Medea

 

La Médée de Max Rouquette au lycée

 

"Pòble que siam ! Pòble maudich ! Deu èsser escrich endacòm que devèm pas jamai s'arrestar. Qui l'astre de ma raça. Las caucidas secas, ròdas trachas dins l'espandi dau desèrt, lo vent d'ivèrn las enrebala sens pietat, sens relambi, jot la plòja e lo gèl. Siam pas mai qu'una caucida derrabada a sa tèrra e que ròda a tot vent e que s'estripa a totoa pèira. Sens repaus, n'autres que sabèm pas jamai ont es la pèira qu'i pausarem la tèsta a l'ora de tancar los uòlhs." Medelha, 1.

 

 Une édition de la traduction française de la Medelha (Médée) de Max Rouquette à destination des lycéens (c’est-à-dire d’abord de leurs professeurs) est parue aux éditions Magnard, l’année dernière[1].  Il s’agit d’une excellente initiative, digne d’être saluée, dans un contexte fort peu favorable à la reconnaissance de l’existence d’une littérature contemporaine de langue d’oc. Hélas, ce contexte se reflète largement dans le livre, piégé par les représentations qui justifient l’exclusion de la littérature en langue d’oc des bancs de classe, voire de sa dénégation pure et simple comme littérature. Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, qui ont réalisé l’appareil pédagogique, s’efforcent pourtant de défendre l’œuvre de Rouquette contre le discours dominant sur les langues « régionales » et ce que l’on peut faire avec mais, à la fois, ils ne se donnent nullement les moyens de sortir du cadre général de ce discours de domination linguistique.

 Certes, Rouquette est bien présenté comme un auteur dont toute l’œuvre fut d’abord composée en occitan et qui se consacra, sa vie durant, à la « défense » de la langue d’oc et de la culture occitane. On ne « défend » bien sûr que ce qui est menacé et les auteurs de l’appareil critique font un bref rappel des « heurs et malheurs de l’occitan », très bref, trop bref, car l’on passe de la poésie lyrique des troubadours à la « renaissance » félibréenne du XIXe siècle, sans rien dire de l’importante production des XVIe et XVIIe siècles et, à moindre titre, du XVIIIe siècle. Au XXe siècle, le tableau est presque idyllique : « linguistes et lexicographes accompagnent cet essor culturel » et « depuis les années 1950, l’enseignement de l’occitan au sein du système éducatif français est autorisé ». La moindre des choses aurait été alors de faire ici ne serait-ce qu’une référence à la loi Deixonne, qui permet l'enseignement optionnel de la langue. Quelques noms d’écrivains occitans sont cités (Robert Lafont, Jean Larzac, Yves Rouquette)… Tout cela va très vite et, si la participation de Rouquette à « de nombreuses revue » est signalée, aucune note n’apparaît dans la préface de l’œuvre où l’auteur évoque le temps d’Occitania et de Terra d’Oc (il manque au moins une simple mention disant qu’il s’agit justement là de revues littéraires), où il affectionnait de traduire les psaumes. On attendrait ici une référence au grand précédent constitué par la traduction gasconne des psaumes par Pey de Garros, au tout début de la renaissance littéraire de l’occitan du XVIe siècle – ici oubliée comme je l'ai dit – voire aux Saumes Pagans de la grande Delpastre, qu’il serait bien intéressant de confronter avec ceux que contient la pièce de Rouquette.

 Par contre un paragraphe est intitulé : « Rouquette et le refus de la fermeture identitaire ». L'auteur de cette Médée, est-il dit, « fuit la tentation du folklore ou du pittoresque qui enfermerait l’occitan dans un particularisme régional ». C’est là, évidemment, inverser les rôles et se tromper de langue, car le folklore et le pittoresque de nos régions sont des catégories typiques de la production en français, consacrée entre autres à ce qui était naguère encore désigné et décrit comme « patois ». Or – j’y reviendrai – les éditeurs prennent soin d’affirmer que l’occitan n’est pas un patois. Évidemment, la question qui s’impose est double : pourquoi, lorsque l’on écrit en occitan, doit-on d’une part résister à la tentation du pittoresque et du folklore, et d’autre part refuser la fermeture identitaire ? Oserait-on dire cela de n’importe quel auteur français jugé digne d’être enseigné au Lycée ? Et pourtant ! Mais il en va ainsi : un auteur occitan, pour être digne de la littérature,  est quelqu’un qui doit toujours manœuvrer entre deux écueils : le Charybde du folklore et la Scylla du communautarisme. Aussi les éditeurs s’empressent-ils d’affirmer que, chez Rouquette, « le choix de l’occitan comme mode privilégié d’expression ne naît pas […] d’une prise de position politique ou idéologique : c’est avant tout un choix affectif, qui s’est imposé de lui-même ». L'écrivain d'Argelliers ne peut être un véritable auteur que parce que le choix de l’occitan est chez lui « affectif » et non « politique » !

 Rouquette n’a pourtant cessé, sa vie durant, de s’engager politiquement pour l’occitan, essentiellement dans le cadre d’associations culturelles, mais il savait bien sûr que la question linguistique est éminemment politique. Entre mille exemples je citerai les reproches que lui adressait le grand lexicologue Dauzat, farouche opposant de la loi Deixonne et qui ne voulait entendre parler que de « patois » (voilà, entre autres choses, pourquoi j’ai parlé de récit « idyllique »). En 1951, Rouquette avait écrit dans les Annales de l’Institut d’Études Occitanes, dont il était le secrétaire général, un article intitulé : « Une mesure d’intelligence et de justice, le projet de loi Deixonne » dans lequel il citait entre autre le célèbre article de Jaurès de 1911 sur la langue d’oc comme porte ouverte sur les autres langues latines et un article de Bebel, fondateur du Parti Social-Démocrate allemand au XIXe siècle qui parlait d’un « peuple dirigeant » imposant sa langue à un autre peuple. Dauzat répliqua : « M. Rouquette se croit-il au lendemain de la Croisade contre les Albigeois, ou veut-il insinuer que Paris tyrannise le Midi ? »[2]. Si ce texte de Rouquette était réédité, il serait évidemment identifié aujourd’hui comme relevant de cette « fermeture identitaire » dont les deux éditeurs s’efforcent de dédouaner le dramaturge ; tâche essentielle, car s’il en était autrement leur démarche de publication pédagogique deviendrait illégitime et politiquement, civiquement, incorrecte.

 On aurait franchement préféré qu’ils soulignent, à l’attention des jeunes esprits, que si la pièce a bien été créée en français en 2003 par Jean-Louis Martinelli à Nanterre, elle n’a jamais pu à ce jour encore être montée dans sa langue originale. C’est là tout de même réside le scandale de fait, l’immense faiblesse de l’occitan, alors que l’on peut voir à Paris des pièces en sicilien de Franco Scaldati ou d’Emma Dante. Cela pourtant aurait mérité d’être dit. Par contre, ils insistent sur l’originalité de l’entreprise de Martinelli, qui s’est entouré d’acteurs burkinabé et avait fait traduire les psaumes contenus dans le texte de Rouquette en bambara, parce qu’il trouvait, selon les mots du metteur en scène rapportés dans le livre, une « adéquation très forte entre l’archaïsme de la langue de Rouquette, un langage absolument métaphorique, et la sensibilité africaine ». On verra quelques extraits de ce très beau spectacle dans le 2e des DVD  Max Rouquette, Retrouver le chant profond, réalisés par le CRDP de Monpellier (excellent et substantiel travail qui fait une large place à l'occitan, publié aussi 2008, très riche de contenus pédagogiques). Je suis pour ma part assez gêné par cette adéquation établie entre la langue (française en l’occurrence !) de Rouquette, soi disant archaïque, et la « sensibilité africaine » qui s’exprimerait en bambara. La sensibilité de l’Afrique aurait à voir avec l’archaïque et les langues d’Afrique auraient comme vocation naturelle de dire cet archaïsme. Certes Rouquette a cherché à exprimer, dans sa langue (l’occitan et ensuite, par traduction, le français), le mythe en effet archétypique de Médée, et il l’a fait magnifiquement, mais la langue qu’il utilise (non pas ce qu’il en fait, appelé ici « sa langue », mais la langue dans laquelle il écrit : l’occitan) n’a évidemment aucune vocation naturelle à dire l’archaïque, pas plus que le bambara. Ce n’est d’ailleurs pas ce que dit Martinelli (ni les éditeurs de la pièce), mais on rode bien autour de l’idée, qui associe pour le meilleur et pour le pire l’occitan et le bambara, d’une opposition structurelle entre l’archaïque et le moderne, entre des civilisations et des langues archaïques (le bambara, l'occitan...), qui restent foncièrement extérieures à la modernité, et des langues qui auraient la vocation de dire cette modernité (le français, l'anglais...). A cela s’ajoute autre chose : l’affirmation culturelle de la diversité linguistique n’inclut pas les langues historiques de France, car le fait est ; Martinelli fait entendre le bambara (idée à mon sens excellente), mais ne s’est visiblement pas posé la question de la présence sur scène   – à un titre ou à un autre – de la langue originale de l’œuvre.

 Un petit détail : le bambara est présenté comme un « dialecte » d’Afrique de l’ouest, et non comme une langue (à la différence donc de l’occitan). Cette différence n’est pas éclaircie et, telle qu’elle est exposée, n’est guère satisfaisante. Le bambara est souvent considéré comme une « langue » à part entière (le bambara sert de lingua franca au Mali, où 80 % de la population le parle, etc.). A maintenir le terme de « dialecte », il aurait alors fallu dire qu’il s’agit de l’un des dialectes constitutifs de ce que l’on appelle les langues mandingues, ce qui aurait permis d’établir une comparaison avec le languedocien de Rouquette, dialecte de l’occitan.

Au titre des instruments pédagogiques offerts aux lecteurs, on trouve, dans « l’après-texte », un encart intitulé « histoires de langues », très discutable. Après avoir donnée une définition sociale (disons sociolinguistique) et non linguistique de ce que l’on appelle langue, dialecte ou patois – « on nomme différemment une langue selon le statut du groupe qui l’utilise » – le patois est défini comme « un parler local employé par une population peu nombreuse et dont la culture est jugée de façon plutôt négative » (c’est une citation non référée du Petit Robert 2006 ! qui retarde donc d’une guerre). Le premier élément permet évidemment de conserver une pertinence pseudo linguistique au terme de « patois » et de le maintenir (« le cauchois est un patois haut-normand »), alors que les linguistiques, aujourd’hui, l’excluent très largement à cause du deuxième élément (dévaluation culturelle) : le cauchois par exemple n’est plus considéré depuis beau temps comme un « patois » mais comme un « dialecte normand » (voir par exemple le site de Thierry Bulot consacré à la langue normande). Selon une telle définition, évidemment, l’occitan parlé dans les villages est et reste un patois ! Pourtant l'occitan est présenté ici comme « une langue régionale ». Mais qu’est qu’une langue régionale ? une langue « à part entière avec une culture écrite ». Cela veut-il dire que sans culture écrite, il n’y a pas langue mais... patois ? Le basque à ce compte là, cité comme « langue régionale », ne serait devenu une langue qu’en accédant à l’écriture, c'est-à-dire assez tardivement. Ce qui est absurde... Le « dialecte » est défini quant à lui de manière territoriale, comme « forme régionale d’une langue » (encore le Petit Robert non signalé)… Bref l’habituel méli-mélo de linguistique, de géographie et de représentations sociales, qui ne peut guère éclairer à mon sens les élèves… Je reconnais aussi, qu’en la matière, le travail de discernement critique et de clarté n’est pas aisé, tant les représentations sociales, justement, viennent parasiter les acquis de la linguistique. La solution de facilité consiste à recopier le Petit Robert

 Au moins le livret présente-t-il positivement la langue et la culture d’oc et contient même (audace inouïe !) un extrait de seize lignes du texte dans sa langue originale… Il est complété par une bibliographie des œuvres de Rouquette… exclusivement en français (donc aucun renvoie direct à l’œuvre occitane) et un dossier de quinze pages de questions pédagogiques sur le texte, comme l’exige la règle du genre.  Un seule, qui porte sur la préface, touche à l’occitan : « relevez les éléments qui montrent l’attachement de Rouquette à la culture et la géographie occitanes ».

On aurait pu en ajouter quelques autres du type :

Avant de lire ce texte, aviez-vous déjà entendu parler de l’existence de l’occitan ? Si oui, dans quelles circonstances et en quels termes ? Si non, à votre avis, pour quelles raisons ?

Quel est le territoire historique de la langue et de la culture occitanes ?

Si vous résidez dans celui-ci avez-vous été déjà en contact avec la langue et dans quelles circonstances ? Avez vous bénéficié au cours de votre scolarité d’une possibilité d’apprentissage de l’occitan ? Si oui, à quel niveau d’études ? Si non, à votre avis, pour quelles raisons ?

 

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1] Max Rouquette, Médée, présentation, notes, questions et après-texte établis par Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, Magnard, Classiques & contemporains, 2008.

[2] Je dois cette information à l’excellent livre de Philippe Martel, L’école française et l’occitan. Le sourd et le bègue. Voir sur ce blog : L'école française face aux "patois".