27 juin 2009
La Médée de Max Rouquette au lycée
La Médée de Max Rouquette au lycée
"Pòble que siam ! Pòble maudich ! Deu èsser escrich endacòm que devèm pas jamai s'arrestar. Qui l'astre de ma raça. Las caucidas secas, ròdas trachas dins l'espandi dau desèrt, lo vent d'ivèrn las enrebala sens pietat, sens relambi, jot la plòja e lo gèl. Siam pas mai qu'una caucida derrabada a sa tèrra e que ròda a tot vent e que s'estripa a totoa pèira. Sens repaus, n'autres que sabèm pas jamai ont es la pèira qu'i pausarem la tèsta a l'ora de tancar los uòlhs." Medelha, 1.
Une
édition de la traduction française de la Medelha
(Médée) de Max Rouquette à
destination des lycéens (c’est-à-dire d’abord de leurs professeurs) est
parue aux éditions Magnard, l’année dernière[1].
Il s’agit d’une excellente initiative,
digne d’être saluée, dans un contexte fort peu favorable à la reconnaissance de
l’existence d’une littérature contemporaine de langue d’oc. Hélas, ce contexte
se reflète largement dans le livre, piégé par les représentations
qui justifient l’exclusion de la littérature en langue d’oc des bancs de classe,
voire de sa dénégation pure et simple comme littérature. Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, qui ont réalisé l’appareil
pédagogique, s’efforcent pourtant de
défendre l’œuvre de Rouquette contre le discours dominant sur les langues
« régionales » et ce que l’on peut faire avec mais à la fois, ils ne se
donnent nullement les moyens de sortir du cadre général de ce discours de
domination lingusitique.
Certes,
Rouquette est bien présenté comme un auteur dont toute l’œuvre fut d’abord
composée en occitan et qui se consacra, sa vie durant, à la
« défense » de la langue d’oc et de la culture occitane. On ne
« défend » bien sûr que ce qui est menacé et les auteurs de
l’appareil critique font un bref rappel des « heurs et malheurs de l’occitan », très
bref, trop bref, car l’on passe de la poésie lyrique des troubadours à la
« renaissance » félibréenne du XIXe siècle, sans rien dire
de l’importante production des XVIe et XVIIe siècles et,
à moindre titre, du XVIIIe siècle. Au XXe siècle, le
tableau est presque idyllique : « linguistes et lexicographes
accompagnent cet essor culturel » et « depuis les années 1950,
l’enseignement de l’occitan au sein du système éducatif français est
autorisé ». La moindre des choses aurait été alors de faire ici ne
serait-ce qu’une référence à la loi Deixonne. Quelques noms d’écrivains
occitans sont cités (Robert Lafont, Jean Larzac, Yves Rouquette)… Tout cela va
très vite et, si la participation de Rouquette à « de nombreuses
revue » est signalée, aucune note n’apparaît dans la préface de l’œuvre où
l’auteur évoque le temps d’Occitania
et de Terra d’Oc (il manque au moins une
simple mention disant qu’il s’agit justement là de revues littéraires), où il affectionnait
de traduire les psaumes. On attendrait ici une référence au grand précédent constitué
par la traduction gasconne des psaumes par Pey de Garros, au tout début de la renaissance
littéraire de l’occitan du XVIe siècle – ici oubliée comme je l'ai dit – voire aux Saumes Pagans de la grande Delpastre,
qu’il serait bien intéressant de confronter avec ceux que contient la pièce de
Rouquette.
Par
contre un paragraphe est intitulé : « Rouquette et le refus de la
fermeture identitaire ». L'auteur de cette Médée, est-il dit, « fuit la tentation
du folklore ou du pittoresque qui enfermerait l’occitan dans un particularisme
régional ». C’est là, évidemment, inverser les rôles et se tromper de
langue, car le folklore et le pittoresque de nos régions sont des catégories
typiques de la production en français,
consacrée entre autres à ce qui était naguère encore désigné et décrit comme
« patois ». Or – j’y reviendrai – les éditeurs prennent soin
d’affirmer que l’occitan n’est pas un patois. Évidemment, la question qui
s’impose est double : pourquoi, lorsque l’on écrit en occitan, doit-on d’une
part résister à la tentation du pittoresque et du folklore, et d’autre part
refuser la fermeture identitaire ? Oserait-on dire cela de n’importe quel
auteur français jugé digne d’être enseigné au Lycée ? Et pourtant ! Mais
il en va ainsi : un auteur occitan, pour être digne de la littérature, est quelqu’un qui doit toujours manœuvrer entre
deux écueils : le Charybde du folklore et la Scylla du communautarisme.
Aussi les éditeurs s’empressent-ils d’affirmer que, chez Rouquette, « le
choix de l’occitan comme mode privilégié d’expression ne naît pas […] d’une
prise de position politique ou idéologique : c’est avant tout un choix
affectif, qui s’est imposé de lui-même ». L'écrivain d'Argelliers ne peut être un
véritable auteur que parce que le choix de l’occitan est chez lui « affectif »
et non « politique » !
Rouquette
n’a pourtant cessé, sa vie durant, de s’engager politiquement pour l’occitan,
essentiellement dans le cadre d’associations culturelles, mais il savait bien
sûr que la question linguistique est éminemment politique. Entre mille exemples
je citerai les reproches que lui adressait le grand lexicologue Dauzat,
farouche opposant de la loi Deixonne et qui ne voulait entendre parler que de
« patois » (voilà, entre autres choses, pourquoi j’ai parlé de récit
« idyllique »). En 1951, Rouquette avait écrit dans les Annales de l’Institut d’Études
Occitanes, dont il était le secrétaire général, un article intitulé :
« Une mesure d’intelligence et de justice, le projet de loi Deixonne »
dans lequel il citait entre autre le célèbre article de Jaurès de 1911 sur la
langue d’oc comme porte ouverte sur les autres langues latines et un article de Bebel,
fondateur du Parti Social-Démocrate allemand au XIXe siècle qui parlait d’un « peuple
dirigeant » imposant sa langue à un autre peuple. Dauzat répliqua :
« M. Rouquette se croit-il au lendemain de la Croisade contre les
Albigeois, ou veut-il insinuer que Paris tyrannise le Midi ? »[2]. Si
ce texte de Rouquette était réédité, il serait évidemment identifié aujourd’hui
comme relevant de cette « fermeture identitaire » dont les deux
éditeurs s’efforcent de dédouaner le dramaturge ; tâche essentielle, car
s’il en était autrement leur démarche de publication pédagogique deviendrait illégitime
et politiquement, civiquement, incorrecte.
On
aurait franchement préféré qu’ils soulignent, à l’attention des jeunes esprits,
que si la pièce a bien été créée en français en 2003 par Jean-Louis Martinelli
à Nanterre, elle n’a jamais pu à ce jour encore être montée dans sa langue
originale. C’est là tout de même réside le scandale de fait, l’immense
faiblesse de l’occitan, alors que l’on peut voir à Paris des pièces en sicilien
de Franco Scaldati ou d’Emma Dante. Cela pourtant aurait mérité d’être dit. Par
contre, ils insistent sur l’originalité de l’entreprise de Martinelli, qui
s’est entouré d’acteurs burkinabé et avait fait traduire les psaumes contenus
dans le texte de Rouquette en bambara, parce qu’il trouvait, selon les mots du
metteur en scène rapportés dans le livre, une « adéquation très forte
entre l’archaïsme de la langue de Rouquette, un langage absolument
métaphorique, et la sensibilité africaine ». On verra quelques extraits de ce très beau spectacle dans le 2e des DVD Max Rouquette, Retrouver le chant profond, réalisés par le CRDP de Monpellier (excellent et substantiel travail qui fait une large place à l'occitan, publié aussi 2008, très riche de contenus pédagogiques). Je suis pour ma part assez gêné par cette adéquation
établie entre la langue (française en l’occurrence !) de Rouquette, soi
disant archaïque, et la « sensibilité africaine » qui s’exprimerait
en bambara. La sensibilité de l’Afrique aurait à voir avec l’archaïque et les
langues d’Afrique auraient comme vocation naturelle de dire cet archaïsme. Certes Rouquette a cherché à exprimer, dans sa langue (l’occitan et
ensuite, par traduction, le français), le mythe en effet archétypique de Médée,
et il l’a fait magnifiquement, mais la langue qu’il utilise (non pas ce qu’il
en fait, appelé ici « sa langue », mais la langue dans laquelle il écrit : l’occitan) n’a évidemment aucune vocation naturelle à dire
l’archaïque, pas plus que le bambara. Ce n’est d’ailleurs pas ce que dit Martinelli
(ni les éditeurs de la pièce), mais on rode bien autour de l’idée, qui associe pour le meilleur et pour le pire l’occitan et le bambara, d’une opposition
structurelle entre l’archaïque et le moderne, entre des civilisations et des langues
archaïques (le bambara, l'occitan...), qui restent foncièrement extérieures à la modernité, et des langues
qui auraient la vocation de dire cette modernité (le français, l'anglais...). A cela s’ajoute autre chose : l’affirmation culturelle de la
diversité linguistique n’inclut pas les langues historiques de France, car le
fait est ; Martinelli fait entendre le bambara (idée à mon sens
excellente), mais ne s’est visiblement pas posé la question de la présence sur scène – à un titre ou à un autre – de la langue originale de l’œuvre.
Un petit détail : le bambara est présenté comme un « dialecte » d’Afrique de l’ouest, et non comme une langue (à la différence donc de l’occitan). Cette différence n’est pas éclaircie et, telle qu’elle est exposée, n’est guère satisfaisante. Le bambara est souvent considéré comme une « langue » à part entière (le bambara sert de lingua franca au Mali, où 80 % de la population le parle, etc.). A maintenir le terme de « dialecte », il aurait alors fallu dire qu’il s’agit de l’un des dialectes constitutifs de ce que l’on appelle les langues mandingues, ce qui aurait permis d’établir une comparaison avec le languedocien de Rouquette, dialecte de l’occitan.
Au titre des
instruments pédagogiques offerts aux lecteurs, on trouve, dans
« l’après-texte », un encart intitulé « histoires de
langues », très discutable. Après avoir donnée une définition sociale
(disons sociolinguistique) et non linguistique de ce que l’on appelle langue,
dialecte ou patois – « on nomme différemment une langue selon le statut du
groupe qui l’utilise » – le patois est défini comme « un parler local
employé par une population peu nombreuse et dont la culture est jugée de façon
plutôt négative » (c’est une citation non référée du Petit Robert 2006 ! qui retarde donc d’une guerre). Le premier
élément permet évidemment de conserver une pertinence pseudo linguistique
au terme de « patois » et de le maintenir (« le cauchois est un patois haut-normand »),
alors que les linguistiques, aujourd’hui, l’excluent très largement à cause du
deuxième élément (dévaluation culturelle) : le cauchois par exemple n’est
plus considéré depuis beau temps comme un « patois » mais comme un
« dialecte normand » (voir par exemple le site de Thierry Bulot
consacré à la langue normande). Selon une telle définition, évidemment, l’occitan parlé dans les villages est et reste un
patois ! Pourtant l'occitan est présenté ici comme « une langue
régionale ». Mais qu’est qu’une langue régionale ? une langue
« à part entière avec une culture écrite ». Cela veut-il dire
que sans culture écrite, il n’y a pas langue mais... patois ? Le basque à ce
compte là, cité comme « langue régionale », ne serait devenu une
langue qu’en accédant à l’écriture, c'est-à-dire assez tardivement. Ce qui est absurde... Le « dialecte » est défini quant
à lui de manière territoriale, comme « forme régionale d’une langue »
(encore le Petit Robert non signalé)…
Bref l’habituel méli-mélo de linguistique, de géographie et de représentations
sociales, qui ne peut guère éclairer à mon sens les élèves… Je reconnais aussi,
qu’en la matière, le travail de discernement critique et de clarté n’est pas
aisé, tant les représentations sociales, justement, viennent parasiter les
acquis de la linguistique. La solution de facilité consiste à recopier le Petit Robert…
Au
moins le livret présente-t-il positivement la langue et la culture d’oc et contient
même (audace inouïe !) un extrait de seize lignes du texte dans sa langue
originale… Il est complété par une
bibliographie des œuvres de Rouquette… exclusivement en français (donc aucun
renvoie direct à l’œuvre occitane) et un dossier de quinze pages de questions
pédagogiques sur le texte, comme l’exige la règle du genre. Un seule, qui porte sur la préface, touche à
l’occitan : « relevez les éléments qui montrent l’attachement de
Rouquette à la culture et la géographie occitanes ».
On aurait pu en ajouter quelques
autres du type :
- Avant
de lire ce texte, aviez-vous déjà entendu parler de l’existence de l’occitan ?
Si oui, dans quelles circonstances et en quels termes ? Si non, à votre
avis, pour quelles raisons ?
- Quel
est le territoire historique de la langue et de la culture occitanes ?
- Si
vous résidez dans celui-ci avez-vous été déjà en contact avec la langue et dans
quelles circonstances ? Avez vous bénéficié au cours de votre scolarité
d’une possibilité d’apprentissage de l’occitan ? Si oui, à quel niveau
d’études ? Si non, à votre avis, pour quelles raisons ?
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Max Rouquette, Médée, présentation, notes, questions et après-texte établis par Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, Magnard, Classiques & contemporains, 2008.
[2] Je dois cette information à l’excellent livre de Philippe Martel, L’école française et l’occitan. Le sourd et le bègue. Voir sur ce blog : L'école française face aux "patois".
18 juin 2009
Politicas lingüisticas e locutors
Vaquí un letra mandada per Jaume Còsta a la Setmana (foguèt publicada dins lo n. 718, del 11/06 al 17/06/2009), un chic provocanta, que me sembla fòrça interessanta, e que merita evidentament discussion.

Politicas
lingüisticas e locutors
Lo n°76 de La Setmana (sus lo rescòntre entre deputats e associacions sus la
question lingüistica en França) pausa de questions interessantas. Me sembla
important de lançar aqueu debat, e espèri que d’autrei seràn pas d’accòrdi ambe
ieu e que respondràn. Aquò tòca lo fons dei questions sus lei politicas
lingüisticas per l’occitan. Non que siegue un problema exclusiu a l’occitan,
mai podèm prene nòstre cas per començar.
Se saup que fòra d’exemples coma aqueu
dau māori (e encara, aquò me sembla un cas limita), aqueu dau catalan benlèu e
subretot aqueu de l’ebreu, lei politicas lingüisticas en favor de lengas
qu’èran a se perdre fonccionan pas, o mau, o alòra au niveu simbolic solament.
Una dei rasons per aquò, me sembla, es
l’essencializacion de l’idea de lenga, es a dire, per anar lèu, l’acte de
transformar una lenga en causa, en objecte, e de considerar l’existéncia
d’aquel object coma una evidéncia. Aquò a per consequéncia la focalizacion d’un
costat sus la lenga coma objecte, classificada coma un animau amenaçat per
exemple, e d’un autre sus la question de la nòrma e dei limitas de la lenga.
Aqueu biais de pensar es luenh d’èstre e naturau, e universau. Ansin, la
question dei limitas d’una lenga es una question ideologica mai que mai, e ma
fista, se seriá ben poscut imaginar que lo latin èra nòstra lenga en totei que
se realizava de biais diferents a Marselha, Barcelona, Lisbona o Paris. Es pas
lo cas, pasmens, e fau ben faire amb aquelei donadas.
Çò que se podriá evitar pasmens, dins
l’interés meme de çò que se sòna ara la lenga occitana, es justament d’arrestar
de pensar an ela, per pensar a sei locutors. Siáu un pauc espantat de legir de
causas coma ‘Deputats e associacions devisan sus las lengas’ (p.1), o piéger,
‘aquesta lei deu èstre primièr la reconeissença oficiala dels drets de las
lengas e dels locutors’ (p3), coma se lei lengas avián una existéncia fòra dei
locutors ! Enfin, la frasa ‘la mira es la vida de nòstras lengas ; çò
que vòl dire l’urgéncia de restablir las condicions d’una transmission naturala
qu’assegurarà lor avenir’ (p.3). Aquò me sembla a l’encòp perilhós d’un ponch
de vista de l’ideologia que mòstra, e d’autra part còntra-productiu. Un còp de
mai, es pas especific a la situacion occitana, qu’aquela retorica se retròba un
pauc de’n pertot.
Perilhós perqué sembla considerar que
lei personas son que de supòrts an aquelei lengas, que seián coma de vampires
qu’aurián besonh d’umans per viure. Me sembla au contràri que l’amira dèu èstre
la melhoracion dei condicions de vida deis occitanofòns e deis Occitans (per
faire simple) en generau. Coma la reconoissença de la lenga d’òc melhorarà sa
vida ? E es que la melhorarà ? Es an aquelei questions que, me
sembla, faudriá respòndre primier. De respònsas, n’i a, de tot segur. Mai après
fau convéncer lei locutors que son de bònei rasons. Es en melhorant sa vida an
elei, d’un biais materiau, intelectuau o espirituau, que s’assegurarà l’avenir
de l’occitan. Senon, se transformarà en un culte d’una idòla, portada per la
fòga un còp cada dos ans, a Carcassona o a Besièrs. La lenga per la lenga a
jamai menat enluòc, emai en França onte la lenga sembla una divinitat mai ont
èra lo ciment d’una nacion a bastir, una idea que fasiá enveja a l’epoca. Era
aquò lo messatge qu’anava ambe la lenga francesa : parlatz francés, e
sarètz de bòns francés, ambe totei leis avantatges que seguiràn, materiaus,
economics, culturaus.
Contra-productiu per totei aquelei
rasons, e perqué lo monde vòlon pas ausir parlar d’una causa que li es
estrangiera : vòlon ausir parlar d’elei. Es çò que comprenguèron lei
grandei marcas dins leis annadas 90, que dire qu’èran fantasticas bastava pus.
Faliá tanben mostrar coma lo consomators se podiá inscriure dins l’istòria
d’aquelei marcas : tau perfum, belèu que fai bòna odor, mai subretot, se
crompi aqueste, non solament sentirai bòn, mai en mai d’aquò farai partida de
son istòria, serai lo tipe mau rasat que totei lei fremas vòlon perqué fai son
romantic solitari pròche la mar.
Au monde, li fau contar d’istòrias. Li
fau mostrar que parlar occitan es non solament èstre l’eritier dei Catars, mai
es tanben far partida d’una comunitat que viu, que pensa, que parla, e
subretot, qu’es ben vista deis autrei e qu’a de succès, e un project reconegut
e que fai enveja.
Segur qu’ai mai complicat que d’afortir
que fau demandar a l’estat tala o tala mesura partculara, o que fau reconoisser
lei drets de tala o tala lenga. Una lenga a ges de drechs. Son lei locutors, en
tant que personas, que n’an. E aquò cambia tot.
Jaume Còsta
Les oubliés de Tarnac (et des alentours) : les derniers diseurs de l’eau

Les oubliés de Tarnac (et des alentours) : les derniers diseurs de l’eau
Pascal Boudy, Jean-Marie Caunet, Jean-François Vignaud, Memòria de l’aiga. Enquête ethnolinguistique sur l’eau en montagne limousine, Institut D’Estudis Occitans dau Lemosin, Uzerche, 2009.
Ses quí. Netias la font. Curas la levada
As dubrit la peschiera e l’aiga davala, coma d’un riu.
Siaja en son bornat priond, siaja a flor de la terra,
entre los juncs e l’ensalada, veses rebulhir l’aiga, lo nais de la font.
L’as netiada, que lai demòre limon ni marna,
E la bardalha l’as tirada.
Es quí la font sus lo sable, la grava blancha,
Pus lusenta qu’argent a la clardat.[1]
C’est un beau livre, qui se présente comme un « carnet de mission », un cahier de croquis à spirales. Il est très bellement illustré, coloré, diversifié, associe la photographie et le dessin, l’imprimé et la graphie manuscrite, le français et l’occitan. Ce jeu entre les deux langues est très réussi, parce que toutes les informations y sont lisibles, y compris par qui ne connaît pas l’occitan, sans que pour autant les déclarations rapportées ou les courtes notices manuscrites en occitan qui parsèment l’ouvrage ne soient traduites mot à mot, de sorte que la curiosité du lecteur non occitanophone est à la fois titillée et guidée. L’ouvrage est le résultat d’une belle enquête menée en occitan entre 2007 et 2008, dans les communautés de communes de « Bugeat-Sornac-Millevaches au cœur » et « Plateau de Gentioux » sur tout ce qui concerne les activités traditionnelles autour de l’eau dans un pays où l’au est partout et où prennent d’ailleurs leur source, comme le montre une jolie carte à l’aquarelle, toutes les rivières de la région. Sont ainsi passés en revue et richement illustrés l’art de creuser et entretenir les rigoles de drainage et d’irrigation (las levadas), le travail de la tourbe, en particulier pour le chauffage (le plateau autrefois était dénué d’arbres), les abreuvoirs, les puits, les ponts, les lavoirs et le travail de la lessive, la fréquentation dévotionnelle et thérapeutique des bonnes fontaines (bonas fonts), la pratique de la recherche des sources, la pêche, et enfin l’univers des petits moulins de montagne. De ces moulins, au milieu du XIXe siècle, il y en avait plus de 800 sur le plateau, parfois minuscules (moins de 10 m2), souvent collectifs et sans meunier : chaque paysan venait y lui-même moudre son grain. Ces moulins sont actionnés par un rodet, petite roue horizontale qui entraîne la meule appelée tournante ; « grâce à son système de levier, la « banlève » embraye le mécanisme du moulin ». Le bruit régulier, caractéristique du mécanisme se fait entendre ainsi en occitan : « tacan, tancan, tacan… ». Presque toutes ces activités et presque tous les moulins ont disparu. Surtout, les derniers de ceux qui possédaient ces savoir-faire et ces savoir-dire, les locuteurs du parler occitan du Plateau, sont entrain de disparaître eux aussi, dans l’indifférence générale et le désintérêt à peu près universel des élus et administrateurs locaux et régionaux qui ont pourtant intégré le vocabulaire, aujourd’hui inévitable, du tout « développement durable » et de l’éloge de la diversité.
Car, à le lire d’un peu près, ce livre qui pourrait paraître éloigné de préoccupations politiques, se limitant à instruire le lecteur de la manière la plus agréable qui soit sur des métiers, des activités et une culture en voie d’extinction, tente de tirer une sonnette d’alarme. Il fait entendre aussi une certaine amertume, j’y sens même bouillir une certaine colère, devant cette démission du plus grand nombre des élus et des « décideurs » culturels présents sur le territoire face à leur patrimoine humain ; car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la question humaine, qui n’est pas celle de la muséographie : si l’on ne crée d’aucune façon des conditions pour une transmission des savoir-faire et des savoir-dire, ceux-ci ne peuvent que disparaître définitivement avec les hommes.
Cela est particulièrement frappant pour la langue : « Sur ce territoire dépeuplé, avec une population âgée, l’occitan est en danger de disparition. On l’aura compris, le travail est à mener d’urgence, et pas que sur la montagne… » (p. 4). « Les mairies nous ont souvent aidés à trouver des locuteurs qui pratiquent encore l’occitan. Le bouche à oreille et notre connaissance intime du territoire ont fait le reste. Malgré cela dans deux communes il nous fut difficile d’en trouver. Le temps du dernier des Mohicans arrive ? « C’est bien que vous veniez lui parler, parce que des fois le Pépé, il nous parle patois mais on lui répond pas parce qu’on le comprend pas… » Voilà une citation qui n’est pas de circonstance mais que nous avons entendue lors d’une après-midi où nous peinions à trouver des informateurs… pas de quoi se remonter le moral » (p. 8). Le pépé en question est sans doute un voisin (ce n’est pas son fils ou son petit fils qui parle), mais la situation est bien celle d’un isolement toujours plus grand des locuteurs, des derniers locuteurs « naturels » comme on les appelle de manière étrange (et abusive). Aussi le ton de la fin du livre, intitulée « extensions du projet », est pour le moins mitigé : « Nous aurions, bien sûr, souhaité annoncer qu’enfin une prise de conscience collective concernant la gestion durable de l’eau était en train de naître […] et que ce pays n’oublierait plus sa langue ». Malgré le travail accompli, cependant, et l’intérêt – mesuré – qu’il a suscité, force est de conclure que « nous sommes encore loin du vague espoir qui verrait les limousins d’aujourd’hui se réapproprier la culture et les savoir-faire traditionnels du pays. Mas a saber, si la montagne limousine fut autrefois la région d’où l’on partait pour aller gagner sa vie ailleurs, ils sont désormais de plus en plus nombreux à vouloir construire quelque chose ici. Une nouvelle existence au pays est à imaginer… et elle ne peut pas se bâtir en ignorant tout de l’identité et de la memòria de ce territoire » (p. 48). Il s’agit là, bien sûr d’une injonction adressée aux nouveaux habitants du plateau, toujours plus nombreux, et auxquels les médias ne se sont intéressés que pour en faire de dangereux terroristes, puis des victimes de la répression sarkozienne. Le fait est, en tout cas, que, à quelques exceptions près, leur indifférence pour cette mémoire linguistique et sociale est étonnante ; le rapport au passé n’est pas absent, mais il semble idéologiquement canalisé et restreint au monument de Gentioux ("Maudite soit la guerre !") et à la Résistance (projets liés à la résidence d’Armand Gatti) ; mais les voix occitanes des pacifistes de l’après 14-18 et des résistants paysans du plateau semblent bien tombées aux oubliettes de l’histoire de la gauche et de l’extrême gauche.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] « Tu es là. Tu nettoies la fontaine. Tu cures la rigole.
Tu as ouvert la pêcherie. Et l’eau descend, comme un fleuve.
Que ce soit dans le creux du tronc d’arbre profond,
que ce soit à fleur de terre, entre les joncs et la salade,
tu vois l’eau bouillonner, la source même.
Tu l’as nettoyée, il n’y reste limon ni vase, et la brindille tu l’as ôtée.
Elle est là, la fontaine, sur le sable, le gravier blanc,
plus luisante qu’argent à la lumière », Marcela Delpastre, Sega de segre per un paísan, in idem, D’una lenga l’autra, Edicions dau chamin de Sent Jaume.
17 juin 2009
Recerca occitana, novèla generacion : Albi 11 e 12 de junh de 2009

Recerca occitana, novèla
generacion : Albi 11 e 12 de junh de 2009
Los 11 e 12
de junh, me’n anèri as Albi, al collòqui internacional organisat per
l’Associacion Internacionala d’Estudis Occitans : « Novèla recèrca en
domèni occitan : apròchas interdisciplinarias », al sèti del Centre Universitari
Champollion (ont i aviá dins lo temps las casernas).
Aqueste
titre del collòqui, l’ai revirat, qu’èra solament en francés sul programa, sus l’aficha,
suls sitis universitaris e associatius, etc. pròva, se ne calguèsse, que sèm
pas encara arribats al minimum de reconeissença (e d’auto-afirmacion) que nos
permetriá d’impausar un bilinguisme vertadièrament visible, e mai dins las
manifestacions entièrament dedicadas a la lenga nòstra (vertat que dins lo programa
i aviá qualque titre en occitan, mas tot lo demai èra en francés). La causa mai
importanta pr’aquò foguèt, çò me sembla, que la lenga demorèt fòrça presenta
dins aquèlas doas jornadas ; qualques intervenents parlèron occitan a la
tribuna dels dos anfiteatres (ça que la pas mai d’un terç, çò me sembla), un
fum dins lo public, e quasiment tot lo monde dins los temps de convivialitat (es
aital que la diglossia se trapa duscas dins lo trabalh dels universitaris… consacrat
a la diglossia de còps que i a ![1]). Cal
far especialament mencion de la conselhièra municipala d’Albi, Monica Hubert,
que faguèt un discors d’acuèlh en lenga nòstra (d’autres nos espliquèron
qu’aurián aimat, qu’aurián tant volgut, e que avián decidit de o fa, mas que
fin finala… coneissèm la cançon !). Puèi, cal soslinhar que i aguèt tanben
d’intervencions en inglés e in italian, subretot sus de materias medievalas, e
aquela dimension internacionala del collòqui, amb d’americans, d’ingleses, d’alemands
e d’italians (de còps que i a amb un nivel impressionant en occitan), fasiá
vertadièrament plaser. Nos autres sabèm que la lenga e la cultura occitanas son
sufisentament ricas per interessar de monde d'un pauc en pertot, e que lo monde
associatiu e universitari, dempuèi un bel briu, fan d’esfòrces considerables
per renforçar aquesta dubertura internacionala, mas o cal dire e tornar dire an
aquelis que, as Albi coma endacòmai, sens jamai sortir de França, e mai de còps que i a de lor canton, s’alassan pas
de repetir que sèm embarrats dins lo comunautarisme estequit del patès. En mai,
lo plurilinguisme del monde present m’estonèt bravament : una alemanda,
especialista dels trobadors e de la lirica de l’escòla siciliana (Grazyna Bozy),
de lenga mairala polonèsa, parlava tanben lo francés, l’italian e lo
castelhan ; evidentament compreniá l’occitan… Un jove cercaire breton,
parlava sa lenga, mas balhèt sa comunicacion en niçart e coneissiá l’ebrèu (Erwan
Lelièvre, que faguèt una presentacion sul « shuadit », vedètz infra), etc.
Una autra
causa que m’agradèt fòrça foguèt la preséncia d’associatius nombroses a costat
dels universitaris (los joves cercaires e lors professors) ; monde del
Grifol d’Albi e de l’IEO Tarn evidentament (un dels organisators mai implicats,
Xavier Bach, es tanben director de l’IEO 81), de Radio Albigés, mas tanben de
l’ensenhament primari e secondari (calandreta, òc-bi, professors de licèu…) e
en mai d’aquò qualques escolans de seconda, fòrça atentius. Es la prova de
l’existéncia reala d’una comunautat que pratica la lenga (que ne faga son
mestièr ò pas) e que noirís un interes intellectual per tot çò que pertòca
l’occitan. E s’aquela comunautat existís, s’es fòrça mai larga qu’aquí en
Lemosin (ont sèm totjorn los meteisses quatre "chens" pelats), es que lo malhum
d’ensenhament dins Tarn e dins Miejorn Pirenèu s’es intensificat aqueste
darrièr vintenat.
Aquèla preséncia
de locutors non especialistas foguèt tant mai apreciabla e apreciada que las comunicacions,
presentadas subretot per de doctorants, foguèron totas d’un excellent nivel. Es
vertat tanben, de còps que i a, qu’avèm ausit de causas… plan interessantas
d’accòrdi, mas dins lo biais de far e de dire de las grandas escòlas, demonstrant,
se n’i aviá de besonh, la perfièita incorporacion del modèl retoric de nòstres
eleits, l’habitus de l’homo academicus, per utilisar lo latin
de Bourdieu, que sabiá plan de que parlava. Aquel(a)s, evidentament, an parlat
generalament en francés. Mas aquò tanben es una pròva de la normalisacion dels
estudis en domeni occitan, que volèm a tota fòrça perque, clarament, la nòstra
subrevida depend tanben d’aquel tipe de reconeissença. De tot biais, la còla
dels joves colloquaires presentava pas cap d’uniformitat, e sa diversitat,
puslèu mirgalhada, era, mai o mens, la que trobèm uèi dins tots los domenis de
la recerca en sciéncias socialas e umanas un pauc pertot dins Euròpa. A pro pena
se podiá apercebre qualque rara crotz occitana (en defòra del programa, polit,
mas que n’era clafit ! vesètz l'illustracion a la debuta) ; simbòl obligat, o sabi, ne cal un, mas per
ièu es totjorn un solaç de ne’n pas tròp veire, que tot aquel roge e tot aquel daurat
me fan virar lo cap, sens parlar de mon anticlericalisme primari. Vòli pas
doblidar de dire tanben que presèri fòrça d’ausir cantar en niçard, a la fin
del repais, un dels collòquiaires de la votz encantairitz.
Aquela
descripcion dels orators es pas brica politicament correcta, o sabi, aquò se fà
pas dins lo mitan universitari ; se parla sonque dels contenguts dels
discorses e pas dels òmes e de la femnas que los tenon. Ça que la, aquel agach
sus çò que se vei, suls biaisses de parlar e de se tener pòt essèr pasmens una
appròcha fòrça interessanta d’aquel pichon monde, e pas solament pel sociològ ò
l’etnològ, mas tanben dins l’encastre d’una (auto)critica sociala e politica.
Quasiment
totas las disciplinas mobilisablas a l’entorn de la lenga e de la cultura èran
presentas : istòria, sociolingüistica, lingüistica, letteratura occitana
medievala, moderna e contemporanea, musicologia, mancava benlèu pas qu’un pauc
mai d’etnologia e d’antropologia... L’accent foguèt mes sus l’interdisciplinaritat,
e Philippe Martel faguèt una polida conferéncia plenièra sul sicut, en partent
de l’istòria. Aquesta inter-, trans- e pluridisciplinaritat es evidentament
fòrça necessaria dins lo tractament dels objèctes en domèni occitan, ont las
questions de lenga, de societat e d’istòria venon quasi totjorn s’impausar a la
reflexion. Avent pas encara lo don d’ubiquitat, vist que i aviá doas salas de
conferéncia, podèri assistir solament a la mitat dels expausats, qu’es un chic
frustrant. Pas mens, ai apres un fum de causas... En premièr poguèri seguir un
grop de comunicacions suls temps medievals : una sus la figura sociala e
economica d’un senhor albigés del segle XII dins las fonts occitanas (Sicard
Aleman lo Jove, presentada per Cyril Dayde) ; una autra sul multinlinguisme
e l’interpenetracion del francés, de l’occitan e del latin en Lemosin entre los
segles XIV e XV (Bertrand Caron) ; e enfin una presentacion de Xavier Bach
sul libre de Règlas del monasteri de las canongessas de Sant-Pantaleon de
Tolosa del segle XIV, ont aprenguèri, entre autras causas, que lo papa Clement
VI avia nomenat un teologian per la lingua
occana [sic].
Sus la
debuta de l’edad moderna, ai ausit una intervencion fòrça rafinada consacrada a
la lectura crozada de la dedicaça dels Psaumes
viratz de Pey de Garros amb la de Clement Maròt per sos Psaumes en francés, accompanhada d’una refleccion aprigondida sus
la dobla diglossia de l’un e de l’autre poèta (Gilles Couffignal).
Per çò
qu’es de la longa durada, m’agradèt fòrça l’intervencion de Stéphane Bourdoncle
sus l’occitan dins aquel espaci de frontièra entre lengadocian e gascon qu’es
lo Tarn e Garona, dempuèi los segles XIV duscas al segle XX ; m’agradèt
fòrça perque pausava las bonas questions sus la necessitat e la dificultat per
l’istorian, de remontar, en lisent los documents sovent entre las linhas, de
las traças escritas, amb totas las manuplacions diglossicas, a la part
invisibla de l’iceberg, es a dire la lenga coma era vertadièrament parlada pel
monde dins la vida vidanta (citi lo resumit, que mòstra l’ambicion de
l’interrogacion : « aqueste estudi propausa una reflexion sus
las nocions crozadas de lenga e de societat, de lenga e del poder que las
personas exercisson e que ne dispauson a d’escalas diferentas e a diferents
nivels, e mai sus las representacions associadas al sistèma e a sas praticas,
estructuras interna e externa de l’istòria de la lenga »). Fòrça
interessant foguèt tanben l’expausat savent e passionat sus un objècte marcat
encara mai per la raretat e la manca de fiabilitat, de còp que i a, de las
fonts : lo shuadit, o
« l’estranh destin d’una lenga familiara a travès del cant del
Jusiòu » (Erwan Lelièvre), amb la presentacion de dos cants de
Pesah : Lo Cabrit (vengut de
l’aramenc Had gadia) e Quau saup çò qu’es un ? (vengut de
l’ebrèu Ehad mi iodea).
Sul segle
XX assitèri tanben a una comunicacion fòrça aprigondida e sens concession de
Yann Lespoux sus la famosa requesta dels felibres e occitanistas al marescal
Pétain, seguida d’una reflexion plan venguda sus las trapèlas de las
compromissions e dels comproméses politics totjorn dubertas jos los passes dels
militants de la lenga.
Los estudis
analitics e critics suls moviments occitans coma son a l’ora d’ara manquèron
pas, e aquò tanben es una bona causa. Ausiguèri l’expausat d’Aurélie Joubert
sus las tensions e contradiccions entre dos modèls ideologics dins los discors
militants e dins lor recepcion pels locutors : lo de l’autenticitat, essencialista e « romantic », que parla
d’una lenga « naturala » e lo de l’autoritat
que cercariá d’impausar un estandard per totis (que me sembla un pauc esagerat,
tant es verai que l’occitanisme a elaborada una pensada del pluricentrisme
puslèu respectuós de las diferéncias dialectalas, mas es vertat que lo collòqui
foguèt dubert per l'inspector general en carga de l’occitan Salles-Loustau que nos diguèt que la
causa per el la mai importanta a l’ora d’ara seriá que se farguèsse enfin
« Lo » diccionari occitan que seriá « nostre
Larousse » !). Una autra relacion, de Colette Milhe (venguèt pas, mas
son tèxte foguèt legit), que se voliá una « deconstruccion del discors
occitaniste relatiu als locutors naturals », insistiguèt tanben sus aquèla
impausicion autòritari de l’occitan, çò diguèt sul modèl del francés, e a
travèrs una falsa representacion dels locutors naturals vists coma inibits per
« la vergonha ». Soi lo
primièr a pensar que cal tornar d’un biais critic sus aquèla nocion de vergonha, e de lenga de la vergonha, mas me pensi subretot que las criticas de
l’occitanisme e dels differents moviments occitanistas (aquí eran pas gaire
destriats) se devon far en prenent totjorn en compte lo malhum polemic dins son
ensèm, perque i a pas cap de confrontacion dels locutors naturals e dels
occitanistes (s’aquèlas categorias son acceptablas aital, perque i a
d’occitanistes que son evidentament de locutors naturals) sens la mediacion del
demai de la societat francòfona que parla pas l’occitan ma impausa sas representacions
de la lenga (ò non-lenga) suls parlaires.
Per acabar amb
la cultura leteraria e militanta contemporana, vòli pas doblidar de senhalar un
papièr sus las òbras en prosa d’Ives Roqueta, mai conegut coma poèta (Gauthier
Couffin).
Enfin
assistiguèri a tres relations de linguistica : las de Daniela Muller sus
l’evolucion del /l…/ en gascon e en gardiòl, de Jean-Christophe Dourdet sus la
variacion accentuala dins l’airau dialectau nòrd-ocitan lemosin (ne sabi quicòm
qu’a cada còp m’enganni !) e de Vincent Rivière, sus la toponimia del
contacte dialectal a l’Isla-de-Baish. Totas tres causas fòrça interessantas, mas
ne’n pòdi gaire parlar, per manca de competéncia. De tot biais espèri que los
tèxtes seran publicats a la lesta, que ne valon la pena.
Òsca donca
a tota la còla dels joves qu’an agut lo coratge e lo vam d’organisar aquèla
manifestacion, malgrat d’importantas difficultats de subvencion, s’ai plan
comprés, vist qu’avèm degut pagar vint euros per assistir a las jornadas, e mai
los que presentavan de relacions. Vertat que soi pas abituat a pagar per ausir
parlar lo monde, pas perque soi cusson, mas perque, generalament, dins los
domenis intellectuals, es un marrit signe de qualitat. Mas aquí foguèt tot lo
contrari. Per tot aquò, esperèm qu’aquel recampament de la jove recerca
occitana se poirà far cada an ò almens cada dos ans, es a dire venir –
perqué pas ? – una d’aquèlas « biennalas » ont lo monde corron
de’n pertot.
Joan-Peire Cavalièr
[1] Tot aquò es pas de critica,
mas una descripcion. Se podriá dire exactament las meteissas causas de mon
blòg, mai que mai escrit en francés, legit mai que mai per de monde d’occitania
qu’intervenon sovent dins lors comentàris en òc.
03 juin 2009
L’occitan « langue ethnique » selon Claude Sicre

L’occitan « langue ethnique » selon Claude
Sicre
Claude Sicre, l’âme des Fabulous Troubadours et du Carrefour Culturel
d’Arnaud Bernard, l’initiateur du Forom
des Langues, des repas de quartiers, etc. etc. a donné un entretien l’année
dernière à la revue Midi-Pyrénées
Patrimoine (n° 14).
Ce texte a suscité un certain émoi dans les milieux occitanistes, toutes
tendances confondues ou presque. A juste titre, me semble-t-il, car Sicre, même
s’il est présenté par la revue en question comme le « troubadour moderne d’un occitan
vivant », croit pouvoir d'abord constater la « mort » de celui-ci comme langue
parlée, juge ensuite que cette disparition est le résultat d’un libre « choix »
des occitanophones eux-mêmes (niant expressément toute forme de
« répression » linguistique), et estime surtout que cette fin de l’occitan
comme langue d’échange spontanée, non seulement est un fait, mais un fait
positif. Cela il ne le dit pas en toutes lettres, mais il s’agit bien, comme je
voudrais le montrer, de la conséquence nécessaire d’un raisonnement que je
trouve pour ma part, non seulement fallacieux, mais pervers.
Ce qui frappe au premier abord est le
peu de sérieux des informations historiques, linguistiques et mêmes politiques
et l’on se demande quelle est la part de responsabilité de la revue à ce sujet,
en la personne du journaliste qui a réalisé l'entretien, Stéphane Thépot. Déjà, les lignes introductives
contiennent une regrettable ambiguïté, qui disent : « Jadis, membre
de l’institut d’études occitanes, Claude Sicre s’est progressivement détaché du
parti occitan… ». En l’absence de lettres capitales, le lecteur comprend
que l’Institut d’Études Occitanes, pourtant à vocation strictement culturelle,
incarne le parti occitan (et notons bien non pas le Parti Occitan, mais un
nébuleux « parti occitan », comme on parlait autrefois du parti de
Moscou, ou du parti de l’étranger).
Vient ensuite, dans les propos
rapportés de Sicre, une confusion de noms et surtout une imprécision historique,
qui méritent à peine d’être relevés[1]. Plus embarrassante est l’affirmation selon
laquelle « il n’y a jamais eu de « répression » de la langue
d’oc », et surtout pas à l’école de la République, où l’on se faisait taper
sur les doigts certes, mais pas plus quand on parlait occitan que quand on ne savait pas ses règles de multiplication. Pourtant, cette expérience de la
« répression » de la langue est rapportée par tous les anciens, qui
disparaissent aujourd’hui un à un, mais vous en trouverez encore facilement autour
de vous ; c’est un argument qu’ils donnent d’ailleurs souvent lorsqu’on
leur demande pourquoi ils n’ont pas transmis la langue. Sont-ils de mauvaise
foi, quand ils avancent cette raison ? En partie, et même pour l’essentiel,
je le crois, mais on ne saurait pour autant dire que l’école française a
finalement été débonnaire, sinon envers les patois, en tout cas avec les petits
patoisants. Cette idée, absolument discutable, s’est imposée peu à peu à partir
de l’ouvrage de Jean-François Chanet, L’école républicaine et les
petites patries (Aubier, 1996), et la passion jacobine a fait le reste,
d’autant plus que les contradicteurs potentiels – ceux qui ont vécu la pratique
du signal etc. – se font rares. Je renvoie ici à l’ouvrage de Philippe Martel
qui, sur cette question essentielle remet les pendules à l’heure (L’école
française et l’occitan. Le sourd et le bègue, Montpellier, Presses
Universitaires de la Méditerranée, 2008, voir sur ce blog L’école française face au patois).
Aussi, affirmer qu’il n’y a jamais eu de répression de la langue d’oc (dans un
pays où l’abolition des « patois » fut régulièrement considéré comme une
priorité) et aujourd’hui moins que jamais est à mon avis une chose impossible, car elle suppose, comme acquise – ce qui est visiblement le
cas pour Sicre –, que cette langue ne puisse avoir d’autre légitimité que dans
le strict domaine privé. Le « troubadour moderne » donne son plein
assentiment à l’article 2 de la constitution, selon lequel la seule langue de
la République, la seule langue officielle (publique donc) de la nation, est le
français. Tout usage public d’une langue autre que le français est alors anticonsitutionnelle,
partant, bien sûr, illégale. Si un citoyen français ne reconnaît pas la
légitimité de cet énoncé constitutionnel et passe à l’acte, en soutenant par
exemple un doctorat en breton, ou en prenant la parole pour prononcer la
moindre phase en occitan à l’Assemblée Nationale, alors la censure s’abat
immédiatement sur lui, et la parfaite légalité de cette dernière ne l’empêche
nullement d’être répressive. On peut juger cette répression nécessaire et
justifiée – je n’entre pas ici dans ce débat –, mais répression il y a et
il faut au moins avoir le courage de l’assumer comme telle. Lorsque la police
réprime une manifestation interdite par la préfecture, on peut juger cette
répression légitime, mais on ne va nous faire croire que le fait de vivre en
une démocratie – ou prétendue telle –, exclut ipso facto les pratiques répressives. En outre, dire qu’il
« n’y a pas de minorités linguistiques dans notre pays, au sens où personne
ne peut se dire stigmatisé, mis à l’écart en raison de sa langue », est
évidemment une fausseté grossière : tous les groupes et les individus qui
ne parlent pas encore le français, ou le parlent mal, ou avec ce qui est
identifié comme un fort accent, connaissent la stigmatisation et la mise à
l’écart – ce qui est sans doute un phénomène que l’on trouve à peu près dans
toutes les sociétés du monde – mais il ne faut pas prétendre alors que la
France fasse exception. Il y a des minorités « audibles » comme il y
a des minorités « visibles » –
et ce ne sont bien sûr pas forcément les mêmes. Il ne suffit pas de décréter
l’absence de pertinence du concept de minorité en régime français pour abolir
la réalité des phénomènes minoritaires. La réalité est têtue. Et si les
locuteurs de langues dites « régionales » ne sont pas stigmatisés,
c’est bien sûr en tant qu’ils parlent désormais tous le français, car il y a
bien eu stigmatisation et discrimination sociale et culturelle, indiscutablement,
des citoyen(ne)s français parlant ces langues sans connaître le français, pendant
des siècles et jusqu’à ce que disparaisse le dernière (la dernière) d’entre
eux (elles). Par piété, ne badigeonnons pas notre histoire politique et sociale,
passée et présente, en rose bonbon et bleu layette.
Une autre affirmation de Sicre, difficile à avaler, est celle selon laquelle les occitanophones, comme la plupart des locuteurs des autres langues historiques de France, ont « choisi majoritairement » d’abandonner leur langue au profit du français. Je suis le premier convaincu qu’il y a eu, de fait, en France, un déficit de résistance (active ou passive) linguistique et culturelle, des élites d’abord, puis beaucoup plus tard et pour finir des classes laborieuses et des paysans parlant d’autres langues que le français. Mais à la fois, avaient-ils véritablement le choix, dès lors que le français ne s’imposait pas seulement comme langue publique officielle (c’est-à-dire dont la connaissance était absolument nécessaire pour se défendre en justice, traiter avec l’administration, etc.), langue de l’enseignement, mais aussi comme langue des échanges marchands, de la promotion sociale, langue de la culture reconnue enfin, de la culture écrite, puis radiophonique et télévisuelle ? Le « choix », dira-t-on, leur était laissé de conserver leur langue dans la vie privée, et ce fut en effet longtemps le cas, mais le français et lui seul, par la boite de la poste devant la porte et par les antennes, sur le toît, ne cessait d’investir cet espace, sans presque aucune ouverture, presque aucune reconnaissance de l’existence de quelque chose d’autre. L’immense succès de la chronique quotidienne de Panazô sur Radio Limoges dans les années 50-60 répondait clairement à se désir frustré et ravalé pour une présence de la langue autre, pour déconsidérée qu’elle fût (et qu’elle st restée ici) dans les médias publics. Finalement, pouvons-nous parler de choix lorsque la dernière génération des locuteurs natifs (celle de mes parents) cessa de transmettre la langue à ses propres enfants ? Drôle de « choix », qui ne fut jamais exprimé, revendiqué, raisonné... Un refus sans doute, l’adhésion dans l’éducation de ses propres enfants aux modèles d’échange public dominants, voire exclusif, mais cette notion de « choix » ici est très problématique... Je suis sûr qu’il nous faut des outils psychologiques et socio-linguistiques autrement plus fins pour décrire le phénomène.

Mais là où, à mon sens,
Sicre dérape complètement, c’est en opposant ce qu’il appelle des
« langues ethniques » à des langues qui seraient affranchies de cette
qualité ; l’occitan tel qu’il est, ou plutôt tel qu’il était parlé dans
les campagnes et les villages étant gratifié de cet épithète, alors que le
français apparaît au contraire comme une langue par laquelle on échapperait à
l’ethnicité. Sicre ne donne aucune définition précise de ce qu’il entend par « langue
ethnique », mais en tout cas il est facile de voir que l’opposition qu’il
établit n’a aucune pertinence linguistique, sociolinguistique ou/ et
historique. Par contre elle exploite à plein la connotation négative qui pèse
sur la notion d’ethnicité. Que cela soit bien clair, mon objectif, n’est certes
pas ici de réhabiliter cette notion, ni d’ailleurs de participer (dans ces
lignes) à une critique des revendications ethniques et ethnicistes, mais
seulement d’analyser le discours de Sicre et ses présupposés, dont l’honnêteté
intellectuelle me paraît pour le moins suspecte.
L’histoire des langues
qu’il nous raconte en effet, de manière on ne peut plus fruste, est un récit
mythique. Au départ, selon lui, les langues naîtraient dans des
« territoires ethniques » (les guillemets sont dans le texte). Aujourd’hui,
à l’ère de la globalisation, l’ethnicité serait une chose dépassée : « à
part quelques isolats, il n’y a plus, désormais, de langues ethniques de part
[sic] le monde ». On comprend, ou croit comprendre, faute d’explication,
qu’une langue ethnique est une langue étroitement territorialisée, sans
relation ou contact avec les autres langues. A-t-il jamais existé de telles
langues ? C’est-à-dire des communautés humaines dont les membres ne
bougent pas (parce que la langue est là où sont les locuteurs et voyage avec
eux), et n’entretiennent aucun contact avec les locuteurs d’autres
langues ? En tout cas, cela n’a évidemment jamais concerné les locuteurs
des dialectes occitans, à quelque époque que ce fût. Déjà, l’expression « territoire
ethnique » laisse songeur : qu’est-ce en effet qui distinguerait un
territoire ethnique d’un territoire qui ne le serait pas, et partant une langue
ethnique de celle qui ne le serait pas ? Un élément de réponse est apporté
dans l’évocation du fait qu’il s’agirait de langues nées dans les territoires
où elles sont parlées et Sicre donne l’exemple de la Guyane où, à côté des
langues ethniques, est parlée depuis les années 1970 la langue des H’Mong
chassés du Laos, aujourd’hui figurant dans la liste des langues de France.
Cette langue ne serait donc pas ethnique, uniquement parce qu’elle ne serait
pas née en Guyane, où elle est maintenant parlée, mais au Laos (où elle était
bien sûr ethnique !). Mais... est-on sûr que les langues indigènes de Guyane
soient nées là où elle sont actuellement parlées ? Sans compter évidemment
que l’on peut se demander ce qu’est l’acte de naissance d’une langue, avant
même de s’interroger sur son lieu de naissance et sur le sens qu’il y a à
définir une langue comme ethnique ou non ethnique selon le lieu où elle est
parlée… Les linguistes utilisent plutôt la distinction entre langues indigènes
et allogènes, mais pour ne signifier généralement qu’une différence dans
l’histoire des idiomes (d’ailleurs souvent contestable si l’on va dans le
détail et que l’on observe par exemple comment la langue importée se transforme
au fil du temps) et non pas du tout de leur nature supposée (ethnique, pas
ethnique…) : ainsi en Calabre, à côté des « dialectes »
calabrais indigènes utilise-t-on le syntagme de « dialectes (ou langues) allogènes »
pour l’arbëresh (issu d’Albanie), le grico
(d’origine grecque) et… l’occitan (migration vaudoise en Calabre). Selon l’usage que Sicre fait de l’expression
« langue ethnique » en tout cas, il semble impossible de ne pas
évidemment considérer le français, « né » quelque part en France et
apparemment, selon les historiens, en divers lieux d’une partie du territoire
de la France actuelle (y compris d’ailleurs du sud), comme une langue ethnique…
Et il suffirait de parler occitan à Paris, comme nous le faisons à l’occasion
avec les amis de l'association d'Îles-de-France la Talvera, pour ne plus avoir affaire à une langue ethnique… Or
Sicre oppose justement l’occitan, qui serait ethnique, au français, qui ne le
serait pas, et qui au contraire aurait permis aux occitanophones de se délivrer
de leur ethnicité, au profit d’une langue, comprend-on, qui, elle, ne serait pas
ancrée en un sol, qui serait déterritorialisée et donc ouverte à l’universel,
là où la langue ethnique par contre resterait refermée sur le local. Cette
opposition, telle qu’elle est ici exprimée, est en fait elle-même tributaire du
mythe de l’autochtonie, de la représentation mythique de groupes d’hommes nés
de la terre où ils vivent (voir la République
de Platon), tout armés de leur langue, de leur mentalité et de leur culture.
Selon ce mythe, les langues « nées » dans le territoire où elles sont
parlées entretiendraient un rapport de consubstantialité avec le territoire, le
terroir, la terre, et les hommes, la race ou l’ethnie qui les parlent. Or une
telle conception de la langue n’a aucune pertinence linguistique, aucune, et avec
elle, c’est bien sûr l’opposition, la dichotomie établie par Sicre entre deux
types essentialisés de langues, qui s’écroule.
En fait, avec cette
distinction, nous sommes confrontés à un discours purement idéologique :
il s’agit d’accréditer l’idée d’un progrès du passage de l’occitan et des
autres langues dites ethniques, en tant qu’elles sont justement dites
ethniques, au français, langue qui, par essence ou par un heureux accident de
l’histoire, on ne sait trop, ne le serait pas. C’est un tel gain et un tel
progrès, qui est exprimé dans les énoncés qui émaillent la fin des propos de
Sicre : « Les Français ont majoritairement choisi d’abandonner leurs
langues ethniques au profit du français » ; « personne ne peut
revenir au parler ethnique de sa campagne d’origine » (la campagne est
évidemment le lieu par excellence de l’ « ethnique » !) ;
« faut-il […] mener une politique de conservation « muséale »
des langues ethniques ? » S’il est établi que l’occitan est une
langue ethnique, comme langue mythique d’avant les contacts de langues et
d’avant les migrations, de langue de la campagne réputée immobile opposée au
français, langue des villes où tout bouge et se mélange sans cesse, alors
évidemment, il est déjà, toujours déjà enfermé dans sa réserve muséale. La
seule question étant de se demander s’il faut, oui ou non, liquider le musée,
et la réponse pour Sicre est clairement affirmative. Et il faut bien voir ce que cela veut
dire : car Sicre considère qu’il n’y a plus de sens à
transmettre la langue occitane parlée, la langue utilisée dans l’échange verbal
quotidien… du moins pour être parlée, cela n’ayant plus de sens, puisque la
langue ne « sert » plus dans les échanges, qu’elle n’est plus utile,
et l’entretenir reviendrait à dépenser inutilement de l’argent et de l’énergie pour
entretenir le musée de la langue ethnique, avec en plus la sourde menace d’un
retour des fantômes du passé, empoissonnant le corps sociale de leurs méchantes revendications ethniques. Par contre, selon Sicre, ce qui devient possible, si l’on renonce
à ce qu’il appelle musée, c’est l’usage de l’occitan et des autres langues
ethniques ou désormais post-ethniques, comme « langues de mémoire »
et « langues de culture ». L’inversion est tellement surprenante,
qu’elle en devient intéressante, puisque c’est la langue parlée qui est
considérée comme un musée des antiquités ethniques alors que les œuvres de
culture et la mémoire, que l’on croirait vouées à la patrimonialisation – et
donc au musée –, sont appréhendées, dans leur renouvellement, comme la vie même
et l’avenir de la langue. Je suis sensible à la beauté intrinsèque des
paradoxes, mais pas disposé à me laisser berner par ce qui m’apparaît
comme un simple tour de passe-passe car, à mon sens, le sort des œuvres et de
la mémoire est étroitement lié à celui de l’usage verbal, oral, ordinaire de la
langue : certes l’écrit, le livre et justement les musées des arts et
traditions populaires et – pourquoi pas ? – de la langue elle-même peuvent
survivre à la parole, quelques années, quelques décennies, peut-être même
quelques générations, mais elle est alors devenue comme un poulet qui continue
de courir après qu’on lui ait coupé la tête. C’est pourquoi tous les acteurs
culturels – ou presque ! – ressentent comme une urgence absolue la
transmission de la langue parlée,
sachant qu’en effet, lorsqu’une langue n’est plus enseignée aux enfants par leurs
parents, sa mort est proche, ou disons que sa vie ne tient qu’à un fil, le fil
de la communauté capable de la parler et de transmettre cette parole…
Ce problème de la
transmission de la langue parlée une fois liquidé, à travers l’invocation
stigmatisante, je dirai même infamante, de l’ethnique et du territorial (la
région), Sicre peut librement soutenir son projet mirobolant de
« nationalisation des langues de France » ; mirobolant, mais
vide, ou à peu près car, concrètement, comment pourrait se faire, dans
l’éducation, les médias etc. le partage du patrimoine linguistique national,
riche de ses 75 langues répertoriées ? Évidemment pas à travers une offre
généralisée d’apprentissage… Cela serait fort beau, mais complètement
irréaliste. Et alors comment ? L’enseignement de chansonnettes et de
comptines en langues de France dans les écoles ? La création de
bibliothèques et médiathèques des langues de France ? Des émissions
éducatives, où l’on exposerait en français (article 2 sanctifié de la constitution
oblige) la beauté des langues ethniques perdues ? Des… musées des langues
de France ? D’ailleurs un musée
de toutes les langues de France ne
suffirait-il pas ? Paris serait évidemment l’endroit idéal… Au-delà de
l’ironie de cette rechute probable dans le musée et le centralisme, de telles
initiatives ne seraient pas d’ailleurs inutiles, elles auraient un certain
poids symbolique (c’est pourquoi du reste, elles auront bien du mal à se faire
accepter), mais à la fois, faute d’être adossées à l’effort de valorisation de
la langue parlée, elles deviendraient autant de moyens d’en attester et d’en
confirmer la mort.
Jean-Pierre Cavaillé
On pourra aussi lire le post de 2006 : discussion de Claude Sicre : Identité et civilité. 42 thèses sur le jeu de l’Occitanie, auquel Sicre, qui avait pourtant sollicité cette discussion, hélas, ne daigna pas répondre. J'espère qu'il en ira différemment de celui-ci.

[1] Ce n’est
pas « Malesherbes » (Chrétien-Guillaume
de Lamoignon de Malesherbes, botaniste, magistrat, censeur royal et secrétaire
d’État de Louis XV), qui voulait « dégasconner » la cour, mais bien
le poète Malherbe, un bon siècle plus tôt (selon ce qu’en dit Guez de Balzac,
auteur dégasconné s’il en fût, dans son Socrate
Chrétien). C’est bien lui que Sicre a en tête puisque il parle de la cour
de Henri IV « où, je le cite, la langue d’oc avait fait son entrée depuis
l’accession au trône » du gascon roi de Navarre. Malherbe ne voulait pas
chasser le gascon de la cour – tout semble montrer que le gascon n’y fut jamais
une langue de communication usuelle, même si beaucoup devait le connaître et le
parler à l’occasion –, mais purifier le français, de ce qu’il identifiait, à
tort ou à raison, comme des « gasconismes », nous dirions aujourd’hui
des occitanismes. Il est vrai, en tout cas, que la volonté de dégager le
français de tous ses emprunts régionaux et étrangers est bien l’un des
objectifs que se propose l’Académie française lors sa création. Cela explique
bien d’ailleurs les réactions épidermiques de cette institution, dès qu’il s’agit
d’accorder la moindre reconnaissance aux langues régionales.
02 juin 2009
Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai si tu es une langue

Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai
si tu es une langue
Dans un recueil collectif de textes
consacrés à la problématique « langue et identité » publié à
l’université de Barcelone, la plupart écrits en catalan (Llengua i identitat, Massip Bonet, M. Àngels eds, Edicions
Universitat Barcelona, 2008), Patrick Sauzet, qui enseigne la linguistique
occitane au Mirail, à Toulouse, propose un long article en occitan, très
stimulant, au titre provoquant : « Se
pòt existir una lenga sens una marina de guèrra ? A prepaus de l’occitan »
: « Peut-il exister une langue sans une marine de guerre ? A propos de
l’occitan » (presque entièrement lisible sur Google books).
La formule est
connue : « Un langue est un dialecte avec une armée et une marine de
guerre » et fut sans doute exprimée d’abord en Yiddish par Max
Weinreich : « a shprakh iz a
diyalekt mit an armey un a flot ». Elle sert à illustrer en général
l’idée selon laquelle la distinction entre les notions de langue et de dialecte
n’est pas pertinente au sein de la linguistique elle-même, et ne s’établit
véritablement que du dehors, à travers des considérations sociolinguistiques, à
partir des représentations symboliques que les acteurs et locuteurs
(linguistiques y compris) se font d’un idiome donné et de son éventuelle
institutionnalisation (le statut de langue d’un idiome national ne faisant plus
question… au moins tant qu’il peut se prévaloir d’un corps d’armée !).
Je me contenterai d’essayer de résumer
l’argumentation de Sauzet pour, ensuite, poser quelques questions de béotien.
Le linguiste distingue d’abord deux
conceptions de ce que l’on entend par langue et de la relation langue dialecte.
Si l’on définit la langue comme « une
fixation et une réalisation particulières de la faculté biologique universelle
du langage » (je traduis)[1],
alors on dira à juste titre que tout ce qui est parlé par un être humain est
une « langue ».
A la fois, il paraît nécessaire d’avoir
une définition de ce que l’on entend par langue, quand on parle de
« langue française » ou quand on parle (ou ne parle pas) de
« langue occitane ». Cette définition ne peut que se référer au
statut social des pratiques linguistiques. Mais il y a deux façons d’envisager
cette référence au statut social d’un « parler » donné et de
considérer la relation entre langue et dialecte. Soit l’on considère que les
statuts de « langue » et de « dialecte », ou encore – dans
le cas français – de « patois », peuvent échoir à n’importe quel
parler selon les circonstances historiques. Soit, selon une autre conception,
la langue n’est pas simplement un statut de prestige social historiquement acquis
mais « l’assemblage, par un fonctionnement implicitement ou explicitement
commensurable, d’un ensemble, d’une conjonction de parlers ». Dans cette
définition, le « dialecte » désigne un ensemble intermédiaire de
« parlers » qui présentent au sein d’une langue « un degré
supérieur de ressemblance les uns avec les autres ». [2]
La première conception, simple et
claire, semble conduire à pouvoir faire l’économie de la notion de dialecte,
mais Sauzet remarque que la question n’est pas ici simplement celle de la
recherche d’une simplicité formelle mais plutôt d’une pertinence empirique, et
propose deux modèles globaux de la diversité et de la diversification
linguistique et partant du rapport langue-dialecte.
Le premier considère que la
diversification géographique d’une langue, à partir d’une langue supposée
homogène au départ, est aléatoire et continue. Toutes les langues sont des
parlers avec une histoire et un statut différents (selon, notamment, qu’elles
ont une armée ou pas). L’équation continuiste se présente ainsi : langue =
dialecte + X (par exemple une marine de guerre). Foncièrement ce modèle est
entropique ; c’est-à-dire producteur de désordre, de différenciation
incohérente et aléatoire.
Le second modèle affirme que la
diversification comporte la formation de cohérences et de ruptures relatives
(constitution par ères linguistiques). Soit l’équation suivante : langue =
dialectea + dialecteb… + dialectei …. +
dialecten (éventuellement le dialectei occupe la fonction
de standard). Ce modèle suppose qu’il peut y avoir entre les parlers « des
solidarités dans l’innovation ou la conservation (une forme de néguentropie),
que la transformation linguistique n’est pas pur désordre ».[3]
Il semble que le débat entre ces deux
modèles puisse advenir sereinement sur un plan strictement scientifique, dans
le souci de rendre compte rationnellement des phénomènes empiriques. Or cela
est impossible car ils sont en quelque sorte parasités par deux modèles de
nation ; le modèle « français », attaché à une conception
« élective » de la langue (un parler parmi d’autre est choisi comme
« langue » unique de la nation définie comme une instance politique.
Voir par exemple la définition fameuse de Sieyès : « la nation est un
corps d’associés vivant sous une loi commune et représentés par la même
législature ») et le modèle « allemand » – du moins est-il
appelé et stigmatisé sous ce nom en France – pour lequel une nation se définit
par des caractéristiques objectives : langues, traditions, etc. et qui
s’appuie sur la conception d’une solidarité objective entre des parlers,
antérieure au choix d’un standard linguistique (conception attribuée souvent à Herder).
En France, Sauzet le dit fort
clairement, c’est par « son lien avec le politique que le français (langue
du roi, puis de la République) est légitime et non parce qu’elle serait la
forme élaborée de la langue naturelle de l’ensemble des sujets ou des
citoyens »[4].
Je glisserai en commentaire qu’une
telle visée syncrétiste, qui contenait une critique des prérogatives de la
langue du roi et de la cour, a existé dans la France du XVIe siècle,
parmi les lettrés qui concevaient le français comme l’ensemble de toutes les
langues parlées par les sujets (quelques aperçus dans mes deux notes sur l’article
111 de l’Ordonnance de Villers-Cotterêt, 1
et 2) : la conception dite allemande me semble donc avoir existé comme une
possibilité, qui ne pouvait sans doute être que rejetée par le centralisme
politique, le renforcement de la puissance royale jusqu’à ce que l’on appelle
l’absolutisme, de sorte que tout ou presque, malgré les tentatives
fédéralistes, était déjà joué, au moins sur le plan linguistique, au moment de
la Révolution.
Sauzet cite
longuement Gaston Paris, qui fut le théoricien par excellence de cette
conception continuiste, entropique et élective, inséparable chez lui de la conception
française de la nation : « En faisant autour d’un point central une
vaste chaîne de gens dont chacun comprendrait son voisin de droite et son
voisin de gauche, on arriverait à couvrir toute la France d’une étoile don on
pourrait de même relier les rayons par des chaînes transversales
continues » (conférence de 1888). Cette représentation, selon laquelle il
y aurait contiguïté et continuité de tous les parlers de France, ce qui
implique l’affirmation pour le moins discutable d’une délimitation géographique
« naturelle » s’ajoutant à la décision politique, ou plutôt qui tente
de la fonder en « nature » (car la continuité linguistique a ses
limites géographiques hexagonales, comme par hasard), conduit principalement à
nier l’existence de langues régionales et en particulier l’existence de la
légitimité de toute séparation entre les parlers d’oïl et les parlers d’oc et a fortiori de l’existence d’une langue
d’oc. On connaît les sarcasmes de Paris – le bien nommé – à l’égard de Charles
de Tourtoulon et d’Octavien Bringuièr qui avaient entrepris d’explorer,
sac-à-dos, la limite[5].
« A la suite de G. Paris, tout un courrant de la dialectologie et de la
science linguistique dans l’Université française fonctionnera comme une
négation et une déligitimation de l’occitan. Nommer l’occitan
« patois » [au singulier ou au pluriel] a permis d’en bâtir une
science sans le reconnaître, d’en
parler à l’université sans le parler
ou l’enseigner. Nous n’en sommes pas encore sortis aujourd’hui »[6].
Henriette Walter en fournit un très bon exemple qui adore le mot de « patois »
et ne parle jamais d’occitan, sous prétexte que le mot est « politique ».
Récemment, un ami m’a signalé la vidéo d’un cours de l’historien américain John
Merriman (les pressés iront tout de
suite aux alentours des 7 mn), spécialiste d’histoire sociale et politique de la
fin du XIXe siècle, où il distribue pour ses étudiants allégrement « patois »
et « langues » sur la carte de France, selon on ne sait quel critère ;
l’occitan, comme tel, n’y apparaît évidemment pas, partagé entre provençal
(« a real language ») et le
languedocien, contenant lui même différents « patois », comme
l’auvergnat ou celui, non nommé (mais distingué du gascon), dans les Pyrénées,
« influenced by spanish » (sic). Déjà dans une conférence sur le
mouvement de 1905 à Limoges, Merriman parlait en 2005 du « patois »
des ouvriers de la ville. Cela prouve, si besoin était, que la catégorie
linguistique de « langue d’oc » n’a toujours pas réussi à s’imposer,
pas même parmi les intellectuels, ce que je constate du reste tous les jours en
discutant avec des collègues non spécialistes de la question. Mon avis sur ce
sujet n’ayant bien sûr aucune valeur, parce qu’identifié comme militant… Dans
son article Sauzet analyse et discute brièvement un outil récent, extrêmement
raffiné au demeurant, les Lectures par
G. Brun, Y. Le Berre et J. Le Dû de l’Atlas linguistique de la France établi
par Gilliéron et Edmond en 1900, d’inspiration continuiste, dont Sauzet dit les
mérites mais aussi les limites, en particulier, le fait de s’arrêter aux
frontières de l’espace, ce qui empêche de montrer les continuités extérieures à
la France (pour les langues autres que le français).

Mais la question de fond est bien celle
de la définition politique de la langue, admise et même cultivée par le modèle
continuiste : tout parler, peut être choisi comme langue, à l’exception de
tous les autres parlers présents sur le territoire où La langue est imposée par volonté politique. Et l’on en revient à
la citation de Weinrich : c’est la marine de guerre qui fait la langue.
Son acception est soit militante : « pour que notre langue soit
reconnue comme telle il nous faut une marine de guerre » ; soit
cynique : « sans marine de guerre, votre « parler », ne
peut que rester un patois, une non-langue ».
Sauzet passe en revue les raisons qui
font de l’occitan ce qu’il appelle une « langue nue » (« lenga nusa »). Il est évidemment
une langue sans État ; une langue dans un État qui ne reconnaît
d’existence publique qu’à une seule langue. Mais il est aussi une langue qui ne
peut trouver de force par une quelconque victimisation, et cela parce que la
place est déjà prise… par le français lui-même qui, bien qu’il n’ait
jamais été autant parlé dans l’hexagone, est considéré comme menacé par
l’anglais, et – suprême dérision – par les langues « régionales »
elles-mêmes ! Il y aurait bien la littérature, qui court depuis l’Europe
médiévale jusqu’à nos jours, mais que vaut la littérature par rapport à une
marine de guerre ? manifestement, même s’il n’en dit rien, Sauzet ne
partage guère l’optimisme des promoteurs de la théologie occitaniste du salut
par les œuvres (Cl. Sicre). Il met aussi en cause l’acceptation de la
subsidiarité linguistique, qui peut être tentante : comme la langue s’est
en effet maintenue sous la forme de sa spécialisation fonctionnelle dans un
usage familier et de proximité renonçant à tout prestige, et grâce au tabou
social et linguistique du français dans les couches populaires et surtout
paysannes (ce que Sauzet a montré en plusieurs de ses articles), des
sociolinguistes comme Wüest et Kristol ont reproché aux occitanistes de viser
pour leur langue une promotion à des fonctions prestigieuses perdues au lieu de
se consacrer à la préserver dans ses usages effectifs. Mais Sauzet remarque
très bien que la promotion et donc la valorisation de la spécialisation
fonctionnelle dans des usages globalement dépréciés est foncièrement
contradictoire. Il remarque en outre que cette position rejoint celle d’un
certain « réalisme linguistique », qui considère que la priorité dans
la situation d’inégalité linguistique est de renoncer à la langue par laquelle
les individus sont dépréciés en leur donnant la meilleur maîtrise possible de
la langue dominante. C’est la position de Bentolila, de Bourdieu (au moins du
« premier » Bourdieu), du « second » Louis-Jean Calvet et
de bien d’autres ; on peut même dire que c’est elle qui donna la meilleure
conscience du monde aux instituteurs qui faisaient naguère encore la chasse au
patois. Évidemment, ceux qui adoptent cette position ne se demandent jamais si
le bilinguisme – eux qui, aujourd’hui le pratiquent pourtant très généralement
en adoptant l’anglais comme langue de communication internationale et de
présentation de leurs travaux scientifiques – n’est pas une position plus forte
que la conversion sans partage (c’est-à-dire la soumission) à la langue unique
du pouvoir ; mais c’est que dans la plupart des cas, ils ont parfaitement
intégré la dévalorisation en sous-langues des parlers auxquels ils prêchent le
renoncement.
Si l’on adopte une attitude strictement
réaliste, qu’il serait absurde de rejeter, dès lors qu’elle consiste précisément
à prendre les choses comme elles sont, « il est sûr qu’une langue assurée
et incontestable est celle qui constitue un système de représentations fortes
(largement partagées) qui prolongent un ensemble important (quantitativement)
de pratiques. La faiblesse de l’occitan (une fois de plus) est double qui
consiste à correspondre à des pratiques numériquement en recul et de former un
système de représentations mal établi (contesté ou nié par le modèle français
dominant, concurrencé par d’autres modèles « patoisants » ou localistes :
gascon, provençal…) […] la faiblesse, le peu de diffusion de ces
représentations signifient une existence discutable, fantomatique pour la
langue »[7].
Cette faiblesse apparaît bien dans la tentation récurrente de parler de langues
d’oc au pluriel et rien ne la rend plus visible que le tableau des 75 langues
de France, dont l’occitan (ou « parlers d’òc ») en tant que tel n’est
qu’une parmi d’autres, alors que l’on pourrait discuter sur le statut de plus
d’une dans la liste (Sauzet relève que, plus d’une fois, il s’agit bien plutô
de dialectes). C’est alors précisément le choix des occitanistes, un choix pas
seulement ni d’abord linguistique (je ne dit pas pour autant qu’il n’est pas
linguistiquement fondé) d’opter pour « une » langue
dialectalisée (gascon, languedocien, provençal, limousin, vivaro-alpin), qui
dans une perspective comptable, se retourne contre eux. Pourtant ce choix, car
Sauzet reconnaît qu’il y a bien là d’un choix, reste le meilleur, et même le
seul véritablement cohérent dans la perspective d’un prolongement de la vie de
la langue. « L’occitanisme consiste à dire que, dans la diversité
historique et géographique que le mot « occitan » (ou « langue
d’oc » ou « provençal » lato
sensu) peut couvrir, il est possible d’y insérer sa propre pratique en voyant
le tout comme une langue, et que cela représente un choix (parce cela reste
toujours en partie un choix) d’un intérêt supérieur par rapport à d’autres
choix possibles pour les locuteurs (pour les sujets humaines engagés dans des
pratiques linguistiques que l’on peut nommer « occitanes »). […]
c’est l’intérêt d’un locuteur d’occitan d’être reconnu et de se reconnaître
comme locuteur d’une langue et non d’un patois, de la langue des troubadours et
à la fois de Goudouli, de Mistral, de Boudou, de Delpastre… et pas seulement
des auteurs de sa province ou du poète de son village, si jamais il y en eût
un »[8].
Car finalement, l’occitan n’a pas d’autre armée, d’autre flotte de guerre que
de se dire une langue.
Pour ma part, je suis largement
d’accord avec ces analyses de Sauzet, mais je voudrais seulement soulever un
problème. Que se passerait-il si, dans une situation entièrement différente,
par exemple d’hégémonie politique réelle du languedocien,
« l’intérêt » des locuteurs de tel parler considéré comme un « dialecte »
de l’occitan, était de le déclarer comme « langue », le cas échéant en
baptisant « dialectes » des sous-groupes ? C’est le scénario du
reste qu’essayent d’imposer en vain ceux qui font le choix du localisme
(certains gascons, auvergnats, provençaux, etc.). C’est la situation des
Corses, me semble-t-il, dès lors qu’ils refusent de considérer leurs parlers
comme relevant du toscan, et réclament le statut de « langue » à part
entière. C’est aussi celle des locuteurs des soi-disant dialetti italiques, situation compliquée par le fait que non
seulement le dialecte « toscan » occupe une position d’hégémonie
politique et culturelle comparable au français en France (avec des nuances
considérables cependant) mais encore que le terme « dialecte » (dialetto) est très fortement
dévalorisant (sans être aussi infamant que ne l’est celui de
« patois ») par rapport à celui de « lingua » (réservée à la langue standard de la nation, dotée de
la marine de guerre) ? Comment rendre une dignité linguistique àces
idiomes (certains en dangers immédiats de disparition, d’autres beaucoup plus
durablement installés) autrement que de les revendiquer comme
« langues » ? Du reste, aucun des arguments usuellement mis en
avant par les « dialectologues » italiens pour identifier ces parlers
comme dialectes, à la différence des parlers ayant accédé (depuis peu
d’ailleurs) au statut de langues (dont l’occitan, le ladino et quelques autres, plus les idiomes dits allogènes), ne me
paraissent convaincants. Pas même les arguments faisant appel à
l’intercompréhension, tout sauf évidente en bien des cas... On lira sur ce blog
le texte d’Amedeo Messina, défenseur de la « langue » napolitaine, consacré
aux problèmes de cette structuration « à l’italienne ». Car ce n’est
pas tout que de s’entendre sur la nécessité d’une différenciation scientifique
entre langue et dialecte, et même éventuellement d’opter pour le modèle par
ères (négentropique, qui me semble présider par exemple aussi à la
« dialectologie » italienne), encore faut-il s’entendre sur les
éléments probants de discrimination et – je voudrais bien me tromper – mais
j’ai bien peur qu’il n’y ait guère de consensus à ce sujet… En l’absence de
consensus, chaque groupe de locuteurs luttant pour la survie bricole avec des
éléments de linguistique, d’histoire, de littérature et d’idéologie politique afin
de se doter de cette reconnaissance symbolique minimale que le mot seul de
« langue » peut lui apporter. La solution occitaniste, à laquelle
j’adhère, consiste à dire que nous sommes simultanément dans le dialecte et dans la
langue (le tout de l’occitan est dans ses dialectes). Mais il s’agit d’une
solution ad hoc (si je puis
dire !), non exportable, c’est-à-dire, non généralisable dans le cadre
d’une défense articulée des cultures minoritaires de par le monde.
Jean-Pierre
Cavaillé
[1]« … una fixacion e una
realizacion particularas de la facultat biolofica universala de lengatge (la
capacitat de l’òme a parlar) », p. 110
[2] « … lo recampament, per foncianament implicitament
ou explicitament comensurable, d’un ensem, d’un conjunt de parlars que al
dintre d’uan lenga presentan un gra superior de semblança los uns amb los
autres », p. 111.
[3] “… de solidaritas dins l’innovacion o la conservacion
(una forma de neguentropia), que lo cambi linguistic es pas un pur
desòrdre », p. 112.
[4] « Es per son ligam amb lo
politic que lo francés (lenga del rei, lenga puèi de la Republica) es legitim
en França e non perqué seriá la forma elaborada de la lenga naturala de l’ensem
dels subjèctes o dels ciutadans », p. 113.
[5] Voir la réédition de l’Étude sur la limite géographique de la langue d’oc et de la langue
d’oïl (avec une carte) (1874) Édicions
dau chamin de Sent-Jaume, Royer, 87380 Meuzac en co-édition avec l’Institut d’études occitanes (IEO) du Limousin, 2005.
[6] « A la seguida de G. Paris,
tot un corrent de la dialectologia e de la sciéncia lingusitica dins
l’Universitat francesa foncionarà coma permés de ne bastir una sciéncia sens lo
reconéisser, de ne parlar a
l’universitat sens lo parlar o
l’ensenhar. Ne sèm pas encara sortits uèi ». p. 116
[7] « Dins une logica realista,
es segur qu’una lenga assegurada e incontestabla es la que constituís un
sistèma de representacions fòrtas
(largament partejadas) que perlonga un ensem poderós (nombrós) de praticas. Lo
flaquitge de l’occitan (un còp de mai) es doble de correspondre a de praticas
en recuol e de formar un sistèma de representacions mal establit (contestat o
negat per lo modèl francés dominant, concurrenciat per d’autres modèles
« patesistas » o localistas : gascon, provençal…). […] lo
flaquitge, la pauca diffusion d’aquelas representacions signican una existéncia
discutabla, fantaumatica per la lenga. », p. 122.
[8] « L’occitanisme consistís a
pretendre que l’occitan seriá una lenga increada e anistorica. L’occitanisme
consistís a dire que, dins la diversitat istorica e geografica de praticas que
lo mot « occitan » (o « lenga d’òc » o
« provençal » lato sensu)
pòt cobrir, es possible d’i inserir sa pròpria practica en vesent lo tot coma
una lenga, e qu’aquò representa una causida (perqué demòra totjorn per part una
causida) amb un interès superirior a d’autras causidas possiblas pels parlaires
(pels subjèctes uman engatjats dins de practicas lingusiticas que se pòdon dire
« occitanas »). [...] es l’intérès d’un parlaire d’occitan d’èsser
reconogut e de se reconéisser el coma
parlaire d’uan lenga e non d’un patés, de la lenga dels trobadors e a l’encòp
de Godolin, de Mistral, de Bodon, Delpastre... e pas solament dels autors de sa
província e del poèta de son vilatge, se n’i aguèt jamai un ». p. 127.