Mescladis e còps de gula

blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique.

22 mars 2009

Des crocodiles en Périgord, ou les amours occitanes des inspecteurs généraux

larmes_de_crocodile

Des crocodiles en Périgord, ou les amours occitanes des inspecteurs généraux

 

Ara, mon còr, vos contarai

Lo bon còr de la cocodrilha.

Quant de lagremas an rajat

Dels doç uòlhs de la cocodrilha !

Font de bonur, per lo qu'i vai,

de conóisser la cocodrilha.

En aquel mond òrre e tan dur,

se vos manja, quante bonur !

quante bonur d'èstre segur

qu'au mens i a quauqu'un que vos plora.

[1]

 

L’été dernier, j’ai acheté à la Maison de la Presse de Fumel, sans savoir de quoi il s’agissait exactement, un livre intitulé Périgord, Occitan et langues de France, paru en 2005. Ce sont les actes d’un colloque qui s’est tenu à Périgueux en juin 2001, à l’occasion du centenaire de la Félibrée du Bournat, sous l’égide de l’Institut Eugène le Roy et la bienveillante tutelle de Xavier Darcos, alors maire de Périgueux[2].

 

Un livre dont l’intérêt est proportionnel à la déception qu’il procure…

 

 Cet ensemble est donc déjà un peu défraîchi. Qui plus est, il est fort mal édité (très nombreuses coquilles, textes non relus, etc.), souvent mal écrit, et globalement décevant : très peu de choses sur les langues de France autres que l’occitan et dans l’ensemble très superficielles[3] et une approche globale de la question linguistique en Périgord pour le moins frileuse et ambiguë.  L’ouvrage en lui-même est une expression de cette frilosité et de cette ambiguïté. Dans l’avant propos signé de Guy Mandon, on trouve par exemple les mots suivants, fort étonnants : « Beaucoup de textes en langues régionales ne sont pas traduits : il faut alors se reporter aux ouvrages cités ! Mais il m’a semblé que refuser, avec l’auteur [sic ! mais lequel ? celui dont il est question ci-dessous ?], la traduction c’était préférer le risque d’incompréhension à celui du rendez-vous manqué avec la grande beauté de ces exquis morceaux de littérature » (p. 10). Je me suis mis à la recherche de ces nombreux morceaux exquis… Il n’y en a quasiment pas : l’occitan, même en citation d’auteurs est largement absent du volume, à l’exception d’un article de Marie-France Notz sur Arnaud Daniel, que le même Mandon présente ainsi : « la communication ici présentée montre ainsi et la subtilité des mots et le raffinement de la chose. Qu’on nous pardonne l’absence de traduction ! Nous avions si peur de passer à côté d’une aussi belle langue et du moment de bonheur que fut cette évocation » (p. 14). Flagornerie pure ! Si des textes ont besoin de traduction (fût-ce en occitan moderne !), ce sont bien justement ceux d’Arnaud Daniel, troubadour au style obscur, hermétique, «  trobar ric » [trouver riche] et « trobar clus » [trouver fermé, hermétique], tant, comme le dit Notz elle-même, il est « difficile à comprendre ». De même, on nous présente comme un « grand moment » la conférence de Le Roy Ladurie ; or le papier présenté par le fameux historien, qui devait initialement parler de son Histoire de la France des régions, est pourtant insipide et tout à fait hors sujet, qui nous entretient du voyage des frères Platters en pays Catalan à la fin du XVIe siècle.

 

 Plusieurs raisons me conduisent cependant à consacrer une note à ce livre : d’abord parce qu’il n’a manifestement eu que fort peu d’écho (du moins à en juger par sa présence plus que discrète sur la toile) ; ensuite parce qu’il présente un cas, hélas assez commun dans nos contrées, d’ouvrage consacré à l’occitan et aux langues de France, dont on attendrait – étant donnée la situation d’extrême urgence dans laquelle se trouve nos langues – une véritable attention et même un certain engagement, mais qui se révèle en fait foncièrement hostile à une quelconque transformation des politiques linguistiques qui, par une asphyxie préméditée, conduisent les « patois » à une mort inexorable. Tout au plus, est-on disposé à les réhabiliter comme langues, mais seulement à titre posthume. Du moins tel est l’esprit qui anime manifestement les organisateurs du colloque et éditeurs de l’ouvrage et d’une partie des intervenants, l’un d’eux n’étant nul autre que notre actuel ministre de l’Éducation. Comme on verra, les propos de ce dernier sont assez sidérants, et méritent d’être connus bien au-delà de nos régions… Malgré tout,– et c’est la troisième raison d’en rendre compte – se font aussi entendre dans cet ouvrage collectif des voix dissidentes qui défendent des positions plus cohérentes. Enfin il présente quelques aspects historiques et d’érudition intéressants.

 

Le gang des inspecteurs généraux d’histoire et géo

 

 Deux inspecteurs généraux d’histoire et de géographie semblent avoir eu l’initiative de cette rencontre et donnent le ton de l’entreprise. Il s’agit de Guy Mandon et de Xavier Darcos. Ils en ont invité un troisième : Jean-Louis Nembrini (aujourd’hui directeur général de l'enseignement scolaire). Si je mets en avant la profession et la qualité de ces intervenants, c’est qu’il est largement question d’éducation dans les propos de Mandon et de Darcos. On connaît l’extraordinaire promotion par notre actuel ministre de l’Éducation de l’occitan et des autres langues de France. Je parle ici bien sûr par antiphrase, et les propos de nos inspecteurs sont intéressants, qui disent en gros, de manière contournée, mais assez claire, que l’occitan est merveilleux et que son déclin est fort dommage, mais qu’il n’est certes pas question de changer quoi que ce soit à cette situation, et surtout pas au sein de l’Éducation Nationale.

 

Le pétard mouillé des « grandes retrouvailles »

 

 Le lecteur sent très vite où l’on veut le mener à la lecture de l’avant propos de Guy Mandon, texte embarrassé et confus, tissus de phrases creuses, de lieux communs et de sous-entendus fielleux, agrémentés d’un généreux usage de la brosse à reluire (voir supra). Le ton est donné lorsque l’auteur salue l’initiative de la création de l’Institut Eugène le Roy par le sénateur maire Darcos, et le travail de son administrateur Gérard Fayolle (qui signe l’article conclusif du livre), en disant les deux hommes « animés par la conviction que le temps des déchirements politiques autour des régionalismes intégristes était passé » (p. 9). C’est quoi un régionalisme intégriste ? Sont sans doute visés par là les mouvements occitanistes des années 60-70 analysés par François Dubet durant le colloque (voir infra), mais faute d’éclaircissements, nous en sommes réduits aux supputations… Par contre le texte est tout vibrant des éloges clicheteux sur l’exception française : la France possède une « langue au statut depuis longtemps universels » (p. 9), elle est la Nation qui donna « à l’Europe des Lumières sa langue et à l’Europe le drapeau de l’émancipation » (p. 19). Aussi ne s’étonne-t-on pas de rencontrer un hommage appuyé à l’école de Jules Ferry et à la déploration du retard du Périgord dans la scolarisation, mise en rapport avec la persistance de l’occitan. Le Périgord, dit-il, « a surtout souffert d’être trop longtemps privé de ce qui lui était indispensable dès lors que les langues régionales – malgré elles évidemment – n’étaient plus capables de cet apport » (p. 19). Quel « apport » ? Le discours embrouillé ne le dit pas, mais on comprend bien qu’il s’agit des lumières du savoir et du progrès. Je note que les « langues régionales » sont déclarées incapables d’un tel apport, ce qui évidemment est faux : il est plus correct de dire que, dégradées en patois, elles en ont été jugées incapables, et encore trouverait-on de nombreuses exceptions. Dans son article (« De la fin du moyen âge au XXe siècle : De la langue d’oc au patois, du patois à l’occitan »), Mandon insiste sur cette idée, montrant à quel point il rattache la pratique de l’occitan à une culture archaïque et dépassée, au risque d’ailleurs d’interprétations historiques pour le moins étonnantes.

 Ainsi analyse-t-il l’analphabétisme massif des Périgourdins au XVIIe siècle comme un signe l’échec de la Contre-réforme, à ses yeux inséparable de la maîtrise de la lecture et de l’écriture et engageant un indiscutable progrès civilisationnel : « privés du savoir lire et écrire, les Périgourdins le sont aussi des moyens d’entrer dans une autre culture, celle qui entoure et accompagne des pratiques religieuses faisant appel à des démarches plus personnelles et à une vision plus construite du monde, bref à l’épanouissement d’une approche plus individualiste et personnelle » (p. 84). Je me contenterai de constater seulement que là où elle a triomphé, la Contre-réforme (en Italie, Espagne) s’est fort bien accommodée de l’analphabétisme, développant d’ailleurs une propagande par l’image permettant de faire l’économie de la lecture et de l’écriture. On sait que la Contre-réforme a du reste violemment réprimé l’édition des textes religieux en langue vernaculaire, partout où elle a pu (voir les livres de Gigliola Fragnito, La Bibbia al rogo et Proibito sapere). Qu’elle offrait potentiellement aux masses populaires une « vision plus construite du monde », comme l’affirme aussi Mandon, est également on ne plus discutable. Et d’abord « plus construite » que quoi ? Pas un mot ici sur la culture orale populaire, dont on se contente de supposer qu’elle offre une vision du monde déficiente. Notons d’ailleurs que dans les régions occitanes marquées par la Réforme, l’histoire de la langue, dans ses grandes lignes, a été la même, encore qu’il y a sans aucun doute des différences importantes à relever (voir les ouvrages de Robert Lafont sur cette question, ici la distinction confessionnelle n’est pas même évoquée).

 Ce sur quoi, par contre, insiste l’auteur, ce sont les « ravages » qu’a pu faire en Périgord « la privation scolaire », ne mettant jamais en doute l’idée que l’alphabétisation ne saurait se faire en autre chose qu’en français : « l’amour pour la langue d’oc ne doit tout de même pas faire oublier que le vrai malheur est celui de cette grosse minorité d’élèves privés d’école encore pour une ou deux générations » (p. 90). Mais quel rapport entre l’amour pour la langue d’oc et les retards de l’alphabétisation (en français) du Périgord ? Cet argument, hélas souvent utilisé, est évidemment complètement vicié, qui repose sur la hiérarchie entre langue orale et langue écrite, et l’affirmation qu’il est plus grave de rester analphabète que de perdre sa langue, et que l’on n’a pas le droit de se plaindre de cette perte, puisqu’on y a gagné au change le lire et l'écrire. En sourdine, l’argument est bien ce grossier paralogisme suivant lequel l’amour immodéré pour la langue d’oc est une forme de justification de l’analphabétisme qui n’a que trop longtemps duré dans nos régions. « Amour immodéré » : c’est que la modération consiste en l’occurrence à subordonner cette affection à un amour premier et essentiel pour le français, un amour éperdu de reconnaissance pour le don d’un alphabet que seule pouvait apparemment nous faire cette langue ! Cela permet d’écarter sans même l’effleurer la question d’une alphabétisation bilingue. Car, l’on en revient toujours au même point : l’occitan est une belle langue à condition de rester le plus possible extérieure à l’école, ou au moins d’y être plutôt une objet qu’un sujet d’étude, une matière enseignée plutôt qu’un médium d’enseignement (bref toute la différence entre une langue vive et une langue morte). Les récriminations par lesquelles se termine l’avant-propos sont à cet égard très révélatrices : « Si on regarde le contenu de l’enseignement des établissements bilingues tel que le proposait le Bulletin Officiel de l’Éducation nationale à la rentrée 2001, on voit bien les difficultés que nous risquons rencontrer [sic] à enseigner certains cours de discipline scientifique ou faire fonctionner un conseil de classe en langue d’Oc ». Quand on va voir le texte en question, on se demande de quelles difficultés il s’agit, et quels sont ces épouvantails de l’enseignement bilingue agités devant nous par Mr l’inspecteur général. Aussi, lorsqu'il invoque les « grandes retrouvailles » avec l’occitan (certes pour ajouter qu’elles sont « encore dans leur enfance »), nous sommes fondés à nous demander comme il conçoit alors les choses…

 

apatou

gendarmerie d'Apatou, sur le fleuve Maroni

 

Où l’on découvre l’idéologie linguistique d’un ministre de l’Éducation Nationale

 

 L’exposé de Xavier Darcos (« Quel statut pour les langues régionales dans le système éducatif français ? »), quant à lui, est assez ahurissant. Il s’agit d’une sorte de conversation à bâtons rompus, sans doute saisie à partir de l’enregistrement, très verbeuse, frôlant parfois l’incohérence et trahissant plus d’une fois une connaissance plus qu’approximative du sujet[4]. Ce discours, tout en portant l’occitan au pinacle, vise en substance à montrer qu’en matière d’éducation au moins, on ne saurait faire pour lui ce qu’il mériterait. En effet – logique imparable – il faudrait alors en faire autant pour des langues qui lui sont de beaucoup inférieures ! Car Darcos ne doute nullement qu’il existe une « hiérarchie » entre les langues, et il n’hésite pas à utiliser d’ailleurs le terme : « J’ai commencé par l’Occitan en le mettant en haut de la hiérarchie, une déférence hiérarchique ». Donc, fort de ces hiérarchies, un homme de bon sens aura envie de dire : « Va encore pour les langues d’Oïl, le Provençal [qui n’est donc pas de l’occitan pour Darcos ?], l’Alsacien et le Mosellan », mais « ça se complique évidemment lorsque l’on va vers des langues qui sont quasiment [sic !] autochtones, des langues en particulier des régions, territoires ou départements français qui sont lointains, où là, il n’y a ni écriture, ni transmission orale claire ». Ni transmission orale claire : les territoires d’outre-mer, qui ont fait entendre dans les semaines passées leurs revendications économiques mais aussi culturelles, et lingusitiques, apprécieront… « Je pense en particulier à toutes les langues créoles de Guyane qui sont une grande difficulté pour que l’administration arrive à s’y repérer, particulièrement le créole, où l’on trouve des bases lexicales anglo-néerlandaises qui se sont compliquées de Portugais et d’Anglais… » (p. 171). La description n’est guère claire, ni soignée, on en conviendra, mais le créole mérite-t-il mieux pour notre inspecteur ? Fier d’avoir eu à inspecter la Guyane, comme il le dit, remontant le fleuve Maroni, il revint cependant de son voyage effrayé par ce qui lui apparut une belle cacophonie linguistique ; d’où, explique-t-il, le « désarroi dans lequel se trouve l’enseignement primaire guyanais », non pas pour enseigner toutes ces langues barbares, mais – rassurons-nous – le français seul ! Il est pour le moins étonnant de retrouver pour la Guyane, dans la bouche d’un inspecteur appelé à devenir Ministre de l’éducation, les propos que l’on tenait jadis pour les campagnes françaises. Le mépris, à peine voilé pour ces lambeaux de créoles et autres parlures « quasi-autochtones », vaut bien en effet celui que le mot de patois suffit à évoquer.

 L’occitan, nous explique l’alors maire de Périgueux, certes, ce n’est pas pareil ! « On a là un appareil littéraire, un appareil critique, une histoire, des cours, des seigneurs, des troubadours, une histoire littéraire qui fait que l’on peut dire : « Écoutez, lorsque l’on voit ce qu’est l’occitan, pourquoi ne serait-il pas intégré dans l’éducation française ? »». C’est raisonner sans compter avec tous les autres prétendants, pour inférieurs qu’ils soient ! Car voilà, si l’on dit « va pour l’Occitan, va pour le Mosellan, pour les dialectes Rhénans, il faut aussi dire, va pour les langues mélanésiennes, va pour les langues Guyanaises » (p. 171). Et alors, vous vous rendez compte ? – Pas très bien, mais d’autres que moi auraient eu tôt fait de crier purement et simplement au racisme ! Enfin, on aura compris qu’il s’agit de fournir des arguments pour justifier la création du moins de postes possibles en occitan, comme dans les autres langues, y compris par l’invention d’hypothèses absolument  spécieuses : « Si demain au collège de Périgueux ou de Marmande, un élève demande à faire l’option lourde, à la place de l’espagnol faire le choix du breton ou d’une langue mélanésienne, nous aurons certainement des difficultés à trouver un professeur qui viendra assurer cet enseignement pour lui ». Mais voilà, il apparaît en gros que c’est la même chose pour l’occitan… en Occitanie même ! Notre limousin en est un brillant exemple. On ne peut tout de même pas généraliser l’offre et créer des sections en veux-tu en voilà !

Enfin, et je n’invente rien, notre politique se félicite de ce que, fort heureusement, l’on n’est pas ici dans la même situation que dans certains départements et territoires d’Outre-mer : là bas « il y une revendication politique extrêmement forte » [on s’en est aperçu, en effet !] : « Imaginez que vous disiez : en Guadeloupe, à partir de maintenant, on enseigne plus les langues créoles, vous repartiriez roulé dans le goudron et les plumes ! Nous sommes en face de quelque chose qui appartient à l’identité, à l’histoire, d’une manière tellement uniforme, unanime, qui organise tellement la pensée politique, l’idéologie locale, qu’il est hors de question d’y toucher » (p. 176). Donc, amis des langues de France – c’est le pouvoir même qui vous en fait la leçon – vous ne serez jamais entendu si vous ne politisez pas vos revendications !  Ce s propos valent même pour une clé possibile sur les concessions récentes quand à la possibilité d'organisr un enseignement de créole en Île-de-France. En tout cas, s'il est un ministre qui a bien mérité le goudron et les plumes, c’est bien Darcos, et pas seulement pour sa politique en matière d’enseignement des langues ! Il est d’ailleurs assez étrange de se dire que l’on lutte depuis neuf semaines bientôt contre un adversaire au discours aussi misérable, qui n’est même pas à la hauteur de son cynisme.

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slogan sur un mur de mairie en Guadeloupe

 

De la « citoyenneté culturelle » ? oui, mais point trop n’en faut…

 

 Quant à Jean-Louis Nembrini, le troisième du gang (« Langues régionales et droits de l’homme »), il commence très fort : « limiter (…) le mot « patois » au sens qu’on lui donne souvent aujourd’hui, nourri d’un fort sentiment de frustration et vecteur de condescendance ou de mépris, serait contraindre les faits et la pensée » (p. 180). Cela veut donc dire qu’il y a un beau et bon usage du mot ? A partir de là, on peut craindre le pire… Pourtant, l’auteur développe une démonstration historique et politique tout à fait favorable aux langues : après le temps de la citoyenneté civile, puis celui de la citoyenneté politique et enfin  celui de la citoyenneté sociale, voici venu le temps de la « citoyenneté culturelle », qui ne peut que passer par la reconnaissance des langues de France. L’État français, d’ailleurs, va dans le bon sens : n’est-ce pas « en conformité avec ses décisions pratiques » qu’il a « honoré de sa signature la Charte européenne des langues régionales » ? C’est ainsi qu’une preuve se retourne en contre preuve, puisque la Charte, comme on le sait, n’a jamais été ratifiée et ne le sera apparemment pas de si tôt ! De toute façon, nous sommes avertis : « l’Espagne ou le Royaume-Uni ne sont pas la France » et de préciser : « les principes de l’universalisme qu’a fait la République par ses choix particuliers, par exemple en accordant au droit du sol la prééminence absolue sur le droit du sang, en refusant aussi que l’individu puisse être contraint par sa communauté d’origine mais en acceptant comme une richesse les cultures qui s’épanouissent sur son territoire, doivent demeurer une référence intangible et le ciment de la Communauté des citoyens. » (p. 191) Ces propos sont tout simplement insultants pour l’Espagne et le Royaume-Uni qui ne sont certes pas des pays du droit du sang (l’Espagne combine, comme la France d’ailleurs mais selon d’autres modalités, jus soli et jus sanguini, quant au Royaume-Uni, il est plus purement attaché au jus soli que la France), et peuvent tout autant que la France prétendre à l’universalisme des droits de l’homme[5]. Et puis, il faut ajouter tout de même ceci, concernant le droit du sol dont s’enorgueillit tant la France. Une seule et unique question : les sans-papiers, sur notre sol, ont-ils « droit » au droit du sol ? Autrement dit, nous n’avons aucune leçon à donner en la matière, et surtout pas de ces leçons, qui au nom de la supériorité du droit français, justifient les restrictions, de fait, des droits culturels.

 

Le mouvement occitan est-il soluble dans l’eau claire ?

 

 J’ai aussi trouvé de l’intérêt à l’article du sociologue François Dubet sur l’histoire de l’occitanisme (« La langue comme question sociale et politique »), pour discutable qu’il soit. Il décrit le grand mouvement des années 60-70, « comme une défense de la langue dans une conscience sociale qui prend plusieurs aspects : conscience nationale, luttes économiques, affirmations populistes liée[s] au nouveaux mouvement sociaux issus de mai 68, tentatives de se former en acteurs politiques » (p. 95). Il s’arrête en particulier sur le rôle majeur de Robert Lafont (qu’il aurait fallu articuler avec celui de Félix Castan, auquel il n’est même pas fait allusion) d’une République décentralisée et fédérale. Dubet associe ce refus du nationalisme à l’adoption du thème central de « colonialisme interne » (dont il refuse de se demander, s’empresse-t-il de préciser, s’il est vrai, vraisemblable ou faux), essentiel « pour fixer l’ambition sociale et culturelle de la conscience occitane qui se forme ». Cette « vision girondine » est donc aussi une « vision sociale et socialisante » et l’on peut dire que l’occitanisme « n’a pas raté Mai 68 » (p. 98). Par contre, selon lui, « l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 contribue […] à l’affaiblissement du mouvement occitan ». Beaucoup d’occitanistes, selon lui (il manque des noms et des chiffres, mais cela est en effet probable), ont été purement et simplement assimilés à cette époque par les partis de gauche (p. 101). Quant à la situation actuelle, il l’aborde à travers une réflexion pour le moins nonchalante :« S’il est bon de baptiser les rue[s] et les villes de noms occitans, s’il est bien de promouvoir des fêtes occitanes, s’il est utile de défendre les calendreta [sic][6] et le CAPES d’occitan, point n’est besoin pour cela d’un mouvement occitan organisé et autonome ». Mais ne voit-il pas que toutes ces initiatives, éparpillées de-ci de là, ne sont politiquement et culturellement, que cela à quoi nous en sommes réduits, de reculade et reculade ? Certes, la question culturelle a été mise au centre, désormais, de ce qui reste du mouvement occitaniste et je serais le premier à m’en féliciter, si je ne voyais que sans le relais politique (qu’il soit déclaré occitaniste, ou qu’il se coule dans d’autres formes d’engagement), notre voix ne cesse de s’affaiblir, je veux dire sa résonance politique et médiatique ne cesse de s’étioler, quoi que puissent prétendre certains qui n’évoluent sans doute que dans le seul milieu occitaniste (et dans les régions méridionales, parce qu’ici un tel discours serait impensable). Et cela est un désastre pour la culture et la langue occitanes elles-mêmes. Lorsque Dubet parle du succès de « certains thèmes occitans dans la classe politique », j’aimerais bien savoir auxquels il pense. Quand il dit que le projet occitan « s’est diffusé dans la société », et que le mouvement « a contribué à une profonde mutation du récit historique et de l’imaginaire national français », son optimisme me paraît en tout cas pour le moins exagéré. Il est d’ailleurs entièrement contredit par le livre même dans lequel figure son texte il figure, un livre pourtant consacré à l’occitan et où l’on retrouve à l’œuvre, comme on l’a vu plus haut, les mythes éternels du récit national, utilisés contre toute velléité de politique culturelle occitane. Par contre, je partage ses mots de conclusion : « A l’heure de ce que nous appelons la globalisation, nous savons que nous vivrons dans plusieurs mondes culturels et dans plusieurs espaces politiques. L’universalisme moderne peut offrir une chance au local que le projet des Lumières, revisité par le jacobinisme et par l’Empire, avait renvoyé dans l’enfer du passéisme et du privé » (p. 102). Sauf que, là encore, on n’a affaire qu’à un vœu pieux : il faudrait donner des gages, par sa propre approche de la question, de cet investissement de la culture locale (Hic Rodhus, hic salta !). Outre la faute sur calandreta, on ne peut que noter dans le texte l’absence de toute référence un tant soit peu sérieuse à la production culturelle occitane, dont la richesse est sans aucun doute pour beaucoup dans la persistance d’un mouvement culturel né des ruines du mouvement social et politique des années 70.

 

Réponse du berger à la bergère

 

 L’ouvrage contient cependant aussi des articles qui répondent en fait indirectement aux précédents : il eût été sans doute fort difficile de n’inviter à un colloque sur le thème en question que des gens aussi « raisonnables » que des inspecteurs généraux ! Plus positivement, on peut aussi se réjouir de cette pluralité de vues. Il y a d’abord la courte présentation de Marie-Anne Châteaureynaud (« L’occitan aujourd’hui en Périgord, une langue vivante ? »), qui présente les résultats de sa thèse de socio-linguistique. L’auteur apporte quelques données de fond quant à la diffusion des idées occitanes, mais aussi de la limite de cette diffusion. On note en particulier les résultats d’un sondage effectué en 1997 : 35 % des sondés déclarent comprendre l’occitan et le même pourcentage se déclare très attaché à l’occitan et jusqu’à 56 % déclarent souhaiter un enseignement pour leurs enfants. Mais à la question « le parlez-vous ? » le pourcentage significativement tombe à 19 %. Qu’en est-il dix ans plus tard ? En tout cas la demande scolarisation existait très fortement en 97 et existe probablement tout aussi fortement dix ans plus tard, Darcos, ne peut le nier, et elle est même assez massive (plus de la moitié de la population !). Les résultats sur la dénomination sont aussi importants : 40 % disent patois et seulement 19 % occitan, auquel il faut ajouter cependant, les 8 % qui parlent de langue d’Oc. Autre donnée significative, qui devrait donner matière à réfléchir au rectorat : 26 % ignorent s’il existe un enseignement et 26 autres % affirment qu’il n’existe pas… Et notons qu’ils ne se trompent pas complètement, car la question des lieux scolaire est déterminante : quelle est aujourd’hui l’offre scolaire en primaire pour le Périgord ?

 Philippe Martel, dans un article auquel je souscris pleinement (« l’Occitanie, la France et l’Europe, hier et aujourd’hui »), rappelle une évidence : « Non ce n’est pas seulement la fatalité, sous son nom actuel de Modernité qui a amené son déclin, mais un processus historique bien précis, de nature politique, idéologique et aussi sociale » (p. 131).

 Bernard Poignant, qui venait de publier alors, Langues de France : osez l'Europe ! apporte une défense et illustration de la position du conseil de l’Europe et de l’esprit de la Charte des langues régionales ou minoritaire », très utile, car l’auteur y répond de la manière la plus claire et la plus concise, textes en main, aux accusations récurrentes dont la Charte fait l’objet en France : favoriser le communautarisme, le séparatisme et les nationalismes régionaux.

 


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 Monument à Arnaut Daniel. Salbertrand (Italie, Val de Suse)

Multilinguisme médiéval

 

L’ouvrage contient également quelques articles d’histoire médiévale, digne de lecture : ceux de Gérard Gouiran (« Bertran de Born et les Plantagenêts »), d’André Gabriel (« l’instrumentarium médiéval ») et de Jean Roux (« Périgeux et le Périgord médiéval, entre latin, oc et oïl »). Jean Roux insiste sur le fait qu’« en Périgord comme dans l’ensemble du domaine linguistique de la langue d’oc, c’est l’occitan qui a commencé à concurrencer le latin dans la rédaction des actes juridiques et administratifs, chartes, terriers, actes notariés, délibérations de conseils de villes… accédant ainsi au statut de langue écrite ‘officielle’ » (p. 57). Cette documentation permet ainsi de montrer, pour Périgueux, la proximité de l’occitan au XIVe et au XVe siècle avec celui qui est encore parlé et écrit aujourd’hui. Roux donne en particulier une démonstration, à partir d’un exemple frappant, de la perte du code graphique, par la confrontation de textes du début et de la fin du XVe siècle, époque à laquelle l’écrit occitan d’ailleurs se raréfie: le mot « senhor » (seigneur en français, orthographié ainsi dans les texte) y est désormais écrit « seignour », c’est-à-dire sur la base du code graphique du français. Enfin, une chose très intéressante est la description du Périgueux médiéval qu’il propose, aux antipodes de l’image d’une communauté refermée sur elle-même, et qui montre combien le multilinguisme et ce que l’on appelle aujourd’hui multiculturalisme, étaient alors une réalité sans doute plus forte que celle que nous connaissons : « La situation linguistique de l’époque en ce qui concerne la diversité dialectale de l’occitan et la compréhension entre les dialectes était bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui : on entend quotidiennement dans Périgueux par les marchants de Bergerac, de Sarlat et de beaucoup plus loin, les gascons qui forment la grande majorité es garnisons anglaises, les pèlerins de passage, toutes les formes dialectales de l’occitan. Celles aussi bien sûr de la langue d’oïl. On y entend bien d’autres langues : les bretons de Du Guesclin, les gallois servant dans les troupes françaises, les arbalétriers génois de Bertrand de L’Isle-Jourdain, les basques, les aragonais, les anglés d’Anglaterra. Un médecin de Séville demande et obtient des consuls le droit d’exercer son art à Périgueux. Le Périgueux médiéval résonne bien plus que celui d’aujourd’hui de toutes les langues d’Europe » (p. 64). Un monde, bref, aux antipodes de la fiction selon laquelle le français nous aurait sauvé de la clôture et de l'enfermement régional.

 Pour toutes ces raisons et déraisons, si vous passez par Périgueux ou Fumel, arrêtez-vous à la Maison de la Presse : il vous en coûtera 20 euros.

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1]  « Maintenant mon cœur, je vous dira/ quel bon cœur ont les crocodiles./ Combien de larmes ont coulé/ de leurs doux yeux de crocodile !/ Quel bonheur que celui va,/ Pour rencontrer le crocodile./ En ce monde horrible et si dur,/ Oh! s'il vous mange, quel bonheur!/ Quel bonheur d'être aussi certain,/ qu'au moins, ici, quelqu'un vous pleure. », Max Rouquette, Bestiari I, p. 36-37 écouter la version chantée de Laurent Cavalié

[2] Guy Mandon (sous la direction de), Périgord, Occitan et langues de France, Actes du colloque de Périgueux (29 et 30 juin 2001), Périgueux, Copédit, 2005.

[3] On y trouve deux articles insignifiants sur le catalan et le basque et un texte plus substantiel de Ghjacumu Thiers sur l’individuation du corse, avec une très claire définition de théorique de la question « on désigne par ce terme l’ensemble des processus symboliques et socio-politiques par lesquels les locuteurs d’une communauté donnée déclarent parlent une variété particulière, originale et linguistiquement distincte et autonome des autres systèmes connus. Au gré des intérêts de cette communauté, le statut social et politique de la vérité en question peut être modifié au cours de l’histoire, allant jusqu’à entraîner à terme une nouvelle définition linguistique. C’est ce qui s’est passé pour notre langue qui se trouvait, il n’y a pas si longtemps encore, définie comme un dialecte toscan ou italien » (p. 143). Notons bien qu’il existe bien de tels efforts d’individuation par des groupes de locuteurs (ou de promoteurs non locuteurs, donnée à prendre en compte) de certains de ce que nous considérons, sur des bases à la fois linguistiques et socio-linguistiques, comme des dialectes de l’occitan. Le problème théorique considérable posé par cette approche est de concevoir, finalement, que la linguistique se laisse déterminer par la représentation de la langue qui s’impose ou domine à un moment donné parmi les locuteurs. La linguistique deviendrait en quelque sorte le bureau d’enregistrement des représentations socio-linguistiques dominantes. Cela n’est bien sûr pas acceptable, même s’il l’on ne peut nier qu’il existe, pour le meilleur et pour le pire, un lien dialectique entre ces représentations et le savoir linguistique (pour s’en convaincre, il suffit de nous rappeler qu’en effet il y a eu une linguistique des « patois », tant que la représentation sociolinguistique des langues minorées en France comme patois a dominé).

[4] Soit par exemple : « Si vous allez à la Réunion, vous allez trouver un Institut national de formation qui, pour le 1er degré, permet de s’initier à toutes les langues canaques », p. 177. Les canaques de la Réunion peuvent se réjouir !

[5]

« Les Pays Bas, la Belgique, l’Espagne et le Portugal attribuent leur nationalité non seulement à l’enfant nés de leur nationaux, mais aussi, selon les modalités diverses, à l’enfant qui est né sur leur territoire d’un parent qui y est lui même né. Le Royaume-Uni et l’Irlande ont, pour leur part opté pour le jus soli : est citoyen britannique à sa naissance l’enfant né dans le Royaume Uni d’un citoyen britannique ou d’une personne qui y est établie. Le droit du sol et le droit du sang se complètent d’ailleurs : le double droit du sol fait des français jure soli qui donnent naissance à des français jure sanguini ». Michèle Mateno, « Pour tout savoir sur le code de nationalité français ».

 

[6] On voit que le seul mot occitan du texte compte deux fautes… il faut évidemment lire « calandretas ». Dans la communication de Darcos, il est aussi écrit les « calendrettes » (alors que la francisation devrait évidemment être calandrettes).

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16 mars 2009

Le Populaire du Centre : à la recherche de la langue perdue

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Le Populaire du Centre : à la recherche de la langue perdue

 

 La semaine dernière (lundi 9-dimanche 15 mars), je me suis imposé un petit exercice : lire intégralement Le Populaire du Centre, de la première à la dernière page, en y cherchant tout ce qui pourrait concerner de près et de loin la langue limousine (l’occitan limousin) en particulier et les langues en général, y compris le français. Pour ce qui est de la première, dans une semaine sans événement occitaniste marquant, je ne m’attendais pas à trouver grand chose, mais justement, en l’absence de toute chronique et toute rubrique consacrée à la langue et à la culture (à l’exception peut-être des interventions de Maurice Robert, mais justement sa page intéressante sur les métiers du bois, ce dimanche, ne comportait aucune dimension occitane), je cherchais surtout une présence en creux et par défaut. Pour les autres je voulais simplement voir un peu ce que j’allais pouvoir glaner sans trop d’idées préconçues… Cet exercice, je préfère le dire d’emblée, n’a nullement pour but de persifler le quotidien régional le plus lu de la Haute-Vienne… En dehors de ce que je cherchais, j’y ai trouvé en effet nombre d’informations culturelles, parfois d’un grand intérêt. Je voulais d’abord mesurer à quel point était intégré sinon dans les esprits, en tout cas dans les discours, le refoulement du bilinguisme, inhérent pourtant à la mémoire limousine, un refoulement inséparable, selon moi, de la manière dont toute autre langue que la langue nationale est, au mieux, considérée comme hors de propos dans un journal français, au pire perçue comme une menace.

 Le résultat de ma petite enquête n’est certes pas encourageant pour ceux qui en Limousin œuvrent pour une meilleure reconnaissance, ou du moins un moindre déni de la culture et de la langue locales, dans l’ouverture au vaste monde, au-delà des frontières hexagonales, estompées sur le terrain, mais incroyablement présentes et pressantes dans les esprits. Je n’en tire pour autant aucune conclusion définitive, et surtout pas celle qui consisterait à dire que le journal (ce journal comme tout autre) est un fidèle reflet de ce que pensent et disent leurs lecteurs. C’est même un postulat de départ pour moi : la conviction qu’il existe un écart considérable entre un médium, quel qu’il soit, et son lectorat, une inadéquation difficile à jauger, mais que l’on aperçoit très bien quand les lecteurs s’expriment directement, ce qui est désormais possible, depuis quelques années sur le Blognaute du groupe Le Populaire-La Montagne (voir la fin du présent billet). On s’aperçoit alors combien l’ensemble des opinions, des types de discours, des usages de la langue présents dans le journal est pauvre et limité par rapport à tout ce qui se dit dans la société civile (bien sûr cela n’est en rien une spécificité du Popu). À la fois, un journal aussi lu que le Popu, offre, sur bien des questions, en quelque sorte un standard de ce qui peut et ne peut pas se dire publiquement. Ce qui est dommage, à mon sens, mais peut-être fatal – Internet de ce point de vue a fait bouger les choses, mais à la marge – c’est que la majorité des citoyens acceptent cette police spontanée de la parole publique et gardent pour eux, ou pour les conversations entre amis, les discussions de bistrot, etc. leurs idées, leurs expériences, leurs manières de dire et leurs savoirs, alors qu’il semble – au naïf que je suis – qu’une démocratie culturelle effective devrait commencer par le refus du monopole, par quelques médias papiers et surtout audiovisuels, de la prise de parole publique légitime.

 

Sent Marçau et Sent Glaudon

 

 Voici un bien long préambule, pour présenter quelques maigres notes issues d’une lecture ultra sélective, volontairement affectée de la plus grande myopie (il y aurait bien sûr 1000 autres choses à tirer de cette matière textuelle tout fait considérable) et faire part de quelques bribes d’analyse sans prétendre à des conclusions définitives.

 Le lundi 9 mars je repère d’abord le compte rendu de l’assemblée générale de l’association « Lo saint Marsaut » à Saint-Laurent-de-Noblat. Aucune allusion n’est faite à l’occitanité du nom adopté, que l’on a voulu sans doute pourtant marquer par des guillemets et dont le sens est suffisamment évident pour que l’on ne traduise pas (je ne fais aucun commentaire sur la graphie)[1]. Le samedi 14, il est question de la fontaine rénovée du Clodou à la Bregère de Limoges. Un petit encart dit : « l’eau de la « font Sent[2] Gliaudou » ou fontaine du Glaudou, du Clodou ou encore de Saint-Glaudou, était connue pour soulager les douleurs et favoriser la digestion ». Là encore, que signalent les guillemets ? Quelle langue ? Dans l’article il est fait allusion à la statue de « saint Claude » qui devait orner la fontaine : « font Sent Gliaudou » voudrait donc dire « source Saint-Claude » ? Et en quelle langue ? Si cela n’est pas précisé, c’est que – donc – cela est encore censé évident. Mais rien n’est évident en l’occurrence, et surtout ces orthographes fantaisistes qui trahissent le manque absolu d’intérêt pour la question. On en vient à se demander si l’important n’est pas que l’allusion soit faite, sans que les mots qui fâchent – patois/occitan –, désormais quasi tabous pour des raisons opposées et complémentaires, soient prononcés. Quelques saints par-ci, par là… Des traces de toponymie… Est-ce tout ce qu’il nous reste comme reliques de langue ?

 

sentmar_au

Mémorial du "miracles des ardents" : Dieus gart la vila e sent Marsals la gent

l'une des rares inscriptions occitanes de Limoges


 

Sent-Matiá, Sent-Príech et Sent-Vartunian

 

 Le mot « occitan » est cependant apparu à deux reprises dans les colonnes du journal cette semaine.

 D’abord le mardi 10 dans un article sur la préparation à Saint-Mathieu de l’ « événement » prévu pour le mois de juillet prochain : « Richard Cœur de Lion en Occitanie », dont le clou sera une randonnée itinérante à cheval, costumée à cheval. Est signalée la présence de « trois troubadours » : français, anglais et occitan. « Tous retraceront la vie au sein d’un village de l’époque ». Ces mots ne sont guère faits pour rassurer l’historien, qui en matière de mascarades pseudo médiévales, en a vu d’autres… en tout cas les organisateurs se sont au moins rappelés que Richard, auquel Bertrand de Born avait donné le surnom (qui conviendrait à tant de politiques) de « òc et non » était en effet entouré de troubadours et de trouvères et se montrait lui-même capable de composer en occitan et en ancien français (la présence d’un « troubadour » anglais est d’ailleurs historiquement parlant plus discutable).

 Le lendemain mercredi, on trouve l’annonce d’un bal folk organisé par les parents d’élèves de Saint-Priest Ligoure et Janailhac, qui s’est déroulé samedi 14. Les enfants eux-mêmes ont été sollicités dans la préparation : « C’est par tradition orale que les enfants ont préparé un programme de bal chanté en s’accompagnant d’instrument rythmiques très divers ». Aucune précision sur la ou les langues(s) chantée(s), ni de quelle « tradition » il s'agit (je crains que le mot ne soit ici tout à fait délapcé). On n’ose même pas demander si les élèves de ces écoles ont un contact quelconque avec le Limousin … Le bal est assuré par le groupe Roule… et ferme derrière ; là, au moins, il nous est dit que celui-ci propose un répertoire de chants traditionnels « en français et en occitan à danser ». Ce qui n’est pas le cas dans l’article, pourtant très circonstancié, quelques pages avant, concernant le week-end de « musique trad. » à Saint-Victurnien consacré à une rencontre Limousin - Saintonge. Rien n’y est dit, évidemment, sur les différences linguistiques auxquelles renvoient les noms des deux régions… ni en quoi chanteront les groupes invités : Quintet de l’Art (Saintonge) et nos limousins Roule… et ferme derrière rappliqués dare-dare de Saint-Priest Ligoure. On trouve un peu plus d’informations (mais guère) sur le site le l’association organisatrice Et la moitié, entre autres le déroulement, que je ne peux manquer de signaler, d’un « stage de feuille de lierre » : « instrument singulier aux multiples possibilités, écoute de collectages et début de pratiques ». Le dimanche 15 un encart, sous le titre « fraternité musicale », avertit de la parution prochaine de l’album de Laurent Cavalié et des autres membres du groupe Du Bartas (le « bartas », c’est la haie en languedocien et en gascon, Du Bartas est sans doute une allusion au poète du XVIe siècle Du Bartàs, d’expression française et à l’occasion gasconne) : « Fraternitat », un mot donc en occitan, visible sur la photographie de la pochette. On trouve des extraits du CD en ligne (le Popu aurait quand même pu donner l'adresse du Myspace du groupe) : vraiment excellent, en particulier le poème de Max Roquette mis en musique : La cocodrilha (le crocodile).

DuBartas

 

Bibliothèque du vécu et salon de berces

 On peut aussi esquisser la liste de tous les purs silences, je veux dire là où l’on attend légitimement mais en vain, un mot, un signe, une allusion…

 Soit, samedi 14, une article sur l’association Vie-Lageyrat qui, selon les mots mêmes du journal, « forte de 158 adhérents, redonne vie à ce village de caractère qui a su préserver son authenticité » (on le voit les poncifs se portent bien). A ce titre, la dite association se propose, entre autres choses, de « créer une bibliothèque du vécu […] afin de rassembler la mémoire vivante par des souvenirs retrouvés, des histoires rapportées, des lieux, des cartes, qui rappellent la vie d’autrefois afin de transmettre cet héritage aux générations futures ». En quelle(s) langue(s) se dira cette mémoire des hommes et des lieux ? Pas de réponse…

 La veille, vendredi 13, on pouvait lire un long article d’une pleine page sur le paysagiste Gilles Clément, qui s’est construit une maison à Crozant, au creux et au cœur de la Creuse. Il s’agit surtout d’un compte rendu de son dernier ouvrage : Le Salon des Berces. Clément parle de sa maison construite, selon les mots de Jean-Guy Soumy, qui signe l’article, sur les « ruines d’une civilisation agraire ». J’aurais aimé trouver quelque précision à ce sujet… J’ai dû me contenter de la citation suivante : « Que faire en Creuse à la fin du XXe siècle tandis que les campagnes achèvent de se vider et que l’on attend, tel Buzzati face au désert des Tartares, un événement sérieux, une fumée à l’horizon, un signe ? » Au-delà de l’exode et dans l’exode interminable, ce désert est-il aussi inexorable ? Et n’y a-t-il rien à faire pour le peupler et le faire vivre ? En fait il reste, bien sûr des habitants, touaregs immobiles dans ce vert désert, dont Clément parle, dit le journaliste, sans « sentimentalisme, mais non sans sentiment » : notamment son voisin Roger et sa mère Fernande (j’espère que les noms ont été changés) à laquelle Gilles coupe les cheveux une fois l’an. Tous deux vivent (citation de Clément) «  d’une économie de l’extrême où chaque élément dans sa forme la plus minuscule – une miette de pain – porte une valeur, organise le quotidien ». Comment, avec quels mots, en quel idiome se dit cette économie des miettes ? Clément en dit-il quelque chose, en laisse-t-il quelques miettes ? L’article ne le dit pas.

 De la langue, il n’est pas non plus question dans le feuilleton, qui propose ce qu’il est convenu d’appeler un « roman régionaliste » de Jean-Marc Dété : Le Pain des retrouvailles. Je n’ai, je l’avoue simplement, sans animosité aucune, jamais rien lu de plus appliqué et insipide à la fois. On croirait un pastiche de composition française d’une école communale d’avant guerre. Et dire qu’il y est question du plateaux des Millevaches ! Extrait : « Dans le temps, c’est ce que nos parents faisaient au village, ils faisaient le pain au four banal, et il était bon ce pain-là, à mon goût bien meilleur que le pain blanc, que le pain parisien » (épisode 147). J’ai quand même voulu en lire plus, et voir le roman lui-même : les cinq exemplaires de la BFM de Limoges étaient en prêt... comme quoi (car les pervers de mon espèce qui lisent des livres, mêmes et surtout lorsqu’ils ne leurs plaisent pas, sont rares !), tout le monde ne pense pas comme moi, et c’est heureux.

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Viram e reviram dins la nuech

  S’il est une chose à laquelle je ne m’attendais pas, c’est bien de trouver du latin dans le Popu… D’abord le 12 mars, à propos de l’exposition d’art contemporain organisée par Olivier Michelon au musée de Rochechouart, consacrée à la nuit, au feu et au cercle. Elle s’intitule Nous tournons en rond dans la nuit, comme les phalènes autour des lampes. Il est opportunément précisé que ce très beau titre est emprunté à celui du film de Guy Debord : In girum imus nocte et consumimur igni, en latin dans le texte (1978). Œuvre magistrale d’ailleurs, provocatrice et discutable, toujours plus ou moins clandestine (bien que visible par tronçons sur You tube)[3]. « Nous tournons en rond dans la nuit et sommes dévorés par le feu ». L’article aurait pu, et dû préciser qu’il s’agit du plus beau et célèbre palindrome latin (un texte dont l’ordre des lettres reste le même qu’on le lise de gauche à droite ou de droite à gauche : « et consumimur igni » lu de gauche à droite, donne « in girum imus nocte »), la circularité étant d’abord ici celle du texte dans la matérialité des lettres qui le constituent.

 Le latin, parce qu’il appartient au patrimoine scolaire, est une langue noble et digne, juste un tantinet surannée et ridicule. C’est à ce titre sans doute, qu’à la différence du « patois », il a, moyennant traduction, sa place dans le journal : « Forsan et haec olim meminisse juvabit » : « Peut-être un jour ces souvenirs auront pour vous des charmes » (Virgile, Énéide I, 203). Ce sont les mots qui ouvrent un modeste article sur la visite des élèves latinistes du collège Bernard-Palissy de Saint-Léonard-de-Noblat au site gallo-romain de Chassenon (n° du mardi 10 mars).

 « Grandis talentum honorare lepum » : là pour le coup, on a affaire à un sacré latin de cuisine ! Et au sens propre…. Car tel est le nom du prix décerné par la Confrérie des francs goûteurs de lièvre à une restauratrice de Saint-Pardoux qui les a régalés du seigneur lepus. On y apprend que la confrérie gère « la plus grande base de données en langue française de recettes de lièvre sur son site Internet » (c’est vrai ! allez-y voir). Le lièvre, à Saint-Pardoux, comme dans toute l’Occitanie, si cela peut intéresser quelqu’un, se dit « la lebre » (voir la célèbre chanson à danser : « Ai vist lo lop, lo rainal, la lebre… », qui a inspiré le logo de l'IEO du limousin)…

 

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Oeuvre de Wyn Evans

Patočka, Dvořák, Sepúlveda, Benett et Bourdelas

 Limoges est jumelé avec Pilsen en Tchéquie. Un tout petit article, le 13, est consacré à l’ouvrage de Philippe Merlier sur le philosophe dissident Ian Patocka [Jan Patočka], mort après un interminable interrogatoire policier en 1977. Il est alors annoncé que le choeur des enfants de Pilsen, sera bientôt à Limoges et répétera avec son homolgue du conservatoire,  en travaillant sur un répertoire franco-tchèque, présenté de la façon suivante : « de Nougaro à Trenet en passant par Dvorak [Dvořák évidemment] et les chants traditionnels tchèques ». Très bien… enfin, disons qu’il y en aura pour tous les goûts  ! Au fait, les chants traditionnels, ici, si jamais il y en eût, et il y en eut, même s’ils n’ont pas eu leur Dvořák (c’est au moins à cela qu’on servi les nationalismes !), ils étaient en quelle langue ?

 Samedi, j’ai lu avec grand plaisir la pleine page dédiée à Lúis Sepúlveda, grand écrivain chilien emprisonné par Pinochet, exilé en Espagne, collaborateur de La Montagne (et donc par truchement du Popu). On y insiste justement sur son multiculturalisme : « Je suis un bâtard parfait, se plaît-il à dire,  un quart basque, un quart andalou, un quart italien, un quart Mapuche ». Mais une chose essentielle manque : le fait qu’il écrit ses livres en espagnol chilien et que donc tous les titres dont il est question dans cette page bien remplie sont des traductions. Cela, après tout, semble aller de soi : d’ailleurs, le lendemain, Sepúlveda signe une page de chronique, excellente, sur la Caraïbe colombienne sous le titre de la Malédiction de Somoza et il est bien spécifié : traduit de l’espagnol (Chili). Mais non, il n’y a pas d’évidence en ce domaine… On ne baigne ici que trop souvent dans la fausse évidence d’une langue ne pouvant être autre chose que le français. Comme s’il n’était pas question que l’on puisse entretenir le lecteur d’autre chose que de langue française et à la limite, de ses réminiscences scolaires latines.

 La seule exception apparente est l’anglais. Ne conserve-t-on pas, de plus en plus souvent en langue originale les titres des films, des pièces de théâtres, des romans mêmes ? Ainsi a-t-on pu voir à Oradour-sur-Glane, une mise en scène , sous leur titre analgis, des Talkings heads (Têtes parlantes) du dramaturge anglais Alan Benett par David Gauchard (article de L. Borderie, lundi 9 mars 2009)… On imagine difficilement la même chose pour l’espagnol (les titres de Sepúlveda  par exemple, comme je l'ai dit, sont tous en bon français), l’italien, l’allemand… sans même parler évidemment de l’occitan …

 J’ai regretté de ne pas avoir assisté au spectacle multimédia présenté à la BFM de Limoges par le groupe Wild Shores (voir remarque ci-dessus) sur le recueil de poésie La Calobra (éditions Eolia) de Laurent Bourdelas, écrivain limougeaud et d’abord écrivain tout court, d’autant plus que ce qu’en dit le lundi 9 le journal me laisse tout à fait sur ma faim : « voyage poétique, un peu étrange, qui ne se laisse pas facilement définir, mais emmène le spectateur vers un bel enchantement »… ah bon…. On peut heureusement écouter un long extrai et voir quelque chose de ce recueil solaire mis en son et en lumière, inspiré par deux voyages à Majorque, sur le site Virb. (pas signalé par le journal). « Ici les mots donnent soif et faim… » écrit notamment Bourdelas. Le majorcain est un dialecte catalan, un cousin donc du limousin… Bourdelas par exemple évoque les grottes de Majorque habitées par le « Drac », le même mot, le même être de l'eau et des ténèbres souterraines, auquel, en Aveyron, Joan Bodon a consacré ses inoubliables contes (Contes del Drac : contes du Drac à lire absolument)

lacalobra

 

Amaressa

 Certaines nouvelles et articles enfin m’ont suggéré quelques réflexions amères ici et là… Comment échapper à l’amertume, comment ? Quand bien même on passerait avec armes et bagages du « bon côté » ? Celui de la pensée positive, de l’adhésion et de l’acquiescement aux maîtres du monde ?

 Plusieurs articles reviennent en fin de semaine, sur le rejet par les militants limousins du PS de la liste présentée aux européennes, exprimant ainsi le rejet du parachutage de candidats qui n’ont aucun lien d’aucune sorte pour la région. Fronde ô combien louable et justifiée. Mais vous qui êtes sur place et nés dans la contrée, chers socialistes frondeurs, que faites-vous pour ce que la région limousine à de propre, de spécifique, pour ce que n’importe quel parachuté ne peut prétendre connaître en un tour de main et un claquement de doigts, et qui fait qu’ici est différent d’ailleurs ? Vous rappelez-vous encore que vous avez la charge et la responsabilité, oui, la responsabilité d’un patrimoine linguistique unique, inestimable et moribond ? Pensez-vous en être quitte en accordant quelques sous à deux ou trois associations, sans jamais vous engager ni de près ni de loin dans rien qui ressemble à une politique linguistique régionale d’envergure ? Que défendez-vous, en dehors de votre pré carré, de vos acquis, de votre notabilité locale, si vous n’êtes déjà plus depuis longtemps que des figurants de l'opérette politique orchestrée par la rue de Solferino ?

 Le jeudi 13 j’ai noté une page bien venue (p. 50) sur la récente intervention à Limoges du sociologue Gérard Mauger (Sociologie de la délinquance juvénile, La Découverte). Une citation surtout d’une poterie de Babylone, remontant à au moins 1000 ans avant Jésus-Christ (on trouve partout carrément moins 3000, car cette citation a beaucoup de succès sur la toile) m’a frappée : « Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne sont jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capable de maintenir notre culture ». Je me demande comment se disait et se pensait à Babylone ce qui a été traduit ici par « culture »… En tout cas, ce que l’on constate, en Limousin aujourd’hui, c’est que personne (ou presque) n’oserait plus prononcer cette phrase. L’incapacité à maintenir quoi que ce soit, la honte ou l’indifférence par rapport à ce qui s’est transmis, malgré la honte ou l’indifférence, et à travers la honte ou l’indifférence, est proprement transgénérationnelle.

 Dans un entrefilet du mercredi 11 sur le Tibet, il est rappelé que le Dalaï Lama ne revendique rien d’autre qu’une « autonomie culturelle » pour son pays sous la botte chinoise. Autonomie culturelle, ça se dit en occitan limousin, autonomia culturala… Mais nos montagnes ici sont plus basses, nos bonzes de noir vêtus, fort clairsemés et peu suivis. Et puis, des revendications culturelles, qui en a vraiment ici ? Ou du moins, qui parvient à les faire entendre ?

 Malgré tout, pour se convaincre qu’au-delà du journal, il existe au moins une sensibilité occitane, sinon occitaniste dans la région, il suffit de parcourir le Blognaute.fr, forum des lecteurs du Popu et de la Montagne. Pourtant la question de la langue ne fait pratiquement jamais partie des thèmes proposés par la rédaction. A l’exception d’une discussion sur « république et identités régionales », proposée par La Montagne l’été dernier, c’est à l’occasion du référendum pour l’Europe, de la fusion possible du Limousin et du Poitou ou de la langue française, pour reprendre quelques uns des titres de discussions soumises aux populations, que des voix se font entendre, qui disent ce trou béant et cet étrange silence, qui nous font chercher à la loupe dans les pages du journal les maigres traces d’une vie ensevelie et gravement compromise[4].

 

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1]  J’ai trouvé signalé sur le site de Christian Féron, un article paru dans le Nouvelliste : "Lous ponticauds s’en van veyré lo Saint-Marsaut" : article sur la traditionnelle fête annuelle de la Saint-Martial à Saint-Léonard de Noblat, avec les personnalités régionales et locales (n° 1321, page de Une).  

[2] On note évidemment les deux graphies « saint » et « sent », la première n’étant bien sûr nullement occitane (en graphie classique on plutôt « sant », mais sent est plus proche de la prononciation limousine, et me semble devoir être préféré). Mais nous ne sommes certes plus à cela près, dictada occitana o pas…

[3] Juste une citation qui devrait donner à tous envie de voir ce film : « Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente ».

[4] Voilà quelques échos glanés sur ce site :

Dans une discussion sur la langue française : « Mes grands parents, mes parents parlaient le patois régulièrement et moi qui suit monté en ville pour gagner ma vie comme beaucoup de creusois je ne parle pas le patois et mes enfants non plus, quel dommage une grande perte, un peu du patrimoine qui fout le camp, est-ce ma faute ? » et ce fragment d’intervention : « Les Bretons, les Basques, ... font tout pour maintenir leur langue. Nous Limousins et autres Occitans, que faisons nous ? J’ai bien l’impression que nous ne faisons pas trop d’efforts, pour maintenir une certaine culture ». Et enfin une belle intervention de Laurent Bourdelas qui se termine ainsi : « Et je n’oublie pas que la langue de mes ancêtres paternels est l’occitan, la langue si belle de Bernart de Ventadour et des poètes qui inventèrent l’amour courtois et la poésie lyrique, langue trop souvent oubliée dans ses propres terres...  ».

A propos du référendum sur l’Europe, en réponse à un lecteur qui ne veut pas de vote, afin d’empêcher que ne s’exprime, les Français « attachés à leurs patois régionaux » selon lui fatalement hostiles à l’Europe : « … Quand aux "patois régionaux" cités ci-dessus, je les assimilerai plutôt à des langues. En effet, le breton, l’occitan, le corse.... étaient des langues avant que l’on oblige, dans les années 30, les gamins à parler le Français et ceci à coups de règles. En Bretagne de plus en plus de jeunes apprennent le breton (ils le passent d’ailleurs au Bac...) et cela ne les empêchent pas d’être ouverts sur l’Europe, sur le monde...une magnifique chanson de Tri-Yann, la Découverte ou l’ignorance, en parle et reste toujours d’actualité.

Plus récemment sur la fusion avec le Poitou, je retiens deux interventions :

« Pourquoi ne pas redéfinir tout simplement l’occitanie. Je pense que tout le monde devrait y retrouver son identité culturel et économique ».

Et celle-ci, bien différente :

« Ce qui est drôle, c’est que personne ne veut de ce pauvre Limousin, la plus petite région de France. Comme dans les contes pour enfants, la pauvre orpheline suscitera bientôt la compassion, le soir à la chandelle près du cantou. Après tout, et si c’était un superbe cadeau ? Cette belle réserve d’indigènes irréductibles, à l’exemple du village d’Astérix, pourrait devenir une nouvelle opportunité touristique pour les vacanciers en quête d’authenticité et d’esprit de résistance. Avis aux créatifs du tourisme en Limousin. C’est un créneau porteur d’avenir dans le marasme actuel. Au fait, comment dit-on small is beautiful en occitan ? »

 

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