23 janvier 2009
« Qui va nommer les choses ? » Depardon : Donner la parole

Jeunes filles Yanomami photographie instantanée de Raymond Depardon
« Qui va nommer les
choses ? » Depardon : Donner
la parole
Je
suis allé voir, à la Fondation Cartier à Paris, dans le cadre de l’exposition Terre natale, ailleurs commence ici (21
nov. 2008-15 mars 2009, le film de Raymond Depardon Donner la parole (Balhar la
paraula), ou comme le dit la
traduction anglaise, que je préfère, Hear
them speak (Escotatz los parlar).
C’est
une œuvre belle et terrible sur ce que veut dire appartenir à travers sa langue
à un lieu, ou par le lieu à une langue, quand on a la mort aux trousses, et
dans une situation où la parole est le seul viatique, le seul secours et la
seule arme. Depardon donne à entendre
cette parole, en plaçant devant lui et devant nous les gens qu’il filme, à
l’occasion de ses voyages en Amérique du Sud, en Afrique et… en France, face à
face devant la caméra, là où ils vivent. Ils
parlent évidemment leurs langues natives, une évidence qui n'en est pas une dans
l’univers du documentaire et du reportage. Leur voix n’est pas recouverte par celle
d’un traducteur : un simple sous-titrage permet de suivre leurs paroles.
Tous disent leur attachement à ce qu’ils sont, à ce qu’ils parlent et au lieu
où ils vivent, alors que ce lieu, cette langue et tout ce qui les constituent sont
devenus, pour eux-mêmes, une malédiction. Ils font en effet tous partie de
groupes menacés à plus ou moins brève échéance d’extinction, de disparition, et
même, peut-on dire, sans que la parole ne soit trop forte, d’extermination. Ce
qu’ils voient et ce qu’ils vivent, c’est la mort de leur langue et de leur
culture, la dévastation des lieux, la misère, la maladie et les persécutions
mêmes pour certains d’entre eux. Beaucoup doivent affronter leur propre mort,
individuelle, comme la mort même de tout ce dont ils ont la conscience aiguë
d’être les dépositaires : langue, mémoire, savoirs faire, modes de vie...
Car ils savent qu’ils vont emporter avec eux leurs mondes dans la mort. Or, il
ne s’agit jamais, comme on voudrait si souvent nous le faire croire, de
sociétés qui disparaîtraient d’elles-mêmes, victimes de leur obsolescence,
mourant doucement de leur belle mort, mais bien de groupes humains dominés et
anéantis, victimes de conflits de tous ordres, économiques, politiques,
culturels, dans lesquels ils se trouvent, objectivement, à la place des
perdants, à la place de ceux qui n’ont rien à gagner, mais seulement à perdre, perdre ce
qu’ils ont, ce qu’ils sont et les mots pour le dire. C’est cette perte qu’ils
disent, mais aussi, pour beaucoup d’entre eux, le refus de la résignation, le
défi relevé, à travers la caméra, yeux dans les yeux, dans l’affirmation de ce
qu’il sont, en leur propre langue. Car, comme le dit Depardon, « Ils sont
en colère. Tout comme les paysans de La Vie Moderne. Derrière cette colère, il
y a du désespoir, du tragique. De la résistance aussi. Prenez les Yanomamis.
Mais en réalité cette sagesse cache un volcan. Ça fait longtemps qu’ils sont
politisés » (entretien pour le Monde2
n° 249, 22 nov. 2008)
Occitans et Bretons entre Afars et
Guaranis
Parmi
eux, entre eux, entre Afars et Guaranis, figurent un occitan du
Pont-de-Montvert et une bretonne de l’île de Sein. Ainsi pour la première fois,
au moins en France, un film fait entendre l’occitan et le breton en les hissant
à la hauteur des langues des peuples autochtones. Je dis bien, sans ironie, en
les hissant, en les élevant, car dans les représentations, dans les discours
audibles, ceux des médias et les discours officiels, ne sont précieuses et
dignes d’intérêt, voire objets de fascination et d’enthousiasme, que les
cultures et les langues des peuples premiers (ce n’est pas le lieu de discuter
ici la formule). On se souvient de l’engagement de Chirac pour la culture et la
langue Inuits… Pour les bouseux qui patoisent encore aux quatre coins de
France, un infini mépris… J’ai parlé de représentations et de discours, parce
que la réalité que nous donne à voir Depardon, est tout autre : le
massacre, sinon physique (encore que…), du moins social (car il s’agit bien de
la destruction de sociétés entières) et certainement culturel continue partout
de plus belle. Quant à la passion chiraquienne pour les peuples premiers, qui
nous vaut le musée du Quai Branly, elle n’est tout de même pas allée jusqu’à, favoriser
l’enseignement des langues indigènes de Guyane (voir à ce sujet
les dossiers récents de la Setmana sur l'arawak, sur l'arawak et le palikur, n°
694, du 25 au 31 déc. 2008 et n° 699, du 29 javier au 2 février 2009), pour prendre un exemple qui s’impose en visionnant
le film de Depardon. Quoi qu’il en soit, nous sommes infiniment redevables à
Depardon qui, au moins pour les happy few
fréquentant la Fondation Cartier (j’y reviendrai en conclusion), placent
nos langues et nos cultures à la même hauteur, ni plus ni moins, que celles des
Afars et des Yanomamis. Et ça marche ! J’en veux pour preuve le
dossier du Monde2 dithyrambique,
alors que jamais le grand journal du soir n’a montré la moindre sympathie ni le
moindre intérêt pour nos revendications linguistiques. Cela est-il le signe
d’un changement ? On est loin du compte, lorsqu’on lit par exemple, sur Artscape, Panorama de l’actualité culturelle à Paris,
que l’on entend dans ce film un « paysan occitan parlant le patois »…
Certes, le paysan en question, Raymond Privat, dit lui aussi
« patois » (patés), mais il
se trouve que « son » patois (on m’excusera de répéter les choses qui
doivent être répétées) n’est pas « le »
patois, partout le même et partout différent, toujours inaudible et
bredouillant, mais de l’occitan, sous une variante dialectale languedocienne.
Hear them speak / Écoutez les parler
Une partie importante des mots prononcés au cours
du film est reprise dans un petit livre en vente à la fondation[1]. Il
contient aussi quelques visages et quelques voix transcrites, absentes du film.
L’ouvrage propose une mise en page et en image à l’imitation d’un cahier de
voyage à petits carreaux avec des liserés rouges pour marquer les marges et
présente ainsi un petit côté propret et gentillet en complet décalage avec ce
qui s’y trouve consigné : propos et photographies. instantannées. Le travail de transcription
des langues originales , à l’encre rouge, semble soigné (il est en tout
cas à peu près convenable pour l’occitan). Il est accompagné d’une traduction
en français et d’une version anglaise. A sa lecture, pour qui a vu le film, la
musique des mots et les images reviennent en force… J’en donne ici quelques extraits, pour montrer
la portée de ce qui est dit et donner une idée du déroulement du film. J’essaie
aussi de restituer une partie au moins de la mosaïque des langues… Sur
celles-ci, on trouvera des indications plus ou moins approfondies sur la
version anglaise de Wikipedia.

Raúl Edén Ulloa, Kawésqar, phtographie instantannée de Raymond Depardon
Il
y d’abord, à l’écran, cette femme Kawésqar de Puerto Eden à Welligton Island au
Chili, Gabriela Paterito, qui évoque la vie indienne des nomades de la mer :
Kuo kar
kawésquar-s askét ak’ uás jeksólok jehánar k’ejeqánar awóqa k’enák hójok jemmá
ku kark jeák-s kuotóksor ka kuteké laálte káwes álæs čas k’éjes kius asáqe ka kuteké awélqe akiói kuteké fája
akiói –s alahák er atál hójok kuos.
Nos
ancêtres kawésqar campaient sur cette île et entraient en contact avec les
Blancs avec qui ils troquaient des peaux de loutre contre des vivres, des
vêtements et des allumettes.
Apáika
aqasekté jerfesektélær hójok wæs táu
terrék ka kuteké málte pána karlájer-s kuosá čkéja eikókče ka kuteké
kajésqa jeké jetesekué kčepčé ku jet’ás jeféjes jenák kuosá čečáu jet’áqas
jefé-aqás kuósos k’exás aqájeks.
On
chassait beaucoup de loups et on attrapait beaucoup d’oiseaux, ce qui nous
rendait heureux. On les rassemblait et les mangeait et quand on avait terminé,
on embarquait de nouveau sur nos canots.
Désormais il ne reste plus que dix Kawésqar. Elle est la dernière femme….
Kuos ja ak’uás
k’uát kerrá sekué kuos jehánar k’ejéqas ka kuteké æs jehánar-s kok pasó ak’uás kerrá kuos afsenák ka kuteké asenák
kiarnak ačé sekué kéjer ?
Que
se passera-t-il quand les Kawésqar mourront tous ? Et quand je
mourrai ? Qui va parler, qui va converser et qui va nommer les
choses ?

Chipaya photographie instantannée de Raymond Depardon
Beaucoup plus au nord, sur le haut plateau salé des Andes Boliviennes, à Salar
de Uyuni, Justine Condori de Mamni :
Tï Chipay
wathkiś qamuź, weth warhaź tik Tïźta tî wathanaka kalamina khissiź.
Je
vis dans ce village de Chipaya ; c’est mon village. Mais ce village est
devenu une pure calamité.
Anaź ćhul
trawaju źelhź wethnaka wathakh hasta.
Uywalla ichśku
hasta niźta sufrimintu quamśkaśuź werhnakh.
Il
n’y a pas de travail dans notre village.
En faisant paître nos troupeaux nous devons vivre et ne plus souffrir.
Le dénuement, la misère de ces indiens d’Amérique
du Sud saute aux yeux, mais leur conscience linguistique est intacte. S’ils ne
séparent pas la situation économique, la relégation économique et sociale et la
question linguistique et culturelle, c’est qu’en effet elles ne sont pas
séparables.
Anaź ti taqu
xaqsikinami źelhź. Wethnaka propio taquźtiki.
Cette langue n’existe nulle part ailleurs. Cette langue nous est propre.
Chpay wathkiś
tiźta werhnak kuthchi źelućha, ira.
Dans
le village de Chipaya, nous sommes habillés par la colère.
Les
Mapuche du Chili sont engagés dans un dur et difficile mouvement de lutte[2]. Depardon filme Sofia Caniulaf, dont le mari est emprisonné et qui
élève seule ses deux enfants en travaillant la terre. Durant l’entretien elle
est saisi par les pleurs sous le regard inquiet de ses enfants. Depardon ne
détourne pas la caméra, n’écourte pas, nous donne aussi à voir cela. Dans le
livre, on lit en outre cette très belle déclaration d’un homme (de sa
famille ?) Elio Caniulaf :
Feimu ta
yeniefiyñ petu ta inchiñ ñi kimun, kimun zugun ta tfa femechi feley. Feimu re
melituvnmu ta ye niegiñmu ta inchiñmu.
Pour l’instant la sagesse n’a pas disparu, ni le savoir, ni notre culture mapuche, ni notre langue (le mapudungún), ni nos coutumes. Tout est vivant, présent, et nous portons cela comme notre héritage.
En fait ce qui frappe au long de ces déclarations,
par lesquelles les gens qu’il rencontre s’approprie le dispositif
cinématographique comme porte voix, est la dimension politique d’affirmation de
soi. Soit encore les propos de Santa Pará, une Guarani[3] :
Aerã ãy pa
aera mi vy oatapa. Jurua guary oguera pa ore yvy rã. Aeguy dapio rã. Aegy dapoovei rootema riv
avá.
Aeguy juruá guery renta oruptiyma orembojerema juruá
guery ae rã po oreguery doroiko qua a porã vei ma ae rami vy koo juruá guery re
ojerovia orpytyvó avá orevype yvy mboae ju ojery avá.
Aujourd’hui
on manque de tout. Les Blancs ont pris la terre. Nous n’avons plus la forêt
pour être libres.
Les
villes sont en train de nous encercler. Elles sont déjà autour de nos villages.
Nous ne savons plus comment fuir. Nous essayons de faire confiance aux Blancs
pour qu’ils nous aident à trouver une autre terre avec une forêt, avec de
l’eau.
Un autre Guarani, William Werá Mirim, renchérit :
Vyma anhente nami oreguery roiko axy aé py roiko axy
vaipa. Vy ma orerekoi roiko axy a rami ve ore
reko aé guei ae rogueraa. Ore ay vu py ore ay vu nhande py ore ay vu.
É roguereko
mboraí roguereko rojerokya roguereko peixa nhanderu re rojevia á roguereko aé vae roguereko.
Yvy runxaí py
oreguaí vaé ri…
Aujourd’hui,
nous souffrons énormément, mais nous n’oublions pas qui nous sommes.
Nous
parlons toujours notre langue, le guarani.
Nous
conservons nos musiques, nos danses, nos chants et également notre religion.
Notre
petite terre.
Les Yanomami aussi, au cœur de la forêt
amazonienne, décimés par les maladies, abandonnés par les
« esprits »comme le dit l’un d’eux, menacés par les faiseurs de
route et les chercheurs d’or, sont habités et "habillés" par la colère [4] :
Awei, kaho
napë wamakini wamare hirii. Wamare yai taimi makii, wamare hirii
puo.
Vous
les Blancs, écoutez-nous. Vous ne nous connaissez vraiment pas, mais
écoutez-nous quand même.
Le chamane Lourival réclame de l’aide, en s’appuyant sur un art magique de
la parole et veut croire à une écoute possible.
“Kama pë në
rëamu,” ku no mai, himi wama kiki yai hiramai, wamare
payeriprai, ware payeriprarii tëhë kami ya nomakema makii hwei ipa wama
thë pë taprai huo.
Ne
dites pas : « Ils se soigneront seuls » Apportez-nous des
médicaments, aidez-nous. Moi, je suis presque mort, mais vous prendrez soin de
ceux qui resteront après moi.
Ya thë ã hiririni
kami yani ya thë ã utupi hiririni ya thë ã kohipimai,
kaho wamakiha ya thë ã kohipimai pihio yaro.
En
écoutant ces mots, en entendant l’écho de ces paroles, je les rends fortes à
mon tour et je veux qu’elles le soient aussi pour vous.
Oui, vous nous avez rencontrés, alors consolidez ces paroles en vous ! Proférez-les à votre tour avec force.

Raymond Privat photographié par Raymond Depardon
Un besoin
Contrairement
à ce que fait Depardon – et une fois encore, il a eu raison de procéder ainsi
–, je traiterai nos « indiens »
à part, parce que ce que je peux en dire est différent, parce qu’il sont bien
sûr aussi dans une situation à bien des égards (mais non certes tous)
complètement différente. Ils bénéficient, à leur modeste niveau, du bien être
économique de notre pays et évidemment, à condition de parler français, ils
sont, eux, des citoyens à part entière ayant formellement les mêmes droits. que les autres
Mais la condition est drastique, et c’est contre la citoyenneté monolingue
imposée, en l’absence de réels droits linguistiques, qu’ils ont conservé leurs
langues natives. Les gens que Depardon a sollicités, en Bretagne et en
Occitanie, ne sont pas des militants, pourtant c’est bien cette situation de
non droit qu’ils décrivent, en ce remémorant d’abord ce moment fondateur de
leur expérience de la diglossie douloureuse qu’est la répression scolaire.
Jean-Pierre Spinec, par exemple, de l’Île de Sein dont on lit ces mots dans le
livre :
Bet er skol er
gêr-mañ, a oa difennet ouzhomp prechañ brezhoneg, zoken e-pas ma vezemp er rekreasin
e veze lavaret deomp nompas prechañ brezhoneg hag alies e vezemp puniset
abalamour d’an dra-se.
J’ai
été à l’école ici ; il nous était interdit de parler breton. Pendant la
récréation on nous défendait de parler breton, et souvent on nous punissait
pour ça.
Raymond Privat, de Pont-de-Montvert, figure
fétiche des Profils Paysans et de la Vie Moderne, rappelle une expérience
similaire :
A parlar realament
francés, non ai pas après que quora anèri a l’escòla a cinc ans, la mèstra
qu’èra una persona de l’anciana nos aviá pas… puèi quora ne venguèt una autra
mèstra, un pauc de temps apuèi, quora nos entendiá parlar a la recreacion,
entre nosautres tanben parlavem patés e quela « domaisèla » nos
rapelava a l’òrdre.
Je
n’ai appris à parler réellement le français qu’à cinq ans, quand je suis allé à
l’école. La maîtresse, qui était une personne à l’ancienne ne nous avais pas…[5] Puis est arrivée une
nouvelle maîtresse qui, quand elle nous entendait parler à la récréation, nous
rappelait à l’ordre.
Privat ajoute un plaidoyer pour ce qu’il appelle bien « une langue » :
Es una lenga
que « bien sûr » aquò es un pauc nòstra vida, nòstras racinas.
Dins lo païs,
tota la nòstra region aicí parla coma aquò, aquò es pas la question ni de
politica, ni de drecha, ni de gaucha, aquò es « presque » un besonh.
Cette
langue, c’est bien sûr un peu notre vie, nos racines. Ici, dans notre pays,
dans toute notre région, on parle comme ça, ce n’est pas une question de
politique, ni de droite, ni de gauche, c’est presque un besoin.
Notons bien que ce « pas de politique »
renvoie à la partition traditionnelle entre gauche et droite qui, en matière de
langue, n’entre pas en compte, de fait ; si tel était le cas, nous le
saurions depuis longtemps. La toute rouge et rose
Haute-Vienne en donne parfaitement l’exemple. Au sens de la gauche et de la
droite, de fait, historiquement, dans le courant d’une vie d’agriculteur au
Pont-de-Montvert, la question linguistique n’est ni de droite, ni de gauche, et
donc, en ce sens, n’est pas « politique », au sens où sa politisation
n’est pas audible dans les débats. Cela ne signifie pas, évidemment, sans
vouloir faire dire à Raymond ce qu’il ne dit pas, que la mort de la langue
n’est pas une question politique.
Enfin,
il me faut citer la phrase de l’entretien, dont la proposition entre guillemets
est mise en avant partout, et à mon avis, mal interprétée, du fait de sa belle
ambiguïté :
« Aimi
pas lo monde que parlan francés », res[s]egariái pas de díser aquò mas enfin,
reconeissi qu’es vertat aquò.
Mais
de là à dire : « Je n’aime pas les gens qui parlent français »,
je ne risquerais pas de dire ça [je ne le rabacherais pas], mais enfin, je reconnais que c’est vrai.
Ainsi Raymond, atteindrait-il, finalement, mine de
rien, le comble de l’incorrection politique, en déclarant que tous comptes
faits, oui, voilà, il n’aime pas les gens qui parlent français ? En fait, lui
même, bien sûr parle français, et ce n’est pas de cette façon, à l’audition (et
non à la lecture, mais il s’agit bien d’une déclaration orale !), que je
comprends cette phrase. Il me semble que Raymond dit, simplement, que ce qu’il
reconnaît être vrai, c’est qu’il ne risquerait pas de dire [qu'il ne rabacherait pas, voir les commentaires ci-dessous] qu’il n’aime pas
les gens qui parlent français, ce qui évidemment prend un tout autre sens.
Mais, je n’y mettrai pas ma main à couper : il faudrait que l’autre
Raymond, celui qui filme, le lui demande…
Pas de
Cartier pour les pauvres !
Pour
finir, il faut bien dire quelque chose du cadre, du lieu où se filme est donné
à voir et de la fondation qui sans doute l’a financé. Le verra-t-on du reste
ailleurs ? Et si oui, où ? et quand ? Devant le très luxueux immeuble
de verre de la fondation Cartier du boulevard Raspail, j’éprouvai d’abord un
certain malaise, en voyant s’étaler devant moi la photo de Raymond Privat sur
quatre mètres de hauteur. Cette mise en gloire du paysan
dans son champ me paru vraiment disproportionnée, extravagante et tape à l’oeil.
J’ai tout de suite pensé que si l’on peut faire ainsi d’un paysan des
Cévennes une icône, c’est que le métier de paysan lui-même était vraiment terriblement
menacé. Ensuite, je n’ai bien sûr pas pu ne pas me dire que l’industrie du luxe
qui finance la fondation, se nourrit aussi, évidemment, des exactions des
chercheurs d’or, sinon en Amazonie, de toute façon ailleurs dans le monde, et
représente en tout cas, non seulement au niveau matériel, mais aussi
symbolique, les forces qui conduisent les sociétés dites traditionnelles à
l’anéantissement. Enfin, je me suis demandé ce que ce film, dans ces
conditions, pour ce public très choisi, voulait dire. Je suis certain que
beaucoup ont partagé la révolte de ceux qui leur parlaient, face à face, sur
l’écran. Cependant, le cadre de l’exposition, me semble-t-il, rendait une autre
réception possible, où le dernier souffle des peuples « premiers » – occitans
et bretons compris – ne servait qu’à créer un simple, un misérable frisson
esthétique dénué de toute portée morale et politique. Et là, tout à coup, j’ai
eu très froid.
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Raymond Depardon, Donner la parole,
Fondation Cartier, STEIDL, 2009
[2] Voir le rapport très complet de la Fédération Internationale des Droits de
l’Homme ; le site genevois de la Tribune des droits humains,
et l’article de D. Namuneura Serrano, « Priorité au combat
politique », paru dans le Courrier
International, Fiers d’être indiens, Hors Série, juin-juillet 2007.
[3] Sur les luttes des Guarani, voir le site de Survival.
[4] Sur les luttes des Yanomami, voir par exemple le site Terra Brasilis.
[5] Je change la traduction du livre, qui explicite ici le sous-entendu.
16 janvier 2009
La place de l'occitan dans la Revue du Tarn

Caricature de Xavier Bach par Aluserpit : Revue du Tarn, n° 212
(per la grafia, coma vesètz, i a encara de progrèsses de far !)
L’occitan dans la Revue
du Tarn
Le directeur de la Revue
du Tarn, Robert Fabre, dans son intervention devant la Fédération des
Sociétés Intellectuelles du Tarn, publié dans le n° 211 de la revue (p. 499),
fait référence à ma tentative de collaboration avec celle-ci et à mon billet
paru sur ce blog, sur la rubrique Domeni
occitan que j’estimais en effet « sinistrée ». Je voudrais
rectifier rapidement les propos de Robert Fabre et me permettre quelques
considérations sur la situation actuelle de cette rubrique.
Robert Fabre me présente comme un « universitaire
parisien », sans doute parce que je travaille dans une université parisienne, mais je tiens à
souligner que, natif d’Albi, j’ai longtemps enseigné à Toulouse et que je
réside en Limousin, ce qui n’est bien sûr pas étranger à mon engagement pour l'occitan et à mon vif intérêt pour les initiatives allibeoises en faveur de la langue. Je suis donc universitaire à Paris, mais non universitaire
parisien. Il précise que la revue m'avait même publié quelques pages dans le n°
196, en 2004, et ajoute qu’elles « étaient en français ». Les textes
publiés (mal, car il s’agissait de billets tout à fait distincts les uns des
autres, qui furent présentés dans la revue comme s’il s’agissait d’un même article) l’étaient en effet,
mais j’avais joint aussi deux autres billets l’un en occitan,
l’autre doté d'un titre occitan,
qui n’ont pas été pris, sans aucune explication. Il ajoute que les pages publiées
étaient « très polémiques, notamment pour une expo albigeoise très
contemporaine », ce « qui n’avait pas plu à tout le monde, y compris
dans le bureau de la F.S.I.T » (je précise pour le profane :
Fédération des Sociétés Intellectuelles du Tarn). Or ce texte d’abord n’était
pas « très polémique », absolument pas, comme chacun peut en juger :
je soulignais d’emblée au contraire la grande qualité de cette exposition de
Kendell Geers, installée aux Moulins de l’albigeois, tout en mettant en cause
les clichés et les faussetés sur Albi ville cathare et sur les Cathares
eux-mêmes que l’on pouvait trouver dans la documentation. Quoi qu’il en fût, j’étais
très heureux de pouvoir me faire l’écho dans une revue, où ce n’était certes
pas la coutume, du remarquable travail et de la constance de Jackie-Ruth Meyer et de l’association
Cimaise et Portique, qui mériterait une reconnaissance locale autrement
importante. Je vois que, bien heureusement, les choses changent et que, dans la
même livraison, un article étoffé est consacré à l’exposition Buren au même
endroit et sous les mêmes auspices. Mais l’essentiel n’est pas là : je
constate qu’il suffit qu’un article ne plaise pas « à tout le monde »
dans le bureau de la F.S.I.T., pour que l’on ne donne pas suite à une
collaboration à peine entamée, en avançant le motif que la rubrique Domeni occitan est suffisamment pourvue.
Il ne m’a pas été difficile de démontrer que celle-ci était pourtant
calamiteuse, exsangue, et même, à la fin, absente (voir sur ce blog, Domeni occitan : rubrique sinistrée de la Revue du Tarn).
Elle est
maintenant confiée à l’IEO du Tarn ; en fait à son directeur, Xavier Bach.
On y peut lire, dans les trois derniers numéros, deux articles sur le
collectage du patrimoine chanté dans le Tarn, excellents au demeurant (les deux
pages du n° 212 font un rapide historique des activités essentielles de
l'association Cordae-La Talvera), mais très courts, et une page et demie, bienvenue, mais
trop brève aussi à mon goût, sur l’entrée par la toute petite porte des langues
régionales dans la constitution française (n. 211).
J’estime
pour ma part que l’occitan – la langue et la culture – méritent mieux qu’un
feuillet par numéro. Il me semblerait opportun de réunir une équipe susceptible
de présenter à la fois des articles d’érudition approfondis, des textes
d’analyses sur la situation de la langue, des échos des activités culturelles tarnaises
dans la langue ou autour de langue et enfin des textes de création. Il serait
aussi possible de rapatrier alors dans cette rubrique élargie les compte rendus
d’ouvrage et les notes sur la langue (voir dans le n° 211, Jean Roques, « l’Occitan
dans son école »). Ou bien, mieux encore, on pourrait supprimer la
rubrique, qui enclave la question occitane, en fait un domaine spécifique et
réservé, ce qu’elle ne doit pas être, et renforcer la présence des
interventions en français sur l’histoire et la culture occitanes et de la
langue elle-même, au fil des cahiers.
J’entends
déjà que l’on nous répondra sans doute ce que l’on nous répond toujours :
que l’on en fait déjà « beaucoup »… c’est qu’en France (il n’y a certainement pas là
une spécificité tarnaise), le quasi rien en matière de
promotion des langues et des cultures non francophones, est toujours jugé comme déjà
beaucoup trop. Aussi les choses ne me semblent hélas que trop simples : ou
la Revue du Tarn se donne les moyens de
participer réellement à la vie de la langue, sans préjuger bien entendu de toutes
ses rubriques habituelles et de ses numéros thématiques[1], ou
elle se contente de contribuer par sa propre inertie à la chronique d’une mort
annoncée.
J. P. Cavaillé
[1] Je tiens à saluer au passage la
qualité des deux derniers numéros 211 et 212 , le premier contenant les actes du colloque sur
l’actualité de la pensée de Jaurès et le second étant consacré aux relations du Tarn avec
l’Afrique du Nord (dossier articulièrement étoffé).