura orale e musicale del Salento: canti, proverbi e indovinelli

Versione italiana di un post del gennaio scorso (Le Salento et sa culture orale : chansons, proverbes et devinettes)

 


Salento_Popolare



Cultura orale e musicale del Salento: canti, proverbi e indovinelli



            Nel mese di novembre scorso, ho fatto una breve gita in Puglia, nel Salento, una terra davvero affascinante, tra l'Adriatico e il Ionico, coperta di pietre bianche e di olivi giganti, popolata da più di un milione cinquecento mila abitanti dispersi in una fitta rete di piccole città, borghi e paesi, dalla pianta a scacchiera con un'architettura del tutto sudista che fa subito pensare alla Grecia, ma anche alla Spagna, sotto la dominazione di cui la regione è rimasta a lungo.

            Mi piace tornare in questo territorio, che ha molto da offrire. I suoi abitanti, tra altro, sono di una sorprendente ospitalità, quasi imbarazzante per noi Francesi. Ci andavo per parlare di un filosofo nato nel grosso paese di Taurisano, finito poi sul rogo per bestemmia e ateismo piazza del Salin a Tolosa nel 1619, dopo avere avuto la lingua strappata. Si chiamava Giulio Cesare Vanini. Sul suo destino tolosano, bisogna assolutamente leggere il bellissimo romanzo di Robert Lafont, L’Eroi talhat. Tutta la prima parte racconta, sotto forma di uno scambio epistolare dallo stile abbagliante, la permanenza del Vanini nei dintorni di Tolosa, il suo processo e il suo supplizio. Orbene, un concittadino del filosofo, Francesco Paolo Raimondi, ha pubblicato qualche mese fa le sue Opere, d'ora in poi disponibili sia in latino che in italiano.

           D'altronde l'ironia della sorte volle che, a Taurisano stesso, onde il progetto di erigere una statua alla memoria di Vanini rappresenta un importante impegno ideologico, incontrassi uno scultore (D. Minonni) che stava realizzando un sarcofago di marmo bianco molto suggestivo destinato ad accogliere i resti di una giovane donna che morì qualche anno fa di un tumore al cervello: Mirella Solidoro. Malata fin dall'infanzia, diventata cieca, riceveva nella sua stanza delle persone in lutto che confortava e a cui, da quanto ho sentito, forniva informazioni sui loro parenti scomparsi; la Chiesa parla di un ruolo di intercessione, tramite l'esperienza della propria sofferenza, assunto dalla ragazza per le anime del purgatorio. Una parte della popolazione nutre una vera devozione alla sua memoria e si impegna a farla beatificare. Il grande sarcofago di marmo sarà collocato in una cappella di una chiesa di Taurisano. Questo corto circuito tra, da una parte, un ateo dell'inizio del Seicento, che si è beffato nei suoi testi delle sciocchezze sull'aldilà e dei pseudo-miracoli nella chiesa di Presicce vicina aTaurisano e, da un'altra parte, questa santa di oggi, dice molto, mi sembra, sui forti contrasti della cultura salentina.

 

Griko e Salentino

           Come ho già avuto modo di dirlo in un post di qualche anno fa, (Un viaggio nel paese dei "dialetti": il Salento e le sue lingue), oltre all'italiano, nel Salento si parla, in questa zona chiamata Grecia salentina, il griko (grico), oppure gricanico, idioma di base greca, la cui sopravvivenza è oggi minacciatissima. In olte, dovunque si sente il salentino, spontaneamente identificato come “dialetto” (a seconda della distinzione tanto consolidata quanto discutibile tra lingua – termine riservato all'italiano –, dialetti e lingue allogene; la nozione di lingue regionali o minoritarie incontrando molta difficoltà per imporsi. Si veda in proposito l'articolo di Amedeo Messina). Il salentino è un idioma ancora usatissimo, in varianti numerose, ma minori. Rimane in effetti la lingua di comunicazione privilegiata et prediletta di una parte cospicua della popolazione, senza però usufruire di un vero riconoscimento culturale, o allora solo secondo le sue funzionalità proprie, che lo pongono in una relazione di completa esteriorità nei confronti della cultura « colta », appannaggio dell'italiano. Di fatti, il turista un po' curioso troverà numerose raccolte di proverbi e canti (ci tornerò), di racconti e di barzellette in salentino, molti libri di poesia anche, e alcuni raccolte di commedie, interpretate da truppe per di più amatoriali, ma spesso eccelenti... Questo ordine funzionale è una evidenza per tutti quanti i locutori e non verrebbe in mente a nessuno (o quasi) di metterlo in dubbio.

           Per il griko, le cose vanno del tutto diversamente. Da un lato la lingua è moribonda e richiede o richiederebbe – un grande impegno pubblico per salvarla (situazione di cui molta gente è ormai cosciente, ma che ne induce molti a dichiarare che i giochi sono fatti e che tutto è ormai inutile). Esistono, è vero, timidi tentativi di introdurla nelle scuole, e c'è un progetto, a Calimera, di creazione di un istituto scolastico di griko aperto a tutti. Siamo però a mille miglia del metodo di tipo immersivo, l'unico capace di creare locutori quando la lingua non si parla più, o quasi più, in famiglia). Da un altro canto, il griko, tramite il suo più nobile e antico pedigree, gode senz'altro di una fama maggiore al salentino, dopo essere stato considerato a lungo inferiore al “dialetto” più diffuso, che però, continua a sostituirlo ovunque. In Grecia salentina, si sono costituiti gruppi musicali che promuovano il griko, come l'eccellente Ghetonia (Vicinanza), di cui raccomando la versione del canto-feticcio dei Greci del Salento, Are mou rindineddha (Chissà rondinella). Esiste in effetti, senza nessun dubbio, in Grecia Salentina, una forte coscienza culturale, associata al griko, ma anche e sopratutto al revival della tarantella (sotto la sua forma salentina detta pizzica, con l'impressionante festival « La Notte della Taranta » a Melpignano ogni mese di agosto), che trascina con se tutta la mitologia del tarantismo e anche un po', ma troppo poco, della sua memoria etnologica ed storica.

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Tarantella e tarantismo

            I gruppi che cantano e ballano la tarantella sono molto numerosi: bisogna citare almeno l’Officina Zoe e la famiglia Zimba d’Aradeo, di cui il patriarca carismatico, Pino Zimba, all'anagrafe Giuseppe Mighali, è purtroppo deceduto nel 2008 (si veda in linea, ad esempio, la ripresa di un suo concerto). La fortuna storica della pizzica è il suo ritmo in 6/8 dato dal tamburello, la velocità di cui non ha nulla da invidiare alle danze più frenetiche del ventesimo e del ventunesimo secolo. Il successo del genere è senza dubbio dovuto, per una gran parte, al fatto di essersi trovato in perfetta sintonia con il processo moderno di accelerazione ritmica. Presenta anche il vantaggio di poter essere facilmente assorbito dall'immaginario neo-sciamanico. La pizzica è generalmente cantata in salentino.

          In sottofondo, c'è quindi il fenomeno davvero affascinante del tarantismo, una grave malattia psicosomatica che colpiva le donne (ma anche più raramente gli uomini) della campagna che lavoravano per di più a giornate nelle masserie, male ciclico, assegnato dalla cultura salentina al morso di un ragno (o, talvolta, di uno scorpione o di un serpente). Quando le crisi sopraggiungevano, di solito all'inizio dell'estate, la malattia veniva curata con un rito magico-religioso basato sulla musica e il ballo: un gruppo di musicisti si recava a casa della tarantolata e suonava per indurre la donna a « ballare », sdraiata, strisciandosi sul pavimento, ma anche in piedi, spesso per diverse ore e diversi giorni, fino a quando « il santo », Paolo, protettore dai morsi dei serpenti e degli insetti, concedeva la « grazia » di una guarigione almeno provvisoria. Bisogna leggere almeno in proposito il gran libro di etnologia di Ernesto de Martino, pubblicato nel 1959: La Terra del rimorso. De Martino, in effetti ha studiato con eccezionale acume i contenuti culturali e le condizioni sociali e psicologiche del fenomeno. In strettissima relazione con De Martino, bisogna anche rammentare i lavori dell'etnomusicologo Diego Carpitella (La Terapia coreutico-musicale nel tarantismo, 1960, inserito nel libro di De Martino).

           Dal mio ultimo soggiorno sono tornato con un libricino del regista Gianfranco Mingozzi, che  tra altro fu l'assistente di Fellini, ma che ha anche collaborato con De Martino. Per l'appunto, questa pubblicazione è dedicata al suo documentario intitolato La Taranta, il primo ad avere mostrato tratti del rituale del tarantismo e anche del « pellegrinaggio » molto particolare che le tarantolate facevano il 18 di giugno alla chiesa dei Santi Pietro e Paolo di Galatina. Il film è stato girato nel 1962, quando ormai il fenomeno era già in fortissima regressione[1]. Il DVD è allagato al libro, ma lo si può anche visionare sul web (in due parti). Bisogna assolutamente vederlo, tra altro per questo incredibile passo in cui la tarantolata di Galatina, Lea, che balla già da ore e ore, apostrofa in dialetto l'immagine di San Paolo appoggiata sui ginocchi del figlio di sei anni seduto accanto a lei. Chiede la grazia al santo con tono di rimprovero: « ... no, non aggio soldi pe’ dirti la messa... Ti debbo dare la gamba ? Me la posso tagliare ? ». Il Santo, per la bocca della donna, rifiuta di concedere il sollievo; lei, presa dalla rabbia, molla un pugno all'immagine che oscilla sui ginocchi del bimbo e  la donna torna a ballare, con rassegnazione. Il film è accompagnato dalla voce fuori campo del famoso poeta Salvatore Quasimodo, che declama un testo scritto apposta per il film, un testo molto contenuto, piuttosto sobrio e ben informato (il poeta aveva letto De Martino), evidentemente in un italiano perfetto. Invece, tranne qualche parola della tarantolata, il popolo del dialetto no ha voce in capitolo. È l'etnologo, per la bocca del poeta, che dice tutto quello che c'è da dire... Un uomo almeno però, il quale gioca un ruolo essenziale nella seduta di Galatina, aveva senza nessun dubbio molto da dire: il violinista e cantante Luigi Stifani, barbiere di professione, che curava le tarantolate con la sua musica. Suonava la pizzica in un modo incredibile e si possono d'altronde trovare in linea alcuni dei suoi pezzi registrati da De Martino e Carpitella (Pizzica tarantata, Pizzica indiavolata). Darò solamente qui una versione del testo del brano detto Tarantata, miscela esplosiva de devozione e di oscenità, che ci dice ovviamente molto sulla dimensione erotica del tarantolismo.

Santu Paulu miu te le tarante
Pizzichi le caruse a mminzu a ll’anche
Santu Paulu miu de li scusuni
Pizzichi li carusi a lli cujuni
Santu Paulu miu de Galatina
Ci l’ha fare la grazia falla mprima
Santu Paulu miu de Galatina
Nu fare cu lucisca cra mmatina
« Santo Paolo mio delle tarante/ pizzichi le giovani tra le gambe/ Santo Paolo mio degli scorpioni/ pizzichi i giovani sai coglioni/ Santo Paolo mio di Galatina/ se devi fare la grazia falla presto/ Santo Paolo mio di Galatina/ non fare arrivare il nuovo giorno prima di aver fatto la grazia. » (citato in L. Chiriatti, Morso d'amore, p. 108).

        Bisogna aggiungere che Stifani, morto nel 2000, fu una specie di etnomusicologo « selvaggio »; ha lasciato un diario dei suoi interventi rituali, in cui rifletteva sul fenomeno, « dall'interno » delle sue proprie pratiche (si veda Io al santo ci credo. Diario di un musico delle tarantate , ed. Amarirè, 2000). Questo diario è scritto in italiano.

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Luigi Stifani

Cantoa pare uce

          In un altro libro, pubblicato poco tempo fa dalla casa editrice Kurumuny di Calimera, Le Cicale - canti salentini di tradizione orale, viene però rammentato che la pizzica non era l'unica forma musicale usata per liberare dal tarantismo. L'autore, Luigi Lezzi, tramanda tra l'altro una canzone molto lenta – all'opposto quindi della pizzica –, Teresina, che fu molto probabilmente legata al rituale.

Tòre si e tòre no
Teresina l'hai fatta bella
l'hai pizzicata l'ha' addormentà
a pizzicariella
te pizzicàu chiù sutta te lu scanùcchiu.
(« Tore si e Tore no/ Teresina l'hai fatta bella/ l'hai pizzicata l'hai addormentata/ la pizzicarella/ ti ha pizzicata più sotto il ginocchio. »)

            Questo libro, accompagnato dal CD di una raccolta eseguita negli anni 60-70, contiene una serie di esempi di una forma di canto corale a capella chiamato « a pare uce » (a voci unite), che suona alle nostre orecchie molto più strano della pizzica. Questi canti di lavoro richiedono un gruppo più o meno importante di cantanti, in cui sono prestabiliti tre ruoli diversi, definiti in un modo chiarissimo da queste parole: « Jèu `ttacu, tìe la giri e tutti l’àutri se mìnanu e fànnu te bassu » (« Io comincio, tu mi rispondi e tutti gli altri si lanciano a fare il basso »).

            L’autore del libricino si sofferma sull'aspetto assolutamente singolare di queste voci registrate, ormai spente: un timbro sopratutto, impuro, rauco, di gente esposta al maltempo e, « specie nelle voci maschili », « risultato anche del tipo di tabacco fumato, spesso autoprodotto e mal conservato, e quindi di una cronica affezione bronchiale aggravata dalla particolare umidità degli ambienti di vita e di lavoro ». Queste parole e il CD stesso, mi hanno fatto ricordare un altro bellissimo CD allegato al libro di Giuseppe Mighali (Pino Zimba dunque), Zimba, voci suoni ritmi di Aradeo, sempre della stessa casa editrice (2004), che presenta una raccolta effettuata nella « famiglia » Zimba negli stessi anni (1976-1978), e in cui i cantanti hanno delle voci bellissime, a volta rauche, velate o fioche (bisogna sentire, in particolare il famosissimo canto di questua di Pasqua, San Lazzaru, che mi fa sempre venire le lacrime agli occhi[2]).

            A proposito della lingua dei canti, Lezzi fa notare che si tratta in fatti di un misto di « dialetto », usato per esprimere « i sentimenti più viscerali ed immediati », e d’italiano, «  riservato alle locuzioni più formali e impersonali ». Ne risulta una specie di « maccheronico », dice il musicologo, « una lingua artificiale propria del cantare che si vuole intenzionalmente distinguere dalla lingua parlata ». Basta citare il canto del (falso?) cappuccino elemosinante, di cui esistono numerose varianti :

Vistìtu ti cappuccinu jèni a bussà alli pòrti
E no no per carità non si bussa così
Tegnu na fija a lettu e me la fai morì.
Ma prima ti morìri facìtila confissàre
Ca bi lu fàzzu ìu lu pàtri cunfessor.
« Vestito da cappuccino vieni a bussare alle porte/ no so per carità non si bussa così/ tengo una figlia a letto/ e me la fai morire.// Ma prima di morire fatela confessare/ che ve lo faccio io il padre confessore ».

La storia si conclude con una nascita non gradita e con queste fortissime parole della madre disperata:

E ìu maletìcu il preste e il cuore che ci
Ha tratìtu ha la mia figlia che a letto sta
.
« Io maledico il prete e il nome che ha / tradito ha la mia figlia che a letto sta ».


Salento

          Si può d'altronde notare che il « dialetto » è nel Salento così associato alla parola e non alla scrittura, da essere usato allo scritto quasi solo per fissare produzioni orali, dette o cantate. Anzi, spesso, si tratta di discorsi restituiti al secondo grado. Prenderò come esempio il libro Morso d’amore di Luigi Chiriatti, un etnografo salentino (Lecce, Caponi ed. 2001), dedicato al tarantismo. Questa studio contiene numerosissime interviste, ma tutte condotte (o trascritte ?) in italiano: il salentino è onnipresente, ma sempre sotto forma di parole vive citate tanto dagli informatori, interrogati in italiano, quanto dall'autore stesso, per dare più forza al discorso. Ad esempio, per mostrare in una sua analisi la durezza delle condizioni di lavoro delle operaie del tabacco, che fu per molto tempo una delle maggiori risorse del Salento, Chiriatti cita poche parole di una di queste donne ma particolarmente significative ed espressive – perché in « dialetto » –: « Faticavamu comu ciucci de fatia, non te potivi fermare cu pensi mancu nu picca » (« Lavoravamo come asini da soma, non ti potevi fermare nemmeno un momento a pensare »). Poi, come elemento di prova (in ambedue i sensi), cita una canzone famosa: « Fimmene fimmene, ca sciati a llu tabaccu, ne siati doi e ne turnati a quattru » (« Donne, donne, che andate a lavorare il tabacco, andate dritte sulle gambe e ne tornate a quattro »), di cui si può d'altronde sentire in linea una bella versione a cappella di Simone Kalogheròpoulos Contaldi. Queste briciole di dialoghi, questi proverbi, motti e canti hanno il più gran valore espressivo – ma in quanto sono inquadrati e controllati dall'italiano – per rendere conto delle durissime condizioni di vita e di lavoro nel (o al margine del) sistema latifondista. Di modo che il salentino è minimizzato all'estremo e, nello stesso tempo, messo in scena nell' e dall'italiano, in quanto espressione diretta della verità; è incaricato di dire la verità nuda e cruda del popolo e della sua cultura materiale ed orale, che la lingua nobile e « letteraria » non può rendere in nessun modo.


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Proverbi e condizioni sociali

           A questo proposito, citerò ancora un libro appena stampato, che me fu gentilmente ragalato, dal titolo: Lavoro e proverbi nella società del bisogno. Taurisano tra’ 800 e 900 (Congedo, Galatina, 2010). L’autore, Vittorio Preite, si sforza di ricostruire la vita sociale, economica e culturale della città del Vanini in tempi ormai svaniti, ma ancora ben presenti nella memoria dei suoi abitanti (tenendo conto del fatto che siamo spesso gli eredi di una parte dei ricordi dei nostri genitori e dei nostri nonni), appoggiandosi su più di 360 proverbi raccolti a Taurisano, ognuno dando l'occasione di presentare un mestiere o un'attività, il più spesso tramite la rievocazione d'individui identificati con i loro nomi, cognomi e sopranomi. La mole di informazioni è davvero impressionante, e sorpassa di molto l'interesse patrimoniale dei Taurisanesi che trovano i nomi e cognomi dei lori antenati nell'indice. Ovviamente, i proverbi, materia orale per eccellenza, sono in salentino (con la traduzione in italiano), ovviamente il libro è scritto in italiano, ovviamente ancora l'autore cita a bizzeffe modi di dire, espressioni e parole in salentino, senza però, in questo caso, tradurli in italiano.

           Un esempio: facendo leva sul proverbio « Tutti i cori torti,/ nnanti e chiancimòrti » (« Cuori contorti,/ davanti alle piangimorti »), l’autore parla dell'istituzione delle prefiche, chiamate « chiancimorti » (« piangimorti »), sparite da decenni ma ancora presente nella memoria popolare (la pratica si era dunque mantenuta un secolo dopo la sua fine nel Béarn dove esisteva una tradizione simile, quella delle « aurostèras », di cui si parla fino a 1850[3]). La prefica lodava defunti che spesso non conosceva nemmeno, sfruttando un canovaccio prestabilito, però « facìa cchiàncine puru ‘e petre » (« faceva piangere le stesse pietre »), « spizzàva ‘u core ‘lli cristiàni » (« spezzava il cuore della gente »), anche se « ccerte fiàte a ìḍḍa no’ nnè scappàva mancu nna làcrima » (« a volte, non gli scappava neanche una lacrima »).

          Ma, appunto, queste frase non sono tradotte in italiano e questa scelta mette in evidenza che il libro è destinato ad un pubblico che sa il « dialetto », senza però che l'autore abbia avuto l'idea che parti intere del libro, in questo caso, avrebbero potuto essere composto nella parlata taurisanese. Ma sarebbe impossibile ad immaginarlo, perché la stessa evidenza che induce a sfruttare il più possibile il salentino per dare vita e verità alle descrizioni, esclude che si possa utilizzarlo per tutto quello che riguarda l'esposizione didattica o l'oggettivazione della realtà sociale e storica. Ad esempio, l'espressione, che compare nel titolo del libro, di « società del bisogno », non si potrebbe dire, in nessun modo, in « dialetto »: non certo per qualche difetto del lessico, ma solo per il tabù della diglossia. Invece, cosa potrebbe esprimere meglio la situazione sociale del proletariato agricole, vista appunto da coloro che la subiscono, che il proverbio in « dialetto » ?

Campa u missère ta carne malàta,
strazza u prete quiḍḍa ddifriscàta,
spurpa l’avvocàtu la stizzàta,
tutti lu tiempu futte a sciurnàta
.
«Vive il medico della carne malata,/ vivacchia il prete della sotterrata,/ spolpa l'avvocato quella arrabbiata/ il tempo fotte a tutti la giornata. »

            Questa acuità della percezione, questa visione insieme rabbiosa e fatalistica (del tutto antiprovvidenzialista), è proprio al centro di un libro scritto nel 1978, appena ristampato (oppure pubblicato per la prima volta ?), che mi è stato offerto presso la biblioteca di Martano, la sera della sua presentazione: Oppressione e resistenza nei proverbi di lavoro salentini (edizioni Panico, 2010), scritto da Nicola G. De Donno, che fu un instancabile raccoglitore di proverbi e di parole e, allo stesso tempo, autore di una serie di raccolte di poesie in salentino. Questo libro, che meriterebbe senz'altro una maggiore diffusione, è molto analitico, a volte di una teorizzazione esigente, e anche impegnatissimo. Da questo punto di vista è un'espressione tipica degli anni in cui è stato composto: per l'autore, i proverbi di lavoro esprimono la realtà sociale più immediata, le relazioni tra braccianti e proprietari, tra proletari e padroni. La ragione per cui si contraddicono così spesso o presentano delle ambiguità che conducono a delle interpretazioni contrarie, è che vengono usate tanto dai maestri quanto dai dipendenti.

Questa trattazione, così come la deplorazione per l'assenza di una « letteratura salentina colta [cioè, ovviamente, in italiano!] di contestazione », m’hanno rammentato quello che l'etnomusicologo Lezzi dice, nel suo libro sul canto a a pare uce, a proposito del periodo in cui egli stesso si era impegnato nella ricerca militante, periodo fausto (in confronto almeno agli ultimi decenni) per l'inchiesta e la colletta di elementi delle culture cosiddette popolari, ma erano anche tempi in cui tutti quelli che, come lui, condividevano questa passione, furono costretti a lavorare per anni fuori delle istituzioni, in quanto le due parti erano « nei versanti opposti della barricata ». Se si facessero paragoni con gli altri paesi dell'Europa dell'Ovest, si troverebbe, credo, grandi similitudini.

Nonostante il suo alto grado di generalità, l'opera di De Bono è anche essa ancorata nel luogo: tutti i proverbi sono stati raccolti a Maglie e nei dintorni. In un libro cosi esigente dal punto di vista teorico e interpretativo, è evidente che solo la materia prima, cioè gli innumerevoli proverbi citati nel testo, sono in salentino.

Daremmo qui alcuni esempi che dimostrano, mi sembra, la pertinenza della tesi del De Donno: Amore de patruni amore de scursuni (Amore di padrone, amore di bisce); Se cate l’arciprèite è ddiscrazzia, se cate lu sacristanu va mvriacu (Se cade l'arciprete è disgrazia, se cade il sagrestano va ubriaco); Cristu de sussu cràndina e ttempesta, Cristu de sutta se futte quiḍḍu ca rresta e nnui a mmenzu a ddoi altissimi rimanimu futtutissimi (Il Cristo di su grandina e tempesta, il Cristo di giù [il padrone] si fotte quel che resta, e noi in mezzo a due altissimi rimaniamo fottutissimi). « Anche la religione, scrive l'autore (d’altronde in un modo forse un po' troppo deciso), è una cosa della classe dei padroni, e perciò è poco capace di presa sul bracciante agricolo e sull'operaio ».

Concluderò con un ultimo esempio, che può sembrare innocente, ma che presenta un'ambiguità radicalmente trasgressiva per ogni forma di morale (se è vero che la proibizione dell'incesto è la base di tutte le nostre strutture sociali): Quannu àutru nu tteni, cu mmàmmata te curchi (Quando altro non hai, vai a letto con tua madre).

Jean-Pierre Cavaillé




[1] La Taranta. Il primo documento filmato sul tarantismo, Calimera, Kurumuny, 2009.

[2] Ce ne sono due altre bellissime versioni registrate, l'una a Collemeto nel 1976, l'altra ad Aradeo nel 1977 (quest'ultima tratta dal disco Musica Popolare del Salento, voci e strumenti: L. Rizzo, A. Micali, N. Carrozzo registrato da Brizio Montinaro), senza dimenticare la versione del gruppo GliUcci di Cutrofiano en 1979 (Antonio Bandello, Luigi Vergari, Antonio Aloisi, riedizione Luigi Chiaritti, Lecce, ed. Aramirè, 1999). Ma bisogna anche sentire e vedere in linea le video dei numerosi gruppi di lazzarini, che vanno di casa in casa nella Settimana Santa (dopo il tramonto: per quello le video sono spesso alquanto scure!) ad Aradeo (?) ancora, ad Alva, in un appartamente a Matino (2010) e, per finire, una bellissima versione « a casa di Mario », che merita di essere paragonata alla versione del gruppo Ghetonia. Queste video, spesso di scarsa qualità, danno però, un'ottima idea dell'atmosfera suscitata da questo canto, che molta gente sembra conoscere, anche tra i più giovani. Si trovano le parole, molto diverse secondo le versioni, sul sito La Terra del rimorso e su Stornelli salentini. Questi due siti contengono delle ricchissime collette di parole di canzoni in salentino.

[3];Nella sua introduzione, Luigi Montonato ricorda il nome di una certa Ntonia Pacella « capace d'improvvisare versi e piangere morti nei giorni di lutto o allietare i vivi nei giorni di festa ». Nella valle d’Aspe, nella montagna dei Pirenei guasconi, l’improvvisatrice Maria Blanga – Marie Blanque – , ritenuta una tra le ultime « aurostèras » (prefiche) è deceduta nel 1849. Si vede Maria Blanga- Marie Blanque (1765-1849), Auròsts. Era darrèra deras aurostèras dera vath d’Aspa, éd. M. Grosclaude, Per Noste, La Civada, 2004.

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01 mai 2011

Clichés et littérature : le cas corse. Un article de Jérôme Ferrari

 

 Corse

“Type corse. Exposition universelle de Bastia, 1905”



Clichés et littérature : le cas corse. Un article de Jérôme Ferrari



Dans un post précédent, j’ai vomi mon fiel sur un article de Libération qui retraitait les pires clichés sur le Limousin et ses habitants sous le prétexte de rendre compte d’une recrudescence de la prostitution à Limoges (Limousin : chronique d’une aliénation ordinaire)[1]. On attendrait en vain des explications ou des excuses, malgré les protestations, visibles jusque sur le forum du journal, pourtant réservé aux lecteurs abonnés (« ce reportage empeste le parisianisme méprisant », etc.). C’est que, comme je l’ai déjà dit, nous ne comptons pas, nous ne sommes pas des interlocuteurs, pas même des destinataires possibles pour cette prose toute parigote ; tout au plus des objets éventuels et circonstanciels de risée et de compassion. C’est en ce sens d’ailleurs que nous sommes nécessaires. Comment voulez-vous affirmer que vous êtes où il faut être, comment voulez-vous arriver à convaincre un public, et d’abord vous-mêmes, que vous participez de la dernière contemporanéité, que vous êtes « in », comme on disait naguère, « branché », comme on disait hier, « connecté » ou ce que vous voulez, si vous ne donnez pas, pour vous faire valoir, l’image antithétique de ceux qui sont définitivement hors du coup, « out », inactuels, déconnectés, débranchés, en rade là où il ne faut pas être et où il faut éviter d’aller si possible ?

Vieille histoire, vieilles lunes… Je viens de lire un ouvrage fort intéressant paru en 1808, écrit par Jacques Joseph Juge de Saint-Martin, intitulé Changemens survenus dans les mœurs des habitans de Limoges, depuis une cinquantaine d’année (orthographe originale), et j’y lis : [les Parisiens] « ont eu pendant longtemps la plus mauvaise opinion des Limousins, et en même-temps l’opinion la plus avantageuse d’eux-mêmes. Ils m’ont dit souvent qu’on ne pouvait que mourir d’ennui à la Limoges. Quand ils me demandaient de quel pays j’étais, je me gardais bien de prononcer le mot, je me qualifiais de Haut-Viennois (habitant de la Haute-Vienne). Préjugés de part et d’autre »... Pour J. J. Juge, qui croyait ferme au progrès de la raison et de la science contre les préjugés, les choses étaient en train de s’arranger… Nous avons perdu ce bel optimisme.

 

Face aux clichés

 

           Le pessimisme ne m’exempte pas d’équité. Je dois avouer que le parisianisme clicheteux de Libération contient malgré tout, à l’occasion, son contrepoison, qui n’a rien à voir, du reste, avec une quelconque capacité d’autocritique. Quelques jours en effet après ce déplorable reportage paraissait, le 2 avril pour être exact, dans le magazine Next, revue hebdomadaire du journal, un bon article d’un écrivain et prof de philo originaire de la banlieue parisienne installé en Corse depuis longtemps, Jérôme Ferrari, consacré à la fois aux clichés sur la Corse et au pouvoir de dire le réel qui reviendrait à la littérature (« Sous les clichés, la Corse », Next Libération, n° 34, 2 avril 2011, repris sur le site du journal).

          Au demeurant, l’auteur refuse de lutter contre les clichés, qu’il dénonce pourtant. Son argumentation est pertinente : « Il faudrait être stupide pour engager une telle lutte. D’abord parce que les clichés sont inévitables. Ils ne font que pervertir, en la poussant à son paroxysme, la faculté de conceptualisation qui nous permet de découper le monde en catégories générales. Ensuite parce que c’est une lutte perdue d’avance. Le cliché est invincible, comme l’est la bêtise elle-même. Aucun argument rationnel, aucun fait ne peut le réfuter car il ignore superbement la réalité et c’est précisément dans cet aveuglement inaltérable que réside sa force ». Ferrari raconte notamment comment il lui fut impossible de convaincre tel interlocuteur au festival du livre de Mouans-Sartoux, que ses élèves ne portaient pas des armes à feu dans leurs cartables ou, pire, de persuader le touriste qu’il avait eu la charité de prendre en auto-stop sur une route corse que, contrairement à ce qu’avançait son passager, il payait bien ses impôts au même titre que les contribuables du continent… L’auteur en tire la leçon suivante : « La lutte contre les clichés n’est pas seulement perdue d’avance, elle nous transforme aussi nécessairement en imbéciles en nous entraînant sur un terrain d’où toute forme d’intelligence, de finesse, de compréhension de la complexité est exclue. […] Il faudrait avoir la force de se préserver, ne pas accuser, ne pas se justifier, en aucun cas, mais simplement détourner le regard à chaque fois que c’est nécessaire, sans colère et sans ressentiment. C’est bien difficile. D’autant que les clichés, s’ils sont sans fondement, ne sont pas sans effets ; ils ont joué un rôle considérable dans la manière dont la Corse s’est perçue, et sans doute façonnée, au cours de ces deux derniers siècles… ».

           Cette dernière constatation est très juste, les clichés ne sont pas seulement en contradiction avec le réel, ils l’informent, dès lors qu’ils entrent dans la perception même que les populations ciblées ont d’elles-mêmes, non seulement quand celles-ci acceptent honteusement (voir notre Limousin de 1808 cité plus haut) ou fièrement de se reconnaître dans ces fausses images, mais aussi, lorsqu’ils les refusent avec cette « obsession paranoïaque », relevée par Ferrari, qui conduit les institutions et la presse régionale à dénoncer sans discrimination, indépendamment de la valeur et l’intérêt des œuvres, toute représentation portant atteinte à l’image de la Corse.

Notons au passage qu’en Limousin nous n’en sommes pas là, nous en sommes même au plus loin. Ici les institutions et la presse locale n’ont même pas le courage de regimber contre les clichés sur le Limousin, ou plutôt elles semblent avoir perdu jusqu’à la capacité d’en ressentir la virulence et l’affront. C’est évidemment là une façon de donner raison aux clichés, non d’ailleurs en les acceptant purement et simplement, mais plutôt en les considérant comme des choses hélas vraies, mais en voie d’être surmontées par une adhésion sans faille aux modèles supérieurs nationaux et internationaux (francophonie, etc.). C’est que les « élites » et élus du Limousin semblent croire encore, comme Jacques Joseph Juge en 1808, au progrès des mœurs et de la culture. Certains pensent d’ailleurs qu’ils y sont déjà arrivés et qu’aucun fossé ne les sépare plus de la capitale, comme l’attesterait l’état des mœurs, des mentalités et de la langue, voire même de l’accent. Quelle naïveté ! Il faudrait pour cela, évidemment, que la reconnaissance d’une égalité partagé vienne… d’en haut, ce qui est purement contradictoire.

Manifestement, à lire Ferrari et beaucoup d’autres, il n’en va pas de même en Corse, où l’on affiche volontiers sa fierté insulaire et où l’on dénonce avec véhémence les atteintes à la représentation gratifiante que l’on cherche à se donner de soi-même, sans se rendre compte que cette image est non seulement stéréotypée et fausse, mais dépend surtout, de fait, du cliché méprisant et dévalorisant contre lequel elle se construit, en réaction. Ferrari, dans la situation particulière qui fut la sienne, d’« étranger » attiré et fasciné par la Corse, dit combien il fut lui-même piégé par une telle image réactive : « au début, j’avais bel et bien le sentiment de retrouver une terre farouche et insoumise, peuplée d’être exceptionnels – parmi lesquels je me comptais – des héros antiques qui avaient su conserver leurs valeurs morales millénaires dans un monde qui les avaient toutes perdues », développant ainsi sans s’en rendre compte, ajoute-t-il, « de sérieuses tendances fascisantes ». La réalité, celle du moins, qui lui est apparue, dans sa propre expérience, était tout autre : « des hommes perdus dans un hiver interminable ».

 

« Réalités » humaines et littérature

 

Ferrari énumère alors les « réalités » qui constituent un « bien meilleur matériau littéraire que les clichés ». Son point de vue, en effet, tout au long de son article, est celui de l’écrivain : « La violence de l’été, la violence de l’hiver, la brume et la canicule, les échecs, la désillusion, les facéties d’une histoire qui nous a fait rater l’intégralité du XXe siècle, le mélange d’orgueil et de haine de soi, la ligne de fuite de l’exil, la force étrange qui régit les départs et les retours fébriles, les caveaux magnifiques et les maisons en ruine, les guerres menées pour un empire injuste et déchu, il y a dans tout cela une puissance esthétique que ne me lasse pas d’exploiter ». L’énumération justifie sans aucun doute la conclusion mais, à la fois, il est aisé de voir qu’elle constitue elle-même une série de thèmes qui, ainsi présentés sous la forme la plus synthétique, sont tous susceptibles de se ramener ou de se laisser réduire à des clichés ou, si l’on veut mieux, à des lieux communs (au sens courant, non pas au sens de la tradition rhétorique), avec ce que l’opération suppose de simplification à outrance et d’essentialisation factice. L’affirmation selon laquelle la Corse, sans bémol aucun, a manqué l’intégralité du XXe siècle est assez exemplaire de ce flirt des thèmes littéraires avec les clichés qu’ils sont pourtant censés supplanter dans et par l’écriture. En disant cela, je ne critique pas la littérature que Ferrari cite dans son article (en particulier celle de Marco Biancarelli, de Jean-Baptiste Predali et la sienne propre), que je connais d’ailleurs fort mal, sous prétexte qu’elle peut être une machine à activer, réactiver et fabriquer du lieux-commun ; cela serait absurde et reviendrait à s’en prendre à la littérature elle-même, qui ne cesse de travailler contre, mais aussi avec du lieu commun et en produit, dans son effort même de saisie du réel par la stylisation fictionnelle.

Nous en avons un parfait exemple avec la littérature très ambitieuse, indéniablement de grande qualité, et néanmoins on ne peut plus irritante (au moins pour qui écrit ces lignes) produite par un trio d’écrivains reconnus qui revendiquent leurs attaches limousines et situent nombre de leurs fictions en Limousin : Millet, Bergounioux et Michon, déjà évoqués sur ce blog justement à propos de cette même question des lieux-communs. On pourrait à leur propos, et malgré des différences de tous ordres qui en font des voix on ne peut plus distinctes, faire une liste semblable à celle que Ferrari dresse pour la Corse et qui la recouperait d’ailleurs pas mal : on aurait ici aussi l’hiver interminable, l’exil, l’échec, la pauvreté, la misère, le dénuement culturel, le « patois », les atavismes ruraux, l’alcoolisme, la hantise des morts, etc. Or tous ces thèmes, tous, ne cessent de voisiner avec et même, le plus souvent, de reconduire les clichés les plus éculés et les plus dommageables pour les Limousins. Le jeu d’inversion, ou plutôt le cercle (vicieux) établi entre la bassesse sociale et le sublime existentiel, la vie minuscule et l’emphase lyrique, la misère sociale et l’éclat du verbe, déplace le cliché mais ne le dépasse pas ; au contraire, il lui confère une sorte de légitimité esthétique, d’évidence poétique, qui le rendent encore plus délétère. La littérature, aussi bonne soit-elle, ne nous préserve pas des clichés, car la manière même dont elle se collète avec le « réel » (avec la réalité humaine) dans la composition fictionnelle, la stylisation, le recours aux métaphores et autres figures éprouvées, implique un jeu perpétuel, nécessairement ambigu, avec les clichés et les lieux communs. C’est là sa force et sa faiblesse.

          Il existe bien par ailleurs des outils intellectuels pour mener l’analyse critique des lieux communs, des instruments forgés par les sciences humaines et sociales : l’histoire, l’anthropologie, la philologie, etc. C’est ainsi que l’on peut montrer quand, comment et à quelles fins se cristallisent dans le discours des élites passées par l’étamine parisienne l’ethnotype du Gascon tonitruant et fanfaron, celui du Limousin rustre et ignorant,  celui du Corse oisif et vindicatif, etc. Ce travail n’est peut-être pas tout à fait inutile et, en tout cas, il ne me semble pas condamner celui qui s’y livre à l’imbécillité, quoique Ferrari puisse dire. Il est certain aussi, et nous ne le voyons que trop sur ce blog, que les discours des sciences humaines et sociales, produit par les élites socialement (et géographiquement) situées, bardées de préjugés de classe et de situation, reconduisent eux-mêmes fort souvent les lieux communs auxquels ils sont censés échapper. Nous en avons en Limousin un bel exemple avec l’usage que les historiens font du concept d’« archaïsme » pour emballer tout ce qui résiste à leur conception de la modernité.

« Dignité littéraire »

 

A côté de la littérature, et éventuellement dans une relation pas forcément pacifique avec elle, il existe en tout cas une place pour l’analyse rationnelle, érudite ou non (et ce n’est pas le philosophe, fût-il écrivain, qui me démentira), dans l’affirmation des dignités humaines – et donc culturelles – bafouées. Cette façon de voir les choses implique que l’on conçoive sa propre approche critique comme susceptible d’apporter une contribution, pour modeste qu’elle soit, à une entreprise de désaliénation collective. C’est d’ailleurs ici que je m’éloigne sans doute le plus de la manière dont Ferrari conçoit la littérature de ses amis et la sienne propre. L’écrivain reprend à son compte une expression de Jean-Baptiste Predali se donnant pour tâche, sans son travail d’écriture, de « faire accéder la Corse à la dignité littéraire » ; il s’agit là d’une fin en soi, qui serait propre à la littérature, qui serait le propre de la littérature, une littérature qui se conçoit au singulier et avec lettre capitale : La Littérature. Cette conception dévotionnelle des écritures fictionnelles, certainement gratifiante pour les auteurs qui en sont les grands (et petits) prêtres, séparée finalement et nécessairement des autres activités humaines (autrement dit des « réalités » que La Littérature fait accéder à une dignité esthétique), comme les religieux prétendent l’être des choses du monde, me gêne infiniment. Elle conduit d’ailleurs à nier le local, au moment même où il est affirmé en tant que matière littéraire. La Littérature ne saurait en effet se compromettre avec des revendications locales, des luttes sociales pour la reconnaissance, car elle vise d’emblée l’universel et rien d’autre que l’universel : « Il ne s’agit pas de lutte, de militantisme ou de revendication chauvine. Ça n’a rien à voir avec un quelconque chauvinisme. Cela signifie au contraire que la dignité littéraire ne connaît ni pays ni territoire et que toute réalité humaine, pour peu qu’elle soit porté par l’écriture, est digne d’y accéder ». Ces mots par lesquels Ferrari conclut son article, relèvent d’une rhétorique éprouvée, et même obligée, voire absolument obligatoire en régime français : aucune production ancrée dans le local n’est légitime et digne d’accéder au statut de « Littérature », si l’auteur, ses critiques et ses lecteurs ne commencent pas par affirmer que l’œuvre n’entretient aucun lien d’aucune sorte avec une quelconque lutte sociale ou culturelle se déroulant dans le lieu investi pourtant par l’écriture. On pourrait et devrait consacrer à ce phénomène une analyse autrement fouillée. Il n’est pas un article sur les auteurs « limousins » que j’ai cités plus haut qui ne commence par se récrier sur le fait primordial que cette littérature n’a rien de chauvine, rien de locale, rien de régionale et surtout (injure suprême) rien de « régionalistes ». Lorsque l’on veut montrer que tel auteur occitan est un « vrai » écrivain, voire un « grand » écrivain (Max Rouquette, Jean Boudou, etc.), on commence toujours par dire qu’il n’est ni chauvin, ni militant, ni régionaliste, même lorsque cela est faux et archi-faux, lorsque par exemple l’écrivain en question a doublé son travail d’écriture d’un profond engagement militant (voir ici quelques réflexions sur une édition de la Médée de Rouquette). C’est visiblement la même chose pour la Corse. Le même Jérôme Ferrari a déclaré dans un entretien publié sur Mediapart : « je refuse l'alternative qui consisterait soit à ne plus se référer à la Corse soit à vouloir faire de la littérature régionale. L'idée même de littérature régionale me paraît grotesque. Tout roman naît dans une région particulière, il le faut bien, mais son monde est, en droit, celui de la littérature tout court, sans adjectif ». On se saurait faire de La Littérature digne de ce nom, pour localisée qu’elle soit, si l’on ne se déclare d’abord désengagé dans ses oeuvres des affaires locales et surtout de toute entreprise de revendication localiste, pour légitime qu’elle soit ; c’est là un dogme, un impératif catégorique, en fait un cliché (en voilà un et de taille !) désormais incontournable, dont les enjeux idéologiques sont à ce point éclatants que l’on se demande comment et pourquoi chacun y souscrit avec tant d’empressement. Peut-être d’ailleurs, dans le meilleur des cas, est-ce pour avoir le champ libre, et derrière ces simagrées obligées sans lesquelles on ne saurait espérer la moindre reconnaissance, faire exactement le contraire. Car enfin, il est bien évident que porter dans et par la littérature des revendications sociales et culturelles locales, n’a rien en soi d’antinomique avec l’universalité de l’humaine condition, pour laquelle justement toute revendication est nécessairement localisée (c’est ici et maintenant que l’on se bat, partout où l’on se bat !), et n’implique d’ailleurs nullement une quelconque réduction de la littérature au militantisme, car l’écriture fictionnelle n’est jamais unidimensionnelle et fuit par tous côtés, ce qui ne la préserve pas de l’engagement, ni donc (il s’agit des deux faces de la même médaille) des compromissions idéologiques.


Prighjuneri

Prighjuneri

 

Dans l’entretien cité plus haut, pour montrer à quel point il est hostile à toute littérature régionaliste, Ferrari évoque ses traductions en français des œuvres corses de Marco Biancarelli[2], mais pour dire qu’il les a réalisées « non parce que [Biancarelli] est Corse, mais parce que la brutalité et la puissance de son style [lui] paraissent uniques ». Dans son article pour Libération, il déclare également : « en 2000, la publication de Prighjuneri, le recueil de nouvelles de mon ami Marco Biancarelli, a montré que le réel n’avait pas été tout à fait englouti sous une montagne de clichés et qu’il pouvait encore s’exprimer avec une vitalité incroyablement violente et forte. Prighjuneri donne à voir un réel partiel, fragmentaire, paradoxal, indigeste, qui ne peut en aucun cas rivaliser avec le merveilleux cadre d’intelligibilité que procurent les clichés… ». Cette phrase m’a donné envie de lire ce livre  publié en deux langues (ce que ne dit pas l’article, bizarrement d’ailleurs ; à aucun moment Ferrari n’évoque la langue corse, alors qu’il parle pourtant d’un livre entièrement composé en corse et qu’il a traduit), bilingue recto/verso, corse par un bout, et français par l’autre : pour passer d’une langue à l’autre, il faut retourner le livre, manière intéressante de présenter le bilingusime, même si elle n’est pas d’une manipulation facile. Je n’ai en effet pas été déçu... Il faut lire, si possible en corse, ce recueil de nouvelles qui rendent compte de façon extrêmement efficace et cruelle des « réalités » dont Ferrari dresse la liste, à travers les portraits et destins d’une série de personnages insulaires : un fils soumis, un maffieux impuissant, un pêcheur à truite possédé par le goût du crime, une nymphomane de village, etc. La force de Biancarelli est de se tenir toujours à la limite de l’indignité, de l’incorrection radicale et de produire en quelques paragraphes, immanquablement, chez son lecteur un haut-le-cœur, un dégoût salutaires, qui interdisent toute espèce de complaisance dans les clichés ou contre-clichés.

           L’auteur lui-même, du reste, s’expose, se met en danger, à peine protégé par une fine pellicule de fiction, sous la figure du prof de corse et écrivain, en rupture avec ses concitoyens, prisonnier, prighjuneri, de l’île et prisonnier de sa propre vie ; d’où le titre de la nouvelle introductive qui est aussi celui de l’ensemble du recueil. Le livre mériterait sans aucun doute une attention bien plus grande que celle que je puis lui apporter ici, mais je voudrais, en conclusion, citer au moins deux petits passages du texte introductif, qui exploite et joue avec ce qui est aussi un lieu commun en même temps qu’une réalité (où l’on voit d’ailleurs à quel point réalité et cliché sont collés, greffés l’un à l’autre et qu’il y faut en effet le scalpel du style pour arriver à les séparer, ce qui ne saurait se faire sans douleur, sans que cela ne saigne) : la figure du prof de langue régionale, s’exprimant par l’écriture dans l’idiome méprisé.

« … i me fiasca litterarii successivi è l’anonimatu d’una scrittura dialettali m’hani inchjuvatu in issa prighjoni chì currispondi pienamenti à u irisicu micca si scuntrà un publicu, è ben intesa ùn aghju l’anima di i libaratori, è ancu menu risenu i transi cullittivi dipoi ch’aghju capitu ch’un sariu mai à u centru di i desideria d’ugnunu, di so spiranzi i più vani. »

« … mes fiascos littéraires successifs et l’anonymat d’une écriture dialectale m’ont enfermé dans cette prison et j’y suis parfaitement à ma place, j’ai choisi le seul moyen d’expression avec lequel je ne risque pas de rencontrer un public, et bien sûr, je n’ai pas une âme de libérateur, et je ne ressens encore moins les transes collectives, depuis que j’ai compris que je ne serais jamais au centre des désirs de tous, de leurs plus vaines espérances ».

« U prighjueri ch’e’ socu t’hà a missioni d’insignà in un liceu scuru d’una fin’ di categuria. Insegnu un dialettu anzianu à ghjuvanotti vuluntarii, un dialettu facultativu chi nimu parla più è chi faci surida quand’iddu sorti da a me bucca. Socu una compunanti di st’ultima muradda sparziata […], ma forsa a cumpunanti a più debbuli, quidda ch’ùn credi micca à a vittoria è ch’ùn la brama mancu più […] »[3]

« Le prisonnier que je suis a pour mission d’enseigner dans un lycée obscur de dernière catégorie. J’enseigne un dialecte ancien à des jeunes gens volontaires, un dialecte facultatif que plus personne ne parle et qui fait sourire quand il sort de ma bouche. Je suis un composant de cette dernière muraille spartiate […], mais peut-être le composant le plus faible, celui qui ne croit plus en la victoire et qui ne la désire même plus […] »

          Je suis certain que ces mots (celui de « dialettu » aurait d’ailleurs sans doute pu être traduit par « patois ») trouveront un écho chez pas mal des habitués de ce blog, dont la situation est à peu près la même et qui pourtant n’ont parfois jamais mis les pieds en Corse ! C’est cela l’universalité de la littérature, sa capacité de passer d’un lieu à l’autre – moyennant un travail de médiation dont Ferrari ne parle pas assez, alors qu’il est lui même traducteur –, et non dans quelque fantasmatique capacité à nous arracher aux pesanteurs du local, à transcender les lieux et les corps, dans la célébration de l’éternelle beauté des belles-lettres.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

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[1] Depuis, Tf1 s’est engouffrée dans la brèche, avec un reportage qui ne vaut guère mieux sur le même sujet (un peu mieux tout de même), sauf que la caricature du « plouc » limousin y est produite par des Limougeauds eux-mêmes : un couple de riverains du Champ-de-Juillet et un travesti qui explique à sa façon l’histoire de la prostitution rurale à Limoges.

[2] Voir le blog de Biancarelli, où il donne notamment son palmarès raisonné des dix meilleurs livres corses ; une introduction comme une autre à cette littérature que nous aurions intérêt ici à fréquenter plus assidument. Mais surtout, il faut lire le blog très riche qui a pour nom Pour une littérature corse.

[3] Un détail étonnant : pour lire la page dont sont tirés ces deux extraits, j’ai dû utiliser un miroir, tous les caractères qui  la composent sont en effet inversés, au moins dans mon exemplaire. Voilà une forme d’erreur d’impression que je n’avais pas encore rencontrée.

 

Posté par tavan à 17:03 - - Commentaires [24] - Rétroliens [0]
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