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Le Populaire du Centre : à la recherche de la langue perdue

 

 La semaine dernière (lundi 9-dimanche 15 mars), je me suis imposé un petit exercice : lire intégralement Le Populaire du Centre, de la première à la dernière page, en y cherchant tout ce qui pourrait concerner de près et de loin la langue limousine (l’occitan limousin) en particulier et les langues en général, y compris le français. Pour ce qui est de la première, dans une semaine sans événement occitaniste marquant, je ne m’attendais pas à trouver grand chose, mais justement, en l’absence de toute chronique et toute rubrique consacrée à la langue et à la culture (à l’exception peut-être des interventions de Maurice Robert, mais justement sa page intéressante sur les métiers du bois, ce dimanche, ne comportait aucune dimension occitane), je cherchais surtout une présence en creux et par défaut. Pour les autres je voulais simplement voir un peu ce que j’allais pouvoir glaner sans trop d’idées préconçues… Cet exercice, je préfère le dire d’emblée, n’a nullement pour but de persifler le quotidien régional le plus lu de la Haute-Vienne… En dehors de ce que je cherchais, j’y ai trouvé en effet nombre d’informations culturelles, parfois d’un grand intérêt. Je voulais d’abord mesurer à quel point était intégré sinon dans les esprits, en tout cas dans les discours, le refoulement du bilinguisme, inhérent pourtant à la mémoire limousine, un refoulement inséparable, selon moi, de la manière dont toute autre langue que la langue nationale est, au mieux, considérée comme hors de propos dans un journal français, au pire perçue comme une menace.

 Le résultat de ma petite enquête n’est certes pas encourageant pour ceux qui en Limousin œuvrent pour une meilleure reconnaissance, ou du moins un moindre déni de la culture et de la langue locales, dans l’ouverture au vaste monde, au-delà des frontières hexagonales, estompées sur le terrain, mais incroyablement présentes et pressantes dans les esprits. Je n’en tire pour autant aucune conclusion définitive, et surtout pas celle qui consisterait à dire que le journal (ce journal comme tout autre) est un fidèle reflet de ce que pensent et disent ses lecteurs. C’est même un postulat de départ pour moi : la conviction qu’il existe un écart considérable entre un médium, quel qu’il soit, et son lectorat, une inadéquation difficile à jauger, mais que l’on aperçoit très bien quand les lecteurs s’expriment directement, ce qui est désormais possible, depuis quelques années sur le Blognaute du groupe Le Populaire-La Montagne (voir la fin du présent billet). On s’aperçoit alors combien l’ensemble des opinions, des types de discours, des usages de la langue présents dans le journal est pauvre et limité par rapport à tout ce qui se dit dans la société civile (bien sûr cela n’est en rien une spécificité du Popu). À la fois, un journal aussi lu que le Popu, offre, sur bien des questions, en quelque sorte un standard de ce qui peut et ne peut pas se dire publiquement. Ce qui est dommage, à mon sens, mais peut-être fatal – Internet de ce point de vue a fait bouger les choses, mais à la marge – c’est que la majorité des citoyens acceptent cette police spontanée de la parole publique et gardent pour eux, ou pour les conversations entre amis, les discussions de bistrot, etc. leurs idées, leurs expériences, leurs manières de dire et leurs savoirs, alors qu’il semble – au naïf que je suis – qu’une démocratie culturelle effective devrait commencer par le refus du monopole, par quelques médias papiers et surtout audiovisuels, de la prise de parole publique légitime.

 

Sent Marçau et Sent Glaudon

 

 Voici un bien long préambule, pour présenter quelques maigres notes issues d’une lecture ultra sélective, volontairement affectée de la plus grande myopie (il y aurait bien sûr 1000 autres choses à tirer de cette matière textuelle tout fait considérable) et faire part de quelques bribes d’analyse sans prétendre à des conclusions définitives.

 Le lundi 9 mars je repère d’abord le compte rendu de l’assemblée générale de l’association « Lo saint Marsaut » à Saint-Laurent-de-Noblat. Aucune allusion n’est faite à l’occitanité du nom adopté, que l’on a voulu sans doute pourtant marquer par des guillemets et dont le sens est suffisamment évident pour que l’on ne traduise pas (je ne fais aucun commentaire sur la graphie)[1]. Le samedi 14, il est question de la fontaine rénovée du Clodou à la Bregère de Limoges. Un petit encart dit : « l’eau de la « font Sent[2] Gliaudou » ou fontaine du Glaudou, du Clodou ou encore de Saint-Glaudou, était connue pour soulager les douleurs et favoriser la digestion ». Là encore, que signalent les guillemets ? Quelle langue ? Dans l’article il est fait allusion à la statue de « saint Claude » qui devait orner la fontaine : « font Sent Gliaudou » voudrait donc dire « source Saint-Claude » ? Et en quelle langue ? Si cela n’est pas précisé, c’est que – donc – cela est encore censé évident. Mais rien n’est évident en l’occurrence, et surtout ces orthographes fantaisistes qui trahissent le manque absolu d’intérêt pour la question. On en vient à se demander si l’important n’est pas que l’allusion soit faite, sans que les mots qui fâchent – patois/occitan –, désormais quasi tabous pour des raisons opposées et complémentaires, soient prononcés. Quelques saints par-ci, par là… Des traces de toponymie… Est-ce tout ce qu’il nous reste comme reliques de langue ?

 

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Mémorial du "miracles des ardents" : Dieus gart la vila e sent Marsals la gent

l'une des rares inscriptions occitanes de Limoges


 

Sent-Matiá, Sent-Príech et Sent-Vartunian

 

 Le mot « occitan » est cependant apparu à deux reprises dans les colonnes du journal cette semaine.

 D’abord le mardi 10 dans un article sur la préparation à Saint-Mathieu de l’ « événement » prévu pour le mois de juillet prochain : « Richard Cœur de Lion en Occitanie », dont le clou sera une randonnée itinérante costumée à cheval. Est signalée la présence de « trois troubadours » : français, anglais et occitan. « Tous retraceront la vie au sein d’un village de l’époque ». Ces mots ne sont guère faits pour rassurer l’historien, qui en matière de mascarades pseudo médiévales, en a vu d’autres… en tout cas les organisateurs se sont au moins rappelés que Richard, auquel Bertrand de Born avait donné le surnom (qui conviendrait à tant de politiques) de « òc et non » était en effet entouré de troubadours et de trouvères et se montrait lui-même capable de composer en occitan et en ancien français (la présence d’un « troubadour » anglais est d’ailleurs historiquement parlant plus discutable).

 Le lendemain mercredi, on trouve l’annonce d’un bal folk organisé par les parents d’élèves de Saint-Priest Ligoure et Janailhac, qui s’est déroulé samedi 14. Les enfants eux-mêmes ont été sollicités dans la préparation : « C’est par tradition orale que les enfants ont préparé un programme de bal chanté en s’accompagnant d’instrument rythmiques très divers ». Aucune précision sur la ou les langues(s) chantée(s), ni de quelle « tradition » il s'agit (je crains que le mot ne soit ici tout à fait déplacé). On n’ose même pas demander si les élèves de ces écoles ont un contact quelconque avec le limousin … Le bal est assuré par le groupe Roule… et ferme derrière ; là, au moins, il nous est dit que celui-ci propose un répertoire de chants traditionnels « en français et en occitan à danser ». Ce qui n’est pas le cas dans l’article, pourtant très circonstancié, quelques pages avant, concernant le week-end de « musique trad. » à Saint-Victurnien consacré à une rencontre Limousin - Saintonge. Rien n’y est dit, évidemment, sur les différences linguistiques auxquelles renvoient les noms des deux régions… ni en quoi chanteront les groupes invités : Quintet de l’Art (Saintonge) et nos limousins Roule… et ferme derrière rappliqués dare-dare de Saint-Priest Ligoure. On trouve un peu plus d’informations (mais guère) sur le site le l’association organisatrice Et la moitié, entre autres le déroulement, que je ne peux manquer de signaler, d’un « stage de feuille de lierre » : « instrument singulier aux multiples possibilités, écoute de collectages et début de pratiques ». Le dimanche 15 un encart, sous le titre « fraternité musicale », avertit de la parution prochaine de l’album de Laurent Cavalié et des autres membres du groupe Du Bartas (le « bartas », c’est la haie en languedocien et en gascon, Du Bartas est sans doute une allusion au poète du XVIe siècle Du Bartàs, d’expression française et à l’occasion gasconne) : « Fraternitat », un mot donc en occitan, visible sur la photographie de la pochette. On trouve des extraits du CD en ligne (le Popu aurait quand même pu donner l'adresse du Myspace du groupe) : vraiment excellent, en particulier le poème de Max Roquette mis en musique : La cocodrilha (le crocodile).

 

 

DuBartas

 

Bibliothèque du vécu et salon de berces

 

 On peut aussi esquisser la liste de tous les purs silences, je veux dire là où l’on attend légitimement mais en vain, un mot, un signe, une allusion…

 Soit, samedi 14, une article sur l’association Vie-Lageyrat qui, selon les mots mêmes du journal, « forte de 158 adhérents, redonne vie à ce village de caractère qui a su préserver son authenticité » (on le voit les poncifs se portent bien). A ce titre, la dite association se propose, entre autres choses, de « créer une bibliothèque du vécu […] afin de rassembler la mémoire vivante par des souvenirs retrouvés, des histoires rapportées, des lieux, des cartes, qui rappellent la vie d’autrefois afin de transmettre cet héritage aux générations futures ». En quelle(s) langue(s) se dira cette mémoire des hommes et des lieux ? Pas de réponse…

 La veille, vendredi 13, on pouvait lire un long article d’une pleine page sur le paysagiste Gilles Clément, qui s’est construit une maison à Crozant, au creux et au cœur de la Creuse. Il s’agit surtout d’un compte rendu de son dernier ouvrage : Le Salon des Berces. Clément parle de sa maison construite, selon les mots de Jean-Guy Soumy, qui signe l’article, sur les « ruines d’une civilisation agraire ». J’aurais aimé trouver quelque précision à ce sujet… J’ai dû me contenter de la citation suivante : « Que faire en Creuse à la fin du XXe siècle tandis que les campagnes achèvent de se vider et que l’on attend, tel Buzzati face au désert des Tartares, un événement sérieux, une fumée à l’horizon, un signe ? » Au-delà de l’exode et dans l’exode interminable, ce désert est-il aussi inexorable ? Et n’y a-t-il rien à faire pour le peupler et le faire vivre ? En fait il reste, bien sûr des habitants, touaregs immobiles dans ce vert désert, dont Clément parle, dit le journaliste, sans « sentimentalisme, mais non sans sentiment » : notamment son voisin Roger et sa mère Fernande (j’espère que les noms ont été changés) à laquelle Gilles coupe les cheveux une fois l’an. Tous deux vivent (citation de Clément) «  d’une économie de l’extrême où chaque élément dans sa forme la plus minuscule – une miette de pain – porte une valeur, organise le quotidien ». Comment, avec quels mots, en quel idiome se dit cette économie des miettes ? Clément en dit-il quelque chose, en laisse-t-il quelques miettes ? L’article ne le dit pas.

 De la langue, il n’est pas non plus question dans le feuilleton, qui propose ce qu’il est convenu d’appeler un « roman régionaliste » de Jean-Marc Dété : Le Pain des retrouvailles. Je n’ai, je l’avoue simplement, sans animosité aucune, jamais rien lu de plus appliqué et insipide à la fois. On croirait un pastiche de composition française d’une école communale d’avant guerre. Et dire qu’il y est question du plateau des Millevaches ! Extrait : « Dans le temps, c’est ce que nos parents faisaient au village, ils faisaient le pain au four banal, et il était bon ce pain-là, à mon goût bien meilleur que le pain blanc, que le pain parisien » (épisode 147). J’ai quand même voulu en lire plus, et voir le roman lui-même : les cinq exemplaires de la BFM de Limoges étaient en prêt... comme quoi (car les pervers de mon espèce qui lisent des livres, mêmes et surtout lorsqu’ils ne leurs plaisent pas, sont rares !), tout le monde ne pense pas comme moi, et c’est heureux.

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Viram e reviram dins la nuech

 

  S’il est une chose à laquelle je ne m’attendais pas, c’est bien de trouver du latin dans le Popu… D’abord le 12 mars, à propos de l’exposition d’art contemporain organisée par Olivier Michelon au musée de Rochechouart, consacrée à la nuit, au feu et au cercle. Elle s’intitule Nous tournons en rond dans la nuit, comme les phalènes autour des lampes. Il est opportunément précisé que ce très beau titre est emprunté à celui du film de Guy Debord : In girum imus nocte et consumimur igni, en latin dans le texte (1978). Œuvre magistrale d’ailleurs, provocatrice et discutable, toujours plus ou moins clandestine (bien que visible par tronçons sur You tube)[3]. « Nous tournons en rond dans la nuit et sommes dévorés par le feu ». L’article aurait pu, et dû préciser qu’il s’agit du plus beau et célèbre palindrome latin (un texte dont l’ordre des lettres reste le même qu’on le lise de gauche à droite ou de droite à gauche : « et consumimur igni » lu de gauche à droite, donne « in girum imus nocte »), la circularité étant d’abord ici celle du texte dans la matérialité des lettres qui le constituent.

 Le latin, parce qu’il appartient au patrimoine scolaire, est une langue noble et digne, juste un tantinet surannée et ridicule. C’est à ce titre sans doute, qu’à la différence du « patois », il a, moyennant traduction, sa place dans le journal : « Forsan et haec olim meminisse juvabit » : « Peut-être un jour ces souvenirs auront pour vous des charmes » (Virgile, Énéide I, 203). Ce sont les mots qui ouvrent un modeste article sur la visite des élèves latinistes du collège Bernard-Palissy de Saint-Léonard-de-Noblat au site gallo-romain de Chassenon (n° du mardi 10 mars).

 « Grandis talentum honorare lepum » : là pour le coup, on a affaire à un sacré latin de cuisine ! Et au sens propre…. Car tel est le nom du prix décerné par la Confrérie des francs goûteurs de lièvre à une restauratrice de Saint-Pardoux qui les a régalés du seigneur lepus. On y apprend que la confrérie gère « la plus grande base de données en langue française de recettes de lièvre sur son site Internet » (c’est vrai ! allez-y voir). Le lièvre, à Saint-Pardoux, comme dans toute l’Occitanie, si cela peut intéresser quelqu’un, se dit « la lebre » (voir la célèbre chanson à danser : « Ai vist lo lop, lo rainal, la lebre… », qui a inspiré le logo de l'IEO du limousin)…

 

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Oeuvre de Wyn Evans

 

Patočka, Dvořák, Sepúlveda, Benett et Bourdelas

 

 Limoges est jumelé avec Pilsen en Tchéquie. Un tout petit article, le 13, est consacré à l’ouvrage de Philippe Merlier sur le philosophe dissident Ian Patocka [Jan Patočka], mort après un interminable interrogatoire policier en 1977. Il est alors annoncé que le choeur des enfants de Pilsen, sera bientôt à Limoges et répétera avec son homologue du conservatoire un répertoire franco-tchèque, présenté de la façon suivante : « de Nougaro à Trenet en passant par Dvorak [Dvořák évidemment] et les chants traditionnels tchèques ». Très bien… enfin, disons qu’il y en aura pour tous les goûts  ! Au fait, les chants traditionnels, ici, si jamais il y en eût, et il y en eut, même s’ils n’ont pas eu leur Dvořák (c’est au moins à cela qu’ont servi les nationalismes !), ils étaient en quelle langue ?

 Samedi, j’ai lu avec grand plaisir la pleine page dédiée à Lúis Sepúlveda, grand écrivain chilien emprisonné par Pinochet, exilé en Espagne, collaborateur de La Montagne (et donc par truchement du Popu). On y insiste justement sur son multiculturalisme : « Je suis un bâtard parfait, se plaît-il à dire,  un quart basque, un quart andalou, un quart italien, un quart Mapuche ». Mais une chose essentielle manque : le fait qu’il écrit ses livres en espagnol chilien et que donc tous les titres dont il est question dans cette page bien remplie sont des traductions. Cela, après tout, semble aller de soi : d’ailleurs, le lendemain, Sepúlveda signe une page de chronique, excellente, sur la Caraïbe colombienne sous le titre de la Malédiction de Somoza et il est bien spécifié : traduit de l’espagnol (Chili). Mais non, il n’y a pas d’évidence en ce domaine… On ne baigne ici que trop souvent dans la fausse évidence d’une langue ne pouvant être autre chose que le français. Comme s’il n’était pas question que l’on puisse entretenir le lecteur d’autre chose que de langue française et à la limite, de ses réminiscences scolaires latines.

 La seule exception apparente est l’anglais. Ne conserve-t-on pas, de plus en plus souvent en langue originale les titres des films, des pièces de théâtres, des romans mêmes ? Ainsi a-t-on pu voir à Oradour-sur-Glane, une mise en scène , sous leur titre anglais, des Talkings heads (Têtes parlantes) du dramaturge anglais Alan Benett par David Gauchard (article de L. Borderie, lundi 9 mars 2009)… On imagine difficilement la même chose pour l’espagnol (les titres de Sepúlveda  par exemple, comme je l'ai dit, sont tous en bon français), l’italien, l’allemand… sans même parler évidemment de l’occitan …

 J’ai regretté de ne pas avoir assisté au spectacle multimédia présenté à la BFM de Limoges par le groupe Wild Shores (voir remarque ci-dessus) sur le recueil de poésie La Calobra (éditions Eolia) de Laurent Bourdelas, écrivain limougeaud et d’abord écrivain tout court, d’autant plus que ce qu’en dit le lundi 9 le journal me laisse tout à fait sur ma faim : « voyage poétique, un peu étrange, qui ne se laisse pas facilement définir, mais emmène le spectateur vers un bel enchantement »… ah bon…. On peut heureusement écouter un long extrai et voir quelque chose de ce recueil solaire mis en son et en lumière, inspiré par deux voyages à Majorque, sur le site Virb. (pas signalé par le journal). « Ici les mots donnent soif et faim… » écrit notamment Bourdelas. Le majorcain est un dialecte catalan, un cousin donc du limousin… Bourdelas par exemple évoque les grottes de Majorque habitées par le « Drac », le même mot, le même être de l'eau et des ténèbres souterraines, auquel, en Aveyron, Joan Bodon a consacré ses inoubliables contes (Contes del Drac : contes du Drac à lire absolument)

lacalobra

 

Amaressa

 Certaines nouvelles et articles enfin m’ont suggéré quelques réflexions amères ici et là… Comment échapper à l’amertume, comment ? Quand bien même on passerait avec armes et bagages du « bon côté » ? Celui de la pensée positive, de l’adhésion et de l’acquiescement aux maîtres du monde ?

 Plusieurs articles reviennent en fin de semaine, sur le rejet par les militants limousins du PS de la liste présentée aux européennes, exprimant ainsi le rejet du parachutage de candidats qui n’ont aucun lien d’aucune sorte pour la région. Fronde ô combien louable et justifiée. Mais vous qui êtes sur place et nés dans la contrée, chers socialistes frondeurs, que faites-vous pour ce que la région limousine à de propre, de spécifique, pour ce que n’importe quel parachuté ne peut prétendre connaître en un tour de main et un claquement de doigts, et qui fait qu’ici est différent d’ailleurs ? Vous rappelez-vous encore que vous avez la charge et la responsabilité, oui, la responsabilité d’un patrimoine linguistique unique, inestimable et moribond ? Pensez-vous en être quitte en accordant quelques sous à deux ou trois associations, sans jamais vous engager ni de près ni de loin dans rien qui ressemble à une politique linguistique régionale d’envergure ? Que défendez-vous, en dehors de votre pré carré, de vos acquis, de votre notabilité locale, si vous n’êtes déjà plus depuis longtemps que des figurants de l'opérette politique orchestrée par la rue de Solferino ?

 Le jeudi 13 j’ai noté une page bien venue (p. 50) sur la récente intervention à Limoges du sociologue Gérard Mauger (Sociologie de la délinquance juvénile, La Découverte). Une citation surtout d’une poterie de Babylone, remontant à au moins 1000 ans avant Jésus-Christ (on trouve partout carrément moins 3000, car cette citation a beaucoup de succès sur la toile) m’a frappée : « Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne sont jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capable de maintenir notre culture ». Je me demande comment se disait et se pensait à Babylone ce qui a été traduit ici par « culture »… En tout cas, ce que l’on constate, en Limousin aujourd’hui, c’est que personne (ou presque) n’oserait plus prononcer cette phrase. L’incapacité à maintenir quoi que ce soit, la honte ou l’indifférence par rapport à ce qui s’est transmis, malgré la honte ou l’indifférence, et à travers la honte ou l’indifférence, est proprement transgénérationnelle.

 Dans un entrefilet du mercredi 11 sur le Tibet, il est rappelé que le Dalaï Lama ne revendique rien d’autre qu’une « autonomie culturelle » pour son pays sous la botte chinoise. Autonomie culturelle, ça se dit en occitan limousin, autonomia culturala… Mais nos montagnes ici sont plus basses, nos bonzes de noir vêtus, fort clairsemés et peu suivis. Et puis, des revendications culturelles, qui en a vraiment ici ? Ou du moins, qui parvient à les faire entendre ?

 Malgré tout, pour se convaincre qu’au-delà du journal, il existe au moins une sensibilité occitane, sinon occitaniste dans la région, il suffit de parcourir le Blognaute.fr, forum des lecteurs du Popu et de la Montagne. Pourtant la question de la langue ne fait pratiquement jamais partie des thèmes proposés par la rédaction. A l’exception d’une discussion sur « république et identités régionales », proposée par La Montagne l’été dernier, c’est à l’occasion du référendum pour l’Europe, de la fusion possible du Limousin et du Poitou ou de la langue française, pour reprendre quelques uns des titres de discussions soumises aux populations, que des voix se font entendre, qui disent ce trou béant et cet étrange silence, qui nous font chercher à la loupe dans les pages du journal les maigres traces d’une vie ensevelie et gravement compromise[4].

 

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1]  J’ai trouvé signalé sur le site de Christian Féron, un article paru dans le Nouvelliste : "Lous ponticauds s’en van veyré lo Saint-Marsaut" : article sur la traditionnelle fête annuelle de la Saint-Martial à Saint-Léonard de Noblat, avec les personnalités régionales et locales (n° 1321, page de Une).  

[2] On note évidemment les deux graphies « saint » et « sent », la première n’étant bien sûr nullement occitane (en graphie classique on plutôt « sant », mais sent est plus proche de la prononciation limousine, et me semble devoir être préféré). Mais nous ne sommes certes plus à cela près, dictada occitana o pas…

[3] Juste une citation qui devrait donner à tous envie de voir ce film : « Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente ».

 

[4] Voilà quelques échos glanés sur ce site :

Dans une discussion sur la langue française : « Mes grands parents, mes parents parlaient le patois régulièrement et moi qui suit monté en ville pour gagner ma vie comme beaucoup de creusois je ne parle pas le patois et mes enfants non plus, quel dommage une grande perte, un peu du patrimoine qui fout le camp, est-ce ma faute ? » et ce fragment d’intervention : « Les Bretons, les Basques, ... font tout pour maintenir leur langue. Nous Limousins et autres Occitans, que faisons nous ? J’ai bien l’impression que nous ne faisons pas trop d’efforts, pour maintenir une certaine culture ». Et enfin une belle intervention de Laurent Bourdelas qui se termine ainsi : « Et je n’oublie pas que la langue de mes ancêtres paternels est l’occitan, la langue si belle de Bernart de Ventadour et des poètes qui inventèrent l’amour courtois et la poésie lyrique, langue trop souvent oubliée dans ses propres terres...  ».

A propos du référendum sur l’Europe, en réponse à un lecteur qui ne veut pas de vote, afin d’empêcher que ne s’exprime, les Français « attachés à leurs patois régionaux » selon lui fatalement hostiles à l’Europe : « … Quand aux "patois régionaux" cités ci-dessus, je les assimilerai plutôt à des langues. En effet, le breton, l’occitan, le corse.... étaient des langues avant que l’on oblige, dans les années 30, les gamins à parler le Français et ceci à coups de règles. En Bretagne de plus en plus de jeunes apprennent le breton (ils le passent d’ailleurs au Bac...) et cela ne les empêchent pas d’être ouverts sur l’Europe, sur le monde...une magnifique chanson de Tri-Yann, la Découverte ou l’ignorance, en parle et reste toujours d’actualité.

Plus récemment sur la fusion avec le Poitou, je retiens deux interventions :

« Pourquoi ne pas redéfinir tout simplement l’occitanie. Je pense que tout le monde devrait y retrouver son identité culturel et économique ».

Et celle-ci, bien différente :

« Ce qui est drôle, c’est que personne ne veut de ce pauvre Limousin, la plus petite région de France. Comme dans les contes pour enfants, la pauvre orpheline suscitera bientôt la compassion, le soir à la chandelle près du cantou. Après tout, et si c’était un superbe cadeau ? Cette belle réserve d’indigènes irréductibles, à l’exemple du village d’Astérix, pourrait devenir une nouvelle opportunité touristique pour les vacanciers en quête d’authenticité et d’esprit de résistance. Avis aux créatifs du tourisme en Limousin. C’est un créneau porteur d’avenir dans le marasme actuel. Au fait, comment dit-on small is beautiful en occitan ? »