17 juillet 2009
Les nouveaux et les anciens Mohicans

N. C Wyeth, 1919, illustration pour le Dernier des Mohicans
Les nouveaux et les anciens Mohicans
En conclusion d’un compte rendu de l’excellent
et très beau petit livre d’enquête sur le travail et les mots de l’eau sur le
plateau des Millevaches, je
disais non sans amertume que la question de l’agonie de la langue en Limousin
ne semblait guère tourmenter les nouveaux habitants installés dans ce
« refuge des résistances ».
Je
suis en partie (en partie seulement) démenti par un tract inséré dans le dernier
numéro de Creuse-Citron, le journal de la Creuse libertaire, et distribué lors
de différentes manifestations cette année. Ce tract en effet se réfère à
plusieurs reprises à l’occitan et aux autres langues régionales en même temps
qu’aux identités culturelles et locales. Il s’y trouve exposé des idées sur ces
questions à la fois radicales – on en attend pas moins de la part de militants
anarchistes –, un peu naïves et surtout assez évasives. Je me permets de citer
les passages où ces idées sont présentes, le texte intégral étant accessible en
ligne :
« Défendre l’école publique, c’est défendre l’une des institutions les
plus efficaces de l’État capitaliste: créée pour préparer les masses à la
dictature industrielle, pousser à la revanche contre le Boche et glorifier l’exploitation
coloniale, l’école de la république a d’abord détruit les langues et cultures
régionales, porteuses, selon elle, de l’ignorance crasse, de l’archaïsme le
plus infâme et... d’une insupportable tendance à l’autonomie locale. Elle a
répandu, comme la vérole sur le bas clergé, ses mythes et mensonges sur l’histoire
de nos pays […]. Elle reproduit une élite grande ou petite, de l’ENA et
Polytechnique à la simple école "d’ingénieurs" ou "supérieurs de
commerce"»[1]. Cette élite « consacre
l’échec, la casse des cancres, Occitans, Bretons ou Maghrébins, des enfants
rebelles pour qui la dignité et le rêve valent plus que la peur du maître, de
tous les insoumis de la science et de l’orthographe. […] Quelque part (au
Chiapas et ailleurs), les derniers Mohicans luttent sur leur bout de terre, si
belle qu’ils ne veulent pas la lâcher. Ils et elles (re)construisent des modes
de vie qui leur sont chers, un habitat, des champs, leurs écoles et systèmes de
santé, leur pratique de la justice, de la démocratie, du travail communautaire,
des échanges équitables sans label, le partage gratuit des connaissances et le
refus de la division du travail, la coordination et l’autogouvernement... Ici
aussi (et ailleurs) de nouveaux Mohicans (peut-être Basques, Catalans,
Parisiens ou Berbères, sur ces terres occitanes) se rencontrent, réfléchissent,
préparent de nouvelles résistances, en dehors de l’État et du dialogue social,
de la légalité et de la "défense des services publics" ».
Je ne porterai ici aucun jugement sur
le fond : il est clair que le refus de défendre l’école publique et les
services publics dans leur ensemble est absolument cohérent lorsque l’on
affiche un idéal politique anti-étatiste. L’attention, fugace mais explicite,
pour les langues et les cultures locales s’appuie sur le principe libertaire de
l’ « autonomie locale », c’est-à-dire de la maîtrise par les
individus fédérés de leurs lieux de vie. Mais cet intérêt est une invocation
sans grande conséquence. En effet, les « langues et cultures
régionales » sont essentiellement perçues comme des victimes : de l’école
de la République, des « élites » casse-cancres et répresseurs des
« enfants rebelles », de la domination coloniale, voire de l’extermination
pure et simple.. Mais à ce point, on quitte la vieille Europe pour les
Amériques ; les exemples et modèles de lutte auxquels il est fait
référence sont en efft les Mohicans, évidemment pour le livre de Fenimore Cooper,
et les indiens du Chiapas, pour le sous commandant Marcos et l’Armée zapatiste
de libération nationale… Il ne faut pas moins de deux mythes associés – le
mythe indigéniste et celui du mouvement de libération révolutionnaire
armé – pour donner un sens politique à la revendication d’autonomie locale.
Derrière les mythes, il y a certes des réalités, mais c’est bien comme mythes
que sont convoqués Mohicans et Chiapas : au Chiapas et ailleurs, les
« derniers des Mohicans » luttent pour leur terre (notons au passage que
cela est assez vexant pour les indiens du Chiapas, qui ont tout de même des noms
à eux : Tzotziles, etc.)… et vivent en communautés autogérées. Du moins ce
tract l’affirme-t-il. Sauf que Mohicans à nous, en règle générale, n’ont guère
lutté pour leur « bout de terre » ; ils l’ont plutôt quitté pour
s’en aller vivre en ville, et s’ils sont restés, sauf exception, les colons et
les compagnies minières ne se sont pas précipités pour les leur prendre. En
outre, les « élites », grande set petites, sont, pour une part, dans
notre pays, constituées de leurs propres enfants, ce qui n’est certes pas le
cas au Mexique, ni d’ailleurs aux États-Unis… Autrement dit, la comparaison n’est
pas très pertinente, mais sa charge de lyrisme, son aura mythique, son romantisme
indigéno-révolutionnaire, ne sont pas de trop pour justifier l’investissement
du local, qui se caractérise ici surtout par une absence totale de références
linguistiques, culturelles et politiques concrètes, au-delà du discours
victimaire et du rappel – qui en effet n’est pas superflu – que le plateau est
sis en « terres occitanes ».
Mais justement, il n’est nullement
question des indigènes ou autochtones, mais des « nouveaux
Mohicans », installés dans ces maisons sur ces terres dont personne ne voulait
plus. Ces nouveaux Mohicans ont bien sûr des identités multiples :
« Basques, Catalans, Parisiens ou Berbères », et en ces « terres
occitanes », ils se proposent de s’organiser sans l’État et contre lui…
Mais qu’en est-il des relations avec les indigènes? Ce qu’ils sont, ce qu’ils
ont été, ce qu’ils ont fait, au-delà (en deçà dans le temps) des faits de
résistance… Ces indigènes qui eux-mêmes, fort de leurs savoir-faire et de leurs
réseaux de solidarité, se débrouillaient comme ils pouvaient, dans une absence
à peu près totale de soutiens et de secours publics, et qui étaient donc des sortes
d’anarchistes malgré eux ? Peut-être que les « nouveaux
Mohicans » auraient pas mal de choses à apprendre des vieux Mohicans, à
commencer par leur langue, dans laquelle des siècles sinon de résistance, en
tout cas de ténacité et de critique des puissants, se sont exprimés… Mais c’est
que, voyez-vous, les « nouveaux » sont très occupés à se « rencontrer »,
à « réfléchir », à préparer de « nouvelles résistances ». En
ceci, ils me font penser à ces communautés de radicaux fuyant l’Europe au XVIe
et au XVIIe siècles (anabaptistes, quakers etc.), pour fonder une
nouvelle société aux Amériques, et dont on ne peut pas
dire qu’elles se soient beaucoup intéressées (doux euphémisme !) à la
culture indigène. La différence est évidemment que le plateau n’est pas en
dehors, mais au cœur de l’Europe, et nos colons n’ont aucune velléité
colonisatrice et encore moins exterminatrice par rapport aux population locale,
s’identifiant du reste significativement non au colon, mais à l’indien. Mais on
voit bien encore une fois combien est insatisfaisante la métaphore indienne,
comme elle masque en fait une réalité tout à fait étrangère aux Algonquins de
l’Hudson et aux Lacandons du Chiapas.
Mais je voudrais seulement dire :
si le rapport à la terre que les nouveaux Mohicans ont choisi pour vivre n’inclut
nullement la culture limousine et son histoire profonde (au-delà de quelques
événements mythifiés, immédiatement absorbable par l’imaginaire
révolutionnaire), pourquoi, finalement, y faire référence, si non pour se
donner cette assise territoriale et une espèce de gage d’ancestralité par
procuration, à travers laquelle les néo-ruraux peuvent se penser, ou plutôt se rêver
comme les nouveaux derniers des Mohicans, se préparant à mener leur ultime
combat ? Notons aussi que se choisir comme modèle les
« derniers » des Mohicans est une façon non seulement de choyer un
imaginaire, mais d’estimer que le combat est perdu d’avance. Les résistants de
Guingouin, les communards et en général tous les révolutionnaires du passé se
voyaient comme les premiers et non les derniers hommes libres. Ce qui est très
frappant, en effet, dans les textes de la mouvance libertaire ou ultra-gauche qui
paraissent ces derniers temps (voir L’insurrection
qui vient, texte admirablement écrit, qui se réfère notamment à Guingouin
d’ailleurs et entretient au moins par là un lien avec le plateau), c’est le
sentiment de défaite irréversible et de désillusion révolutionnaire qui y domine,
et justifie d’ailleurs la fuite des villes et l’adoption de modes de vie
alternatifs. Car la fin du tract de Creuse-Citron exprime finalement le peu
d’illusions que ces révolutionnaires, ou plutôt rebelles, se font quant aux
chances de réussite de leur projet : « Déserter le système
capitaliste, le boycotter, le saboter, inventer autre chose, n’est ni facile,
ni impensable. On peut en tout cas essayer ». On n’y arrivera probablement
pas, mais nous pouvons essayer quand même… Au fond, il y a bien un rapport – du
moins en France (car tout cela, finalement, est très français ; cela est
frappant dans l’Insurrection qui vient, :
sa référence et son horizon étroitement hexagonaux) – entre les mouvements
libertaires contemporains, le mouvement occitaniste et les mouvements en faveur
des cultures et langues minorées. Nous nous savons à contre-courant,
marginalisés, désarmés, ridiculisés, déconsidérés ; tout et tous, autour
de nous, nous invitent et nous pressent, par leur silence embarrassé, leur persiflage ou leurs
menaces, à baisser les bras, à nous taire et à renoncer : nous connaissons
notre extrême faiblesse, et à la fois nous nous démenons avec l’énergie du
désespoir… Ce côté Don Quichotte, mais Don Quichotte lucide (une pure
contradiction, mais qui fait sens), nous rapproche fort des anars d’aujourd’hui ;
certains d’entre nous d’ailleurs se déclarent libertaires et loin de moi de
leur cracher dessus… Autre chose enfin nous avvoisine, qui est tout de
même le fond de ce tract : le fait de refuser que le lieu où nous vivons,
soit le réceptacle passif de tout ce que la domination politique, culturelle et
économique nous impose.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Voir, en un style autrement flamboyant, L’Insurrection qui vient : « Nous avons été expropriés de notre langue par l’enseignement, de nos chansons par la variété, de nos chairs par la pornographie de masse, de notre ville par la police, de nos amis par le salariat », p. 20.