Last_of_the_Mohicans

N. C Wyeth, 1919, illustration pour le Dernier des Mohicans

 

Les nouveaux et les anciens Mohicans

 

 En conclusion d’un compte rendu de l’excellent et très beau petit livre d’enquête sur le travail et les mots de l’eau sur le plateau des Millevaches, je disais non sans amertume que la question de l’agonie de la langue en Limousin ne semblait guère tourmenter les nouveaux habitants installés dans ce « refuge des résistances ».

Je suis en partie (en partie seulement) démenti par un tract inséré dans le dernier numéro de Creuse-Citron, le journal de la Creuse libertaire, et distribué lors de différentes manifestations cette année. Ce tract en effet se réfère à plusieurs reprises à l’occitan et aux autres langues régionales en même temps qu’aux identités culturelles et locales. Il s’y trouve exposé des idées sur ces questions à la fois radicales – on en attend pas moins de la part de militants anarchistes –, un peu naïves et surtout assez évasives. Je me permets de citer les passages où ces idées sont présentes, le texte intégral étant accessible en ligne : « Défendre l’école publique, c’est défendre l’une des institutions les plus efficaces de l’État capitaliste : créée pour préparer les masses à la dictature industrielle, pousser à la revanche contre le Boche et glorifier l’exploitation coloniale, l’école de la république a d’abord détruit les langues et cultures régionales, porteuses, selon elle, de l’ignorance crasse, de l’archaïsme le plus infâme et... d’une insupportable tendance à l’autonomie locale. Elle a répandu, comme la vérole sur le bas clergé, ses mythes et mensonges sur l’histoire de nos pays […]. Elle reproduit une élite grande ou petite, de l’ENA et Polytechnique à la simple école "d’ingénieurs" ou "supérieurs de commerce"»[1]. Cette élite «  consacre l’échec, la casse des cancres, Occitans, Bretons ou Maghrébins, des enfants rebelles pour qui la dignité et le rêve valent plus que la peur du maître, de tous les insoumis de la science et de l’orthographe. […] Quelque part (au Chiapas et ailleurs), les derniers Mohicans luttent sur leur bout de terre, si belle qu’ils ne veulent pas la lâcher. Ils et elles (re)construisent des modes de vie qui leur sont chers, un habitat, des champs, leurs écoles et systèmes de santé, leur pratique de la justice, de la démocratie, du travail communautaire, des échanges équitables sans label, le partage gratuit des connaissances et le refus de la division du travail, la coordination et l’autogouvernement... Ici aussi (et ailleurs) de nouveaux Mohicans (peut-être Basques, Catalans, Parisiens ou Berbères, sur ces terres occitanes) se rencontrent, réfléchissent, préparent de nouvelles résistances, en dehors de l’État et du dialogue social, de la légalité et de la "défense des services publics" ».

 Je ne porterai ici aucun jugement sur le fond : il est clair que le refus de défendre l’école publique et les services publics dans leur ensemble est absolument cohérent lorsque l’on affiche un idéal politique anti-étatiste. L’attention, fugace mais explicite, pour les langues et les cultures locales s’appuie sur le principe libertaire de l’ « autonomie locale », c’est-à-dire de la maîtrise par les individus fédérés de leurs lieux de vie. Mais cet intérêt est une invocation sans grande conséquence. En effet, les « langues et cultures régionales » sont essentiellement perçues comme des victimes : de l’école de la République, des « élites » casse-cancres et répresseurs des « enfants rebelles », de la domination coloniale, voire de l’extermination pure et simple.. Mais à ce point, on quitte la vieille Europe pour les Amériques ; les exemples et modèles de lutte auxquels il est fait référence sont en effet les Mohicans, évidemment pour le livre de Fenimore Cooper, et les indiens du Chiapas, pour le sous commandant Marcos et l’Armée zapatiste de libération nationale… Il ne faut pas moins de deux mythes associés – le mythe indigéniste et celui du mouvement de libération révolutionnaire armé – pour donner un sens politique à la revendication d’autonomie locale. Derrière les mythes, il y a certes des réalités, mais c’est bien comme mythes que sont convoqués Mohicans et Chiapas : au Chiapas et ailleurs, les « derniers des Mohicans » luttent pour leur terre (notons au passage que cela est assez vexant pour les indiens du Chiapas, qui ont tout de même des noms à eux : Tzotziles, etc.)… et vivent en communautés autogérées. Du moins ce tract l’affirme-t-il. Sauf que nos Mohicans à nous, en règle générale, n’ont guère lutté pour leur « bout de terre » ; ils l’ont plutôt quitté pour s’en aller vivre en ville, et s’ils sont restés, sauf exception, les colons et les compagnies minières ne se sont pas précipités pour les leur prendre. En outre, les « élites », grandes et petites, sont, pour une part, dans notre pays, constituées de leurs propres enfants, ce qui n’est certes pas le cas au Mexique, ni d’ailleurs aux États-Unis… Autrement dit, la comparaison n’est pas très pertinente, mais sa charge de lyrisme, son aura mythique, son romantisme indigéno-révolutionnaire, ne sont pas de trop pour justifier l’investissement du local, qui se caractérise ici surtout par une absence totale de références linguistiques, culturelles et politiques concrètes, au-delà du discours victimaire et du rappel – qui en effet n’est pas superflu – que le plateau est sis en « terres occitanes ».

 Mais justement, il n’est nullement question des indigènes ou autochtones, mais des « nouveaux Mohicans », installés dans ces maisons sur ces terres dont personne ne voulait plus. Ces nouveaux Mohicans ont bien sûr des identités multiples : « Basques, Catalans, Parisiens ou Berbères », et en ces « terres occitanes », ils se proposent de s’organiser sans l’État et contre lui… Mais qu’en est-il des relations avec les indigènes? Ce qu’ils sont, ce qu’ils ont été, ce qu’ils ont fait, au-delà (en deçà dans le temps) des faits de résistance… Ces indigènes qui eux-mêmes, fort de leurs savoir-faire et de leurs réseaux de solidarité, se débrouillaient comme ils pouvaient, dans une absence à peu près totale de soutiens et de secours publics, et qui étaient donc des sortes d’anarchistes malgré eux ? Peut-être que les « nouveaux Mohicans » auraient pas mal de choses à apprendre des vieux Mohicans, à commencer par leur langue, dans laquelle des siècles sinon de résistance, en tout cas de ténacité et de critique des puissants, se sont exprimés… Mais c’est que, voyez-vous, les « nouveaux » sont très occupés à se « rencontrer », à « réfléchir », à préparer de « nouvelles résistances ». En ceci, ils me font penser à ces communautés de radicaux fuyant l’Europe au XVIe et au XVIIe siècles (anabaptistes, quakers etc.), pour fonder une nouvelle société aux Amériques, et dont on ne peut pas dire qu’elles se soient beaucoup intéressées (doux euphémisme !) à la culture indigène. La différence est évidemment que le plateau n’est pas en dehors, mais au cœur de l’Europe, et nos colons n’ont aucune velléité colonisatrice et encore moins exterminatrice par rapport aux population locale, s’identifiant du reste significativement non au colon, mais à l’indien. Mais on voit bien encore une fois combien est insatisfaisante la métaphore indienne, comme elle masque en fait une réalité tout à fait étrangère aux Algonquins de l’Hudson et aux Lacandons du Chiapas.

 Mais je voudrais seulement dire : si le rapport à la terre que les nouveaux Mohicans ont choisi pour vivre n’inclut nullement la culture limousine et son histoire profonde (au-delà de quelques événements mythifiés, immédiatement absorbables par l’imaginaire révolutionnaire), pourquoi, finalement, y faire référence, si non pour se donner cette assise territoriale et une espèce de gage d’ancestralité par procuration, à travers laquelle les néo-ruraux peuvent se penser, ou plutôt se rêver comme les nouveaux derniers des Mohicans, se préparant à mener leur ultime combat ? Notons aussi que se choisir comme modèle les « derniers » des Mohicans est une façon non seulement de choyer un imaginaire, mais d’estimer que le combat est perdu d’avance. Les résistants de Guingouin, les communards et en général tous les révolutionnaires du passé se voyaient comme les premiers et non les derniers hommes libres. Ce qui est très frappant, en effet, dans les textes de la mouvance libertaire ou ultra-gauche qui paraissent ces derniers temps (voir L’insurrection qui vient, texte admirablement écrit, qui se réfère notamment à Guingouin d’ailleurs et entretient au moins par là un lien avec le plateau), c’est le sentiment de défaite irréversible et de désillusion révolutionnaire qui y domine, et justifie d’ailleurs la fuite des villes et l’adoption de modes de vie alternatifs. Car la fin du tract de Creuse-Citron exprime finalement le peu d’illusions que ces révolutionnaires, ou plutôt rebelles, se font quant aux chances de réussite de leur projet : « Déserter le système capitaliste, le boycotter, le saboter, inventer autre chose, n’est ni facile, ni impensable. On peut en tout cas essayer ». On n’y arrivera probablement pas, mais nous pouvons essayer quand même… Au fond, il y a bien un rapport – du moins en France (car tout cela, finalement, est très français ; cela est frappant dans l’Insurrection qui vient, : sa référence et son horizon étroitement hexagonaux) – entre les mouvements libertaires contemporains, le mouvement occitaniste et les mouvements en faveur des cultures et langues minorées. Nous nous savons à contre-courant, marginalisés, désarmés, ridiculisés, déconsidérés ; tout et tous, autour de nous, nous invitent  et nous pressent, par leur silence embarrassé, leur persiflage ou leurs menaces, à baisser les bras, à nous taire et à renoncer : nous connaissons notre extrême faiblesse, et à la fois nous nous démenons avec l’énergie du désespoir… Ce côté Don Quichotte, mais Don Quichotte lucide (une pure contradiction, qui fait pourtant sens), nous rapproche fort des anars d’aujourd’hui ; certains d’entre nous d’ailleurs se déclarent libertaires et loin de moi de leur cracher dessus… Autre chose enfin nous avvoisine, qui est tout de même le fond de ce tract : le fait de refuser que le lieu où nous vivons, soit le réceptacle passif de tout ce que la domination politique, culturelle et économique nous impose.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

vieuxpaysancreusois

 

 


 

[1] Voir, en un style autrement flamboyant, L’Insurrection qui vient : « Nous avons été expropriés de notre langue par l’enseignement, de nos chansons par la variété, de nos chairs par la pornographie de masse, de notre ville par la police, de nos amis par le salariat », p. 20.