Mescladis e còps de gula

blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique.

30 avril 2009

Fête de la poésie, Ribolla, Maremme toscane

Ribolla


Fête de la poésie, Ribolla, Maremme toscane

 

 La scène se passe à Ribolla, un village de la province de Grosseto, le dimanche 19 avril 2009. Ils sont quatre hommes devant la trattoria, après le repas, assis en terrasse ou debout sur le trottoir, deux d’un certain âge, deux autres beaucoup plus jeunes. L’un d’eux, tout à coup, s’adressant à un autre, commence à chanter, une mélodie ample et monotone, une mélopée entre le chant et la parole, s’appuyant d’un geste du bras, enchaînant les rimes. Il chante la joie, l’émotion de se retrouver, une année encore, pour cantare in poesia (« chanter en poésie »), il chante aussi la beauté du chant et de la poésie.

Se non ci fosse essa a dar conforto

Mi sembra già il mondo sarebbe morto

[Si elle n'était là pour nous donner confort,/ Il me semble déjà que le monde serait mort]

 Ce que l’auditeur non averti ne peut savoir, c’est que le poète est en train d’improviser ses vers en respectant une forme fixe très contraignante : huit vers (octave) de onze pieds (endécasyllabes), rigoureusement rimés selon le schéma AB, AB, AB, CC. Celui auquel il s’adresse, après avoir écouté avec attention et concentration, lui répond, en reprenant sa dernière rime (CD, CD, etc.) : sa manière de chanter, sa mélodie est très différente et à la fois en parfaite continuité quant au ton, à l’esprit et au contenu avec le chant de son prédécesseur… Il apporte ses propres mots, images, métaphores, ses tournures dialectales, son accent, sa gestualité. A la fin de sa prestation, un auditeur attentif et visiblement ému, comme je crois nous le sommes tous, pris par la force lyrique et la fragilité funambulesque du chant à l’improviste, marque son assentiment d’une simple interjection. Entre temps en effet, un petit groupe d’auditeurs s’est formé, tout aussi improvisé : quelques amis de l’un ou l’autre poète, de jeunes passants dans la rue, d’autres se tiennent un peu plus loin, j’ai sorti mon enregistreur et dans un coin de porte, Grazia Tiezzi, une linguiste qui travaille sur la parole chantée improvisée,  filme discrètement. Un à un, les quatre poètes vont se répondre, offrant chacun sa façon personnelle de moduler les mots, son univers poétique propre, mais toujours à propos, à propos de ce qui vient d’être dit, un propos qu’il s’agit de mener plus loin, jusqu’au bout de lui-même. Un long moment, l’échange va se concentrer sur les métaphores navales et marines, à la fois pour désigner l’invention poétique – navigation à  vue du chant improvisé –, et le cours de la vie, ses bonaces, tempêtes et son naufrage attendu.

 L’échange entre Mario Monaldi (Allumiere), Franco Finocchi (Tolfa), Marco Betti (Arezzo)[1] et Pietro de Acutis (Roma, Rieti) va durer un peu moins d’un quart d’heure. Il aurait pu durer des heures, comme cela est commun… Le 12 décembre 2003, à Grosseto, pour le Téléthon, un groupe de poètes (parmi lesquels Gianni Ciolli, Donato De Acutis, Niccolino Grassi, Emilio Meliani, Enrico Rustici, Bruno Tuccio) a improvisé pendant 24 heures durant, sans aucune rupture de rime ; car l’enchaînement, la reprise de la rime laissée par le poète à la fin de son octave, est la règle d’or du chant improvisé en Toscane, dans le Latium et les Abruzzes. Il en existe des formes similaires en Sardaigne (chanté en Sarde[2]), en Corse (chanté en corse, le fameux Chjam'e Rispondi[3]) et dans les îles Baléares (glosadors).

 Mais ce moment de grâce pure, qui voit alterner les quatre poètes, ne peut durer longtemps, car, tout près les attend la salle du Circolo Arci, siège de l'association  Sergio Lampis (qui fut un poète improvisateur), organisatrice de la journée, comble de monde (plus de deux cent personnes), pour célébrer, en compagnie d’une vingtaine d’autres poètes, du Latium et de la Toscane (les Abruzzesi étaient absents pour cause de tremblement de terre), l’annuelle Fête de la Poésie improvisée de Ribolla. Une association d’improvisateurs sardes, S’Ottada d’Orgosolo, est aussi présente, offrant à l’entrée de petits tabliers associant des vers en toscan et des vers sardes.

 Ribolla n’est pas un village quelconque, il est né de l’ouverture d’une mine de charbon, à la fin du XIXe siècle. Il est resté tristement fameux pour le coup de grisou du 4 mai 1954, qui fit 43 morts. L’histoire de Ribolla, comme de toutes les terres minières, est marquée par les luttes sociales et la présence d’une double culture, ouvrière et paysanne (comme à Carmaux, et en tant d’autres lieux miniers, les mineurs de Ribolla étaient aussi agriculteurs). Cette histoire est inséparable de celle de l’Ottava rima, qui a bien sûr chanté la mine et la catastrophe de 1954. D’où, sans doute, la volonté, plus forte qu’en bien d’autres lieux de Maremma, de cultiver et de valoriser la tradition de la poésie chantée improvisée, qui était moribonde lorsque, il y a dix-huit ans, fut organisée la première rencontre, grâce à l’initiative d’un ancien mineur,  grand amateur et secrètement poète lui-même, Domenico Gamberi, homme d’une passion, d’une assiduité, d’un dévouement à la cause et d’une détermination inflexibles, associé à Corrado Barontini, qui joue lui-même un rôle clé dans l’organisation de rencontres poétiques, mais aussi scientifiques sur la poésie en ottava rima, comme dans l’édition de livre de poésie et d’ouvrages d’analyse consacrés à cette forme culturelle originale, susceptible d’intéresser aussi bien musicologues, linguistes, anthropologues, littéraires et historiens. Un petit groupe de “studiosi” est d’ailleurs présent dans la salle, parmi lesquels Alessandro Bencistà, directeur de l’indispensable revue Toscana Folk, Antonello Ricci, auteur d’un nombre incalculable d’articles excellents sur le sujet, qui joue d’ailleurs avec brio le rôle de présentateur lors de la fête, Grazia Tiezzi, que j’ai déjà évoquée, Elisabetta Lanfredini, et quelques autres... Ce rôle des chercheurs, dans la conscience de la valeur culturelle de la poésie improvisée et donc, par là même, dans sa perpétuation est en soi une chose très intéressante à noter et… à étudier. Certains d’entre eux d’ailleurs, Giovanni Kezich ou Antonello Ricci lui-même, y ont consacré de très précieuses réflexions. Il faut ajouter que rien ne serait non plus possible, sans une aide pécuniaire discrète et un soutien moral très affirmé des politiques locaux, pour la plupart membres du Partito Democratico, dont on connaît les difficultés actuelles. Le maire de la commune, Leonardo Marras, est d’ailleurs présent tout le temps de ce long après-midi d’improvisation. Pour tout dire, l’intérêt aujourd’hui suscité par cette tradition culturelle en Maremme parmi les élus m’a paru à peu près inversement proportionnelle à celui dont font preuve nos politiques limousins, sur des bases idéologiques pourtant on ne peut plus proches. En comparaison, il me semble aussi que, chez nous, l’investissement de la recherche et de l’université dans la culture traditionnelle et dans la langue reste désespérment faible.

Ribolla

Ribolla 2009, aperçu du public

 Les auditeurs commencent à s’asseoir sur les bancs. Près de moi, l’un des  quattre poètes de tout à l'heure, Franco Finocchi, me chante des passages de ses compositions en ottava rima : un poème sur la tragique partie de foot entre Liverpool et la Juve de Milan, le 25 mai 1985 à Bruxelles, un sur la rencontre de Gorbatchev et de Reagan en 86, un autre sur le 11 septembre… Depuis des siècles l’ottava rima sert en effet aussi de mètre pour conter et chanter les événements marquants : batailles, luttes politiques, faits divers. J'ai fait allusion à la catastrophe de Ribolla, chantée in ottava rima, mais bien avant ce fut cette forme épique qui servit à  relater les sièges des villes, les invasions, les inondations, tremblements de terre, des histoires de bandits et de crimes de sang, le Risorgimento, les deux guerres mondiales, la guerre froide, l’homme sur la lune... A la source, on trouve les grands modèles épiques du XVIe siècle : les adaptations en ottava rima (forme dont la paternité revient apparemment en Italie à Boccace) des histoires de chevalerie, la Pia dei Tolomei tirée de Dante, le Roland Furieux de l’Arioste, la Jérusalem délivrée du Tasse, l’Adone et le Massacre des Innocents de Marino, qui restent toujours d’ailleurs des références constantes dans la bouche des poètes. Cet immense patrimoine de vers qui appartiennent aux formes les plus élevées de la lyrique de la Renaissance italienne, lu et surtout chanté et mémorisé par les générations successives, sert ainsi encore aujourd’hui de réservoir, ou de répertoire, dans lequel les poètes, souvent peu alphabétisés (au moins parmi les plus anciens), paysans, artisans, ouvriers, puisent un partie importante de leur vocabulaire, tournures, rimes, noms de dieux, de héros et de paladins, mobilisés pour conduire la chronique des événements contemporains et affronter le défi des joutes improvisées.

 D’autres poètes me sont présentés : Benito Mastacchini[4] (Suvereto), poète et sculpteur sur bois, Umberto Lozzi, dit « Puntura » o « Volpino », ancien muletier de Maremme, personnage haut en couleur (à voir et écouter absolument en ligne), Agnese Monaldi (Allumiere), une femme pleine de modestie, que je pris d’abord pour une simple auditrice (visible dans le film cité à la fin de l'article). Les femmes ne sont pas très nombreuses parmi les poètes improvisateurs : deux seulement se produiront aujourd’hui. Pourtant il y en eut toujours et de fameuses, comme cette Divizia, paysanne de Bagni di Luca qui improvisa pour Montaigne ou, plus encore, Beatrice Bugelli, elle aussi bergère analphabète admirée par la grande génération des lettrés romantiques (Tomaseo, etc.), ou encore les grandes improvisatrices des salons des XVIIIe et XIXe siècle, comme Corilla Olimpica (la Corinne de Mme de Staël), Teresa Bandinetti, ou Giannina Milli qui jouta avec la Bugelli.

 La fête commence, introduite par les saluts des poètes, octaves improvisées comme il se doit, avec reprise de rime obligée. Vient ensuite le noyau dur de la performance : une série de contrasti, ou duels sur des thèmes choisis par le public. Le plus souvent, il s’agit de couples d’opposés, chaque poète se devant de défendre la partie que le tirage au sort lui assigne. Le duel, très probablement dérivé de la tenson de nos trobadors, qui a inspiré une bonne part des formes de joutes improvisées en Europe et, comme le sait tout amateur de Claude Sicre et des Fabulous troubadours (qui miment l’improvisation, plutôt qu’ils ne la pratiquent), les formes improvisées d’Amérique du Sud (repentistas cubains, Desafios de palavras brésiliens). En Italie centrale, il a pris la forme de l’échange d’octaves endécasyllabiques, demeurée identique depuis le XVIIe-XVIIIe siècle (le contraste in ottava existait déjà, mais l’obligation de reprise de rime ne semble pas avoir existée auparavant). Le contrasto est un duel versifié, une forme de dialogue agonistique, qui revêtait autrefois un caractère fortement conflictuel, arbitré par le public qui déclarait vainqueur l’un des protagonistes, comme c’est toujours le cas avec le bertsulari basque, hautement compétitif[5]. Aujourd’hui, en Toscane, il n’en est plus ainsi : le plus souvent, on ne désigne plus de gagnant ni de perdant, ce qui favorise des formes d’échange sans doute plus cordiales et relâchées, et évite les contestations du public et des poètes qui, autrefois, étaient monnaie courante. Il faut dire qu'il y avait des prix en jeu, modestes, mais non négligeables pour ces journaliers, bergers et muletiers.

Puntura_e_Rustici

Deux poètes présents à Ribolla : Rustici et "Puntura"

 A Ribolla, en ce jour pluvieux d’avril, les thèmes choisis par le public furent aussi bien des couples d’opposés traditionnels, que des sujets de la plus grande actualité : le sot (lo sciocco) et le rusé (il furbo) ; Adam et Ève ; le jeune et le vieux poète ; mais aussi le banquier et le débiteur (crise oblige !) et encore un duel entre un poète personnifiant Leonardo Marras, que j’ai déjà cité, candidat PD à la Province (présent dans la salle) et un autre incarnant son adversaire de droite (Alessandro Antichi). La règle d’or est que le poète doit, effectivement, même s’il peut ironiser à volonté (ce que d’ailleurs le public attend de lui), défendre becs et ongles la partie et éventuellement le parti qui lui est attribué, et la performance rhétorique, soumises aux contraintes formelles que l’on a décrites, est souvent époustouflante. On présenta également deux contrasti à trois voix foncièrement satyriques et giocosi : l’un sur une question de société très prégnante dans l’Italie contemporaine  : le vieux, la fille et la gouvernante (la badante, en général en Italie aujourd’hui, une immigrée de fraîche date) ; l’autre sur une question politique qui, comment il a été dit, a donné lieu à un très important mouvement social, concernant l’école et l’université (je ne pouvais évidemment que penser au mouvement actuel en France, et que regretter l’incapacité qui reste la nôtre de coordonner la lutte) : ainsi trois poètes eurent-ils la charges de soutenir la part de la ministre de l’éducation Gelmini, du professeur et de l’élève. Enfin l’actualité imposait un thème qui ne pouvait être traité sous la forme du duel : le tremblement de terre dans les Abruzzes. Il fut interprété par deux poètes chevronnés, Benito Mastacchini et Pietro de Acutis, une improvisation lourde elle aussi de sens politique, dénonçant au passage l’impéritie des responsables.

 Les poètes se succèdent au micro, sur la scène du théâtre/cinéma, dans cette salle pour la construction de laquelle les mineurs, en d’autres temps, ont accepté de donner leur jour de congé. Ceux qui ne chantent pas attendent leur tour, assis sur des chaises à l’arrière de la scène, en faisant preuve d’une discipline toute relative. Le public lui aussi est très présent, applaudit les belles chutes, à la fois attentif et bavard (chose qui paraît impossible, je le sais, et pourtant on est ici capable d’une telle prouesse). Les octaves s’enchaînent et sembleraient pourvoir ainsi se poursuivre, jusqu’à l’épuisement physiologique et mental des poètes et du public, tantôt graves, tantôt légères, satyriques ou mordantes, à la fois savantes et dialectales, fleuries et crues, portées par des vieillards mais aussi de tout jeunes gens comme Enrico Rustici, né en 1984, qui se produit depuis l’âge de seize ans et qui a fait récemment paraître un recueil[6]. Évidemment, cette tradition orale, est toute tissée de voix qui se sont tues, et dont on rappelle chaque année la mémoire. Mais la mort du genre avec les derniers vieux poètes paysans ne semble plus du tout inéluctable car, de justesse mais indiscutablement, le passage de témoin a eu lieu. Comme quoi, rien n’est jamais tout à fait perdu, tant que le désir de la transmission vit encore en quelques uns.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

Pour qui sait l’italien, je conseille la vision d’un film La memoria cantata d’Angelo Paoletti, accessible en ligne, qui est une excellente introduction à l’ottava rima dans le Latium (bien que je ne sois guère sensible à son esthétisme bucolique), où apparaissent certains des poètes (et « studiosi ») nommés plus haut.

Voir également deux vidéos d’Elisabetta Lanfredini sur les usages politiques de l’ottava rima, notamment au temps du fascisme :

“A parole mi avrebbero buttati in prigione” (l’ottava rima in Toscana 1/2)

“A parole mi avrebbero buttati in prigione” (l’ottava rima in Toscana 2/2)

 

 

Un tout petit peu de bibliographie :

pas une ligne, à ma connaissance, en français (pour la période contemporaine)…

 

Agamennone, Maurizio, Cantar l’ottava. In Kezich, Giovanni I poeti contadini., Roma, Bulzoni, 1986, p. 171-218.

 

Bencistà, Alessandro, I poeti del mercato. Raccolta di contrasti in ottava rima dei poeti estemporanei Gino Ceccherini e Elio Piccardi, Firenze, Studium editrice, 1990.

 

Bencistà, Alessandro, I Bernescanti, Firenze, ed Polistampa, 1994.

 

Bencistà, Alessandro, L’Ambulante scuola. Poesia popolare ed estemporanea in Toscana, Firenze, Semper, 2004.

 

Fantacci, Andrea et Tozzi, Monica, Altamante. Una vita all’improvviso, Iesa, ed. Gorée, 2008.

 

Franceschini, Fabrizio, I contrasti in ottava rima e l’opera di Vasco Cai di Bientina, Pisa, 1983.

 

Kezich, Giovanni, I poeti contadini, Roma, ed Bulzoni,  1986.

 

Kezich Giovanni, Extemporaneous Oral Poetry in Central Italy, Folklore, Vol. 93, n. 2 (1982), p. 193-205.

 

Priore, Dante, L’Ottava Rima. Documenti di canto e dipoesia popolare raccolti nel Valdarno superiore, vol. 1, commune di Laterina ; Commune di Terranuova Bracciolini, 2002.

 

Ricci, Antonello, Fare le righe, L’ottava Rima in Maremma. Vita e versi di Delo Alessandrini, poeta improvistore, Roma, Stampa alternativa, 2003.

 

Ricci, Antonello, Di certe notevoli cose intorno all'ottava rima cavate da' libri, La Ricerca Folklorica , 45, Antropologia delle sensazioni, Avril 2002, pp. 121-131.

 

Ricci, Antonello, Autobiografia della poesia. Ottava rima e improvvisazione popolare nell'alto Lazio, La Ricerca Folklorica, n° 15, Oralità e scrittura. Le letterature popolari europee, avril 1987, pp. 63-74.

 

Ricci, Antonello, Detto e taciuto. Le ottave del consenso contadino al regime fascista, La Ricerca Folklorica,, No. 11, Antropologia dello spazio (Apr., 1985), pp. 121-124.

 

Tiezzi, Grazia. Le ragioni della rima : studio sull'improvvisazione di un'ottava di saluto, Urbino : Università di Urbino Carlo Bo, 2008 (Documenti di lavoro e pre pubblicazioni. Centro internazionale di semiotica e di linguistica).

 

Actes de colloque :

 

L’arte del dire, Grosseto, ed. ATP, 1999.

 

Poesia estemporanea a Ribolla, 1992-2001, a c. di C. Barrontini e A. Bencistà, Firenze, Toscana Folk, ed. Laurum, 2002.

 

Pour une bibliographie plus complète voir sur le site Archivi delle tradizioni popolari della Maremma.

Une autre bibliographie à la fin de l’essai en ligne de Paolo Bravi, L’improvvisazione in Ottava Rima (document pdf)

 


 

[1] Ce dernier a créé un blog de poésie : Epigrammando parole.

 

[2] Voir par exemple la Gara di poesia filmée à Luras ( Sardegna ), octobre 2007.

 

[3] Voir la belle vidéo sur le blog Campa in Erbaghjolu. 

 

[4] Une courte improvisation de ce poète en vidéo sur le blog d’Elisabetta Lanfredini http://elisabettalanfredini.splinder.com/tag/ottava+rima

 

[5] Voir le très beau livre de Denis Laborde, Denis Laborde, La Mémoire et l’Instant : les improvisations chantées du bertsulari basque, Donostia, Elkar, 2005.

Voir aussi http://www.eke.org/fr/kultura/bertsularicom

http://www.euskonews.com/0056zbk/gaia5608fr.html

 

[6] Enrico Rustici, La Poesia si canta. La poesia si scrive. Présentazioni di Corrado Barontini e Antonello Ricci, Firenze, Semper 2005.

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14 avril 2009

Dominique Schnapper et la question des « langues régionales » ou quand l’ethnique perce sous le civique

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KËYA-35-ROAZHON [Rennes]


Dominique Schnapper et la question des « langues régionales » ou quand l’ethnique perce sous le civique

 

 Les 6-10 avril dernier, dans l’émission de France Culture A Voix nue, Maryvonne de Saint-Pulgent s’entretenait avec Dominique Schnapper. Les deux femmes sont à la fois des universitaires et de hauts fonctionnaires : Maryvonne de Saint-Pulgent est conseillère d’État, enseignante, musicienne et journaliste ; Dominique Schnapper sociologue, directrice d’étude à l’École de Hautes Études en Sciences Sociales, et membres du Conseil constitutionnel, fonction qui n’est pas sans importance pour ce qui va suivre.  C’est à l’évocation de l’ouvrage de D. Schnapper publié en 1994 chez Gallimard, La Communauté des citoyens, que la conversation en vint à rouler sur la question des langues régionales. Il est difficile de ne pas être indigné par les propos tenus, dans lesquels il n’est pas aisé de faire le départ entre l’ignorance assez consternante manifestée sur le sujet et la mauvaise foi éhontée, la dénonciation de chimères ne correspondant d’aucune façon à la réalité.

 Mais l’indignation ne sert à rien et à personne ; il est plus utile de rapporter et d’analyser assertions et arguments afin, éventuellement, de relever la fausseté des unes et le caractère profondément contradictoire des autres. Il ne s’agira donc pas ici de discuter le cadre théorique développé dans la Communauté des citoyens, qui relève plutôt de la philosophie politique que de la sociologie, mais seulement de pointer les incohérences et inconséquences internes de l’application de ce cadre à la question linguistique et, au-delà, à celle de la diversité culturelle. On trouvera à la suite de ma discussion la transcription la plus exacte possible du passage de l’entretien en question, accessible pour quelques jours encore en postcast.

 

Civique et ethnique

 

 Tout le discours repose sur une distinction, établie dans le livre et reprise, avec une clarté remarquable, lors de l’émission, entre civique et ethnique. Est civique tout ce qui relève du projet de constitution d’un « espace public concret qui est celui de la citoyenneté dans laquelle tous, par delà nos différences, par delà nos inégalités, nous sommes libres et égaux en tant que citoyens ». Sont ethniques, « tous ces liens concrets qui unissent les membres d’une même société par la référence à une même histoire, à une même culture, souvent à une même religion, en tout cas à une même langue ». Mais la langue a cette spécificité de relever simultanément de l’éthique et de l’ethnique : elle est en effet « le moyen à la fois de créer des émotions communes » (et est ainsi du côté de l’ethnique), mais elle est aussi « du côté civique », dans la mesure où « la démocratie consiste à résoudre les conflits par les mots et non par la violence » et où « la langue est l’instrument nécessaire de la pratique démocratique ». Ainsi civique et ethnique sont-ils dans la langue inextricablement liés.

 Ils le sont tellement, comme on va le voir, que c’est en réalité au nom de caractères ethniques (au sens entendu par l’auteure de la Communauté des citoyens) présentés comme la quintessence du civisme (« à la française », ce qui place d’emblée ce civisme – en tant que français et pas autre chose – du côté de l’ethnisme), que toute dimension civique est refusée a priori à toute autre langue que le français sur le territoire national, au prix des plus grossières contradictions, et que tout ce qui dans l’érection du français comme langue unique de la République relève de manière flagrante et indiscutable (dans le cadre des définitions même produites par l’auteur, je le répète), de l’ethnique est présenté comme la quintessence du civisme. Par ce tour de passe-passe, ou plutôt par cette confusion due aux préjugés ethniques franco-français, la démocratie linguistique se trouve niée au nom même de la démocratie, à travers la distinction entre une bonne et une mauvaise démocratie, une bonne démocratie soi-disant égalitariste et universaliste et une mauvaise démocratie, dite « extrême », selon un emprunt déclaré à Montesquieu (mais il s’agit en fait de Tocqueville), au service des passions individuelles et non plus de l’intérêt collectif.

 

Le droit à une liberté linguistique privée (de public)

 

 Le point de départ de l’exposé de Dominique Schnapper, suscité et accompagné par Maryvonne de Saint-Pulgent (les interlocutrices manifestant un accord global sur la question, on ne saurait parler de discussion), est l’évocation de la mention récente des langues régionales dans la Constitution au titre du patrimoine de la nation, qui apparaît dans la conversation, en filigrane, comme un exemple de concession dommageable à la démocratie civique. Mais l’intervention de Schnapper démarre en fait par une défense sans restriction de la « position du Conseil constitutionnel », dont elle est membre. Cette position n’est nullement présentée : il s’agit sans doute du refus de la ratification de la Charte Européenne des langues régionales et minoritaires, mais il n’en sera étrangement question à aucun moment. Par contre la défense de cette position est énoncée comme suit : « tout le monde a le droit d’apprendre ce qu’il lui plaît dans l’espace privé ; le problème c’est la langue de l’espace public et s’il n’y a plus de langue commune dans l’espace public, on ne construit pas cet espace de citoyenneté qui est commun à tous les membres de la société par delà leurs différences ». Schnapper sait qu’il est pourtant difficile de nier l’existence de ce qu’elle appelle un espace de citoyenneté commun à travers des langues différentes. Cela existe indéniablement un peu partout dans le monde et elle prendra elle-même plus loin l’exemple de la Suisse, mais alors pour dire que, du fait de ce qui selon elle serait le renforcement des séparations linguistiques en Suisse (je ne sais sur quoi elle se fonde pour l’affirmer, car la forte territorialisation linguistique est une donnée aussi ancienne que le pays lui-même), l’espace public de la Confédération Helvétique serait en train de se « défaire »[1]. Le principe affirmé est qu’il ne saurait y avoir un espace public viable et durable constitué de monolinguismes séparés. Il est faux, mais concédons-lui encore ce présupposé.

 Schnapper affirme, comme une chose allant de soi, que, précisément, les défenseurs des langues régionales remettent en cause l’existence d’une langue publique commune à toute la nation, en l’occurrence le français. C’est-à-dire que la revendication de la pratique et d’abord de l’enseignement de ces langues est nécessairement dirigée contre le français, dans le morcellement et le cloisonnement linguistique de la France. Cela est absurde : l’ensemble des acteurs associatifs engagés dans la défense et l’illustration des langues minorées de Franc travaillent à la préservation d’espaces de bilinguisme, et non à la substitution de la langue nationale par « les langues régionales ». N’oublions pas que même les écoles associatives comme Diwan, dont le Conseil d’État a refusé l’intégration au service public, ou Calandreta ici en Occitanie, sont des confédérations détablissements sous contrat avec l’État qui, à ce titre, respectent les programmes scolaires nationaux. Aucune étude n’a jamais montré une maîtrise moindre du français par les élèves de ces écoles : bien au contraire ! Les associatifs et militants des langues régionales et des langues de France (dans lesquelles les premières sont englobées) sont tous partisans du multilinguisme, et personne, absolument personne ne rejette le français. Aussi, lorsque Schnapper affirme que les Bretons qui « apprennent le breton sans savoir le français, […] limitent leurs capacités d’échange à la Bretagne », soit elle se moque du monde, soit elle ne sait pas de quoi elle parle. Car de tels locuteurs monolingues n’existent nulle part en France, et cette description ne répond à aucune espèce de projet linguistique existant sur le territoire.

Elle ajoute que les Bretons feraient mieux d’apprendre l’anglais, qui leur serait plus utile. Et c’est parce que l’alsacien permet de parler allemand qu’il trouve grâce à ses yeux (à condition de rester confiné à l’espace privé et de ne pas être aidé par le public). Cela révèle un rapport aux langues incroyablement pauvre, étriqué, bridé par une idéologie politique du monolinguisme… Il est évident, comme toutes les études le montrent, que les nouvelles générations de locuteurs de langues minorées aujourd’hui, parlent aussi de surcroît d’autres langues, dont évidemment l’anglais. Je n’ai d’ailleurs pour ma part jamais rencontré de bretonnant d’aujourd’hui qui ne connaisse aussi l’anglais (en plus du français, évidemment). Mais passons… Ce que je note, c’est l’infini mépris manifesté envers toute langue, dès lors qu’elle n’est pas langue d’État ou langue de communication internationale (sinon Schnapper n’aurait évidemment aucune leçon d’anglais à donner aux bretons qui choisissent d’apprendre le breton) et, à la fois, une méconnaissance totale des pratiques linguistiques incriminées : « on » lui a rapporté que les bretons ne se comprennent pas entre eux (et Saint-Pulgent de renchérir en invoquant les locuteurs Gallo, qui comble de ridicule, – n’est-ce pas ? – revendiquent leur identité par rapport au breton !) et d’ailleurs il est bien connu que les langues régionales se fragmentent en de multiples langues privées d’intercompréhension (laquelle est pourtant l’un des premiers critères à partir desquel son définit aujourd’hui une langue)… Comment peut-elle dire que la position du Conseil constitutionnel vis à vis des langues régionales lui paraît « sociologiquement raisonnable », apportant ainsi généreusement la caution de la science sociologique à l’appareil politico-juridique auquel elle appartient, alors que la moindre de ses assertions en la matière trahit une incompétence absolue en sociolinguistique ?

 Je n’insisterai pas sur la bonne conscience de la pratique politique du linguicide à la française : les individus sont « libres » et ont donc le « droit » de parler leurs langues, à la condition impérieuse de rester confinés à l’espace privé de leurs chaumières. C’est exactement de cette façon que les langues ont été tuées en France, lentement étouffées par leur éviction de toute forme de publicité et de publication. Comment une langue pourrait-elle survivre durablement, dès lors qu’un enseignement public monolingue est imposé à tout citoyen, un enseignement qui exclut les autres langues historiques non seulement de l’espace scolaire, mais de toute dignité culturelle et sociale (indignité reconduite ici dans chacun des mots de nos éminentes conversantes) ? L’idée d’une langue uniquement privée est une pure fiction, une pure abstraction ; elle ne correspond à aucune pratique possible, même dans le cadre de la plus rigide diglossie (la structuration hiérarchique entre langue haute et langue basse, notion d’ailleurs étrangère au vocabulaire de Schnapper). J’entendais l’autre jour, sur la même chaîne de radio, Mona Ozouf, pourtant fervente républicaine s’il en fût, présenter l’ouvrage qu’elle vient de faire paraître sur la figure passionnante de son père militant breton de gauche (Yann Sohier), rétorquant à l’inénarrable Alain-Gérard Slama, qui défendait toujours la même position d’exclusion ignare et obtuse, qu’un jardin que l’on ne cultive plus disparaît[2].

 

Droits linguistiques et « démocratie extrême »

 

 Nos conversantes raisonnent de toute autre façon, et à l’inverse : elles voient le monolinguisme généralisé comme une remarquable conquête, qui fut très longue et très dure (Saint-Pulgent, rappelle, émerveillé, que sa grand-mère ne parlait que le breton et que son père avait le breton comme langue maternelle) et surtout extrêmement récente eu égard à la longue durée de la nation (après la deuxième guerre, et grâce au coup de pouce de la télévision, remarque Schnapper), mais une conquête menacée par ce que Schnapper affirme être, contre toute espèce de vraisemblance, des revendications à la pratique d’un monolinguisme régional. Jamais il ne leur passerait par l’esprit, apparemment, que ces langues constituent une richesse culturelle inestimable à cultiver dans un horizon de plurilinguisme, où le français, loin d’être menacé, devient un partenaire, après avoir été si longtemps un despote fort peu éclairé. Ces revendications n’ont rien à voir avec une mise en cause de la citoyenneté, au contraire ! C’est au nom d’une conception éminemment civique et pour tout dire démocratique de la culture et de l’histoire que nous réclamons nos droits linguistiques.

 Cela me conduit, bien entendu, à récuser l’analyse de ces revendications dans les termes de ce que Schnapper appelle « démocratie extrême ». Pour elle, en effet, la pratique des langues régionales relève d’un individualisme forcé qui se détourne des devoirs envers la communauté nationale au profit d’une jouissance immédiate indifférente aux valeurs collectives. En effet, selon elle, les revendications portant sur l’usage public des langues régionales font « partie du délitement du lien social, c’est-à-dire on veut que le lien social soit de plus en plus proche et à force qu’il soit plus proche… […] on rétrécie de plus en plus le sentiment de solidarité et les possibilités d’échange, et ça me paraît remettre fondamentalement en cause l’idée démocratique dans laquelle, parce que nous sommes tous égaux, nous pouvons entrer en communication avec tous les autres et à force de restreindre cette possibilité profonde de communication, je crois que l’on remets en cause le lien social qui est une condition de la société démocratique ». Et encore : « aboutissant à ce que chacun recherche exclusivement son propre bien être et trouve son bien être dans son isolement, dans son soi-même, dans l’écho de son propre cœur, comme disait Tocqueville et le replis sur les langues particulières qui, encore une fois, peuvent se rajouter à la langue française en pleine liberté, mais qui risquent de remplacer la langue française, me paraît un de ces signes du replis sur soi et de l’affaiblissement de la citoyenneté commune qui, jusqu’à présent, a toujours été une citoyenneté nationale portée par une langue nationale et donc, c’est un signe de l’affaiblissement de la citoyenneté nationale ». Soutenir que certaines langues, parce que parlées par une partie de la communauté nationale et non toute, déferaient le « lien social », est contraire au bon sens, car il n’est pas de langue naturelle dont la première fonction ne soit précisément de faire lien et de faire société. Le nombre de locuteurs ne saurait compter, sinon il faudrait en dire autant du français par rapport à l’anglais ou à l’espagnol. D’ailleurs, du point de vue d’un cosmopolitisme abstrait, on pourrait affirmer (certains ne s’en privent pas), que les langues nationales sont des barrières à la citoyenneté globale et doivent être abandonnées au profit d’une langue universelle. Affirmer que parler une langue régionale est une restriction des possibilités de communication est évidemment une ânerie, d’abord, encore une fois, parce qu’il faudrait alors le dire aussi de cette langue locale qu’est le français, mais aussi parce que ce raisonnement ne pourrait être soutenu que dans le cadre d’un monolinguisme local : il va de soi qu’un locuteur parlant breton, français et anglais, par exemple, possède une ouverture communicationnelle autrement importante et plus riche qu’un monolingue français. Et en terme de « solidarité » tissée à travers la langue, tourné comme il l’est à la fois vers le plus proche et vers le plus lointain (et notons qu’il arrive souvent en Bretagne que le plus proche parle anglais), le breton bretonnant n’a aucune leçon de civisme à recevoir des maîtres de vertus républicaines. Quant à l’assertion selon laquelle l’acte même de pratiquer les langues régionales contribue à affaiblir la citoyenneté nationale, elle se trouve contredite par l’histoire linguistique du pays, telle que Schnapper elle-même la présente, puisque le sentiment d’appartenance nationale n’a pas attendu la fin de la deuxième guerre mondiale pour se manifester, c’est-à-dire l’avènement béni de générations enfin purement monolingues : l’affirmer serait évidemment une injure innommable à l’encontre de tous ceux qui, de gré ou de force, ont laissé leur vie sur les champs de bataille sans maîtriser la langue française. Et l’on aperçoit ainsi d’ailleurs tout ce qui distingue, du point de vue même de l’appartenance civique à la nation, les langues régionales des langues étrangères, et interdit de les confondre dans un même statut de privatisation imposée, comme le fait Schnapper (« le problème, dit-elle, des langues régionales doit être traité comme celui [je souligne] des langues étrangères » ; au cours de l’entretien, elle fera même ce lapsus on ne peut plus révélateur : « en 1914 on parlait encore 14 ou 17 langues étrang… euh non françaises sur le territoire national », là encore on notera la qualité de l’information, en l’occurrence historique). Il est par contre possible, en effet, d’avancer que le multilinguisme relativise les sentiments d’appartenance nationale au profit d’une vision cosmopolite de l’humanité et de l’humaine condition, et s’avère sur ce plan beaucoup plus efficace que les prétentions universalistes du français érigé en langue soi-disant naturelle des droits de l’homme. Mais s’il en est ainsi, si la religion de la France ethnique s’en trouve affaiblie, je serai bien le dernier à m’en offusquer.

 

Le poids des représentations ethniques de l’histoire et de La langue de France

 

Car tel est le nœud de la question : c’est bien au nom d’une représentation de la « réalité ethnique » de la France qu’est conduite la critique des revendications linguistiques et menée leur lecture comme exigence de « démocratie extrême », s’il est vrai, je le rappelle, que Schnapper définit l’ethnique comme ces « liens concrets qui unissent les membres d’une même société par la référence à une même histoire, à une même culture, souvent à une même religion, en tout cas à une même langue ». En effet, au cours de son entretien, elle ne cesse de dire que « la nation française a été construite à travers les siècles autour de l’idée de la langue commune » et que, s’il n’y avait plus « l’obligation du français comme langue unique de la République » (selon les termes de la question que lui pose Saint-Pulgent), ce serait « dans l’histoire française […] une mise en cause très grave » ; les divisions de langues remettraient fatalement en question « l’histoire de la France telle qu’elle s’est constitué. ». C’est au nom de la référence à ce qui serait l’histoire spécifique de la France, non pas d'ailleurs lhistoire des historiens, mais le récit historique commun, le mythe ethnique selon lequel depuis 1539 au moins (Villers-Cotterêts) la nation se ferait autour de la « langue commune » (qui ne devient une réalité sérieusement soutenable qu’après 1789), que toute avancée dans la reconnaissance des langues régionales et l’application d’une démocratie culturelle et linguistique non pas extrême mais bien élémentaire, est récusée a priori, en contradiction foncière avec les principes de rationalité et d’universalité de la citoyenneté. Car, de ce point de vue, il semble impossible de soutenir qu’il est des langues qui par essence seraient supérieures à d’autres et mieux capables de dire l’universel. C’est pourtant ce que Schnapper et son interlocutrice affirment sans sourciller, en mettant dans l’entretien du 10 avril sur le même plan, au titre des effets délétères de la démocratie extrême dans laquelle toutes les productions culturelles, savantes ou populaires, transmises ou nouvelles, s’équivaudraient, les langues de France (par rapport au français), les musiques du monde (par rapport à la musique « savante ») et les nouvelles expressions artistiques urbaines (« tags », etc. par rapport aux arts transmis selon l’apprentissage de la tradition : manifestement, nos conversantes n’ont jamais entendu parler de ce qu’est devenu l’art « savant » après Marcel Duchamp). Cela leur donne d’ailleurs, lors des deux émissions, l’occasion de dénoncer la Délégation à la Langue Française et aux Langues de France, sur le site duquel ces dernières seraient mises sur un pied d’égalité avec le français et même prendraient la place du français (ce qui est faux comme un simple clic suffit à le montrer). Cette intolérance à l’égard du seul organisme public qui fait une place à ces langues (d’ailleurs avec des financements absolument dérisoires), comme envers des formes musicales et artistiques stigmatisées – soi-disant parce qu’elles exprimeraient l’ethnique contre le civique – en dit long sur la conception que nos éminentes fonctionnaires d’État se font de la démocratie culturelle ainsi que sur leurs propres préjugés ethnicistes (encore et toujours pour utiliser les distinctions de Schnapper). Je crois en effet que lorsqu’on s’insurge, comme elles l’ont fait le 10 avril, contre le projet qu’avait caressé Chirac de présenter les arts premiers au Louvre, saint des saints de la culture noble et savante, on ne peut le faire qu’au nom des préjugés les plus ethnicistes qui soient, ceux-là mêmes qui, encore et encore, animent la bataille contre les langues de France. Ces langues qui, soi-disant, menaceraient de se substituer au français, sont pourtant déjà très largement et profondément détruites, en partie, c’est évident, par ce vieux, très vieux discours nationaliste républicain, auquel Schnapper tente ici de conférer une dignité théorique qu’il n’a jamais eu et ne pourra jamais avoir, car il n’est rien d’autre que l’expression d’une passion ethnique exacerbée.

 

Jean-Pierre Cavaillé

A lire aussi, l'analyse de Christian le Meut

Appendice

 

émission A voix nue Transcription d’un extrait suivi de l’entretien du 8 avril entre Maryvonne de Saint-Pulgent et Dominique Schnapper

 

Dominique Schnapper : travail du sociologue éclaircir les termes : « Dans la Communauté des citoyens, j’ai proposé mes définitions. Civique : tout ce qui ressort de ce projet de l’espace public concret qui est celui de la citoyenneté dans laquelle tous, par delà nos différences, par delà nos inégalités, nous sommes libres et égaux en tant que citoyens et j’ai appelé réalité ethniques tous ces liens concrets qui unissent les membres d’une même société par la référence à une même histoire, à une même culture, souvent à une même religion, en tout cas à une même langue ; la langue étant le moyen à la fois de créer des émotions communes, c’est-à-dire étant du côté de l’ethnique, et étant aussi du côté civique puisque la démocratie ça consiste à résoudre les conflits par les mots et non pas la violence et que la langue est l’instrument nécessaire de la pratique démocratique. Civique et ethnique sont inextricablement liés.

 

 Maryvonne de Saint-Pulgent : depuis il y a eu les « langues de France », problème encore plus compliqué en France, puisque en France, le français est la langue de l’État.

 

Dominique Schnapper : Le français langue de la République inscrit dans la Constitution, les langues régionales : rajoutées plus loin au titre du patrimoine de la nation.

La position du conseil constitutionnel, je la défends tout à fait ; elle me paraît sociologiquement raisonnable : c’est-à-dire que tout le monde a le droit d’apprendre ce qui lui plaît dans l’espace privé ; le problème c’est la langue de l’espace public et s’il n’y a plus de langue commune dans l’espace public, on ne construit pas cet espace de citoyenneté qui est commun à tous les membres de la société par delà leurs différences.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : espace public, c’est-à-dire concrètement ?

 

Dominique Schnapper : l’administration, la justice et l’école. C’est particulièrement vrai en France où la nation française a été construite à travers les siècles autour de l’idée de la langue commune même si elle a été tardivement acquise à tous.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : Vous avez épousé un Alsacien et moi je suis bretonne : pour ces deux marches là, ça veut dire sacrifice d’une langue.

 

Dominique Schnapper : mon mari n’était pas Alsacien, mais de toute façon, le problème des langues régionales doit être traité comme celui des langues étrangères, c’est-à-dire qu’il est tout à fait heureux que les alsaciens apprennent à parler l’alsacien puisque ça leur permet d’apprendre l’allemand, c’est une excellente chose qu’une partie des Français sachent l’allemand, mais si ils veulent participer à l’espace commun français, il faut que la langue principale soit le français qui permet d’entrer en communication avec tous les autres de la nation française. Il serait peut-être plus utile aux bretons d’apprendre l’anglais que le breton, mais c’est absolument leur liberté d’apprendre le breton s’ils le souhaitent, simplement s’ils apprennent le breton sans savoir le français, ils limitent leurs capacités d’échange à la Bretagne et il me semble qu’ils ont tout intérêt intellectuel et social à pouvoir vivre éventuellement en dehors de la Bretagne, donc je pense que la position de conseil constitutionnel est conforme à la tradition française et à la constitution.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : est-ce que vous iriez jusqu’à dire qu’il n’y aurait plus de nation française, s’il n’y avait plus d’obligation du français comme langue unique de la République ?

 

Dominique Schnapper : Dans l’histoire française se serait une mise en cause très grave, oui. Et je crois d’une façon générale qu’il faut un espace public commun pour que se construise la démocratie, c’est le problème que l’on voit au niveau européen, les difficultés des européens à dialoguer... La démocratie est le régime du dialogue pour remplacer la violence. Je vois toutes les difficultés aujourd’hui dans le cas très particulier de la Suisse ou de moins en moins les germanophones – je prends le cas le meilleur, celui où il y a le moins de conflits, où ils ont réussis un espèce de génie politique pendant un siècle entre la majorité germanophones et les minorités hé bien maintenant où de moins en moins les germanophones apprennent le français et les français apprennent l’allemand, on voit se défaire cet espace public qui était celui de la Confédération Helvétique et c’était un cas tout à fait particulier et tout particulièrement favorable. Dans le cas français où la population est déjà divisée par toutes sortes de critères, ajouter celui de la langue me paraîtrait remettre en cause l’histoire de la France telle qu’elle s’est constitué. On considère que le français a commencé à être la langue première de la population française juste après la seconde guerre mondiale [aidé par la télévision], en 1914 on parlait encore 14 ou 17 langues étrang… euh non françaises sur le territoire national, sans compter les langues que les immigrés parlaient dans l’intimité de leurs familles.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : Ma grand-mère paternelle ne parlaient pas du tout français et mon père avait comme langue maternelle le breton, le français est sa deuxième langue…

C’est un discours de plus en plus difficilement reçu. De plus en plus de gens revendiquent le droit de se faire juger, de se faire enseigner et de communiquer dans leur langue. Ça fait partie des crises de la nation, ou c’est autre chose ?

 

Dominique Schnapper : Cela fait partie du délitement du lien social, c’est-à-dire on veut que le lien social soit de plus en plus proche et à force qu’il soit plus proche… La langue commune, c’est un lien avec tous les nationaux, la langue régionale un lien avec tous les régionaux, et comme la langue régionale se divise elle-même en une série de langues, elles-mêmes différentes les unes des autres : j’ai entendu dire que tous les bretons ne se comprenaient pas.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : Ah oui, il n’y a pas que le breton : il y a le breton et il y a le parler gallo, depuis que les bretons revendiquent de parler breton, les gens du pays gallo disent : il faut pas que le breton éteigne le parler gallo !

 

Dominique Schnapper : Donc on rétrécie de plus en plus, le sentiment de solidarité et les possibilités d’échange, et ça me paraît remettre fondamentalement en cause l’idée démocratique dans laquelle parce que nous sommes tous égaux nous pouvons entrer en communication avec tous les autres et à force de restreindre cette possibilité profonde de communication, je crois que l’on remets en cause le lien social qui est une condition de la société démocratique.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : Vous savez qu’il existe une institution qui s’appelle la Délégation à la Langue Française, enfin qui s’appelait la Délégation à la Langue Française… mis à la disposition du ministère de la culture et qui s’appelle depuis quelques années la Délégation à la Langue Française et aux Langues de France [en insistant avec une légère emphase sur « Langues de France »] ce qui a été une révolution conceptuelle, puisqu’à l’origine elle avait comme mission de promouvoir l’usage du français et maintenant elle promeut l’usage plutôt des autres langues, elle promeut l’usage de tout, bon… et si vous allez sur son site, vous ne trouverez d’ailleurs aucune information sur la pratique du français mais surtout des informations sur la pratique des autres langues. Que vous inspire cette évolution d’une institution de la République ?

 

Dominique Schnapper : ça m’inspire… beaucoup d’autres éléments m’inspirent le même sentiment, l’inquiétude sur ce que devient, en empruntant un terme à Montesquieu, la « démocratie extrême » aboutissant à ce que chacun recherche exclusivement son propre bien être et trouve son bien être dans son isolement, dans son soi-même, dans l’écho de son propre cœur, comme disait Tocqueville et le replis sur les langues particulières qui, encore une fois, peuvent se rajouter à la langue française en plein liberté, mais qui risquent de remplacer la langue française, me paraît un de ces signes du replis sur soi et de l’affaiblissement de la citoyenneté commune qui jusqu’à présent à toujours été une citoyenneté nationale porté par une langue nationale et donc, c’est un signe de l’affaiblissement de la citoyenneté nationale.

 

 


 

[1] Voir l’article, très bien informé, et aux conclusions bien différentes de Uli Windisch, "Multiculturalisme et plurilinguisme: le cas suisse," in. D. Lacorne & T. Judt, (eds.) La Politique de Babel : du monolinguisme d'état au plurilinguisme des peuples, Fondation nationale des sciences politiques. Centre d'études et de recherches internationales, Remarque Institute (New York University), Kathala Editions, 2002.

 

[2] Aux antipodes de Schnapper, lire les déclarations de Mona Ozouf au Télégramme, du 5 avril dernier, en particulier sa réponse à la question suivante : « La France n'a pas ratifié la Charte européenne des langues régionales et minoritaires: le breton et la Bretagne feraient-ils toujours peur à Paris? » : « Le feuilleton jamais clos de la ratification de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires illustre, en effet, la mauvaise grâce que la France montre à l'expression de la diversité culturelle. En proclamant que «la langue de la République est le français», en refusant les amendements qui auraient permis de manifester le respect dû aux langues minoritaires, en criant à la balkanisation du territoire français dès qu'une proposition de reconnaissance de ces langues, fût-elle modeste, voit le jour, la France révèle sa vieille allergie à la particularité, son goût constant pour l'uniformité. »

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05 avril 2009

Mythes officiels, mythes alternatifs. Histoire de France, histoire d’Occitanie

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Charles Martel "arrête" les arabes à Poitiers (tableau de Charles-Auguste Steuben 1837)

l'un des nombreux mythes de l'histoire officielle de France


Mythes officiels, mythes alternatifs. Histoire de France, histoire d’Occitanie


 Je viens de lire un livre récent de Georges Labouysse, Histoire de France. L’imposture. Mensonges et manipulations de l’histoire officielle (IEO Éditions, 2007) et j’en ai complété la lecture par la participation, vendredi dernier, à un débat public qui lui était consacré à Limoges en présence de l’auteur, organisé par le Cercle Gramsci et l’Institut d’Études Occitanes du Limousin.

 Parler de ce livre et de cette conférence, je préfère le dire d’emblée, me place dans une position difficile. En effet, je partage avec l'auteur à peu près les mêmes engagements et je suis moi aussi convaincu de la nécessité et de l’urgence du travail de déconstruction des mythes officiels de l’histoire de France, sans lequel tout effort pour faire avancer la cause des langues minorées dans ce pays est condamné par avance, car ces mythes excluent et légitiment l’exclusion d’une telle reconnaissance. J’ai en outre le plus grand respect pour Régions et Peuples Solidaires, mouvement dans lequel milite Labouysse. Pourtant, j’ai de nombreuses critiques à formuler, car le livre me paraît souvent, par la légèreté de ses instruments d’analyses et un usage à mon avis trop peu rigoureux des termes et des notions, desservir une cause que je partage sans restriction. Mais, à la fois, j’ai bien conscience – et j’ai pu le constater lors du débat – que ces critiques, mêmes assorties de toutes les précautions, ne peuvent pas ne pas en fait laisser penser à nos adversaires jacobins qu’ils ont raison, c’est-à-dire que leurs mythes sont supérieurs à nos arguments, et que cette supériorité s’éprouve, selon eux évidemment, à leurs bons effets politiques ; en particulier le verrouillage, double, triple verrouillage de la question des minorités culturelles et linguistiques.

 

gaulois

 

Minorités ?

« Quelle place pour les minorités nationales dans l’Histoire de France ? ». C’est la question qui servait de titre à la conférence de G. Labouysse, dont le texte constitue la première partie du livre, la seconde étant occupée par une très abondante anthologie de textes, qui illustrent et nourrissent son propos. La réponse est résolument négative : « aucune… ou presque ! »… On ne peut que partager le constat, mais je note d’emblée l’ambiguïté ou plutôt la maladresse de l’expression « minorités nationales » : signifie-t-elle « minorités » au sein de la nation française, ou « minorités » représentant des nations potentielles au sein de France ? Dans ce second cas, il faudrait tout de suite définir ce qui est entendu par « nation ». De toute façon l’exclusion des minorités ne concerne pas seulement, en France, celles des langues et cultures « historiques » de la France, mais aussi toutes les autres, visibles ou invisibles, culturelles ou sexuelles, etc. Ainsi, la question de fond est bien celle d’envisager pourquoi le concept de « minorité » est politiquement et je dirai même philosophiquement banni en France : c’est sur lui, n’oublions pas, qu’a achoppée, entre autres, la ratification française de la charte européenne des Langues régionales et minoritaires. Les notions d’égalité des citoyens, d’unité et d’invisibilité de la République, telles qu’elles sont entendues par la tradition jacobine dominante, excluent a priori la possibilité de reconnaître l’existence de minorités. Les grands principes abstraits, obèrent et excluent le réel. Pour cette idéologie là, il ne peut pas, il ne doit pas y avoir de minorités ; s’il y en avait, la République ne serait plus elle-même. C’est pourquoi, la simple constatation selon laquelle l’histoire de France ne fait aucune place aux minorités est insuffisante. 

 

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Vincingétorix dépose ses armes devant César

Impostures ?

De même, on ne peut se contenter, à mon sens, de dénoncer « impostures, mensonge et manipulations de l’histoire officielle », puisque tel est le titre de l’ouvrage. On pourrait dire que c’est là le lot de toutes les histoires nationales, et l’on en trouverait alors aussi bien, au moins des manipulations frlagrantes, dans les ébauches d’une histoire nationale occitane (voir infra)… Il faudrait, je crois, s’interroger d’abord sur les mécanismes de constitution d’une histoire nationale mythique et sur ce qui fait d’ailleurs que l’expression même d’histoire nationale mythique soit une forme de pléonasme. Si l’on ne se pose cette question, alors on se précipite tête baissée dans une histoire mythique alternative (infra). C’est pourquoi, je n’aime pas le titre de ce livre, parce qu’il fait irrésistiblement appel à la rhétorique et à la théorie du complot, là où il s’agit de bien autre chose et de processus autrement redoutables et efficaces que ceux du complot et d’de la conspiration, qu’il suffirait de confondre et de dénoncer pour en venir à bout. Les mécanismes de constitution du mythe national sont autrement complexes, qui intègrent en effet l’idée d’une manipulation moralement et politiquement nécessaire et légitime du passé. Deux passage de Renan, tiré de Qu’est-ce qu’une nation ? est particulièrement éclairant : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique [doux euphémisme pour dire le mensonge historique[1]], sont un facteur essentiel de la création d’une nation. Et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière des faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi[2] a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle. » ; « [...] l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle »[3].

 Cette conception de l’histoire nationale comme pieux mensonge et oubli nécessaire, qui rappelle les « nobles mensonges » dans la République de Platon (le « mythe » de l’autochtonie, etc.), a-t-elle aujourd’hui disparue, alors que semble triompher l’idée que rien n’est pire que l’oubli imposé, le refoulement du passé qui ne passe pas, sans rien dire de l’injonction éthique d’un « devoir de mémoire » ? Rien n’est moins sûr car, foncièrement, substantiellement, les mécanismes restent les mêmes : le travail de falsification et de refoulement se poursuit au nom des grands principes républicains eux-mêmes. Reconnaître l’existence de différences, et de groupes de citoyens dominés par d’autres et dont la domination est parfaitement légitimée, une telle reconnaissance, soi-disant, ruinerait l’égalité et la fraternité, et même – pourquoi non ? – la liberté. La liberté du citoyen, n’est-elle pas celle de tous ces attachements communautaires (à l’exception bien sûr des liens infrangibles qui l’attachent à la communauté nationale unie par l’idéal républicain) ? Ce n'et pas l'un des moindres paradoxes de la conception jacobine de la liberté, que de "forcer" le citoyen "à être libre", pour reprendre la formule célèbre de Rousseau, en l'arrachant à tous ses liens corporatistes et plus gnéralement communautaires...

L’historien, de ce point de vue, est un empêcheur de tourner en rond. Il ne peut pas ne pas se demander, même s’il est occitaniste, comme je le suis, si le récit ou les récits qui constituent l’imaginaire historique occitan sont plus vrais, moins mythifiés, que ne le sont ceux de l’histoire officielle de France. A commencer par l’idée qu’il a existé une civilisation occitane nimbée de toutes les qualités éthiques, esthétiques et politiques antérieurement au désastre de la croisade et de l’annexion (infra).

 Labouysse dénonce l’histoire mythique inventée au XIXe siècle par Ernest Lavisse et consort, d’une France éternelle : ancienne Gaule dont les contours étaient déjà ceux de l’hexagone, puis Franque et chrétienne (les wisigoths ariens, autrement plus puissants que les Francs, étant passé sous silence), avec l’exaltation obligée des croisades puis, surtout de la colonisation, assortie de la rhétorique des « devoirs » et donc des « droits » des « races supérieures » envers les « inférieures » (Jules Ferry[4], etc.). Certes, cette critique doit être impitoyablement menée. Mais on ne peut nier que le discours des manuels, depuis Lavisse, s’est considérablement déplacé. Sur certains plans, il est même possible de parler de révision, en particulier concernant le colonialisme, malgré les tentatives politiques d’en imposer l’apologie. Ce qui n’a guère évolué est la conception hexagonale, centraliste, monolingue et monoculturelle de cette histoire. Or je suis étonné que Labouysse, justement, ne cite pratiquement pas dans son livre les manuels d’histoire récents (il a en pris par contre plusieurs exemples lors de sa conférence), qui permettrait de montrer à la fois ce qui bouge et ce qui persiste de cette mythographie. Il serait tout à fait intéressant et nécessaire de conduire ce travail de manière systématique ; l’analyse en serait sans doute plus difficile que celle du manuel de Lavisse, parce que l’idéologie centraliste s’est faite plus prudente et plus insidieuse, qui passe par le vocabulaire de la décentralisation et de la décolonisation.

 D’ailleurs, dans l’anthologie qui occupe la plus grand part du livre, les textes vraiment contemporains sont rares. Mais surtout, il est assez difficile de s’y retrouver. Non pas que ces textes, connus ou non, ne soient pas intéressants et pertinents sur la question. Mais l’effort de présentation, de contextualisation et de mise en ordre thématique et chronologique est minimal et pour tout dire très insuffisant. Le lecteur ne dispose en outre d’aucun index qui l’aiderait à se repérer.

 

CLOVIS_PROCLAME_ROI

Clovis proclamé roi de France

 

Questions de mots

 Dans le texte lui-même, malgré, je le répète, un accord de fond sur la démarche (« décoloniser notre passé et nos manuels, et reconnaître les identités et les mémoires régionales, culturelles, sociales, philosophiques et religieuse », p. 47), j’ai souvent été gêné par les raccourcis, anachronismes et amalgames dans l’usage des notions et des catégories. Cette question des mots et des concepts est pour moi essentielle, parce que les abus en ce domaine conduisent presque fatalement à des erreurs, qu’un lecteur hostile, ou tout simplement critique, pourra à son tour dénoncer comme des falsifications et des impostures.  D’abord, il me semble que l’on ne puisse parler « d’atteintes aux droits de l’homme » pour les périodes historiques où cette notion n’existait pas et où de tels droits n’étaient pas reconnus (p. 22, 45, etc.). Certes ,un massacre est un massacre, en quelque époque qu’il ait eu lieu, mais la manière dont il est perçu, représenté, dénoncé ou légitimé change dans l’espace et dans le temps. On ne saurait faire un travail d’historien digne de ce nom en appliquant des catégories normatives contemporaines sur les événements du passé. C’est un fait, les droits de l’homme ne sont pas applicables rétrospectivement : Simon de Monfort et Innocent III n’ont rien à craindre de la cour pénale internationale !

 Il ne me paraît pas possible de dire non plus que l’Inquisition est l’ancêtre de la Gestapo (p. 25 et 36). L’Inquisition est une juridiction, la Gestapo une police politique ; l’inquisition est un tribunal des consciences contre les ennemis de la foi, la Gestapo traque des ennemis politiques non pour assurer le salut de leurs âmes (éventuellement par le bûcher), mais pour les anéantir.

 Parler de prélude de l’absolutisme avec Saint-Louis (p. 26) est pour le moins déplacé ; pour que l’on puisse parler d’absolutisme, il faut une conception de la monarchie, qui absolve, qui délie le monarque des lois ; il faut reconnaître au monarque une potestas absoluta, une puissance ab-solue. Cette conception du pouvoir monarchique a une histoire, et l’on ne saurait certainement pas en parler pour des périodes antérieures au XVIe siècle.

 De même, on ne saurait utiliser la notion de « totalitarisme » pour désigner le régime politique de François Ier (p. 26), et pas plus pour les souverains « absolus » de l’âge moderne. L’usage du terme pour désigner les persécutions dont Louis XIV s’est rendu coupable contre les protestants après la révocation de l’Édit de Nantes, est certes emprunté à Janine Garisson, mais il est abusif. Il ne s’agit bien sûr pas de minimiser les crimes des dragonnades. Mais le totalitarisme est autre chose ; la prétention d’un pouvoir total de l’État sur la société civile, voire même le projet d’une absorption de la société civile par l’État. Un roi comme François Ier, ne disposait même pas d’une claire conception de l’État ; on ne peut donc a fortiori parler de son « totalitarisme » pour désigner en fait son autoritarisme et les mécanismes qu’il met en place pour renforcer son pouvoir personnel et étendre les prérogatives royales.

 J’étendrai plus loin encore ces scrupules de langage à des expressions choc qui, sous un rapport ou  sous un autre, signifient bien une réalité, mais à la fois sont susceptibles d’alimenter des polémiques stériles. Je pense d’abord à celle de « colonialisme de l’intérieur », qui a fédéré la lutte sociale et culturelle occitane dans les années 70. Certes il y a de bonne raisons de parler de colonialisme, puisqu’il y a bien imposition depuis le centre, depuis le lieu du pouvoir, d’une sujétion territoriale, économique, culturelle et linguistique. Mais alors il faut noter deux choses. D’abord que cette imposition est de fait largement acceptée par une grande majorité des assujettis (excepté peut-être en Corse, et encore…), et surtout, surtout, que ces colonisés de l’intérieur se distinguent foncièrement des colonisés de l’extérieur, en ce qu’ils sont des citoyens de plein droit au sens du droit français, qui ne reconnaît en effet nullement les droits culturels et linguistiques. La reconnaissance d’un déficit majeur de démocratie n’autorise pas à parler sans de « colonialisme de l’intérieur » sans prendre la peine de le distinguer de ce qui le distingue du « colonialisme de l’extérieur ».

 Labouysse parle aussi d’« ethnocide culturel ». Cette expression est elle-même gênante parce qu’elle introduit, fût-ce de manière métaphorique, l’idée d’ethnie et de cultures ethnique, à mon avis insoutenable, qu’elle que soit la définition que l’on en donne (mais on ne trouve nulle définition dans le texte : rien n’y est jamais défini et c’est bien là tout le problème), et tout particulièrement pour nos sociétés qui ont connu dans l’histoire, comme le montre très bien Labouysse, un brassage humain permanent.

 Il m’est sans doute arrivé de parler moi-même de « Génocide linguistique ». Certes, il y a bien eu et il y a encore une politique d’anéantissement linguistique, assumée comme telle, et là encore, métaphoriquement, on peut alors parler de « génocide ». Génocide est en effet un mot très fort, mais s’il en est ainsi c’est qu’il évoque l’élimination physique de populations entières. Or, en l’occurrence cela n’est évidemment pas le cas. Je veux dire que la politique d’anéantissement n’a pas été purement et simplement imposée aux populations ; celles-ci ont collaboré à ce processus. Après tout, il n’est pas absurde de dire qu’elles-mêmes auraient pu résister plus efficacement et durablement à cet anéantissement ; elles l’ont fait d’une certaine façon, mais elles ont fini par renoncer, là même où la langue n’était pas pourchassée : dans l’espace privée. Aussi, il me semble souvent que la métaphore de « suicide linguistique » serait moins inexacte que celle de « génocide », qui implique qu’il y ait des bourreaux et des victimes clairement désignées, alors que le procès de la mort d’une langue, lorsqu’elle n’est pas imposée par la violence (le massacre des locuteurs, la dispersion des membres, l’interdiction formelle de la parler en quelque lieu que ce soir : tout cela s’est vu dans l’histoire) est la conjonction, le plus souvent, de contraintes externes et de choix internes aux groupes de locuteurs. On peut bien sûr dire que les locuteurs ont été poussés à tuer leur propre langue, puisque tout était fait pour qu’ils ne puissent plus la transmettre, mais la métaphore du génocide est gênante, alors qu’il s’agit bien pourtant d’anéantissement et d’élimination.

 Je ne veux certes pas imposer une quelconque police de la langue, une forme de langage politiquement correct sur ces questions, mais je pense, qu’en ce domaine comme en tout autre, la recherche des mots justes doit être permanente et toujours à recommencer.

 

rolandronceveau

La mort de Roland à Ronceveau

 

Villers-Cotterêts et le francien

 Ce qui m’apparaît chez Labouysse, comme un souci insuffisant d’exactitude terminologique, est inséparable d’un manque d’exigence intellectuelle dans l’analyse et la critique des mythes de l’histoire officielle.

 Ainsi, l’auteur est-il plusieurs fois tributaire de l’histoire mythifiée qu’il critique.

J’en prendrai deux exemples, très rapidement, car j’ai eu l’occasion d’en traiter déjà sur ce blog :

1- L’interprétation de la fameuse formule de l’article 111 de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts (« en langage maternel français »), comme visant les langues vernaculaires autres que le français, en plus du latin. Or la formule est ambiguë, peut-être délibérément, quand on sait qu’en de nombreux textes des premières décennies du XVIe siècle on considérait comme formant le langage français toutes les langues maternelles parlées en France. La seule langue d’écriture juridique, en dehors du latin (visé explicitement par l’Ordonnance), et du français proprement dit, qui existait au XVIe siècle, l’occitan, ou plutôt ce qu’il en restait, puisque on sait que ces écritures juridiques occitanes n’étaient plus que résiduelles au moment de l’Ordonnance. En tout cas un juriste contemporain comme Rebuffe, premier président du parlement de Paris, a interprété l’Ordonnance comme ne mettant nullement en cause les écritures occitanes. Ainsi Villers-Cotterêts est lui-même un mythe à déconstruire, comme j’ai essayé de le montrer ailleurs.

2- De même, Labouysse évoque en passant, le « francien », qui serait le français originel parlé en Île-de-France, imposé ensuite au fil des temps à tous le territoire. Or celui-ci, comme l’a montré Bernard Cerquiglini dans son livre récent, après Theodor Gossen et Anthonij Dees, n’a jamais existé : il est une pure fiction de la linguistique historique du XIXe siècle. Le français n’est nullement le « patois » du Bassin parisien, mais il se serait constitué à travers la pratique écrite, en divers lieux du royaume (y compris d’ailleurs en zone occitanophone) ainsi qu'en Bretagne et en Angleterre.

 Mais, pour ne pas être piégé par les mythes, il faut véritablement se donner les moyens de les déconstruire et pour ce faire, on ne dispose de rien d’autre que des méthodes et de la pratique historiennes, et celles-ci ne pourront pas ne pas se retrouver en porte à faux, sinon en contradiction, avec les simplifications dont se nourrit l’idéologie, y compris celle à laquelle l’historien adhère lui-même.

 

L’âge d’or occitan : mythe alternatif

 Ainsi, retrouve-t-on dans le texte de Labouysse la classique idéalisation de la civilisation et de la culture occitanes à la veille de la croisade contre les albigeois, où les cultures auraient cohabité harmonieusement. Cette histoire est en effet très riche, mais elle est évidemment elle-même traversée de conflits et de rapports de force qui interdisent à mon sens une (trop) facile idéalisation. Pour ne rien dire de l'exaltation de l'hérésie cathare, sur des principes largement étrangers au catharisme réel. Mais l’Occitanie a elle-même besoin de ces mythes fondateurs… Le grand royaume des Wisigoths, les cathares, les troubadours, les comtes de Toulouse, les républiques communales… Ainsi, Labouysse collecte-t-il, tous les éléments permettant, dans l’histoire des espaces occitanophones, de trouver la préfiguration des idéaux éthiques et politiques contemporains qui animent Peuples et Régions solidaires, comme beaucoup d’autres groupes. Certes, il est essentiel pour nous, qui refusons d’être les clones de la capitale, de retrouver une fierté culturelle et linguistique après ces longs siècles d’humiliation et de dépression. Celle-ci peut-elle faire l’économie de l’élaboration d’un discours mythique alternatif ? On ne peut se réapproprier son histoire, et donner un sens à cette démarche, sans élaborer un imaginaire, qui déborde de tous côtés ce que l’histoire peut assurer. Peut-on élaborer un imaginaire attractif qui ne soit pas celui d’un récit mythique ? Il me semble que cela est possible... Nous avons dans notre tradition culturelle une arme puissante pour nous protéger des mythes nationaux : l’autodérision ; faisons en bon usage…

 Labouysse fait état de ces chartes communale, où apparaissent des formules républicaines… Soit cette magnifique phrase des Fors de Bigorre (1097) : « Nous qui valons chacun autant que vous et qui réunis, pouvons plus que vous, nous vous établissions notre seigneur, à condition, que vous respectiez nos droits et privilèges, sinon Non ». Mais je ne vois guère par contre de filiation directe entre l’esprit de cette charte et les formulations républicaines de la Révolution française invoquée par l'auteur. Il est d’ailleurs intéressant de voir qu’il a existé un grand courant de républiques communales dans toute l’Europe à la fin de l’époque médiévale, et qu’il n’y a là, nullement, une spécificité occitane… et le lien qui unit le républicanisme moderne à ce passé communal est fort complexe et certes pas univoque.

 Dans le même ordre d’idée, avancer que les notions occitanes de libertat, paratge et amor se concrétiseront plus tard dans la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (p. 31), me paraît une affirmation non étayée. Rien en effet ne me semble plus éloigné de l’éthique révolutionnaire que les valeurs de paratge et d’amor, telles qu’elles sont mobilisées dans la poésie des troubadours, qui appartiennent fondamentalement à l’univers de la féodalité (le « paratge » est d’abord l’expression de la dignité nobiliaire et de l’éthique chevaleresque qui va avec ; on ne peut rien imaginer de plus éloigné de l’égalité républicaine) ; de même que la valeur de « libertat », revendiquée par les communes médiévales, est on ne peut plus loin de la « liberté », non pas d’abord commune et communale, mais bien individuelle, la liberté du « citoyen » garantie par la loi, de la Déclaration des droits de l’homme La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui »). C’est sur ce principe là que s’appuient aujourd’hui nos revendication linguistiques, bien évidemment. Autrement dit, force est de constater que la condition de possibilité de nos revendications se trouve précisméent dans ce moment de l’histoire où fut décrété justement la mort de nos langues ; ce paradoxe mérite d’être médité, et nous montre toute l’impureté de l’histoire, dont nous devons nous pénétrer si nous voulons échapper à la logique délétaire du mythe.

Jean-Pierre Cavaillé



 

[1] Ma réflexion.


[2] Comme on le voit, le midi est pour Renan, une partie de la France avant même d’être annexée. Bon exemple du mythe de l’éternité de la France.


[3]  Qu’est-ce qu’une nation ?, 1996, p. 227-8. Voir aussi, le texte en ligne.


[4] « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un devoir vis-à-vis des races inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures », débat parlementaire du 28 juillet 1885, cité p. 197.

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02 avril 2009

Poësia pels Mohicans : Benedicta Bonnet

 

saint_laurent_gd

landa de Sent Laurenç

Poësia pels Mohicans

 

Benedicta Bonnet, De Bruja a ciau. De bruyère à ciel, Poemas, Novelum-ieo, 2008.

 

 Me cal confesar qu’al primier agach, aquel titre me faguèt un pauc paur : De Bruja a ciau, de bruga a cèl, çò diriam nosautres… Per ièu, aquò t’aviá un perfum de pastorela lemosina en vestit folcloric sus una landa de carton-pasta, amb cotilhons e barbichet. Me cal apondre per ma defensa, qu’aviaí pas legit los precedents recuèlhs de la Benedicta Bonnet : Los uèlhs sus terra e Biòlas d’aiga… De landa n’i a ben una dins aquel libreton, vertat, aquela de Sent Laurenç dins la comuna de La Ròcha l’Abelha, al sud de Lemotges : « landa blueia » ont se trapa la « ròcha de serpentina », coma ditz la poësia, una poësia tant simpla e leugièra, leugièra, coma un ventolet de la debuta d'estiu, qu’en lemosin es un alen de prima tardiva.  M’es estat dit qu’aquel poèma, en son bon occitan, se pòt ara legir tanben sus un panèu a l’abroa d’aquèla landa per acuelhir lo visitor. Es pro rar per èsser senhalat.

La de Benedicta Bonnet es una votz sens afectacion, sens rambalh, sens sentimentalisme, al mai pròche dels luòcs e de la gent que nos conta, monde que vivon pel campestre e pels vilatges, una votz que raja doçament dins una mena de mormolh velat de malenconiá, tintada, de còps que i a, d’un rebat d’ironia.

Lo second de sos tèxtes / poèmas es una mena d’autoretrait en situacion :

Ma testa es pas facha per un monde tròp moderne.

Tasche de prener çò que me fai mestier […].

Mas en realitat, prene gaire.

Prendre gaire, mens que se podriá, per filosofia ò simplament per manca d’interes dper aquel molon espaventós de tot çò que caldriá aver per èsser de biais dins aquel monde dit modern. E aquò te creba, se vei plan a l’entorn : es un mestier de galerian que te chuca la sang e l’eime ! Vaquí l’autora, dins l’ostal pichonel de peira que ven d’aquistar, enrodada de « son bocin de terra » : « … me tròbe desjà a boifar, piaus breçats per me garantir dau borrilh, a netir lo còr en festa, mon domeni ». Sentiment novel, de « conte de fada », quand los enfants perduts arrivan davant l’ostal encantat : « Me prene de l’i me sentir desjà chas me […] ; e entau plan per lo prumier còp de ma vita ». Defòra,

« Otrujas, tranuja, me fan la festa.

Son aquí, en permanença, tesmonhage de vita eternala. »

Autoretrait, mai que mai, d’un estat d’esperit, del meravilhament primier, de la gauj d’èsser enfin al pòrt, puèi, sordament, sornarudament, fin finala, lo dobte, l’inquietud que s’enfonilha, e la question lancejanta :

Es-quò çò que vòle ?

 Retrait de se, encara, mas sens complasença, en arrièr de se, daissant la plaça a l’identificacion del legeire, dins l’evocacion d’un lavador comunau, « rasís un riu », ont, dins un temps pas tant luènh « l’i se netiavan […] los topins ». Luòc retirat, silencios, ont una « joùna dau país » – se compren plan qu’es un biais per parlar de se amb distancia e pudor – anava s’i sietar per i pantaissar, « retener sas leiçons d’escòla », chantar, escriure, e mai i menar « son quite amorós » (mas « pas lo prumier, segur » !) :

« L’endrech era chausit per tot quò.

Era coma ’na scena en sòrta,

Emb sos rideus belament eternaus

De fuelhas mai nauta erba… e ren mai. »

 Coma aqueste lavador pels topins, Benedicta Bonnet, sortida de Sent Iries la Percha dins las annadas seissantas, restituís tanben de tròces de vida lemosina, d’ièr e d’auèi, que fan partida de sa biografia. Per exemple, se remembra quora, drolleta, per una dartra que li manjava lo babinhon,  sa maire la mandèt trobar lo Rirí de la Font que sabiá lo secret : li caliá anar cada matin a sieis oras, una setmana de reng, sola en bicicleta, perque lo fachilièr deviá èsser a jun… La paur al ventre, la mainatjona sentiá dins la nuèit sus las « espatlas se prueimar coma ‘na presença d’eime » desconeguda. Un còp arribada, l’òme, « emb son tison negre e freg, fasiá ’na marca de suja sur la partida a conjurar ». Èra lo Rirí o ben un autre ? Parla tanben, endacòmai, non sens umor, d’un medecinaire que deguns trobava pas a son ostal e que caliá anar querre pel campestre : « la malaisança a lo trobar, fau creure, era desjà la debuta d’una garison ».

 Que son venguts los òmes, que son vengudas las femnas d’aquel temps de vida païsana ? Las femnas subretot, encara mai discretas, encara mens visiblas que los òmes… n’i a encara empr’aquí, sufís d’agachar un pauc dins lo canton, e mai dins la quite familha :

« S’es benleu la darriera daus Mohicans, breçada de ton colet de testa, gardada d’un davantau, a saubre enguera, dins queu país de lops, las boriar, las chastinhas […]

Puei, un còp eissigadas sur la blancha pelha de cherbe, sur la taula de festa, visaràs los darriers crestians las becar, las saborar, mai se’n gorniflar, a èsser tundits coma daus belauds[1] »

E vaquí que la gesta la mas umil que se pòt imaginar, lo de la païsana que balha a las polas lors forcadas de fem e de vers de cada jorn, vaquí qu’aquela gesta de res (e parli pas de lorditge, que lo fem per nosautres e plan tròp precios per èsser lord e per pudir) pòt sufir a donar sens a tota una vida : « De pus tòst pensavas ren valer, e veses aura que vales afen quauqua ren.

Si ta vita de femna es boiradís de confusion, de sabe pas de que, mai s’aurés ; es tanben facha de vita a l’entorn de te, que te sierv, e que saber servir ».

D’autras pèças del recuelh parlan de la condicion feminina dins lo monde rural :

Dins aquel temps

« Lo trabalh comandava.

Avián la prioritat :

La vita d’un vedeu e lo pretz a puesse ne’n tirar ;

Lo servici prometut au vesin ;

‘Nar a l’enterrament de quauqu’un de conegut.

A creure que tot quò aviá mai d’importança que la vita umana d’un d’entre ilhs. […] La pudor, la duretat, ’na fòma de comunicar per l’essenciau, emb l’absença de demonstracion […] fagueren çò que l’es ; çò que ’la demòra, en quauqu’un luec, e maugrat ela ».

E puèi, e puèi, aquela femna, de la color del jorn que se vei pas, « la trespasset », sola, sens desrengar degun :

« De tota maniera, ’la sap ben que nos l’aimàvam,

Sens jamai lo li aver montrat o dich un sole còp,

Emb de las paraulas que benleu esperava de son vivent,

Tant la retenguda per chascun de nosautres era de rigor »

Mas ièu me pensi qu’esperava pas aquelas paraulas non ditas, que son tròp sovent las dels fuelhetons dels jornals e de la television, perque sabiá que son messorguièras. Ela sabia, plan segur, que nosautres, avèm pas besonh de nos daissar claufir lo cap amb aquela farlabica sentimentala per viure ; puslèu nos empechariá de sentir çò qu’es vertadierament important, tròp important per èsser dit, e qui vòl esprimir, coma lo fa tant belament, prigondament, la Benedicta Bonnet, aquel monde nòstre, dels darriers Mohicans del Lemosin, de las Cevenas o de l’Albigès, dèu balhar tota sa plaça a aquel silenci essencial.

 Pas cap de sentimentalisme dins aquel poèma escrich coma una incantacion per balhar coratge, a qui es benlèu a man d’acabar sa vida, aclapat per la malautiá :

Te repialaràs[2] segur !

[…]

Veiràs, tendràs d’en pè !

Ton dalh totjorn valsará

Dins ta man per quò facha.

[…]

Tu zo faràs !

Aquel moment es benlèu un dels mai esmovents del recuelh : se tracha pas simplament de dire aquí una messorga caritabla, mas d’afortir que las gestas d’una vida, aquí la gesta ampla del dalhiaire, auèi quasi avalida, son iscritas per totjorn dins la memòria dels vivents, e benlèu tanben dins un autre espacì ont demoran serbat per l’eternitat dels temps, çò que los quites òmes delembran. Es evidentament una mena d’illusion poetica, mas a tot perdre necessaria per se tener « in pé » malgrat l’absencia e lo silenci de la mòrt, quora la dalhaira es passada.

 

 Aprèp la dura jornada de trabalh, al païsan, d’estiu, la Benedicta Bonnet li ditz, simplament : « Te demora mas,/ Lo brun de la nuech ’ribat, De prener lo fresche ». Solituda simpla e prigonda d’una vida totjorn al despart del monde, mas sens rancòr, sens pentiment : « Te demora mas /…./ De te laissar esmiraudiar/ De las biòlas d’estelas,/ De la festa d’a costat ».

 

Joan Peire Cavalier

 

 


 

[1] Belaud = pat.

 

[2] Repialar = reviscolar.

Posté par tavan à 15:33 - legit - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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