Mescladis e còps de gula

blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique.

26 janvier 2008

La Novelli vague du théâtre en langue toscane

Chié! Io pe’ digiuni e pelle penitenze ’un ci son nata. Dice che le fanno bene all’anima... Sarà, ma le fanno tanto male a iccorpo! A mene, mi garba di mangia’ bene, di schiccherare, e di fa’ i mi’ commodo. Se poi si tratta di fa’ bardoria, poerini! Che l’hanno vista una pazza? Tale e quale. Allo svago io mi ci butto come a vent’anni... Alla barba dei padroni![1]

Le vernacolo

            Pour un français, et qui plus est « sorti » d’une région occitanophone, la situation linguistique de la Toscane est pour le moins étonnante. Et troublante. La région, on le sait, est le berceau historique et le centre d’irradiation de l’italien, qui fut d’abord une langue littéraire, ce dont évidemment les toscans ne sont pas peu fiers. Pourtant on y parle aussi, très largement, autre chose : le « vernacolo », littéralement le « vernaculaire » (du latin vernaculus, initialement l’esclave né dans la maison), langue difficilement avouée comme telle, à la fois proche de l’idiome national et bien différente sous divers aspects : prosodique, phonétique (l’aspiration du « c » dur intervocalique, etc.), syntaxique, lexical…  Le vernacolo, comme toute langue non fixée par l’écrit et non institutionnalisée, est très diversifié géographiquement (voir l’article en ligne de Silvia Calamai, « La Toscana dialettale »), à l’opposé de l’italien, langue unifiée à partir de la littérature du XIVe siècle (Dante, Pétrarque, Boccace) et qui longtemps ne fut que très peu parlée (sa généralisation géographique et sociale ne date en fait que de l’après-guerre). Le vernacolo toscan est aujourd’hui encore d’une grande vitalité (en ville comme à la campagne) et doit sa renommée dans l’Italie contemporaine à une série d’acteurs comiques, dont le plus célèbre (qui a du reste d’autres cordes à son arc) est sans aucun doute Roberto Begnini. Contigu à l’italien, et même en continuité avec lui à travers la variante toscane de l’italien régional, le « vernaculaire » affirme pourtant tranquillement sa différence, ou plutôt son identité propre, dans les espaces sociaux et culturels qui lui sont réservés. Car le vernacolo est unanimement considéré comme un langage « populaire » (terme certes peu satisfaisant), lié dans les représentations des locuteurs eux-mêmes aux classes sociales subalternes (paysans, ouvriers, artisans), alors même du reste que ceux qui le parlent peuvent tout aussi bien appartenir à des strates plus aisées[2]. C’est le langage informel de la proximité, de la famille, du quartier, du village, unanimement associé à l’idée d’une infériorité sociale et culturelle, mais doté d’une très grande valeur affective, d’une forte charge de familiarité et de sociabilité.

            Imaginons que l’Île-de-France ait conservé, en même temps que le français standard et ses variantes, les anciens dialectes d’oïl… Par contre, on ne peut comparer cette situation avec la manière dont la langue est parlée dans les « cités », parce que le vernacolo n’est pas réservé à certains lieux et à certaines tranches d’âge. Il est là comme depuis toujours, profondément ancré dans la mémoire collective, entièrement dépendant de la transmission familiale. Cela, bien sûr, ne l’empêche nullement de se transformer considérablement au cours du temps, comme le montrent bien ses formes écrites et les sources sonores.

varlungo02

Nostri sic rure loquuntur : Ainsi parlent les nôtres à la campagne...

illustration du Lamento di Cecco da Varlungo

Une diglossie insurmontable

            Ce qui frappe, est l’absence de conflit linguistique, l’évidence du partage selon les temps et les lieux, malgré d’évidents phénomènes de contamination. Cette pacifique complémentarité est bien sûr inséparable de la situation d’extrême diglossie entre vernacolo et lingua. Tel est en effet le vocabulaire courant : le vernaculaire n’est pas une langue, pas même un « dialetto » – dialecte –, selon le terme utilisé partout en Italie pour désigner la langue seconde[3]. Mais personne ne songerait à prendre la défense de l’Italien « contre » le vernacolo, ou comme on l’appelle parfois, de manière dépréciative, le toscanaccio ; même si beaucoup affirment que l’italien est en Toscane mal parlé par la faute du vernacolo, celui-ci ne me semble pas conçu comme une réelle menace pour la langue officielle. Personne non plus n’imaginerait prendre fait et cause pour le vernaculaire au détriment de la langue nationale ou pour revendiquer un statut d’égalité. Cela n’aurait tout simplement, dans ce contexte culturel particulier, aucun sens. Ce bilinguisme, qui n’est d’ailleurs pas perçu comme tel (puisque le vernacolo, comme on l’a dit, est considéré comme « moins » qu’un dialecte) passe en quelque sorte pour quelque chose de naturel, d’évident, comme une donnée indépassable. Du reste, il n’y a rien là d’original, puisque on observe la même chose dans la plupart des situations de diglossie.

            La représentation que les locuteurs ont de leur propre idiome limite extrêmement les usages culturels du vernacolo, très largement identifié à la seule oralité. Dans ce cadre drastiquement diglossique, il tend à être réservé à l’expression de tout ce à quoi répugne la langue noble : la trivialité sexuelle, le débordement blasphématoire (les toscans sont les maîtres incontestés de l’art de la bestemmia[4]), le rire gras… Et il n’est certes pas étonnant qu’il soit porté aujourd’hui nationalement et même internationalement par une vague d’acteurs comiques, parfois géniaux (Begnini et Carlo Monni, mais aussi Benvenuti, Pieraccioni, Panariello, Nuti, Ceccherini, Hendel…). Mais le phénomène est beaucoup plus ancien. Je me souviens d’une cassette audio, de celles que l’on trouve sur les marchés, intitulée Pernacchie in polvere qui contenait une série de sketchs en vernacolo, d’une extraordinaire virtuosité scatologique (Aurelio Aureli, dit Agnello). On peut aussi citer le journal satyrique mensuel,  Il Vernacoliere de Livourne, qui ne recule devant rien et mérite vraiment le détour.

Histoire du théâtre en toscan

            Il existe surtout, plus convenable, et souvent fortement embourgeoisée, une culture théâtrale, très ancienne, le plus souvent limitée à la comédie, dont on peut trouver l’histoire détaillée sur l’excellent site de Pan nostrale (Projet régional de promotion du théâtre en langue toscane), sous la plume d’Alessandro Bencistà. Ce qui veut dire, bien sûr, que le vernacolo, s’écrit, mais presque exclusivement pour saisir et susciter à la fois la parole vive, ce qui est également un trait commun des langues en forte situation de diglossie. Son écriture, comme d'ailleurs la plupart des « dialetti » de la péninsule, exploite le code d’écriture italien, à vrai dire assez efficace, parce qu’il présente une codification phonétique extrêmement simple, ce qui ne veut pas dire que l'écriture du vernaculaire est pour autant unifiée : les variantes graphiques sont nombreuses ainsi que les degrés d’effort pour atteindre à une plus ou moins grande fidélité sonore, au prix de plus ou moins grandes contorsions grammaticales[5]

            Il y aurait de nombreux noms à citer, pour résumer une histoire que d’aucuns font remonter à certains passages de la Clizia de Machiavel : Michelangelo Buonarroti "le Jeune" avec la Tacia (1611) et la Fiera (la Foire, 1618, entreprise théâtrale et linguistique tout à fait remarquable), Francesco Baldovini pour son Lamento di Cecco da Varlungo (1694), Giovan Battista Fagioli (Il vero amore non cura interesse, Le vrai amour ne se soucie pas de l’intérêt, 1725…), Stenterello, personnage créé au XVIIIe siècle, critique mordant et spirituel de la société florentine, qui survivra à son créateur Luigi del Bono, servi par une kyrielle de comédiens jusqu’à Giovanni Nannini… Il faut s’arrêter au moins sur deux auteurs : Giovan Battista Zannoni et Augusto Novelli. Le premier est un grand érudit et archéologue qui, au tout début du XIXe siècle, choisit d’écrire ses comédies en toscan. Sa déclaration d’intention vaut la peine d’être rapportée, car elle trahit la condescendance sociale (le premier intérêt des auteurs de comédie en vernaculaire est de faire rire du peuple un public qui ne s’identifie donc pas avec lui) mais conçoit aussi une réelle admiration pour l’énergie et même, peut-on dire, pour l’intelligence de la langue parlée par le menu peuple (« notre plus basse plèbe » selon sa propre expression) : « J’avais plus d’une fois observé qu’un rire d’une extrême vivacité s’élève lorsque, dans les réunions de gens cultivés, quelqu’un raconte les faits qui adviennent dans les maisons et les rues de nos quartiers populaires ; de sorte que je m’avisai que l’on aurait pu obtenir de meilleurs résultats encore en mettant cette même plèbe en action » ; « Il fallait utiliser cette manière de s’exprimer, laquelle, bien que souvent estropiée et rétive aux règles de grammaire, se montre toujours pleine d’esprit, de vives métaphores, d’idiotismes, de sentences, de belles façons de parler »[6] Il ne manqua pas à l’époque de sérieux académiciens (Zannoni était du reste lui-même académicien de la Crusca) pour reprocher à l’abbé d’avoir ainsi confié « une grande arme bien tranchante entre les mains des adversaires du parler florentin ». Si ce théâtre avait pu paraître à certains une menace pour l’hégémonie péninsulaire du toscan (en quelque sorte ridiculisé par les toscans eux-mêmes), d’un point de vue politique Zannoni restait irréprochable, car la morale de ses pièces est on ne peut plus conservatrice : soit, comme le dit l’un des personnages de l’une de ses pièces principales, la Crizia rincivilita : « ognuno gli ha a esse’ ccontento di sso’ stato, e […] immestier di’ssignore ’gna lasciallo fare a chi lo sa fare… » (« chacun doit être content de son état, et il faut laisser le métier de messieurs à qui le sait faire… »). Notons bien que ce conservatisme social, partagé par les classes subalternes elles-mêmes, a sans aucun doute contribué au maintien des langues en situation de domination (« vernaculaires », « dialectes » et « patois ») : parler la langue des maîtres, au moins au village ou dans son quartier, est couvert de ridicule et conçu comme une sorte de trahison (ce qui implique bien sûr une fierté aussi d’être ce que l’on est malgré et dans la situation de sujétion). Le théâtre occitan, comme on le sait, a abondamment exploité cette situation, et cela ne lui est certes pas propre.

Stenterello

Stenterello

            Augusto Novelli est, de l’avis de tous, le véritable fondateur de la nouvelle comédie florentine en vernaculaire, qui ne se contente pas de faire rire. Comme il l’écrivit dans la préface de sa pièce majeure, l’Acqua cheta (L’eau douce, représentée en 1908, qui évoque un proverbe : « l’acque chete rovinano - ou rompe - i ponti » ; « l’eau douce détruit les ponts »), non content d’être « très efficace dans les situations comiques », « le vernacolo s’adapte parfaitement aussi aux scènes tristes et dramatiques »[7]. Novelli fut très engagé dans le mouvement socialiste (ce qui lui valut de faire un séjour de 15 mois en prison) et il est assez évident qu’en utilisant le vernacolo pour traiter de sujets graves aussi bien que légers, il entendait restituer toute sa dignité humaine au peuple qui le parlait, en même temps qu’il le ramenait explicitement à « la langue populaire (il volgare) de Giovanni Boccaccio, de Salviati, de Baldovinetti, de Stefano Querci », c’est-à-dire à une pléiade d’auteurs anciens considérés comme des classiques. Les Florentins, aujourd’hui encore, sont très attachés aux comédies de Novelli, l’Acqua Cheta est encore donnée très fréquemment, elle le fut par exemple pour « capo d’anno »  (la Saint Sylvestre) en 2007 au cinéma Aurora de Scandicci.

acqua_cheta

            Novelli ne plut certes pas à tout le monde, à une époque où le nec plus ultra littéraire était représenté par l’italien châtié et même précieux de Gabrielle d’Annunzio. Le très réactionnaire Ferdinando Paolieri, par exemple, parla à son sujet de l’ « obscène blasphème d’une littérature vernaculaire », avant de devenir lui-même un auteur à succès grâce à ses comédies vernaculaires consacrées à la vie campagnarde. De nombreux auteurs ont emboîté le pas, parfois très appréciés du public : Giulio Bucciolini, Virgilio Faini, Bruno Carbocci, Nando Vitali, Ugo Romagnoli, Alessandro Roster…

Nouveau théâtre en langue toscane

            Ce théâtre, essentiellement comique, dans lequel, j'en suis certain, des perles mériteraientd’être redécouvertes, est âprement critiqué par la génération actuelle d’auteurs qui ont impulsé un profond renouveau du théâtre en langue toscane. C’est le cas dans les textes introductifs du livre récent dont la lecture m’a donné envie de jeter ces quelques lignes. L'ouvrage s’intitule, Novelli Vague. Nuova drammaturgia in lingua Toscana fra tradizione e discontinuità (Novelli vague. Nouvelle dramaturgie en langue toscane entre tradition et discontinuité) et contient un ensemble de six pièces excellentes, la plus ancienne d’Ugo Chiti, justement comparée dans l’introduction à Novelli pour son rôle de rénovateur, est de 1977 (la Soramoglie), mais toutes les autres datent du troisième millénaire (2001-2005). Dans sa longue introduction, sorte d’essai consacré à ce renouveau, Alberto Severi, lui-même l’un des auteurs du recueil, insiste beaucoup, et sans doute trop, sur la faiblesse de tous les auteurs d’œuvres en vernaculaire postérieurs à Novelli, par rapport au théâtre italien et aux productions dramatiques en d’autres « dialectes » de la péninsule (en particulier le napolitain) : « la ‘pointe’ et le ‘pittoresque’, devenus lieu commun autocomplaisant et réflexe conditionné prévisible, avaient été une punition infligée à soi-même, excluant toute perception profonde du tragique ou ne serait-ce que du problématique »[8]. Du reste, selon Severi, au moment où Ugo Chiti apparaît, dans les années 70, « le patrimoine théâtral vernaculaire comme fait artistique de quelque importance et consistance est mort et enterré »[9].

novellivague

            La pièce de Chiti publiée dans l’ouvrage est d’ailleurs une sorte de tombeau de la comédie vernaculaire, qui en montre les beautés linguistiques mais aussi l’immobilité structurelle (personnages et situations stéréotypiques) et, explicitement (trop explicitement ?) la pusillanimité dramatique (la crise n’est jamais accomplie, la tragédie toujours écartée dans le plus rassurant des retours à l’ordre). Il s’agit en effet, comme le dit dans sa préface Nico Garrone, directeur du festival Estate Radicondoli (l’une des manifestations majeures pour le théâtre dialectal) d’un « collage de morceaux choisis et montés pour célébrer les 85 ans d’une primadonna du théâtre vernaculaire, Cesarina Cecconi »[10]. Mais c’est aussi, comme le précise Severi, un « essai critique, avec tout ce qu’il faut de distanciation didascalique parabrechtienne »[11]. Les passages analytiques sont évidemment en italien littéraire, et pourtant l’enjeu est bien, par la déconstruction de la vieille comédie, d’ouvrir grand la porte à un renouveau, où le rire puisse se réconcilier avec le réel en affrontant toute la noirceur du monde.

Le comique

            Car le rire est en effet, dans ce nouveau théâtre, à la fois le lien avec la tradition et la principale voie de sortie du stéréotype. Le « comique gras et grossier » est « en soi artistiquement fécond, lorsqu’il est associé au visionnaire, à la fantaisie, au vitalisme, à l’anarchie, au sens du tragique », comme l’ont montré, justement dans les années 70, le « premier Begnini et Carlo Moni » (p. 13). Il est vrai que le film de Giuseppe Bertolucci, Berlinguer ti voglio bene (de 1977 lui aussi), issu d’ailleurs des expériences théâtrales du jeune Begnini alias Mario Cioni, est un pur chef d’œuvre qui n’a pas pris une ride (il a été réédité récemment en dvd, qu’on se le dise !). Je pourrais en parler avec délectation et même exaltation pendant des pages et des pages : la vulgarité, l’obscénité, la dérision les plus crues, les plus poussées, d’une immédiateté et authenticité linguistiques au-delà de tout soupçon (30 ans après, il suffit d’ouvrir les oreilles aux bons endroits pour entendre à peu près les mêmes choses), y sont l’expression exacte, à la fois vitaliste et tragique, d’une existence abandonnée, périphérique, errant entre la campagne et la ville, près des entrées d’autoroute, dans les faubourgs où les case del popolo trônent face aux églises[12].

berlinguer_ti_voglio_bene

photogramme de Berlinguer ti voglio bene

            Or, on retrouve ce comique grinçant dans la plupart des pièces du recueil. Il est sans nul doute l’un des traits marquant de ce nouveau théâtre d’auteur et, dans les pièces que j’ai pu voir au théâtre de Rifredi (dont un partie importante de la programmation est dédiée à ce répertoire), ces saillies sont très appréciées d’un public complice (cela, apparemment n’était pas du tout le cas lorsque Benigni, désormais confit dans l’idéologiquement correct – c’est-à-dire en Italie le catholiquement correct – , tournait dans les Case del popolo avec son personnage Mario Cioni). C’est dans l’Atletico Ghiacciaia d’Alessandro Benvenuti, titre évoquant le nom d’une équipe de foot amateur désastreuse, exaltée pour sa nullité même dans le souvenir du narrateur, que ce comique s’impose avec le plus de crudité. Ce texte foisonnant, direct et pourtant méditatif, d’une efficacité immédiate mais pris dans une dramaturgie assez complexe de théâtre dans le théâtre et de redoublement du jeu d’acteur sur lui-même, offre des morceaux de bravoure tout à fait digne de Cioni. Soit par exemple, glané au hasard : « a infilargli il capo nei cessi si farebbe un torto alla merda » (« lui plonger la tête dans les chiottes serait faire tort à la merde ») ou cette belle définition des scouts : « bambini vestiti da cretini comandati da un cretino vestito da bambini » (« des gosses habillés en crétin commandés par un crétin habillé en gosse »). Ces deux exemples montrent d’ailleurs que l’effort dans cette pièce pour rendre le vernaculaire par la graphie est minimal, sinon presque absent, comme s’il revenait au lecteur de se le mettre en bouche.

            Ce n’est pas le cas d’Apollo (2001) de Maria Cassi, Leonardo Brizzi et Marco Zanoni, pièce centrée sur l’événement des premiers pas de l’homme sur la lune, le 16 juillet 1969, vu depuis la petite lorgnette de la télévision de l’inévitable Casa del popolo : « A vede’ la luna in tivvù! Se ci avessi la sposa tra le mane di chi dico io, altro che la luna gli farei vedere! Va ’ia va ’ia... » (« Voir la lune à la télévision ! Si j’avais la femme de qui tu sais entre les mains, c’est pas la lune que je lui ferai voir! File file… »)[13].

            La même veine traverse le texte de Severi, I Marziani (les Martiens 2005) qui met aux prises, dans les années 50, Mara, une ménagère dévote, éplorée à l’annonce de la mort du pape Jean XXIII, et Alvaro, son mari communiste, à la parole et aux mœurs on ne peut moins chastes. Soit l’échange suivant : « Mara … te ’un tu lo dovevi fare, lo stesso, qui, in casa nostra. Se non per rispeto a me, per rispetto alla tu’ figliola. Alvaro – Ma dio, di dio! Vu’ l’avevi o ’un vu l’avevi detto, vu’ andavi a Tavarnelle colla Sita, dalla tu’ mamma?! Sapevo una sega io che qui’ giorno l’autisti della Sita, accident’a loro, l’avrebbero fatto lo sciopero pe’ i contratto. Senza preavviso. Porca mattina! All’Ataffe s’è più seri. Certe cose ’un le si fanno. Senza preavviso, gli è da anarco-sindicalisti, ché!! Mara – Comunque ti garantisco ’un fu un bello spettacolo, trovavvi in casa, come vi si trovò  »[14]. Scène apparemment légère, en fait de boulevard, mais à l’arrière-fond assez sombre, encadrée par des réminiscences des exactions des collaborateurs pendant la deuxième guerre mondiale et l’horrible crime dont parle la télévision, d’une jeune fille qui pourrait être celle du couple, enfuie après la fredaine du père. Comme le remarque le même Severi dans son propre texte, la famille, lieu naturel de la comédie vernaculaire, reste au centre de l’attention dans toutes ces pièces ou presque, mais elle a changé, elle est en crise profonde, irrémédiable, et à la fois survit à elle-même avec une opiniâtreté et une faconde vraiment étonnantes.

Lyrisme et nostalgie

            Le comique a donc, sans aucun doute, changé de forme ; il s’est fait amer, inquiet, plus obscène (et par là il s’est rapproché sans aucun doute des usages effectifs). Il s’est associé au tragique. Il côtoie même le lyrisme. Et c’est une autre conquête, considérable celle-là du vernacolo : la découverte qu’il peut aussi être une parole élevée et dense d’émotion, sans y ajouter nécessairement une inflexion satyrique ou auto-parodique. De longues plages de la pièce de Marco Zannoni, Grogré (Gros grain), très librement inspirée du célébrissime roman de Pallazeschi, le Sorelle Materassi, sont investies par un souffle onirique, un suspens poétique véritablement émouvant, alors que les échanges entre les deux personnages, deux vieilles filles couturières, prises par le travail au quotidien et le poids d’une vie inaccomplie, oscillent entre le comique et le drame. Soit les premièrs mots de la pièce : « Dio come si sente di già la primavera nell’aria! Morbida sui capelli, ne’ vestiti e financo sulla pelle! Va’ i’ mi’ tralcio di rosa fiorentina, la mi’ mimosa sensitiva, che appena la tocco la si ritrae tutta timorosa... i’ mi lilla, e i’ mi’ Palle... Chi sa indove sarà ora i’ mi’ Palle, con la su’ carretta pien di frutte e di carote »[15]. Même onirisme au début des Marziani, à peine teinté d’une fine ironie, dans l’évocation des apparitions d’ovni à Florence, comme ailleurs, dans les années 50 (ce sont aussi les premiers mots de la pièce)  : « Quell’autumno, passavano come bolidi. Sfrecciaan via, filavano pareano unti. Lesti come proiettili. Come rondoni. Come catarri. Ma all’improvviso, se gli girava, potevano anche fermassi, di punto in bianco, ni’ cielo, pe’ qualche menuto. Co’ una cert’aria di sfida, o di ceccotocami. Sempre a coppiòle, andavano: o guasi sempre. Angioli carabinieri. E ci avevano le forme d’acqua. A òvo. A capello di mandarino cinese... »[16]

            Ce lyrisme a une particularité : il est presque toujours voué à la nostalgie ; celle d’un temps qui n’est plus et dont on cherche à reconstituer l’épaisseur, par la langue, qui elle est restée, mais à laquelle on ajoute le cas échéant, comme dans la pièce de Zannoni, des archaïsmes. Il s’agit toujours d’un passé moderne : celui de l’opéra de Puccini (La Cameriera di Puccini, de Nicola Zavaglia) ; celui du cinématographe et des premières motocyclettes (Grogré) ; celui des ovni et de la guerre froide (I Marziani) ; celui de la mission Apollo sur la lune ; celui d’une équipe de foot dans les années 70 (L’Atletico Ghiacciaia) ; voire celui de la comédie toscane elle-même (La Soramoglie)… Severi l’a bien remarqué dans son introduction. A quelques exceptions près (dont Un matrimonio quasi felice, Un mariage presque heureux, de Nicola Zavagli, programmé cette année, mais dont le texte n’est pas contenu dans l’ouvrage), « la contemporanéité plus immédiate semble une proie impossible pour le théâtre en langue toscane. Et on ne peut pas ne pas le voir comme une limite »[17]. Et il remarque que « l’unique village toscan qui cherche encore aujourd’hui à survivre en parlant en théâtre, avec son langage dialectal, de sa propre mémoire et de l’actualité la plus proche, est le village de Montichiello, avec son « Autodramme », anonyme et collectif »[18]. Mais l’expérience de Montichiello, près de Pienza, en Val d’Orcia, est en effet unique à tous points de vue. Je n’ai pu assister à son autodrame, mis en scène l’été (hélas pas tous les ans), mais le musée du Teatro povero qu’on peut y visiter, en soi d’un intérêt majeur, donne très envie de faire le déplacement. En tout cas, ce théâtre d’auteurs est de fait étroitement lié à la mémoire, d’une part essentiellement la mémoire vive des générations successives (et le lien ici à la culture orale est très fort) d’autre part à la mémoire théâtrale, qui est elle essentiellement livresque, et qui me semble plomber parfois le propos : la Soremoglie présente une analyse valide, mais trop didactique ; I Marziani est une œuvre bourrée d’allusions cachées aux titres des pièces du répertoire toscan (mais heureusement, on peut ne pas les apercevoir sans rien perdre de la pièce). Comme si cette culture n’avait pas véritablement confiance en elle-même, doutait de ses capacités novatrices… Et pourtant la langue, elle, est bien vivante, et il semble qu’il n’y a qu’à écouter autour de soi pour puiser une matière intarrissable, comme l’ont fait Begnini et Monni… Par cette nostalgie complaisante, qui ne cesse d’évoquer non seulement la mémoire des temps passés, mais la tradition avec laquelle elle veut rompre, les auteurs donnent parfois l’impression d’anticiper la mort du vernacolo, dont ils redoutent l’absorption dans la globalisation. Et c’est dommage. Nous autres, dont la langue a perdu la plus grande part de sa présence sociale, sommes presque nécessairement acculés à emprunter au passé des références pour la faire vivre, alors qu’ici le champ reste grand ouvert.

Montichiello

Le Teatro Povero di Montichiello Photo de Umberto Bindi

Pourtant, Angelo Savelli de la compagnie Pupi e Fresedde, directeur du théâtre de Rifredi, et ses amis – les auteurs, souvent eux-mêmes acteurs que j’ai cités –, font un travail discret mais formidable. Le projet « Pan Nostrale », créé en 2004 et que la région a l’intelligence de financer, est en effet un modèle à suivre, parce qu’il se décline sous deux formes complémentaires, comme Savelli l’explique dans la postface du livre :

D’une part le recensement exhaustif des très nombreuses compagnies amateurs dialectales de la Toscane. Une partie de ces troupes se produit au théâtre de Rifredi dans une section appelée Le domeniche del dialetto (les dimanches du dialecte).

           D’autre part la promotion du théâtre d’auteur en langue toscane, dans le même théâtre, mais aussi un travail éditorial, dont ce beau livre est le produit, et la création d’un site extrêmement riche.

L’entreprise est une belle réussite : le public se presse au théâtre de Rifredi, manifestement ravi par sa programmation, qui réussit le pari d’associer des spectacles dit « populaires » à des textes et des mises en scènes plus exigeantes. J’ai discuté il y a peu avec Savelli, accueillant le public dans le hall du théâtre. Il m’a parlé de son rapport au vernaculaire, naturel et décomplexé, mais dégagé aussi de tout engagement autre que strictement culturel, de son travail en faveur du vernaculaire mais pour ce qu’il peut apporter de différent et de complémentaire à l’italien. Il m’a dit s’être souvenu avoir programmé avec beaucoup de plaisir, il y a bientôt trois décennies, le Teatre de la Carrièra, insistant sur le fait que la situation de l’Italie, exempte de centralisme politique et administratif, était bien différente de la France pour l’usage des langues secondes, regrettant qu’en Occitanie cet usage, à commencer par la fréquentation des spectacles en langues régionales, soit par la force des choses un « choix » pensé et revendicatif n’ayant d’aucune façon cette évidence culturelle qu’il peut avoir ici. Il y quelque chose hélas qui n’est que trop vrai dans ces propos, même s’ils témoignent me semble-t-il d’une certaine ingénuité… Car nous savons, nous autres, que l’extrême fragilité et précarité des langues secondes viennent du fait que, de leur dépréciation et dévalorisation comme langue de culture à leur disparition pure et simple, le pas est très vite franchi. Une seule génération parfois suffit.

Jean-Pierre Cavaillé

[1] Monologue de la « fattoressa » (fermière) de Gino Pagano, cité par Ugo Chiti dans sa pièce la Soramoglie (1977).  Comme il ne donnerait rien en français, j’essaie de le traduire en languedocien : « Pecaire ! Ièu soi pas brica nascuda per junar e far peniténcia. Dison qu’aquò fa del ben a l’arma... benlèu, ma fa tant mal al còs! A ièu m’agrada lo bon manjar, la bona botelha, e faire çò que m’agrada. Puèi se se tracha de faire tampona, pauròts ! l’avètz vista una fadòrla ? Aital e pas autrament. Al divertiment i córri coma a vint ans… A la barba dels padrons ».

[2] C’est par ce caractère de classe qu’il est souvent distingué du dialecte. Cf. la définition donnée par  Emilia Ceccherelli : « Il vernacolo è rispetto al dialetto ciò che questo è rispetto alla lingua... dialetto non è, come vernacolo, sinonimo di popolare, e, ad esempio il veneziano può essere parlato anche dai patrizi di Venezia » (« le vernaculaire est par rapport au dialecte ce que celui-ci est par rapport à la langue... le dialecte n’est pas, comme le vernaculaire, synonyme de populaire, et, par exemple, le vénitien peut être aussi parlé par les patriciens de Venise »), Giovan Battista Zannoni, Firenze, Bemporad e Figlio, 1915.  Alessandro Bencistà cite cette phrase et la fait sienne : « Per quanto riguarda la lingua fiorentina dunque, essendone il dialetto nella sua evoluzione divenuto lingua italiana, vernacolo resta quello parlato nei quartieri popolari e nel contado » (« En ce qui concerne donc la langue florentine, le dialecte étant devenu en évoluant la langue italienne, le vernaculaire reste ce qui est parlé dans les quartiers populaires et dans la campagne »). Je constate que la position des érudits n’a souvent pas évolué sur ce point depuis 1915, ce qui atteste de la persistance d’une même représentation de la langue, et il est pour le moins étonnant et décevant de la trouver sur un site dédié à la promotion de la culture théâtrale en langue toscane. D’autant plus qu’on trouve au même endroit l’article de Neri Binazzi qui permet de corriger cette fausse appréhension par des considérations d’histoire de la langue en montrant que le toscan est en fait un dialecte comme les autres de la péninsule. C’est le florentin du XIVe siècle de registre élevé qui est devenu langue littéraire commune, pendant que la langue parlée continuait à évoluer, comme ailleurs. En outre Binazzi rappelle opportunément que « il concetto di ‘dialetto’ è qualcosa di extralinguistico, e rimanda alla contestuale presenza nel territorio, accanto alla lingua di primo apprendimento (che, almeno fino al recente passato, in Italia era il dialetto), di un codice sovraordinato che costituisce la cosiddetta ‘lingua comune’ (nel nostro caso, l’italiano). I due codici tendono a differenziarsi funzionalmente e al tempo stesso in termini di prestigio; il dialetto come lingua dell’informalità (ma anche degli affetti), l’italiano come codice della formalità, e in generale come lingua che garantisce l’intercomprensibilità fuori dalla propria area di origine » (« le concept de dialecte est quelque chose d’extralinguistique, et renvoie à la présence contextuelle sur le territoire, à côté de la langue de premier apprentissage (qui, au moins jusqu’à un passé récent, en Italie, était le dialecte), d’un code imposé d’en haut qui constitue ce que l’on appelle ‘langue commune’ (dans notre cas, l’italien). Les deux codes tendent à se différencier fonctionnellement et en même temps en terme de prestige ; le dialecte comme langue de la non formalité (mais aussi des affects), l’italien comme code de la formalité, et en général comme langue qui garantit l’intercompréhension hors de sa propre ère d’origine »). Les termes utilisés par Binazzi, dotés de leurs définitions précises, ne valent cependant que pour l’Italie (la notion de dialecte telle qu’il l’utilise, en opposition à la langue commune, est propre à la péninsule). On se demande pourquoi la « dialectologie » italienne, discipline toute péninsulaire, se refuse à utiliser des concepts internationaux beaucoup plus clairs, comme celui de diglossie par exemple. Il est vrai que les linguistes français font pire, en maintenant la notion purement hexagonale et obsolète de patois. Sur la notion italienne de dialecte, voir l’article très éclairant de Amedeo Messina, traduit sur ce blog.

[3] Je comprends mal à ce sujet la remarque d’A. Savelli, qui de la constatation suivant laquelle « le dialecte toscan, aussi prononcé soit-il [« per quanto stretto »], maintient pourtant toujours de fortes similitudes avec la langue nationale, plus que ce n’est le cas pour d’autres dialectes », tire argument pour affirmer que la « dichotomie culte = langue / populaire = dialecte » est particulièrement réduite [« stretta »] ; comme le montreraient des auteurs d’extraction et de culture diverses comme Machiavel, Gigli, Novelli ou Chiti, Novelli vague, op. cit., p. 366. Et pourtant, il me semble que la dichotomie joue à plein dans les usages que font tous ces auteurs, en des temps aussi différents, du vernacolo. La vraie révolution initiée par Novelli, mais surtout par Ugo Chiti, et qui ne dit pas son nom, consiste à éprouver, à mettre à l’épreuve les potentialités littéraires du vernacolo, sans pour autant jamais interroger la diglossie comme telle. On se retrouve ainsi devant le très intéressant paradoxe d’un « vernacolo colto », d’un « vernaculaire cultivé », mais qui parce qu’il est vernaculaire ne renonce pas à être et demeurer « populaire », et y parvient, comme le montre suffisamment, me semble-t-il, le succès des pièces des auteurs rassemblés dans le volume.

[4] Les toscans sont des spécialistes du blasphème à rallonge : soit dans la pièce de Benvenuti contenu dans le livre dont je veux parler ici (Novelli vague) l’évocation d’un blasphème hyperbolique : « 68 complementi oggetto; 91 predicati verbali… e 216 aggettivi uno peggio dell’altro… l’ultimo fece saltare l’antenna del ripetitore » ( « 68 compléments d’objet ; 91 adverbes… et 216 adjectifs tous pires les uns que les autres… le dernier fit sauter l’antenne du relais émetteur », p. 160. J’ai remarqué à ce propos que deux des pièces contiennent le proverbe fameux et un peu obscur : « Che c’entra i’ culo colle quarant’ore ? » (« Quel rapport entre le cul et les Quarante heures ? ») Les Quarante heures étaient l’adoration ininterrompue du saint sacrement, cérémonie créée par la Contre-réforme pour concurrencer le carnaval…

[5] Un exemple dans la citation du début “iccorpo” (= il corpo, le corps), est en fait fusion de l’article et du substantif pour éviter que celui-ci ne commence par un redoublement de consonnes, ce qui en italien ne se fait jamais…

[6] « Avevo io più volte osservato che vivissimo riso suole destarsi nelle colte società, se alcuno vi narri i fatti che avvengono nelle case nelle strade dei nostri camaldoli : onde mi avvisai che meglio ciò si sarebbe potuto ottenere, ove questa stessa plebe si fosse posta in azione ». « Doveva adoperarsi tal modo di favellare, che sebbene spesso storpiato e ritroso alle regole della grammatica, pieno è però sempre di spirito, di metafore vivissime, d’idiotismi, di sentenze, di bei modi di dire ».

Posté par tavan à 10:40 - Italia - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 janvier 2008

Langues et territoires : la forteresse jacobine assiégée par les langues minoritaires

Langues et territoires. C’est le titre d’une livraison de la revue de géographie et de géopolitique Hérodote (n° 105, 2002), entièrement accessible en ligne, qui rassemble les textes d’un colloque qui s’est tenu en octobre 2001 à l’université Paris VII. Il contient une série d’articles très différents par le ton et les positions soutenues, consacrés à une pluralité d’espaces linguistiques qui presque tous concernent, directement ou non, le territoire national (corse, basque, créoles, rrom). On note aussi deux interventions consacrées à la présentation de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, que la France a refusé de ratifier. La quantité et, parfois, la qualité des informations qui s’y trouvent contenues ne sont pas négligeables, et la diversité des opinions en ferait un très intéressant reflet de l’état des débats dans les années écoulées sur les questions de langue régionale, si l’ensemble, tel qu’il est présenté et construit, n’était  une opération idéologique partisane, foncièrement hostile aux revendications linguistiques. Je me concentrerai ici sur cet aspect extrêmement déplaisant du volume. Mon approche sera donc partielle et, certainement, partiale, mais j’espère moins aveuglément partisane que ne le sont les analyses proposées par les responsables du numéro.

jacobins
Le club des Jacobins

La rengaine jacobine

Il pourrait sembler que soumettre à une lecture critique des textes publiés il y a maintenant cinq ans soit une perte de temps et d’énergie. Ce à quoi je répondrai :

– 1 que leur publication n’a, à ma connaissance, suscité aucune critique développée de la part de tous ceux qui sont pourtant si violemment mis en cause. Cela, à mon humble avis, trahit une faiblesse théorique foncière dans nos mouvements culturels. Ignorer l’adversaire est la pire des stratégies ; elle lui permet d’occuper seul l’espace public et de s’imposer d’autant plus facilement et durablement qu’aucune contestation ne se fait entendre. Il est vrai que la pluralité des opinions est présente dans la publication elle-même, et cela doit être mis au crédit du volume. La manière cependant dont les textes sont ordonnées (les trois premiers articles au moins du recueil convergent et se renforcent mutuellement pour constituer une espèce de forteresse jacobine) et surtout présentés par Béatrice Giblin (« Langues et territoires : une question géopolitique »), avec une hostilité ouverte à l’égard des défenseurs de la diversité linguistique,  laisse limpression fâcheuse que les voix dissidentes servent surtout de faire-valoir et à donner l’illusion d’un pseudo-débat, qui n’a absolument pas lieu. Dans son article introductif, Giblin évoque les « représentations contradictoires qui alimentent le débat, voire la polémique entre les citoyens » et adopte elle-même une pseudo neutralité, mais elle milite en fait ouvertement avec ceux qui affirment que « seule la langue française doit être autorisée sur le territoire national, car elle est à la fois le garant de l’unité nationale et la marque de la souveraineté étatique sur le territoire » (p. 4). De sorte que le débat est en fait tué dans l'oeuf par la position adoptée d’entrée de jeu, qui consiste à asséner des assertions partisanes en se réfugiant derrière de pseudo-autorités scientifiques. Le colloque a donné lieu, nous dit Giblin, à de très vifs échanges. On l’imagine aisément, mais il n’en transparaît pas grand chose car l’ensemble est proprement verrouillé par l’équipe ultra-partisane d’Hérodote. Il n’est jamais trop tard pour rouvrir le débat.

– 2 Ces positions, en cinq ans, n’ont pas varié : elles sont même plus fortes, plus dominantes que jamais, comme en témoigne l’article plus récent de Barbara Loyer dans la même revue, issu d’une journée tenue en 2006 (Hérodote, n° 126, 2007. On peut se reporter au texte en ligne, et à la critique que j’en ai faite). La convergence, que Loyer souligne non sans satisfaction dans son article, entre la position qu’elle défend et les déclarations de l’actuel président de la République lorsqu’il était candidat, devrait suffire à montrer combien il est important d’essayer de faire entendre notre désaccord et de l’argumenter. Je dis bien « essayer », parce que l’espace de discussion, en France, est sur ces questions tout aussi verrouillé que ne l’est ce numéro d’Hérodote : les possibilités de publier dans la presse comme dans les revues nationales ou régionales des critiques de la position dominante étant extrêmement réduites.

La thèse du complot

Giblin et Loyer ont une thèse, simpliste et caricaturale, qui n’est rien d’autre que la vieille thèse paranoïaque du complot, appliquée aux revendications linguistiques et culturelles : derrière le combat pour la langue, et le simple fait de s’engager pour la reconnaissance et la sauvegarde des langues régionales, il existe toujours des enjeux de territoires ; les revendications linguistiques servent à la fois de masque et de justification pour les luttes nationalistes. Ou, en d’autre termes : les revendications et même les pratiques linguistiques (pédagogiques, éditoriales, etc.) constituent la face avouable du séparatisme et du nationalisme. Si nos géopolitologues sont ainsi obsédés par le complot nationaliste, c’est en fait qu’ils défendent une position, au sens militaire du terme, archi-nationaliste.

On chercherait en vain, de ce côté-là, la moindre esquisse d’autocritique : le nationalisme français coule de source. Il est la religion naturelle de tous les bons français. De sorte que les organisateurs du colloque et responsables du numéro projettent leur propre obsession idéologique sur les défenseurs des langues minoritaires. Leur manque de discernement et de finesse d’analyse est proprement confondant. Car le statut pseudo-scientifique de leurs discours, cautionné par leurs fonctions universitaires et le prestige de la revue, cache en fait une position ultra-idéologique. De ce point de vue, il y a tromperie absolue sur la marchandise, car on ne trouve pas ici le commencement d’un début de réflexion objectivante et distanciée. Nous sommes confrontés au militantisme cocardier le plus brutal, qui se prêche donc en chaire à l’université.

Universitaire moi-même, je prends toujours soin de dire que j’interviens dans ces débats non pas ex-professo, mais comme locuteur d’une langue minorée et comme membre des associations culturelles auxquelles j’appartiens : IEO et Calandreta (mes propos n’engageant cependant que moi). C’est pourquoi je me sens particulièrement à l’aise pour dénoncer ce qui m’apparaît comme une pure et simple imposture intellectuelle. Non que je croie possible, dans les sciences humaines et sociales, la production d’un discours délié de toute forme d’implication idéologique, mais il existe dans nos disciplines des procédures de falsification et de pondération sinon de véritables méthodes qui permettent au chercheur de maintenir à distance ses propres engagements. Ici l’engagement idéologique est au premier plan, agressif et tonitruant.

Je prendrai, en hors d’œuvre, un seul petit exemple de la fausse neutralité de l’article de présentation : l’auteure place en effet dans un rapport d’exacte symétrie les « articles opposés d’Henri Giordan et d’Yvonne Bollmann ». Giordan est un spécialiste de littérature et un linguiste impliqué en effet dans les revendications pour les droits des langues et des cultures minoritaires (il est, ou du moins a été, vice président Groupement pour les Droits des Minorités[1]), auteur d’un fameux rapport en 1982 – Démocratie culturelle et droit à la différence –, commandité par François Mitterrand, mais resté lettre morte. Sa parole est donc celle d’un acteur engagé. Il revient dans son intervention (« Le pouvoir et la pluralité culturelle ») sur les avatars des revendications linguistiques de ces vingt dernières années pour constater le blocage institutionnel et idéologique spécifiquement français. Giordan présente à mon avis une analyse fort juste du refus constitutionnel de ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires : « Le Conseil ne conçoit pas que les citoyens français puissent avoir le droit de pratiquer une langue autre que le français ‘non seulement dans la vie privée mais également dans la vie publique’. Ce raisonnement tend à laisser penser que le Conseil définit la nation non pas par le partage de valeurs politiques, mais bien par le partage d’une réalité linguistique, l’usage collectif du français. C’est ainsi que l’on ‘ethnicise’ la conception de la nation »[2]. Il envisage en outre les actions raisonnables permettant de surmonter ces obstacles, par des mesures compatibles avec la Constitution française et l’élaboration d’un nouvel équilibre entre le pouvoir et la pluralité linguistique et culturelle. Ses lecteurs peuvent sans doute être en désaccord avec lui, mais le propos est raisonnable et pondéré, ouvert à la discussion. Par contre, les idées défendues par Yvonne Bollmann (« Les langues régionales et minoritaires en Europe, Volksgruppen : le grand retour ») sont tout simplement délirantes. Bolmann considère les revendications linguistiques comme le vecteur d’un grand retour des « groupes ethniques », des « Volksgruppen », et à travers celle-ci de la grande et terrible Allemagne. Son idée fixe, qui devrait suffire à la discréditer absolument dans l’arène universitaire, est celle d’un complot de l’Allemagne, prête à faire main basse sur une Europe émiettée en régions. Elle n’hésite pas en effet à présenter la Charte des langues régionales ou minoritaires[3], « comme l’alibi culturel pour une véritable contre-révolution, qui fait de citoyens libres et égaux les éléments indifférenciés de groupes ethniques » (p. 195). Ainsi vaticine-t-elle sur un avenir apocalyptique où « tout occupée à gérer les conflits internes qui naîtraient de cette situation nouvelle, la France laisserait le champ libre à l’Allemagne, que son homogénéité ethnique protège d’un tel danger » (p. 199). Comment accorder le moindre crédit à ces absurdités indécentes ? Comment peut-on d’ailleurs se poser en zélatrice des principes républicains et utiliser la notion même « d’homogénéité ethnique » ? Que l’idée délirante, paranoïaque et haineuse, selon laquelle la charte européenne des langues minoritaires serait un moyen détourné excogité par l’Allemagne pour réaliser, une fois encore dans l’histoire, son rêve de Reich (« l’ethnisme est l’un des outils qui peuvent permettre de faire du troisième essai le bon ») trouve naturellement sa place dans un débat entre universitaires, est en soi, à mes yeux, une chose assez effrayante.


Zizi___Cover_025

Un exemplaire de la revue pour enfants (1917) Zizi dit le Tueur de Boches

Du reste, Giblin, qui ouvre le numéro, défend des positions voisines, la germanophobie en moins. La question qu’elle pose à propos des langues régionales est proprement inquisitoire, sinon inquisitoriale : « Quel est le territoire sur lequel certains partisans de leur renaissance souhaiteraient les remettre en usage et pourquoi ? ». La réponse est contenue dans la question : elle est en fait accusatoire et peut se formuler ainsi : vouloir parler et enseigner d’autres langues que le français sur certaines portions du territoire national est une démarche en elle-même subversive au service de visées crypto-nationalistes. Comme telle, il s’agit d’une menace pour l’unité et l’intégrité de la nation. Dans cette conception des choses, les « enjeux culturels » n’ont en eux-mêmes aucun intérêt et ne sauraient être pris en compte et reconnus comme tels  (sur ce plan du reste, les compétences de nos géographes géopoliticiens sont proches de zéro) ; ils trouvent leur sens, leur intérêt et leur fonction, exclusivement, dans les « enjeux géopolitiques », comme paravents des crypto-nationalismes.

L’obsession du complot va jusqu’à la dénonciation de l’apprentissage tardif, ou simplement scolaire des langues minoritaires. Seuls les locuteurs natifs échappent à l’accusation de participer à une entreprise concertée de déstabilisation linguistique – et donc politique –, à condition, cela va de soi, de résister à toute acculturation écrite et de décliner tout engagement culturel. En effet, apprendre et plus encore enseigner une langue minorisée, c’est se rendre coupable de la mettre « en concurrence » avec la langue nationale. « Pour nombre de locuteurs des langues régionales, en particulier ceux qui ont parlé l’une d’entre elles dans leur enfance, il n’y a pas concurrence entre la langue régionale et la langue nationale » (p. 5). Il en va tout autrement pour ceux qui les apprennent et les enseignent : « la langue devient un enjeu de pouvoir quand il existe dans la région un mouvement nationaliste ». Ceux-là cherchent à « imposer leur langue » pour « reconquérir leur territoire ».

Ainsi donc derrière toute revendication linguistique et culturelle, et même toute forme d’implication dans les associations culturelles se cache le spectre du « nationalisme régional ». Il serait absurde de nier l’existence des nationalismes, qui prennent les langues comme étendards. Remarquons seulement que dans le cadre d’une réflexion de géographes et de géopolitologues, il n’y a aucune raison de stigmatiser ces nationalismes-là par opposition au nationalisme français. Mais il est tout aussi absurde de ramener au crypto-nationalisme l’ensemble des initiatives collectives ou individuelles en faveur des langues régionales. Cette obsession nationaliste est révélatrice d’un nationalisme étriqué et paranoïaque, qui voit des ennemis partout et ne se pose jamais la question cruciale de la démocratie culturelle. Cette question, le nationalisme obtus ne la pose pas, parce qu’il y a toujours déjà répondu par la négative. En effet, pour les adeptes de la religion du français, tant que la nation n’est pas parvenue à imposer une unité et une unicité linguistique, elle apparaît menacée dans ses principes mêmes.

Quant à moi, et je ne crois pas être isolé parmi ceux qui résistent en France au nivellement linguistique, j’avoue volontiers placer la démocratie avant la nation. L’esprit démocratique, me semble-t-il, ne saurait se satisfaire du carcan national. La nation sert de cadre au développement de formes restreintes de démocratie, mais elle est précisément un cadre contraignant et restrictif, qui ne saurait éviter d’entrer en contradiction avec l’esprit même de l’égalité et de la liberté démocratiques. Sans parler de sa nature foncièrement belliciste et mortifère. Ceci dit, ce n’est pas en extirpant les langues et en travaillant à niveler les cultures que l’on fera taire les aspirations séparatistes. C’est au contraire le meilleur moyen de les exacerber. Et puis nos auteurs semblent oublier que l’un des principes fondamentaux de l’esprit démocratique moderne, issu pour une bonne part des Lumières françaises, est le droit des peuples à décider de leur propre sort. Rien ne saurait empêcher une collectivité territoriale de s’autodéfinir comme peuple et de revendiquer son autonomie politique, voire son indépendance. Cela a été et reste le cas dans toutes les colonies (les dernières de l’empire français, évidemment baptisées autrement, sans que personne ne soit dupe). Cela pourrait après tout se passer de la même façon sur le territoire métropolitain, même si l’on en est encore tellement loin que les cris d’orfraie poussés par nos géopolitologues frisent le ridicule. Je comprends en tout cas fort bien que de ce côté-ci des Pyrénées, l’on puisse regarder avec sympathie et même envie certaines autonomies de l’Espagne voisine. Mais en accusant les partisans des langues minoritaires de crypto-nationalisme, les collaborateurs d’Hérodote ne font qu’exhiber leur propre nationalisme, à la fois arrogant et aux abois. Mais leur logique géopoliticienne les empêche de voir que, selon vos propres critères, il y a bien pire que des nationalistes dans les rangs de ceux qui portent les revendications linguistiques. Il s’y trouvent en effet des citoyens qui croient en la démocratie locale, participative, voire pour certains, en la démocratie directe ! Bref la chienlie absolue.

Abb_
l'Abbé Grégoire saint patron des chasseurs de patois

La thèse du conflit des langues

Pour justifier le nationalisme monolingue, il est évidemment important de discréditer le bilinguisme, tâche très difficile au regards des données de la linguistique et de la sociolinguistique sur la question (voir par exemple mon compte rendu du numéro de Langage et société – 2006 - consacré au bilinguisme). Dire, comme le fait Giblin, que « les exemples de réels bilinguismes sont rares » est, littéralement, une ânerie, même si l’on a bien compris qu’il s’agit de bilinguismes collectif. Tout dépend évidemment de ce que l’on entend par « réel ». L’auteure voudrait nous faire croire, que seul le monolinguisme est naturel ou du moins normal ; le bilinguisme ne pouvant jamais être que transitoire, selon la citation de Pierre Martel : « Le sujet naît dans la langue de ses parents, vit avec elle dans la société dont cette langue est l’instrument normal de communication, la transmet à ses propres enfants, et la parle jusqu’à sa mort. Dès qu’une autre langue se mêle au jeu, il y a fatalement conflit, qui ne peut déboucher que sur la mort de l’une des parties ». Martel a beau être cité comme une autorité, cette déclaration est démentie tous les jours par l’anthropologie, la linguistique, la psychologie et l’histoire : partout des « sujets » naissent et grandissent dans plusieurs langues, il existe de multiples sociétés dont les membres sont bilingues et même plurilingues, sans qu’ils aient à vivre ce conflit mortel dont nous parle Martel, on ne sait trop où d’ailleurs[4]. Cette idée du monolinguisme comme situation normale et en quelque sorte naturelle des sociétés humaines est une vision purement idéologique.

Il est vrai, comme Loyer le rappelle dans son article, aux mêmes fins que Giblin, que des sociolinguistes, en particulier catalans (Lluís Aracil, Puig i Moreno), ont développé la notion de « conflit linguistique ». Soit, pour reprendre la citation que Loyer donne de Henri Boyer : « Ou bien la langue imposée va se substituer lentement, mais sûrement, à la langue dominée, ou les usagers de celle-ci vont œuvrer à sa normalisation, c’est-à-dire à une utilisation normée (standardisée) dans tous les domaines de la communication, en combattant sans relâche les tendances à l’assimilation. »[5] Ce n’est pas ici le lieu de mettre en question la thèse du conflit, tout à fait discutable, comme suffit à le montrer les situations de diglossie prolongées pendant des siècles[6]. Il suffit simplement de remarquer ici que même s’il on en concède la vérité, on ne voit pas en quoi elle pourrait valoir comme un argument recevable d’hostilité à l’égard des langues régionales, car c’est évidemment aux citoyens à décider, collectivement, quelles langues ils veulent parler. Mais, il s’agit en fait ici, encore et toujours, d’affirmer que le regain des langues régionales menace les langues nationales considérées comme les seules langues légitimes pour la production d’une culture digne de ce nom. Avec le retour des patois, la barbarie nous menace, celle des micro-nations claniques, les Folksgruppen, le couteau entre les dents, mercenaires cachés à la solde de la grande Allemagne (voir supra au sujet de l’article de F. Bollmann). 

Une histoire mensongère

Giblin nous présente un récit historique partiel, partisan et donc fatalement faux, selon lequel les langues régionales ont servi au clergé et à la noblesse pour maintenir leur domination sur les populations paysannes et faire barrage aux idées révolutionnaires. Il est évidemment facile de montrer que la Révolution s’est faite aussi dans ces langues-là, et que celles-ci ont participé aux mouvements sociaux et progressistes des deux derniers siècles ; les témoignages et les textes qui le prouvent ne manquent pas. Il est faux et malveillant de considérer, comme le fait l’auteure après tant d’autres, que les langues régionales sont et ont toujours été vecteurs de conservatisme et d’obscurantisme alors que le français serait garant de progrès, de savoir et de liberté[7]. Cela est mensonger, parce que, contrairement à ce que les partisans de cette opinion fallacieuse voudraient nous faire admettre, les langues n’ont pas d’idéologie, pas de religion, pas de parti, pas même de patrie. Les locuteurs certainement, mais c’est une tout autre question ; on peut évidemment exprimer des différences et divergences de conviction de tous ordres, tout aussi fortes et radicales dans ces langues qu’en français.

Du reste l’auteure doit reconnaître elle-même que les mouvements pour la sauvegarde et la promotion des langues et cultures régionales qui se sont succédés n’ont pas tous été, loin s’en faut, du côté du conservatisme ou de la réaction. Elle concède par exemple l’existence d’un courant autonomiste proche des communistes au début des années Trente, en particulier en Bretagne, puis à nouveau après la seconde guerre, qui a joué un rôle important dans le processus dont l’aboutissement fut la loi Deixonne (1951).

Ayant déjà dépensé pas mal d’encre à réfuter ces reconstitutions historiques visant à justifier a posteriori la chasse aux patois, que l’on retrouve inchangées de publication en publication, je ne perdrai pas de temps sur les raisons avancées par Giblin visant à nous faire apparaître leur disparition comme un progrès manifeste. Je me contenterai de citer sa thèse révisionniste sur les bienfaits de l’exode rural, comme bienfait de l’instruction et de l’acquisition du français ; une thèse en vérité assez audacieuse : « Il faut donc rappeler les conséquences positives de l’acquisition de la langue française et de l’instruction, qui ont permis au plus grand nombre d’échapper à un contrôle social et religieux oppressant en pouvant partir ». Notons aussi que la seule issue envisagée pour échapper au « contrôle social et religieux oppressant » est non l’action des individus au niveau local mais le départ : comment en effet accéder à la liberté, sinon en fuyant les campagnes patoisantes pour gagner la ville lumière ?

Vieux badumes[8] et langues nouvelles

Mais les attaques de l’auteure se concentrent surtout sur les langues promues par les mouvements renaissantistes, qu’elle considère comme de « nouvelles langues » : « En vérité, selon les sociolinguistes tels Jean Le Dû (spécialiste des dialectes bretons) ou Pierre Martel (spécialiste des dialectes occitans), le plus souvent, il n’y avait pas une même langue régionale parlée sur un territoire bien délimité, mais des dialectes plus ou moins proches parlés sur des territoires parfois très petits » (p. 10). « En vérité »… Quelle vérité ? comment pourrait-il y avoir la moindre vérité dans de tels approximations et confusions terminologiques ? « Le plus souvent »…, point de « langue » mais des « dialectes plus ou moins proches »… Alors que l’on sait bien pourtant que les langues sont dans les dialectes qui la constituent, parlés sur des territoires de taille très variables. Mais il s’agit de montrer que la fragmentation dialectale sur des micro-territoires interdit de parler véritablement de langues. Cette absurdité d’un point de vue linguistique a, évidemment, pour enjeu de « prouver » l’illégitimité de revendications linguistiques et l’artificialité des notions même de langue occitane, bretonne, basque ou corse.

L’un des éléments qui prouverait l’artificialité est l’unification forcée de l’écrit, là où règne la diversité orale. Il s’agit de cette confusion grossière, entretenue par tous les contempteurs des « langues régionales », entre l’adoption d’une graphie unifiée et l’unification phonétique, celle-là n’engageant d’aucune façon celle-ci. Cette confusion, qu’elle soit le fruit de la mauvaise foi ou de l’ignorance, est en tout cas indigne d’un enseignant et d’un chercheur qui devrait tout de même savoir que l’adoption d’un même système graphique n’a rien à voir avec une unification de la langue elle-même, qu’elle soit parlée ou écrite. Pour montrer l’absurdité et la grossièreté de cette confusion, il suffit de constater que cette logique devrait alors conduire à dire que lorsqu’on graphie le breton et l’occitan à la française, ils deviennent … du français ! En réalité un même système graphique est évidemment modulable selon les particularités phonétiques, lexicales, syntaxiques, grammaticales, etc. locales. On m’excusera ces trivialités, mais les collègues universitaires ont parfois l’oreille dure, sans parler de tous ceux qui nous racontent qu’on veut les spolier de leurs idiomes natifs et ancestraux pour leur substituer une langue artificielle et en tout cas artificiellement unifiée. Cela est faux et archi-faux. De ce point de vue, le discours des détracteurs provençaux, gascons et auvergnats de l’occitan (l’article de Philippe Blanchet dans ce numéro en présente un excellent exemple[9]) repose tout simplement sur une contre-vérité : l’affirmation selon laquelle l’adoption d’un code commun d’écriture équivaut à l’imposition d’une langue parlée et écrite unifiée et standardisée. C’est un mensonge que chacun peut constater en retrouvant dans la graphie unifiée les variantes dialectales et sous-dialectales du provençal, du gascon, de l’auvergnat, du limousin, etc.

A la fausseté éhontée s’ajoute le ragot : « Il se dit que ceux-ci n’ont d’ailleurs aucun plaisir à écouter les émissions de radio ou de télévision en breton ou en corse car ce n’est pas « leur » langue, elle ne sonne pas comme celle qu’ils ont parlée dans leur enfance ». « Il se dit que », « on raconte que » : voilà du solide !  du sérieux ! de la preuve ! de la science ! Il s’agit là d’une question bien différente, qui est la tendance à une homogénéisation dialectale de la langue orale telle qu’elle est pratiquée dans l’enseignement et dans les médias. Ce recentrage sur des standards dialectaux est une tendance indéniable, dommageable pour les particularités phonétiques, syntaxiques et lexicales qui, en effet vont s’éteindre avec les locuteurs les plus âgés. Il faudrait tout faire pour laisser vivre et laisser se transformer d’elles-mêmes ces particularités locales, mais le fait est : le fil générationnel est rompu, et les nouveaux locuteurs, souvent enfants et petits-enfants des anciens qui ont fait le « choix » (si tant est qu’il s’agisse d’un choix délibéré) de ne pas transmettre la langue, reprennent la langue à un niveau différent, plus dialectal, moins particularisé, moins fortement individualisé aussi par les différences d’accentuation, plus francisé dans la prononciation également. Rien de cela n’en fait pour autant des langues nouvelles et artificielles.

Ainsi l’affirmation répétée tout au long de l’article, selon laquelle on assiste à « la création de nouvelles langues » n’est-elle ps étayée par le moindre argument probant et d’ailleurs par le moindre argument tout court. « Recréer une langue en fabriquant l’essentiel du lexique, en fixant des règles grammaticales, dit-elle sentencieusement, ce n’est pas sauvegarder un patrimoine linguistique en en préservant la riche diversité des dialectes ». Mais qu’elle nous montre donc, exemples et chiffres en main, dans les dictionnaire et les ouvrages didactiques en quoi le lexique est « fabriqué » de toute pièce et les règles de grammaires fixées arbitrairement ! De plus, en s’exprimant ainsi, elle tient pour acquis que la langue non écrite ne possède aucune règle fixe de grammaire. Que rétorquer à de telles inepties ? Et enfin, et surtout, qui se soucie de « la riche diversité des dialectes » ? Qui pratique le collectage ? Qui se livre à des travaux d’ethnographie rurale, à des études de phonologie des parlers locaux ? Les géographes d’Hérodote ? Certainement pas… Par contre, comme par hasard, ce sont des membres d’association et des chercheurs engagés dans la pratique de ces soi-disant « langues nouvelles » et artificielles. Ceux-là donc, si Giblin avait raison, seraient de purs schizophrènes incapables de faire le lien entre leur intérêt constant et soutenu pour les pratiques locales et la langue qu’ils parlent et qu’ils écrivent ? Est-ce vraiment sérieux ?

Quant à les accuser carrément « d’accélérer la mort de ces langues parlées encore vivantes », comme elle le fait, c’est évidemment friser l’indécence. Il est vrai qu’il s’agit là aussi d’une accusation récurrente, sans que l’on ne nous explique jamais en quoi défendre l’occitan ou le breton, militer pour une reconnaissance symbolique et institutionnelle de ces langues, les parler et les écrire le mieux possible en respectant des différences dialectales, peut porter tort aux locuteurs des sous-groupes dialectaux. Évidemment que nous parlons la langue des vieux, même si nous ne la parlons plus tous exactement comme ils la parlaient et la parlent encore. Je l’ai dit et le répète : le fil de la transmission directe s’étant rompu, la plupart des locuteurs ont dû apprendre ou réapprendre la langue à partir d’une connaissance passive ou ex novo. Notons, du reste, que d’importantes différences générationnelles existent aussi dans les langues où la transmission se fait normalement, et cela est vrai du français comme des autres langues vivantes ; il suffit pour s’en convaincre d’écouter de vieux enregistrements, ou de tendre l’oreille au sein de sa propre famille.

Giblin poursuit, toujours en s’appuyant sur l’article fantôme de Martel, en disant que cet artificialisme et cette nouveauté présumés sont « l’une des raisons du piètre succès de la relance de l’occitan, car il n’y a pas une langue occitane mais des langues qui appartiennent à l’ensemble occitan, et que les locuteurs âgés, souvent paysans, veulent garder comme telle, langue de l’intimité qui n’a rien à voir avec la langue construite et parlée par les néo-Occitans qui vivent en ville et dont les parents ne parlaient déjà plus ou presque plus l’une d’entre elles. » « Piètre succès de la relance »… Giblin a certes le droit de le penser[10]. On ne peut en effet que constater les obstacles et les difficultés innombrables rencontrées par les associations et mouvements qui se sont donnés pour vocation de maintenir et de faire vivre la langue. Mais quels sont les critères, les méthodes d’évaluation qui lui permettent de porter ce jugement d’échec péremptoire ? Un simple renvoi à Pierre Martel fait l’affaire. Le Dû pour le breton, Martel pour l’occitan… Comment peut-on sérieusement se contenter de s’en remettre à deux « autorités », de surcroît fort peu représentatives, là où il existe des milliers d’études ? Il s’agit bien en tout cas d’un usage du principe d’autorité puisque, à chaque fois, il s’agit pour l’auteure de ne pas avoir à justifier des assertions à l’emporte-pièce, qui trahissent une méconnaissance profonde des travaux de linguistique et de socio-linguistique.

Mais, une fois encore, qu’est-ce qui permet à Giblin, sur la foi de Martel, d’affirmer que la langue des locuteurs âgés de la campagne « n’a rien à voir » avec la langue « construite » par les « néo-occitans », qui soi-disant vivent en ville ? En quoi, pourquoi, comment n’a-t-elle rien à voir ? Serait-ce, entre autre chose, parce que ces locuteurs sont, ou plutôt seraient (car c’est loin d’être souvent le cas) « jeunes » et « urbains » ? Cela veut dire que la seule langue régionale légitime, culturellement et politiquement légitime, est celle de l’intime (encore une idiotie, car la langue est aussi celle du marché, lieu public s’il en fut), de la campagne et des vieux. Tout autre usage est illégitime, artificiel et surtout politiquement délétère.

L’épouvantail de l’immersion totale et le spectre des langues de l’immigration

La déclaration finale, dans cet article, est des plus édifiantes et, si l’on peut dire, fait sortir le loup du bois : « A-t-on mesuré les risques qu’entraîne la revendication d’un enseignement par immersion totale dans la langue comme le pratiquent les écoles Diwan ou Seaska, car au nom de l’égalité et du respect des cultures, des origines et des racines, comment refuser l’enseignement en arabe, en berbère ou en turc et constituer alors des ghettos d’immersion totale dans ces langues ? » (p. 13).

Cette fausse interrogation suscite deux réflexions : elle contient d’abord une ânerie « totale », répétée plusieurs fois au cours du volume (B. Loyer, p. 16 et 18, Ph. Blanchet, p. 101) concernant les écoles par immersion : Diwan, Seaska, Calandreta, etc. Ces écoles en effet ne sont absolument pas des lieux où se pratique une immersion « totale », exclusive et ghettoïsée. La preuve est facile à fournir, simple, objective, échappant aux discussions idéologiques stériles : ce sont en effet des écoles privées sous contrat (comme Loyer doit bien le reconnaître, p. 30), qui s’engagent donc à porter leurs élèves à un niveau de français égal (et il en va de même évidemment de toutes les autres matières) à ceux des écoles publiques. Or tous les indicateurs montrent qu’en effet, tel est le cas. Le plus visible étant l’aisance avec laquelle les élèves s’intègrent au collège public en classe de sixième. On y enseigne ce que l’on enseigne ailleurs, mais avec en plus l’adoption d’une pédagogie active et de la langue ou des langues pratiquées en immersion. L’expression « immersion totale » est donc fausse et trompeuse car, évidemment, que l’on n’y enseigne pas le français en breton ou en basque, contrairement à ce que s’obstinent à faire encore si souvent les enseignants du public pour les langues étrangères, avec les excellents résultats que l’on sait.

L’auteure cite à l’appui de ses dires, les propos de Christiane Marcellesi (épouse du sociolinguiste corse Jean-Baptiste Marcellesi, précise-t-elle, sans que l’on comprenne bien en quoi cette information privée est si importante) disant au sujet de l’enseignement en occitan : « Quel rôle et quelle place donnez-vous au français lorsque vous revendiquez pour l’occitan le statut de langue enseignante ? Il me semble que c’est bel et bien le français qui devient une langue minorée. Refusez-vous le rôle national du français ?... » (Les Cahiers de Linguistique sociale, n° 7, 1985, p. 71). Il est absolument faux de dire que le français est une langue minorée dans les écoles par immersion, puisqu’il est enseigné au même titre que la langue régionale, mais il n’a pas besoin d’une immersion scolaire spécifique parce que cette immersion a lieu partout ailleurs dans la vie sociale des enfants, preuve en est faite par leur niveau de français égal (sinon supérieur) à celui des enfants du public. Par contre l’immersion est le seul moyen pour que la langue minorée, en récession drastique dans la société, puisse être effectivement parlée. D’ailleurs, dans les calandretas que j’ai fréquentées, le français reste de fait présent dans les échanges au sein même de l’école et de différentes façons, même si la langue régionale est favorisée. Ce procès est donc, absolument, un faux procès. En réalité, ce qui est jugé insupportable, c’est que l’on puisse utiliser d’autres langues que le français dans un cadre scolaire et qui plus est comme langues enseignantes. En effet, que des langues identifiées à l’ignorance soient prises pour des vecteurs d’éducation et de connaissance est proprement inacceptable. C’est sur ce fond d’intolérance viscérale que se bricolent des contre-arguments de pacotille[11].

Mais surtout, quand j’ai dit que le loup sortait du bois dans ce final, je voulais parler de la manière dont sont évoquées dans cette phrase les langues de l’immigration : à en croire l’auteure, la catastrophe des catastrophes, à laquelle nous condamnerait toute permissivité en la matière pour les langues régionales, serait que l’on enseigne aussi par immersion les langues de l’immigration. En ce qui me concerne, je pense au contraire que si une telle immersion existait et remplissait le contrat des programmes de l’éducation nationale, comme le font les écoles en langues régionales, elle serait un enrichissement extraordinaire pour la « nation », et d’abord signerait la fin – j’ose le dire – de la dépréciation et de la relégation culturelle et sociale des populations émigrées dont les langues seraient enfin reconnues et valorisées, condition nécessaire et suffisante à une intégration linguistique francophone réussie. Enseigner le berbère pour mieux réussir « aussi » en Français : cela n’est pas un paradoxe, mais une donnée empirique attestée par les études des psycholinguistes sur le bilinguisme (voir par exemple les travaux de Mehmet-Ali Akinci sur l’enseignement du turc à Lyon[12]). De cela bien sûr, c’est-à-dire des richesses du multilinguisme et du multiculturalisme, il n’est jamais question dans l’étude de Giblin, pour qui le monolinguisme est un devoir national et le bilinguisme synonyme de conflit fatal et de revendication nationaliste larvée. Barbara Loyer, dans son propre article, cite dans le même sens le Mouvement des citoyens de Douarnenez qui estime que l’intégration de Diwan au service public (refusée par le Conseil d’État, comme on le sait, en 2001) conduirait fatalement « les locuteurs des langues de l’immigration [à] demander la même chose, ce qui suppose une mobilisation considérable de moyens dirigés vers l’apprentissage d’autres langues que le français » (Le Télégramme, 31 octobre 2001). Le comble étant, que dans un autre contexte, celui de la Corse, les langues des migrants sont mises en avant par Marianne Lefevre, une autre auteure de la ligne Hérodote, pour dénoncer la conception territoriale engagée dans le texte de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires qui reçoit un écho très favorable dans l’île : « Que devient la « langue des migrants » exclue de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, dans un des territoires régionaux de France où vivent le plus d’étrangers ? » C’est, selon moi, une bonne question, mais on ne peut répondre que par une autre : que deviennent en effet les « langues des migrants » présentes sur tout le territoire national ? Qu’est-ce qui est réellement fait en leur faveur ? Qu’en est-il de leur reconnaissance, de leur usage pédagogique, etc. ? A peu près rien. On s’obstine plutôt à faire comme si elles n’existaient pas. Elles ne sont invoquées que lorsqu’il s’agit de faire barrage aux langues régionales.

Mariane

L’égalité des langues : cauchemar de l’élite monoglotte

Tout aussi révélateurs apparaissent les propos de Barbara Loyer sur l’égalité des langues, joliment formulés sous la forme d